Chapitre 29
Le monde est une prison
Reposant le livre qu'elle venait de finir, la fillette se leva de sa chaise pour se rapprocher de l'immense fenêtre à laquelle elle avait tourné le dos.
Ni l'architecture victorienne du gigantesque bâtiment circulaire où elle se trouvait, ni la foule d'étudiants en uniforme noir qui déambulait en contrebas n'attirèrent son attention, qui était toute entière focalisée sur la tour qui se dressait au centre du cercle à la périphérie duquel se trouvait sa chambre… et plus particulièrement sur la personne qui devait se trouver à l'intérieur…
L'observait-il lui aussi ? Comment en être sûr ?
Il n'y avait pas un recoin de cette pièce qui était à l'abri du regard du maître des lieux, et chacune des chambres de cette université hors norme était identique à celle-ci…
Ce n'était pas un hasard… Chaque personne qui arpentait ses murs devait sentir continuellement la présence obsédante de ce regard impitoyable, le regard glacial et inhumain de celui qui tenait leur vie entre ses mains et pouvait y mettre fin sans même quitter son bureau… Il lui aurait suffit de passer un appel à un de ses subordonnés pour qu'un des noms du registre de l'université soit barré et que celui qui le portait disparaisse du jour au lendemain sans que personne ne s'inquiète de sa disparition…
Elle détestait ce lieu, elle détestait cette tour qui lui faisait penser à un gigantesque microscope braqué en permanence sur elle, elle détestait le scientifique fou qui se trouvait derrière ce microscope et plus que tout, elle détestait cette vie qu'il lui imposait…
Combien de fois avait-elle essayé de fracasser la mince paroi transparente qui s'interposait entre elle et le monde extérieur ? Combien de fois avait-elle rêvé de se jeter à travers cette fenêtre dépourvue de rideau et de volet qu'elle aurait pu tirer pour protéger son intimité ?
Elle avait renoncé à compter, tout comme elle avait renoncé à ses tentatives de fuir cette vie qui lui pesait de plus en plus…
La vitre sur laquelle elle posait sa main ne se serait pas brisée si elle avait tiré dessus à bout portant avec un révolver alors comment pouvait-elle espérer arriver à la franchir, elle qui était seule et désarmée ?
A quoi bon essayer de se révolter ? Les rats qui étaient enfermés dans les cages des laboratoires de cette université avaient beau se précipiter de toutes leurs forces sur les parois de leur prison de verre, aucun d'eux n'en était jamais sorti pour échapper à son triste sort…
Pourquoi son destin ou celui de n'importe lequel des prisonniers de cette gigantesque cage aurait été différent ?
Le déclic de la porte de sa chambre la tira de sa morosité…
Un frisson la parcourut quand elle aperçût celui qui venait de la franchir… C'était chaque fois la même chose, dès qu'il pénétrait dans la même pièce qu'elle, sa simple présence semblait en faire descendre la température de quelque degrés… Et ce n'était pas le sourire chaleureux et affable qu'il lui adressait en permanence qui allait dissiper cette aura glaciale et inhumaine qu'elle avait appris à discerner chez lui et tout ceux qui l'entouraient…
« Alors, ma petite Sherry, on apprécie l'architecture fascinante de ce bâtiment ? »
La fillette demeura muette sans daigner se tourner vers le responsable de ses tourments.
« Je me demande si j'aurais encore la chance d'entendre ta voix un jour. Depuis ce coup de fil que tu m'as passé l'année dernière, tu ne m'adresses pratiquement plus la parole, enfin… »
Se rapprochant de sa fille, le scientifique déverrouilla le loquet de la fenêtre de la pièce avant de l'entrouvrir légèrement.
« Est ce que tu peux me trouver un exemple plus pertinent de beauté fonctionnelle que ce bâtiment, Sherry ? Du haut de cette tour, je peux observer chacun de mes cobayes sans qu'il puisse savoir avec certitude à quel moment je le fais… Si bien qu'au bout du compte, je n'ai même plus besoin de les surveiller… Comme tout les esclaves, ils s'imaginant toujours plus surveillés qu'ils ne le sont en réalité, et ils font de leur mieux pour justifier leur existence au yeux de leur maître en se montrant les plus loyaux et les plus efficace possible… »
Rapprochant une cigarette de ses lèvres, le savant l'alluma sans prêter la moindre attention au dégoût qui brillait dans le regard de la fillette qui était à côté de lui.
« On ne le répétera jamais assez, mais Jeremy Bentham est un génie digne d'être comparé à son compatriote, le professeur Moriarty… Il ne s'était pas contenté de créer le modèle de prison le plus efficace qui soit, il était également assez visionnaire pour envisager de construire les établissements scolaires d'Angleterre sur le même modèle… Mieux, de reconstruire toute la société en la remodelant sur le même schéma qu'il avait tracé pour sa prison. Et le rêve de ce génie, je l'ai concrétisé, et pas seulement avec ce bâtiment… Non, toute mon organisation est la société parfaite telle que se l'imaginait Bentham, un gigantesque Panopticon… Et un beau jour, Sherry, on ne pourra même plus faire la différence avec la société qui continue d'exister en toute insouciance à l'extérieur… Elle sera identique à ce bâtiment, ce monument qui illustre à merveille le fonctionnement de l'entreprise qui l'a façonné… »
« Un monument ? De la beauté ? Ce n'est qu'une usine où tu produis en masse sur le même modèle cette foule d'individus méprisables que tu envoies infiltrer le monde comme un cancer… »
Le professeur Miyano baissa un regard attendri vers sa fille.
« Oui, Sherry… Tu as trouvé le mot juste, une gigantesque usine qui utilise le matériau le plus inépuisable qui soit, une matière première merveilleusement malléable et bon marché, l'être humain… Mais ce n'est pas le cancer que j'y produis mais le vaccin qui nous guérira définitivement de toutes les formes de cancer… »
Sherry renifla d'un air méprisant.
« Une usine à fabriquer des cadavres, oui… Même quand ils en ressortent vivants, tes étudiants n'ont plus rien d'humain, ce sont de véritables cadavres ambulants… et tout ça pour partir à la conquête de quelque chose qui échappera au cours du temps… Si je ne me trompe pas, les premiers à avoir utilisé ce genre de procédés répugnants dans un but aussi ridicule étaient allemand et ont été jugé pour crime contre l'humanité… »
Le contact de la main qui lui ébouriffa les cheveux fit frissonner la fillette.
« Tu te trompes, Sherry… Le procédé est né en Angleterre, ma seule véritable patrie bien que j'ai vu le jour au japon… La patrie de Holmes et de Moriarty, celle où vit le peuple le plus raffiné et le plus inventif qui soit… Ils n'avaient pas les moyens techniques de construire des chambres à gaz en Afrique du sud, mais cela ne les a pas empêché d'y construire les premiers camps de concentration de l'histoire de l'humanité pour y parquer les boers… Bien plus rudimentaires que ceux construit plus tard en Allemagne, je te l'accorde, mais au rendement à peine moins efficace… Les mines antipersonnel n'avaient pas encore été inventées pour massacrer sans distinction les civils et les soldats ? Ils ont utilisés les balles dum dum pour ça… »
S'agenouillant devant sa fille, il la força à tourner la tête vers lui.
« Et l'un des citoyens les plus brillant de l'empire britannique a pris la défense de sa patrie contre ceux qui l'accusait de s'enfoncer dans la barbarie. Une prise de position qui lui a valu le titre de chevalier. Sir Arthur Conan Doyle… Le créateur de Sherlock Holmes prendre la défense de criminels bien pire que ceux que son héros traquait, c'est ironique, non ? N'oublie jamais ça, les détectives comme les policiers ne sont pas différents de nous, eux aussi sont prêts à commettre ou à fermer les yeux sur les pires atrocités pour atteindre leur but… Ne va surtout pas t'imaginer que tu gagnerais quelque chose à passer de l'autre côté de la barrière pour te réfugier auprès d'eux… L'organisation n'est pas un cancer qui ronge la société, elle fait partie intégrante de cette société qui lui a donné naissance… Et c'est bien pour ça qu'il n'existe aucun endroit dans ce monde où ceux qui s'opposent à nous pourraient se trouver à l'abri… L'organisation EST le monde, la seule manière de quitter ce monde est de mourir… »
La fillette terrifiée par la lueur de folie qui brillait dans les yeux de son interlocuteur acquiesça timidement.
« Bien… Je sens qu'un avenir prometteur t'attend au sein du syndicat, Sherry… »
Sherry… Comme elle pouvait détester ce nom. Est ce qu'il n'y aurait plus une seule personne sur terre pour l'appeler par son véritable nom à part Akemi ? Même son père ne lui donnait plus le nom qu'il lui avait choisi à sa naissance… Son père… Pourquoi est ce qu'elle le considérait encore comme son père alors qu'il avait cessé depuis bien longtemps de la voir autrement que comme un membre de son organisation ?
« Ah, tu as grandi si vite, Sherry… Où est passée cette lueur d'innocence qui brillait encore dans ses beaux yeux il y a quelques années ? Est-ce que mon petit ange serait enfin devenu un ange déchu ? Comme l'a été sa mère avant lui… »
Ce devait être son imagination qui lui faisait voir de la mélancolie dans le regard qui la scrutait… Lui, se sentir chagriné par le fait qu'elle ait grandi trop vite ? Mais c'était lui qui l'avait forcé à le faire…
Le grincement de la porte d'entrée poussa le père et sa fille à se retourner vers le nouveau venu.
« Ah Gin, à ce que je vois, tu as déjà terminé la tâche que je t'avais confié… Puisque tu déteste plus que tout rester inactif, peut-être que je devrais t'en confier une autre sur le champ, m'aider à transmettre à mon élève la plus prometteuse les valeurs de l'organisation qui l'a recueilli…»
Sortant un paquet de cigarette de sa poche, l'assassin s'en alluma une en fixant son supérieur d'un air indifférent.
« Quand j'entend sle mot valeur, je sors mon revolver… »
Les lèvres du scientifique se plissèrent en un sourire narquois tandis qu'il se releva.
« A ce que je vois, tu es loin d'être dénué d'humour… Je sens que je vais la retenir celle-là… »
Alors qu'il s'apprêtait à sortir de la pièce, le professeur Miyano s'interrompît à mi-parcours pour se retourner vers la fillette qui tirait timidement sur sa blouse.
« Qu'est ce qu'il y a, Sherry ? »
« Akemi, tu m'a promis que je pourrais bientôt la revoir… »
Dévisageant d'un air intrigué celle qui semblait être redevenue l'espace d'un instant cette petite fille qu'on avait arraché trop tôt du monde rassurant de l'enfance, le chef de l'organisation essaya de retrouver la signification du nom qu'elle lui avait donné.
« Akemi…Akemi… Ah, tu parles de ta sœur… Je t'avais vraiment promis que tu pourrais la revoir ? »
Shiho acquiesça d'un air désespéré.
« C'est la vérité, Sherry ? »
Se penchant vers sa fille, le scientifique posa doucement ses mains autour de son cou pour le caresser. Elle avais fini par comprendre que ce n'étais pas l'affection paternelle qui s'exprimait dans ce genre de caresse, il essayait de percevoir si elle mentait au rythme de sa respiration et de sa circulation sanguine.
« On dirais que oui… Ou alors tu as déjà appris à dissimuler tes pensées les plus secrètes à ton propre père, comme n'importe quel membre du syndicat devrait en être capable si c'était nécessaire… Enfin, dans tous les cas, je suppose que cela m'oblige à tenir cette promesse que je t'ai peut-être faite… »
« Alors quand est ce que je pourrais la voir ? »
Un sourire cynique plissa les lèvres de celui qui lui ébouriffait une nouvelle fois les cheveux en se relevant.
« Même si je t'ai promis que tu pourrais la revoir un jour, je n'ai jamais précisé quand… Peut-être demain, peut-être dans quelques années, qui sait ? Il faudra que tu le mérites, Sherry… »
L'arrivée d'un autre membre du syndicat dans la pièce détourna l'attention du scientifique de son élève. Encore quelqu'un vêtu de noir, du chapeau qui lui recouvrait la tête à ses chaussures en passant par les lunettes de soleil qu'il portait malgré le temps pluvieux. Contrairement à Gin ou Belmotte, la sensation que sa présence créait chez elle était uniquement de la répugnance et du mépris.
Ce n'était qu'un pion, et rien de plus… Un assassin sans doute, mais qui aurait tout aussi bien exterminé des rats que des êtres humains selon la profession qu'il aurait été forcé de prendre… Pas la moindre traces chez lui de la malice, de la cruauté et de d'intelligence machiavélique, qui était omniprésente chez l'actrice américaine, le meurtrier de sa mère ou l'homme qui avait ordonné sa mort…
Un simple outil identique aux centaines d'autres que les instituts de formation du syndicat produisaient chaque année. Même le créateur de l'organisation ne prenait pas la peine de cacher le mépris qu'il ressentait pour son subordonné… Un mépris que partageait aussi bien sa fille que Gin…
« Qu'est ce qu'il y a, Vodka ? »
« Chef, nous avons besoin de vos instructions, pour les derniers détails de l'assassinat du chef de cette famille de yakuzas qui refuse d'être assimilé à l'organisation… »
« Combien de fois faudra-t-il te le répéter ? Ne m'appelle jamais autrement que professeur. Est-ce que je dois te tuer avant que tu n'aille claironner sur les toits l'identité du chef de l'organisation ? »
L'infortuné criminel se mit à trembloter devant l'expression irritée de son supérieur, tremblement qui s'accentua devant la lueur gourmande qui venait d'illuminer le regard méprisant qui le fixait.
« D'ailleurs, j'ai besoin de davantage de cobaye pour mes expériences sur l'apotoxine… Dis moi Sherry, est ce que tu pense qu'il ferait un sujet d'expérience intéressant ? Après tout, il serait stupide que ta formation s'en tienne à un niveau uniquement théorique malgré ton âge… Tu ne souhaiterais pas sauter directement les échelons et ne pas effectuer tes premières expériences sur de simples rats de laboratoire ? »
Le regard de Vodka derrière ses lunettes de soleil fût plus implorant que jamais tandis qu'il fixait la fillette de douze ans qui l'examinait d'un regard blasé.
Shiho prît la peine de réfléchir à la proposition de son père… Ni l'organisation, ni la société ne regretterait la perte de cette imbécile, cela lui donnerait une occasion de sortir enfin de cette chambre où on la laissait cloîtré, mais par-dessus tout, son père ne pourrait plus lui refuser de la laisser voir sa sœur si elle se montrait aussi zélée…
Pour une fois, elle avait l'occasion d'inverser les rôles avec un de ses tortionnaires et l'idée était loin de lui déplaire… Mais cela revenait à devenir tel que son père voulait qu'elle devienne, le père qui l'avait privé de sa mère et faisait maintenant de même avec sa sœur…
« Je ne suis pas encore prête… A quoi cela servirait que je procède à des expériences sans être en mesure d'en comprendre le résultat ? »
« Si tu n'es pas encore prête alors tu devra rester ici un peu plus longtemps avant de revoir ta sœur… Tu es sûre de ta réponse, Sherry ? »
La fillette acquiesça d'un air méprisant au scientifique qui la fixait avec la même expression que Gin quand il l'avait retrouvé dans ce placard.
Mais une fois que le responsable de ses souffrances se fût éloigné avec son subordonné tremblant, la petite fille se dirigea vers son lit avant de s'y écrouler.
Elle allait devoir rester ici encore plusieurs semaines, voir peut-être plusieurs années avant d'être autorisé à en sortir pour voir sa sœur, et tout ça parce qu'elle avait été trop bornée envers son père ou trop compatissante envers quelqu'un qui n'aurait pas hésité si les rôles avait été inversés…
Comme elle aurait voulu profiter des quelques minutes où elle serait certaine que son père ne serait pas en train de l'espionner pour se mettre à sangloter et évacuer ses regrets avec ses larmes… Mais elle ne pouvait pas en verser une seule. Pas tant que l'assassin de sa mère resterait dans la même pièce qu'elle à la scruter d'un regard mi-ennuyé, mi-amusé, comme s'il attendait patiemment qu'elle fasse preuve de sa faiblesse devant lui.
« Tu es sûre que tu n'as pas envie que je te tue, gamine ? Oh pardon d'avoir fait preuve d'un tel manque de respect à une de mes collègues. Sherry. »
« Vous n'oserez jamais le faire tant qu'il ne vous l'aura pas ordonné, alors arrêtez de me demander ça à chaque fois que vous venez me voir… »
Le ton irrité de sa collègue élargit le sourire du tueur, cela faisait quelques années qu'il avait commencé à s'amuser à ce petit jeu avec elle et il n'arrivait toujours pas à s'en lasser… Même s'il était devenu moins divertissant à partir du moment où elle avait fini par se rendre compte qu'il se moquait d'elle et qu'il n'accéderait jamais à la demande qu'elle hésitait parfois à lui faire…
« Pourquoi est ce que vous restez ici ? Il n'a pas besoin de vous pour me surveiller… Il y a cette tour et ces maudites caméras qu'il a installées dans chaque recoin de cette université… »
Elle espérait l'éloigner pour pouvoir bénéficier encore du court moment d'intimité qui lui était laissé, mais là encore, l'assassin prît un malin plaisir à ne pas accéder à sa requête.
Etais-ce pour cela qu'ils la laissaient de moins en moins voir Akemi ? Parce que les moments qu'elle passait avec sa sœur étaient les seuls où elle pouvait se laisser aller à faire preuve de faiblesse ? Les seuls où elle pouvait imposer ses caprices à quelqu'un qui étais heureux de les lui accorder ? Les seuls où quelqu'un l'appelait encore par son véritable nom, lui permettant ainsi de ne pas oublier qu'elle avait eu une vie avant de rentrer dans le syndicat ? Les seuls où elle était face à une personne qui ne la regardait ni comme un rat de laboratoire, ni comme un chat regarde un oisillon, ni comme on regarde un simple outil…
Pourquoi posait-elle seulement la question ? Ce qui était étonnant, ce n'était pas qu'elle puisse voir sa sœur de moins en moins, c'était qu'il la laisse encore seulement la voir…
Mais après tout, de cela non plus elle ne devrait pas s'étonner… Ils avaient encore besoin qu'elle garde un soupçon d'humanité, un embryon de faiblesse qu'ils pourraient exploiter en menaçant d'exécuter froidement la seule véritable famille qui lui reste…
Même Akemi avait fini par devenir un membre de l'organisation… Elle aussi faisait tout son possible pour retenir sa sœur sous leur emprise… Est-ce qu'elle s'en rendait compte ? Est-ce qu'elle se rendait compte que chacun de ses sourires, chacune des rares journées qu'elles passaient encore ensemble, chacun des cadeaux qu'elle lui offrait pour ne pas qu'elle l'oublie, étaient autant de maillons de la plus solide des chaînes qui la retenait à ce maudit syndicat ?
Non, bien sûr, elle ne pouvait pas s'en rendre compte…
Parfois Shiho venait même à en détester sa sœur de tout son cœur…justement parce que c'était la seule personne qu'elle aimait sincèrement, et que derrière cet amour innocent se cachait l'esprit froid et calculateur de celui qui l'avait laissé se développer chez elle, pour mieux s'en servir pour la soumettre…
Elle la détestait aussi à cause de la peur qu'elle suscitait chez elle, pas seulement la peur de ne plus la revoir mais aussi, et avant tout, celle de ne plus être sa sœur quand elle la reverrait enfin…
Plus le temps passait et plus elle s'habituait à ce qui l'entourait… Au début, elle s'était efforcé de considérer que cet univers cauchemardesque dénué de logique où elle était emprisonné était tout ce qu'il y a de plus normal…A présent, c'était l'univers qui s'étendait au dehors, l'univers où vivait encore sa sœur, sa sœur elle-même, qui lui apparaissait comme étrange et incompréhensible…
Oui, maintenant elle trouvait normal que plus personne autour d'elle ne l'appelle par son véritable nom, que plus personne autour d'elle ne s'appelle par son véritable nom… De même qu'il était normal qu'elle continue de hocher tristement la tête chaque fois qu'Akemi lui parlait de leur père alors qu'elle savait pertinemment qu'il était encore de ce monde…
Oui, il était normal que leur père ait assassiné sa propre épouse qui l'avait trahi, normal qu'elle mente continuellement à la seule personne qui était sincère avec elle, normal d'assassiner ceux qui vous gênaient ou ne vous étais plus d'aucune utilité…
Normal que la personne la plus proche d'un ami qu'elle avait eu du temps où elle n'avait pas tout à fait cessé d'être une petite fille naïve avait été celui qui avait assassiné sa mère sous ses yeux….
Bien que cela faisait maintenant un an qu'elle avait quitté cet enfer, cela restait pourtant le seul endroit où elle se sentait vraiment chez elle tandis qu'elle se sentait toujours étrangère à ce monde dans lequel elle s'était réfugié…
Même si elle avait rencontré d'autres personnes qui soient sincères avec elle en dehors de sa soeur, d'autres personnes qui ne la regardaient pas de la même façon que ses ex-collègues, d'autres personnes qui l'aimaient, et plus particulièrement l'une d'entre elle… Malgré cela, elle ne sentait toujours pas à sa place parmi eux…
Rien n'avait vraiment changé au fond, elle restait enfermé dans cette prison qu'elle avait si souvent essayé de fuir en vain…
Son père avait eu raison, il avait eu entièrement raison… Ses esclaves sentiraient toujours sur eux le regard froid et calculateur de leur maître, même en son absence… La prison qu'il avait construite s'étendait au monde entier, et la seule manière de fuir le monde était de mourir…
Tout en ruminant ces pensées moroses, celle qui avait regagné l'apparence d'une fillette qu'elle n'était plus depuis longtemps, si elle en avait jamais été une, ce dont il lui arrivait parfois de douter, posa la main sur la paroi de verre qui la séparait du monde extérieur…
Cette fois, c'était une vitre qu'elle aurait pu briser, mais à quoi bon ? Maintenant, elle avait bien compris que cela ne servirait à rien d'essayer… Il n'y avait pas de porte de sortie à cette prison… Lorsqu'elle avait quitté cette université pour aller travailler dans ce laboratoire, elle avait simplement échangé son ancienne prison pour une nouvelle… Et c'était la même chose quand elle s'était enfuie de ce laboratoire pour aller se réfugier chez Kudo…
Le détective avait raison, lui aussi… Il ne servait à rien de fuir son propre destin…
Comme ses mots étaient douloureux à présent qu'elle les murmurait en contemplant le paysage pluvieux à travers la fenêtre du salon des Kudo.
Ils avaient été le message d'espoir que lui avait confié un détective, dans sa bouche ils étaient devenu le constat amer du désespoir d'une criminelle…
« A quoi est ce que tu pense, Ai ? »
Shinichi sentit son cœur se resserrer quand il contempla la tristesse qui se reflétait dans les yeux d'Haibara au moment où elle se tourna vers lui.
« Je me demandais juste… Est-ce qu'il y a vraiment un moyen de fuir ce monde et toutes les souffrances qu'il m'apporte ? »
« Tu ne dois pas fuir, Ai… Nous n'avons pas d'autre choix que de vivre dans ce monde, toi comme moi… »
La chimiste sanglota doucement dans les bras du détective qui l'étreignait. Ce n'était pas les regrets, la peur ou les reproches qui se reflétaient dans les larmes qui s s'écoulait… Juste le deuil de ses illusions, ses précieuses illusions réduites à néant par celui qui lui avait de nouveau donné envie d'y croire…
« Tu es comme Akemi…Exactement comme Akemi… »
Ce n'était plus de la joie qu'il ressentait dans les paroles d'Haibara quand elle le comparait à sa sœur, c'était une amertume qu'il n'aurait jamais pu seulement imaginer… Une amertume qu'il ressentit sur ses lèvres quand il l'embrassa doucement.
« Pourquoi est ce que tu as l'air si désabusé quand tu me dis ça ? »
« Parce que je te déteste, Kudo… Je te déteste parce que tu m'aimes, parce que je t'aime en retour et plus que tout… Je me déteste parce que je ressens cette haine qui empoisonne l'amour que je te porte… »
Resserrant son étreinte, le détective demeura muet en caressant doucement les cheveux de celle qui continuait de pleurer doucement dans ses bras.
« Rien n'a changé, la seule personne qui peut m'apporter un peu de bonheur fait partie de l'organisation… Akemi, Gin ou toi… Ce sera toujours la même chose… Toujours… »
Shinichi demeura figé quand il entendit les paroles mélancoliques d'Haibara. Comment pouvait-elle le comparer et comparer sa sœur à Gin ? La question qui n'avait cessé de le hanter depuis cette terrible soirée dans un hôtel lui revint à l'esprit… Quelle avait été la relation entre Shiho et Gin du temps où elle faisait encore partie du syndicat?
Il écarta la question… Elle n'avait sûrement pas envie d'y répondre, et pour la première fois, il se trouvait face à un mystère dont il n'était pas sûr qu'il ait envie de le résoudre…
« Comment peux-tu nous comparer à tes collègues ? Tes ex-collègues, je veux dire… »
« Mais parce que vous êtes comme eux… Non, en fait vous êtes comme moi…. Vous portez tout les deux le nom d'un meurtrier… Akemi et moi portons le même nom que le professeur Miyano, tu portes le même prénom que ton cher Arthur Conan Doyle… »
« Conan Doyle n'a jamais assassiné personne ! »
La chimiste s'écarta légèrement du détective irrité pour lui adresser un sourire plus désabusé que jamais.
« Mais il a publiquement apporté son soutien à des assassin en s'opposant avec une virulence farouche à ceux qui réclamaient justice pour les atrocités commises… Est ce que ça ne fait pas de lui le complice d'un génocide ? »
Conan soupira.
« Tu parle de son pamphlet où il prenait la défense de l'armée britannique contre ceux qui l'accusaient d'avoir fait preuve de barbarie lors de la guerre des Boers… Il n'a jamais participé aux massacres et il ignorait sans doute… »
« Non, il n'y a pas participé, il s'est contenté de détourner pudiquement les yeux devant les horreurs dont l'Angleterre était coupable et de traiter avec mépris ceux qui avait le courage de regarder la vérité en face… Oui, ce nom te va bien…Conan… Toi aussi tu protèges une criminelle parce que tu préfères détourner les yeux des atrocités qu'elle a commises en toute connaissance de cause… Toi aussi, tu regardes de haut ceux qui te disent la vérité, à savoir, que c'est du suicide de s'opposer directement à l'organisation comme tu le fais… »
Shinichi regarda tristement celle qui s'arrachait à son étreinte pour s'éloigner de lui.
« Maintenant, tu comprends peut-être pourquoi j'ai beaucoup de mal à apprécier Sherlock Holmes… »
« Haibara, c'est toi-même qui me disait d'arrêter de regarder le monde en noir et blanc… Les criminels sont des êtres humains, pas des monstres…et il ne t'avait pas laissé le choix quand ils t'ont forcé à concevoir ce poison… »
La chimiste se retourna vers lui avec une expression sarcastique.
« Et c'est toi-même qui me disais que les criminels ont toujours le choix… Toujours… Pourquoi est ce que tu n'agis pas avec moi comme tu l'as fait avec tout les autres ? Pourquoi ne me forces-tu pas à assumer les conséquences de mes actes ? Pourquoi est ce que tu m'empêches de payer pour mes crimes ? »
« Est-ce que tu n'as pas déjà payé assez pour cela ? Est-ce qu'un seul crime pouvait être assez atroce pour justifier qu'on t'arracher ta sœur, qui était innocente des crimes qu'ils t'ont forcé à commettre ? »
Haibara balaya les paroles du détective d'un air excédé.
« Elle était coupable, Kudo ! Coupable d'être innocente, coupable de m'avoir donné encore envie de vivre et de rester humaine… et d'être prête à tout pour ça… Nous sommes tous coupable, tous ! Tu arrêtes les criminels, mais tu ne fais rien contre ceux qui les ont laissé devenir ce qu'ils sont, ceux qui ont détourné les yeux quand ils ont vu un de leur proches s'enfoncer petit à petit dans la noirceur, ceux qui les ont encouragés à s'engager dans la voie du crime sans le savoir… Le monde entier est peuplé de coupables, Kudo… Et quoi de plus normal ? L'organisation EST le monde ! Chaque habitant de cette planète en fait partie à sa façon… »
Shinichi frissonna en entendant la chimiste pouffer de rire face à ses propres paroles avant de le regarder avec un sourire qu'il ne connaissait que trop bien… Celui de gin…
« En fait, j'en vient parfois à me dire que la seule manière de détruire le syndicat est de détruire ce monde… D'exterminer chacun de ses habitants jusqu'à ce qu'il ne reste plus un seul membre potentiel pour commettre leurs atrocités… Au lieu de me torturer l'esprit à essayer de concevoir un antidote à mon poison, je devrais plutôt essayer d'en concevoir un au seul véritable poison qui nous ronge et qui ronge cette planète, nos semblables… Mais il y a encore une chose qui m'en empêche et tu sais ce que c'est ? »
Elle pointa un doigt accusateur vers lui.
« Toi ! Tu es la seule personne qui me donne encore envie de demeurer dans la grisaille au lieu de m'enfoncer dans la noirceur… La seule personne qui me donne envie de croire aux autres… D'éprouver autres chose à leur égard que de la méfiance, du mépris, ou de la peur… Que ce soit vis à vis des autres ou de moi même… »
Agrippant à la veste du détective, elle s'effondra dans ses bras.
« La seule personne à me donner envie de croire qu'il y a bien une porte de sortie à cette prison… Et que ce n'est pas la mort… »
Ce mélange d'amertume et de tendresse, il avait de plus en plus de mal à s'en détacher… Et il commençait à avoir peur que ce soit le même goût que sente sur sa langue celle qu'il était en train d'embrasser…
Mais à en juger par la lueur de gratitude qui brillait dans les yeux de la chimiste quand elle les rouvrit, ce n'était pas encore le cas…
Et tandis qu'il la serrait doucement contre lui, il espérait que cela ne le serait jamais.
Conan Doyle, Seiji et Haibara… Décidément, les criminels gagneraient toujours son affection et susciterait toujours ce mélange de regret et de tendresse chez lui…
Et ce monde couleur de cendre qu'il explorait avec celle qui avait choisi d'associer à la grisaille le nom de famille qu'elle s'était choisie, il commençait à le trouver de plus en plus beau malgré tout…
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Notes de l'auteur (le retour du fils de la vengeance des références cryptiques) :
Jeremy Bentham était un philosophe anglais du XVIIIme siècle, le fondateur de l'utilitarisme (Qui pour simplifier à fond, est une doctrine morale faisant de l'utilité le critère capable de différencier le bien du mal) et surtout connu pour son projet de prison, le panopticon (nom qui signifie tout simplement, « Tout voir », normal puisque les gardiens de cette prison devaient tout voir sans être vu eux même par les prisonniers…).
Ceci dit, ne vous méprenez pas sur ce brave homme… Son but était avant tout de créer une prison où les détenus seraient traités humainement, aussi bien par les gardiens que par leurs camarades de cellules et dont ils sortiraient réinsérés dans la société au lieu de s'être enfoncé encore plus dans le crime.
Pour la petite histoire, il existe certains pénitenciers au Etats-Unis qui ont été construit sur ce modèle (Celui de l'université de Miyano dans ce chapitre…).
Conan Doyle et les camps de concentration : C'est un fait que les anglais ont été les inventeurs des camps de concentrations. Pas de chambre à gaz, ni de four crématoire et pas d'expérimentation humaine certes, « juste » des bagnes atroces où les prisonniers mourraient comme des mouches…
C'est aussi un fait que Conan Doyle s'est opposé avec beaucoup de virulence aux détracteurs de l'empire britannique pour la barbarie dont son armée a fait preuve en Afrique du sud (viols, utilisation de balles dum dum…)… Est ce qu'il l'a fait par ignorance partielle des faits, par mauvaise foi ou par cynisme ? J'avoue que je ne connais pas suffisamment la vie de l'écrivain et cette période bien sombre de l'histoire de l'Angleterre pour pouvoir vous le dire.
Enfin, le monde n'est pas en noir et blanc comme l'ont dit si bien Haibara et Conan dans cette fic… Et de toutes façon, personne n'est totalement innocent ou coupable en ce bas monde… (Devient de plus en plus pessimiste quand je m'y met moi… :( )
Les balles dum dum : Un lointain ancêtre de la balle explosive.
Le trait d'humour de Gin : Bon alors accrochez-vous parce que c'est très tordu… C'est un jeu de mot qui joue sur les deux sens du mot valeur (Le sens moral et le sens monétaire) et un pastiche de la fameuse phrase attribuée à Goebbels « Quand j'entends le mot culture… ».
Je vous ai dit que c'était tordu mais bon, Gin qui fait de l'humour, vous vous attendriez à quoi ? XD
Voilà, voilà, en espérant que ce chapitre était agréable à lire malgré sa noirceur…
