"Love is our resistance" - Resistance, Muse

Nous sommes le 13 décembre, et je n'ai pas pu le dire plus tôt ici, mais un mois après les événements me semble être un bon deal.


Bonjour à vous ! Navrée pour l'attente, j'ai dû faire une légère pause pour entretenir mes idées. Ce chapitre a dévoré mon énergie vitale, mais heureusement, je le trouve assez satisfaisant.

Haha, j'ai quelques illustrations à poster, mais les personnages concernés ne sont pas tous apparus. Je suis donc bien obligée d'écrire (pas que cela me coûte un bras non plus...).

Je vous souhaite une bonne lecture ! :D Pour une fois, nous reprenons directement à la scène précédente, face à ce mignon Baseldr.


Chapitre 29 : La chute


Freyr relâcha la nuque du fils de Nerthus. Celui-ci toussa, faiblement, et inclina la tête plusieurs fois pour détendre ses muscles endoloris. Malgré son aspect misérable, son caractère farouche et altier reprit vite le dessus pour laisser glisser entre ses lèvres sèches quelques mots au ton incisif :

– Tu as une façon de traiter ta famille assez particulière, cher frère…

– Et toi donc. Que venais-tu faire chez Lagaheer ?

Baseldr pencha la tête sur le côté pour mieux voir le roi derrière lui, faisant tinter les chaînes autour de ses poignets.

– Je croyais qu'il s'agissait d'une visite de courtoisie, sourit-il avant de se racler la gorge, sa voix rauque. Voilà que tu m'interroges…

– Réponds.

L'intonation était neutre, détachée. Elle fit sourciller le prisonnier.

– Tu ne l'as pas deviné toi-même ? C'est dommage. N'as-tu pas hérité du talent de notre mère pour obtenir des réponses ? Et quel talent ! Elle y parvient sans torture physique.

Cette fois-ci, Freyr revint devant le Vane. Oui, il avait compris les motivations de Baseldr, à travers les propos de son soldat alfe, et ne nécessitait donc pas d'explication à ce propos. Il laissa donc son sujet dériver, tout comme l'avait cherché Baseldr, sans doute peu désireux de s'expliquer, rempli de honte après avoir échoué dans sa tentative de satisfaire Nerthus en plus d'avoir été capturé.

– Comment pouvons-nous avoir eu la même mère et être si différents ? Souffla Freyr. Tu l'admires. Tu la vénères.

– Les faibles comme toi ne nous comprendrons jamais, ricana Baseldr. Jamais, Freyr, ce n'est pas possible.

– Pourquoi ? Demanda simplement le Vane, interpelé par la fierté qu'il lisait dans ses traits.

Baseldr secoua la tête et inspira fortement.

– Nous avons choisi d'être meilleurs que vous. Nous sommes indétrônables. Mais tu ne peux pas comprendre.

– Pourquoi ? Répéta Freyr.

L'autre sourit.

– Parce que nous sommes plus forts, nous avons décidé de l'être ! Notre pouvoir en est la preuve, et notre exceptionnel manque d'attachement l'heureuse cause… Les liens d'affection n'ont aucune valeur à nos yeux ! Notre force est suffisante pour prouver que vous êtes insignifiants… Tandis que vous vous battez en douleurs du cœur, nous vivons avec la seule sagesse d'être, probablement, des élus de ces mondes, des survivants.

Freyr avait écarquillé les yeux un instant. Un mot avait fait écho dans son esprit, et comme une vague avait ramené aux frontières de sa conscience quelques souvenirs, quelques impressions.

Il passa dans le dos du Vane pour réfléchir, troublé plus que de raison.

Le pouvoir. Le détachement. Se souvenait-il que ces mots avaient été sa vérité le temps d'une adolescence tumultueuse, brisée par le mépris implicite de Nerthus… ? Sa mémoire d'adulte l'avaient-elle trompé si longtemps sur son passé, tout comme son manque de lucidité sur lui-même ? Il n'avait jamais voulu tuer Freyja en raison de sa haine en constatant qu'elle n'était pas une cible de Nerthus, qu'elle semblait moins souffrir… Non, il n'avait pas voulu la tuer pour ces raisons. En réalité, il n'avait pas désiré la supprimer, il était indifférent à sa disparition à cette époque, n'est-ce pas ? Ce n'était pas la disparition qui comptait. C'était l'acte de tuer. L'acte de prouver sa force, sa résistance. L'acte de montrer au monde qu'il était plus fort que les souffrances qui s'abattaient sur lui, de montrer qu'il survivrait, de montrer qu'il était capable de se détacher des siens entièrement.

Ce besoin de briser ses liens avait été une déclaration. L'objet de ce besoin aurait pu être une autre personne que Freyja. A cette époque, tuer l'aurait fait changer de bord, lui aurait permis de sauter le pas de la facilité en se livrant à la perversion de Nerthus plutôt qu'en s'acharnant à la combattre.

La voix du prisonnier qu'était son frère résonna comme une mélodie envoûtante à ses oreilles.

– Freyr… Tu ne peux pas le ressentir…ou bien me tromperais-je ? Le comprendrais-tu… ? Chuchota-t-il. Tu ne pouvais pas laisser ce monde ou Nerthus te détruire… Tu ne pouvais qu'évoluer vers autre chose…

Freyr serra la mâchoire devant cette déclaration, encaissant le malaise de ses réminiscences, la sensation terrifiante et excitante de frôler l'esprit lointain de ce soi précédent… ce monstre qu'il avait voulu assumer pleinement, qu'il avait accepté, avant qu'autre chose d'inconnu ne l'en extirpe.

– Tu as nié que l'amour avait de l'importance, fredonna son homologue… Tu as pensé que si tu étais capable de la tuer, tu serais plus fort, tu ne dépendrais de rien…

Ces propos laissaient une souffrance cinglante dans la poitrine du Vane. Il aurait demandé à Baseldr de se taire s'il n'avait pas été encore désireux de conserver son semblant de fierté, qu'il sentait rongé par le dégoût. Mais plus les propos immondes glissaient des lèvres de Baseldr, plus il se sentait ployer sous leur vérité. Il aurait voulu qu'une douleur physique, qu'une sensation nauséeuse mette une ressenti sur ce supplice, en prenant la place du vide qui l'étreignait. Mais rien ne le sauverait de ce malaise que provoquait l'écoute de ce soi sombre qu'était Baseldr, libéré de sa torture par son abandon au sadisme. Baseldr avait été tué par Nerthus, pour être réincarné dans l'esprit d'une bête aussi vide que cruelle, vouée à une errance insensée et nocive.

– Nerthus, les Asgardiens… Ils t'ont fait réaliser que tu devais être plus que la victime…

– Combien t'a-t-elle fait souffrir ? Craqua finalement le roi, ses mots rapides à cause d'une expiration retenue. Elle t'a tant écrasé que tu as embrassé le pouvoir pour ne pas périr sous ses attaques morales quotidiennes. Tu es devenu un monstre pour lui survivre. Tu es devenu insensible pour ne plus subir ses reproches, pour ne plus jamais éprouver aucune culpabilité… Elle t'a brûlé la peau pour en faire de la corne. Tu te noies dans la perversité car il ne te reste rien d'autre. Tu ne vis plus, tu provoques la souffrance et montres ta supériorité pour avoir l'impression d'exister, de tenir un rôle dans ce monde…

Baseldr l'ignora.

– Quand j'étais jeune, je rêvais du jour où je trahirais quelqu'un pour le tuer sans hésitation. Je rêvais de cette étincelle d'incompréhension et de faiblesse que je verrais s'allumer dans-

Ce fut trop pour Freyr. Il brisa un pied de la chaise du Vane en se dirigeant vers la porte, le laissant tomber dans un craquement rauque contre le sol, visage contre terre, avant de sortir furieusement.

~oOOoooOOo~

La nuit était tombée depuis des heures quand Loki rentra à Álfheim. Pour cette raison, et même s'il devait le trouver pour lui donner une lettre d'Odin, l'Ase fut surpris d'apercevoir Freyr dans les couloirs.

Par réflexe, se rappelant les révélations de Býleistr au sujet de ses crimes, le dieu se fit discret et hésita à suivre son mentor. Il avait prévu de donner la lettre le lendemain, et comptait rejoindre ses quartiers, comme il coulait de source qu'il ne partagerait pas ceux de Freyr. Pourtant, il fut assez intrigué pour suivre le Vane, qui lui semblait si étranger tout à coup. Non pas à cause des récents événements, mais bien à cause des humeurs que son attitude paraissait refléter, et qui, si en l'absence de magie chez Freyr ne pouvaient être lues par Loki, demeuraient néanmoins perceptibles grâce à sa large connaissance du souverain. Le voir si tard, errer comme s'il ne trouvait pas le sommeil, inquiétait assez son régent.

Il réalisa que Freyr s'était engouffré dans le département d'incarcération quand il le perdit de vue à proximité. Il rejoignit la cellule de Baseldr, en suivant l'indication d'un garde de nuit, pour tomber nez-à-nez avec deux autres au milieu du couloir, à une dizaine de mètres de la pièce qu'il savait renfermer son mentor.

– Mon régent, je suis navré, le roi a demandé à ne pas être dérangé, annonça un alfe en lui faisant signe de s'arrêter.

– Vous a-t-il donné une explication ?

– Aucune, avoua le Ljósálfar.

– Je vais l'attendre, conclut Loki.

Il fallut dix minutes environ. Dix minutes pour que l'Asgardien, un peu somnolent, ne soit violemment tiré de sa fatigue par un claquement sourd et brutal. Il écarta les alfes, qui le laissèrent passer en lui emboîtant le pas, avant qu'un nouveau son, brusque, ne les inquiète plus. Et il y eut peu de complexes réflexions à formuler quand ils entrèrent : ils comprirent vite que Baseldr avait dû prononcer le mot de trop. Il gisait à terre.

Loki saisit un Freyr écrasé par la colère, et manqua de tomber sous la force qu'il lui opposait. L'Ase tenta de le pousser contre le mur en attrapant ses épaules, forçant contre les blessures partiellement guéries de son mentor sans que celui-ci ne le perçoive, aveuglé par l'adrénaline.

– Ce n'est pas ce tu veux ! Grogna-t-il au souverain, qui fixait son demi-frère avec une intensité paralysante, sans même noter la présence de son ancien élève ; ce fut avant qu'il ne croise son regard et se fige, comme s'il réalisait ce qu'il avait fait, ou plutôt, qui le regardait faire.

Trop d'émotions traversaient les prunelles étrécies du Vane. Elles le brûlaient, et incontrôlables comme un millier de fragments de la magie qu'il n'avait plus, forçaient un passage entre ses muscles tendus pour les relâcher avec l'intention de se lancer dans affrontement cathartique face à celui qui le retenait. Secoué par les tressautements qui agitaient Freyr, Loki comprit qu'il lisait la haine dans ce regard bleu vif, ultime répulsion, catalyseur de son envie de tuer Baseldr. Elle le bousculait, trop frénétique pour être contrôlée, l'autorisant à commettre une entorse bestiale à sa morale pour battre à mort son ennemi. Frappé par cette émotion si intense, Loki s'appuya de toutes ses forces contre son mentor.

Baseldr mériterait ce qui lui arriverait si Freyr le massacrait aussi brutalement que ses yeux le promettaient. Mais le roi ne pourrait plus jamais se regarder dans une glace si cela arrivait.

Enfin, Loki le sentit immobile, ses yeux azurs plissés soudainement détournés de lui. L'Asgardien prit le risque de glisser ses pupilles vers Baseldr. Un hématome imposant se formait sur sa tempe.

– Mon régent, il a perdu connaissance, déclara fébrilement un alfe.

– Sa trachée semble enfoncée, ajouta le second en constatant la respiration difficile du Vane.

– Percez-la ! Ordonna vivement Loki en leur lançant négligemment le fourreau de sa dague.

– Loki, finit par souffler doucement le souverain contre lui, incertain et frissonnant.

– Sors un instant, indiqua-t-il.

Le roi ne se fit pas prier, puis Loki rejoignit le prisonnier et les gardes, qui constataient le passage de l'air dans l'ouverture qu'ils avaient faite à la base de sa trachée.

– Il nous faut un guérisseur compétent et discret. Lorsqu'il arrivera ici, si je suis parti, faites-lui savoir que je préférerais garder Baseldr en cellule plutôt que de le transférer.

Il ne laissa pas au guerrier le temps de répondre et sortit pour trouver Freyr, qui s'était laissé glisser le long d'un mur et tremblait encore légèrement, les yeux clos. Loki s'accroupit devant lui.

– Puis-je te toucher ? Demanda-t-il avec délicatesse en levant légèrement une paume vers son mentor.

Freyr acquiesça brièvement, tentant de retrouver son sang-froid – il serrait et desserrait les dents fébrilement, comme hésitant à cracher sa rage en propos envenimés – et l'Asgardien plaça sa main sur le côté de sa tête en remettant derrière ses oreilles quelques mèches éparpillées, dissimulant ses paupières. Il passa répétitivement son pouce sur la tempe du Vane, sans rien dire.

L'un des Ljósálfars le vit faire, mais tout comme lui, Loki ne s'en formalisa pas. L'alfe venait lui rapporter que Baseldr semblait maintenant conscient et qu'un guérisseur royal allait arriver d'ici quelques minutes.

– Avez-vous besoin d'autre chose ? S'enquit-il néanmoins en jetant un regard troublé au roi.

– Je ne pense pas, répondit le mage. Retournez dans la cellule de Baseldr, je vais m'occuper du reste.

Le garde partit sans insister, et Loki se pencha vers le souverain.

– Mon beau Vane, suis-moi, souffla-t-il avec toute l'honnête douceur qu'il pouvait mettre dans ses mots. Nous avons beaucoup de choses à dire, dans le calme.

Le concerné acquiesça et ils rejoignirent sans un mot la chambre du roi. Le lit était défait, signe que son mentor avait essayé de dormir avant que ses pensées ne le guident férocement vers Baseldr.

Loki passa derrière le Vane en le voyant debout mais immobile, perdu dans un inquiétant trouble, et saisit les pans de sa veste pour la lui retirer, appréciant que son aîné revienne à la réalité pour se retirer des manches amples.

– Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Chuchota Freyr.

Loki s'interrompit brièvement dans ses gestes avant de poser l'habit sur un fauteuil.

Jötunheim.

– Loki...

– Est-ce le sujet que tu veux aborder ? Ce n'est pas le moment, je pense.

– Ça l'est, répliqua le Vane en allant s'asseoir rigidement sur son lit.

– Et Baseldr...

– Tu es très mal placé pour parler de l'acharnement dont on peut faire preuve en perdant son calme. Cela ne te regarde pas.

– Cesse ce jeu, Freyr, tu n'es pas dans ton état ordinaire-

Le Vane se leva brusquement et marcha avec furie sans but précis dans la pièce, dépensant l'énergie déchaînée qui enflammait sa peau.

– Ne me dis pas dans quel état je suis ! Rugit-il en tremblant.

Loki écarquilla les yeux, plus par surprise qu'irritation, mais un frisson le traversa, une sensation glaciale, piquante, qui attaquait ses phalanges pour traverser subitement son corps.

– Tu ne devrais pas être si honteux. Baseldr est un dégénéré et un monstre qui ne mérite que ce que tu lui as donné, même si un roi ne doit pas se comporter de la sorte.

Freyr s'arrêta subitement et se tendit. Ses mots prirent un temps fou à se former derrière ses lèvres, celles-ci s'entrouvrant avec doute, sa poitrine se serrant douloureusement, jusqu'à ce qu'il crache une rage venimeuse sur le plus jeune :

– La honte. Je vois bien ton manque de honte. Ce dégénéré n'en a pas beaucoup non plus.

La voix de Loki éclata dans un juron asgardien avant qu'il ne rie nerveusement et hostilement au nez du Vane :

– Bien, vas-y, Freyr, dis-moi vraiment ce que tu as sur le cœur ! Proposa-t-il agressivement. Que veux-tu savoir sur Jötunheim ? Ricana-t-il. Que je ne ressens rien ? Que ces morts ne sont rien ? Que l'idée de ces Jötunns mourant par ma volonté est à peu aussi lointaine pour moi que celle des Midgardiens suppliant sous les offensives de mes Chitauris ?

TAIS-TOI !

L'injonction résonna entre les murs de la pièce comme une condamnation.

Loki se tut.

Freyr était certes incohérent, mais l'Asgardien l'avait senti immédiatement : ces deux mots venaient de ses tripes comme le plus sincère ordre.

Un silence lourd tomba entre eux, épais et étranger. L'amertume les avait transformés en parfaits inconnus tandis que Loki ployait sous le regard que Freyr se refusait à lui adresser, et que L'Ase préférait ne pas croiser. Il y lirait quelque chose dont jamais il ne pourrait se remettre.

Loki perdit son souffle, nerveux et vulnérable dans une telle conversation.

– Sors, exigea son mentor.

Le régent écarquilla les yeux en gardant son regard détourné. Il manqua de marmonner un refus, de trembler, de s'agiter vainement pour un pardon. Mais il n'y arriva pas. Il ne s'y abaisserait pas.

Il se sentait si écrasé dans une telle situation. Il ne sortit pas, il fuit. Et dans ses appartements, il ne fallut pas une seconde de réflexion pour que son impuissance ravage la pièce.

Il lui fallait laisser la marque cette souffrance, la localiser ailleurs, elle ne pouvait pas continuer à marteler son esprit jusqu'à l'épuisement !

Loki craqua violemment, familier à cette étreinte mortelle qui faisait rejaillir ses émotions en tempêtes incontrôlables, familier à l'idée du rejet. Il avait déjà vécu cette horreur, cette impasse mentale dans laquelle il se sentait le besoin de disparaître, sachant que rien ne pourrait arrêter la souffrance qui lacérait son esprit lésé. Ses émotions hurlaient de concert. Il ne pouvait plus le supporter, et il était insensé de le faire.

Il entendait Loki. Le bruit sourd des objets jetés, des meubles renversés. Le son étouffé des plaintes qu'il retenait encore.

Il en resta tétanisé près d'une minute, jusqu'à l'accalmie, écoutant avec la culpabilité d'être la cause d'une telle angoisse tout comme de celle de rester immobile dans sa propre chambre. Jamais il n'avait senti, qui plus est, sans ses pouvoirs, une détresse aussi fulgurante chez Loki.

Il alla franchir la porte du prince asgardien, pressentant qu'il ne s'agissait pas d'une crise équivalente aux précédentes. Celle-ci était avait adopté une profondeur unique. Une profondeur qui terrifiait Freyr.

Loki était à terre, recroquevillé contre un mur. Ses ongles se plantaient dans la peau de ses bras, passés autour de ses genoux, étau puissant et encore trop insignifiant pour étouffer sa souffrance. Il entendait Freyr avancer vers lui mais ne protesta pas en resserrant son étreinte, refusant qu'il vienne le voir autant qu'il ignore sa douleur.

Loki serra la mâchoire fortement. Le Vane s'arrêta devant lui. Mais il ne perçut aucun son sortir de sa bouche, et le silence lui pesa de plus en plus.

Il l'entendit s'accroupir. Il voulut formuler sa douleur, mais cela s'avéra impossible. Quels mots pourrait-il mettre sur cette chose qui le dépassait entièrement ?

– Je suppose que cela devait arriver un jour où l'autre, entendit-il la voix, douce.

– Je ne veux pas-

Loki s'interrompit. Sa gorge nouée devenait terriblement sensible face aux mots qui s'apprêtaient à passer ses lèvres. Il resserra ses bras.

– Je ne veux pas voir la honte que je t'inspire, grogna-t-il faiblement.

– Alors ne me regarde pas, jeune prince.

L'Asgardien se contracta tout entier et se mura à nouveau dans le silence, partagé entre la colère et un sentiment de rejet qu'il aurait préféré ne plus jamais éprouver. Demeurer à la tête des Chitauris avait eu ce côté positif : il n'existait pas de personne comme Freyr pour le briser, l'opposer à des dizaines d'émotions qu'il ne voulait pas ressentir ! Il ne voulait plus souffrir pour elles, pour ces mêmes traîtresses qui avaient transformé Thor en son bourreau !

Et haïr Freyr serait trop simple. Il ne pouvait que se haïr lui-même pour faire naître chez son mentor la déception.

Perdu dans le chaos de ses réflexions décousues, il ne perçut le mouvement de Freyr qu'en sentant son souffle sur ses cheveux sombres.

– Je ne sais pas ce que tu entends par honte, résonna son ton calme, très bas. Si tu penses qu'il s'agit de te blâmer sans ménagement en me détournant de toi, en prétendant que tu es devenu un être au-delà de toute aide, alors tu ne me comprends certainement pas aussi bien que tu ne le croies, souffla le Vane.

Une main passa contre son crâne, un contact que Loki accueillit autant qu'il souhaita le repousser. Le Vane n'avait pas le droit de parler ainsi, comme si tout allait bien !

– Pour te punir toi-même de tes actes, ne cherche pas à voir chez moi la honte ou le dégoût que tu te reproches de ne pas éprouver, Loki.

Il s'assit devant lui. Loki se contracta.

– La seule chose que je veux te reprocher, que je pense justifiée de te reprocher, est la froideur avec laquelle tu cites les morts midgardiennes et jötunnes. Ne le fais plus. Ne te fais pas paraître plus détaché et cruel que tu ne l'es. Mais ne crains pas autant que tu le fais ton manque de honte, ou ce que je pourrais en penser. Tu ne ressentiras jamais de honte pour tes actes, et j'en suis conscient.

A ces mots, l'Ase réagit enfin.

– Pourquoi l'accepter ? Demanda-t-il simplement, inintelligiblement.

Freyr profita du léger angle en dehors de sa posture recroquevillée que formait le visage de Loki pour saisir son menton, le redressant un peu sans trop forcer le plus jeune à se révéler.

– Parce que si tu te rendais compte de tes actes, tu ne les supporterais pas. Tu ne réaliseras jamais ce que tu as fait. Ton esprit te protège, pour te permettre de vivre encore, même avec ce passé. Il est enfermé profondément en toi, comme partie d'une autre réalité, une réalité que tu n'affronteras plus. Tu as le droit de vivre autre chose. Tu as le droit de vivre à mes côtés, aussi, et cela ne peut comprendre la conscience totale de tes actes précédents. Il est sans intérêt et douloureux de revenir au passé.

– Je ne mérite pas-

– Ne me parle pas de ce que tu mérites ! Siffla l'aîné. Que crois-tu mériter ? De te laisser dépérir, par respect pour la honte que tu croies percevoir lorsque je te regarde ?

Il redressa complétement la tête du brun, en prenant en coupe sa mâchoire. Loki fermait les yeux. Freyr décida de le laisser refuser de le regarder, connaissant son mal-être.

– J'attendrai des siècles s'il le faut, afin de te voir prêt à vivre une nouvelle fois. C'est un chemin sur lequel je ne peux pas te guider, mais je serai toujours là si tu souhaites l'emprunter.

Il sentit Loki saisir fortement ses poignets, sans tenter de l'éloigner. Le jeune dieu serra la mâchoire et plissa ses paupières pour laisser apparaître ses pupilles, luisantes et perçantes, encore honteuses de se révéler si bouleversées devant son mentor.

– Freyr, ne sois pas… blessé lorsque je pense que tu vas me laisser…

– Ne t'inquiète pas, coupa doucement le Vane. Je comprends.

Il embrassa la joue de Loki, juste au-dessous d'une paupière qu'il referma alors. Sans se détacher de lui, le roi posa ses poings fermés, maintenus par Loki, contre la poitrine de l'Asgardien.

– Je suis ton meilleur allié, maintenant. Ne te refuse pas à en profiter. Lorsque Nerthus aura disparu, je ferais en sorte de ne plus jamais te voir ainsi.

Il perçut les paumes de Loki contre ses flancs et posa ses lèvres sur son cou, au-dessous de sa mâchoire.

– Je prendrais soin de toi, promit-il, c'est ce que nous avons toujours fait.

– Ce n'est pas toujours très réciproque, avoua Loki.

– Ça n'a jamais vraiment été dans ton caractère. Je lis entre les lignes.

– Et ça ne te dérange pas ?

– Je sais que tu n'es pas indifférent si quelque chose ne va pas chez moi. Mais tu n'es pas de nature à savoir y réagir ou à en parler. Tu es différent, cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas égaux sur l'attention que nous nous portons.

– Tu es au summum de tes capacités d'analyse, aujourd'hui, commenta Loki dans un chuchotement, arrachant un léger rire à son mentor.

– Merci. Tu m'inspires beaucoup dans la matière. Kodsrá, lâcha subitement Freyr, voilà donc ce que c'était.

– Pardon ?

– Cette odeur que je sens depuis quelques minutes. C'est un savon de Kodsrá asgardien. Cela ravive d'étranges souvenirs... Cependant, je ne pensais pas que tu allais t'entretenir avec Odin pour utiliser les bains, ricana-t-il.

M'entretenir avec Odin est souvent source de confrontations musclées. J'avais besoin de profiter de mes quartiers, au moins.

– J'adore la Kodsrá. Autant son odeur que son apparence, précisa le Vane en soufflant contre la peau parfumée de l'Ase.

Cette conversation n'a plus aucun sens, songea Loki, qui avait la nette sensation de fuir leur sujet précédent pour celui des fleurs d'Asgard. Mais cela ne lui déplaisait pas, bien au contraire. La chaleur qui émanait de Freyr allait frôler sa peau d'une façon très particulière, personnelle. Dans le silence de cet échange, Loki se sentait bien plus apaisé.

– Il est tard, murmura alors le Vane.

Loki acquiesça. Ils avaient déjà perdu la moitié de la nuit.

– Ah, j'ai une lettre pour toi, d'Odin, se rappela-t-il en entrant dans le salon du roi. Je n'avais pas encore eu l'occasion de t'entretenir à propos de ce qu'elle dit, alors Odin l'a formulé.

– Je n'oublierai pas de la lire demain, assura le Vane.

~oOOoooOOo~

Ayant un sommeil assez capricieux et désagréable passée une certaine heure, Freyr n'était aucunement accoutumé à ce qu'un de ses serviteurs, vane, asgardien ou alfe, ait besoin de rentrer dans ses appartements le matin pour lui signaler qu'il était tard. Ce fut donc avec une certaine gêne, et même irritation, qu'il accueillit le Ljósálfar qui s'était toujours plus particulièrement occupé de lui.

– Qu'est-ce qui vous prend, Sralnir ? Grogna-t-il en se détachant de Loki.

– Mon roi, je suis désolé… Mais l'après-midi débute déjà, répondit un peu confusément le serviteur, réalisant bien vite qu'il n'aurait pas dû tomber sur le roi et son régent ainsi.

De son côté, Freyr apprécia que Loki ait le sommeil lourd, car si lui n'aimait pas ce genre d'intrusion – au point qu'il en avait fait clairement comprendre que les habitudes alfes visant à prendre soin du roi comme d'une poupée n'étaient plus du tout d'actualité – il imaginait que son disciple en hurlerait, particulièrement pour son côté asgardien, qui en prendrait un coup s'il était trouvé aux côtés d'un homme avec lequel sa "relation" était presque cachée. Ce serait d'autant plus rageant qu'ils ne faisaient que dormir côte à côte, du moins, pour le moment... Effectivement, nul doute qu'une telle situation pousserait Loki à sortir de ses gonds, en révélant ce qu'il jugeait être une faiblesse. Du point de vue de Freyr, dont la seule raison de ne pas être réveillé tandis qu'il n'était pas seul relevait de la pudeur, l'agacement du plus jeune serait assez drôle et incompréhensible. Le pauvre prince resterait probablement un peu sensible sur ce qui relevait de leur lien, craignant l'opinion des Asgardiens : malgré tout, il supportait encore très mal le rejet des siens.

Freyr se leva en faisant signe à son serviteur de se taire pendant qu'ils quittaient la pièce en veillant à clore la porte derrière eux.

– Je suis navré, mais nous étions inquiets… Avoua le Ljósálfar une fois qu'ils furent dans le salon privé du Vane, et après avoir tendu à celui-ci un long manteau épais. Suite aux événements d'hier soir…

Le mage sourcilla et glissa un regard courroucé vers Sralnir.

– L'information s'est répandue ?

– Non, mon roi, nous nous gardons bien de trahir votre confiance ainsi. Kahen et Päln n'ont rien dit, et si vous pensez qu'ils désapprouvent profondément vos agissements, vous vous trompez. Baseldr ne mérite aucune bienveillance de notre part, et les rend fous pendant les gardes de nuit.

Freyr secoua la tête et remplit un verre d'eau, qu'il porta à ses lèvres pensivement.

– Ce n'est pas digne d'un roi, soutint-il finalement.

– Le combat que vous menez n'est pas facile.

Le Vane posa son verre.

– Retournez à vos occupations, Sralnir, et remerciez Kahen et Päln de leur silence.

Le Ljósálfar s'inclina silencieusement et sortit.

Freyr plissa les yeux, assez mal réveillé, et rejoignit sa chambre où Loki, assommé par son angoisse de la veille et son épuisement, dormait toujours lourdement, des cernes pénibles à observer dessinées sous ses yeux. Le Vane s'accroupit en face du matelas et l'observa un moment, captant les légers mouvements inconscients sous les paupières du dieu, et écouta son souffle lent contre le drap qui dissimulait son nez et le bas de son visage. Freyr sourit pensivement. Il avait remarqué plusieurs fois que son ancien disciple, pourtant loin de ressentir le froid, s'enfonçait toujours dans les couvertures comme pour s'en cacher.

Freyr doutait de pouvoir s'en sortir seul pour aider Loki. Ce qu'il avait vu hier l'avait horrifié. Jamais il n'aurait soupçonné qu'un tel mal rongeait encore l'Asgardien – car la peur de lui faire honte n'était qu'un symptôme – et si Freyr savait bien une chose, c'était que ses mots de la veille ne suffiraient pas à l'endiguer. Il devait s'occuper de Loki, mais il manquait cruellement de temps. La bataille contre Nerthus mobilisait déjà sa vigilance.

Il se pencha vers l'Ase et frôla sa joue de ses doigts. Loki réagit lentement, en s'étirant, toujours somnolent, sans entrouvrir ses paupières, jusqu'à ce que le toucher plus insistant ne l'y force.

– Tu dormais profondément mais je dois te prévenir, chuchota le Vane. Je vais demander à ce que personne ne franchisse la porte de mes appartements, ainsi permets-toi de rester ici et de prendre du repos. Je vais m'occuper du reste pendant la journée.

Freyr posa ses doigts sur les lèvres de Loki quand celui-ci s'apprêta à protester.

– C'est un ordre, régent, tu ne me sers à rien dans cet état. Je te préfère malicieux, moqueur, fourbe et sûr de toi.

– Je ne suis pas dans un état si terrible, grogna Loki en ignorant la pression sur ses lèvres. Je ne veux pas être materné, Freyr.

– Tu as besoin de repos, répondit simplement le second en passant une main sur le crâne du Jötunn. Je ne te materne pas. Fais-moi plaisir et ne bouge pas.

Le prince soupira bruyamment mais n'hésita pas réellement à refermer les yeux pour s'enfoncer davantage dans son cocon de tissu. Freyr embrassa son front, encore visible sous ses mèches sombres.

En sortant, il n'oublia pas de récupérer la lettre que Loki avait évoquée la veille. Il nota que le cachet du roi d'Asgard n'avait pas été brisé, fait plutôt étonnant quand on savait son second fils adepte de la lecture de ce qui ne le concernait pas.

Puis la découverte progressive des cinq pages qui la composaient durant sa marche vers la salle du trône poussa Freyr à s'arrêter.

Il fit demi-tour brusquement pour pénétrer dans l'aile militaire du palais.

– Général Jievn, je veux dix de vos meilleurs guerriers prêts dans une demi-heure, exigea-t-il en s'arrêtant devant le bureau dudit général, qui leva sur son roi un regard sérieux et inébranlable.

– Puis-je vous demander ce que vous planifiez, mon roi ?

– Rien de trop important, ne vous inquiétez pas, suggéra Freyr. Une simple visite à Asgard.


Edit : du nouveau sur mon compte DeviantArt, auquel vous pouvez accéder grâce au lien sur mon profil (enlevez les espaces^^). Cette fois-ci, pour quelques petits dessins de Midran !

Je vous dis à bientôt ! :D