Attention, mention d'agression sexuelle sur mineur
CHAPITRE XXIX
Don venait d'avoir six ans. Ce jour-là, toute la famille était allée au grand parc d'attractions et Alan et Margaret s'attendrissaient de voir leur garçon rire aux éclats et s'en donner à cœur joie sur les manèges. Un moment de bonheur sans nuages qu'Alan immortalisait avec l'appareil photos dernier cri que Margaret lui avait offert pour son anniversaire.
Et puis soudain, Don avait poussé un cri d'enthousiasme en pointant le doigt vers un clown qui venait d'apparaître dans son champ de vision, à une cinquantaine de mètres de là.
« On va voir le clown ! On y va, papa ! Je veux aller voir le clown ! »
Alan acquiesça dans un grand sourire et Don, enthousiasmé, lui saisit la main pour l'entraîner vers le clown : il avait une vraie passion pour ces personnages. C'est à ce moment-là que Charlie, jusqu'alors bien tranquille dans sa poussette, se contentant de battre des mains l'air radieux ou somnolant bien au chaud sous sa couverture, se mit à geindre puis à pleurer. Alan suspendit aussitôt son geste pour se pencher vers lui, en même temps que Margaret.
« Qu'est-ce qu'il a ?
- Il doit avoir faim, c'est l'heure de son goûter.
- Oui, et je pense qu'il n'est pas très propre non plus, remarqua son père en fronçant le nez.
- En effet. Bon ! Et bien on n'a plus qu'à le changer. Attends poussin, dit-elle à l'intention du bébé qui hurlait de plus belle. On s'occupe de toi tout de suite.
- Papa ! On va voir le clown, insistait Don qui voyait, les larmes aux yeux, l'homme continuer son chemin et s'éloigner de lui.
- Tout à l'heure mon ange. D'abord on s'occupe de ton petit frère. Puis on ira voir le clown, je te le promets.
- Papa ! Mais il va partir !
- Donnie, on le retrouvera. Il n'y en a pas pour longtemps. »
Il n'y en avait pas pour longtemps, en effet : juste quelques minutes pour trouver un endroit où changer le bébé, quelques autres pour lui donner son biberon et quelques biscuits et ils pourraient jouir à nouveau de ce merveilleux après-midi ensoleillé. Pas pour longtemps pour un adulte, mais pour un enfant…
- Don ? Donnie ? Alan, où est Donnie ?
La voix alarmée de Margaret, fit lever la tête d'Alan qui souriait à son plus jeune fils assis sur les genoux de sa mère, sur le banc où ils s'étaient réfugiés.
Pas encore inquiet, il jeta un regard circulaire autour de lui, s'attendant à voir son fils aîné traîner quelques mètres plus loin. Mais il ne le vit nulle part et l'angoisse lui mordit instantanément le cœur alors que Margaret criait, affolée :
- Donnie ! Donnie ! Où es-tu chéri ?
Il se mit son tour à appeler l'enfant qui ne répondait pas et il commença à s'adresser d'amers reproches : pourquoi ne l'avait-il pas surveillé d'un peu plus près ? Il n'avait que six ans, c'était encore un tout petit garçon. Où pouvait-il bien être passé ? Pourquoi s'était-il éloigné d'eux ?
- Le clown ! s'exclama-t-il soudain.
- Quoi ?
- Le clown ! Il a dû trouver qu'on mettait trop de temps et il est allé retrouver le clown.
- Oui ! Tu as sans doute raison ! s'exclama alors Margaret. Mais où sont-ils ? ajouta-t-elle en parcourant des yeux les alentours.
Il n'y avait en effet aucune trace ni de Don, ni du clown. Or, les consignes des employés des parcs d'attraction étaient très strictes : si un enfant seul les rejoignait, ils devaient s'employer à retrouver ses parents, le plus souvent très proches, ou prévenir le central qui faisait alors une annonce. Si Don avait rejoint le clown, pourquoi celui-ci ne s'était-il pas manifesté ? Toutes ses pensées traversèrent l'esprit d'Alan sans qu'il les formule à haute voix pour ne pas affoler son épouse déjà au bord des larmes.
- Ecoute, je pars devant, essaie de me suivre avec Charlie. Je vais me renseigner sur ce clown. Il a peut-être emmené Donnie à la garderie.
- Mais s'il ne l'a pas rejoint ? S'il s'est perdu ? Si quelqu'un…
- Chut ! Margaret ! Ne pense surtout pas au pire. Tu vas voir, on va le retrouver très vite ! »
Il partit précipitamment pour aller demander de l'aide. Margaret avait raison : rien n'indiquait que Don avait effectivement rejoint le clown. Il avait pu simplement le suivre de loin et finir par le perdre de vue puis s'égarer dans la foule. Il arrêta un vigile qui venait vers lui.
- Excusez-moi monsieur, j'ai perdu mon petit garçon.
- Un petit garçon ?
- Oui, il s'appelle Don. Il a six ans. Il est brun, les yeux noisette et il porte un tee-shirt des Mets avec un short bleu et une casquette de base-ball blanche.
- Je crois que je l'ai vu… Il était avec le clown.
- Oui ? Vous êtes sûr ?
- Presque sûr !
- Mais où ça ?
- Et bien, ils partaient dans cette direction…
Il indiquait l'une des sorties du parc, celle réservée au personnel et Alan se sentit soudain inquiet : ce n'était pas normal. Si Don avait été incapable de les repérer, Margaret et lui, dans la foule, le clown lui, aurait dû alerter le central, c'était la procédure. C'est d'ailleurs ce que lui confirmait le vigile qui passait justement un appel pour vérifier si le clown avait bien respecté les consignes. Lorsqu'on lui confirma qu'aucun enfant perdu n'avait été signalé, son visage se fit plus grave.
- Bon, écoutez, je sais où est sa loge. Je vous y conduis. Il est sans doute en pause et il aura emmené votre fils pour lui faire plaisir, même si c'est contraire à nos instructions. Il est nouveau ici, il n'a pas dû réfléchir.
- Nouveau ? Vous voulez dire que vous ne le connaissez pas bien ?
L'inquiétude d'Alan grandit d'un cran à cette information.
- Allons, n'imaginez surtout pas le pire. Je peux vous garantir que tous les employés font l'objet d'une enquête très poussée : on n'emploie pas n'importe qui ici !
Mais Alan n'était que très faiblement rassuré par cette précision : il arrivait toujours qu'un pervers passe au travers les mailles du filet et soit considéré comme irréprochable jusqu'au jour où son masque tombait. Le sentiment diffus d'une urgence s'empara de lui.
- Allons-y, dépêchons-nous !
Laissant derrière eux Margaret qui les avait rejoints mais qui était ralentie par la poussette, les deux hommes accélérèrent le pas.
Soudain le vigile cria en laissant échapper un soupir de soulagement !
- Le voilà !
En effet, à une vingtaine de mètres d'eux, on apercevait la perruque du clown qui surnageait au-dessus des têtes des badauds. Les deux hommes se précipitèrent vers lui et l'arrêtèrent.
- Où est mon fils ? interrogea aussitôt Alan.
- Votre fils ? l'homme semblait tomber des nues.
- Oui, le petit garçon qui était avec vous, interrogea à son tour le vigile.
- Mais, il n'y avait aucun enfant avec moi. Vous savez bien que c'est strictement interdit !
- Ce n'est pas lui ! laissa soudain tomber Alan atterré.
- Comment ça ?
- Oui, le clown que mon fils a vu n'était pas vêtu du même costume, ce n'est pas lui qui a emmené mon garçon !
Le clown les regarda, soudain grave.
- Attendez, un petit garçon de cinq ou six ans, en short bleu et tee-shirt ?
- Oui, oui ! Vous l'avez vu ?
- Et bien oui, mais… Vous dites que c'est votre fils ?
- Oui, c'est mon fils, mon Donnie !
- Oh mon Dieu !
- Quoi ? Que se passe-t-il ? interrogea alors le vigile.
- Et bien, Roger, mon collègue… En fait, je suis censé être en pause. Mais il est venu me demander de le remplacer, à charge de revanche bien sûr.
- Pour quelle raison ?
- Il m'a dit que son fils venait de s'endormir et qu'il voulait aller le déposer chez sa mère. Il m'a promis qu'il serait de retour dans une petite heure.
- Son fils ?
Le même cri avait échappé à Alan et au vigile.
- Oui, il tenait dans ses bras un petit garçon profondément endormi. Je n'ai donc pas mis en doute son histoire.
- Mais vous saviez qu'il avait un fils ? Il vous en avait déjà parlé ?
- Non, mais il est ici depuis moins de deux semaines : nous ne nous connaissons pas très bien encore.
- Qu'importent les détails ! s'affola Alan. Ce qui compte c'est de retrouver ce salopard et de lui reprendre mon garçon. Il faut faire vite !
- Oui, vous avez raison. Par où est-il parti ?
- En direction de sa loge. J'ai cru qu'il allait se changer avant d'emmener le petit.
Les deux hommes, sans plus parler, s'élancèrent vers le parking où se trouvaient les loges. Ils furent bientôt rejoints par deux autres vigiles appelés par leur confrère.
- Voilà, c'est ici !
Après quelques centaines de mètres de course, les hommes étaient arrivés à l'extrémité nord du parking. L'endroit était isolé du reste du parc : idéal pour se reposer avant de replonger dans la foule, idéal aussi, songea Alan amer, pour se livrer en toute impunité à des actes plus ou moins licites. Une série de mobiles-homes était alignée là, servant de loges aux employés.
Le vigile en désignait un, un peut à l'écart des autres, à l'extrême limite de la propriété. Alan tenta d'ouvrir la porte : celle-ci résista. Affolé, il jeta un regard éperdu autour de lui. A ce moment-là, l'un des deux vigiles qui les avait rejoints lui fit signe de s'écarter et, faisant levier avec un pied de biche qu'il avait ramassé en route, dès qu'il avait compris ce qui était vraisemblablement en train de se passer, il força sur le mécanisme léger et la porte s'ouvrit aussitôt. Alan se précipita dans l'ouverture, sans attendre les ordres des vigiles, sans même rien entendre de ce qu'ils essayaient de lui dire.
Le spectacle qu'il découvrit alors se grava à jamais dans sa mémoire. Don, inconscient, gisait sur une étroite couchette placée sur la cloison en face, à droite de la porte. On l'avait entièrement dénudé et il reposait sur le ventre, la tête tournée sur la droite, posée sur ses bras repliés, tandis que son ravisseur se déshabillait prestement en gardant les yeux rivés sur lui.
Lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir, le pervers se retourna : il ne portait déjà plus qu'un pantalon largement ouvert et par l'échancrure, Alan aperçut, sous le tissu du slip, un renflement qui ne laissait aucun doute sur l'état dans lequel l'homme se trouvait et ce qu'il s'aperçut à faire. Le sang du père ne fit qu'un tour et, se précipitant sur lui avec un hurlement de rage, il le propulsa hors du mobile-home, lui faisant effectuer un vol plané au-dessus des trois marches de l'entrée. L'homme s'effondra à terre et il se jeta sur lui, le rouant de coups de poings, incapable de se maîtriser, en proie à une rage homicide qui occultait tout raisonnement.
Il sentit soudain qu'on tentait de le maîtriser et il se débattit violemment. Mais les deux vigiles qui étaient sur lui, parvinrent à l'éloigner de l'homme qu'il massacrait. Il entendit alors Margaret le supplier en pleurant de se calmer et le voile rouge qui était descendu devant ses yeux se dissipa peu à peu. Il commença à distinguer à nouveau ce qui l'entourait.
L'homme restait allongé sur le sol, le visage en sang, geignant comme un enfant, tandis que les vigiles lui passaient les menottes sans ménagement. Il se détourna de lui avec un sentiment de dégoût indicible et regarda sa femme. Elle avait le visage couvert de larmes et serrait frénétiquement contre elle Don qu'elle avait enveloppé dans une couverture. L'enfant ne bougeait pas, profondément endormi, drogué sans aucun doute, et Alan s'approcha d'eux pour les entourer de ses bras dans un geste protecteur.
- Ca va aller, il va bien, il n'a rien ! balbutiait-il, bouleversé, priant du fond du cœur que ce soit la réalité.
Que ce pervers ne l'ait pas touché ! Qu'il ne lui ait fait aucun mal ! Que le petit ne se soit rendu compte de rien !
Il se rendit compte alors que Margaret semblait sous le choc. Elle ne pleurait plus mais son regard avait une fixité inquiétante et elle serrait spasmodiquement Don contre elle, beaucoup trop fort s'aperçut soudain son mari alarmé. Il tenta de lui faire desserrer son étreinte :
- Margaret, il va bien. Lâche-le maintenant, donne-le moi !
Mais elle refusait d'écouter et serrait l'enfant contre elle de plus en plus violemment.
- Margaret, laisse-le respirer ! Tu vas l'étouffer !
- Non ! Non ! Je dois l'empêcher de lui faire du mal !
- Margaret, il ne pourra plus rien lui faire. Donnie va bien, tout va bien.
- Mais il l'a enlevé ! Il l'a déshabillé ! Il a mis ses mains sales sur lui ! Il a posé ses mains sur mon bébé ! Si tu n'étais pas arrivé…
- Mais je suis arrivé ! Je suis arrivé Margaret. Et Donnie va bien. C'est toi qui risque de lui faire du mal si tu le tiens si serré !
Les mots ne semblaient pas l'atteindre et Alan cherchait avec angoisse un moyen de lui arracher l'enfant des bras sans provoquer la crise nerveuse qu'il sentait proche. Dans sa poussette, Charlie se mit soudain à pleurer et elle se retourna alors vers lui. Malgré elle, son étreinte se relâcha un peu et il lui prit alors doucement Don des bras en lui disant :
- Occupe-toi de lui, je veille sur Donnie. »
Il sentait contre lui le corps souple de son fils endormi, son souffle léger, il respirait son odeur fraîche de petit enfant, et les larmes lui vinrent aux yeux à l'idée de ce qui avait failli arriver à ce petit garçon si confiant, si gentil. Comment pouvait-il exister des monstres de ce genre pensa-t-il, la colère menaçant à nouveau de prendre le dessus ?
Il enfoui son visage dans le cou de l'enfant en murmurant :
- Je ne te laisserai plus jamais mon ange. Papa veillera toujours sur toi, tu verras.
Un policier s'approchait de lui. Il ne s'était même pas rendu compte qu'une patrouille était arrivée, appelée par la sécurité du parc.
- Une ambulance arrive monsieur. Est-ce que votre fils va bien ?
- Je crois oui. Je pense qu'il n'a pas eu l'occasion de lui faire du mal ! »
C'est en effet ce que leur confirma le médecin des urgences pédiatriques qui examina Don à son arrivée à l'hôpital. L'enfant était simplement profondément endormi : on lui avait vraisemblablement administré un puissant anesthésique. Il n'y avait aucune trace de quelconques sévices, ni sexuel, ni d'aucun autre ordre : il était arrivé à temps ! Et c'était heureux, heureux pour Don bien sûr, mais aussi pour son ravisseur : Alan savait qu'il l'aurait tué s'il avait touché à son enfant.
*****
Le médecin s'approchait d'eux pour les rassurer.
- Il va très bien. On lui a administré un anesthésique que nous utilisons fréquemment en pédiatrie : c'est sans aucun danger. Votre fils se réveillera dans quelques heures et vous pourrez l'emmener chez vous. Tout ira bien.
- Vous êtes sûr qu'il va bien, que cet homme ne l'a pas touché ?
- Il va bien je vous dis. A cet âge, la chair d'un enfant est particulièrement délicate et si ce pervers s'était livré à des attouchements sur lui, il en porterait les marques. La seule que nous ayons décelé est la trace de l'injection à la saignée du coude gauche.
Alan avait poussé un puissant soupir de soulagement : son petit garçon allait bien ! C'était tout ce qui importait.
- Merci docteur.
Margaret et lui s'étaient installés au chevet de l'enfant qu'ils n'avaient pas quitté des yeux une seconde. Au bout de quelques heures, le petit garçon avait ouvert les yeux et les avait fixés sur ses parents tandis qu'un grand sourire illuminait son charmant visage. Alan avait résisté à l'envie de le serrer très fort contre lui, de peur de l'effrayer. Don ne semblait garder aucun souvenir de ce qui s'était passé : il valait mieux ne pas lui montrer combien ses parents avaient eu peur pour lui. Il s'était tout de même étonné de se retrouver dans une chambre inconnue et Margaret avait inventé toute une histoire pour rendre la situation plausible. A cette époque là, Don était tellement confiant qu'il ne cherchait pas midi à quatorze heures.
Ils avaient quittés l'hôpital, Don dans les bras de son père puis, dans la voiture, installé sur les genoux de sa mère. Ses parents étaient incapables de le lâcher, terrorisés à l'idée de ce qui pouvait lui arriver. L'enfant, heureux de se faire dorloter, lui qui avait souvent l'impression qu'on ne s'occupait plus que de son petit frère, commença par accepter avec plaisir cette nouvelle manière qu'avait ses parents à son égard. Puis, au bout de deux jours, son indépendance naturelle reprit le dessus et il commença à ruer dans les brancards. Alan et Margaret comprirent alors que, quelles que soient leurs appréhensions, ils devaient le laisser vivre à sa guise s'ils ne voulaient pas le perturber. Et les choses reprirent leur cours normal.
Mais il avait fallu des mois, à Margaret et à lui, pour se libérer de l'horrible peur que ce monstre avait instillé au plus profond de leur être. Pendant plus d'un an, chaque nuit, l'un ou l'autre se levait pour aller s'assurer que Don dormait paisiblement, qu'il ne risquait rien. Parfois, son père restait près de lui jusqu'à l'aube, hanté par un cauchemar où il se voyait arriver trop tard. Ces fois-là, il avait besoin de sentir près de lui la présence de son petit garçon, d'entendre son souffle régulier pour s'assurer que l'horreur n'avait pas eu lieu. En fait, ce qui les avait enfin détourné de leur obsession, c'était la découverte des dons exceptionnels de Charlie : ils étaient alors passé à un autre sujet de préoccupation.
