89ème jour (19/09/2014) Direction Marietta, petite ville au bord du fleuve occupée par approximativement trois mille morts. Ce n'était qu'à quelques kilomètres du gîte. Route a priori dégagée. Pas de horde en vue. Ca ne semblait pas être une mission à haut risque. Nous ne sous-estimions pas la dangerosité d'un si petit voyage, mais nous commencions à être rodés. Nous n'éprouvions rien d'autre qu'une petite appréhension tout à fait justifiable.

Ce jour-ci, il n'était pas question de récupérer des vivres, nous partions à la recherche d'outils, plus précisément d'outils de jardinage. A part une vieille pioche et une truelle, nous n'avions rien pour jardiner, et il fallait bien s'y mettre un jour. L'avenir ne résidait pas dans les boites de conserve. Théoriquement, les aliments pouvaient être conservés des années, mais les stocks de la région allaient s'amoindrir, nous forçant à pousser les recherches toujours un peu plus loin. Avec un potager, nous pouvions cultiver notre propre nourriture. Une nourriture fraiche à portée de main, qui selon Joe pourrait subvenir à une partie de nos besoins pendant les douze mois de l'année. Je doutais que nous puissions cultiver quoi que ce soit durant l'hiver, mais si nous parvenions à trouver des produits diversifiés à planter et récolter du printemps à l'automne, c'était plus que ce que j'espérais. Et puis de toute façon, Joe y tenait à son potager !

Aucun de nous n'avait de connaissance en botanique. Seule Elizabeth avait une fois eu des pieds de tomates sur son balcon, tomates qu'elle avait laissées pourrir... Nous étions de parfaits novices, alors tout livre de jardinage était le bienvenu.

Est-ce que Marietta était le meilleur endroit pour trouver tout ça ? Pas sûr. La taille de la ville nous faisait douter sur le nombre de commerces réunissant ce dont nous avions besoin, il était cependant envisageable de fouiller les habitations avec un jardin si nous ne voulions pas rentrer les mains vides.

Nous étions trois à bord du pick-up, Joe, Allison et moi. J'avais demandé à Luciano de rester derrière. Si l'intruse de la veille revenait dans le coin et que Gloria l'invitait à rester chez elle, je voulais que Luciano garde un œil ouvert. Personne ne voyait un véritable danger en elle. Nous devions juste être prudents, comme nous l'avions été à l'arrivée des Williams. C'était sans doute en faisant le parallèle avec sa propre situation que Gloria tenait à la rencontrer. Elle aussi avait survécu dehors.

Comme prévu, aucun problème ne survint durant la première partie du trajet. Joe contourna deux voitures et un scooter accidentés en travers de la route. J'étais sur le siège passager, pendant qu'Allison était sur la banquette arrière et étudiait une carte de la région. Quatre zombies quittèrent le festin qu'ils partageaient dans le fossé pendant la manœuvre mais ils furent très vite distancés. Humain ou animal sauvage, ils avaient fait un tel carnage que j'étais incapable d'identifier leur repas.

- Merde... soupira Joe quelques minutes plus tard.

J'étais en train de gratter avec mes ongles une tâche récalcitrante sur la lame de mon couteau et levai donc les yeux. Route bloquée. Nous n'avions pas imaginé la possibilité de rencontrer un tel embouteillage à l'entrée de Marietta. Une si petite ville... Ca devait représenter la moitié des véhicules des riverains. Les files de voitures étaient bloquées dans les deux sens comme devant un mur invisible. La fuite de la ville avait dû à une époque être perturbée par une horde. Les traces marron sur l'asphalte, probablement du sang séché, démontraient un carnage assez ancien.

- On aurait dû tourner à Furnace Road. dit Allison en regardant sa carte. C'est une plus petite route. Les gens ont sans doute tenté de fuir par l'axe principal.

- On fait demi-tour alors. dit Joe. On a passé l'intersection il y a deux minutes.

- Non, attends. dis-je. Ce bâtiment en briques rouges là-bas. C'est une enseigne de magasin de vêtements, non ?

- C'est pas l'heure pour faire du shopping, Graham. objecta Joe.

- On n'a pas de chauffage et la nuit ça commence à cailler sévère. rétorquai-je. On aura bientôt besoin de vêtements plus chauds. Manteaux, bonnets,...

- Petite chose à laquelle tu n'as pas pensé. dit Joe. L'épidémie a démarré au mois de juin. Tu ne trouveras que des vêtements estivaux là-bas.

- On trouvera quand même des gilets. dis-je. Et même en été, je suis sûr qu'il existait des énergumènes portant des écharpes comme accessoires de mode.

- Ouais, mais on va pas abandonner la voiture, mec. dit Joe. On peut atteindre ce bâtiment seulement à pieds. Vu comme la voiture brille, si des mecs passent dans le coin pendant notre absence, ils vont tout de suite la repérer et la prendre. Rien qu'hier on s'est rendu compte qu'une fille vivait dans la forêt juste à côté de chez nous, donc c'est possible qu'on ne soit pas les seuls sur la route en ce moment même.

- Quelle idée de nettoyer cette voiture toutes les semaines, aussi ? demanda Allison.

- Alors tu restes dans la voiture pendant qu'on va voir. suggérai-je.

- Non, je ne vais pas rester derrière. dit Joe. Je ne vais pas rester peinard pendant que vous vous mettez en danger. Mauvaise idée.

- Pas tant que ça. dit alors Allison.

Elle s'avança entre les deux sièges avant et montra du doigt à Joe un point sur la carte.

- Regarde ici. lui dit-elle. Toi tu fais demi-tour jusqu'à Furnace Road. Graham et moi on va jusqu'à la boutique à pieds. Tu vas ensuite jusqu'à cette intersection, on pourra te rejoindre rapidement quand on aura fini et ça nous permettra de continuer d'explorer la ville en voiture à partir de ce point.

- J'aime pas trop l'idée qu'on se sépare quand on est dans un lieu inconnu. dit Joe avec réticence.

- J'ai mon talkie-walkie. dit Allison d'un ton rassurant. Toi tu as le tien. On reste en contact.

- Ne te fais pas de cheveux blancs, Joe. dis-je.

- Quels cheveux ? dit Allison en riant. Bientôt vingt-neuf ans et ça ressemble déjà à la coupe de cheveux de Bruce Willis.

- Il doit avoir encore moins de cheveux sur la tête à présent, ton pauvre Bruce Willis. dis-je. Si déjà il a encore une tête...

Joe tâta machinalement la peau à demi nue sur le sommet de son crâne.

- Okay... dit-il. Okay mais faites vite.

Allison me donna un sac à dos et ramassa le pied de biche posé à côté d'elle. Nous sortîmes du pick-up. Au bout de cinq mètres, Joe ouvrit la fenêtre.

- Et mon bisou ? s'exclama-t-il.

- Pas devant ta femme ! m'exclamai-je.

Allison envoya un baiser à son mari.

- Tout ira bien ! s'exclama-t-elle en lui faisant un signe de la main.

La voiture de Joe fit demi-tour. Allison et moi continuions d'avancer entre les véhicules abandonnés. Une des voitures accidentées avait l'intérieur de ses vitres couvert de sang, on ne voyait plus à travers. Je me demandais si quelque chose bougeait encore là-dedans... Ces véhicules devaient être des mines d'or si on prenait le temps de chercher.

- Quoi qu'on lui dise, Joe va s'inquiéter. dit Allison. Il arrivera au point de rendez-vous dans Marietta avant nous.

- Ouais. On ne va pas trainer alors. Ces voitures m'intéressent mais on fouillera ça plus tard avec lui.

- Ne pas trainer ? demanda Allison. Cette boutique doit encore être à plus de cent mètres si je ne m'abuse. Envie de voir lequel de nous deux arrivera là-bas le premier ?

Allison parlait comme une petite fille impatiente de jouer.

- Tu veux faire la course ?

- Je sais que tu adores courir toi aussi ! s'exclama Allison. Ca m'a fait rire le jour où je t'ai vu courir en rond au camp de réfugiés, comme un poisson rouge fou dans son bocal. On gagnera du temps et on aura un Joe satisfait.

- Tu cours depuis combien de temps exactement ? demandai-je.

- J'ai commencé à l'adolescence, il y a une quinzaine d'années. Je ne fais plus de compétitions. Je m'entrainais encore un peu avant l'épidémie. J'adore ça. La scientifique que je suis dirait que je suis accro à la libération d'endorphine causée par l'effort physique. Mais c'est peut-être plus psychologique que ça. C'est cette sensation, presque de s'envoler, qui me plait. Quand il n'y a que moi et ma paire de baskets fétiches qui courons après l'horizon, c'est un pur bonheur ! Et ça booste aussi ma confiance, comme tout bon sportif. Ca fait du bien, quoi.

- C'est un peu différent pour moi. dis-je. Je n'ai jamais été un compétiteur. Mon principal adversaire c'est moi-même. J'aime donner tout ce que j'ai dans le ventre et dépasser mes limites. En gros je m'éclate, dans tous les sens du terme. J'ai du mal à savoir où m'arrêter, j'ai eu pas mal de blessures de sport quand j'étais plus jeune à cause de ça. Je ne fais jamais rien dans la demi-mesure. C'est tout ou rien.

- Cool. dit Allison avec satisfaction. Ca veut dire que si on fait la course tu ne vas pas faire exprès de me laisser gagner ?

- Jamais de la vie ! répondis-je. Avec mes vingt-cinq kilos en plus par rapport à toi, le sprint est loin d'être ma spécialité mais je vais tout faire pour gagner. Comme toujours.

- Il faut juste essayer de ne pas courir trop prêt des voitures. Ca serait ballot de se faire happer par un bras décharné. Prêt ?

- Prêt ! m'exclamai-je. Et pas de cadeau !

Top départ. Il m'apparut immédiatement que je ne remporterai pas cette course. Allison avait raison ; elle semblait s'envoler avec sa foulée légère et dynamique. Elle ne fournissait même pas le moindre effort. Pendant ce temps, je violentais mes quadriceps et mes mollets en regardant la jeune femme creuser rapidement l'écart.

Imagine que c'est la voleuse d'hier dans les bois... Chope-la ! Chope-là !

Rien à faire. Il me restait encore cinq ou six mètres à parcourir quand Allison s'engouffra dans le magasin en criant victoire. Il fallait reconnaitre la défaite, j'étais néanmoins content d'avoir pu me défouler pendant quelques secondes. Il m'en fallait peu pour m'amuser. Mon ancienne vie de célibataire sans enfant avec mon travail et mon chat comme seules préoccupations m'avait permis de conserver une insouciance presque d'adolescent. Courir, sauter, s'épuiser, tous ces stimuli basiques étaient bons pour mon moral. J'attendais encore de devenir adulte. Il y avait bien mes quelques douleurs articulaires précoces pour me rappeler que j'allais sur mes trente-cinq ans.

Je m'arrêtai devant les portes pour nouer mon lacet défait et j'en profitai pour reprendre mon souffle. Pas question qu'Allison me voit à la fois essoufflé et vaincu. Il faisait noir à l'intérieur de la boutique. Les mannequins de la vitrine représentaient des hommes en shorts et en chemisettes et des femmes vêtus de robes courtes et colorées. Ils avaient tous la même tête grotesque avec un sourire de vingt centimètres de long. Ca faisait longtemps qu'on ne pouvait plus se permettre de s'habiller pour l'apparence. Nous sortions rarement avec les jambes ou les bras découverts, ce genre de tenues étaient réservées pour la maison, les endroits sûrs.

J'entrai dans la boutique. Mises à part les lumières éteintes, tout était étrangement bien rangé. Je ne vis pas Allison tout de suite. Déjà en train de dévaliser les rayons pour parfaire sa garde-robe ?

- Graham ! cria la jeune femme d'une voix déchirée.

Allison apparu entre deux rayonnages, grimaçante. D'abord persuadé qu'elle me faisait une blague, je vis ensuite l'homme qui la maintenait devant lui comme bouclier humain en l'agrippant par les cheveux. Ce fut son flingue qui me hérissa le poil, directement plaqué contre la tempe d'Allison. Elle était littéralement à un doigt de la mort. L'agresseur était jeune, et probablement encore bien nourri si j'en croyais cette petite bedaine à bière. Je voulu prendre mon couteau.

- Tssst ! siffla la voix d'un autre homme, tapi dans l'ombre à ma gauche. N'y pensez même pas ! Mettez les mains en l'air bien en évidence, que je puisse les voir.

L'homme qui m'avait parlé fit un pas en avant. C'était un rouquin mal rasé d'environ quarante ans. Il avait un fusil à pompe entre les mains. J'obéis. Merde. Si tu continues de faire le con avec ce fusil, je te saigne à mort à la première occasion.

- Qu'est-ce qu'on fait d'eux, Byron ? demanda le jeune homme tenant Allison par les cheveux. C'est fini ou il y en a encore d'autres qui arrivent ?

- Je crois que c'est bon, Daryl. répondit le rouquin en jetant un coup d'œil à travers la vitrine. On peut toujours leur demander. Combien vous êtes ? Il n'y a que vous deux ?

- Non, il n'y a pas que nous deux. répondis-je. Nous sommes là en éclaireurs. Notre groupe ne va pas tarder à arriver. Nous sommes une dizaine. Ce n'est pas la peine de nous menacer, nous sommes pacifiques. Baissez vos armes où nos amis pourraient mal le prendre s'ils vous voient comme ça.

- Hooo ! s'exclama Byron avec une joie simulée. Une dizaine de personnes pour faire les courses ? Pourquoi pas toute une armée pendant que vous y êtes ? Sérieusement, il n'y a que vous deux, c'est ça ?

- Byron, ils disent peut-être la vérité. dit Daryl avec inquiétude. Regarde. Ca m'étonnerait qu'ils se baladent avec un seul exemplaire de ce truc.

Daryl prit le talkie-walkie de la poche d'Allison et le jeta à son compagnon.

- Merde ! s'exclama Byron. Vous avez vraiment un groupe avec vous ?! Pour de vrai ?! Combien de personnes ?!

- On vient de vous le dire. répondit Allison en crispant la mâchoire. Lâchez-moi et barrez-vous avant qu'ils arrivent.

Daryl était au bord de la crise de panique. Il tirait de plus en plus la tête de la pauvre Allison vers l'arrière. Byron appuya sur le bouton du talkie-walkie.

- Allo ? dit-il. Est-ce que quelqu'un m'entend ? Docteur Byron Eckhart, de l'hôpital de York. Je m'adresse au groupe de...

Byron s'interrompit et se tourna vers Allison.

- C'est quoi vos noms ? lui demanda-t-il.

- Grant et Madison. répondit Allison.

Je ne voyais pas l'utilité d'inventer un faux nom. Que je m'appelle Graham ou Grant, Byron n'avait qu'à faire feu pour que son fusil à pompe me coupe en deux.

- Je m'adresse au groupe de Grant et Madison. reprit Byron en parlant dans le talkie-walkie. Ne vous faites pas de soucis, vos amis sont avec nous. Ils sont blessés mais pas de pronostic vital engagé. On vient de sauver leur peau à... à l'office de poste. Ils sont inconscients et on s'occupe d'eux. Vous pouvez venir les récupérer là-bas. On peut vous aider. A vous.

Byron marqua un temps d'arrêt pour attendre une réponse. Rien. Pas de retour de la part de Joe.

- Allo, quelqu'un me reçoit ? répéta Byron.

Toujours le même silence.

- Pourquoi ça ne répond pas ? nous demanda Byron.

- Je n'en sais rien ! répondit Allison.

J'avais une hypothèse un peu tirée par les cheveux. Joe et Allison se connaissaient par cœur. Et ce que moi je connaissais d'Allison, c'était sa trop grande ouverture envers les autres. Si je me rappelais bien, elle avait été la première à se présenter à la famille Williams. Si elle mentait sur son identité, cela voulait vraiment dire que quelque chose clochait. Joe était un homme intelligent. J'étais persuadé qu'il avait bien entendu l'appel de Byron, et compris la mise en garde de sa femme. De plus, Byron venait de dire à Joe que nous étions inconscients. Comment aurait-il pu connaitre nos noms dans ce cas là ?

- Comment on sait s'ils disent la vérité, alors ? demanda Daryl. Leurs copains nous ont entendus au moins ? Ils vont aller à l'office de poste ou droit sur nous ?

- Je ne sais pas ! grogna Byron.

- Je peux le faire parler ? demanda Daryl en me désignant avec son pistolet. Tu sais que je suis bon à ça. Je peux ?

- Pas maintenant, pas ici. répondit Byron. On bouge.


Allison et moi nous retrouvâmes avec un sac en tissus sur la tête. Bien. S'ils voulaient nous empêcher de voir où nous allions, cela signifiait qu'ils ne comptaient pas nous tuer directement une fois arrivés à destination, non ? Que voulaient-ils, alors ? Nous n'avions rien de précieux à leur céder. Pourquoi ne pas simplement nous tuer pour voler nos armes ou nous laisser partir ? Je n'arrivais pas à comprendre. Byron et Daryl attendaient forcément quelque chose de nous, mais quoi ?

Il me semblait que j'étais monté dans un pick-up. Nous étions partis en vitesse, sans un signe de Joe. Allison et moi étions assis côte à côte, pieds et poings liés. Nos deux ravisseurs étaient dans la cabine. Nous avions cherché à tâtons des armes mais le coffre était entièrement vide. Impossible de sauter, le véhicule roulait beaucoup trop vite. Il ne nous restait plus qu'à attendre qu'on se décide sur notre sort.

Jamais nous n'avions été dans une situation à ce point critique. Le jour où j'avais été emmené avec Conrad au centre de commandement le soir de notre évasion du camp de réfugiés, nous avions pu bénéficier d'une aide extérieure pour nous échapper. Cette fois il n'y avait personne pour nous aider. Personne ne savait où nous allions, pas même moi. Nous étions seuls au monde.

Pour la première fois depuis très longtemps, j'avais peur. Vraiment. Pas peur de mourir, non, je savais déjà que ma vie risquait d'être courte et je l'avais accepté. Bizarrement je ne m'étais jamais imaginé vivre vieux. J'avais peur de souffrir. Physiquement. Ma gorge était nouée à l'extrême. Des images défilaient dans ma tête, toutes plus violentes et cruelles les unes que les autres. Plus j'imaginais ce que je voulais faire à ses deux hommes, plus des visions d'eux me faisant subir les mêmes supplices me parvenaient. Non, par pitié, pas de torture. Pourquoi le feraient-ils ? Réponse simple : parce qu'ils le pouvaient.

Daryl se disait "bon pour faire parler les gens". Qu'est-ce que ça signifiait ? Paupières arrachées ? Lèvres découpées ? Os brisés en morceaux ? Nous faire parler sur quoi ? Merde. Peut-être que si je sautais du pick-up à pleine vitesse et atterrissais sur la tête je n'aurais rien le temps de ressentir ? Je tremblais des pieds à la tête. Je voulais que ça finisse maintenant. Là. Allez, tout de suite ! Je saute ? Et si je me ratais ? Et s'ils trouvaient que ma place était très bien sur la route et décidaient de m'attacher au véhicule pour me trainer derrière ? Merde ! Joe, Luciano, n'importe qui, venez me chercher ! S'il vous plait !

Trop tard. Le véhicule s'arrêta brutalement. J'entendis les deux portières s'ouvrir et se refermer, puis des pas sur une herbe sèche se rapprocher de nous. Je sentis Allison se lever à côté de moi.

- C'est bon Madison, je vous tiens. dit Byron. Vous êtes sur le bord. Vous pouvez sauter. Faites attention au rebord.

J'entendis Allison sauter dans l'herbe. Ce fut Daryl qui entreprit de m'aider à descendre... Si on pouvait appeler ça une aide. Il m'empoigna par le col de mon pull et me tira brusquement vers lui. Trébuchant contre le rebord du coffre, je tombai à plat ventre dans l'herbe.

- Hey ! s'exclama Daryl. Moi j'en ai un qui ne sait même pas marcher !

Je crus que ma cage thoracique allait exploser. Une pression forte et soudaine s'exerça sur mon dos et me comprima le corps. Je compris que Daryl était en train de me marcher dessus. Je restai immobile et muet, faisant instinctivement le mort.

- Hey Byron ! Regarde ça ! J'ai un nouveau skate !

- Ne le maltraite pas comme ça. dit Byron avec le ton de réprobation que j'entendais parfois quand une maman laxiste grondait gentiment un enfant qui avait fait une bêtise. Tu vas le tuer.

Daryl souffla avec exaspération et me mit debout, mais pas avant de m'avoir porté un coup de pied au visage. Enculé de fils de pute. Toi tu auras le visage ouvert en deux.

- Daryl ! s'énerva Byron. Qu'est-ce que j'ai dis ?

- C'est bon ! s'exclama Daryl. C'est bon ! Je le touche plus. T'es content ?

J'entendis un bruit de cracha, probablement dirigé sur moi. On coupa alors mes liens aux chevilles pour me permettre de marcher. Chancelant, désorienté, le visage complètement anesthésié par le coup de pied, je serais de nouveau tombé par terre si Daryl n'avait pas été là pour me maintenir debout. Mon visage couvert n'aidait en rien pour mon équilibre.

Je déglutis. Aïe. J'avais l'impression qu'on venait de m'égorger. Avais-je avalé un caillou ? Ou peut-être était-ce... Je passai ma langue entre le bâillon et la gencive. Un trou. C'était bien une dent que j'avais avalé... Ma canine gauche de la rangée du haut était partie. Je mordis dans mon bâillon. Bonjour, nouveau sourire ravageur.

On nous fit avancer de quelques pas puis on nous assit par terre. Byron retira les sacs en tissus de nos têtes ainsi que nos bâillons. Nous n'étions plus à Marietta. Ca ne devait pas être loin car nous n'avions roulé que quelques minutes mais nous étions dans un endroit plus sauvage. Rien d'étonnant, tout le monde avait tendance à s'installer dans des coins de campagnes isolées pour éviter les zones à fortes concentrations de zombies. Il y avait des arbres tout autour de nous. Je savais qu'il y avait plusieurs parcs dans la région ; j'étais incapable de deviner dans lequel nous étions.

En plus de leur pick-up, Byron et Daryl possédaient une Jeep Cherokee bleu marine remorquant une vieille caravane des années 70, et deux bicyclettes lestées de lourdes sacoches en cuir. Une grosse botte de foin qui sentait l'humidité à dix mètres leur servait de table, plantée d'un parasol. Il y avait quelques chaises d'extérieur dépareillées ici et là. Tout était posé en désordre autour d'un petit feu de camp qui les réchauffait par ces journées fraiches et humides. Un hangar en bois pas bien grand était situé à notre droite. Il devait avoir un usage agricole, quelques bottes de foin se trouvaient devant. Il ne me semblait pourtant pas y avoir de champs dans le coin.

Daryl s'assit sur une des chaises, à côté d'un tas de couvertures trempées. Byron rangea mon couteau et le pied de biche d'Allison dans une malle. Mon couteau... Mon cher couteau... Je me sentais vraiment à poil sans lui. Allison et moi étions à genoux devant le feu. Etait-il là pour nous faire rôtir ?

- Vous allez nous dire ce qu'on fait là ? demandai-je en évitant d'avoir l'air trop agressif.

- On veut juste ce que vous avez, rien de plus. répondit très calmement Byron. Ca n'a rien de personnel.

- Vous nous avez déjà tout pris. dis-je. Vous voulez quoi d'autre ? Mes chaussettes ?

- Non, nous n'avons pas tout. Vous êtes armés, relativement propres et vous voyagez léger, donc vous avez quelque part où retomber. C'est ça qu'on veut.

- Et nous là-dedans, qu'est-ce qu'on devient ? demanda Allison.

- On va vous tuer quand on saura ce qu'on veut. répondit simplement Byron. Je le répète, ça n'a rien de personnel. Je peux faire les choses rapidement et sans douleur. Je n'aime faire souffrir personne gratuitement, ça ne serait pas... civilisé. En revanche, j'attends en retour de la coopération de votre part. Sinon je laisse Daryl s'occuper de vous, et croyez-moi, il vaut mieux pour vous que vous traitiez avec moi.

- Mais pourquoi ?! m'exclamai-je. Ca doit forcément finir par la mort d'un des deux côtés ?!

- Juste du votre. dit Byron. Vous allez rester avec nous le temps que vous nous disiez où nous pouvons nous installer et le nombre exact de personnes auxquelles nous allons nous heurter. On ne va pas partir en guerre si vous avez cinquante hommes. Mais juste une dizaine, c'est maitrisable pour Daryl et moi si on les surprend.

- Vous avez dit tout à l'heure que vous étiez médecin. dit Allison. C'était vrai ? Vous avez passé votre vie à aider votre prochain et maintenant vous les chassez ?

- Vous cherchez à me faire réfléchir sur la morale, Madison ? répondit Byron. A me faire culpabiliser, peut-être ? Désolé. Le serment d'Hippocrate, c'est de l'histoire ancienne. J'essaie encore d'aider mon prochain. Vous n'êtes pas mon prochain. Vous n'êtes pas des nôtres. Vous êtes des inconnus, vous faites partie de la masse.

- C'est qui que vous appelez les "vôtres", alors ? demanda la jeune femme. Nous sommes tous des survivants, nous sommes tous pareils.

- Les miens ne sont plus là. dit Byron. Tués par la masse.

- Alors vous nous tuez par vengeance ? demandai-je. Nous n'avons rien à voir avec ça. Si c'est tellement dur pour vous d'avoir perdu les vôtres et que vous ne pouvez plus croire qui que ce soit, pourquoi n'allez-vous pas les rejoindre ?

- Tais-toi, Graham. me dit Allison.

- Graham ? répéta Byron. Vous ne vous appelez plus Grant maintenant ? Ca prétend être mon prochain et ce n'est même pas capable de me dire son nom ?

- Moi aussi je suis médecin. dit Allison. Vous étiez quel genre de médecin ?

Allison médecin ? Mon comportement avec Byron était stupide. Allison essayait de s'inventer des points communs avec lui. Elle mentait pour l'attendrir, contrairement à moi qui l'avais provoqué. Peut-être qu'elle arriverait à nous faire gagner du temps pour trouver un plan.

- Médecin urgentiste. répondit Byron. Et vous ?

- Pédiatre. J'aime travailler avec des enfants. J'ai moi-même un petit garçon qui...

- Taisez-vous. la coupa Byron.

- Quoi ? demanda Allison.

- Vous essayez encore de me berner. Bientôt vous allez me dire que votre fils va devenir un pauvre petit orphelin malade qui pleurera la disparition de sa mère ? Mensonge. Les enfants n'existent plus. On nous les a pris. Je suis un homme honnête et je n'aime pas qu'on se joue de moi. J'en ai plein le cul, ça ne sert à rien de discuter avec vous deux.

- Non... Je ne... balbutia Allison. Ce n'est pas... Je suis bien... Je...

- Surveille-les, Daryl. ordonna Byron. Je vais aller voir comment se porte notre autre prisonnier. Et pas de connerie cette fois, Okay Daryl ?

Byron partit jusqu'au hangar, nous laissant avec Daryl qui se réchauffait les mains près du feu. Il était évident que parmi les deux hommes, c'était Byron qui dirigeait le binôme.

Il y avait quelque chose de particulier avec ce Daryl, de dérangeant. Déjà, il y avait cette sorte d'humiliation qu'il avait voulu me faire subir en m'écrasant sur le sol. Il s'était montré comme un tortionnaire sans scrupule. Et là, virage à quatre-vingt dix degrés, il se mettait à sourire à Allison et à moi. Pas un sourire sadique, indiquant les prémices d'une nouvelle session d'actes violents. Il souriait béatement, naïvement. Puis son visage prit une expression très sérieuse et il murmura quelque chose au feu. Il éclata enfin d'un rire muet comme si le brasier venait de lui raconter une très bonne blague. Le fait qu'il portait sur la tête une casquette taille enfant avec un Pikachu bondissant renforçait cette impression : Daryl ne devait pas avoir toute sa tête. Complètement givré et imprévisible.

J'étais perplexe en voyant Byron lui confier la tâche de nous surveiller. Voici la faille. Il était peut-être difficile de manipuler Byron, mais je pouvais espérer arriver à quelque chose avec cet attardé. Je savais le faire. J'étais manager commercial, j'encadrais des équipes de vente, je pouvais rassembler les gens autours de mes idées et les inciter à adopter un point de vue à l'opposé du leur. Parler aux gens, c'était normalement mon truc. Mais je n'avais jamais traité avec ce genre de personne. Peut-être commencer par raconter une blague pour établir une complicité ? Pas sûr qu'il comprenne l'humour... Ou alors le flatter. Les gens aiment être flattés.

- Hey Daryl, c'est un bon endroit que vous avez trouvé. dis-je. C'est isolé et vous m'avez l'air d'avoir de bons équipements. Vous dormez dans la caravane ou dans le hangar ?

- J'ai pas le droit de vous parler. répondit Daryl.

- Byron a parlé d'un autre prisonnier. Qu'est-ce qu'il est parti faire ? Il l'interroge ?

- J'ai pas le droit de vous parler. répéta Daryl d'une voix monocorde.

- Okay, désolé. dis-je. Tu m'as bien fichu la frousse tout à l'heure dans ce magasin. J'ai cru y laisser ma peau. Même sans Byron, tu aurais pu nous maitriser tous les deux. Tu avais Allison en otage, tu avais largement l'avantage. T'es un bon !

- Tu trouves ? demanda Daryl avec un sourire soudain.

- Vachement. répondis-je en jouant l'impressionné. Tu n'as pas besoin de Byron, je suis sûr que tu pourrais te débrouiller sans lui. Il a l'air d'aimer jouer au chef, alors c'est normal qu'il veuille te faire penser que tu n'en es pas capable.

- Il veut toujours me faire passer pour un imbécile.

- Ne te laisse pas marcher sur les pieds, tu peux faire ce que tu veux. dis-je. Tu n'as pas à te plier à ses directives.

En espérant que ce qu'il voulait faire à cet instant ne me mettait pas en scène avec une balle dans le cœur.

- Tu as raison ! s'exclama Daryl.

Daryl se leva de sa chaise. Je retins mon souffle. Qu'allait-il faire ? S'il voulait partir voir Byron pour discuter de qui dirige, qu'il y aille avec son flingue ! Il avait ma bénédiction !

Daryl ramassa la vieille couverture humide à ses pieds et... Quelle horreur ! Je n'avais pas percuté jusqu'à présent, mais la chose sous cette couverture était une personne ! Homme ? Femme ? Heurk, une femme apparemment. Complètement nue, avec des cuisses de la largeur de mes avant-bras. Poitrine inexistante, elle n'avait qu'une peau fine tirée sur ses côtes saillantes. La femme était d'une maigreur semblable à une déportée d'un camp de concentration. Blafarde, visage creux comme un cadavre, elle avait ses yeux globuleux dirigés vers le feu. Morte ou vivante ? Elle cligna des yeux. Vivante. Elle n'était pas vraiment allongée, elle était "posée" n'importe comment dans une position sans doute très inconfortable, les membres pliés dans des angles presque inhumains. C'était comme si elle avait été jetée là et qu'elle n'avait pas pris la peine de bouger d'un cil. Merde... On peut encore vivre dans cet état ? Bon, toi aussi tu y passeras quand j'en aurai fini avec ces types... Par compassion cette fois.

Daryl baissa son pantalon de jogging. Il n'allait pas... Ha si... Bon... Okay... Les fesses à l'air, Daryl s'affairait sous nos yeux impuissants sur cette femme-squelette et la pénétra. Il produisait d'étranges grognements et la femme restait totalement stoïque durant cet ébat.

Allison détourna le regard. Daryl occupé, j'essayais de défaire mes liens aux poignets. Trop serrés. Est-ce que je pouvais me lever et courir ? Non. Je me ferai tirer dans le dos en cinq secondes. Et si ce n'était pas moi, c'était Allison qui se ferait descendre.

Rien à faire pour me libérer, alors je regardai. Je n'appréciais pas particulièrement cette vision. Ca me tordait les intestins. Le plus je regardais, le plus je ressentais cette bête au fond de mes tripes gagner en puissance. Une rage amplifiée à chaque nouveau grognement de Daryl. Mes muscles se tendaient. J'avais des picotements partout dans le corps. La bête déchirait ma peau, prête à rugir, bondir, lacérer, tuer. Ca craquait par tous les bouts. Je me sentais en dehors de mon corps. Je passai ma langue dans le trou laissé par ma dent manquante. La douleur se fit ressentir comme un coup de fouet. J'aspirai le sang par succion. C'est ça Graham, prends sur toi. Regarde et nourris-toi de ça. Ca sera son tour bientôt. Patience.

Daryl s'arrêta quelques instants. Il ramassa un des sacs qui était sur nos têtes pendant le trajet et le mit sur la tête de la femme.

- J'aime pas quand elle a les yeux rivés dans les miens. dit-il pour se justifier. J'ai l'impression de coucher avec un cadavre.

Daryl me sortait ça comme si c'était parfaitement normal. Il s'allongea de nouveau sur la femme pour continuer son affaire. J'avais visé dans le mille en me disant que Daryl avait l'air d'un taré. Mon Dieu... Deux heures auparavant j'étais devant mon petit déjeuner avec Luciano, Gloria et Eric... Et maintenant j'étais attaché en compagnie d'Allison avec un fou en train d'abuser sexuellement d'une femme sous nos yeux et un autre type pas loin qui avait promis de nous tuer une fois que nous ne lui servirions plus à rien. Cet instant était carrément à chier.

La femme émit un long gémissement plaintif.

- Ca va Mimi ? demanda Daryl avec une petite voix attentionnée. Tout va bien ma chérie. Je suis là.

Daryl l'embrassa à travers le sac qui recouvrait encore son visage, puis il continua son viol. Allison était agitée de soubresauts. Elle était écarlate, yeux toujours fermés et une larme lui coulait le long de la joue.

Daryl termina avec un drôle de hurlement quelques secondes plus tard. A moitié nu, il s'approcha ensuite d'Allison, s'accroupit et lui essuya sa larme. Elle eu un mouvement de recul.

- Pleure pas, Mimi. lui dit-il. Je ne te veux pas de mal.

Apparemment toutes les femmes étaient des "Mimi".

- Daryl ! cria la voix de Byron.

Ouf ! J'étais presque content de voir le rouquin revenir.

- Daryl, éloigne-toi d'elle et remet ton froc, pour l'amour de Dieu ! T'en as pas déjà assez fait avec Mimi ?!

Daryl grommela des propos incompréhensibles en ramassant son caleçon sale. Il remit la couverture sur Mimi, la recouvrant jusqu'à la tête en laissant seulement ses pieds nus et terreux dépasser.

- Et vous, vous venez avec moi Grant, ou Graham, ou peu importe votre nom.

Suivant les ordres, je me levai et suivis Byron jusqu'au hangar. L'homme enleva le cadenas de la porte métallique et dévoila l'ouverture d'une grande pièce sombre. Il me fit signe d'entrer à l'intérieur.

J'entrai. Byron referma le passage derrière moi et j'entendis le cliquetis du cadenas verrouiller la porte. Malgré la présence d'étroites fenêtres à quatre mètre de hauteur tout le long des murs, je ne voyais pas grand chose.

- Bonjour. dit une voix devant moi.

Je plissai les yeux. Une silhouette apparue. Un homme s'approcha de moi avec précaution. Il était grand et mince et approchait les cinquante ans. Pieds nus, il portait un pantalon en toile trop large pour lui et une chemise déchirée. Il avait la peau terne, des cheveux grisâtres en désordre. Il était plus en forme que cette Mimi mais ses forces avaient tout de même l'air grandement réduites.

- Bonjour. répondis-je.

- Adrian. dit-il. Moi c'est Adrian. Vous êtes un des deux nouveaux prisonniers dont Byron m'a parlé ?

- On dirait. Je m'appelle Graham.

- Et la fille, c'est votre épouse ?

- Non. C'est une amie. Allison.

Adrian avança jusqu'à moi et m'aida à défaire mes liens aux poignets.

- Bienvenue à la maison... dit Adrian avec un ton faussement joyeux. Deux cent mètres carré de paille moisie et de semi-obscurité permanente.

- Pourquoi ils ont gardé Allison avec eux ? demandai-je, inquiet.

- Byron ne va rien lui faire pour le moment, ne vous inquiétez pas. Ils vous séparent pour vous faire parler plus facilement. Ils pensent que vous craquerez. Daryl est brutal. Avec Byron ça sera plus... psychologique.

- Ouais, j'ai déjà cerné les personnages, c'est plutôt évident. dis-je. Je sais qu'ils veulent savoir où est mon campement mais c'est peine perdue. Je ne dirai rien.

Adrian s'assit par terre contre une poutre.

- Désolé, mais je crois qu'ils se fichent que vous, vous parliez ou non. Ils n'ont besoin que d'un seul d'entre vous. Je ne veux pas jouer l'oiseau de mauvais augure mais je parierai n'importe quoi qu'ils vont en tuer un pour faire parler l'autre. Comme vous êtes un homme, je dirai que ça démarre mal pour vous. On ne va probablement pas rester colocataires bien longtemps.

- Vous êtes un grand optimiste, dites-moi ! m'exclamai-je. Ca fait longtemps que vous êtes captif ?

- Trois jours... Je crois... J'ai pas bien la notion du temps et ces petites lucarnes au plafond sont tellement crasseuses que la lumière ne passe presque plus. Du coup c'est dur à estimer. Je ne suis jamais certain qu'on soit le jour ou la nuit tant qu'ils n'ouvrent pas la porte.

- Qui se charge de nous interroger ?

- Byron, évidemment. répondit Adrian. Et si je suis encore en vie c'est parce que j'ai parlé... Juste un petit peu. Suffisamment pour qu'ils pensent que je vais finir par lâcher le morceau, et assez peu pour qu'ils attendent encore quelque chose de moi. Un conseil, ne restez pas totalement silencieux, ça énerve Daryl.

- Vous avez dit quoi ?

- Que j'avais un petit groupe à l'extérieur dans un immeuble barricadé... J'ai menti. Ca faisait deux semaines que j'étais seul et que je couchais dehors. S'ils apprennent que je suis inutile, ils ne me garderont plus en vie. Et vous, vous avez un groupe ? demanda Adrian.

- Peut-être...

Je m'assis contre un mur, dans la paille mouillée.

- Je vois. dit Adrian avec un simulacre d'amusement. Peur que j'ai la langue trop bien pendue ? C'est intelligent. Je comprends. Plus facile de vendre un inconnu plutôt que de se vendre soi-même, pas vrai ? Si vous avez un groupe, il doit beaucoup compter sur vous, alors. Une femme et des enfants vous attendent?

- Pas de femme ni d'enfant. répondis-je. Mais quelqu'un qui m'est cher m'attend, en effet. Quelqu'un qui risque d'attendre longtemps si je ne reviens pas d'ici.

- Whouaa... soupira Adrian. Je n'étais pas sûr que ce genre de connexion puisse encore exister entre deux personnes. Dans mon "groupe" nous vivions ensemble, mais nous "n'étions" pas ensemble. C'est peut-être pour ça que ça n'a pas marché. C'était chacun pour soit. Je suis autant responsable que les autres. Retombée de mauvais karma, me voilà dans la merde.

- Il s'est passé quoi ? demandai-je.

- Personne n'a rien dit quand le gars qui nous dirigeait a commencé à avoir des idées noires et il a fini par se flinguer avec sa copine. Personne ne s'est arrêté pour aider le vieillard du groupe à avancer quand une horde nous a surpris et il s'est fait mettre en morceaux. Personne n'a objecté quand la fille un peu trop sûre d'elle à voulu s'attaquer seule à cinq zombies qui tendaient les bras pour attraper un chat coincé dans un arbre. Et oui, une fille est morte pour un con de chat.

- Moi aussi, j'en ai vu des morts bêtes... dis-je. Ma voisine qui avait donné le sein à son nourrisson zombifié, pour commencer. Je vous raconte pas l'horreur...

- Le pire, c'est que j'en ai tellement voulu aux autres quand ça a été le tour de mes enfants... continua Adrian. Ils étaient adultes, je pensais que s'ils restaient tous les trois ensemble ils pourraient veiller les uns sur les autres. Grave erreur. Dans ce monde, ne jamais s'éloigner des gens qui nous sont chers. Au final mon groupe entier est mort, et je suis mieux seul que mal accompagné, comme on dit. Je ne suis moi-même pas toujours de bonne compagnie.

- Désolé. commentai-je. Mon ancien groupe n'était pas mieux. Il était dirigé par des militaires. Les plus faibles étaient jetés dehors comme des malpropres. On a alors constitué un plus petit groupe et on s'est barré. Malheureusement ça s'est fait dans un bain de sang. Sept survivants de notre côté.

- Hum... marmonna Adrian. Donc vous avez bien un petit groupe.

- Et pour ces deux zigotos de Byron et Daryl, on dirait que tout ce qui n'est pas avec eux est forcément contre eux... dis-je. Cette femme, Mimi, elle est des leurs ou c'est aussi une prisonnière ? Ils l'avaient laissée seule quand nous nous sommes rencontrés en ville. Rien ne l'empêchait de s'enfuir pendant leur absence.

- Prisonnière. répondit Adrian. Sauf qu'elle n'a pas besoin d'avoir physiquement des barreaux autour d'elle pour être prisonnière. Elle est prisonnière de sa folie.

- En parlant de folie, il y en a un qui se tape un bon score sur ce critère.

- Vous parlez de Daryl ? Il était peut-être juste simplet avant ça. Si on a survécu jusqu'à aujourd'hui, alors on a forcément changé par rapport à avant. Nous sommes de nouvelles personnes. Tous plus ou moins fous.

- On ne change pas, on se révèle. dis-je.

- Si vous le dites.

- A part ça, vous êtes enfermé depuis trois jours, vous n'avez détecté aucun moyen de s'échapper d'ici ? demandai-je.

- Si c'était le cas, je ne serais pas en train de vous parler.

- Et ces fenêtres près du plafond ? suggérai-je.

- C'est trop haut. Ca doit être à quatre mètres du sol. répondit Adrian.

- Vous n'avez jamais essayé ? Peut-être qu'elles peuvent s'ouvrir.

- Je ne sais pas. C'est possible. dit Adrian.

- Si je vous porte, vous pourriez les atteindre ? demandai-je.

- Non. Ca fait des années que j'ai les bras bloqués. Je ne peux pas les lever au dessus de ma tête.

- Okay, mais pas question que je reste assis en attendant mon exécution. dis-je

Je me levai et me dirigeai vers le fond du hangar.

- Qu'est-ce que vous faites ? demanda Adrian en me voyant m'éloigner.

Je basculai une grosse botte de paille sur la tranche et la fis rouler jusqu'au mur.

- Je sors. répondis-je.

Une fois la botte positionnée, je couru en chercher une autre.

- Vous ne pouvez pas. dit Adrian en se relevant lui aussi. Byron et Daryl vont vous tuer s'ils vous surprennent.

- Ils me tueront de toute façon. dis-je en mettant une seconde botte à côté de la première. Je vais chercher de l'aide à l'extérieur pour sauver Allison. Et pour vous sauver par la même occasion. Si je trouve le talkie-walkie, je peux aider mes camarades à nous retrouver.

- Byron doit l'avoir sur lui. dit Adrian. C'est dangereux...

- Quoi ? Vous préfériez qu'on meure seulement quand ils l'auront décidé ? Je pourrais peut-être les tuer moi-même et nous libérer tous si je suis chanceux.

Je plaçai la troisième botte par dessus les deux premières. Bordel, qu'est-ce que c'est lourd la paille mouillée ! Mes vêtements me collaient déjà à la peau avec cette humidité ambiante, j'avais maintenant l'impression qu'on m'avait versé un sceau d'eau sur la tête. Désagréable, ça me démangeait de partout. Pas d'étage supplémentaire à ma pyramide possible, je devais faire avec ces trois seules bottes.

- Non, mais... dit Adrian. Ils vont vous entendre.

- C'est vous qu'ils entendront si vous continuez de parler aussi fort.

Trêve de bavardage. Adrian ne faisait que me ralentir. J'avais pitié de cet homme affaibli, mais il m'agaçait à attendre sagement la mort. Avec ou sans lui, je partais. Quitte à mourir, autant être acteur de ma mort. Il était temps d'agir.

Je montai sur la pyramide. Elle faisait approximativement un mètre cinquante de hauteur. Elle avait l'air suffisamment stable. Je fléchis les jambes, pris une bonne inspiration et bondis. Ma main tapa dans la vitre. Elle n'avait pas bougé mais je savais à présent que je pouvais l'atteindre. Au deuxième saut, je parvins à toucher le verrou métallique qui pivota. Je me coupai la paume par la même occasion mais n'y portai aucune attention. Troisième bond, la fenêtre s'ouvrit dans un petit couinement et je restai suspendu au rebord par la main droite. Ha ! Rien ne m'arrête ! C'est maintenant qu'on va rire, les trous du cul !

Je mis ma seconde main sur le rebord. Mon entaille à la paume devait être plus profonde que ce que j'avais cru ; quelques gouttes de sang me tombèrent sur le visage. Je léchai celle qui avait atterri sur mes lèvres. A force de l'habitude, je commençais à trouver ce petit goût ferreux plus si désagréable. Ho oui, le sang allait continuer de couler ce matin.

Je bandai mes muscles pour me hisser avec aisance. L'ouverture était très étroite et il me fallu forcer pour passer entièrement mon corps à travers. Une irrégularité dans la coupe de cette fenêtre métallique m'érafla le dos sur toute la longueur. J'en frissonnai de plaisir. Avec ces démangeaisons, j'avais presque envie de me scalper. Je sautai sur le sol de paille sans vraiment beaucoup de grâce mais en silence. Bonjour, Liberté.

La peur ne m'habitait plus. Je voulu essuyer du dos de ma main le sang que j'avais sur le front. Je ne fis que l'étaler, recouvrant une partie de mon visage par ce film poisseux, mélange de sueur, de sang et de crasse. C'était comme une seconde peau, je me sentais camouflé, complètement intégré à ce cadre qui avait des relents persistants de tripes et de pourriture. Le corps courbé, à l'affut, j'étais à l'aise dans mon environnement.

Je contournai le hangar. Allison était toujours assise par terre, pas loin de Mimi à qui on avait enfin retiré la couverture du visage. Allison n'avait l'air d'avoir subit aucun sévice. Bien. Byron et Daryl étaient de l'autre côté du feu. Ils étaient assis sur une chaise, côte à côte. Byron avait son fusil à pompe sur les cuisses. Et le talkie-walkie dans tout ça ? Ho... Byron avait dû le mettre dans sa poche et l'échapper par inadvertance. Il était dans l'herbe juste derrière eux.

J'avançais pas à pas, presque à quatre pattes. Marquant de longues pauses d'immobilité pour que mes mouvements ne soient pas perçus d'un coin de l'œil par les prédateurs, je me glissais furtivement entre les hautes herbes. Je gardais mes doigts tordus et crispés. Je n'avais que mon corps pour me battre. Mes poings et mes pieds pour fracturer. Mes dents pour arracher. Mes doigts pour percer. Le temps était venteux, je profitais des bourrasques pour masquer le bruit de la paille écrasée.

J'étais totalement à quatre pattes maintenant, juste derrière Byron et Daryl. J'avais un œil sur le talkie-walkie, un autre sur le fusil de Byron que je voyais dépasser. A cette distance, on ferait des pots de marmelade de cervelle de Graham si Byron se retournait. De l'autre côté du feu, Allison m'avait bien sûr repéré depuis une bonne minute. Pour éviter d'afficher une expression suspecte, elle préféra m'ignorer et fixer le feu. Mimi était quant à elle toujours dans son monde, allongée sur le ventre, l'écume aux coins de sa bouche grande ouverte.

Bingo. Mes doigts se refermèrent sur l'objet de ma convoitise. Sans gâcher mes efforts par la précipitation, je rebroussai ensuite chemin pour me cacher derrière le hangar. Tremblant d'excitation, j'appuyai sur le bouton.

- Joe. murmurai-je dans l'appareil. C'est Graham, tu es là ?

- Graham ! répondit immédiatement Joe. Ou êtes-vous ? Allison va bien ?!

- Elle va bien. On s'est fait capturer mais j'ai réussi à m'échapper. Tu es où, toi ?

- Je le savais ! J'ai quitté Marietta. dit Joe. Je vous cherche partout depuis une heure ! Je suis retourné prévenir les autres, Luciano fais lui aussi des rondes de son côté avec la Laguna.

- Okay, bien. Nous sommes dans un parc, je crois. Il y a deux gars armés. Ils ont fait un feu. Regarde le ciel, tu vois de la fumée ?

- Oui, déjà repéré. Je me dirigeais justement dans cette direction. Je fonce. Je suis là dans trente secondes.

Je tournai la tête vers la route. J'entendais déjà le grondement du moteur. Le pick-up de Joe fonçait sur le camp à toute allure. Il me dépassa. Un immense fracas retentit derrière le hangar et j'eus à peine le temps de le contourner pour voir Byron et Daryl propulsés dans les airs en hurlant. Chaises et braises volaient en tous sens. Le véhicule s'arrêta avec un crissement de pneus.

Joe en sortit, furieux comme jamais, Glock à la main. Je couru jusqu'au fusil à pompe qui était retombé à côté de son propriétaire. Je le braquai sur Byron qui se tenait les côtes, recroquevillé par terre.

- Non, s'il vous plait ne tirez pas ! me cria Byron.

- Ne vous affolez pas. dis-je. Moi aussi je suis civilisé. Moi aussi je peux faire ça rapidement et sans douleur.

J'appuyai sur la détente. Bang ! La tête de l'homme fut arrachée et bondit dans un buisson. But ! Il pissait le sang par le cou avec la puissance d'un tuyau d'arrosage. On aurait dit un mauvais trucage à la Kill Bill. Bye bye Byron.

Joe se précipita dans les bras d'Allison. Les jambes engourdies, la femme eut besoin de l'aide de son mari pour se remettre sur pieds. Chacun pleurait sur l'épaule de l'autre.

- C'est fini ! s'exclama Joe. Je suis désolé ! J'ai trahi notre promesse. Je t'avais dis que je resterai toujours auprès de toi. Ca ne se reproduira plus jamais. Je suis tellement désolé !

- Toujours ensemble. dit Allison en se rappelant de cette promesse prononcée quelques mois auparavant. Quoi qu'il arrive.

Uni et totalement imperméable à ce qui l'entourait, le couple était dans sa bulle. Joe et Allison s'aimaient, ça se voyait rien qu'à leurs regards, mais je ne les avais jamais vu à tel point en phase. Ils pleuraient ensemble, ils tremblaient ensemble. Joe avait eu la peur de sa vie en croyant Allison disparue et pourtant il semblait heureux. Ce n'était pas le genre d'homme à facilement s'émouvoir. Depuis que je le connaissais il avait toujours été maitre de ses émotions. Peut-être parce qu'il n'avait jamais été seul. Ce n'était jamais Joe sans Allison, c'était toujours Joe avec Allison. Les sentiments qui les animaient avaient l'air d'être d'une force incroyable. Un amour parfait.

L'amour était étrange, il m'échappait. Il était toujours mis sur un piédestal, recherché, glorifié par tous et partout. En réfléchissant bien, ce n'était guère différent d'une maladie mentale, et j'avais la chance d'être sain d'esprit. Troubles cognitifs et troubles du comportement étaient le lot des personnes qui en étaient touchées. Quelle pouvait en être la cause ? Les amoureux cherchaient-ils à échapper à leur condition animale en s'inventant de belles justifications à leurs actes de copulation à but reproductif ? J'appréciais la compagnie de mes congénères, et je faisais plus qu'apprécier les plaisirs charnels et c'était normal, je ne faisais que réagir à mes instincts. J'étais lucide. J'aimais penser que j'étais "spécial" lors de mes phases de narcissisme, que cette lucidité me mettait au dessus des gens qui cherchaient à voir des sentiments pour se rassurer, mais je devais être loin d'être le seul. L'amour était une belle connerie.

Inexplicablement, j'enviais un peu Joe et Allison... Je voulais connaitre le même sentiment, rien qu'un instant. C'était contradictoire. Ils partageaient quelque chose de sincère... Moi aussi j'étais sincère avec Luciano. Sincère dans mes propos mais cette relation était lacunaire par rapport à la leur. Il n'y avait bien évidemment pas qu'un seul modèle de couple possible, cependant je sentais qu'il manquait un élément... Tant que nous étions heureux ensemble, il n'y avait pas de soucis à se faire.

Quand Allison quitta les bras de Joe, elle étouffa dans ses mains une exclamation d'horreur. Me retournant, je vis Mimi debout devant les braises éparpillées. La femme décharnée était devenue différente. Ce n'était plus un "corps vivant", c'était une vraie personne. Son regard vide était maintenant habité. C'était son premier moment de lucidité depuis des semaines. Mimi mit le canon du pistolet de Daryl dans sa bouche.

- Ne faites pas ça ! s'écria Joe.

Mimi leva les yeux au ciel et pressa la détente. La balle transperça son palet et ressortit à l'arrière de son crâne. Mimi tomba les bras en croix dans l'herbe incandescente, sur son coussin de cervelle. Elle avait fait son choix. Elle n'était pas morte prisonnière. Allison enfouit sa tête dans le torse de Joe.

J'entendis des plaintes lointaines. Daryl le taré s'enfuyait dans la forêt. Une de ses jambes était cassée ; il s'effondra et continua en rampant.

- Occupe-toi de lui. me dit Joe.

M'occuper de lui ? C'est Noël avant l'heure ?

- Tiens. dis-je en donnant le fusil à pompe à Joe. Fais péter le cadenas du hangar avec ça. Il y a un prisonnier là-bas. Il s'appelle Adrian.

Joe fit entrer Allison dans son pick-up avant d'aller vers le hangar. Pendant ce temps, je récupérai mon couteau que Byron avait rangé dans une malle. Mon petit couteau chéri. J'embrassai la lame.

A nous deux Daryl... Je m'éloignai du campement, suivant les traces de sang laissées par l'homme blessé. Il avançait bien le salaud, pour un gars avec une jambe en miettes. Je le suivais de loin. Ses gémissements s'amplifiaient au fur et à mesure que je me rapprochais de lui. Cours, petit animal, le loup arrive.

Je fus bientôt assez près pour qu'il entende le bruit de mes pas. Il tourna la tête derrière lui et me vis. Je lui souris en faisant tourner mon couteau entre mes doigts. Apeuré, il cria et redoubla d'effort. Il rampait dans des ronces qui lui labouraient les avant-bras. Je ralentis très légèrement. Je ne voulais pas le tuer tout de suite, et pas si près de Joe et Allison, ils risquaient d'entendre. Un meurtre devait rester intime. Les gémissements de Daryl se mêlèrent bientôt à ses pleurs. J'étais à un mètre derrière lui à présent. Je marchais à la même vitesse.

Jusqu'où comptes-tu ramper comme ça, Daryl ? Allez, on va passer à l'étape suivante. Je marchai sur Daryl, le piétinai, marquant l'emprunte de mes semelles sur sa peau et m'arrêtai finalement pieds joints au milieu de son dos.

- Ca c'est pour tout à l'heure. dis-je. Tu avais raison, c'est rigolo.

- Pitié ! implora Daryl. Pitié, laisse-moi partir !

Je commençai à défaire ma boucle de ceinture.

- Et ça c'est pour Mimi. dis-je avec un sourire sadique.


J'étais encore fébrile quand je revins vers le pick-up. Allison était seule dans la voiture, assise en boule, genoux dans le menton. Merde, je l'ai encore fait. Et cette fois c'était allé plus loin, beaucoup plus loin...

- Où sont Joe et Adrian ? demandai-je.

- Joe trouvait que tu prenais beaucoup de temps. répondit Allison en essuyant son visage humide. Ils sont partis te chercher.

Merde ! Je fis demi-tour et couru à nouveau vers la forêt. Je ne savais pas comment nous avions fait pour ne pas nous croiser mais ils ne devaient pas retrouver le corps de Daryl, surtout pas. Ils ne pourraient pas comprendre.

Evidemment, Joe et Adrian étaient arrivés avant moi. Figé devant le cadavre nu et égorgé de Daryl, Joe me regardait arriver avec une expression inidentifiable.

- Graham... dit-il d'une voix sombre en pointant du doigt le corps violé. Dis quelque chose.

- Je... J'ai récupéré les chaussures de Daryl. dis-je en montrant la paire de chaussures que j'avais en mains. C'est peut-être ta pointure, Adrian.

Adrian vacilla. Il se rattrapa à un tronc d'arbre et vomit sa bile par terre.

- Et j'ai aussi une casquette Pikachu... continuai-je. Pour Davis...

Joe continuait de me regarder avec le visage dénué de toute expression.