Je viens de passer trois jours coincée dans mon lit suite à une vilaine grippe. Ma gorge me fait affreusement souffrir. Mais j'ai quand même réussi à finir ce chapitre-ci. Je crois qu'il va vous faire plaisir, celui-ci.
Sans plus attendre, voici un tout nouveau chapitre d'Au Bout du Monde.
Chapitre 29 : un volcan caché sous une couche de glace
La nuit était une fois de plus tombée sur l'océan et Emile désespérait de ne pas voir un seul navire Danois venir à son secours. Qu'est-ce que ce crétin de Mathias fabriquait, à la fin ? Cela faisait une semaine, à présent, qu'il se trouvait sur cette jonque. Etaient-ils si loin des Indes que ça ? Ou est-ce que cet ivrogne arrogant avait autre mieux à faire que de chercher « Bébé Emile » ? Plus le temps passait, plus Emile penchait pour la deuxième solution. Après tout, il n'était qu'un misérable et faible imbécile. Cela ne servait à rien de sillonner tout l'océan pour quelqu'un d'aussi inutile que lui. Autant se résigner à finir sa vie avec ces Chinois. Ils étaient moins désagréables qu'ils en avaient l'air, après tout.
Yong-Soo l'embêtait beaucoup moins depuis quelques jours. Certes, Kaoru montait farouchement la garde, mais le garçon à l'étrange mèche rebelle semblait se concentrer à nouveau sur sa cible favorite : Yao, le chef de la famille. Mei-Li, la jeune fille, pouvait être très charmante quand elle n'était pas perdue dans un de ses fantasmes sur les vikings. Elle avait un néerlandais assez correct, avait d'excellentes connaissances en médecine et en cuisine et était très douée à un grand nombre de jeux de société. Qin, le frère discret au monocle, était parfaitement irréprochable. Il parlait peu, avait d'excellentes manières et toujours ce sourire énigmatique aussi énervant que le regard neutre de Kaoru. Outre le néerlandais qu'il maîtrisait à la perfection, il était également bilingue avec le Portugais.
- « Je travaille dans la colonie Portugaise de Macao, » expliqua-t-il à la fin d'un repas tout en prenant une tasse de thé. « J'y ai été envoyé il y a six ans pour représenter les intérêts de la famille. » Ce garçon ne disait jamais plus qu'il ne fallait. En un sens, il était certainement le membre le plus intelligent et, par conséquent, le plus dangereux de la famille. C'était également celui avec qui Emile se sentait le plus tranquille, certainement car il était le seul à ne pas s'intéresser à son corps, de près ou de loin. Quand il avait besoin de vider son sac, il lui parlait en Portugais, langue qu'ils étaient les seuls à maîtriser sur le navire. Il avait ainsi pu constater qu'en plus de cela, Qin savait garder les secrets. Rien de ce qu'il lui disait ne semblait s'échapper de ses lèvres. Donc, malgré son perturbant sourire énigmatique, le ressortissant de Macao était devenu le confident d'Emile.
Et finalement, il y avait le problème de Kaoru. Ce dernier ne lui avait plus fait aucune avance depuis ce fameux matin, mais il suffisait au Scandinave de le voir pour se rappeler son étreinte. En fait, même en l'absence du Chinois, Emile ne pouvait pas s'empêcher de penser à lui. Il ne cessait de s'imaginer prisonnier de ses bras et de ses caresses. La situation était de plus en plus intenable. Une telle relation était condamnable à plus d'un titre dans la religion chrétienne et ses subdivisions. D'abord, Kaoru était un païen. Ensuite, c'était un étranger du bout du monde. Si Solveig, la mère d'Emile, apprenait ce qui s'était passé entre eux, elle aurait été capable d'envoyer son fils se purifier dans une rivière glacée. Mais le problème principal, c'était que Kaoru était un HOMME ! Emile avait à peine 16 ans. Il venait tout juste de sortir de la puberté et ne savait encore pratiquement rien de l'usage qu'il devait faire de l'outil qui s'était développé entre ses jambes. Le second roux de l'équipage des Kirkland l'avait souvent taquiné en le traitant de puceau (« j'ai perdu ma virginité à 15 ans », que ce gros dégueulasse disait). Il savait qu'il devrait subir une initiation un jour ou l'autre, mais tant qu'à faire, il préférait que cela se passe dans les règles avec la femme qu'il épouserait. Il ne voulait pas découvrir la chose avec un homme qui le considérait comme sa chose. Rien qu'à l'idée qu'il puisse toucher… il eu un frisson. Il commença à se demander à ce que cela devait faire de perdre sa virginité avec un garçon, avec lui… Il rougit et se gifla pour se rappeler à l'ordre. Ce genre de relations était interdit par l'église et cela devait être pour une bonne raison.
A partir de ce moment-là, l'adolescent se mit à éviter Kaoru, au désespoir de celui-ci qui ne comprenait pas ce qu'il avait fait de mal. Le soir, quand vint l'heure d'aller dormir, le Chinois n'y tint plus.
- « Emile, qu'est-ce qui se passe ? Ai-je fais quelque chose de mal ? »
Son compagnon de chambre détourna le regard, gêné.
- « Non, ce n'est pas toi. C'est juste… »
-« Je t'en prie. Je ne supporte pas d'être ignoré ainsi, pas après tout le mal que je me donne pour essayer de te mettre à l'aise. Explique-toi ! »
Le visage d'Emile devenait de plus en plus rouge. Il ne pouvait pas… il ne pouvait pas lui dire ce qui lui passait par la tête en ce moment-même, qu'il s'imaginait dans une violente étreinte avec le Chinois, que celui-ci le déshabillait, lui écartait les cuisses tout en échangeant des baisers passionnés…
- « Tu fais de ton mieux, je t'assure. C'est moi qui… ai peur de faire une bêtise. »
- « Toi ? Une bêtise ? »
- « Je t'en supplie. Ne m'en demande pas plus ! »
Bien au contraire, cela ne faisait qu'attiser la détermination de son compagnon de chambre. Mais il savait qu'il devait agir avec précaution s'il ne voulait pas perdre sa confiance. Il se permit un instant de réflexion. Emile était tellement expressif qu'il était facile de comprendre ce qui lui passait par la tête. Si c'était ce à quoi il pensait, alors la situation commençait à devenir des plus intéressantes.
- « Et si ce n'était pas une bêtise ? »
- « Quoi ? »
- « Une idée te trotte dans la tête et tu te demandes si elle est mauvaise. Mais peut-être qu'elle n'est pas si mauvaise que ça. »
- « Qu'est-ce que tu peux en savoir ? Tu n'es certainement pas plus expérimenté que moi dans le domaine. »
- « De quel domaine parles-tu ? »
Emile rougit à nouveau. Kaoru le trouvait absolument irrésistible. Il était si facile à comprendre. L'asiatique pouvait lire sur son visage comme dans un livre ouvert.
- « Tu ne sauras pas tant que tu n'auras pas essayé, » ajouta-t-il d'un ton qui se voulait calme.
Emile était plus déconcerté que jamais. Le brun se dit que ça irait pour cette fois-ci. Il avait eu sa réponse à sa question. A présent, il fallait le laisser mariner. Tôt ou tard, le nordique viendrait à lui de sa propre initiative. Et alors… ce serait parfait !
- « C'est bon, je n'insiste pas. Bonne nuit. »
Et il se dirigea vers son lit. Depuis ce fameux matin, on en avait installé un deuxième, histoire que ce genre d'incident ne se reproduise plus.
Au début, cela avait soulagé Emile, mais très vite, il avait réalisé que la chaleur corporelle de son hôte lui manquait. C'était certainement de cette façon que ces idées torrides étaient entrées dans sa tête.
Beaucoup plus tard dans la nuit, Kaoru fut réveillé par une présence contre lui.
- « Que… Emile ? »
- « Tais toi ! J'avais froid. C'est tout. Au Danemark, j'avais l'habitude de dormir dans le même lit que mes frères durant les longs mois d'hivers. Cela nous réchauffait. »
- « Donc… tu veux juste partager ma couverture pour avoir plus chaud ? »
- « Exactement. Et si jamais tu es à nouveau atteint d'une crise de somnambulisme, je te frappe. »
- « Message reçu. Mais si c'est toi qui essaye de me violer, je pense que je vais me laisser faire. »
- « T'es trop con ! »
Kaoru ne pu s'empêcher de rire, ce qui perturba son compagnon. C'était trop inhabituel pour passer inaperçu.
- « Oh, c'est juste que cela me rappelle le soir où nous nous sommes rencontrés, » expliqua-t-il.
Emile détestait quand Kaoru y faisait allusion. Lui ne pouvait se souvenir de rien à cause des drogues qu'on lui avait fait boire.
- « Quand l'animateur t'a présenté comme un Islandais, il avait ajouté : « sous cette couche de glace se cache un volcan ».
Cela irritait de plus en plus le Danois. Comment ces maudits Indiens avaient-ils put oser associer la somptuosité de l'île du feu et de la glace à leur sombre commerce ?
- « … et ils n'avaient pas tord, j'ai la sensation que le volcan se réveille… »
Emile n'y tint plus et lui donna un coup de poing. Kaoru réagit immédiatement en attrapant ses mains. Après un bref instant de lutte, il parvint renverser le blond et à l'immobiliser entre ses jambes. S'en suivit un silence gêné, et puis, le Chinois sentit quelque chose de dur contre son postérieur. Le corps d'Emile était beaucoup trop honnête. Le pantalon du brun devint également trop étroit.
Les secours envoyés par Mathias n'étaient pas si loin que ça. L'alliance Nova Niña-Eenzaamheid filait toujours toutes voiles déployées dans la direction indiquée par la boussole de Leif Thorvaldsen. Cependant, en cours de route, ils étaient tombés sur deux navires de guerre espagnols qui se lancèrent immédiatement à leur poursuite. Pour se débarrasser d'eux, les deux équipages fraîchement alliés avaient du leur livrer bataille. Non seulement ils avaient perdu énormément de temps avec ce combat, mais il avait fallu faire des réparations aux navires. Et comme cela ne suffisait pas, ils avaient un peu trop dérivé au Nord et avaient subit des vents contraires pendant une bonne demi-journée. Ils ne parvenaient plus à se localiser sur une carte. Certes, ils n'en avaient théoriquement pas besoin pour rattraper la jonque, mais en pratique, s'aventurer sur une mer que l'on ne connait pas peut parfois s'avérer être une erreur fatale. Par exemple, ils pouvaient se diriger, sans le savoir, vers des récifs et banc de sables cachés, ou encore rater un port ami en se trompant de côte. Bref, ils avaient du attendre la nuit pour se localiser grâce aux étoiles. Ces maudits marins du roi d'Espagne leur avaient fait perdre une journée entière de navigation. La jonque devait avoir pris de la distance. Ce qui devait être une balade de cinq jours allait déjà leur en coûter au moins trois de plus (le jour de perdu avec la bataille, certainement un de plus pour atteindre leur cible et un jour de plus sur le trajet du retour) et si la jonque ne faisait pas escale rapidement, cette expédition pouvait bien prendre encore plus de temps.
- « Du calme. Nos navires sont rapides. » tenta de relativiser Marco. « Nous pouvons toujours les rattraper avant qu'ils n'atteignent le détroit de Malacca. »
Car ils allaient avoir un sérieux problème s'ils n'arrivaient pas rattraper le bateau avant qu'ils ne s'aventurent dans cet endroit. Non-seulement le détroit grouillait de récifs et de navires de guerre hollandais et espagnols, mais après avoir dépassé Singapour, ils entraient dans la mer de Chine, la zone de chasse du serpent de jade. Les choses allaient devenir diablement compliquées si ce dernier s'en mêlait.
- « Théoriquement, il faut dix jours de voile depuis Tranquebar jusqu'au détroit. Nous avons encore trois jours pour les rattraper. Heureusement que le vent s'est levé dans la bonne direction il y a trois heures, » constata Antonio. Mais il savait que plus ils se rapprochaient de l'Indonésie et plus ils risquaient de faire de désagréables rencontres. Le bateau pirate n'était pas le bienvenu dans ces eaux et quand à l'Eenzaamheid, sans son capitaine, il aurait du mal à se présenter en tant que vaisseau corsaire au service des Provinces-Unies. Un vaisseau commerçant chinois aurait certainement moins de mal à circuler qu'eux. Allaient-ils vraiment réussir à sauver le jeune Bondevik-Khǿler avant de s'aventurer sur le territoire de l'impitoyable reine des pirates ?
- « Je crois que nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir pour accélérer les choses », soupira le capitaine. Puis, il se tourna vers Kiku. « Et de votre côté, comment avance les interrogatoires ? »
Ce fut au tour du Japonais de soupirer.
- « Nous n'avons pas obtenu grand-chose des prisonniers jusqu'à présent. Ils savent que le navire est enchanté, mais ne sont pas au courant des détails. Le secret est connu seulement des frères Kirkland, selon eux. Mais nous allons entrer dans la seconde phase de l'interrogatoire. Nous allons changer de méthode et nous aurons plus de résultats »
- « Quel genre de méthode ? Je croyais que vous aviez déjà utilisé le grand jeu en laissant le Turc sadique s'occuper des interrogatoires. »
Kiku sourit poliment.
- « Oh, il est vrai qu'il a d'excellentes connaissances dans l'art de mettre à la question. Mais c'est encore plus efficace lorsqu'Héraclès et moi-même sommes de la partie. Nous finirons par trouver quelque chose. »
Antonio et Marco sentirent un frisson leur parcourir l'échine. Le Japonais semblait tellement sûr de lui. Ils n'étaient pas sûrs de vouloir savoir comment ils allaient s'y prendre.
Une dizaine de minutes plus tard, Kiku était de retour dans la calle de l'Eenzaamheid. Sadiq faisait une pause et mangeait un sandwich de sa composition. De l'autre côté de la pièce se trouvaient les six prisonniers couverts de blessures en tout genre. L'homme au masque n'y était pas allé de main morte. Le Japonais détourna le regard. Il n'aimait pas cette méthode. Cela lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Il ne pouvait pas s'empêcher de revoir son précieux capitaine enchaîné dans la prison de Bruxelles et malmené par son propre père. S'il n'était pas question de récupérer Lars, il n'aurait pas laissé le maître canonnier les torturer ainsi.
- « Alors, où en est-on ? »
- « Rien de nouveau. Ils persistent à dire que le secret du Migratory Bird n'est connu que des frères Kirkland. Ils y feraient parfois allusion quand ils se disputent, mais se reprennent toujours avant se trahir. »
- « Les seules allusions au secret du navire se dévoilent en cas de dispute ? De quelles allusions s'agit-il ? »
- « Voyons voir… »
Sadiq se tourna vers le pauvre Peter. Lorsqu'il avait commencé à l'interroger, son premier geste avait été de le tondre. Les jolies boucles qui lui donnaient son apparence de gentil mouton avaient disparu. Le cuisinier avait l'air particulièrement misérable sans sa tignasse qui était, pour lui, une véritable part de son identité. Le cœur de Kiku se serra. Il s'était lié d'amitié avec lui lorsqu'il était membre du Migratory Bird. C'était un garçon joyeux et agréable à vivre. Et Kiku avait laissé Sadiq lui faire du mal… Il prit une grande inspiration. C'était pour Lars qu'il faisait ça, uniquement pour Lars.
- « Ce type affirme que ces allusions tombent souvent lorsque l'objet de la dispute concerne les femmes,» expliqua le Turc.
Et de nouveaux souvenirs revinrent à la mémoire du samouraï. Il se retrouvait dans la cabine d'Arthur. Ils prenaient le thé et mangeaient des gâteaux tranquillement lorsque Patrick et Alistair avaient fait irruption dans la pièce. Ils s'étaient assis à côté d'eux malgré les protestations du blond, bien décidés à pourrir leur instant de tranquillité. Sentant l'orage arriver, l'asiatique s'était retiré, mais avant de fermer la porte, il avait clairement entendu Arthur s'écrier : « Quoi ? Je n'ai pas le droit non-plus de me lier d'amitié avec un garçon ? »
Et il n'y avait plus pensé. Il fallait dire qu'à cette époque, il n'avait qu'une seule priorité : retrouver Lars et l'Eenzaamheid. Mais les événements étaient-ils liés ?
- « Ca ira pour le moment, Sadiq. Tu peux retourner vaquer à tes occupations. »
- « Comme tu veux, mais je te rappelle que ces types là t'en veulent à mort. »
- « Je sais. »
Le maître canonnier quitta la salle. Le second se retrouva seul face à ses anciens compagnons de voyage. De nombreux souvenirs lui revinrent en mémoire. Peter redressa la tête et fixa le Japonais.
- « Pourquoi, Kiku ? Pourquoi ? »
