3e année de l'ère Bunkyū, le 27 décembre

Un craquement tira Shino du sommeil. La jeune fille se redressa brusquement sur son lit. Elle entendit Yamazaki s'étirer dans le futon voisin.

-Qu'est-ce qui se passe ? marmonna ce dernier.

Shino lui plaqua la main sur la bouche pour le faire taire.

-Il y a du bruit dans le bâtiment arrière, lui murmura-t-elle à l'oreille.

Yamazaki hocha la tête en signe de compréhension. Le bâtiment en question, c'était là où Sannan conduisait ses expériences sur les rasetsu. Tous deux savaient ce que ce bruit signifiait. Ils se levèrent en silence, s'habillèrent sommairement et prirent leurs armes avant de sortir du dortoir.

Shino et Yamazaki traversèrent la cour et le jardin déserts avant d'atteindre le portail du bâtiment arrière. Lorsqu'ils eurent passé la porte, ils trouvèrent Sannan agenouillé au milieu de la cour, le bras gauche ensanglanté. Ils se précipitèrent vers le vice-commandant.

-Que s'est-il passé, Sannan-san ? demanda Yamazaki.

-Noguchi a eu un instant de lucidité et il en a profité pour s'échapper, répondit le vice-commandant le visage crispé par la douleur.

Noguchi, un ancien assistant des vice-commandants, avait été condamné au seppuku quelques jours plus tôt. Cependant personne n'avait assisté à son exécution. Shino en avait déduit qu'il avait été transféré à l'unité rasetsu que Sannan essayait de monter.

Yamazaki examinait le bras de Sannan.

-C'est votre blessure d'Osaka ? Elle s'est rouverte ?

-Non, c'est Noguchi. Il a réussi à s'emparer de mon sabre.

Yamazaki commença à déchirer l'écharpe de Sannan pour confectionner un bandage de fortune. Shino s'étonna de son habileté avant de se rappeler qu'il était le fils d'un médecin.

-Noguchi est encore dans l'enceinte du bâtiment. Il ne faut pas le laisser s'échapper ! ajouta Sannan en faisant mine de se lever.

-J'y vais ! s'écria Shino. Restez ici, vice-commandant !

La jeune fille se mit à courir, contournant le bâtiment. Alors qu'elle pénétrait dans la cour arrière, elle aperçut la silhouette de Noguchi, couronnée d'une crinière de cheveux blancs. Le rasetsu ne semblait pas avoir détecté sa présence. Profitant de cet avantage, la jeune fille fonça droit sur lui, sabre au clair. Noguchi l'entendit et se retourna, juste à temps pour que la lame l'atteigne à l'épaule et non au milieu du dos. Il riposta avec une contre-attaque que la jeune fille arrêta à grand-peine.

Le rasetsu se lança dans une série d'attaques que Shino réussit à parer. Noguchi avait plus d'expérience et d'entraînement, et l'ochimizu décuplait ses forces. Cependant Shino l'emportait encore en termes de force brute et de vitesse de déplacement et de réaction. S'il lui laissait une ouverture…

Soudain la jeune fille entendit Okita crier.

-Qu'est-ce que tu fous, Magoshi ? Enlève-toi de là !

Elle sentit une violente bourrade et tomba à la renverse. Une paire de bras la releva; lorsqu'elle tourna la tête, elle vit que c'était Harada qui la retenait. Devant elle, elle apercevait Okita, Nagakura et Hijikata aux prises avec le rasetsu. A l'angle du bâtiment parurent Sannan, soutenu par Yamazaki, et Saitō.

Noguchi tenait toujours tête à Hijikata, Okita et Nagakura, mais sa défaite semblait maintenant inévitable. Une ouverture se présenta soudain dans sa défense. Okita en profita pour attaquer. A sa grande surprise, Noguchi arrêta son sabre à main nue. Sans se soucier du sang qui dégoulinait sur ses doigts, Noguchi flanqua un violent coup de poing dans le ventre d'Okita. Celui-ci s'envola pour retomber à quelques pas de là, à demi-assommé.

Nagakura fonça aussitôt sur le rasetsu, mais Noguchi parvint à le repousser. Profitant de la diversion, Hijikata attaqua à son tour. Mais Noguchi lui échappa d'un bond spectaculaire en arrière, et atterrit à côté d'Okita. Celui-ci tenta difficilement de se relever. Noguchi leva son sabre pour le frapper.

Poussant un cri, Shino s'arracha aux bras de Harada. Elle se jeta sur le corps d'Okita pour lui servir de bouclier. La jeune fille sentit une brûlure lui déchirer l'épaule gauche, puis entendit une sorte de gargouillis. Relevant la tête vers le rasetsu, elle vit que Hijikata l'avait transpercé de son sabre court. Hijikata retira son sabre d'un coup sec et le rasetsu s'écroula.

Shino se redressa péniblement. Elle prit soudain conscience que tous les regards étaient rivés sur elle. Les visages de ses camarades arboraient tous la même expression consternée. Okita était blême et tremblait. La jeune fille se demanda confusément ce qui se passait. Noguchi était mort et tout le monde était sain et sauf, alors pourquoi cette atmosphère de désolation ?

-Tu as reçu une blessure par derrière, articula Okita d'une voix blanche.

La jeune fille comprit soudain. Une blessure par derrière, c'était un signe de lâcheté. Tourner le dos à son adversaire en plein combat était un geste proscrit par le bushidō. Et, accessoirement, par le premier article du règlement du shinsengumi. La jeune fille réalisa les conséquences de son mouvement impulsif.

La voix triste et lasse de Hijikata s'éleva.

-Magoshi Saburō, tu es condamné au seppuku pour violation de l'article premier du règlement du shinsengumi. La sentence sera exécutée demain matin.

Shino baissa la tête en signe d'assentiment. Il n'y avait rien qu'elle pouvait ajouter pour sa défense.

-Yamazaki, Sōji, vous serez chargé de la garde de Magoshi jusqu'à son exécution, ajouta Hijikata.

Les deux hommes se rapprochèrent de la jeune fille. Okita posa silencieusement sa main sur l'épaule de Shino. La jeune fille, le visage toujours baissé, quitta la cour encadrée par ses deux amis. Alors qu'ils passaient le coin du bâtiment, Saitō arrêta Okita.

-Compte tenu des circonstances, je propose de te remplacer comme assistant de Magoshi demain matin, dit-il simplement à son camarade.

Okita hocha la tête, incapable de parler.

-Merci, Saitō-san, fit la jeune fille d'une petite voix.

Shino, Okita et Yamazaki traversèrent le jardin en silence, avant d'atteindre les quartiers des officiers. Ils arrivèrent à la chambre d'Okita et Inoue. Ils réveillèrent ce dernier à leur entrée. Inoue écarquilla les yeux en les voyant.

-Gen-san, demanda Okita à voix basse, tu peux nous laisser seuls s'il te plaît ?

Les yeux d'Inoue se posèrent sur la blessure de Shino. Une lueur de compréhension et de pitié traversa son regard. Inoue acquiesça et quitta la pièce en silence. Shino s'assit entre ses deux amis.

-Je vais examiner ta blessure, lança Yamazaki, brisant le silence.

Shino faillit lui dire que c'était inutile. Pourquoi soigner une personne qui serait morte le lendemain ? Puis elle réfléchit qu'elle aurait besoin de ses deux mains pour tenir Tōya au moment de s'éventrer, et que la proposition de Yamazaki avait du sens. Tandis que ce dernier passait derrière elle pour l'examiner, elle retira son bras de son yukata.

Yamazaki poussa un hoquettement de surprise. Okita se leva d'un bond pour le rejoindre et laissa échapper à son tour une exclamation de stupéfaction. Shino tourna la tête pour voir ce qui avait causé leur étonnement. Ils avaient tous les deux les yeux rivés sur son épaule, où il n'y avait pas trace de blessure.

-On dirait que ça s'est déjà refermé, dit Shino.

Okita éclata soudain, exaspéré.

-C'est impossible ! Comment tu aurais pu ?... et tu me l'aurais caché ?

Yamazaki prit le relais. Les sourcils froncés, il avait l'air particulièrement mécontent.

-Magoshi, demanda-t-il avec une colère glaciale, quand est-ce que tu as bu l'ochimizu ?

-Mais… jamais, répondit Shino ahurie.

-Alors comment expliques-tu que ta blessure ait cicatrisé aussi rapidement ? Il n'y a que les rasetsu qui ont cette capacité !

Shino resta silencieuse quelques instants. Elle était sur le point de révéler le plus grand secret de son existence. Mais elle devait cette explication à ses amis.

-Il est faux de dire que les rasetsu ont des capacités de guérison instantanée, dit-elle à voix basse. En réalité, il existe des créatures qui disposent à l'état naturel des pouvoirs des rasetsu : force, rapidité, capacité de régénération… à quoi s'ajoutent des sens plus développés que la moyenne. Ces créatures sont appelées oni.

-Tu veux dire que tu es une de ces créatures ? demanda Yamazaki, les sourcils toujours froncés.

Shino hocha la tête.

-Le clan Umayama était le plus puissant clan d'oni du Nord, ajouta-t-elle.

-Comment tu pourrais être un oni ? protesta Okita. Tu as l'air tellement… normale.

-Les oni peuvent prendre une apparence humaine, expliqua Shino. Ils ont aussi une apparence véritable, qu'ils évitent de montrer aux humains en général.

-Est-ce que, comme les rasetsu, les oni meurent quand on leur coupe la tête ? demanda Okita brusquement.

Shino le regarda sans répondre, interloquée.

-Je suppose que oui, marmonna Okita. Oublie ce que je viens de dire, c'est une question stupide. C'est juste que j'espérais… par rapport à l'exécution de demain…

-Je crois avoir trouvé un moyen de l'empêcher, coupa Yamazaki.

Shino sentit le poids qui était tombé sur ses épaules à l'annonce de sa condamnation s'alléger quelque peu. Non seulement elle n'avait pas perdu ses amis, mais ceux-ci l'acceptaient pleinement en tant qu'oni. Et les dernières paroles de Yamazaki avaient ranimé un peu d'espoir en elle. Cependant, elle refusait de s'abandonner à ce sentiment.

Yamazaki se leva, l'air décidé.

-Je vais chercher Kondō-san et Hijikata-san, annonça-t-il. Autant régler le problème immédiatement.

Yamazaki quitta la pièce pour revenir quelques minutes plus tard, en compagnie du commandant et des vice-commandants.

-Kondō-san, Hijikata-san, Sannan-san, il y a quelque chose que je dois vous montrer, leur déclara-t-il.

Il fit pivoter Shino de manière à ce que celle-ci leur tourne le dos, puis il dénuda son épaule. Kondō et Sannan restèrent bouche bée. Hijikata ne put retenir une exclamation.

-Pourtant Noguchi l'a bien frappé !...

-Mais pas touché visiblement, commenta Yamazaki d'un ton neutre.

-Mais d'où venait le sang sur son vêtement alors ? demanda Hijikata violemment.

-Il s'agissait probablement du sang de Sannan-san, répondit Yamazaki. Le sabre en était recouvert.

Ce dernier hocha la tête. Yamazaki se tourna vers Hijikata.

-Vice-commandant, étant donné que Magoshi n'a en réalité pas été blessé, et qu'il a été attaqué en protégeant un camarade, ce qui ne constitue pas un acte de lâcheté mais de courage, je vous propose de lever la punition dont il a été frappé.

Hijikata ne répondit rien. Il semblait encore sous le choc.

-Tōshi, dit gravement le commandant, nous avons convenu que ce serait à toi de gérer les questions de discipline, et je ne me mêlerai pas de cette affaire. Je te demande juste de bien réfléchir. Magoshi est un bon élément et ce que dit Yamazaki a du sens.

Hijikata regarda Kondō, puis Sannan. Celui-ci n'avait rien dit, mais il était visible qu'il partageait l'avis du commandant. Hijikata soupira.

-C'est entendu, lâcha-t-il. Ta condamnation est annulée pour absence d'objet, ajouta-t-il à l'intention de Shino.

Il accompagna ces dernières paroles d'un bon sourire. Shino comprit que Hijikata avait vraiment regretté de la condamner au seppuku et ne l'avait fait que forcé par les circonstances.

La jeune fille regarda Kondō et les vice-capitaines quitter la pièce comme dans un rêve, incapable de réaliser tout à fait que son cauchemar avait pris fin. Lorsqu'ils furent sortis, elle s'effondra en pleurs, secouée par le contrecoup des émotions de la nuit. Elle sentit Okita la prendre dans ses bras et la serrer très fort contre lui.

-La prochaine fois que tu essaies de me sauver la vie, je t'étripe, dit-il d'une voix étranglée.


Quand avez-vous commencé à soupçonner Shino d'être un oni ? Si vous me répondez que vous ne l'aviez pas deviné, je serai très déçue, parce que j'ai fait attention à semer des indices tout au long de l'histoire !