A/N : Me voila de retour pour les derniers chapitres de cette fiction. Bonne lecture à tous !
LIVRE III
End in fire
Chapitre IX – The meaning of our past
A moitié allongée sur le lit, au milieu des droits froissés et encore chauds de la nuit qu'ils avaient passée là, Lyarra observait son promis s'habiller rapidement. Il n'aurait pas dû être là – encore moins qu'à l'ordinaire. Ils avaient passé leur dernière nuit en tant que simples amants. Le lendemain au soir, ils rejoindraient cette chambre en tant qu'époux. Son orgueil souffrait de l'idée qu'ils allaient tous deux être déshabillés sur le chemin. A moins que je l'interdise. Cette pensée la rasséréna quelques peu. La cour n'avait pas besoin d'un tel spectacle et ce n'était pas comme s'il n'était pas de notoriété quasi-générale que les deux fiancés passaient le plus clair de leur temps ensemble. Elle soupira et resserra la ceinture de sa robe de chambre. Elle repoussa les couvertures et ses cheveux derrière son épaule. Aegon haussa un sourcil et lui sourit.
« Vais-je donc tant vous manquer ?
- C'est moi qui vais vous manquer, » dit-elle. « Quand vous serez obligé de répondre aux questions du Septon. Vous n'avez pas encore le droit de le congédier.
- Parce que vous m'en auriez sauvé, peut-être ?
- Sans doute pas. »
Il éclata de rire et enfila son manteau. Il s'observa quelques instants dans le miroir. Il avait fait coupé les pointes bleues de ses cheveux, de sorte qu'ils étaient désormais entièrement argentés. Ses yeux paraissaient plus clairs, plus violets que bleus. Un véritable Targaryen. Il ne lui manque plus que la couronne. Elle s'en était chargée. Elle était la copie de la sienne, plus imposante et plus épaisse encore, et elle attendait dans une cassette, sur son bureau. Ce n'était pas l'élément le plus secret de la cérémonie. Il l'avait essayée plusieurs fois, jusqu'à ce qu'ils la considèrent tous deux à sa taille et elle dormait là depuis que les joaillers la leur avaient livrée. Il aurait pu la réclamer, mais il ne l'avait pas fait. Elle croisa son regard dans le miroir. Il avait l'air de regretter de s'être habillé. Elle saisit un coussin et le lui lança. Il le rattrapa et le repoussa sur une commode.
« Dehors, prince Aegon. Vous ne devriez pas être là.
- Que n'ais-je commis la pire erreur de ma vie en acceptant votre main, » soupira-t-il. « Les dieux m'en soient témoins, je le regrette de tout mon cœur.
- Ce n'est pas ce que vous laissiez entendre, hier soir.
- Vous êtes une magicienne. Vous convainquez le monde entier de vous aimer alors que vous êtes un véritable monstre.
- Un véritable monstre. Rien que ça. »
Elle se redressa, l'air faussement vexé. Il se tourna et vint s'asseoir juste devant elle, sur le lit. Elle lui adressa un sourire. Il passa un doigt léger sur sa joue et glissa sa main sous son peignoir, au niveau de son épaule. Elle la sentit tirer sur le tissu, tenter de la dénuder plus qu'elle ne l'était déjà. Elle l'arrêta dans son mouvement et vint l'embrasser. Il y avait quelque chose de naturel, dans la manière dont il lui rendit ce baiser. Ce n'était pas de la routine, c'était plutôt… De l'affection. Une réelle envie de le lui rendre et pas seulement un réflexe acquis avec le temps. Il suspendit son geste et se contenta de jouer avec une mèche de ses cheveux. Futurs époux. Ça ne sonnait pas si mal, tout compte fait.
« Vous voyez ? Je vous manque déjà.
- Hmm. Cessons de nous vouvoyer, au moins en privé. Je ne crois pas qu'on puisse considérer que nous ne soyons pas proches.
- Comme tu le désires, » répondit-elle. Le tutoyer, en revanche, sonnait comme une aberration. « Ça ne change rien, cela dit. Tu dois toujours t'en aller.
- Me parleras-tu un jour de lui ? » Il enroula une mèche bouclée autour de son doigt. « De Willos.
- Je n'ai pas envie de le faire.
- J'ai dis un jour, pas maintenant. Tu l'as dit toi-même, je dois y aller. Passe une bonne journée… Lyarra. »
Il déposa un baiser sur son front et sortit. Elle lui demanda de faire appeler Lady Sansa avant qu'il ne franchisse la porte. Il acquiesça et disparut. Elle resta seule, assise sur le lit. Elle s'était tendue à l'évocation de Willos, sans vraiment savoir pourquoi. Elle avait accepté de le laisser partir, lui et son souvenir, mais entendre son nom dans la bouche d'Aegon, ça, elle n'arrivait pas à le supporter. Elle savait que viendrait le moment de lui en parler, de considérer le sujet de la même manière que n'importe quel autre, de l'aborder sans sentir son cœur se serrer. Elle n'était en paix qu'avec elle-même, dés qu'intervenait un tiers, elle se sentait coupable d'oser laisser partir un époux qui n'était pas mort depuis si longtemps. Elle secoua la tête et chassa ces pensées. Elle appela ses femmes de chambre et enfila une robe simple – elle n'était pas sensée sortir. Elle tressa rapidement ses cheveux et laissa sa couronne sur son socle. Elle n'aurait pas besoin de ça avec sa cousine.
Elle quitta la chambre et s'installa dans l'antichambre. Elle saisit la corbeille remplie de missives et les consulta rapidement. Des félicitations, pour la plupart, de maisons qui n'avaient soit pas été invitées, soit qui ne pouvaient se rendre à Port-Réal. Même la maison Reed lui en avait adressée une, du fin fond de son marais. Elle prendrait le temps de répondre… Plus tard. En attendant elle avait autorisé l'envoi de lettres standard, sur lesquels on avait apposé son sceau personnel. Enfin, celui des plis qu'elle n'envoyait pas elle-même. Le reste ne consistait qu'en des nouvelles du royaume. Elle ne les lut même pas. S'il y avait eu un problème, Stannis aurait eu vite fait de venir la chercher. Elle eut à peine le temps de repousser toutes les missives que la porte s'ouvrit sur sa jeune cousine. Elle releva la tête et la vit s'incliner.
« Debout, ma douce. Viens près de moi. Pas de cérémonie entre nous. »
Elle lui tendit la main et la fit s'asseoir à ses côtés. Elle retint son visage, un doigt sous son menton. La jeune fille était superbe. Elle rayonnait de quelque chose qu'elle n'avait pas vu depuis longtemps chez elle : le bonheur. Elle n'était pas inquiète, pas triste, pas terrifiée. Elle était heureuse et cela se voyait. Ses yeux bleus brillaient vivement, sa peau était légèrement plus pâle qu'à son départ. Elle mettait ça sur le compte du climat nordien de ce début d'hiver. Quelque part, Cersei Lannister avait raison. Une magnifique colombe, qui avait plus en commun avec les Tully qu'avec les Stark. Et dire qu'elle devait devenir une Greyjoy… Une Greystark. Elle n'arrivait pas à se faire l'idée qu'elle règnerait sur des terres désolées et battues par les vents, elle qui avait tant aimé Port-Réal jusqu'à ce que… Les choses dégénèrent. Elle laissa retomber sa main et demanda que l'on apporte des tasses de thé. Pas d'alcool. Il était bien trop tôt.
« Comment vas-tu, Sansa ?
- Très bien alt… » Lyarra fronça les sourcils. « … Lyarra. Et vous ? Vous sentez-vous prête ?
- J'imagine que oui. Mais parlons plutôt de toi. Ton frère m'a parlé de tes projets avec Theon. Tu ne m'avais jamais parlé d'une quelconque attirance à son égard. »
Les pommettes de sa cousine rosirent délicieusement et elle baissa les yeux avec gêne. Elle ne put retenir un rire. Elle pivota, un genou sur le canapé, sa robe trainant sur le sol. Elle n'avait jamais eu l'occasion d'avoir une telle discussion et la réaction de Sansa était adorable. Elle remercia la domestique qui apporta les tasses et lui en tendit une. Pensant détourner son attention, elle y plongea les lèvres. Bien tenté. Elle la laissa reprendre contenance et lui adressa un long regard. Si elle avait pu s'enfoncer dans les profondeurs de la causeuse, elle l'aurait sans doute fait.
« C'est à dire que… Les choses ont changé, depuis notre départ de Winterfell. Quand je suis revenue, je me sentais pas à ma place, » finit-elle par dire d'une petite voix. « J'avais l'impression d'avoir laissé quelque chose à Port-Réal, de ne plus être moi même. Avec Arya disparue, Père mort, Jon au Mur et Robb en seigneur, rien n'était plus comme avant.
- Et le seul qui n'avait pas changé, c'était Theon.
- Oui. Il a été le seul à comprendre ce que je ressentais. Ma mère pensait que tout allait bien de nouveau et elle s'inquiétait déjà assez, je ne voulais pas l'inquiéter.
- Tu aurais pu m'écrire, » remarqua-t-elle. « Je t'aurais répondu.
- Je n'osais pas. Vous aviez déjà tant fait pour moi…
- Et tu es tombée amoureuse de Theon Greyjoy. »
Un petit sourire grandit sur ses lèvres et elle hocha la tête. C'était donc ça. Robb avait bricolé une excuse pour ce mariage, il n'était absolument pas prévu. Sans doute avait-il prévu pour son ami une autre alliance. Quant à sa sœur… Il n'avait pas dû effleurer l'idée de la donner à un homme de nouveau. Elle ne pouvait le blâmer pour ça. Elle avait espéré que Sansa soit laissée de côté pendant quelques temps et elle se serait de toute façon opposée à un mariage forcé. L'attitude de la jeune fille ne laissait cependant aucun doute sur son réel désir d'épouser l'ancien pupille de son père. Elle saisit sa main dans la sienne. Elle était doucement chaude. Elle se revit, comme une éternité plus tôt, dans sa chambre à Winterfell. A l'époque, elle avait des étoiles dans les yeux en évoquant Joffrey. Que ne savait-elle pas ce qui allait lui arriver. Elle se releva et ouvrir un tiroir de sa commode. Elle en sortit une petite boîte de cuir et la lui apporta. Ses yeux s'arrondirent.
« Lyarra, qu'est ce que…
- C'est pour toi. Ce n'est pas grand chose, je ne savais pas que tu allais m'annoncer ton mariage.
- Il ne fallait pas… » Elle ouvrit la boîte. Une bague s'y trouvait, en or blanc, sertie d'une unique pierre. Une émeraude, savamment taillée en forme de rose. « Oh.
- Ce n'est pas grand chose, mais je veux que tu l'acceptes. Tu as souffert par ma faute et ce n'est rien que du matériel. J'ai pensé qu'elle irait bien avec tes yeux. »
Sa jeune cousine enfila la bague sur son annulaire. Elle se confondit en remerciement, jusqu'à ce que Lyarra lui face signe de venir l'enlacer. Les deux amies ne retinrent pas un sourire. Elle sentit des larmes monter à ses yeux tandis qu'elle la serrait contre elle. Autrefois, elle lui avait dit de ne pas oublier qui elle était et elle se rendait compte que c'était elle qui s'était perdue en route. Dans cette étreinte, elle se rappela ce que c'était que d'être aimé : ce n'était pas aussi violent ou visible qu'elle l'avait imaginé, c'était un simple sentiment, une simple sensation de bonheur. Elle avait pensé l'avoir perdue en même temps que Willos mais elle était encore là, bien présente. Elle ferma les yeux et caressa les cheveux de Sansa. Au bout de quelques instants, elle la sentit gigoter et la relâcha. Elle porta la main à la petite bourse qu'elle portait à la ceinture et en ressortit un petit objet. Elle la posa dans sa main.
C'était la broche que Robb lui avait offerte, à son départ de Winterfell. Celle qu'elle avait donné à Clegane, pour qu'il gagne la confiance de la jeune fille lors de la prise de Port-Réal. Elle l'avait presque oubliée, persuadée qu'elle avait été perdue dans le tumulte, ou qu'il l'avait conservée. Elle l'effleura d'un air absent. Elle allait bientôt prendre le nom d'Aegon, devenir un Dragon, mais au fond, elle était peut-être encore un Loup. Elle la remercia du bout des lèvres et l'épingla sur sa poitrine.
« Ser Clegane me l'a donné lors de l'attaque de votre oncle, il m'a dit que vous le lui aviez donné pour me convaincre qu'il venait me protéger.
- C'est la vérité. Je lui aie demandé de s'occuper de toi.
- Je suis certaine qu'il ne vous a pas dit qu'il m'avait protégée de la Garde Rouge, » soupira-t-elle. « N'est-ce-pas ?
- Je crains que Ser Sandor ne soit une énigme pour tout le monde, y compris pour moi. »
Elle sourit et s'apprêtait à lui demander plus de détails sur toute cette histoire avec Theon quand on frappa à la porte. Elle haussa un sourcil et ordonna qu'on entre. C'était l'intéressé. Il allait s'incliner quand il remarqua la présence de Sansa. Il se troubla et resta immobile sur le pallier. Elle éclata de rire et lui dit d'approcher. Il s'agenouille devant elle et prit place sur la causeuse en face des deux cousines. La jeune fille, rougissante, n'osait rien dire. Lyarra se redressa et pencha la tête.
« Lord Greyjoy, vous désirez vous entretenir de quelque chose, peut-être ?
- Pardonnez-moi, majesté. Nous avons reçu un corbeau de ma sœur et ceci se trouvait dans la lettre, » dit-il en posant un minuscule sachet sur la table basse. « Elle désire que vous l'ouvriez en même temps que les autres présents que vous recevrez.
- Si vous le pouvez, remerciez Lad… Asha de ma part. Je lui enverrai une lettre dés que je le pourrai. Y'a-t-il autre chose ?
- Non altesse.
- Alors vous allez pouvoir me parler un peu plus avant de votre relation inattendue. »
Elle croisa les mains sur ses genoux et sourit avec malice. Les deux gens s'entre-regardèrent. Sansa se mit à rire nerveusement tandis que Theon passa une main dans ses cheveux. Etonnant, ce malaise. Comme s'ils avaient honte. Adorables. Sa cousine se leva et s'excusa, prétextant devoir essayer sa robe pour le lendemain. Elle la laissa partir, prise de pitié, et se retrouva seule avec son ancien compagnon de jeu. Elle se contenterait de son point de vue, peu importait, finalement. Elle lui fit servir du vin, ne tentant pas le thé avec lui, même si tôt. Elle s'en dispensa, cependant, et le détailla. Il ressemblait de plus en plus à un nordien. Il s'était épaissi, de sorte qu'il n'avait plus rien de la minceur fragile de sa jeunesse. Elle ne se serait pas aventurée à le provoquer, même s'il n'était pas armé. Elle distinguait sur son manteau le Kraken Greyjoy, peu distinguable au milieu des broderies grossières.
« Eh bien ?
- Majesté, je ne sais pas quoi vous dire…
- Comment vous êtes-vous rapprochés à ce point ? Elle m'a dit qu'elle se sentait seule et que vous l'avez comprise.
- Elle avait l'impression d'avoir vieilli trop vite, » expliqua-t-il. « Quand je suis arrivé à Winterfell, amené par Lord Eddard, j'ai ressenti la même chose. Je n'ai jamais été proche de Sansa mais nous nous sommes compris.
- Je vois. Une jolie histoire à raconter à vos futurs enfants.
- Pas si jolie, altesse. Je crois que nos vies ne seront jamais de belles chansons.
- Les chanteurs trouveront toujours des choses à dire, » soupira-t-elle. « Je crois qu'on fredonne déjà nos louanges. »
Ils acquiescèrent. Elle dut s'y prendre à plusieurs reprises pour entendre la totalité des évènements. Les choses s'étaient faites naturellement, s'étaient enchainées tout simplement. Robb les avait surpris ensemble dans le jardin d'hiver et avait immédiatement compris. Plusieurs jours avaient passés, assez difficiles, jusqu'à ce qu'il accepte que son meilleur ami et sa sœur désirent se marier. Ils avaient tous tellement changé. Il était loin, le gamin arrogant qui passait ses nuits avec les prostitués des alentours. Sans doute y avait-il encore un peu de lui dans ce jeune homme. Son sourire, sa façon de regarder tout et tous comme s'il riait à une plaisanterie qu'il était le seul à comprendre. Ce n'était peut-être pas si loin de la vérité, après tout. Quand ils eurent épuisé le sujet, ils en vinrent à se rappeler de leur enfance. Leurs chamailleries. Elle lui demanda des nouvelles de Jon, il ne put lui en donner que très peu. Il avait disparu au delà du Mur depuis déjà plusieurs semaines, sans nouvelles de sa part. Chateaunoir vivait mal l'hiver à venir. Les sauvageons se pressaient et tentaient tout pour débarquer sur Westeros. Il lui faudrait traiter ce problème, plutôt tôt que tard. Sitôt ces festivités écoulées, elle s'en occuperait. Il le faut.
Dehors, les lices étaient installées et les premiers tournois avaient commencé. Elle ne s'y rendrait que le lendemain du mariage. Elle ne devait laisser personne la voir avant le lendemain – se faire désirer, c'était un de ses talents les plus reconnus. Le silence retomba quand elle se laissa déconcentrer par les acclamations en contrebas. Elle s'approcha des fenêtres et jeta un œil dans la cour. Un chevalier venait d'être désarçonné sous les yeux de la Main de la Reine et le vainqueur recueillait tous les hommages. Elle pencha la tête. Autrefois, un Chevalier des Fleurs avait offert sa faveur à une jeune fille aux cheveux auburn avant de vaincre la Montagne, le monstre Clegane. Pourquoi tout semblait si loin ? Elle n'avait pas même pris une année d'âge depuis lors. Quand elle revint dans le salon, Lord Greyjoy s'était relevé. Il demanda son congé. Il désirait visiter les jardins du Donjon Rouge et aller voir la baie. Elle l'autorisa à disposer et s'approcha de la table basse, sur laquelle était toujours posé le petit sachet d'Asha. Elle hésita quelques instants, mais l'ouvrit. Elle ne pourrait pas savoir qu'elle l'avait ouvert avant ses autres cadeaux. Une petite chaîne tomba dans sa main. Elle était en acier valyrien et, à son extrémité, pendait une pierre. C'était du granit, du simple granit. Surprise, elle la fit jouer à la lumière du jour. Elle était sombre, lourde. Presque trop, en comparaison avec la chaînette qui la retenait. Elle la reposa et se rendit compte qu'un morceau de papier était tombé. Elle le saisit et le déplia. L'écriture était éparse, large et peu soignée, mais elle était lisible.
Votre majesté Lyarra Baratheon,
Veuillez recevoir ce présent comme une marque de respect de la part des Îles de Fer. Cette pierre, vous l'aurez sans doute deviné, est du granit. L'Antique Voie de nos ancêtres a toujours mis à l'honneur la stabilité, la dureté et la puissance – qualités que, semblent-ils, vous posséder.
J'espère vous rencontrer et partagez avec vous quelques unes de nos traditions.
Asha Greyjoy, suzeraine des Îles de Fer, seigneur Ravage de Pyk, fille du Vent de Mer.
Elle sourit et remit le bijou dans sa pochette. Tout cela serait pour demain, avec tous les autres cadeaux. Elle regarda autour d'elle et soupira. Elle ne mit pas longtemps à s'ennuyer, le Conseil était terminé, le tournoi, bien entamé, Aegon, occupé et elle, seule. Elle se hasarda à sortir de ses appartements pour rejoindre, comme guidée par une force extérieure, son ancienne chambre. La porte était entrouverte. Elle la poussa doucement et entra.
La plupart des meubles s'y trouvaient toujours, couvert de toiles et de draps. Les tapis avaient été roulés, certains l'avaient suivie dans son déménagement. Là où feu son époux était tombé, il ne restait rien qu'une auréole de souvenirs. Elle s'avança, repoussa les rideaux noués. La vue était toujours aussi belle. Elle s'appuya sur la rambarde et se perdit dans la contemplation de la Néra. Elle était agitée, aujourd'hui. Le vent était monté et soulevait des moutons sur sa surface. Rien de comparable avec le monstre de violence qui s'était déchaîné, cette nuit-là. Tu es ridicule. Elle repoussa ces pensées et s'approcha de la commode qu'elle avait laissée là. Dans le premier tiroir, la résille qu'elle portait à son mariage et la tiare de Cersei Lannister trônaient depuis qu'elle les y avait placé. Elle la saisit. Les pierres reflétèrent la lumière, couvrant les murs d'autant de reflets dorés qu'il y avait de topazes. Elle ne se rappelait pas qu'elle était si… Petite. Dans son souvenir, tout était plus grand. Les joailleries, l'or, les bijoux. Elle avait idéalisé ce moment, sans même s'en rendre compte. Après tout, ça n'avait été qu'une succession de remerciements, de cérémonies inutiles et de sourires feints. Elle referma le meuble d'un geste las et s'appuya contre ce dernier. La porte de la chambre était grande ouverte. Le matelas du lit était apparent. On aurait dit qu'elle venait juste de partir et que personne n'avait pris le temps de remettre la pièce en ordre. C'est le cas, pensa-t-elle. Comment autant de temps avait-il pu passer en si peu de… Temps ? Lui aurait-on annoncé son vingt-cinquième anniversaire qu'elle n'aurait pas été surprise.
Elle se repassa mentalement des scènes de sa vie d'avant. Son père qui venait la voir, encore couvert du sang de sa chasse. La reine qui lui imposait des essayages interminables. Les nuits qu'elle avait passé à regarder les étoiles en cherchant celle qui était apparue à la mort de sa mère. Celle où elle avait convaincu Ser Arys – pauvre Arys, de la rejoindre dans son lit. Son réveil après les émeutes du départ de Myrcella. La prise de Port-Réal. La mort de Willos. Elle ferma les yeux. Elle avait la sensation d'avoir vécu mille ans. Elle comprenait enfin son père et son rejet systématique de ses responsabilités. Il avait tant perdu, en l'espace des quelques mois qu'avait duré sa rébellion. Des amis étaient tombés, des ennemis étaient mort, l'amour de sa vie avait rendu son âme aux dieux… Il n'avait jamais préparé à devenir roi et la charge lui était tombé dessus comme le décès de Lyanna. Il ne l'avait pas choisie. Quelle différence avec elle, finalement, si ce n'est qu'elle avait tout fait pour s'asseoir sur ce fichu trône ? Presque aucune. Elle avait tout perdu, y compris sa jeunesse. En fait, elle n'était pas certaine d'avoir été ne serait-ce qu'un jour une enfant. Toute sa vie lui paraissait être une succession de pertes et de complots dont elle avait eu la chance de ressortir vivante. Sans doute Aegon ressentait-il la même chose, tout comme Sansa ou Theon. C'était leur génération qui voulait ça. Sacrifiée sur l'autel de leurs parents, volontairement ou non.
Quand elle rouvrit les yeux, elle les baissa sur son ventre. Elle n'était pas enceinte, en tout cas pas autant qu'elle le sût. Ce n'était pas improbable, cependant. Et la simple idée d'avoir un enfant lui serra l'estomac. Quel avenir, pour lui ? Une couronne, alors même qu'il n'était pas né, son poids sur des épaules incapables de se supporter seules ? Elle savait que des complots étaient nés, lors de la rébellion Baratheon, sur sa propre place dans la ligne de succession. Les interrogations s'étaient tues avec la naissance de Joffrey. Un héritier mâle outrepassait toujours une héritière, peu importe son âge ou son intelligence. Elle se surprit à imaginer ce que serait ce futur enfant. Elle ne laisserait pas ces règles arbitraires et surannées interférer. Dût-elle accoucher d'une fille qu'elle serait son héritière présomptive. L'inverse serait tout aussi vrai.
« Comment on t'appellerait, hm ? » murmura-t-elle pour elle-même. « Si tu étais un garçon, tu t'appellerais sans doute Aegon, Aerion, ou Aemon. Ce n'est pas très original. Mais si tu étais une fille… Tu pourrais porter tous les prénoms du monde. » Elle sourit. « Même ceux des familles lointaines.
- A quoi penses-tu ? »
Elle sursauta et tourna la tête. C'était Aegon, appuyé contre le chambranle de la porte. Il l'observait sans doute depuis un moment, souriant comme il était. Il se redressa et s'approcha, regardant les environs avec intérêt. Il vint s'appuyer près d'elle et soupira. Elle croisa les bras sous sa poitrine et lui adressa un regard entendu. Il se mit à rire doucement et rejeta la tête en arrière, appuyée contre le mur.
« Tu t'appelles comme ta grand-mère. J'imagine que tu penses à Lyanna, pour une hypothétique fille ?
- Non, pas vraiment.
- Oh. Je vois. De toute façon, nous avons le temps. J'imagine que tu n'es pas encore…
- Non, j'y pensais simplement, » sourit-elle. « Ça doit être la cérémonie, ça me rend pensive.
- Il ne te faut pas grand chose pour être pensive, de toute façon. » Il avait l'air moqueur. « Le Grand Septon veut nous voir ensemble, des détails à régler. Il attend dans tes appartements. »
Elle acquiesça et lissa les plis de sa robe. Il lui tendit son bras. Elle le saisit et ils remontèrent les étages jusqu'à son salon. Elle le regarda à la dérobée. Peut-être devait-elle lui dire le prénom auquel elle avait pensé… Ça ne pouvait que lui faire plaisir. Elle l'arrêta devant la porte close de l'antichambre. Il arqua un sourcil et se tourna vers elle. Elle chercha ses mots et le regarda dans les yeux. Indigo contre bleu. Qui gagnerait ?
« Je pensais plutôt à Elia, si c'était une fille.
- Elia ? Comme ma mère ?
- Tu l'as dit, je m'appelle comme ma grand-mère. Pourquoi ce ne serait pas le cas de cet enfant ?
- Je rectifie ce que j'ai dit, sur toi. Tu es loin d'être un monstre. Tu es pire que ça. »
Un sourire sincère s'étira sur ses lèvres tandis qu'il l'attirait contre lui. Ils échangèrent un long baiser, sous les yeux désapprobateurs du Grand Septon qui leur avait ouvert. Quand ils s'en rendirent compte, ils s'écartèrent, rirent et entrèrent. Ils plaisanteraient plus tard sur le nom de leur futur enfant – il y avait de la paperasse à régler.
