L'air était frais et humide. La vallée s'ouvrait au sud sur la mer, à quelques kilomètres de là, et les vents charriaient une odeur d'iode qui se mélangeait aux pins et à la terre. Le soleil était à peine levé, pointant timidement à l'est au-dessus des collines verdoyantes. Le Bourg Palette reposait encore dans un écrin de verdure baigné de rosée.

Il n'y avait pas beaucoup de maisons et elles étaient dispersées le long d'une route sinueuse en terre – un chemin pour un citadin. Chaque maison avait son petit jardin, son potager et ses massifs de fleurs. Quelques fermes se partageaient les alentours. On entendait au loin les cloches des vaches et les bêlements des chèvres avant la traite. Lise fut envahie par une bouffée de nostalgie. Bourg Palette ressemblait tellement à chez elle, si loin dans le nord d'Unys ! Elle s'attendait presque à voir sortir sa grand-mère d'une petite maison au bord de la route.

Mais sa grand-mère était morte, se rappela brusquement Lise. Elle se secoua un peu pour remettre un peu d'ordre dans ses idées. Mewtwo exerçait une surveillance disproportionnée par rapport à d'habitude et le poids de son esprit pesait lourdement sur celui de Lise. Elle avait la tête comme dans du coton et la bouger trop brusquement lui faisait un peu perdre l'équilibre. « Sois plus doux », pensa très fort Lise et la pression diminua un peu.

Lise se concentra sur son objectif, tout en ignorant ce qu'il représentait réellement. Le professeur Keteleeria lui avait dit que son père risquait de passer au Bourg Palette pour l'anniversaire de son dernier fils mais Lise ignorait le nom de cet enfant et l'endroit où il habitait. C'était un garçon et un dresseur pokémon, voilà toutes les informations dont elle disposait sur lui.

Si c'est un dresseur, intervint Mewtwo, va voir Chen.

Lise sursauta en entendant la voix de Mewtwo. Elle ne s'y attendait vraiment pas, même si le pokémon lui avait souvent parlé de cette manière. Elle avait imaginé que l'intensité de la voix serait plus faible à cause de la distance mais il n'en était rien. C'était comme si Mewtwo était juste à côté d'elle.

Pourquoi en serait-il autrement ? demanda le pokémon.

Lise se concentra pour ne penser qu'à sa réponse. Comme Mewtwo lisait dans son esprit en ce moment même, il lui serait facile d'intercepter la réponse.

Tu m'as déjà parlée de cette manière lorsque nous étions proches mais jamais d'aussi loin . Ça m'a surprise, c'est tout. Mais arrête de surveiller la moindre de mes pensées, s'il te plaît.

Tu n'as rien d'intéressant à cacher de toute manière.

Lise soupira. Mewtwo était de mauvaise humeur depuis leur crochet par Volucité pour dire au revoir à Abby et il manifestait son mécontentement en la dénigrant à chaque occasion. Lise se fichait un peu de ses répliques cinglantes car elles n'étaient pas sincères mais elle savait aussi que, plus le temps passerait, plus elle y ferait attention. Elle espérait donc que l'humeur de Mewtwo s'améliorerait rapidement.

Qui est Chen ? reprit Lise.

Un scientifique.

L'échine de Lise fut parcourue d'un frisson et elle eut une nouvelle fois la nausée. Mewtwo ne se contentait plus de transmettre des mots, il faisait aussi passer ses émotions – son dégoût, en l'occurrence. Lise s'arrêta sur le bord de la route pour laisser le temps à son estomac de se calmer un peu.

Il étudie les pokémons ? pensa Lise.

Oui.

Il a travaillé sur le projet M2 ?

Je sais qu'il a été approché pour faire partie de l'équipe mais il a refusé l'offre.

Alors pourquoi le détestes-tu quand même ?

Lise sentit l'indifférence de Mewtwo pour le professeur Chen mais il répondit quand même :

C'est un humain et un scientifique.

Lise trouva que c'était du racisme de bas étage mais elle ne pouvait pas en vouloir à Mewtwo. Les humains se détestaient entre eux pour des raisons moins bonnes que celles du pokémon.

Et ce professeur Chen habite au Bourg Palette ? demanda Lise.

Tout le monde le sait, répondit Mewtwo. C'est un humain très connu.

Dans son domaine, peut-être. Je connais des médecins célèbres qui sont certainement inconnus du grand public.

Je me fiche des médecins.

Lise reprit sa route sans prêter attention à cette réplique. Elle se demanda vaguement où pouvait habiter un si célèbre professeur pokémon. Avait-il un laboratoire flambant neuf comme le professeur Keteleeria ou vivait-il simplement dans une de ces petites maisons ? Lise regretta un peu d'être partie de si bonne heure car elle ne croiserait certainement pas grand monde pour lui indiquer le chemin alors que le soleil venait juste de se lever.

Elle divagua donc dans le village, croisa une école, la mairie, une petite épicerie et puis Lise découvrit au détour d'une colline un grand bâtiment avec un moulin à vent et des panneaux solaires sur le toit. Un grillage et une épaisse haie entouraient l'endroit en surplomb par rapport à la route mais il y avait, derrière un portail, un petit escalier de pierre montant à la bâtisse. Une boîte aux lettres, réplique fidèle de la maison, trônait sur un pilier du portail et indiquait fièrement le nom du propriétaire des lieux : Pr. S. Chen, spécialiste en pokémon. Lise se risqua à appuyer sur le bouton de l'interphone sous la boîte aux lettres malgré l'heure matinale. L'appareil grésilla un peu avant de laisser filtrer une voix d'homme tout à fait réveillé et apparemment assez jeune. Lise ne s'y attendait pas. Le professeur Keteleeria devait avoir entre trente et trente-cinq ans, voire peut-être un peu plus, alors comment un adolescent pouvait-il avoir le titre de professeur et être si connu ?

– Oui ? demanda le jeune homme.

– Bonjour, commença prudemment Lise. Je souhaiterais parler au professeur Chen, s'il vous plaît.

– Il dort encore à cette heure-ci, répliqua le jeune homme. Pouvez-vous repasser plus tard ?

– Oh, euh, oui, certainement.

Et l'interphone fut éteint. Lise se demanda un instant si les secrétaires étaient recrutés sur leur manque de politesse puis elle s'assit à côté du portail parce qu'elle n'avait nulle part où aller. Elle resta les fesses dans l'herbe une bonne heure et somnola un moment, la présence de Mewtwo dans sa tête aidant.

Elle laissa son esprit divaguer autant que possible, ne pensant à rien de particulier. Le calme qu'elle ressentait contamina peu à peu Mewtwo. Sa présence se fit plus légère mais, en contre-partie, Lise ressentit avec plus de force ses émotions. Ça lui rappelait désagréablement ce rêve partagé qu'ils avaient vécu et elle espérait qu'ils ne retenteraient pas l'expérience. Qui sait ce qu'elle y découvrirait, cette fois ?

C'était peut-être la solution au problème, pensa-t-elle distraitement. Si elle parvenait à se faufiler dans l'esprit de Mewtwo, peut-être pourrait-elle y découvrir quelque chose d'utile et qui expliquerait sa mauvaise humeur.

Lise tenta l'expérience – elle n'avait rien à perdre, après tout. Elle fit le vide dans son esprit et se laissa complètement envahir par celui de Mewtwo. Elle crut d'abord étouffer, comme si elle se noyait, prise dans une tempête en pleine mer. Toutes les émotions étaient soudaines, violentes, écrasantes. Lise aurait volontiers diagnostiqué une bipolarité chez un humain mais toutes les belles maladies dont elle avait appris les symptômes ne s'appliquaient pas aux pokémons, même si celui-ci était un peu particulier. Et puis elle se rendit compte que Mewtwo ne faisait pas que somnoler ; il dormait. Pour faire dans la métaphore, il avait oublié de fermer la porte avant de se mettre au lit.

Lise préféra en rester là. Avoir accès à l'esprit de Mewtwo lorsqu'il était réveillé était une chose, lorsqu'il dormait une autre très différente. Qui savait ce qu'il pourrait bien se passer ? Mewtwo savait se balader dans la tête des gens mais c'était une expérience inédite pour Lise et elle avait peur de tout détraquer. Elle se ferma peu à peu, refoulant les émotions qui ne lui appartenaient pas comme on écope une barque en pleine tempête. Elle fut néanmoins aidée par un bruit soudain qui réveilla Mewtwo. Il se retira si vite de son esprit que Lise eut l'impression qu'une partie de son cerveau partait avec lui. Elle lâcha un petit cri.

– Oh pardon ! lança une voix d'homme. Je ne pensais pas vous faire mal en... en ouvrant mon portail...

– Ce n'est pas vous, le rassura Lise. Juste une crampe.

– Une crampe ? s'étonna l'homme.

Lise se releva pour faire face à un homme d'une cinquantaine d'années, un peu plus grand qu'elle. Il donnait l'impression d'être robuste et bien bâti mais son visage accusait quelques rides trahissant son âge. Il avait également les cheveux plus sel que poivre, lui assurant un certain charisme. Lise supposa qu'il avait été un bel homme dans son jeune temps et qu'il devait encore ravir les cœurs d'un bon nombre de quinquagénaires.

– Etes-vous le professeur Chen ? demanda Lise.

– C'est exact. A qui ai-je l'honneur ?

– Elisabeth Artman. Je suis à la recherche d'Alan Hunziker. On m'a dit qu'il se trouverait bientôt ici pour l'anniversaire de son fils dont j'ignore le nom.

– Alan Hunziker ? Je connais bien un Alan mais c'est un Ketchum. Plutôt grand, brun, avec des lunettes, il a un fils et il est chercheur pokémon.

– C'est lui, confirma Lise. J'ignorais qu'il avait changé de nom de famille.

– Il s'est marié avec Delia Ketchum il y a quelques années. Dix ans, en fait, maintenant que j'y repense, réalisa le professeur Chen.

Lise ne fit aucun commentaire tout en encaissant le coup. Ainsi donc, son père s'était marié. Ça l'étonnait autant que ça ravivait sa colère.

– Il doit effectivement revenir pour l'anniversaire de Sacha, continua le professeur, mais ce ne sera pas avant la semaine prochaine. Puis-je savoir en quoi Alan vous intéresse ?

– J'ai des questions à lui poser sur les mews, mentit Lise.

– Oh, vous êtes chercheuse ? Excusez-moi mais vous n'en avez pas le look habituel, plaisanta le professeur.

Lise lui sourit et se dit qu'elle avait intérêt à se méfier un peu de ce bonhomme si elle ne voulait pas griller sa toute nouvelle couverture. Heureusement, Pichu réapparut à ce moment. Lise ne prêtait généralement pas attention à ses divagations. Pichu allait là où ça lui chantait mais jamais bien loin. Il se planta aux pieds de Lise et adopta la pose dite du « je suis tout petit, tout mignon et je penche la tête sur le côté pour bien te le faire comprendre » tout en piaillant. Lise roula des yeux. Elle commençait à être indifférente à ce genre d'attaque. Ceci dit, le professeur Chen ne résista pas longtemps. Il s'accroupit et tendit la main à Pichu. Le petit pokémon s'approcha pour la sentir puis continua sa scène de charme en courant dans tous les sens tout en piaillant pour finir par se réfugier derrière Lise.

– C'est un charmeur, rit le professeur Chen. Quel âge a-t-il ?

– Aucune idée, répondit Lise en haussant les épaules.

– Vous ne l'avez pas fait examiner au centre pokémon après sa capture ? On évalue ce genre d'information pour l'identification.

– Je ne l'ai pas capturé. Ce serait plutôt l'inverse, en fait.

– Très intéressant, marmonna le professeur Chen, toujours accroupi. Avez-vous quelque chose à faire, aujourd'hui ?

Lise secoua la tête négativement et le professeur l'invita à la suivre dans son laboratoire afin d'étudier ce petit pichu.

La première partie du laboratoire était en fait une maison avec tout le confort moderne. Une cuisine et un vaste salon donnant sur une terrasse de plein pied occupaient le rez-de-chaussée. Le salon servait également de bibliothèque. De hautes étagères lourdement chargées envahissaient tous les espaces disponibles.

Le jeune homme qui avait répondu à l'interphone était dans la cuisine, en train de préparer le petit déjeuner. Il semblait avoir une vingtaine d'années. Il n'était pas très grand et c'était un gaillard solide, brun aux cheveux mi-longs retenus par un bandeau. Lise le trouva grotesque mais se reprit bien vite : il ne fallait pas juger sur l'apparence et son estimation était biaisée par ce qui s'était passé plus tôt. Cependant, lorsqu'elle entendit son nom, Jacky, tous ses préjugés refirent surface.

Lise partagea le petit déjeuner avec le professeur Chen et son assistant, dans la cuisine. Elle goûta avec plaisir aux confitures faites par une dame du village sur des pancakes tout juste sortis de la poêle. Lise n'avait rien mangé d'aussi bon depuis longtemps. Depuis Flocombe, en fait. Elle eut une pensée pour le docteur Anton et se promit de lui donner des nouvelles dès qu'elle en aurait fini avec cette histoire.

Lise n'eut pas à beaucoup parler durant le petit déjeuner, fort heureusement pour sa couverture. Le professeur Chen donnait des instructions à son assistant et celui-ci s'enflammait pour un oui ou pour un non, débordant d'enthousiasme à l'idée de faire quelque chose pour son idole. L'agacement de Lise à l'encontre de Jacky grandit en conséquence. Comme ça ne lui ressemblait pas de détester quelqu'un pour si peu de choses, elle chercha la présence de Mewtwo dans son esprit mais n'en trouva nulle trace. L'idée inquiétante qu'il l'avait détraquée d'une manière ou d'une autre la fit un peu paniquer mais personne ne le remarqua.

Une fois le petit déjeuner terminé, le professeur Chen proposa un petit tour du propriétaire à Lise, qu'elle accepta sans broncher tandis que Jacky était relégué à la vaisselle. Pichu sur les talons, Lise découvrit le laboratoire ainsi que les terrains alentours où les pokémons que le professeur Chen gardait vivaient en harmonie. En théorie. Un arbok avait manifestement boulotté un rattata pendant la nuit d'après les calculs de Jacky et l'air d'obèse satisfait du prédateur. Lise ne s'en formalisa pas. Ça faisait un moment qu'elle avait compris que le monde merveilleux des pokémons n'était pas si rose que ça.

Ils passèrent enfin au laboratoire qui n'avait pas changé d'un iota pendant leur petite balade. Il y avait toujours ces machines qui ne ressemblaient à rien de ce que Lise connaissait et des tas d'ordinateurs avec des câbles accrochés aux murs. Des feuilles et des classeurs traînaient un peu partout mais de manière moins bordélique que dans le bureau du professeur Keteleeria. Le laboratoire du professeur Chen ressemblait, en somme, à ce que l'on pouvait imaginer d'un laboratoire par défaut dans lequel on ne savait pas ce que son scientifique attitré y faisait. Lise remarqua cependant des cages à un endroit et de longues rangées de pokéballs à un autre. Ce devait être inévitable, supposa-t-elle.

Pichu joua son rôle de mignon petit pokémon jusqu'au bout. S'il se laissa toucher et tripoter dans tous les sens, il n'en eut pas moins les larmes aux yeux tout en imitant une pucelle effarouchée sur le point de découvrir un homme pour la première fois. Le professeur Chen parvint tout de même à le mesurer, à le peser et à récolter quelqu'autres informations.

– Il est tatoué, remarqua le professeur Chen. Voyons voir...

Il nota le numéro à la hâte sur un bout de papier avant de relâcher Pichu qui se précipita dans les bras de Lise. Elle l'accueillit et lui fit une petite grattouille par habitude, chose que le petit pokémon apprécia. Pendant ce temps, le professeur Chen se connecta à un site internet depuis l'ordinateur le plus proche et rentra le numéro du tatouage. La photo d'un jeune homme aux cheveux décolorés apparut ainsi qu'une certaine quantité d'informations. Lise se pencha pour lire et Pichu gronda. Un coup d'œil vers le professeur Chen lui confirma que ses seins avaient un certain succès aujourd'hui.

– C'est un dresseur de Johto, annonça le professeur Chen après s'être un peu écarté. Il a signalé la disparition de son pichu il y a deux ans.

– La disparition ?

– Ce n'est pas courant mais ce n'est pas rare non plus, expliqua le professeur. Il arrive qu'un dresseur perde une pokéball pour une raison ou pour une autre. Je me rappelle de ce scandale, il y a cinq ou six ans, à propos de ces pokéballs dont l'attache magnétique était défectueuse. Des tas de dresseurs ont perdu leurs pokémons à cause de ces pokéballs et il y a eu un procès qui a condamné la société fabriquant ces pokéballs à indemniser les dresseurs.

– Les pokémons ont une valeur marchande ? s'étonna Lise.

– En théorie, non. La vente de pokémon est interdite, déclara le professeur Chen, mais on peut toujours trouver ce qui est interdit quand on sait où chercher. Jadielle est une ville connue pour ses trafics les plus divers. C'est une véritable plaque tournante.

Ça n'étonnait pas vraiment Lise, en fait. Jadielle semblait être une ville sulfureuse d'après ce que tout le monde en disait mais elle n'en avait jamais entendu parler avant ces derniers mois. L'isolement d'Unys par rapport aux autres régions devait y être pour beaucoup.

– Vous allez contacter ce dresseur ? demanda Lise.

– La logique et la loi nous y poussent.

Lise ne put s'empêcher de resserrer son étreinte sur Pichu. Le petit pokémon se laissa faire mais il était évident qu'il ressentait la tristesse de Lise. Le professeur Chen prit un ton désolé.

– Son dresseur attend certainement de ses nouvelles, tenta-t-il.

Lise ne répondit pas et recula pour laisser au professeur la place d'accéder au clavier. Il écrivit rapidement un e-mail puis essaya de redonner de la bonne humeur à son invitée.

– Nous allons tester la puissance électrique de Pichu, lança-t-il gaiement. C'est toujours utile de savoir jusqu'où peut aller un pokémon et le type électrique est l'un des rares dont on peut mesurer avec précision la puissance.

Il installa Pichu dans une boîte transparente hermétique mais approvisionnée en air par des tubes et des tuyaux. Faite dans un plastique très résistant, la boîte ne conduisait pas l'électricité, de sorte que les électrodes placées un peu partout captaient l'intégralité des décharges émises par Pichu. Et il s'en donna à cœur-joie. Pichu avait, semblait-il, horreur de se retrouver enfermé dans une boîte. Il lança éclair sur tonnerre, hurla, pleura, griffa et mordit jusqu'à l'épuisement. Le professeur Chen le récupéra avec un épais gant en mousse isolante, tant pour éviter les coups de jus que les morsures et les griffures. Dès qu'il posa Pichu au sol, celui-ci courut dans un coin sombre et y resta obstinément. Lise s'en voulait un peu de lui avoir fait subir ce traitement mais le professeur Chen n'y prêta pas du tout attention, trop fasciné par les résultats qui s'affichaient à l'écran.

– C'est étonnant, répétait-il à l'envi. Ce pichu développe une puissance comparable à un pokémon de deux cent cinquante kilogrammes alors qu'il n'en pèse même pas un. C'est incroyable.

– La puissance a un rapport avec le poids ? demanda Lise.

– Chez certains types de pokémon, oui. Les spectres, par exemple, n'ont pas de poids, alors c'est un peu plus compliqué mais c'est le cas pour à peu près tous les autres types.

– Même les pokémons psy ?

Une vive douleur vrilla la tête de Lise à ce moment-là et elle ne put retenir une petite exclamation. Le professeur Chen la regarda intensément mais Lise doutait qu'il comprenne l'origine de ses cris.

–Désolée, s'excusa Lise. Je suis tombée durant mon voyage et depuis il m'arrive de ressentir des aiguilles dans le mollet – d'où mes crampes et mes cris. C'est nerveux.

– Je vois, déclara le professeur Chen mais il était évident qu'il n'y croyait pas trop. J'allais donc dire que les pokémons psy sont un cas particulier, eux aussi. Leur puissance dépendrait, car c'est une théorie assez récent, de la quantité de magnétite qu'ils ont dans le corps.

– De la magnétite ?

– Oui. Les pokémons de type vol en possèdent en toute petite quantité dans leur organisme, ce qui leur permet de toujours connaître leur position par rapport au champ magnétique terrestre. C'est un avantage certain pour les migrations.

Lise hocha la tête.

– Certains de mes collègues ont élaboré une théorie qui dit que, en résumé, tous les pokémons avaient cette capacité autrefois. La migration des espèces est un phénomène que l'on retrouve même chez nos animaux et qui s'explique par la recherche d'un habitat plus agréable pour vivre et se reproduire. Or on ne trouve des pokémons que dans cette région du monde, à quelques exceptions près. Ils supposent donc que les pokémons migraient comme les autres animaux et qu'ils se sont arrêtés ici pour une raison ou pour une autre. Ils n'ont plus migré et ont perdu progressivement leur magnétite, à part les pokémons vols qui continuent, pour la plupart, à faire de très longs voyages, et les pokémons psys.

– Les pokémons psy seraient, en fait, des pokémons qui ne se sont pas adaptés à leur nouveau statut de sédentaire, résuma Lise.

– Exactement ! Les hasards de l'évolution ont même profité aux pokémons qui avaient le plus de magnétite dans leur organisme, sélectionnant peu à peu des individus de plus en plus sensibles au champ magnétique. Et un jour, ils ont manifesté des pouvoirs que les autres pokémons n'avaient pas. Une nouvelle espèce était née !

– C'est une théorie intéressante, avoua Lise.

– En effet mais elle va totalement à contre-courant des hypothèses des dix dernières années, continua le professeur Chen. Les légendes parlent souvent de pokémons qui auraient créé l'univers ou ceci ou cela. Mew, quant à lui, est supposément l'ancêtre de tous les pokémons. Il y a alors d'évidentes contradictions qui apparaissent. « Comment un pokémon qui a créé l'univers et ses composants peut-il être le descendant d'un pokémon qu'il a créé ? », par exemple.

– J'imagine qu'il n'est pas difficile de tordre un peu notre réalité pour que le concept de boucle apparaisse, lança Lise qui se souvenait parfaitement de sa dernière petite expédition hors du temps et de l'espace.

– C'est l'une des pistes favorites d'un de mes amis, confirma le professeur Chen. C'est un grand fan des paradoxes temporels mais le courant de pensée majoritaire ces dernières années favorise la sélection naturelle et rejette en grande partie les légendes sur les pokémons. Certaines sont passionnantes mais font clairement partie du folklore et parlent même de pokémons dont on n'a jamais attesté l'existence.

Sur ce sujet aussi, Lise aurait eu beaucoup à dire mais elle n'avait aucun intérêt à parler de ses récentes expériences. Et puis les explications risquaient de devenir vite compliquées s'il fallait cacher l'existence de Mewtwo puisque tous ses récentes aventures reposaient sur lui.

– Je sais que c'est un peu hors de propos, reprit le professeur Chen, mais j'aimerais vous inviter à rester chez moi jusqu'à ce que vous ayez rencontré Alan. J'ai le sentiment que nous nous entendrons plutôt bien et je ne mets jamais à la porte une personne intéressante.

Lise hésita. Plus elle restait, plus elle risquait de griller sa couverture. Le professeur Chen semblait plus intelligent qu'il n'en avait l'air au premier abord et Lise craignait un peu son esprit de déduction – preuve que c'était un bon scientifique, ceci dit. Elle allait refuser poliment lorsqu'elle sentit soudainement la présence de Mewtwo derrière elle. En face, le professeur Chen ouvrait grand la bouche et les yeux sans savoir quoi dire ou quoi faire. Mewtwo se pencha au-dessus de Lise, grondant et montrant les crocs, mais elle sut que c'était plus du bluff qu'autre chose. La réaction du professeur faisait plaisir à Mewtwo au plus profond de lui-même et il s'amusait comme un petit fou. Ce fut avec un regard de psychopathe qu'il s'adressa au professeur Chen.

Si elle reste, je reste.

Il est inutile de préciser que le professeur Chen ne refusa pas.