Hello there ! Bon, de retour d'un bref séjour à l'étranger, décalage horaire + insomnie, ce qui fait que je me suis sérieusement penchée sur ce chapitre (sur lequel j'avais déjà passé de longues heures), un des plus difficiles que j'aie eu à écrire. J'ai, une fois de plus, laissé le vieux Spock aux commandes, y compris pour le laisser faire des choses qu'il n'a pas envie de faire mais qu'il fait quand même parce que le jeune Spock le lui a demandé... Des choses pas super intelligentes, mais bon, c'est comme ça. Soyez indulgent(e)s, please.

Le titre est inspiré d'un poème de Robert Frost, "The road not taken" ("La route non prise" ou "Le chemin délaissé"), que j'aime beaucoup, surtout les trois derniers vers : "Two roads diverged in a wood, and I - / I took the one less traveled by, / And that has made all the difference." ("Deux chemins dans un bois se séparaient, et moi / J'ai pris des deux le moins fréquenté / Et c'est cela qui a tout changé." - traduction trèèèèès approximative, qui ne rend pas justice à l'original). La référence à Star Wars est évidente pour ceux qui sont familiers avec la première trilogie.

Chapitre 22 – Le chemin délaissé

La première fois que Spock crée un lien mental avec le docteur McCoy – l'autre McCoy –, il le fait à son insu, pour réaliser une action totalement interdite par les lois de son peuple, une action avec laquelle il est en profond désaccord et qui s'apparente pour lui à une trahison.

Mais le jeune Spock l'a supplié de le faire. Comment aurait-il pu refuser ?

- Les pirates doivent regretter de nous avoir suivis, annonça McCoy en franchissant le seuil de la petite chambre où il avait, deux heures auparavant, laissé ensemble les deux Spock.

L'ambassadeur leva la tête vers le nouveau venu, qui lui parut épuisé. Il avait abandonné à contrecœur le premier officier, en proie à ses démons, pour aller aider le docteur Pantari à s'occuper des blessés, plus nombreux à chaque instant depuis que Jim avait décidé d'aventurer le vaisseau dans un champ d'astéroïdes afin de semer leurs poursuivants (« Ils ne pourront pas nous suivre, ce serait de la folie » avait décrété le capitaine avant de plonger tête baissée dans l'inconnu) et que l'Enterprise, ballottée de ci de là, était devenue totalement instable. Le médecin, levant les yeux au ciel, visiblement partagé entre admiration et exaspération, ajouta :

- Jim a fait n'importe quoi, comme d'habitude, et, comme d'habitude, ça a marché. Il dort ? demanda-t-il en baissant le ton et en désignant le malade.

Le vieux Vulcain acquiesça.

- Le vaisseau a été fortement secoué. Y a-t-il des dégâts matériels ou humains ?

Leonard se passa une main sur le visage et se laissa tomber sur une chaise.

- Pas mal de blessés légers, un moteur endommagé, mais rien de grave, répondit-il dans un bâillement irrépressible. Comment va-t-il ? Je suis désolé de vous avoir laissé en pleine crise tout à l'heure, mais…

Spock balaya l'excuse d'un revers de main.

- Docteur, votre devoir va d'abord au vaisseau. Il n'y avait rien que je ne puisse gérer. D'ailleurs, il s'est endormi très vite. Les sentiments qui l'ont submergé étaient tellement violents qu'ils ont drainé ses forces. Je pense que c'est la première fois qu'il se permettait d'éprouver de la tristesse. Ce n'est pas une mince étape, vous savez.

Un sentiment indéchiffrable bouleversa un instant les traits du médecin, qui continuait à fixer son patient.

- Vous savez, je vais admettre une chose que je n'aurais jamais imaginé pouvoir dire : je suis admiratif. Et un peu jaloux. Vous avez tout géré magistralement. Vous êtes sûr que vous n'avez pas été médecin, ou psychologue, dans une vie antérieure ?

L'ambassadeur leva vers McCoy un regard amusé, mais redevint presque immédiatement sérieux. A présent que le vaisseau était hors de danger, il lui fallait remettre sur le tapis (encore une illogique expression humaine) la question de la transfusion sanguine. Mais le médecin reprit la parole avant que Spock n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit.

- Je sais, je sais ce que vous allez dire. J'ai réfléchi, et je sais qu'il faut qu'on le fasse. Mais…

- Mais vous doutez encore. Qu'est-ce qui vous retient ? demanda le Vulcain, qui connaissait la réponse mais savait que le praticien avait besoin de la formuler.

- Le serment d'Hippocrate, répondit instantanément McCoy. « Je n'entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. » « Je ne ferai pas de mal. » Ce n'est pas une simple transfusion, c'est… un échange sanguin, et on ne peut pas dire que ça ait été pratiqué très souvent.

- Il est inutile d'effectuer une transfusion totale, expliqua Spock, qui avait gardé ce dernier argument pour la fin. Je pense que 50% de mes cellules immunitaires suffiraient à mon jeune double pour reconstruire ses boucliers.

Leonard releva brusquement la tête.

- Vous en êtes sûr ?

- Je le pense. Une telle opération serait plus aisément réalisable, ne le pensez-vous pas ?

Le praticien acquiesça, mais il continuait à se mordre les lèvres.

- Docteur, vous savez ce qui va se passer si nous ne le faisons pas.

- Oui, je sais, murmura McCoy.

- Alors, il n'y a pas à hésiter.

- Vous ne doutez jamais, Spock ? ricana avec amertume le médecin en chef.

- A chaque instant, répondit malgré lui l'ambassadeur.

Peut-être ce lien mental le fatiguait-il davantage que ce qu'il pensait. Il l'avait maintenu pendant 7,65 heures, et les sentiments de son double s'avéraient pour le moins difficiles à contenir. Leonard le dévisagea pendant quelques instants, visiblement interloqué, avant de tourner de nouveau la tête vers le jeune Spock.

- Dites… Vous le connaissez, ce fameux professeur Sakhu dont il nous a parlé ?

Spock attendait cette question depuis que ce nom était venu aux lèvres de son alter ego. Il s'était obligé, afin de ne pas troubler le lien mental, à ne pas penser à tout ce que le jeune Vulcain leur avait confié, mais il ne pouvait nier que cette histoire de demi-sœur dont lui-même n'avait jamais entendu parler le perturbait. Y compris le rôle joué par Sakhu, qui s'était depuis le début comporté avec lui sur la Nouvelle Vulcain de façon très étrange. Il savait cependant que le trouble du médecin en chef n'avait pas la même origine que le sien : Leonard avait évidemment été choqué des paroles prononcées par Sakhu. Pour l'ambassadeur, qui connaissait fort bien le personnage et les coutumes de son propre peuple, il n'y avait rien d'étonnant, mais pour un humain aussi émotif que l'était le docteur McCoy, il était évident qu'il s'agissait d'un comportement inadmissible.

- Je le connais, répondit-il. Il est devenu ministre par la suite, et dirige à présent notre petite communauté, avec quelques autres Vulcains qui partagent le savoir de nos traditions ancestrales.

- Et dire à un gamin de seize ans qui vient de perdre sa sœur qu'il en est enfin débarrassé, ça fait partie de vos traditions ancestrales ? explosa McCoy. Désolé, mais j'en ai appris plus sur Spock en trois jours qu'en un an et demie, et… et c'est perturbant.

- Je veux bien le croire, reconnut Spock non sans une certaine sympathie.

McCoy soupira.

- D'ailleurs, tant qu'on est dans les confidences, j'ai autre chose de perturbant à vous dire. Je ne vois pas trop à qui je peux en parler à part vous. Si vous n'aviez pas débarqué sur l'Enterprise, j'aurais fini par vous contacter de toute façon.

Le vieil homme, qui décidément allait de surprise en surprise, fit signe à son interlocuteur qu'il l'écoutait attentivement.

- C'est à propos de ce virus. Il y a eu un précédent, comme je vous l'ai dit. Un certain Sellom, sur Terre. Un médecin de l'hôpital de Moscou a effectué des recherches sur le virus, jusqu'à ce que deux huiles de Starfleet viennent lui ordonner d'arrêter et de n'en parler à personne. Je trouve ça louche, d'autant plus que l'un d'entre eux était l'amiral Marcus, qui n'était pas spécialement connu pour son pacifisme.

- Vous pensez à une arme bactériologique ? demanda Spock, qui avait suivi sans problème le raisonnement de Leonard et comprenait la portée de cette révélation.

Ce dernier haussa les épaules, tout en se mordant les lèvres.

- Je ne voudrais pas avoir l'air trop pessimiste envers l'humanité, mais… Avouez que si Vulcain n'avait pas été détruite, votre peuple aurait pu mettre un frein à l'expansionnisme de Marcus. En tout cas, vous auriez sérieusement contrecarré ses projets. Mais peut-être que je suis seulement paranoïaque.

Spock s'autorisa quelques instants de réflexion avant de répondre :

- Je ne le pense pas, docteur. Je vous remercie de prendre à cœur les intérêts de mon espèce, malgré le peu de cas que vous faites de leurs dirigeants. Si je peux me permettre de vous poser la question, qui était le deuxième représentant de Starfleet qui s'est emparé du dossier de Moscou ?

- Le général Mantegna.

Le Vulcain acquiesça et regarda attentivement son interlocuteur. Il connaissait par cœur le McCoy de son époque – après tout, ils s'étaient côtoyés pendant plus de cent ans – mais n'était pas certain d'interpréter correctement le regard fuyant et l'agitation visible de ce McCoy-ci. Il choisit cependant de suivre son intuition (ce mot, si peu approprié pour parler du Vulcain, aurait probablement fait hurler de rire le Leonard McCoy qu'il connaissait, mais il n'en trouvait pas d'autre pour décrire l'idée confuse qui le poussait à continuer la conversation) :

- Docteur, y a-t-il encore quelque chose qui vous trouble ?

Le médecin, mal à l'aise, se tortilla sur sa chaise comme s'il avait été assis sur une pelote d'épingle.

- Je vous en prie, faites-moi part de vos doutes. Peut-être puis-je vous aider.

- Dans votre univers… commença McCoy, avant de se mordre les lèvres. Est-ce que vous vous entendiez bien avec mon double ?

- Il me semble avoir déjà répondu à cette question lorsque nous nous sommes vus à San Francisco.

- Oui, oui, je sais, mais…

Leonard s'interrompit, ferma les yeux, prit une profonde inspiration et explosa, comme s'il se jetait à l'eau :

- Vous savez ce que je ne peux pas m'empêcher de me dire depuis hier ? Que depuis presque deux ans que je le connais, il n'y a pas une seule journée où je ne lui ai pas reproché d'être trop Vulcain, pas assez humain. Pas une de nos entrevues ne s'est déroulée sans sarcasmes de ma part au sujet de son insensibilité, de ses ondes cérébrales mathématiquement parfaites, dont pas une émotion ne dépasse, de son indifférence d'ordinateur

Spock hocha la tête.

- Vous semblez posséder le même panel de sarcasmes que votre alter ego, docteur. Je ne peux évidemment pas parler au nom de mon double, mais je vous assure que ce vocabulaire ne me dérange pas du tout. Leonard, continua-t-il en voyant le médecin hocher la tête d'un air de doute, ce n'est pas de votre faute s'il se retrouve dans cette situation. Ce n'est pas de votre faute si ses boucliers sont tombés. Ce n'est pas votre faute si, de fait, il se retrouve plus humain que jamais. Vous avez fait, admirablement, votre travail de médecin. Vous avez rempli votre rôle d'ami. Et, pour l'heure, vous êtes épuisé par la tension nerveuse de ces derniers jours, par le lien mental que vous avez maintenu trop longtemps pour un humain, et vous devriez aller dormir.

McCoy ricana.

- Et vous ? Ça fait des heures que vous êtes là.

- Les Vulcains sont parfaitement capables de se priver de sommeil pendant de longues durées.

- Ce n'était pas vraiment la question, Spock, et je crois que vous le savez. Je sais que vos tours de passe-passe vulcains vous pompent de l'énergie, malgré tout ce que vous avez dit tout à l'heure.

Le Vulcain hocha la tête de façon non compromettante. Il ne servait à rien de mentir à Leonard McCoy, il le savait bien, mais une demi-admission suffisait généralement à l'apaiser.

- Vous avez raison, mais je vous assure que je suis parfaitement capable de tenir encore ainsi pendant un certain temps.

Le médecin capitula plus vite que ne le faisait son double. Mais peut-être était-il simplement trop épuisé pour discuter.

- Je vais dormir pendant une heure ou deux dans mon bureau, juste à côté, d'accord ? S'il y a le moindre problème, appelez-moi.

- Et pour la transfusion ?

- Je vais préparer la salle d'opération, soupira McCoy. On pourra l'effectuer dès que le virus aura définitivement disparu du corps de Spock, à savoir d'ici une journée à peu près.

- Merci, docteur.

- Il paraît qu'il est illogique de remercier quelqu'un qui fait quelque chose de logique, ironisa Leonard avant de quitter la pièce.

Spock s'autorisa un demi-sourire, puis, de nouveau seul avec son jeune double, laissa ses pensées vagabonder un moment. Trois jours auparavant, il était certain n'avoir plus rien à accomplir dans cet univers et se demandait pourquoi un répit lui avait été ainsi accordé alors que son temps était venu. La maladie incurable qu'un médecin humain avait diagnostiqué quelques mois auparavant ne lui laissait aucun doute : il savait qu'il n'avait plus devant lui que quelques années. De retour sur la Nouvelle Vulcain, il avait été terrassé par une crise qui lui avait fait croire sa mort toute proche, mais il s'était rétabli rapidement, ce qui n'avait pas manqué de l'étonner.

Maintenant, il se posait des questions. Etait-il possible qu'il eût encore un rôle à jouer dans cet univers ? Outre la survie de son jeune double, qui dépendait de son propre sang, il devait investiguer rapidement sur la mort de Sellom et la venue des hauts dirigeants de Starfleet à l'hôpital de Moscou dont lui avait parlé le docteur McCoy. Ce n'était certes qu'un grain de sable dans la mécanique bien huilée de l'univers, mais Spock n'aimait pas les grincements, et celui-ci lui semblait particulièrement gênant. L'idée que les hommes possèdent un germe capable de décimer son peuple, et exclusivement son peuple, en quelques jours, n'avait rien de réjouissant. Certes, les Vulcains étaient les plus proches alliés des humains, mais qui savait de quoi l'avenir serait fait ?

Il y avait ensuite la mort soudaine de cette mystérieuse demi-sœur dont il ne savait rien et sur laquelle il aurait bien aimé apprendre deux ou trois choses. Il lui semblait étrange qu'une mine de la pré-réformation eût été laissée dans une oasis aussi belle. Il lui semblait étrange que la jeune fille, avant d'y emmener son frère, n'eût pas vérifié les lieux. Il lui semblait étrange que le professeur Sakhu fût au chevet d'un de ses élèves, hybride de surcroît. Encore une fois, sans parler d'intuition (une qualité humaine que Spock était conscient de ne pas posséder), il était certain que là encore, quelque chose grinçait, quelque part. Et puis, ne serait-ce que pour satisfaire sa propre curiosité, il souhaitait savoir pour quelle raison il n'avait jamais, dans son propre univers, entendu parler de cette Lucy.*

- Sa-mekh ?

Revenant instantanément à la réalité, le Vulcain baissa la tête vers son double, qui avait ouvert les yeux et essayait de focaliser son regard sur le visage de son aîné.

- Comment te sens-tu, pi'shal ? demanda-t-il avec affection.

- Je me suis… endormi ?

Spock acquiesça.

- Tu étais épuisé, physiquement et émotionnellement. Tu en avais besoin. Comment te sens-tu ?

Mais le jeune Vulcain ne répondit pas. Au lieu de cela, il referma les yeux et murmura :

- Vous ne pouvez éternellement rester auprès de moi et remplacer les boucliers que j'ai perdus. Je sais pourquoi vous êtes venu à bord du vaisseau. Mais je ne peux pas vous laisser accomplir ce sacrifice.

- Ce sacrifice ? répéta Spock en laissant percer une certaine sécheresse dans sa voix. Est-ce la fréquentation du docteur McCoy qui t'a appris à te montrer aussi mélodramatique ? Il ne s'agit certainement pas d'un sacrifice, même pas d'un don, mais d'un échange

- Ambassadeur, répondit son double avec la même froideur, vous jouez sur les mots, mais la réalité demeure la même. Vous allez prendre des risques pour moi, et je ne l'accepterai pas.

Spock s'attendait à ces protestations et décida de… quelle était l'expression humaine ? de prendre le taureau par les cornes. Et, à cette heure, le premier officier de l'Enterprise, bras croisés sur la poitrine, lèvres serrées, le regard dur, n'était pas sans présenter des similitudes avec un taureau buté, refusant de céder un pouce de terrain.

- Laisse-moi au moins t'expliquer en quoi cette décision me semble logique. Non, écoute-moi avant de protester, ordonna le vieux Vulcain sur le ton autoritaire qu'il avait autrefois employé avec des cadets rétifs. Il reste, répartis dans tout l'univers, huit mille deux cent trente-six Vulcains. Parmi eux, deux seulement sont métis, à ma connaissance : toi et moi. Le but de toute vie étant la conservation et la croissance, il n'est que logique de laisser aux plus jeunes la possibilité de survivre et de se reproduire. Je suis, de mon côté, plus proche de ma mort que de ma naissance, ce qui n'est pas ton cas. Cependant, tu auras besoin de ta moitié vulcaine pour survivre. Si je propose de t'aider à la retrouver en t'offrant une partie, et une partie seulement, de mes cellules, c'est parce que…

Sans surprise, le jeune Spock coupa court à ce discours parfaitement vulcain.

- Ce que vous venez de me dire est parfaitement logique, en effet, mais je ne suis pas certain que la survie d'une espèce hybride soit une bonne chose. Je ne suis pas certain de souhaiter que mon éventuelle progéniture passe par là où je suis passé. Je ne suis même pas certain de souhaiter perpétuer l'espèce vulcaine, dont les membres ne m'ont jamais compris ni accepté tel que je suis. Pardon, murmura-t-il tandis que ses joues se coloraient, comme s'il prenait soudain conscience de ce qu'il venait de dire, je… je ne voulais pas dire cela…

- Bien sûr que c'était ce que tu voulais dire, répondit l'ambassadeur, désolé que son jeune double eût, bien avant lui, perdu ses illusions, et les eût remplacées par tant d'amertume. Et je te comprends parfaitement.

- Je sais.

- Je te comprends, mais je ne suis pas totalement d'accord. Je viens de t'exposer des arguments totalement vulcains, des arguments que mon côté vulcain me poussait à mettre en avant, mais peut-être voudrais-tu entendre s'exprimer l'autre moitié ?

A ces mots, le jeune Vulcain frissonna violemment de tous ses membres, mais il ne protesta pas.

- Il est vrai, reprit Spock avec toute la douceur et la gentillesse qu'il était capable d'insuffler à sa voix, que je souhaite offrir le maximum de chances à mon espèce, mais la vérité est que peu m'importe que tu te reproduises ou non. Je n'attends rien de toi, si ce n'est que tu vives la vie que tu auras librement choisie. Seule ta survie m'importe, Spock-kan. Et je suis certain que si Sarek avait eu la possibilité de t'aider, au prix de ce que tu appelles un sacrifice, il l'aurait fait immédiatement, sans hésiter un seul instant. Certes, il se serait bardé de toutes les raisons vulcaines possibles – les mêmes, probablement, que celles que je viens de t'exposer – mais il serait venu, et ne t'aurait pas laissé le choix.

Les yeux de Spock, rivés aux siens, reflétaient tant de sentiments contradictoires et douloureux que le vieux Vulcain se surprit à caresser doucement le front moite de son double, essayant de lui transmettre, par l'intermédiaire du lien mental qu'il avait instauré, toute la chaleur et l'affection qu'il éprouvait à ce moment. Il savait cependant qu'il devait parler, se livrer à nu, bien qu'il lui en coûtât, et montrer à son alter ego que laisser s'exprimer la moitié humaine qui était en eux n'était pas une erreur, bien au contraire.

- Tu m'as fait l'honneur, durant ces derniers mois, de me confier certains de tes problèmes, de tes hésitations, de tes doutes. Pour des raisons évidentes, j'étais probablement le seul à pouvoir te comprendre entièrement, mais je me suis surpris à croire que, peut-être, tu ne m'avais pas choisi uniquement pour cette raison. Peu importe. Même si tu ne m'avais jamais rien demandé, même si tu n'avais jamais cherché à tisser avec moi le moindre lien, même si tu n'avais jamais exprimé envers moi le moindre respect, je serais venu malgré tout. S'il était nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour que tu vives, ce qui n'est pas le cas, je le ferais. Tout comme Sarek le ferait, bien que tu en doutes. Parce qu'il est des liens qui dépassent la raison et la logique, qui dépassent les dissensions et les incompréhensions. Parce qu'il fait partie de l'ordre des choses que les parents se sacrifient pour leurs enfants. Sans hésitation, sans se poser la moindre question. Par amour pour eux.

Dans le lit, le malade tressaillit de nouveau.

- Sa-mekh, dit-il d'une voix rauque, où les sanglots menaçaient, cherchez-vous à détruire le peu de contrôle qu'il me reste ? Pourquoi me dites-vous cela ?

- Parce que ma moitié humaine me pousse à te le dire, et qu'elle n'est pas si mauvaise ni dangereuse que tu le prétends. Lorsque tu reconstruiras tes boucliers mentaux, peut-être te souviendras-tu de cette conversation. Tu attribues la violence de tes sentiments à ta moitié humaine, et ta capacité à la réprimer à ta moitié vulcaine. Mais tu te trompes sur ce point, pi'shal. Tes sentiments ne sont ni totalement humains, ni totalement vulcains. Ils t'appartiennent à toi, Spock, en tant que personne, à toi tout entier, et non seulement à une partie de ta personnalité. Que tu le veuilles ou non, ils te constituent. Que tu le veuilles ou non, les Vulcains éprouvent des sentiments tout autant que les autres espèces humanoïdes. Ta moitié vulcaine cherche à les réprimer, c'est exact, alors que ta moitié humaine te pousse à les laisser s'exprimer. Mais ce n'est pas elle qui crée en toi la haine et la rage que tu éprouves parfois, ni la peur ni la honte qui sont les tiennes face à ces sentiments que tu as du mal à comprendre. En lui refusant l'expression qu'elle réclame, tu refuses d'autres sentiments…

- Que vous avez acceptés, vous ? demanda le jeune homme avec un accent indescriptible.

- Oui, sa-kan, murmura Spock sans cesser de caresser doucement les cheveux trempés de sueur, comme pour calmer un enfant malade. Je les ai acceptés. Ce n'est pas la voie vulcaine, je le sais, mais la voie vulcaine ne me convenait pas. Peut-être te correspondra-t-elle, car nos vies suivent des chemins différents. La mienne a fini par emprunter un sentier de traverse, peu fréquenté peut-être, mais le seul qui pouvait me convenir. Un sentier qui me permet de t'affirmer avec une absolue certitude que tous les humanoïdes, tous les humains, tous les Vulcains, toi y compris, sont capables de haine et de rage, mais également de bienveillance, d'affection, d'amour, s'il faut qu'entre nous ce mot soit prononcé. Et Sarek t'aime également, Spock, à sa manière totalement vulcaine qu'il t'est difficile de comprendre totalement, malgré tous tes efforts, de même que notre façon d'aimer demeurera toujours en partie incompréhensible à un humain.

Pendant un instant, en voyant son double se mettre à trembler, le vieux Vulcain craignit d'avoir été trop loin, emporté par ce côté humain dont il venait de vanter les mérites (encore une fois, Leonard McCoy, s'il avait été en vie, aurait hurlé de rire à cette idée), trop loin pour l'esprit déjà mis à rude épreuve de Spock, et ce malgré la protection mentale qu'il lui offrait. Cependant, après quelques instants d'incertitude, le corps de son jeune alter ego se détendit et il ferma les yeux dans un murmure :

- Itaren nash-veh k'dular, sa-mekh.**

Une émotion inattendue et totalement inconnue étreignit le cœur de Spock, qui se rendit compte que pas un instant il n'avait cessé de caresser avec douceur le front du plus jeune, comme si…

Ce n'est pas ton fils, s'admonesta-t-il. Ce garçon a déjà un père, et il ne s'agit pas de toi.

Il n'avait jamais voulu d'enfant, et n'avait jamais regretté de ne pas en avoir, alors d'où lui venait cette étrange sensation, à la fois amère et douce, face à ce jeune Vulcain qui, par tant d'aspects, ne lui ressemblait pas ? Et y avait-il tant de mal à faire semblant, du moins pour quelques minutes ? Depuis qu'il était dans cette chambre de malade, au chevet de son double, le sens de son existence lui apparaissait de nouveau clairement.

- Sa-mekh ? murmura Spock, presque timidement.

- Je t'écoute, répondit l'ambassadeur en réprimant un tressaillement qui eût indiqué à quel point il était perdu dans ses pensées.

- Ces derniers jours, j'ai… j'ai évoqué…

Il fit une pause et avala douloureusement sa salive.

- … des souvenirs. J'ai parlé de… d'elle…

- Pourquoi as-tu peur de prononcer son nom ? l'interrompit gentiment le vieux Vulcain. Comme te l'a dit le docteur McCoy, sa mort n'était pas de ton fait. Vous avez eu la malchance de vous trouver au mauvais endroit au mauvais moment, rien de plus. Je suis certain qu'elle souhaiterait que tu prononces son nom.

- Lucy, murmura le plus jeune en avalant de nouveau avec difficultés. J'ai parlé de Lucy à Leonard.

Spock hocha la tête, sans savoir ce qui allait suivre, mais pressentant quelque chose qu'il n'approuverait pas.

- J'aurais préféré que ces souvenirs demeurent… confidentiels. Je sais, s'empressa-t-il d'ajouter, que le docteur McCoy ne les répétera à personne, mais...

- Mais tu ne souhaites pas qu'il insiste pour que tu lui en parles à nouveau, compléta sans difficulté l'ambassadeur. Ce qu'il ne manquera pas de faire, étant donné sa formation de psychologue. Et j'ai bien peur d'être totalement d'accord avec lui. En parler ne peut que t'être bénéfique.

- Sa-mekh, je ne… je ne suis pas prêt. Même avec des cellules vulcaines et des boucliers mentaux reconstruits, je ne suis pas prêt. Et après tout ce que vous venez de me donner, j'ai honte de vous demander encore quelque chose…

La panique était nettement perceptible dans la voix de son jeune double, aussi Spock plaqua-t-il plus fermement sa main sur son front, essayant de l'apaiser à travers leur contact télépathique. Il avait parfaitement compris ce qu'il souhaitait, mais n'était absolument pas d'accord.

- Spock… commença-t-il en se préparant à une nouvelle discussion argumentée.

- Eit'jae nash-veh k'dular***, murmura le malade.

L'ambassadeur se figea en entendant ces mots. Son jeune double faisait une erreur, c'était évident, en cherchant à enfouir de nouveau ses souvenirs, à les enterrer, à les fuir – mais lui-même, à son âge, aurait fait de même. Il s'en voulait de n'être pas parvenu à le convaincre, mais il ne pouvait lui reprocher une erreur qu'il aurait sans hésitation commise à sa place. Et il comprit alors que l'épreuve était pour lui et non plus le premier officier de l'Enterprise. Ne venait-il pas de dire que Spock devait se forger sa propre voie ? N'avait-il pas déjà regretté d'avoir influencé sa destinée en lui forçant la main afin qu'il réintègre Starfleet ?

Il n'avait pas à intervenir. Ce n'était pas son rôle. Les parents n'ont pas à décider du chemin que choisissent d'emprunter leurs enfants.

- Je le ferai, répondit-il.

- Pourriez-vous le faire… maintenant ?

- Et ôter ma main de ton front ?

Spock détourna le regard, honteux, et l'ambassadeur comprit alors à quel point cette pensée précise l'avait tourmenté durant ces derniers jours. Il avait tourné et retourné le problème dans sa tête, certain que tôt ou tard, McCoy le forcerait à faire face à des souvenirs qu'il venait tout juste de redécouvrir après des années de refoulement. Si le jeune Vulcain n'était pas, pour l'instant du moins, capable de parler de son passé, qui était-il pour en juger ?

De plus, s'il ne le faisait pas, il était presque certain que son jeune double essayerait de le faire, alors qu'il n'avait visiblement aucune pratique de ce type très particulier de fusion mentale. Il risquait d'infliger des dommages irréparables au médecin - ce qui était inenvisageable.

Spock retira sa main. Le visage du malade se crispa immédiatement sous l'effet de la douleur et il prit une brusque inspiration, qui dégénéra presque immédiatement en quinte de toux.

- Je reviens tout de suite, affirma le vieux Vulcain en se levant.

Il fit quelques pas, ouvrit la porte du bureau de McCoy et aperçut le médecin, répandu plus qu'allongé sur le petit lit de camp, ronflant doucement, profondément endormi. Spock soupira. Ce qu'il s'apprêtait à faire s'apparentait à une certaine forme de traîtrise envers Leonard, et il lui demanda mentalement pardon avant de poser les doigts sur les points télépathiques de son visage. Ce simple geste, qui lui rappelait tant d'événements passés, fit naître en lui une vague d'émotions qui manquèrent le submerger. Il ne lui fallut cependant pas longtemps pour trouver, dans l'esprit du médecin en chef, les quelques souvenirs qui concernaient la mystérieuse Lucy.

Spock prit une profonde inspiration, ferma les yeux et se jeta à l'eau.

- Oubliez, murmura-t-il.****

* Je ne vous cache pas que, dans ces pistes inexplorées (les différences entre les deux univers avec le parallèle Lucy/Sybok, l'éventuelle menace bactériologique aux mains des affidés de l'amiral Marcus, l'attitude suspecte de Sakhu envers Spock, toutes les questions irrésolues par rapport à la mort de Lucy), je me laisse la possibilité d'écrire une autre histoire qui raconterait les investigations effectuées par le vieux Spock sur la Nouvelle Vulcain et ailleurs sur tous ces sujets... Est-ce que ça intéresserait éventuellement quelqu'un ?

** Je vous remercie.

*** Je vous en supplie.

**** Aloooooors, au risque d'être lourde, l'idée que les Vulcains peuvent, à loisir, bidouiller dans les souvenirs des gens est complètement canon, puisque, à la fin de "Requiem for Methuselah" (saison 3, épisode 19), Spock fait exactement ce que je lui fais faire avec McCoy dans cette scène : il fait "oublier" à Kirk les souvenirs douloureux liés à l'amour qu'il avait pour une fille qui était en fait une androïde (soit dit en passant, il ne la connaissait pas, ou à peine, et cette scène aurait plus eu sa place dans l'épisode avec Edith Keeler dont il était vraiment amoureux, mais bon, je ne possède pas la franchise Star Trek, au cas où vous ne vous en seriez pas rendu compte). Il y a pas mal de débats pour savoir s'il lui fait carrément oublier la fille, ou bien juste la douleur liée à sa perte. Personnellement, je penche pour la deuxième solution. Ici, en revanche, Spock fait oublier à McCoy tous les souvenirs concernant Lucy. Je pense que ce n'est pas du tout dans le caractère du personnage de le faire, et qu'il n'accepte que parce qu'il se rend compte qu'il ne peut pas décider à la place de son double (et aussi parce que, si c'est lui qui le fait, il sait au moins que ça a été "bien" fait). Voilà.