Chapitre 32
M Bingley et M Darcy étaient partis quelques jours plus tôt afin de s'assurer que Morney était bien état de les recevoir. Aussi, Jane et Elizabeth faisaient elles le trajet seules depuis Londres jusqu'au Derbyshire. Ravie par l'arrivée du printemps, Elizabeth passa la plupart de son temps, le nez collé contre la vitre a admirer les paysages fleuris et à humer les senteurs florales. Elle se sentait revivre. Certes Londres offrait de nombreux divertissements et elle ne regrettait pas d'avoir fait la connaissance de Mrs Lavander et surtout de Mrs Barcks mais le grand air l'attirait irrésistiblement. Jane était heureuse. Malgré son caractère doux et facile, la cohabitation durant trois mois avec les Hurst et Miss Bingley fut difficile, et elle n'était pas mécontente d'avoir sa propre maison. Le trajet fut agréable pour les deux jeunes femmes qui étaient ravies de pouvoir passer quelques heures en tête à tête. Elles n'avaient guère eut le temps de parler ces derniers temps, prises par leurs occupations mondaines, Jane par l'aménagement à distance de Morney, et Elizabeth par l'organisation de son futur mariage. Alors qu'elles étaient en pleine discussion, Elizabeth racontant à sa soeur la vie pittoresque de Mrs Barcks, leur fiacre fut dépassé par deux cavaliers lancés au galop. Surprise, Elizabeth passa la tête par la fenêtre. Elle avait déjà entendu parler d'équipages détroussés par des bandits, mais elle garda ses réflexions pour elle, ne souhaitant pas effrayer sa soeur.
" Lizzie ! Vous allez vous cogner la tête contre une branche d'arbre!"
Jane la gronda gentiment et voulut reprendre la conversation, lorsqu'un hennissement proche se fit entendre.
" Bien le bonjour Mesdames !"
Un homme se penchait par la fenêtre pour les saluer. Interdite, les deux jeunes femmes se regardèrent et hochèrent la tête en guise de salut.
" Peux-t'on savoir ce qui amène deux jolies femmes dans ce coin perdu du Derbyshire ?"
Le ton de l'homme ne plaisait guère aux deux soeurs. Jane ouvrit la bouche mais Elizabeth fut plus rapide.
" Nous sommes en route pour rejoindre nos époux Monsieur. Puis-je vous demander votre nom ?"
" Bill Arrow pour vous servir Mesdames. Les routes ne sont pas très sûres par ici, vos maris ne vous ont pas fourni d'escorte ?"
" J'ignorais que le Derbyshire était le repaire de tous les bandits du pays M Arrow."
Elizabeth examina rapidement la situation. Leur cocher ne ferait pas le poids si jamais l'homme décidait de les attaquer et de les détrousser. Son comparse venait de s'approcher de l'autre fenêtre et les observait avec grand intérêt. La jeune femme réfléchissait à toute vitesse.
" Nous allons jusqu'à Morney. Accepteriez-vous de nous servir d'escorte ? Je suis persuadée que nos époux vous remunèreront à prix d'or si vous arrivons saines et sauves jusqu'à destination."
Arrow jeta un coup d'oeil à l'intérieur du fiacre et regarda son compère qui acquiesça.
" Nous serions ravis de vous tenir compagnie jusqu'à Morney Mesdames. J'espère que vos époux sont des hommes généreux."
Il donna un coup de talon et sa monture partit au galop. Elizabeth se pencha discrètement par la fenêtre. Les deux hommes encadraient l'équipement, l'un à l'avant l'autre à l'arrière. Elle se félicita de la simplicité de leur habillement qui avait sans doute fait croire aux deux hommes que leur condition sociale était modeste, deux bourgeoises en promenade. Ils ne se doutaient pas que l'époux de sa soeur et son fiancé étaient à eux seuls les deux plus grosses fortunes du Derbyshire. Jane était pâle, elle ne disait pas un mot.
" Jane, vous vous sentez bien ?"
La jeune femme secoua la tête en signe de dénégation. Elizabeth quitta son siège pour venir s'installer à côté d'elle et la prit dans ses bras.
" Ne vous inquiétez pas, ils ne vous feront pas de mal, c'est l'argent qui les intéresse."
Jane sanglotait à présent, cachant sa tête contre l'épaule de sa soeur.
" Vous êtes si forte Lizzie, j'ai bien cru que j' allais m'évanouir."
Elizabeth la tranquillisa du mieux qu'elle pouvait même si dans son for intérieur, elle n'en menait pas large. Elle respira profondément pour calmer les battements désordonnés de son coeur, priant pour que la distance qui les séparaient de Morney ne soit pas trop longue.
Fort heureusement les prières d'Elizabeth furent entendues. Moins d'une heure s'était écoulée depuis l'apparition des deux hommes, que le fiacre s'approchait de Morney Town. Bill Arrow fit stopper l'équipage.
" Nous voici arrivés Mesdames. Dans quelle auberge sont descendus vos époux ?"
Elizabeth tenta de garder son calme. Elle ne pouvait pas dire à ces hommes qu'elles étaient attendues au manoir de Morney sans éveiller leurs soupçons.
" En réalité, nous sommes invités à Morney House Monsieur. Le nouveau propriétaire est un ami de la famille. Nos époux nous attendent là bas."
Bill Arrow se pencha davantage par la fenêtre et regarda Elizabeth droit dans les yeux. Jane étouffa un gémissement mais la jeune femme ne cilla pas.
" Reculez-vous, vous faîtes peur à ma soeur."
Le bandit appela son comparse et une discussion houleuse s'engagea entre eux. Elizabeth ne pouvait en saisir que quelques brides, l'autre homme était d'avis de prendre tout ce qu'elles possédaient et de les abandonner sur le chemin. Arrow était partagé.
" Elles n'ont quasiment rien sur elles. Ce ne sont que des petites bourgeoises, regarde leurs vêtements, elles n'ont aucun bijou de valeur. Moi je suis d'avis de poursuivre jusqu'à Morney House et de réclamer de l'argent aux maris."
Arrow eut gain de cause et le fiacre repartit en direction du manoir. Il roula encore un bon quart d'heure au pas avant d'arriver à proximité de Morney House. Les deux hommes firent stopper le fiacre devant le portail desservant l'allée. La maison apparaissait entre le feuillage des arbres à à peine une centaine de mètres. Arrow descendit de son cheval et ouvrit la porte du fiacre avec rudesse.
" Vous ! Avancez vous jusqu'à la maison. Dites à votre époux que nous voulons deux cent livres pour vous avoir escorté jusque ici."
Jane le regardait sans comprendre, serrant convulsivement le bras de sa soeur.
" Allez-y Jane, la maison n'est plus très loin."
Elizabeth lui fit un sourire d'encouragement.
" Je ne peux pas vous laisser seule ici Lizzie !"
" Ne vous inquiétez pas Jane, M Arrow et son ami ne me feront aucun mal, n'est ce pas Messieurs ?"
Elizabeth avait haussé la voix. Les deux hommes hochèrent gravement la tête.
" Si vous rapportez l'argent, il ne lui sera fait aucun mal."
Tremblante, Jane descendit du fiacre en jetant de nombreux coup d'oeils à sa soeur. Elizabeth lui sourit du mieux qu'elle put et lui fit un petit signe de la main. Jane fit quelques pas pour s'éloigner du véhicule et se mit à courir. Les deux hommes se mirent à rire à gorge déployée. Elizabeth savait que sa soeur ne se sauvait pas à toutes jambes mais se dépêchait afin qu'elle ne reste pas seule trop longtemps en compagnie des deux hommes. Sans même demander la permission, Arrow s'installa lourdement sur la banquette face à Elizabeth. Assise le dos bien droit, la jeune femme essayait de ne pas laisser transparaître sa peur et la répulsion que lui inspirait l'homme en face d'elle.
" C'est bien dommage que vous soyez mariée, vous êtes un joli brin de fille, et votre soeur n'est pas mal non plus."
De là où elle était, Elizabeth pouvait sentir l'odeur déplaisante de l'homme, mélange de sueur et d'alcool. Elle se déplaça discrètement vers un coin de la banquette, le plus près possible de la fenêtre. Arrow regardait avec impatience vers Morney House, tandis que son compère faisait des rondes autour du fiacre.
Jane courrait aussi vite qu'elle le pouvait. Savoir sa soeur cadette seule avec ces deux bandits lui donnait des ailes. Sans jeter un coup d'oeil à la maison, elle se précipita dans le hall en criant de toute ses forces.
" Charles ! Charles ! Où êtes-vous ?"
M Bingley apparut presque aussitôt, M Darcy sur ses talons. Voyant sa femme rouge et essoufflée, son époux s'effraya.
" Que vous arrive-t'il Jane ? Où est votre soeur ?"
Jane leur raconta l'histoire d'une traite.
" Ils réclament deux cent livres pour libérer Elizabeth !"
M Bingley prit le bras de Jane qui manquait de s'évanouir. M Darcy était devenu pâle. Ses poings serrés ne laissaient plus passer de sang. Il s'avança vers Jane.
" Ils ont Elizabeth et ils la gardent avec eux tant qu'ils n'ont pas l'argent ?"
Jane hocha la tête. Secouée de sanglots, elle ne pouvait plus parler.
Charles la confia aux soins de sa femme de chambre qui l'entraina vers le petit salon adjacent.
" De combien d'hommes disposez-vous Bingley ?"
M Bingley regarda son ami sans comprendre.
" Mais enfin Darcy, il faut payer. Sans nul doute, Elizabeth vous sera rendue saine et sauve."
M Darcy eut un rictus.
" Les bandits n'ont aucune morale et aucun honneur, rien ne garantit la sureté d'Elizabeth en ce moment même. Alors combien d'hommes ?"
En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, M Darcy avait rassemblé tous les hommes valides disponibles. D'après ce que leur avait dit Jane, les deux hommes n'avaient pas l'air armés. Cependant il était facile de dissimuler un couteau et M Darcy ne voulait prendre aucun risque. Face à la petite dizaine d'hommes rassemblés devant lui, il exposa rapidement la situation.
" Bingley vous allez vous avancer dans l'allée avec deux hommes et la somme demandée, le reste de la troupe et moi-même allons couper dans le parc pour les bloquer s'ils tentent de fuir."
Les hommes hochèrent gravement la tête, conscients de la situation. M Darcy leur avait demandé de se munir d'armes afin de se protéger en cas d'attaque des deux hommes. Tous firent comme le maître de Pemberley l'avait exigé et c'est avec soulagement qu'Elizabeth vit apparaître son beau-frère.
" Halte ! Qui êtes-vous ?"
" Bonjour M Arrow, je suis Charles Bingley. Ma femme vient de m'avertir que vous nous devons reconnaissance pour l'avoir escortée ainsi que sa soeur."
L'homme semblait rassuré par l'air affable et tranquille de M Bingley. Il descendit du fiacre pour s'avancer à sa rencontre.
" En effet Monsieur, il n'est guère prudent de laisser deux jolies femmes voyager seules par les temps qui court. Vous avez de la chance que nous soyons tombé sur elles !"
Il s'esclaffa, aussitôt imité par son compagnon.
" Voici la bourse qui contient vos deux cent livres. Laissez descendre ma belle soeur, je vous prie."
" Faites voir la bourse d'abord."
M Bingley s'exécuta et Arrow examina avec attention le contenu. Satisfait, il consulta du regard son compère.
" Vous avez payé le dû pour votre épouse. Mais pour votre belle soeur, ce sera deux cent livres de mieux."
M Bingley s'offusqua et voulut s'avancer pour récupérer Elizabeth mais Arrow le repoussa sans mal.
" J'ai dit deux cent livres supplémentaires sinon on garde la jolie brune avec nous."
Son regard gourmand en disait long sur ses pensées. Bingley était horrifié. M Darcy tapit dans les buissons environnants n'avait pas perdu une miette de l'échange. Il fallait agir. Il fit signe à Bingley de s'en retourner vers la maison, puis il regarda les hommes qui l'accompagnaient. Ils semblaient décidés. Lorsque les huit hommes jaillirent des taillis, Arrow et son compère furent surpris. Mais en habitués, les deux hommes sortirent aussitôt de leur veste de grandes dagues. Arrow sauta sur son cheval, prêt à prendre la fuite si cela s'avérait nécessaire. Mais les hommes de Darcy les encerclaient, toute retraite était impossible. Impuissante, Elizabeth assistait à la scène depuis le fiacre. Le cocher qui n'avait pas bougé et obéi aux ordres des deux bandits sans broncher, décida de prendre la fuite. Personne ne lui accorda d'attention. Au bout de quelques minutes de lutte, le compère d'Arrow fut renversé et jeté à bas de sa monture. Trois hommes le maîtrisèrent facilement. Voyant cela, Arrow décida que la fuite était son seul salut mais il était encerlé par sept hommes. Avisant le départ du cocher, il donna un coup de dague sur la croupe de l'un des chevaux attelé au fiacre. Sous le coup de la douleur, l'attelage partit au grand galop, entrainant Elizabeth restée à l'intérieur. Voyant cela, M Darcy relâcha sa vigilance et Arriw en profita pour s'enfuir. Les chevaux galopaient à toute vitesse sur cette étroite route de terre. Elizabeth était secouée dans tous les sens, elle ne parvenait pas à rester sur la banquette. Le paysage défilait par la fenêtre, la jeune femme n'avait même pas la possibilité de sauter. Soudain elle entendit un fort craquement. Le harnais du cheval blessé venait de se rompre. Libéré l'animal se dégagea complètement de son joug, desiquilibrant la voiture. Un second craquement indiqua que l'autre harnais venait de subir le même sort. Lancé à toute vitesse, sans conducteur ni chevaux, le fiacre se renversa.
Ce furent les cris qui sortirent Elizabeth de son sommeil. Elle avait du mal à soulever ses paupières. Elle était allongée sur quelque chose de dur et elle se sentait meurtrie dans tout son corps. Un liquide poisseux coulait sur ses lèvres, qu'elle identifia au bout de quelques instants comme étant du sang. Elle ouvrit franchement les yeux et observa son environnement. Des bouts de verre jonchaient le sol et lui entaillaient la peau., elle était couché sur la fenêtre brisée. Elle voulut se relever, agrandissant ses entailles. Le véhicule instable tanguait dangereusement. Elizabeth s'assit donc sagement au fond du fiacre. Machinalement, elle porta la main à sa tête. Elle étouffa un cri de douleur. Elle regarda sa main couverte de sang et sentit un vague malaise l'envahir. Les cris se rapprochaient. La jeune femme se focalisa dessus pour ne pas s'évanouir à nouveau.
M Darcy cravachait sa monture sans aucune pitié. Le cheval galopait à vive allure, dégageant un épais nuage de poussière dans son sillage. M Darcy espérait rattraper l'attelage et le maîtriser mais au détour d'un virage il aperçut le fiacre couché sur le flanc, dont l'une des roues tournait encore dans le vide. Il sauta à bas de sa monture et courut en criant le nom d'Elizabeth. C'est tout juste s'il n'arracha pas la porte du fiacre. La jeune femme était recroquevillée dans un coin, effrayée par cette irruption soudaine.
" Etes vous blessée Elizabeth ?"
Elle était couverte de sang mais était consciente, ce qui rassura instantanément M Darcy. Il lui tendit les mains pour qu'elle puisse s'y accrocher et la hissa hors du fiacre. A peine furent-ils descendu du véhicule que ce dernier bascula et fit plusieurs tonneaux avant de s'écraser lourdement quelques mètres plus bas. M Darcy tenait toujours fermement Elizabeth contre lui et observa ses blessures. Une large entaille imprégnait sa tête de sang, des bleus commençaient à apparaître sur ses avant-bras, elle semblait choquée mais pas gravement blessée. C'était l'abondance de sang qui inquiétait le plus M Darcy.
" Je vais vous ramener à Morney Elizabeth."
Il s'avança doucement jusqu'au cheval ruisselant de sueur qui broutait à quelques pas de là. Il installa avec précaution la jeune femme sur l'encolure. Elle vacilla. M Darcy eut juste le temps de monter sur l'animal avant qu'elle ne tombe. Elizabeth s'appuya sans retenue contre son torse. M Darcy la serrait fort contre lui. Rassenérée par ce contact, la jeune femme laissa dériver ses pensées.
" C'est la deuxième fois que vous me sauvez Fitzwilliam."
M Darcy garda le silence. Il se sentait coupable de ne pas avoir pris toutes les précautions nécessaires pour assurer la sécurité d'Elizabeth.
" Je vous dois des excuses Elizabeth."
" Cela ne sera pas nécessaire, nous dirons juste que nous sommes à égalité."
M Darcy arrêta la monture et regarda Elizabeth.
" Que voulez-vous dire par là ?"
La jeune fille rougit.
" Je considère que la mésaventure qui m'est arrivé dans les bois de Pemberley est de ma faute. Si je ne vous avais pas provoqué dans la serre, jamais je ne me serais perdue ni blessée."
M Darcy était interloqué.
" Je ne vous ai jamais parlé de ce qui s'est passé dans la serre. Comment pouvez-vous vous en souvenir ?"
Elizabeth eut un sourire triomphant.
" Je crois que cet accident n'aura pas été vain, je me souviens de tout !"
