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Chapitre 29 : Négociations I

« Qui veut reconnaître et détruire un être vivant commence par en chasser l'âme :
alors il en a entre les mains toutes les parties. »
Johann Wolfgang von Goethe, Faust

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POV Bonney :

Je m'étire dans le silence de la bibliothèque et me balance sur ma chaise, juste assez pour apercevoir l'extérieur, où la pluie tombe en cascade sur le bitume qui borde le bâtiment.

Et moi qui pensais m'aérer après avoir passé toute la matinée enfermée au milieu des bouquins… C'est râpé. Au pire, j'ai toujours une autre carte à jouer, puisque Law est supposé venir me récupérer pour qu'on passe l'après-midi ensemble – je peux encore le dessiner et avancer sur le projet, d'autant qu'on vient de passer le premier décembre et que l'année avance à grands pas, mais je ne sais pas s'il sera d'humeur à se déshabiller.

Je me demande où en sont ses propres projets, d'ailleurs, d'autant que Monsieur va avoir un stage à faire ; je le verrai beaucoup moins, et le plus agaçant c'est de constater que ça me déprime rien que d'y penser.

Parce que, bon, soyons clairs, je me suis carrément habituée à lui, maintenant ; d'autant que, depuis l'incident « Sabo », Law a mis de l'eau dans son vin et me fout encore plus la paix qu'avant, c'est presque moi qui le réclame. La semaine, c'est discrétion absolue, on se voit tellement rarement que j'en viens même parfois à oublier qu'on bosse dans la même école ; je dis pas que je renie tous les clichés, si je le croise au détour d'un couloir et qu'il n'y a personne, je l'agrippe par le manteau pour lui en rouler une, mais ça relève de l'exceptionnel.

Et vu comment ça le fait rire, je ne pense pas qu'il soit très chaud pour arrêter ces gamineries.

Hormis tout ça, je passe surtout du temps avec lui le week-end, au moins une journée sur deux. Les soirées de la semaine, je les passe généralement seule, ou bien quelques heures avec lui pour l'immortaliser sur une toile, mais à ce moment-là je suis tellement plongée dans mon travail que je ne pense pas à jouer l'ado amoureuse avec lui.

Amoureuse.

Ça me fait chier, hein, autant ne pas m'en cacher, mais j'essaye de laisser l'idée faire son chemin petit à petit dans un coin de ma tête, avant que tout mon système nerveux ne soit contaminé par tout ça.

Les pieds de la chaise retombent sur la moquette, et mes yeux s'arrêtent sur ma dissertation en cours, alors que mon cerveau se balade librement dans les hautes herbes de ma connerie.

Enfin, non, maintenant que j'y suis, autant être honnête avec moi-même : la contagion s'est établie à tout le reste.

Parce qu'une donnée ultra-dérangeante est venue s'ajouter à la relation que j'ai avec Law.

Une envie que je pensais définitivement refoulée.

Je dis pas, hein, ma position préférée, c'est calée contre lui, un bouquin à la main, et sentir sa respiration monter et descendre dans mon dos, à un rythme qui me parait plutôt apaisant. Dans ces moments-là, on est plutôt… proches, physiquement, et je mentirais si je disais que je n'aimais pas ça.

Mais maintenant, j'ai… souvent… envie de plus, et ça, je ne sais pas d'où ça me vient. La proximité qu'on a pour l'instant me convient très bien, alors je ne comprends pas pourquoi est-ce que ma tête va se faire des films toute seule, d'autant que je ne le fréquente pas depuis… assez longtemps pour avoir l'imagination débordante à ce point.

C'est un fait que je ne peux pas ignorer. Mais que je ne peux qu'espérer que Law ignore, parce que je ne veux pas avoir à aborder ce sujet avec lui.

Sous les cordes qui tombent du ciel, j'aperçois une berline noire faire son entrée sur le parking et se glisser entre deux autres voitures – les vitres teintées et l'immatriculation m'indiquent qu'il s'agit de Law, et qu'il ne doit pas être loin de quatorze heures, puisque Monsieur Bataille Navale met un soin particulier à ne plus être en retard avec moi depuis notre premier rendez-vous.

Au moins quelque chose que j'aurai réussi à lui inculquer…

Je range mes affaires et, livres sous le bras, je débarrasse le plancher pour retourner vers les étagères où ranger les volumes, non sans jeter un regard à l'entrée dont la porte vient de s'ouvrir dans un grincement digne d'une œuvre de Stoker. La bibliothécaire a un sourire crétin et il ne m'en faut pas plus pour savoir à qui elle réserve cette expression – elle a un gros faible pour Law. Tellement étonnant.

Jetant mon sac sur mon épaule, je sors des rayons et traverse la bibliothèque silencieuse, mon regard croisant celui de Law qui ne bronche pas, toujours aussi indéchiffrable ; je sais qu'il est capable d'afficher d'autres genres d'expressions, mais on va dire que j'ai fini par m'accoutumer à ce visage lisse et énigmatique, dénué de sentiments au premier abord.

Je salue la tenancière de l'endroit d'un sourire qu'elle ne voit même pas, et Law m'ouvre la porte pour me laisser sortir sous l'auvent qui retient les trombes d'eau ; à peine le battant est-il refermé que ses lèvres trouvent les miennes : elles sont fraîches, mouillées par la pluie, et cette sensation est étrangement agréable, assez pour me distraire de mes pensées précédentes.

- Tu sais que ça me paraît encore… bizarre… ? marmonné-je en le repoussant.

- Bizarre, tu dis… ? souligne-t-il avec un sourire fourbe, rabattant ma capuche sur ma tête avant de s'engager sous l'averse. Personnellement, je m'y fais plutôt bien.

Tellement d'arrogance.

Il mérite une bonne claque sur le museau, tiens.

Il m'ouvre la portière et je m'engouffre à l'intérieur pour échapper au déluge, le regardant faire le tour pour entrer dans la voiture à son tour, secouant la tête pour égoutter ses cheveux ; il m'asperge au passage et je le frappe – il me fallait bien un prétexte – pour lui apprendre la politesse, et il ne se gêne pas pour me frapper à son tour, nous entraînant dans une bagarre puérile où je suis prête à lui mettre les doigts dans le nez s'il le faut pour gagner.
Je grogne quand il me bloque d'une seule main – Dieu que c'est humiliant – et son sourire m'indique que je ne l'impressionne absolument pas.
Et moi qui parlais de le rétamer…

- … t'as l'air d'un chaton noyé, ma pauvre.

- Charmant.

- Et sans défense, en plus de ça. C'est ce qui est le plus drôle, je pense, ajoute-t-il après un temps de réflexion.

- Sans défense, ouais, c'est ce que sont toutes les femmes, jusqu'à ce que leur vernis soit sec, rétorqué-je en me dégageant à grands renforts de tortillements.

Je le fais marrer.

J'ai envie de lui faire ravaler toute son impertinence mais ça ne sera visiblement pas pour aujourd'hui, parce qu'un coup d'œil dans le rétroviseur m'indique qu'avec ma tête, je suis plus susceptible de faire peur à un cadavre que d'être crédible en le rembarrant vainement.

Law sort du parking et la voiture s'engage dans les rues de la ville, déjà saturée à cette heure-ci – la pluie martèle la carrosserie, occupant le silence, alors que je le lorgne du coin de l'œil. Il a l'air plongé dans ses pensées, coude contre la fenêtre, joue dans la main, le regard perdu dans le vague. Ses doigts redessinent les lignes de la boîte de vitesse d'un air absent, alors que je le sens parti loin, très loin d'ici.

Il avance mécaniquement dans la file et à ce train-là, si une bestiole – de type humaine ou non – traverse la route, je ne suis pas persuadée qu'il s'en aperçoive.

Tendant le bras, je joue avec un de ses bracelets avec l'air de ne pas y toucher, et je sens ses yeux glisser vers moi ; son sourire fourbe revient, et je sens que j'ai toute son attention.

- … mmn ?

- T'avais l'air loin.

- Je pensais.

Je ravale un gros sarcasme et je suis sûre qu'il s'en est rendu compte, vu le rire bas qui résonne dans l'habitacle.

Haha. Très drôle.

- Et à quoi tu pensais ?

- Rien d'important. Maintenant je pense à toi.

Belle manœuvre de diversion. J'adhère ou je joue les emmerdeuses ?

- Ah ?

- Tu me fais rire.

- … t'es mièvre, mon pauvre garçon.

- C'est un tort ?

Disons que c'est une différence fondamentale entre les hommes dégoulinants de douceur et les hommes presque trop virils pour être vrais. Lui est un bon compromis entre les deux : un mec normal, en somme. Mais ça, ça lui ferait beaucoup trop plaisir de le savoir.

- J'en sais rien, Law. C'est réel, ou est-ce que tu joues un jeu ? murmuré-je en fixant la route devant moi.

- Tout le monde joue. Qu'on le veuille ou non.

- Alors, c'est volontaire de ta part de tenter l'approche délicate… ?

- Je pourrais aussi t'appeler « Meuf » et te siffler pour te faire venir, mais m'est avis que tu ne le prendras pas très bien… Alors je préfère cette manœuvre, s'esclaffe-t-il en quittant enfin le flux ralenti de la circulation pour prendre le chemin qui mène à mon immeuble.

- Tu crois que ça va payer plus que la façon « chouquin »… ?

- On verra. Quand tu fais un choix, inconsciemment, tu paries contre le destin. C'est un risque.

Il lit beaucoup trop ses bouquins tordus.

Franchement, s'il n'avait pas un esprit aussi scientifique, ce serait à se demander s'il ne s'est pas gouré d'orientation, parce que je le vois bien patauger dans une maîtrise de lettres ou un autre truc du genre tout aussi douteux. Du style « blagues ultra private » que seuls les gars comme lui peuvent comprendre.

C'est quelque chose qui m'a toujours intriguée, chez Law : il n'a vraiment pas l'air d'être sur le même plan astral que moi. Il a toujours l'air… ailleurs. Tantôt ici, tantôt loin, trop loin pour que je puisse seulement espérer le comprendre.

- Tu sais que t'es super bizarre comme mec ?

- Ouais, mais ça te plait, non ?

- C'est bas.

Petit con.

- C'est un autre jeu, tempère-t-il dans un léger sourire.

- Et à quel jeu tu fais référence, là ?

- La séduction.

Donnez-moi un flingue, je promets d'en faire un excellent usage. J'ai besoin que d'une seule balle, de toute façon, je suis sûre de faire mouche à cette distance, et la BM sera repeinte dans un joli carmin très trafalgarien.

- Tu te crois bon à ça ?

- Il paraît.

- Tu sais que j'ai envie de te gifler ?

Il désigne mes pieds du menton, et je me rends compte que mon talon bat la mesure, preuve que tout mon corps réfrène difficilement l'envie de serrer sa gorge jusqu'à ce que je lui offre un ravalement de façade intégral bleu hypoxique.

'Sûre que ça lui irait bien au teint, tiens.

- Je vois ça. Je sais aussi que ta vengeance sera terrible… et je l'accepte pleinement, se moque-t-il.

- Je t'accorde le point. Au moins tu n'es pas totalement dénué d'intelligence.

Sa voiture s'engouffre dans le parking souterrain et le bruit de la pluie cesse aussitôt, remplacé par l'éclat anémique des néons qui défilent dans le reflet des vitres.

Mon cerveau tourne déjà à cent à l'heure pour trouver de quoi l'emmerder un peu, et je sens une idée poindre dans un coin de ma tête, au même titre qu'un sourire machiavélique se peint sur mes lèvres, j'en jurerais. Je tourne la tête vers Law et son expression m'indique que c'est le jackpot pour moi – je dois avoir une tête de folie.

- … tu as déjà trouvé, c'est ça ?

- Mon vieux, tu l'as déjà dis toi-même : pour t'emmerder, je suis en pôle position, personne ne m'arrive à la cheville.

Je lui vole un baiser et sors de la voiture à l'arrêt, balançant mon sac sur mon épaule avant de m'éloigner vers la porte de service, laissant Law verrouiller son trésor et me rejoindre, silencieux et songeur. Est-ce qu'il pense à sa prochaine torture… ? Au mieux, ça le fait cogiter, au pire, ça lui fera les pieds ; histoire qu'il se rappelle bien à qui il a affaire.

Je monte les marches et il me suit comme mon ombre, son pas léger s'entendant à peine dans les marches, là où les talons de mes bottes claquent dans un bruit sonore – c'est pour un voisin qui m'emmerde, lui donne des coups de balais dans le plafond quand je lance mon potier.

J'arrive sur le palier et sursaute en glissant ma clé dans la serrure quand Law m'enlace par-derrière, parsemant mon cou de baisers ; et il croit que j'ai pas compris sa petite manœuvre… ? C'est presque insultant.

- T'arriveras pas à me distraire, Law, rétorqué-je en entrant dans l'appartement, me débarrassant de mes chaussures malgré la sangsue de presque deux mètres collée à moi.

- Je peux au moins essayer.

- Oh, essaye, essaye… !

Ses doigts défont ma veste et glissent sur mes hanches pour caresser ma taille à travers mon pull, mais je reste – en apparence – insensible à sa tactique.

Ouais, parce qu'on rejoint l'idée qui me trottait dans la tête un peu plus tôt à la bibliothèque.

Et tout ce qui m'obsède, c'est d'avoir ses mains sur moi, de préférence sans la barrière des vêtements.

Une partie de moi le déteste de me faire ressentir ça, mais c'est sûrement moi que je déteste encore plus.

Law se glisse sous le tissu et ses mains glacées me ramènent brusquement les pieds sur terre – je me dégage de son étreinte et lui balance mon écharpe à la figure.

- Gros pervers, marmonné-je en pointant le doigt dans sa direction, inquisitrice.

- Je profite de la trêve avant la bataille.

- Dit-il avec des yeux de chiots, raillé-je en accrochant mon manteau dans l'entrée, près du sien. Allez, en tenue.

- En tenue ?

- Retire tes chaussures.

Pendant qu'il s'exécute, je vais fouiller dans une des commodes de la salle à la recherche de ce qui est venu attiser mon envie de représailles ; je mets la main sur la boîte que je convoite, et mon imagination fait déjà le travail toute seule.

Il va être tellement ridicule, ça va être mythique.

J'en tremblerais presque.

Claquant le tiroir derrière moi, je me retourne et lui fais signe de me rejoindre dans le salon, où je pousse ma table basse du talon pour dégager une large zone au sol, toujours sous son regard intrigué. J'écarte le canapé et les babioles qui trainent sur le parquet, histoire qu'une chute ne se transforme pas en bain de sang, avant de me tourner vers lui et de lui présenter l'objet de mes recherches.

Ses yeux se posent sur l'illustration, et là, , j'aurais donné cher pour prendre sa tête en photo.

- Non mais… c'est une blague ?

- Pas du tout.

- … Je jouerai pas à ça, déclare-t-il catégoriquement en croisant les bras, geste typiquement défensif.

- Oh, mais au cas où ça t'aurait échappé, c'est pas une option, mon gars.

Je pose la boîte de jeu sur la table et en sors le matériel ad hoc, alors que Law marmonne pour lui-même en me regardant faire.

Il n'y coupera pas, et s'il faut que je lui donne des coups de balai pour qu'il m'obéisse, je le ferai.

Je secoue le tapis et l'étale au sol, et lorgne mon modèle du coin de l'œil – il secoue la tête en se pinçant l'arrête du nez, une posture qu'il adopte souvent, mais qui ne lui attirera pas de pitié avec moi.

- … JJ, nan, c'est mort.

- Pourquoi ? L'absurde ne tue pas.

- Le Twister ?! s'exclame-t-il brusquement en écarquillant les yeux, allant jusqu'à lever les bras au ciel. Sérieusement ?!

- J'adore ce jeu.

- Je préfère me faire arracher une dent. Deux, même. Avec l'instrument de ton choix.

- Comme tu voudras. Mais à chaque fois que je perds, je retire un vêtement, annoncé-je posément en amenant la roulette à moi, m'agenouillant près de la bâche colorée.

Il hausse un sourcil, et la lueur dans ses yeux m'indique que j'ai toute son attention.

- … Comment on y joue, déjà, à ton truc ? soupire-t-il en guise de capitulation.

. . . . . . . . . .

- Main gauche jaune.

Je m'exécute, me stabilise comme je peux et fais tourner l'aiguille à mon tour – elle s'arrête sur le vert et Law déplace difficilement le pied concerné vers son nouvel emplacement, son corps s'entremêlant encore plus bizarrement avec le mien.

S'il pouvait y avoir un award de la connerie, on ferait d'excellents nominés, ma main au feu.

Et encore : la suite promet d'être bien plus épique, parce que la marge de manœuvre est devenue dangereusement faible.

Il lance mon tour, je me tortille pour passer par-dessus lui et me réinstalle sans broncher, là où lui grogne et peste contre le monde.

Comme quoi, on peut être mince et n'avoir aucune souplesse…

- Pied gauche rouge, Law.

- … à moins de me déboîter un membre, je vois pas bien comment je pourrais faire.

- Pas mon problème.

Il relève la tête et je vois dans ses yeux une longue, très longue hésitation – m'étrangler ou me briser la nuque ? Cruel dilemme qui se joue en lui…

Finalement, il abandonne l'idée de la mise à mort immédiate et tend la jambe pour atteindre son but, mais échoue lamentablement quand son pied glisse – le traître – et lui fait perdre l'équilibre ; Law s'étale de tout son long sur le tapis dans un bruit sourd et j'explose de rire, alors que lui se contente de m'annoncer une morte lente et douloureuse, le regard noir.

- Encore perdu, Law. T'es vraiment nul à ce jeu, j'comprends pourquoi tu voulais pas y jouer… !

Ça fait une heure qu'on y est, et il n'a plus que son jean, là où moi j'ai encore la panoplie complète, chaussettes comprises. Il voulait me voir me déshabiller et c'est lui qui va finir à poil, c'est quand même con.

- Je dois continuer le strip-tease, ou je suis autorisé à déclarer forfait… ? marmonne-t-il, la tête contre le tapis.

- Je vais t'épargner une honte supplémentaire et te dire que oui.

Law soupire, roule sur le dos et me contemple, sourcils légèrement froncés – pensif ?

Je m'assois près de lui et joue avec la chainette accrochée à son jean, en attendant qu'il daigne me faire part de ses pensées.

- … Oui ?

- J'ai l'impression qu'il y a toujours quelque chose qui te trotte dans la tête.

- Tu vas te fâcher, souris-je pour cacher l'appréhension qui fait battre mon cœur plus vite.

Il se redresse et ses yeux gris restent rivés dans les miens, hermétiques à mon angoisse soudaine.

C'est un sujet à ne pas aborder avec lui, de la même manière qu'il ne l'aborde pas avec moi, mais je ne sais rien de ce qu'il en pense et je ne peux pas nier le fait que ces non-dits me pourrissent un peu la tête.

- Dis toujours.

- J'ai envoyé des messages à Sabo.

Il se renfrogne, mais c'est lui qui a insisté pour savoir ce que je cache au reste du monde depuis quelques jours.

C'est incompréhensible. C'est encore quelque chose qui m'échappe, qui me laisse la sensation fugace d'un mirage de chaleur – on pense avoir vu, sans être sûr que ça existe vraiment.

J'ai ravalé tout ça, mais cette histoire n'est pas terminée, pour moi. Parce que d'autres éléments viennent étayer ma thèse : une thèse qui veut que quelque chose lie Sabo, Law, Zoro et Sanji, alors que Zoro, Sanji et Law eux-mêmes ne sont pas liés. C'est d'un farfelu total, j'en conviens parfaitement, mais ça m'obsède au point de me réveiller la nuit, alors je ne peux pas faire comme si l'incident de la semaine dernière n'avait aucune conséquence sur ma vie.

- Plusieurs. Une vraie stalkeuse, j'te raconte même pas. J'avais envie de le revoir, pour… présenter mes excuses, pour lui dire que j'étais désolée de l'avoir laissé comme ça en plan sur le palier, et qu'on avait eu un mauvais concours de circonstances. Pour lui dire que je voulais qu'on soit super potes, parce qu'il était drôle et que j'pouvais avoir des points communs avec lui, j'en étais sûre.

- …

Law reste silencieux, presque immobile, même, si ce n'est sa poitrine montante et descendante qui témoigne de sa respiration. Il me fixe sans un mot, attendant sûrement que ma litanie soit terminée, peut-être pour y répondre, peut-être pas, mais il ne m'interrompt pas en me traitant d'idiote.

Pas encore.

- Parce que c'était vraiment ce que je voulais qu'il soit. En ayant rien à faire de ton avis et de celui des deux autres crétins. En voulant… juste un ami de plus, pour partager des trucs avec lui sans me prendre la tête. Et comme il répondait pas, je l'ai appelé, carrément, et je pensais qu'il m'avait filtrée, mais c'est même pas ça. Le numéro… est plus attribué.

Je l'ai en travers de la gorge.

Parce que, au fond, ça vient juste confirmer la méfiance qu'ils ont fait passer dans leur comportement quand j'ai voulu leur parler de Sabo la première fois.

J'ai voulu… avoir foi. En l'humanité, s'entend. Pouvoir croire que mon mal-être n'était qu'un concours de circonstances, alors qu'il n'en est même pas un, tout compte fait.

Et maintenant, que suis-je supposée tirer de tout ça ? En conclure que Sabo me l'a faite à l'envers, pour des raisons que je ne comprends toujours pas ? Me dire que ce n'était qu'une coïncidence de plus ? Son absence de réponse, son absence même d'existence dans ma vie me laisse une impression dégueulasse, celle qui vous saisit quand vous savez qu'on a voulu vous faire un sale coup et que vous ne savez absolument pas pourquoi.

Pourquoi avoir fait ça ?

Pourquoi moi ?

Pourquoi maintenant ?

Je lui ai fait quoi, à cet idiot de blondinet, pour qu'il en vienne à se faire passer pour ce qu'il n'est probablement pas, juste pour… ça ? Pour me laisser lui claquer la porte au nez quand il a entendu quelque chose qui lui a visiblement déplu ?

Ça. N'a. Aucun. Foutu. Sens.

Aucun.

J'ai passé des heures à retourner le problème, sous un nombre d'angles incroyables, sans oublier d'étudier les possibilités déjà soulevées : un coup tordu de Sabo, ou un trop-plein de méfiance instaurée par les attitudes des idiots qui m'entourent ?

Je me ronge l'ongle et, doucement, Law prend ma main pour me retirer le doigt de la bouche.

Son expression est indéchiffrable.

- N'y pense plus.

- Oh non, Law. Pas cette phrase bateau, s'il te plaît. Je vaux un peu mieux que ça.

- Essaye.

- J'essayerai pas. C'est un tel non-sens que– merde, tu peux pas me demander ça, de tirer un trait sur ce qui s'est passé comme si–

- Je ne veux pas que tu tires un trait, tu n'es pas stupide, tu ne peux pas effacer ce qui est arrivé comme on nettoie un tableau, Bonney. Je te demande juste… de ne pas y penser. Pas trop souvent.

S'il savait que ça hante mes nuits, il se retrouverait bien emmerdé, le garçon.

Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard alors que la même pensée revient, encore, comme un poison qui sommeille toujours dans la plaie.

- … Law, tu t'énerves pas, d'accord ?

- Je t'écoute.

Pas de colère, voix posée. C'est encore ce qu'il y a de mieux, je pense, il n'a pas trop envie de jeter de l'huile sur le feu.

Et moi, je veux vraiment pas me le mettre à dos ; ça me fait beaucoup trop de peine de repenser à la facilité avec laquelle on a manqué se brouiller à mort, à cause de nos caractères trop explosifs pour se mesurer l'un à l'autre.

- Toi, à part me dire que tu le sentais pas, ce gars-là, t'as aucune explication à me donner ?

- Exactement.

- Zoro et Sanji m'ont sorti la même salade. Vous pensez vraiment que je vais gober ça… ?

- Où tu veux en venir ?

Je veux me dégager, mais Law me retient – l'étreinte de ses doigts sur mon poignet n'est pas douloureuse, seulement terriblement ferme, presque sans appel – pour m'empêcher de fuir la proximité physique, chose que j'ai tendance à faire quand je me sens en position d'infériorité. De la même manière que j'avais pour réflexe de fuir mon père quand je voyais sa rage monter de façon exponentielle avec son taux d'alcoolémie.

Law ne me laisse pas faire, sûrement pour me prouver qu'il ne s'énervera pas et qu'il ne me frappera pas, mais je ne peux pas couper à cette habitude en si peu de temps. Je tire pour m'extraire de sa poigne et, cette fois, il capitule et me lâche, alors que je m'écarte de trente bons centimètres.

Il a l'air… peiné.

Vexé.

Frustré.

Mais il ne dit rien.

Il attend.

- Je sais pas si vous vous êtes donnés le mot, ou si vous vous sentez investis d'une mission stupide – suicide, même, je dirais – mais vous m'avez vraiment prise pour une idiote si vous avez pensé que j'allais me rendre compte de rien.

- De quoi tu parles ?

- Zoro et Sanji, ils peuvent pas t'encadrer, ça, c'est un fait. Zoro encore plus que Sanji, même. Mais comme par hasard, un type arrive dans le coin et se montre sympa avec moi, et d'emblée, vous montez au créneau ?

- Si c'est ce que tu insinues, je n'ai monté aucun plan foireux avec tes amis. Je ne leur parle même pas, tu l'as souligné toi-même, me voir leur colle de la spasmophilie, murmure-t-il en levant les yeux au ciel.

- …

- JJ, je vais pas te dire d'arrêter de psychoter, parce qu'on a tous des moments où on hésite, mais ne commence pas à… douter de nous, individuellement ou non. Zoro est ton meilleur ami et si tu commences à le soupçonner de te cacher des choses, tu n'y arriveras jamais. Pareil pour Sanji. Et c'est aussi valable pour moi.

- Tu m'en veux, c'est ça ?

- … non. J'arrive pas à t'en vouloir, sourit-il. Mais je… comprends que tu puisses penser ça. C'est vrai que… c'était sûrement… stupide de notre part de réagir comme ça. Dis-toi que pour une fois, l'intuition masculine s'est montrée plus forte que le reste.

- … c'est vrai, tout ça… ?

J'ai la vision fugitive de mon père qui me caresse la tête en me promettant qu'il m'aime et qu'il ne recommencera pas, et moi, pleine d'espoir, de le croire sur parole, parce qu'après tout, nos parents nous disent qu'il ne faut jamais mentir, alors, pourquoi est-ce qu'ils mentiraient, eux ?

Et surtout… quel intérêt Law aurait à me mentir… ?

.

« [...] Vronskï la regarda comme un homme regarde la fleur qu'il a arrachée.
Dans cette fleur flétrie, il a peine à reconnaître la beauté
à cause de laquelle il l'a cueillie et fait périr. »

Léon Tolstoï, « Anna Karenine »