yo. désolée pour pas avoir montré de signe de vie mais... problèmes personnels oblige, sans compter le manque d'inspiration, de motivation, de temps avec les exams... demain j'ai ma semaine de bac blanc qui commence et je crois que je vais rendre l'âme. j'ai pensé écrire quelque chose d'assez court histoire de prouver que je ne suis pas encore morte, cela dit j'ai commencé à l'écrire très tard, j'étais inspirée, et au fil des heures, j'ai commencé à piquer du nez au clavier. ne vous étonnez pas des fautes, du français pas français, de mots anglais glissés un peu partout par erreur et du scénario qui se barre en couilles à la toute fin. j'ai besoin de dormir, aha!

pour le début du chapitre je suggère josé gonzalez - crosses et obstacles de syd matters. ça m'a bien aidé. ok ok alors hm

je vais... dormir...

j'suis dispo sur mon tumblr h24/7j, ouverte aux questions etc etc. le prochain chapitre sera assez décisif côté histoire, je suppose, et pour être honnête je pense que ce sera le dernier!


"Eren?" Le silence, le vide. Et puis tout d'un coup… plus rien. "Eren!"

Eren rouvrit ses yeux comme après un long cauchemar, et le poids de la réalité lui écrasa les épaules. Plusieurs semaines, plusieurs mois s'étaient écoulés, et tout avait l'air tellement calme en apparence. En apparence seulement, parce qu'Eren avait toujours su qu'une tempête se préparait, le genre de tempête qu'on ne peut ni stopper, ni retarder. On attend seulement qu'elle passe afin de réparer les dégâts et de repêcher les survivants.

Des questions avaient trouvé des réponses, d'autres étaient encore suspendues dans son esprit, balançant dangereusement dans le vide.

"Eren, tu vas bien?"

"D-désolé…" Eren parvint à articuler, se redressant sur sa chaise de bureau, et tout lui parut bouger trop rapidement.

Mina se tenait à ses côtés, penchée par-dessus son écran d'ordinateur, le visage tordu d'inquiétude et de curiosité amicale.

"Est-ce que tu dormais?"

"Ouais, je… j'ai mal dormi la nuit dernière. Alors… ouais. Désolé." Eren se gratta la nuque et l'embarras lui monta aux joues en une vague de chaleur trop violente pour être ignorée. "Tu voulais quoi?"

Il s'éclaircit la gorge et se donna un air décontracté tandis que Mina hésita avant de se pencher un peu plus près et de lui poser une question purement scolaire à laquelle il répondit avec tout le naturel du monde. Il s'y appliqua, non pas parce que cette matière lui était chère, mais parce qu'il ne souhaitait qu'une chose, voir Mina partir. Elle était gentille, loin de là l'idée de la détester; mais Eren avait besoin d'être seul, et malheureusement, il restait encore quinze minutes de cours avant que la dernière sonnerie de la journée ne sonne.

Eren avait menti, bien sûr. Il n'avait pas mal dormi—il n'avait pas dormi du tout. Autant parce qu'il avait passé une nuit blanche devant sa vieille télé à jouer aux jeux vidéos que parce qu'il avait essayé de passer une nuit saine et normale trop de fois déjà, des nuits qui s'étaient terminées trop silencieuses et dénuées de sommeil. La fatigue se faisait sentir, alors Eren compensait comme il pouvait, gérant les examens, les amis et… le reste.

Il leva les yeux pour passer le temps, conscient qu'il n'allait rien faire d'autre que ça durant le temps qu'il restait—il n'était plus à ça près de toute manière— et manqua de sursauter quand il croisa le regard de Jean, braqué sur lui comme s'il le surveillait depuis le début.

Eren fronça les sourcils, à la fois gêné et irrité, et Jean finit par pousser un long soupir qu'il devina d'ici. Il détourna les yeux et se tourna vers son poste, et Eren fit de même.

"Silence!" le professeur cria à deux filles qui riaient entre elles, et Eren eut l'impression qu'une barrière s'était glissée entre lui et la réalité. Les sons étaient étouffées, les voix indistinctes, les formes floues et les couleurs fades. C'était comme revenir à soi après avoir goûté à une drogue trop puissante.

Jean ne chercha pas à lui parler, assis à l'autre bout de la salle informatique, et il ne chercha pas à lui parler non plus. C'était le dernier cours de la journée, et Eren ayant traîné dans les couloirs s'était retrouvé coincé entre deux élèves trop sérieux et calmes pour lui. La fatigue avait eu raison de lui, et il avait fini par fermer ses paupières, persuadé que ce court repos ne durerait qu'une seconde. Un coup d'oeil à l'horloge de son écran lui indiqua néanmoins qu'il s'était assoupi cinq minutes après le début.

Il finit par ouvrir un vieux jeu déjà installé dans le programme de l'ordinateur et fit mine de s'y intéresser pendant dix bonnes minutes, essuyant les regards exaspérés des élèves concentrés et surveillant mollemment les allers et retours du professeur dans les allées.

La sonnerie retentit et Eren décida de laisser sortir la foule avant lui, alors il prit son temps pour rassembler ses affaires et ne râla pas, même lorsque sa calculatrice s'écrasa sur le sol, sous un des bureaux poussiéreux qui semblaient ne jamais avoir été nettoyés. Il grimaça en remarquant les chewing-gum collés sous la table, prit une note mentale de ne plus jamais en coller ici, et rampa jusqu'à attraper la masse verte de sa calculatrice. Qu'elle soit cassée ou abîmée lui importait peu, parce que plus rien n'avait l'air important.

Les cours étaient devenus une routine temporaire et il comptait les jours; les examens ne lui faisaient plus ni chaud ni froid; les gens autour de lui n'étaient plus que des figurants et, amis ou non, n'étaient plus que des noms occupant sa liste de contacts sur son téléphone. Il sortait même, parfois. Mais autre chose avait pris la place de son insolence naturelle, une lassitude qu'il n'avait pas vue venir, une inquiétude ancrée sous sa peau qui s'était transformée en une irritation constante et mélancolique.

"Eren, je peux te parler?" Eren faillait sursauter pour la deuxième fois et retint un soupir quand il reconnut la voix de son professeur principal. Un type gentil, trop peut-être; quelqu'un qui ne lui voulait que du bien mais qui au fond, ne croyait pas vraiment en lui. Comme tout le monde.

"Bien sûr," et il s'appliqua à ce que ces mots résonnent aussi honnêtes possible. Eren était passé maître dans l'art de faire bonne figure, c'était sa seule option pour qu'on lui fiche la paix après tout.

"J'ai fait des recherches à propos du projet d'études dont tu m'as parlé l'autre jour. Tu veux étudier les relations internationales et le management d'entreprise, c'est ça?" Ce projet d'études, comme il l'appelait, n'était en fait que le seul choix professionnel qu'il trouvait acceptable, supportable, ou peu importe le mot qui correspond. Ce n'était pas un souhait; c'était le choix qu'il faisait semblant de prendre. Eren hésita entre hocher la tête ou laisser couler, et finit par décider qu'un hochement de tête était un effort inutile, surtout si tard dans la journée. "Je suis désolé, mais il n'y a aucune université ici qui traite cette filière en particulier. La plus proche est à cent kilomètres au nord."

Il prit le temps de digérer ces mots, glissa son sac à dos sur son épaule et, ses mains enfin libres, les fourra dans ses poches. Ce que son professeur lui disait semblait plus important pour lui-même que pour Eren, mais il serait mal venu de s'en aller comme ça après tout.

"Tiens, j'ai récupéré des brochures. C'est une très bonne faculté, ça ne fait aucun doute. Tu peux sans doute faire une demande de bourse, il me semble que ta soeur est boursière elle aussi. Le campus possède des chambres d'étudiants et un véritable complexe universitaire… Enfin bref… n'oublie pas que l'inscription se finit demain soir, hm? Réfléchis bien."

Il posa le bout de papier sur le bord de la table et tourna les talons, et Eren le regarda quelques instants avant de finir par le prendre. Ce que son professeur lui disait, il le savait déjà—il l'avait craint pendant des jours, et c'était bien réel. Il n'y avait plus à se mordre les doigts ou à espérer silencieusement.

La silhouette du vieil homme disparut dans l'encadrement de la porte et Eren sortit lui aussi, jetant la brochure dans la poubelle avant de gagner le couloir. À quoi bon.

Eren s'arrêta dans le couloir, manqua d'entre en collision avec quelqu'un, et ignora superbement les insultes qui s'ensuivirent. Il regarda autour de lui, puis s'avança jusqu'à la fenêtre ouverte qui donnait sur la couleur intérieure et les étages inférieurs. Il était au deuxième, c'était un temps estival, il faisait bon; et se perdit dans la contemplation des élèves bruyants sans trop s'en rendre compte.

Il y avait beaucoup de choses qu'Eren ne supportait pas. Les gens ivres lorsqu'il était sobre, les chaussettes orphelines, le jus d'orange avec de la pulpe, les cookies qui tombent dans son verre de lait, les matins d'hiver et le bruit de l'aspirateur. Mais par-dessus tout, Eren détestait avoir à faire des choix. Les choix basiques sont par exemple, choisir sa tenue le matin, un repas le midi, ou rentrer chez soi contre sortir avec des amis le soir. Quoique vous décidiez, ça ne changera pas votre vie. Tout sera toujours aussi ennuyeux et pénible le lendemain.

Mais ça? Ça ce n'était pas un choix. C'était un ultimatum.

Eren réajusta la lanière de son sac à dos sur son épaule puis longea les grandes fenêtres, appréciant nonchalamment les rayons de soleil de fin de journée qui caressaient son visage. Son vieux t-shirt noir "parental advisory" était troué maintenant, mais il ne s'était pas lavé depuis trois jours et c'était la deuxième fois qu'il remettait ces chaussettes (qui n'étaient même pas identiques). Alors, vraiment, peu importait.

Les plus chanceux riaient cigarette à la main au portail du lycée, ou claquaient les portières de voitures ici et là, prêts à rentrer chez eux avec leurs propres moyens. Et dire qu'Eren ne savait même pas conduire… quel gâchis.

Quant au reste, ils étaient comme lui. Ils marchaient, l'air sombre, les pieds fatigués, supportaient la chaleur et l'épuisement du jeudi soir, et même le week-end de plus en plus proche ne suffisait pas à alléger certains esprits. Pas celui d'Eren, en tout cas, même s'il savait d'ores et déjà ce qu'il allait faire en rentrant, tout comme le lendemain, et le lendemain soir, et presque tous les jours.

Il allait attendre son bus, éternellement en retard de sept minutes, puis marcher jusqu'à chez lui, retirer ses écouteurs avant d'atteindre la porte d'entrée, mais faire demi-tour pour aller vérifier la boîte au lettres, toujours vide. Il allait s'écrouler sur son lit avec un verre de lait frais posé sur sa table de nuit, et brancherait peut-être son téléphone, avec le peu de batterie restante, au fil dénudé de la stéréo. À cette heure-là, personne n'était à la maison, et Mikasa revenait rarement de toute façon.

Eren ne s'était jamais senti aussi indépendant et autonome. Enfin presque.

Car il se redresserait probablement aussi, puis attraperait le téléphone de la maison posé sur sa table de nuit, et composerait le numéro qu'il ne connaissait que trop bien. Une, deux, trois sonneries et la voix grave de Levi retentirait comme un écho de soulagement à l'autre bout du fil.

Mikasa savait. Jean ne le savait toujours pas. En fait, personne ne savait, personne à part ceux qui savaient déjà. Il avait perdu l'envie de mettre quiconque au courant quand il avait réalisé à quel point les choses avaient l'air mauvaises, et ça ne faisait que commencer. Aujourd'hui était l'étape suivante, et rien que d'y penser lui donnait la nausée.

Il remercia le ciel lorsque le bus arriva (certes en retard de sept minutes) quasi vide et lui offrit une place à l'ombre. Il sortit ses écouteurs, grogna à la vue des six pourcents de batterie restant, et regarda le paysage défiler dans l'espoir que le temps passerait plus vite. En vain.

La maison était belle et bien vide, sans surprise, et si autrefois il se serait rué sur le téléphone pour implorer (en vain aussi) Levi de venir tant qu'elle l'était encore, il ne faisait maintenant plus attention. Levi était venu, une fois. Il était venu devant chez lui, l'attendre un soir où ils savaient tous deux que Grisha était de garde à l'hôpital—mais Levi avait refusé d'entrer et ils avaient fini par se promener en ville comme deux personnes fraîchement amoureuses.

Du côté sexe, ça n'avait pas bien avancé non plus. De temps en temps, ils sentaient tous deux qu'ils avaient envie d'essayer, mais soit l'un d'eux stoppait les choses avant qu'elles ne deviennent trop sérieuses, ou quelque chose venait les interrompre. Concours de circonstances et coïncidences malencontreuses faisaient toujours qu'ils étaient bien vierges, encore et toujours, et c'était un sujet dont ils avaient à rire—avec modération.

Évidemment, Eren en avait envie. Il était un adolescent, avec des hormones, une curiosité naturelle, et un attachement peut-être trop dangereux pour la personne concernée. Mais ça ne semblait jamais être le bon moment, et même s'ils se disputaient rarement, il craignait toujours que Levi ne se lasse d'un gamin comme lui.

C'était un cercle vicieux, au fond. Eren était devenu mélancolique parce qu'il avait peur, et c'était parce qu'il était devenu mélancolique qu'il avait peur (davantage, tout du moins). Mais Levi était encore là, et Eren était encore vivant, alors il se persuadait que les choses pouvaient tenir encore une journée. Puis une autre. En fait, c'était ainsi que s'écoulaient toutes les semaines.

Un espoir temporaire, et dosé. Raisonnablement réaliste.

Eren appuya sur la messagerie téléphonique et écouta le message laissé par son père tout en vérifiant le contenu du frigo. Il opta pour une canette fraîche et n'attendit pas que le message ne se termine pour monter les escaliers. Il se jeta sur son lit, ses chaussures aux pieds toujours délacées et crasseuses, et le même soupir que Jean un peu plus tôt. Exaspéré. Las. Désespéré.

Il se tourna vers sa table de nuit, hésita, puis… plongea la main dans sa poche et regarda son portable avant de le jeter contre un mur, trop énervé pour vérifier où il avait atterri.

C'est connu, cependant: Dieu a le sens de l'humour, et il se mit à vibrer quelques secondes après à peine. Il se redressa, persuadé d'avoir imaginé le bruit familier, mais il retentit à nouveau, et il se rua hors de son lit pour tâter les alentours à la recherche de son téléphone. Rien ne garantissait qu'il allait répondre, c'est sûr, mais la curiosité de savoir qui l'appelait valait le coup.

Il s'agenouilla par terre et le trouva juste à temps, et trop pressé pour vérifier qui l'appelait, décrocha directement.

"Allô?"

"Eren," fit une voix, une voix qu'il connaissait bien et qui transpirait le soulagement. Un soulagement banal et mou, mais un soulagement quand même.

"Ah, Levi. Désolé j'ai… j'étais aux toilettes."

"Oh." Décidément, il était doué à ce jeu de mensonges, n'est-ce pas? "Je voulais savoir si tu étais encore en ville mais tu as l'air d'être chez toi."

Il sentit un sourire ordinaire étirer ses lèvres et l'idée même que Levi soit heureux de l'appeler lui réchauffa le coeur. Pas surprenant, cela dit.

"Tu te souviens de ce jour où tu m'as dit que History Boys t'avait convaincu qu'être professeur était un suicide personnel? Que c'est marcher sur sa dignité et son estime de soi? D'admettre que jamais personne ne te respectera…"

"Ouais, pourquoi?"

"Ben, t'avais raison."

"Eren, qu'est-ce que t'as encore fait?"

"Rien, rien… rien, vraiment." Eren se releva et commença à marcher au milieu de sa chambre, avant de s'avancer vers sa porte encore ouverte et de la fermer d'un coup de pied. Le poster de Pearl Jam manqua de s'y décrocher, mais tint bon. "C'est juste que tu avais raison. J'y ai pensé. Et j'veux dire… merde, il faut être dingue pour devenir professeur. Okay, l'enseignement est important, faut bien que quelqu'un s'y colle mais—regarde autour de toi mon gars, personne t'écoute, et même les élèves qui ont l'air de sympathiser avec toi te massacrent dans ton dos."

"Tu oublies les lèche-bottes," ajouta Levi.

"J'oublie les lèche-bottes." Un sourire. "Mais l'idée est là. Je me suis endormi en cours, aujourd'hui, et ce type a carrément fait des recherches pour mes études et…"

Eren s'arrêta net, réalisant subitement qu'il s'aventurait sur un terrain miné. Les études, il en parlait peu avec les autres. De un, parce qu'il détestait ça, et de deux, parce que c'était un sujet sensible. Mais ça, seuls lui et Levi pouvaient le savoir.

"Eren?"

"Ouais, j'suis là." Il fit de son mieux pour sonner naturel, et l'inquiétude brève qui l'avait accueilli à l'autre bout du fil fut, à son soulagement, bien vite disparue.

Il coinça son téléphone entre son oreille et son épaule, s'assit sur son lit et attrapa son ordinateur portable. Il l'ouvrit distraitement tandis que Levi poursuivait leur conversation sur le corps enseignant et ses mérites ignorés, et la page qu'Eren avait laissée ouverte s'afficha immédiatement. Son coeur se serra.

C'était la page d'inscriptions, celle qu'il devait remplir avant le lendemain au plus tard. Il avait repoussé la date encore et encore parce qu'il refusait d'admettre la vérité, mais il fallait regarder les choses en face. Le dilemme était bien là.

Voilà le problème: ces études, c'était les seules qu'il pourrait tolérer. Les seules dans lesquelles il pourrait peut-être même s'avérer bon. Mais choisir ces études, c'était renoncer à Levi, et il savait que la décision allait peser lourd, très lourd.

Il ne lui en avait pas encore parlé, et plus le temps passait, plus il semblait difficile de le faire.

L'irritation nouvelle laissa place à un sentiment bien plus fort et agaçant, et il ferma son ordinateur aussi vite que possible.

"Hey, Levi."

"Hm?"

"Papa ne revient que demain soir. Il m'a laissé un message, expliquant ses mille et une excuses habituelles. Alors…"

Il ne trouva pas les mots et se trouva idiot quand le silence lui répondit.

"OK."

"Quoi?"

"OK, je viens."

"Mais tu n'as jamais voulu?" Eren fronça les sourcils, et rebondit légèrement sur le bord de son lit.

"Si tu ne veux pas que je vienne tu n'as—"

"Non non, c'est bon. C'est bon. Hm, je t'attends, tu connais le chemin de toute façon. Entre sans frapper, il n'y a que moi."

"Ouais."

Il sentit que Levi allait raccrocher et se précipita.

"Et, Levi?"

"Hm?"

"C'est pas la peine de retirer tes chaussures à l'entrée."

Un silence, puis un souffle étrange, et Eren réalisa que Levi avait ri contre le téléphone. Puis il raccrocha et Eren se retrouva seul avec le bip de retour, avant qu'il ne raccroche à son tour.

Eren s'allongea et ferma les yeux, et le temps sembla voler, pour une fois. Il revint à lui-même quand le bruit de la portée d'entrée retentit, et après une seconde de panique à l'idée que ce soit son père qui revienne à l'improviste, la voix de Levi lui parvint doucement du rez-de-chaussée, maudissant le meuble qu'il venait de heurter, et Eren sourit en coin.

Son coeur battit anormalement vite quand la poignée se tourna avec prudence et que la porte s'entrouvrit. Levi entra, désorienté et mal à l'aise, mais son visage se détendit quand il reconnut le décor typique d'une chambre d'ado. Eren n'avait même pas pris la peine de ranger, mais à quoi bon.

Levi regarda autour de lui jusqu'à ce que ses yeux se posent sur son lit, et sur Eren, qui ne cacha pas son amusement.

"Tais-toi, c'est ma première fois."

Eren sourit de plus belle, et ils sentirent tous deux que le jeu de mot avait été purement accidentel. Levi sembla à la fois exaspéré et embarrassé, mais Eren n'en tint pas compte et l'ignora superbement.

"Qu'est-ce que tu attends?"

Levi le regarda un instant, si impassible qu'Eren perdit son sourire, et ils se fixèrent ainsi pendant presque trop longtemps. Eren essayait de se souvenir quel jour, quelle heure, quelle année c'était; quant à Levi, il essayait d'avoir la confirmation qu'Eren avait bien éxigé ce qu'il pensait.

Probablement, oui, parce qu'Eren ne riait plus et qu'il décida de faire un pas en avant. Il était toujours assis sur le bord de son lit, son ordinateur posé dangereusement près du vide, et Levi ne s'arrêta que lorsque ses mollets frôlèrent les genoux d'Eren.

Ce dernier leva les yeux, Levi baissa les siens, et sa main droite trouva la chevelure sauvage qu'Eren n'avait toujours pas lavée. Il aurait autrefois trouvé ça infect, ou du moins, repoussant—mais il n'en avait plus que faire. Il se fichait de tout, des conditions, des critères, des attentes. Eren était la personne qu'il était, qu'il avait toujours été, et il ne lui demanderait de changer pour rien au monde.

Il lui caressa les cheveux ainsi comme un père caresserait son enfant, du moins jusqu'à ce qu'Eren se laisse tomber en arrière, rebondissant légèrement sur le vieux matelas. Le lit grinçait et les draps étaient désordonnés, aucun oreiller n'avait la même couleur, et Levi suivit le mouvement en posant prudemment son genou sur le bord du lit.

Eren resta allongé ainsi sans rien dire, sans bouger, sans même oser respirer, et pourtant, il réalisa avec surprise qu'il se sentait bien. Détendu. Qu'il se sentait plus léger. Levi lui faisait toujours le même effet, avec la différence qu'ils étaient de plus en plus familiers l'un avec l'autre, comme de vieux amis, des alliés insouciants et loyaux, deux personnes persuadées qu'elles étaient seules contre le reste du monde, et n'envisageant jamais aucune autre alternative. Mais ce soir, il était difficile de savoir s'il était calmé par sa présence ou que c'était Levi qui lui redonnait vie. Un peu des deux, sûrement.

Ça s'équilibrait.

Levi était dressé sur ses paumes et soutenu par ses genoux, et même si Levi n'avait pas l'air de trouver cette position incomfortable ou difficile à maintenir, Eren hésita à le ramener plus bas. Plus renonça, et opta pour sa nuque à la place, plus proche et plus facile, elle avait l'air d'un délice auquel il n'avait pas goûté depuis longtemps.

"Journée de merde?" souffla Levi, si bas qu'il aurait pu s'endormir avec ce son seul.

"Journée de merde." Un silence, et là où Levi caressait Eren avec ses yeux, Eren caressait Levi avec le bout de ses doigts. "Toi?"

"Journée de merde."

Eren sourit, et ses yeux avaient l'air de retrouver l'éclat qu'il n'avait plus. Une fois Levi parti, les choses redeviendraient telles qu'elles étaient, bien sûr, mais c'était bon de prétendre qu'il existait à nouveau. Il en savait assez pour savoir qu'il en valait de même pour Levi, cette fois légère qu'il entendait au téléphone n'était réservée qu'à lui. Ils étaient pour chacun le médicament idéal.

Levi l'embrassa sur le front et Eren passa une main pensive dans ses cheveux, et il réalisa qu'il n'avait pas vécu de moment aussi serein depuis trop longtemps. C'était la première fois en quelques jours qu'il voyait Levi, parce qu'ils étaient tous deux trop irrités, ou débordés, ou dépassés par tout et n'importe quoi. Quelque part, ça rendait leurs retrouvailles encore meilleures.

"Levi?"

"Hm?" Levi passa son pouce sur son front et Eren résista à l'envie de fermer les yeux.

"Reste."

Il ne répondit rien, pour la bonne raison qu'il n'y avait rien à répondre; Levi était revenu directement ici après être sorti du travail, et il avait des affaires de rechange au bureau. Ça ne serait pas la première chose qu'il se rendrait aux toilettes de son étage pour se changer intégralement—en général, ça arrivait aussi les matins de gueule de bois intense. Mais ça, ça faisait longtemps. D'ailleurs…

"Tu as cours demain?"

"Malheureusement. Mais j'ai que trois heures l'après-midi ou quelque chose comme ça. Il y a des réunions et des profs absents, je sais pas trop."

"Tu as trois heures de cours l'après-midi et moi je commence un peu plus tard. C'est l'occasion parfaite."

"De quoi?"

"De boire." Levi sourit, un sourire fier et bienveillant, et Eren éclata de rire.

"T'es pas sérieux?"

"Bien sûr que si. La supérette de nuit est à cinq minutes de chez toi et je parie que ton père a des tonnes de bouteilles de vin qu'il n'a jamais eu le temps d'ouvrir."

Levi sourit à nouveau, et Eren se souvint à quel point il pouvait avoir l'air séduisant. Et mature, persuasif. Étrangement fiable.

"Mais tu sais, si tu n'en as pas env—"

"Oh, la ferme," Eren le coupa, mais le regard tendre et exaspéré qui suivit lui assura qu'il n'était pas sérieux.

/ / /

Il est prouvé que l'effet de l'alcool dépend fortement de votre environnement. De votre compagnie, de votre humeur, des circonstances dans lesquelles vous vous rendez indéniablement ivre. Il fallait bien admettre que les circonstances concordaient, car Eren et Levi n'avaient pas l'air de regretter une seule seconde la longue liste de verres qu'ils avaient déjà vidés. Ils riaient aux éclats, faisaient tout tomber et, occasionnellement, tombaient eux-mêmes sans véritable autre raison que la gravité les dépassant.

Certains disent aussi que l'alcool aide à se décoincer, et certains n'ont pas tort.

"Merde!"

Levi pleurait de rire et Eren regarda en horreur le spectacle tandis que son verre s'était renversé par maladresse sur le reste de la table basse. La télévision était allumée et le son, comme d'habitude, coupé. Aucune autre lumière n'était allumée que celle de l'écran, alternant images claires et pénombre totale, et Eren savait que la lumière n'était pas un grand facteur. En fait, il aurait tout renversé en plein jour aussi. Ce sont les gènes, les gènes et l'alcool.

"Merde! merde, merde!" grondait Eren à lui-même, et plus il s'épouvantait, plus fort Levi riait. "Putain, c'est la troisième fois que je le renverse."

Eren s'arrêta, persuadé d'avoir oublié un mot, puis regarda Levi comme pour recevoir de l'aide. Celui-ci se calma instantanément, alarmé par le regard sérieux que lui envoyait Eren, et ils restèrent ainsi pendant une bonne minute, à tenter de comprendre ce qui se passait.

Puis, tout d'un coup, Levi balança sa bouteille vide sur le tapis et se jeta sur Eren, si vite qu'il heurta le canapé derrière lui. Ils étaient assis sur le tapis, à quatre pattes comme des enfants, et ils s'embrassèrent comme si le goût de l'alcool dans la bouche de l'autre était la chose la plus délicieuse qu'ils aient jamais goûté. Des éclats de rire séparèrent leurs baisers, ici et là, insouciants et involontaires, et ils finirent par comprendre qu'ils voulaient plus.

Eren tira sur les manches de Levi comme s'il pourrait ôter sa chemise de cette manière, et ils s'attelèrent tous les deux à la déboutonner, aussi maladroitement que possible. Sa cravate avait déjà disparu, tout comme sa veste, qu'il avait probablement posée quelque part quand il était entré chez lui. Puis les rires cessèrent et tout devint plus maladroit encore, plus rapide et presque brutal; des sourcils se froncèrent, des coeurs s'emballèrent, et Levi ne daigna même pas retirer complètement sa chemise, bloquée au niveau de son épaule droite et de son coude gauche.

Levi prit l'initiative de retirer le t-shirt d'Eren, et il ne s'interposa pas; et ce fut le signal car ils s'immobilisèrent d'un commun accord et Levi se leva brusquement avant de lui tendre une main.

Il la prit, bien sûr, mais à peine acceptée, cette main le tira bien plus haut et il remarqua à peine que Levi se ruait vers les escaliers, où Eren le freina et plaqua Levi contre le mur de l'escalier, à quatre marches du sol, les cadres de famille suspendus au mur menaçant de tomber de leur accroche déjà instable. Ils s'embrassèrent jusqu'à plus de souffle, sans cesse tentant de gravir marche après marche, sans cesse essayant d'envoyer l'autre contre le mur comme si c'était à celui qui aurait le plus de contrôle, d'emprise sur l'autre.

Étrangement, à la dernière marche, Eren prit le dessus à nouveau et refusa de laisser Levi mener la danse encore une fois, et quelque part il manqua de trébucher, son pantalon bloqué au niveau de ses mollets. Il n'en avait même pas conscience. Levi ricana contre ses lèvres et Eren leva une jambe à la fois pour s'en défaire, avant d'attraper la nuque de Levi et de l'attirer contre lui, marchant à reculon à l'aveugle totale. Ils pourraient mourir ainsi, c'est vrai, et quelle mort absolument stupide. Eren voulut le mentionner, il songea même à cette émission étrange qu'il avait vue sur Discovery Science, où ils mettaient en scène des faits réels de morts les plus idiotes. Mais les mots ne vinrent pas, son cerveau était en veille, plus rien qu'autre que sa bouche et ses mains ne fonctionnaient, et il finit par pousser Levi contre la porte entrouverte de sa chambre, espérant que personne ne trébucherait pour finir empalé sur une ceinture à clous ou un coin de meuble au mauvais endroit au mauvais moment.

Ils s'apprêtaient à basculer sur le lit quand un bruit les stoppa net, Eren en premier. Ses yeux s'ouvrirent et son coeur s'arrêta, parce qu'il savait exactement ce que ce bruit signifiait.

"Merde," souffla-t-il.

Levi paniqua.

"Quoi? Qu'est-ce que t'as?"

"Tu le sauras bien vite," répondit-il avant de se ruer à la fenêtre, et la confirmation fut immédiate. "Pas le temps de descendre et de nettoyer notre bordel, va falloir improviser."

"Genre, avouer à ton père qu'il y a un homme à moitié nu dans ta chambre?"

Eren ouvrit la bouche, regarda Levi, et ne trouva rien à dire. Puis quelques secondes plus tard, se frappa le front.

"Merde, ta chemise. Nos fringues. Mon patanlon!"

Eren courut vers la porte comme s'il venait de se souvenir d'un détail capital, et c'était le cas. S'il ne pouvait pas sauver le reste, il pouvait au moins sauver ça. Il revint dans la chambre avec son pantalon dans les mains et s'adossa à la porte pour la refermer. Là, il s'immobilisa, paralysé par l'horreur. La porte d'entrée retentit et il ferma les yeux dans l'espoir naïf de se réveiller de ce cauchemar. Il était peut-être encore dans cette chaise de bureau, devant cet ordinateur. Peut-être que Mina allait le réveiller…

Mais rien ne le réveilla, et Levi était là, debout au milieu de sa chambre, à moitié vêtu et le visage perdu comme un enfant incrédule.

"Jean!"

"Je m'appelle Levi," fit-il sur la défensive, parce que la mention seule de ce nom suffisait toujours à le rendre ombrageux.

"Non, Jean! Jean peut nous aider."

"Tu crois vraiment, Eren? Ton petit ami habite un peu loin, tu ne trouves pas? Le temps qu'il vienne ici, s'il accepte même de te couvrir pour quelque chose dont il n'est même pas au courant, et ça impliquerait de l'en informer, tu te serais déjà fait avoir."

"Alors qu'est-ce que tu proposes?"

"On s'en va."

"Quoi?"

"On s'en va, juste pour la nuit, on retourne chez moi incognito et demain on avisera."

Ça ne lui semblait pas être une idée brillante, mais c'était déjà mieux que rester planté là et attendre le jugement dernier; ou l'idée qu'il avait eue lui-même. Levi pesta de se retrouver sans chemise et emprunta à l'aveugle un t-shirt à Eren. Il avait l'air stupide, incohérent, mais ce n'était pas l'heure de s'arrêter sur les détails. Eren enfila son pantalon et un sweatshirt qu'il utilisait surtout pour dormir, et ils se stoppèrent au même moment.

"Comment on est censés sortir d'ici?"

"Je sais pas…"

"Eren, réfléchis, c'est ta maison non."

Silence. Il entendit son père appeler son nom et Eren crut s'évanouir. Il était une heure du matin, qu'est-ce qu'il faisait ici?

Eren réfléchit, aussi vite qu'il put, et trouva un papier avant d'y griffonner quelques mots ("je suis chez Jean"). Levi ne chercha même pas à les lire, exaspéré.

Il le scotcha sur la porte et se tourna vers la fenêtre.

"Désolé, c'est la seule issue. Si tu veux qu'on s'en aille sans se faire prendre, alors on doit passer par la fenêtre."

Levi soupira, mais ne résista pas. Il n'avait pas envie d'avoir à confronter un père en colère à une heure pareille et sous l'influence de l'alcool. Sans compter qu'il était parti pour aller plus loin, et l'idée même d'avoir accepté de venir l'avait profondément irrité. Voilà à quoi menaient les "bonnes" décisions.

Sauter par la fenêtre n'a rien à voir avec ce qu'on voit dans les films. C'est beaucoup plus effrayant, plus douloureux, ça semblait infiniment long et ça laisse probablement des cicatrices. Levi s'en sortit bien, mais Eren s'effleura la joue droite, et son genou lui faisait soudainement mal. Ils n'attendirent pas de faire la mise au point, cependant, et se mirent à courir aussi vite que possible dans la rue dénuée de lumières. Eren eut du remords à laisser son père s'inquiéter de la sorte, mais au moins le papier laissé sur sa porte devait suffire à l'apaiser le temps d'une nuit. Mais les problèmes ne faisaient que commencer.

Ils s'arrêtèrent de courir deux rues plus loin, et Eren sortit son téléphone.

"Qu'est-ce que tu fais?"

"J'obtiens un alibi."

[Eren — 01:41:09] Jean, si quelqu'un te pose des questions, dis qu'on a passé la soirée ensemble. Chez moi, puis chez toi. Je t'expliquerai.

Il soupira, se frotta le front et Levi se mit à rire doucement.

"Pourquoi tu te marres? C'est pas drôle."

"Plutôt, si."

Eren secoua la tête, irrité.

"Eh, tu as voulu que je vienne, je suis venu. Ce qui arrive après ça n'a aucune importance, et je serai là quoi qu'il arrive, alors…"

"Mon père va faire une crise cardiaque."

"Il y a toujours une chance que ton excuse marche si Jean accepte de coopérer."

"J'sais pas, c'est tordu… il y a nos vêtements dans le salon. Se bourrer la gueule avec Jean, passe encore, mais pourquoi ça? Et pourquoi quitter la maison?"

"Les ados font des trucs illogiques tout le temps. J'étais pas le plus sage non plus, tu sais. Il y a un moyen, je te dis. Et si ça ne marche pas, eh bien…"

"Eh bien?"

"Eh bien on s'en sortira. Allez viens, on va désinfecter tout ça," fit-il en effleurant du bout des doigts la blessure à sa joue.

Eren fit mine d'hocher la tête et Levi lui vola un bref baiser avant qu'ils ne recommencent à marcher dans la nuit.

L'alcool leur montait à la tête et Eren se sentait malade, et il savait qu'il ne réitèrerait pas l'expérience de sitôt.