CHAPITRE 29 : Oculos Habent Et Non Videbunt

Ils ont des yeux mais ne voient pas

La souffrance, le froid et un goût de sang. Voilà à quoi se réduisait l'univers de Remus Lupin. Recroquevillé sur lui-même, les genoux ramenés contre la poitrine, les mains calées sous les aisselles, il regardait d'un œil absent l'aube qui se levait. Du sang maculait sa chemise et le devant de sa veste. Il tremblait de froid et pourtant de la sueur s'écoulait le long de ses tempes. Il n'avait aucune idée de l'endroit où il se trouvait ni même de ce qu'il faisait là. Il gardait simplement les yeux fixés sur l'aube qui rougeoyait doucement au-dessus des immeubles.

Il y avait une certaine beauté à cet éveil. La neige semblait s'enflammer, renvoyant au pâle soleil d'hiver les rayons qu'il tentait de pointer sur la ville.

Il leva une main pour essuyer la sueur qui menaçait de couler dans l'un de ses yeux et constata qu'elle était couverte de griffures et d'entailles. Il avait vaguement le souvenir de deux hommes. L'un d'eux l'avait rattrapé. Remus serra les dents pour lutter contre la nausée qui l'envahissait. Est-ce qu'il l'avait tué ? Peut-être bien. Il se souvenait de l'avoir vu tomber, se tenant le visage à deux mains, les doigts noyés de sang.

Un violent frisson le secoua et il replaça sa main sous son aisselle. Il jeta un coup d'œil autour de lui. Il était installé au pied d'un arbre dans ce qui avait l'air d'être un parc. Un flash argenté traversa son champ de vision. Il fronça les sourcils, mais son esprit fonctionnait au ralenti. Il se contenta de cligner des paupières et de chercher des yeux ce qui avait pu produire cet éclat de lumière. Une partie de lui lui disait que ça avait son importance, qu'en fonction de l'identification de la chose il devrait ou non quitter sa position.

Il fouilla le parc des yeux mais ne retrouva pas la lumière. Est-ce que c'était réellement important ? Il n'en savait rien et, du reste, ne cherchait pas à savoir non plus.

Il appuya la tête contre le tronc de l'arbre. A quel moment avait-il réellement perdu pied ? Etait-ce avant la mort de l'adolescente ou après ?

Une chouette passa au-dessus de lui en hululant. Un parchemin avait été attaché à l'une de ses pattes. Ça aussi, ça signifiait quelque chose. Ça aussi ça avait son importance.

Remus avait l'impression d'avoir la tête vide. Les évènements de la nuit semblaient avoir siphonné son esprit. Il savait que toutes ces choses étaient importantes, il savait qu'il connaissait leur signification et qu'en temps normal, il aurait déjà agi, mais il était simplement incapable de faire la relation entre la cause et l'effet.

Il reporta son regard sur l'aube. Le soleil était presque entièrement levé maintenant mais ses rayons n'avaient aucune chaleur. Ils se contentaient d'arroser la ville de lumière.

Au loin, un coup de klaxon retentit, immédiatement suivi d'un autre. Les moldus s'éveillaient eux aussi.

La chouette repassa toujours en hululant, partant cette fois dans l'autre sens. Une réponse ?

Remus se frotta les yeux de la paume de la main. Il y avait un certain caractère d'urgence dans cette information. Il avait le vague sentiment qu'il devait fuir immédiatement.

Mais à quoi bon ? Il avait fui toute sa vie et voilà où ça l'avait mené.

Pas d'amis, pas d'amour, pas de regrets.

Bon, il n'était pas bien sûr de ne pas avoir de regrets mais il était clair qu'il n'avait ni ami ni amour. Ni amour-propre non plus.

« Lève-toi ! »

Remus sursauta et tourna la tête vers sa droite. Quelqu'un approchait en boitant. Quelqu'un qui portait un pardessus qui semblait avoir fait son temps depuis bien longtemps.

Incapable de trouver les mots adéquats, il se contenta d'aviser le nouvel arrivant. Sa mémoire était au moins aussi engourdie que son esprit. Il connaissait cet homme, connaissait ce pas atypique, cet œil qui tournoyait comme s'il n'arrivait pas à se fixer sur un point précis.

L'homme avait l'air en colère. Il attrapa Remus par le bras et le força à se lever. Engourdi par les heures passées dans la même position, le loup-garou entendit craquer ses articulations. Il se débattit mais la poigne de l'homme était trop forte pour qu'il puisse s'y soustraire. Et puis il était épuisé, à bout de forces, à bout de nerfs.

« Mais laisse toi faire, nom de Merlin ! » grogna l'homme.

Remus manqua de perdre l'équilibre tandis que le boiteux l'entraînait à l'écart.

« Vigilance constante, marmonnait-il à chaque pas. Vigilance constante. Est-ce que je ne l'ai pas encore assez dit ? »

Probablement que si. Mais quelle importance, là encore ? Les choses avaient suffisamment dégénérées pour que Remus sache qu'il avait perdu son combat.

Oui, mais quel combat ?

« Si tu ne vas pas plus vite, je ne te garantis pas de pouvoir te mettre en sécurité. »

En sécurité par rapport à quoi ? Ou par rapport à qui ? Pouvait-on réellement mettre la bête en sécurité ? Et dans quel but ? Ne valait-il pas mieux, au contraire, le faire enfermer pour l'empêcher de recommencer ?

« Je l'ai tuée… »

L'homme ralentit brièvement le pas, juste l'espace d'une seconde comme si la déclaration lui avait porté un coup. Comme s'il pouvait y accorder une quelconque importance.

« On en parlera plus tard. Pour l'instant, le temps presse. »

Remus tenta à nouveau de se soustraire à la poigne de l'homme mais il ne trouva pas la force nécessaire. Il se laissa entraîner jusqu'à un bosquet. Là, l'homme l'observa sous toutes ses coutures.

« Tu es blessé ? »

Remus baissa les yeux sur sa poitrine, vit le sang qui maculait ses vêtements. Il n'avait pas encore eu le temps de sécher.

« Ce n'est pas mon sang. »

L'homme pinça les lèvres en secouant la tête.

« Tonks va le tuer, marmonna-t-il. Quand elle va voir ça, elle va le tuer. »

Il resserra son emprise sur le bras de Remus.

« En route. Si tu te débats, je te crève les yeux. »

Remus fronça les sourcils mais il ne put réfléchir plus longuement à ces quelques mots. Le parc disparut dans un agglomérat de couleurs et de lumière. L'air se bloqua dans ses poumons, son cœur s'emballa, ses oreilles se mirent à bourdonner. Le malaise ne dura que quelques secondes jusqu'à ce que ses pieds retrouvent enfin la terre ferme. Il serra les bras sur son ventre et vomit. L'homme eut tout juste le temps de faire un bond en arrière.

« Ne me refais jamais un coup pareil ! »

Remus s'essuya les lèvres du dos de la main. La sensation de vertige qui s'était emparée de lui lorsqu'il avait touché le sol commençait à peine à se dissiper. Il regarda autour de lui en clignant des yeux. Il vit une maison dans un état de délabrement avancé, une allée de graviers, des poubelles alignées contre un mur rongé par le lierre.

L'homme l'agrippa par le col de sa veste et l'entraîna à l'intérieur de la maison. Là, dans une minuscule cuisine, il lui désigna une chaise sur laquelle Remus s'assit.

« J'ai des choses à régler. J'en ai pour quelques minutes seulement. Tu ne bouges pas d'un pouce. »

Remus posa les mains à plat devant lui sur la table. Que pouvait-il faire de toute façon ? Il ne savait même pas où il se trouvait. C'était à peine s'il savait qui il était.

« Je l'ai tuée, répéta-t-il.

_ Je t'ai dit qu'on en reparlera plus tard. Pour l'instant, tu patientes. »

Il quitta la pièce. Remus regarda tout autour de lui. L'endroit n'était pas entretenu et la cuisine donnait l'impression de ne pas avoir beaucoup servi. Le propriétaire des lieux ne devait pas passer beaucoup de temps chez lui.

Il soupira, se passa une main dans les cheveux.

L'homme mit un certain temps à revenir. Il se planta à l'entrée de la cuisine et darda sur lui son œil magique.

« Je commence à en avoir assez de voler à ton secours. Alors tu vas te reprendre maintenant. »

Remus cligna des yeux, soutint son regard.

« Ils ont une longueur d'avance sur vous, dit-il. Ils vont s'en prendre à Poudlard. »