Salut à tous ! Comme d'habitude très heureuse de vous retrouver pour la suite de cette fiction ! J'essaye de réduire les délais au mieux, cela devrait s'améliorer tout au long de l'été (enfin si on peut appeler ça un été vu le temps...). Le but est de terminer l'écriture avant la reprise des cours, ce qui devrait être largement le cas (oui, je sais, c'est triste, mais ça doit bien se finir un jour !). Je travaille actuellement sur d'autres idées dans l'univers d'Harry Potter.
En attendant, je vous souhaite une bonne lecture ! Un chapitre un peu plus court, mais essentiellement basé sur l'émotionnel et une ouverture sur la suite des événements. ;)
Chapitre XXIX : Tête la première
- Pardon ?!
Le bras d'Harry, en travers de son front, glissa sur la peau graisseuse de sueur et vint se replacer le long de son corps halé. Ses yeux vert forêt ne fuyaient pas exactement la vision de la peau d'albâtre légèrement brillante, comme une pierre de quartz sous faible lumière, du Serpentard toujours nu à ses côtés, ils attendaient plutôt le moment opportun pour risquer de s'y accrocher. Concrètement, cela ne changeait pas grand chose à leur situation : Drago patientai pour obtenir une réponse explicité de sa part, fébrile au point de ne pouvoir le solliciter autrement que par le regard, tandis que lui faisait tout pour trouver la meilleure option afin d'expliquer son propos, option qui, comme à l'accoutumée, ne lui apparaîtrait que lorsque tout serait fini. L'élu s'en serait presque maudit : ne pouvait-il pas tout placer derrière la façade si pratique de son ego de Gryffondor pour une fois ? L'héritier des Malfoy était, en plus, la personne idéale à qui faire avaler une couleuvre pareille, par Merlin ! Mais voilà, l'élan du moment combiné à l'éreintement consécutif à leurs folies déraisonnables, le tout arrangé à la sauce « honnêteté maladive et compulsive près de Drago Malfoy » du sorcier légendaire, cela donnait un plat incomestible pour n'importe qui : la vérité.
Harry soupira. Ses paupières se scellèrent fermement. Ces retrouvailles, déjà bien particulières en premier lieu, venaient de toucher à leur fin d'une manière encore plus incongrue. Le survivant ne croyait pas stupidement qu'elles n'auraient jamais dû s'achever, bien sûr : il l'avait dit lui-même, le moment de croire à ces bêtises n'était pas venu. Tout cela suffisait quand le Ministère traquait encore leurs fesses de déserteurs car, il fallait l'admettre, ils ne s'en étaient sortis indemnes sur ce point que grâce à son magnifique chantage et à son statut de héros – encore celui-là. Quand leurs amis respectifs mettaient encore tout en œuvre pour les ramener près d'eux, là où laisses et colliers devaient déjà les attendre à côté d'un piquet planté dans le jardin, aussi. Lors, il leur fallait effectivement vouer un culte de croyance à la providence pour oser espérer conserver leur liberté. Aujourd'hui, alors que tout ça n'avait plus court, se cacher derrière ces excuses n'avait plus de sens : seul le concret devait resurgir entre eux pour ne pas tout mélanger et provoquer le chaos.
En fait, cette bribe lâchée presque inconsciemment dans la brume de mystère qui les entourait était une aubaine inespérée. Elle marquait le début des réponses que chacun attendait de l'autre. Le premier indice, en quelque sorte, qui servirait à tirer une conclusion définitive sur ce point : est-ce que tout cela allait réellement les mener quelque part ? Ou n'était-ce qu'un divertissement, au sens monarchique du terme : détourner leurs esprits d'un enjeu sensiblement plus grand, enjeu qui avait pris fin avec le rendu du jugement du Magenmagot. Il ne demeurait plus aucune raison valable pour justifier le temps passé ensemble. La charge de s'en créer une nouvelle leur revenait pour la première et la dernière fois. Car, les résidus de la motivation, qui les avait fait fonctionner ensemble dans le combat contre le Ministère, viendraient à manquer maintenant qu'ils étaient des hommes libres. Et Merlin savait mieux qu'eux que, libres et sans motivation extérieure à eux, Drago Malfoy et Harry Potter ne s'entendaient guère, ne se supportaient pas le moins du monde, même lorsqu'il aurait été nécessaire de le faire, préférant entretenir leur unique souhait d'avoir, un jour, la peau de l'autre comme tapis où essuyer leurs semelles.
Cette étourderie était le moyen pour Harry de savoir ce qui dormait dans l'esprit tordu du Serpentard à propos de leur situation et, peut-être, à la lumière – ou à l'ombre – de cela, comprendre ce qui rampait dans le sien. Il était temps de dissiper la brume qui leur avait servi de bulle protectrice contre les invasions extérieures mais également de prison privative tout à la fois durant tout ce temps. Il était de temps de voir vers quelles options ils pouvaient tracer leurs chemins à partir de là.
Étrangement, à cet instant, alors que tout dans l'univers semblait l'avoir appelé auprès de Drago, le survivant n'arrivait pas à imaginer une autre issue pour eux que la séparation, cordiale de préférence mais, là encore, il ne rêvait pas. L'amusement avait été là, quelques liens s'étaient créés, mais rien qui ne puisse être démonté par leurs tempéraments légendaires. Qu'est-ce qui pouvait bien résister devant ceux-là d'ailleurs ?
À moins de se défaire de leur vécu commun, l'élu voyait bien le dysfonctionnement ici. Chacun devrait poursuivre sans l'autre et se souviendrait, à l'occasion, de ce bout de chemin, synonyme de perdition dans une époque sombre de leurs existences, emprunté avec lui. Que tout ça, quoi que ce fusse, se termine maintenant, paraissait totalement logique en fin de compte. Parce que, si l'on invoquait la raison, ils n'avaient plus rien à partager maintenant que plus rien ne les y obligeait. Ils pouvaient trouver ce peu que l'autre leur apportait chez d'autres semblables. Aussi, revenir à leurs routines respectives tombait sous le sens. N'est-ce-pas ?
Même dans sa conscience, Harry se sentait obligé de demander confirmation sur ce point à n'importe qui voudrait bien l'écouter. Un goût amer se diffusait contre son palais. Pourquoi, d'un coup, suivaient-ils la logique comme le reste du monde alors qu'elle ne s'appliquait pas à eux depuis le début de cette histoire ? Peut-être était-ce là la subtilité ? Ce moment n'avait que l'air d'être logique, et l'univers leur tentait une nouvelle embuscade qu'il fallait déjouer. À cette pensée, les membres du survivant s'alourdirent. Où était passée la simplicité magique des liens humains ?
Sincèrement, le Gryffondor commençait à en avoir assez de trop réfléchir. Tant de migraines vrillaient son crâne que le mal était sur le point de devenir chronique. Rattraper la bombe qu'il venait de lâcher n'était pas possible et l'exposait encore davantage au risque qu'elle ne lui explose dans les mains, autant l'accepter. Lâcher prise les avait amenés ici, pourquoi ne pas continuer ? Fort de cette décision, le survivant rentra dans la discussion avec l'attitude pure et dure du parfait suicidaire : en étant honnête.
- Tu m'as bien entendu, confirma-t-il.
- Bien, avala difficilement Drago. Si c'est une sorte de blague, autant te dire que je n'apprécie pas ton humour, Potter. Pas du tout même.
- Ça l'était peut-être au début... Je veux dire... Vu ce à quoi on était occupés, sourit-il brièvement. Mais... Quand j'y pense, l'intention reste la même au fond.
- Que je ne puisse plus m'enfuir ? C'est ça l'intention ? Je suis quoi, un genre d'elfe de maison esclave et prisonnier aux ordres de Saint Potter ?! s'exclama le blond. Sois gentil, garde tes délires de psychopathe balafré pour toi ! J'ai eu mon compte dans le domaine.
- Ne délire pas non plus, Malfoy ! s'énerva Harry.
Le survivant se redressa sur le canapé, se plaçant au même niveau que son amant de plus d'un soir. L'héritier des Malfoy se renfrogna : la remarque ne passait pas et ce regard prolongé de l'élu sur sa personne le faisait se sentir mal à l'aise. Au moins, avec Harry, il pensait en avoir fini de se sentir comme un objet de curiosité observé au microscope sous toutes les coutures. Apparemment, il avait tort.
Drago se détourna aussi largement que le lui permettait l'espace réduit des coussins, s'arrangeant pour ne pas toucher la peau du survivant. Il sentait la chaleur émaner de lui, contre sa volonté, mais cela restait le mieux qu'il puisse faire sans se mettre directement par terre, en position d'infériorité.
Ils en arrivaient toujours et inlassablement au même point. Qu'importe la nature ou la longueur des détours empruntés, ils étaient juste incapables de se passer de cette rivalité sans laquelle ils auraient peut-être pu fonctionner en toute cohésion. Il fallait toujours que l'un d'eux allume une quelconque mèche en faisant du zèle, soit pour assouvir un besoin de provocation demeuré trop longtemps aux oubliettes envers cet autre qu'ils ne connaissaient que par le côté malsain des relations humaines, soit à cause de cet excès dégoulinant de bons sentiments qui se transformaient inévitablement en paranoïa asphyxiante. Ils se déchiraient, ils s'étouffaient, ils s'abandonnaient, ils se surprotégeaient... Le juste milieu n'existait pas entre eux. Honnêtement, Drago en devenait presque nauséeux à force de faire la ronde comme cela. À quoi bon se battre ?
- J'en ai marre, lâcha-t-il en soufflant. Je suis fatigué.
- Tu as besoin de repos...
- Non, ça n'est pas ça ! Les manigances, les conflits,la guerre, les prisons physiques et psychiques, la domination sur les autres, la peur... Je ne connais que ça depuis que je suis né, continua Drago. Tout le poids que tu retires de tes mots après les avoir pesés mille fois avant de parler... Il ne disparaît pas comme ça ! Il sommeille quelque part en toi et, un jour, il a besoin de trouver la sortie et ronge tout ce qu'il trouve autour pour y parvenir. J'en ai marre de me corroder de l'intérieur ! J'en ai marre que tout s'arrange bien autour de moi sans que la Vie ne daigne se pencher sur mon cas ! C'est le supplice de Tantale : je vois le bonheur, là, brillant, à porter de main, et je ne peux pas le saisir.
Harry se figea. Les barrières émotionnelles de l'héritier des Malfoy étaient en train de céder, même lui le voyait. Quel était ce « bonheur » dont le Serpentard parlait ? Celui qui était si proche de lui au point de pouvoir le saisir d'une main ? Il ne devait pas être aussi accessible que Drago le pensait. En tout cas, le survivant se refusait à l'imaginer. Parce que l'envisager reviendrait à considérer ce qui était proche du blond à l'heure actuelle, et l'élu n'en voyait pas des masses en dehors de... lui. L'idée lui souleva l'estomac d'une drôle de façon. Tellement drôle qu'il ne sut pas dire s'il devait s'en réjouir ou, au contraire, se fier à la vague spasmodique qui fit trembler douloureusement ses doigts d'angoisse.
Le blond, aveugle à ce que ses propos provoquaient chez le survivant, s'en voulait de se donner en spectacle. Ses poings frappèrent le vide. Il releva ses genoux contre sa poitrine et les entoura de ses bras. Une vague de salive l'obligea à déglutir et à songer, une minute de plus, au fait d'en dire davantage. Parler encore n'aurait même pas dû être une option. L'ajout aurait été trop incriminant pour eux, trop évident... Pourtant, tous ses efforts pour brider sa langue se soldèrent par un échec cuisant.
- Tu veux que je te dise ce que j'ai vu au procès ? reprit-il. Des personnes qui ont allié leurs forces pour me sortir de la merde massive dans laquelle on s'acharnait à m'enliser, moi compris. Ils ne pouvaient pas se sentir, comme nous, et pourtant ils ont fonctionné ensemble encore plus efficacement que durant la guerre parce que ça en dépendait ! Et ça me rends malade de n'être qu'un simple témoin, une fois de plus !
L'héritier des Malfoy grinça des dents. Une immense fatigue assombri soudainement la peau sous ses yeux gris et fit s'évanouir toute tension dans ses membres qui semblèrent alors devenir flasques.
- Ils ne sont pas exactement les meilleurs amis au monde, tu sais...
- Pourquoi ne peut-on pas s'entendre, Harry ? l'interrompit Drago. Pourquoi eux y arrivent et nous pas ?
Le survivant prit un instant pour choisir les bons mots. Le terrain de leur conversation devenait très glissant. La moindre erreur pouvait les faire basculer en pleine guerre civile.
- Je pense que... On a toujours été ennemis, en quelque sorte, depuis le début. Déjà dans la boutique de Madame Guipure, ne mens pas, on savait qu'on ne faisait pas partie du même univers. Il aurait fallu plus qu'un miracle pour qu'on puisse devenir amis, il le faut encore. Le monde sorcier nous pense comme ça, ne nous envisage pas autrement et nous veut ennemis, rien d'autre. C'est difficile de ne pas suivre la ligne directrice dans ces conditions. Mais je crois sincèrement que c'est davantage notre faute plutôt que celle des autres. On a tellement mené le jeu des provocations entre nos deux groupes... On s'y est accrochés alors même que les autres auraient peut-être voulu, sinon se rapprocher, du moins être cordiaux, réussir à s'ignorer en se croisant dans les couloirs... On ne sait pas comment faire autrement. On a refusé d'envisager autre chose au moment où c'était possible. Nos fibres sensibles ne sont plus un secret pour nous parce qu'on s'est entraînés à se faire mal plutôt qu'à se faire du bien.
- Je me dois d'objecter sur ce dernier point. Ça n'est plus vraiment d'actualité, plaisanta le blond.
Harry eut un souffle rieur. L'avantage de la configuration actuelle des choses était que le Serpentard lui montrait une autre facette de sa personnalité : les réparties avec humour. On ne pouvait toujours pas argumenter avec lui mais le ton différait largement.
- Il existe tellement de raisons pour nous de ne pas pouvoir fonctionner ensemble que c'est incroyable qu'on soit même arrivés là. On est...
- Incompatibles, finit Drago.
Le creux suivant un moment de liesse fut le plus profitable à la chute brutale du silence tel un coup de massue. L'appartement londonien paraissait soudainement trop petit pour contenir leurs deux corps. L'atmosphère irrespirable rendit le Serpentard claustrophobe assez rapidement.
Un frisson le parcourut de toutes parts. En frottant son corps de ses mains, il tenta de se débarrasser de cette serre glacée sur ses membres. Son malaise grandissait à la seconde. C'était la première fois qu'ils acceptaient de reconnaître une évidence comme celle-ci entre eux. Ils le savaient depuis longtemps, bien avant tout cela déjà, mais le dire à voix haute ne faisait que leur confirmer l'impression prenante de la chose sur leurs existences. C'était admettre qu'elle faisait partie de leurs vies sans pouvoir être ignorée une seule seconde de plus. À cause de cela, Drago devenait de plus en plus hésitant quant à la réaction à adopter. Certainement pas celle qui le domina en fin de course, bien qu'il ne l'eut jamais regrettée : un souffle rieur.
Le sorcier légendaire posa un regard inexpressif sur lui. Son visage resta neutre. En réalité, l'amusement de son semblable le choquait tellement qu'il se trouvait incapable d'exprimer correctement la surprise sur ses traits. Que signifiait ce rire d'abord ? Se moquait-il de cette affirmation ? La réfutait-il ? Ou au contraire riait-il devant le fait qu'ils n'aient été en mesure de le comprendre qu'à l'instant alors qu'ils auraient dû le savoir depuis plus d'une dizaine d'années. Quoi qu'il en soit, l'héritier des Malfoy avait fissuré le mur qui se créait entre eux grâce à cette unique respiration. Il ne s'arrêta pas en si bon chemin et acheva le travail.
- Nous deux, on ne s'accorde avec personne à tel point qu'on a choisi la solitude drastique. Et malgré tout ça, on arrive encore à imaginer qu'on pourrait fonctionner ensemble, solitaires et antisociaux convaincus. C'est le comble, tu ne trouves pas ?
- Le comble, ouais...
Le survivant baissa la tête. Était-il normal que cela ne lui paraisse absolument pas amusant ? Au contraire, une colère sourde réchauffait son sang. Avaient-ils réellement « choisi » cette solitude ? Ne leur avait-on pas imposé plutôt ? Ils avaient eu la possibilité de rester près de leurs familles où tout les étouffait... Mais quel être un tant soit peu censé n'aurait pas choisi la fuite et donc la survie plutôt que l'enchaînement suicidaire ? Hein, lequel ? Qu'on le pointe du doigt ! Il ne pouvait contenir son impatience à l'idée de le rencontrer !
Ça n'était pas parce qu'ils se sentaient inadaptés à un endroit de la planète que, par conséquent, le reste de celle-ci ne pouvait pas leur convenir. Et ils en étaient de retour aux préjugés hâtifs de la masse contre leurs libertés individuelles : si un homme ne s'adapte pas dans un cadre donné, il ne sera capable de s'adapter nulle-part ailleurs. Foutaises !
- Tu vois, moi c'est ce genre de phrase qui me rend malade. On a tous les deux un passé plus grand que nous, j'accepte. Lui et notre nom sont responsables de la situation actuelle, on le sait. Mais qu'on ne vienne pas me dire qu'on est des cas spéciaux pour autant ! On n'a aucune obligation de rester seuls, je refuse de croire ça ! C'est pareil pour tout le monde !
- Pas pour tout le monde, objecta Drago.
- Arrête, on trimbale tous des casseroles derrière nous. Parce que les nôtres font plus de bruit que celles des autres, on devrait se sacrifier ? Je n'y crois pas. Tu connais beaucoup de personnes sans vécu ? Tout juste débarquées sur terre ? Genre, comme ça, un battement de cil et « pop », né sur place ? Moi pas.
Le blond sourit en s'imaginant à quel genre d'alien pourrait bien ressembler cet « homme né dans l'instant ». Il songea même que, si cela pouvait réellement exister, le projet serait déjà à l'étude. Oui, mais voilà, « si cela pouvait réellement exister »... Mais rien de cela n'était possible : il le savait mieux que quiconque pour l'avoir essayé. Non seulement on ne renaissait jamais et, en plus, si le monde extérieur acceptait cette renaissance, c'était bien souvent votre propre psyché qui vous rattrapait sans pitié.
- Dommage que ça ne soit pas possible. C'est ce qu'il nous faudrait autrement, réfléchit-il à voix haute. Ça résoudrait nos problèmes.
- Qui a dit que c'était impossible ?
Drago fronça les sourcils. Il se retourna vers le survivant et l'inspecta, sceptique. Sa première intuition fut de croire à une mauvaise blague du Gryffondor. Son visage grave lui fit sérieusement craindre le contraire. Quelle graine de dégénéré venait de prendre racine dans cet esprit orgueilleux de défis à relever ?
- Ne sois pas ridicule.
- Je suis sérieux, affirma Harry.
- J'en étais sûr, soupira le blond.
- Bon d'accord, pour renaître, à moins d'être un phœnix ou un mage noir fou furieux qui découpe son âme en morceaux...
La voix d'Harry baissa sensiblement. Il se rendait compte tout en parlant qu'il n'avait jamais abordé ce sujet de cette manière avec l'héritier des Malfoy. Pourquoi conseillait-on de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler, déjà ? Cependant, aussi surprenant que cela puisse paraître, l'héritier des Malfoy se mit à glousser, et mieux, renchérit même par-dessus son allusion.
- Remarque, ça c'est toujours possible ! À nous deux, la magie noire ne devrait plus avoir de secrets ! Reste plus qu'à trouver des objets un minimum plus classes pour servir de reliques et à les protéger efficacement !
Le survivant éclata sincèrement de rire à son tour. Il ne pouvait pas croire qu'un tel sujet réussisse à les amuser autant. Toutes ses tentatives d'humour ne servaient, à chaque fois, qu'à affliger son entourage lorsqu'on évoquait cette tragédie. Hermione était toujours la première à s'en offusquer et embrayait sur le refrain habituel : son traumatisme de la guerre et son besoin de temps pour le surmonter, bla bla bla...
Drago, lui, n'était pas comme eux. Il comprenait le bienfait de rire de cela. La vie contenait trop de choses sur lesquelles se morfondre pour se priver d'un rire franc, même sur ces sujets-là.
Malgré son amusement, Harry tenta de reprendre la parole. Pour se donner un peu de contenance, il se leva rapidement du canapé et commença à se rhabiller.
- Je disais : si renaître n'est pas possible, ou pas envisageable, on va dire... Reprendre à zéro dans un endroit où notre passé ne nous rattrapera pas, c'est faisable, tu ne crois pas ?
- Ton endroit ressemble à un monde utopique. Autrement dit : c'est du délire !
- Et pourquoi pas ? Tout ça n'est que du délire de toute façon ! Personnellement je préfère prendre un ticket pour délire-ville plutôt que de croupir ici. Regarde autour de toi ! Qu'est-ce que tu vois, franchement ? Essaye pour voir !
Drago se plia à l'expérience et captura la pièce dans son champ de vision. Il voulait vérifier sa théorie selon laquelle le survivant venait de succomber à la folie qui le menaçait depuis des années. Il lui fallait donc s'assurer que rien, dans cet environnement, ne lui permette de comprendre la pensée du Gryffondor surexcité.
Droit devant lui, la porte d'entrée se dessinait dans ses souvenirs, colérique avant de se faire interpeller par les sbires du Ministère après l'avoir claquée derrière lui, déterminé à chaque fois qu'il l'avait franchie pour rencontrer Harry aussi... Plus sur la droite, il voyait l'arche qui donnait sur la cuisine de l'appartement. Là-bas sa magie avait échappé à son contrôle, encore après une dispute avec Harry, toujours maître dans l'art de le mettre hors de lui, juste après avoir commencé à le déshabiller, l'odeur de son gel douche fruité partout sur sa peau... Autour de lui, le salon sans relief ni couleur s'étendait. Pourtant, à ses oreilles résonnait encore la musique sur laquelle Harry s'était défoulé comme le digne Gryffondor qu'il était, lui causant un amusement qu'il avait alors qualifié de « débile mais appréciable ». Dans son dos, une autre porte accédait à sa chambre. Il aimait l'imaginer ouverte sur leur univers, quelques semaines plus tôt dans le temps : lui apercevant la tignasse indisciplinée du survivant depuis son lit en prétendant de dormir à poings fermés, son dos contre le sien alors qu'il émergeait paniqué d'une terreur nocturne. Là-dedans étaient nés les premiers signes d'une tendresse timide amenée à faire son chemin dans leurs inconscients au fil du temps. Juste à côté, il se représentait la salle de bains et le panier à linge rempli des chemises sales saturées de l'odeur musquée du survivant. Sa présence était immanquable sur la majorité des affaires de cette pièce de toute façon...
Finalement, Drago revint à son petit monde. Les coussins du canapé sous lui ne rentraient plus dans leur logement tant ils venaient de se torturer sur leur surface pendant ce qui était, jusqu'à présent, les minutes les plus délicieuses depuis sa libération, si cela ne remontait pas plus loin encore... Sa propre peau luisait de leurs sueurs combinées. Pas un seul instant, la présence de Théodore ne se fit sentir. Plusieurs années passées près de lui dans cet appartement et l'ancien espion demeurait, pourtant, insignifiant face aux quelques semaines durant lesquelles le survivant avait squatté son sofa et tapé sur les nerfs... Cela voulait dire quelque chose n'est-ce-pas ?
Le Gryffondor observa attentivement la progression du Serpentard dans son expérience. Une étincelle ne tarda pas à s'allumer dans ses yeux mercures et à gagner progressivement en intensité. Immédiatement, Harry comprit que son argumentaire se vidait de tout sens. Parce qu'il ne connaissait que trop bien la force des souvenirs qui se déployaient sur ces murs blanc cassé tel un film sur la toile. Il avait espéré que, contrairement à lui, Drago verrait une quelconque influence négative de cet endroit sur eux, et qu'il lui apparaîtrait comme sa prison de déserteur à fuir et non pas comme le refuge de sa liberté atypique. Le blond semblait, cependant, nourrir un véritable attachement à cet endroit, tout comme lui.
Le survivant laissa son amant de plus d'un soir dans sa rêverie pendant un moment. Il nourrissait, malgré lui, un minuscule espoir que quelque chose viendrait ternir le tableau. Tout ce qu'il voulait c'était sortir Drago d'ici. Il ne le sentait que trop bien : laisser le blond sortir de sa vie maintenant... ça, c'était le véritable délire. Mais, en même temps, Harry fantasmait sur ces grands espaces à explorer, là où il pourrait se sentir à nouveau libre et en possession de ses propres désirs. Et, le sorcier légendaire l'avait perçu dans la voix traînante du blond : Drago aussi rêvait d'ailleurs sans même en avoir conscience. C'était ce qu'il accomplissait en se plongeant dans ces souvenirs rassurants : il se plongeait partout ailleurs sauf ici, dans le moment présent.
Pourtant rien n'y fit. Le Serpentard ne cilla pas une seule fois et Harry lui-même avait fini par se convaincre que tout cela ne servait à rien, même pour lui. Les souvenirs annihilaient l'angoisse et les appréhensions de Drago, le rendant d'une beauté à en faire mal aux yeux, et c'était tout ce qui comptait.
Le sorcier légendaire s'abreuva de cet ange éblouissant jusqu'à ne plus pouvoir supporter les émotions qui s'en dégageaient. Lors, il se résolut à briser la perfection.
- Cet endroit est trop chargé pour nous deux, tenta-t-il. Il faut s'en détacher et voir ce que ça donne hors de ces murs.
À la seconde où le dernier mot franchit ses lèvres, Harry se mit à craindre la réponse de Drago. Celle à laquelle il ne trouverait rien à répondre, celle qui marquerait la fin de tout si l'héritier des Malfoy ne se décidait pas à les aider un petit peu. Et effectivement, le retour, malgré son ton neutre, trancha dans le vif plus sûrement qu'une dague aiguisée.
- Le lieu n'y changera rien. Tu n'as pas encore compris que c'est nous qui déconnons ?
Les deux hommes restèrent accrochés aux yeux l'un de l'autre. L'abattement gagna le survivant jusque dans son maintien. Son dos se voûta. Il ferma les paupières pour digérer la sensation désagréable que lui laissait cette conclusion.
Privé de ses orbes vertes, Drago sentit son cœur se serrer. Il était responsable. Sa question n'appelait aucune réponse. Elle mettait un terme à la négociation. Pour le reste du monde, cela aurait dû être synonyme de soulagement. Alors pourquoi eux ne s'en accommodaient pas ? Harry ne pouvait pas ressembler à cet homme désincarné dans la pénombre, il ne pouvait pas souffrir de cette façon, Drago ne le concevait pas. Était-il possible qu'envers et contre tout, lui, l'héritier des Malfoy et meneur des Serpentards ne supporte plus le fait de dire « non » à Harry Potter ? Cette douleur ne ressemblait à rien de ce qu'il avait connu par le passé. Et Merlin savait s'il avait eu mal.
Face à lui, le survivant était totalement habillé et ne semblait attendre qu'un geste pour partir. Dans son état, Drago n'aurait jamais pu le rattraper à temps si cet homme indécis décidait de s'en aller tout à coup. Il ne se voyait pas se rhabiller pour autant, le geste aurait été trop indélicat...
La fin ne pouvait pas venir comme ça, n'est-ce-pas ? N'est-ce-pas ? Un picotement dans ses yeux lui fit battre des cils plusieurs fois de suite. Mais que fichait cette foutue destinée sensée régir le monde ?! Et la Vie alors ?! Les responsables de tout ? Des entités vides, ouais !
Leur passé de stupides adolescents sanguins pesait-il autant sur leur présent ? Des victimes pardonnaient bien à leurs agresseurs les pires crimes imaginables et eux, simples trouble-faits à la rivalité adolescente n'allaient pas parvenir à s'entendre ? Tout les desservait donc à ce point ? Ça n'était pas possible d'être maudit à ce point enfin ! Les habitudes étaient faites pour être bouleversées, les réflexes pour être converties pour d'autres... Et eux se coinçaient avec des souvenirs dans un minuscule appartement londonien qui leur avait plus servi d'asile de fous et de défouloir de pulsions. Ça n'était pas le lieu qui changerait quoi que ce soit, pourtant... Parce que ça n'était pas ces murs qui leur servaient de phare dans la nuit. Ils s'attiraient l'un l'autre comme un papillon sur la flamme : dangereusement, maladivement, de manière malsaine, et ils ne pouvaient rien y faire.
Soudain, Drago comprit quel parti il pouvait tirer de tout cela. Si les réflexes n'étaient pas partis, ils pouvaient encore être convoqués en dernier recours. Même si cela signifiait faire ressortir le pire, tant pis. Le Serpentard n'avait rien à perdre. Tout aurait été bon pour retenir Harry près de lui. Envoyant tout principe de Malfoy au diable, il se força à décocher l'un de ses plus beaux sourires sarcastiques malgré les larmes à la bordure de ses yeux et tabla sur ce qu'il savait faire de mieux : lancer une pique à Potter.
- Et puis, sérieusement, Harry : un endroit où personne ne nous connaît ? Déjà en soi, ça, c'est mission impossible.
Le survivant redressa la tête. Le visage impossible du Serpentard, partagé entre trop d'émotions possibles, comme un collage cubique, ne sut pas quoi lui laisser comme impression. En revanche, l'effort de cet être pour ranimer la conversation sur n'importe quel ton lui fit étirer les lèvres presque joyeusement.
- Toi et moi savons très bien que ça n'est pas vrai.
- Le monde moldu ? devina le blond. Je ne sais pas quelle substance tu as dans le sang, Potter, mais ça m'intéresse pour les soirs de déprime.
- D'accord, d'accord, concéda le survivant. Le redémarrage à zéro est peut-être un peu... Enfin, bon, il est écarté, j'ai compris. Mais une coupure temporaire ? Réfléchis, Drago. Un endroit, rien que nous deux, pour voir si on est capable de se comporter en bons amis ? Qu'est-ce que ça coûte ?
- Tu connais déjà la réponse à cette question. Je ne crois pas que ça soit réellement bénéfique.
- Regarde comment les choses prennent toujours une tournure inattendue dès qu'il s'agit de nous. Ne veux-tu pas imaginer, un seul instant, ce qu'une telle option permettrait ?
- Moi t'arrachant la peau pour tenter de trouver le compartiment des piles et te déconnecter ? ironisa le blond. Parce que je suis sincèrement en train d'y songer maintenant.
- Peut-être que oui ! Qui sait ? Et ça serait quand même utile, parce qu'on aurait essayé !
- J'ignorais que tu donnais dans le sadomasochisme, Potter, commenta l'héritier des Malfoy. Si j'avais su, j'aurais mis à profit l'enseignement de ma famille bien plus tôt.
Le Gryffondor adressa une moue affligée à son interlocuteur. Il ne relèverait même pas. Le Serpentard sentit un sourire se coller sur son visage. Un rire de gosse naissait depuis ses entrailles.
- Tu vois qu'on est capables de se parler sans se disputer, constata Harry.
- Je me paye ta tête, Potter ! Essaye de sentir la nuance ! Quelques jours isolés avec toi loin d'ici ne résoudrons rien. Au contraire, je serai inculpé en tant que suspect principal dans le meurtre de Saint Potter ! Je viens déjà de sortir d'un procès, merci, j'ai donné, je passe.
Le survivant secoua la tête. Ses yeux accrochèrent la vitre grise donnant sur le monde moldu. Alors c'était comme ça ? Le blond allait nier son besoin de sortir d'ici jusqu'au bout ?
Le huit-clos avec Malfoy ne le dérangeait pas. C'était le décor qui commençait à lui donner mal au crâne. Il avait l'impression de s'évertuer plus que de raison pour réussir à discerner la moindre touche de couleur dans cet univers monochrome. Les traits de pluie rayaient les carreaux tels des barreaux d'une prison en noir et blanc.
- Et un endroit où il ne pleuvrait pas ? proposa-t-il.
- Tu te crois maître des éléments, maintenant ? Dis-moi Potter, avec quoi les Weasley ont frappé ta caboche de héros à leur repas de préhistoire ? Une barre de fer ? Non, trop froid ? Une poutre de leur cabane, alors ? Je me réchauffe ?
Le sorcier légendaire fut aux côtés de l'impertinent incapable de doser correctement son sarcasme en deux enjambées. Il coinça son visage entre ses doigts, comme plus tôt dans la journée. Rien qu'à ce geste, Harry sentit le désir le submerger comme une vague de tsunami. Ses dents mordirent l'intérieur de sa joue pour s'infliger la douleur nécessaire à la reprise de contrôle sur son corps.
- Un endroit, loin d'ici, rien que nous deux, pour se dégoûter définitivement l'un de l'autre et s'entre-tuer avec pratique selon ta version, sans pluie ? Dernière offre.
Drago tenta de rester impassible. Il pinça ses lèvres jusqu'à stopper le flux de sang en leur sein. Ses épaules hyperactives trahissaient malheureusement son profond amusement. Il se sentait à nouveau dans la peau d'un gamin, incapable de rester sérieux face à l'adulte qui le reprenait. Un instant, l'héritier des Malfoy se demanda même de quel genre de punition il écoperait s'il défiait ouvertement le Gryffondor. L'envie de jouer avec ce lion l'animait plus que jamais. Et ça n'était pas cette soudaine chaleur dans ses reins qui l'en démentirait.
Soucieux de décider au mieux comment s'amuser avec lui, le serpent força son bourreau à le relâcher. En se levant à son tour du canapé, il le toisa, espérant signifier : « personne ne dicte sa conduite à un Malfoy ».
Sans précipitation, le sorcier blond prit à cœur de se revêtir décemment, et de lacer correctement ses chaussures de ville une fois entièrement vêtu. Finalement, il s'installa dos contre le rebord de son bureau, les ongles raclant le dessous de la station de travail en défouloir provisoire, histoire d'arracher autre chose que la peau du dos du survivant. Il croisa ses pieds l'un au-dessus de l'autre.
- Alors ? demanda-t-il. Où vas-tu m'emmener, satané Gryffondor ?
- Tu acceptes ? s'étonna le dit Gryffondor, pensant que toutes ses manœuvres étaient tombées à l'eau.
- On dirait bien que tu vas réussir à me faire sortir d'ici, après tout.
Harry sourit, une joie sans nom crépitait dans son estomac. Drago mima l'impatience. Son contrôle était encore trop précoce pour être malmené ainsi.
- J'attends, Potter. Où allons-nous ?
- Je ne vais pas te faire l'affront de tirer notre destination au hasard sur une mappe-monde, tu n'apprécierais pas.
- Tu t'améliores, confirma le blond.
- Qu'est-ce qui ferait plaisir au prince des Serpentards ? railla Harry.
- Tant que tu ne me désartibules pas, fais ce que tu veux.
L'héritier des Malfoy désigna son épaule droite du menton en anticipation du contact nécessaire pour le transplanage. Le sorcier légendaire s'approcha d'une démarche féline. Il choisit d'ignorer cette indication et se saisit du poignet du blond qu'il ramena vers lui. Là, dans un geste presque trop tendre à l'intention provocatrice, Harry enlaça ses doigts autour des siens. Un frisson leur parcourut l'échine à tous les deux. Drago aurait juré que sa magie lui avait délivré une décharge d'électricité de la tête aux pieds. Il laissa sa main retomber, enlacée avec celle du survivant.
- Ni monde magique, ni pluie, exigea-t-il alors que l'homme ténébreux le regardait droit dans les yeux.
Une seconde plus tard, un bruit de foudre retentit tandis qu'un coup de vent naissait puis mourrait dans l'appartement londonien désormais vide de toute présence.
À peine un sol se fut-il matérialisé sous ses pieds que l'héritier des Malfoy fut contraint de clore ses yeux. Le vent, qui lui siphonnait littéralement le canal auditif jusqu'au tympan et semblait suivre le même processus en débouchant ses sinus, piquait méchamment sa rétine comme si de minuscules aiguilles invisibles jouaient aux fléchettes avec celle-ci. L'air était lourd de microscopiques cristaux de sel. Il le sentait à la manière dont ses lèvres s'alourdissaient d'un goût relativement chargé à chaque nouveau passage de langue. Les mèches de ses cheveux blonds s'emmêlaient déjà en une série de nœuds complexes.
Progressivement, l'héritier des Malfoy parvint à ouvrir ses paupières en une simple fente, difficile de faire mieux dans ces conditions. C'était mieux que la pluie londonienne proche du déluge en de nombreux points, certes, mais il n'avait pas non plus demandé à se faire décaper la cornée. Et puis, les nuages noirs qui se profilaient à l'horizon en couvercle de la mer grise et maussade qui commençait lentement, mais sûrement, à s'agiter, ne lui disaient rien qui vaille.
Harry et lui se trouvaient sur un promontoire bétonné avec, pour toile de fond, cette étendue infinie d'eau au caractère réputé imprévisible. Une barrière de pierre peinte en blanc, constituée de piquets aux sommets arrondis entre lesquels s'étendaient deux épaisses lignes parallèles au sol, servait de limite avant le vide et les bancs de rochers ocres et bruns en contrebas, que la mer submergeait ou entourait presque affectueusement de son étreinte écumeuse. Cette limite artificielle ne s'interrompait que brièvement quelques pas plus en amont sur leur droite pour laisser la possibilité aux hommes de dévaler l'escalier de rocs naturels irréguliers rejoignant la « plage », paradis des crustacés et algues de toutes espèces reposant au fond des trouées entre les immenses blocs mousseux, là où l'eau s'infiltrait en clapotant.
Le promontoire n'était, en réalité, qu'un tournant d'une route très probablement peu fréquentée en cette saison hivernale : les deux voies de circulation bétonnées se réduisaient considérablement sur cette minuscule esplanade avant d'emprunter un virage à quatre-vingt dix degrés sur la droite sans plus jamais dépasser les deux mètres de largeur. Le chemin sillonnait ainsi vers une grande maison blanche sur les collines, dernière bâtisse d'une longue lignée d'habitations, pas toutes visibles dans les vallons, délimitant la seconde extrémité du passage de leurs murs privés, juste en face de la barrière maritime.
À l'échelle, la propriété la plus haut de toutes devait probablement faire figure imposante. De là où ils étaient, néanmoins, la façade d'un blanc trop éclatant pour être naturel ne mesurait pas plus que le plus allongé de ses ongles. Même « miniaturisée » de la sorte, cette bâtisse ne donnait pas une bonne impression à Drago, comme si l'on avait cherché à en faire trop pour en faire un point de repère immanquable dans le paysage. Ironique pour quelqu'un ayant passé la majorité de sa vie dans des manoirs somptueux aux sols taillés dans le marbre, de meubles menuisés en bois exotiques et aux tablées ornementées de pierres précieuses fondues en couverts, de trouver cette maison « surfaite ». L'héritier des Malfoy ne critiquait pas le choix des propriétaires, loin de là, il était une époque où lui aussi aurait tout donné pour démarquer sa demeure des autres. Ses goûts avaient simplement évolués grâce à cette humilité acquise en se repliant modestement dans le monde moldu comparable à une sorte de maturité – qui s'envolait sitôt Potter près de lui – et l'avait amené à apprécier ce qui était simple et utile plutôt que complexe et décoratif. Pour lui, ce panneau blanc qui devait servir de miroir de prédilection au soleil les jours d'été ne rentrait plus dans ses critères primordiaux, trop tranché avec les strates brunes des falaises juste à côté à vol d'oiseau.
Drago resta un moment perdu dans l'observation de ce paysage, somme toute, relativement sauvage. Il aimait bien prendre le temps de s'imprégner d'un nouvel environnement pour en connaître les coins, les recoins et les secrets éventuels. Il ne parlait pas de l'Histoire – ou même de l'histoire, à condition qu'on saisisse la nuance entre petite et grande histoire. Non, il ne parlait pas non plus de cette inscription gravée à la lime sur le troisième bloc, en partant de l'angle de la rue principale du village, sur le quatrième rang de pierres d'une petite maison de pêcheurs, signature d'un prisonnier inconnu comptant les jours sur les murs de sa prison rudimentaire, démontée quelques siècles plus tard pour alimenter la construction du village de la côte voisine. Ce genre de secrets servait toujours dans une bataille de frime entre amis de bonne famille mais ne rentrait certainement pas dans les priorités du blond lorsqu'il débarquait quelque part pour commencer. Cela relevait plus d'une habitude qui l'obligeait à espérer que les multiples petites allées de ce village labyrinthique ne se terminaient pas toutes sur des culs-de-sacs. Le même genre de crainte qui inscrivait la construction de passages secrets dans les murs des manoirs dans son matériel génétique, absents des plans officiels mais enseignés dès leur plus jeune âge aux héritiers comme lui. Bien que l'automatisme demeure, le sorcier réalisa bien vite l'absurdité totale de son geste : il n'avait plus rien à craindre désormais, s'il retirait le risque potentiel déployé par Saint Potter le Sauveur. Pourtant, ce rituel ne manquait jamais de le rassurer. Et, il en était sûr, tant que cela serait encore un tant soit peu le cas, l'héritier des Malfoy ne serait pas là de s'en défaire de sitôt, à supposer qu'il y parvienne un jour.
Le blond sentit qu'on le tirait doucement par le bras et, de fait, de ses pensées. Il se retourna et découvrit plus en détail, derrière le survivant à la tignasse battue impitoyablement par le vent, une longue rue déserte bordée de chaque côté par des petites maisons ressemblant davantage à des résidences secondaires plutôt qu'autre chose. Toutes possédaient un charme particulier : du rustique au moderne, du classique au baroque, à tel point que telle masure n'avait rien à envier à sa voisine plus que celle-là sur telle autre. Il se doutait déjà que les petites rues s'enfonçant vers la côte à droite, qui entourait le village sur au moins deux côtés, depuis cette « avenue » aboutissaient toutes sur le même genre de spectacle qu'ici : la mer, partout, immense. Pour un peu, Drago se serait cru sur une île imprenable, juste entourée par les flots. Le paysage en contre lui indiquait cependant le contraire grâce à ses collines vertes à perte de vue qui faisaient le dos rond au-dessus des toits de habitations en hauteur, près des falaises.
Un coup de vent plus violent que les autres le fit vaciller, lui, homme frêle, et l'obligea à se repositionner pour éviter d'être embarqué par la déferlante. Le vent était mordant de froid, mais, curieusement, pas autant que ce à quoi il aurait pu s'attendre sur la côte anglaise, à supposer qu'ils soient encore sur l'archipel anglais. Ce dont l'héritier des Malfoy commençait à douter devant l'organisation atypique du village.
Le sorcier légendaire semblait mécontent. Il observait l'horizon d'un œil circonspect. Lui aussi avait repéré les cumulus menaçants. D'un signe, il intima à son ennemi de toujours de le suivre. Drago songea d'abord à le questionner : il avait horreur de se laisser mener par le bout du nez. Où étaient-ils ? Où allaient-ils ? Comment était-il sûr que personne ne les retrouverait ici, et tout particulièrement leurs pots de colles d'amis ?
Seulement, alors qu'une autre lame le fauchait de nouveau, avec quelques gouttes d'écume blanchâtre embrassant sa joue, l'héritier des Malfoy fit un compromis avec sa conscience. Il renonçait à poser les questions maintenant pour se mettre à l'abri et les formuler plus tard, sans aucune nouvelle excuse pour l'en empêcher. De toute façon, Harry n'avait aucune chance de l'entendre clairement avec le sifflement strident envahissant leurs oreilles, mélangé au chuintement gémissant que provoquait le souffle en s'infiltrant entre les toits, faisant claquer quelques tuiles mal fixées au passage. Lui-même n'avait pu que soupçonner que le sorcier légendaire s'adressait à lui quand ses lèvres s'étaient mises à bouger dans un bourdonnement incompréhensible. Aussi, il suivit docilement le Gryffondor dans le village désert.
Ils ne croisèrent personne, pas un chat dans les rues, rien qu'eux, le vent et le bruit des vagues en fond sonore. Quand beaucoup d'hommes se seraient inquiétés de cette solitude potentiellement dangereuse, Drago, lui, sentait un calme timide naître en lui, amené à grandir jusqu'à l'olympien, et le bercer lentement au rythme du ressac. C'était une sensation étrange, loin d'être négative, qu'il ne pouvait pas nommer. Cela faisait longtemps qu'il avait renoncé à ressentir pareille chose.
L'héritier des Malfoy s'attendait à s'aventurer profondément dans le village, au lieu de quoi, les deux sorciers s'engagèrent dans la seconde rue à droite en partant de leur point d'arrivée, à une cinquantaine de mètres du promontoire. La vue scotcha littéralement le Serpentard : la ruelle descendait de telle manière que l'on n'apercevait pas sa fin immédiatement, donnant une impression de rupture brutale entre le bitume gris et la mer bleu-grisâtre en fond. Au fur et à mesure de leurs pas, le même type de barrière que dans l'avenue principale apparut le long d'une petite balade étroite le long des habitations, en perpendiculaire à cette ruelle. Bientôt, le regard mercure du blond rencontra la façade colorée de l'ultime maison de la rangée de gauche. En pierre ocres et briques rouges autour des fenêtres, sur deux étages, un toit de tuiles rouges, des volets de bois peints en bleu azur... Elle se démarquait tendrement de l'ensemble, en harmonie charmeuse avec ses alentours. Une douce chaleur réchauffa le creux de son ventre. Drago ne put s'empêcher d'espérer de tout son être, contrairement à ses principes anti-espoir, que ce fusse leur point de chute. Pourquoi tourner ici sinon ?
L'héritier des Malfoy laissa Harry prendre de l'avance sur lui en ralentissant. Il avait besoin d'une minute pour graver cette émotion dans n'importe quel coin encore disponible de sa chair. Même dans ses glorieuses années, son propre manoir ne lui avait jamais conféré tel émoi. Le vieux château de Poudlard s'en était approché de très près durant les premières années lorsqu'il apercevait, petit garçon, les flèches élancées au-dessus des toits d'ardoise en pointe des tours à travers les vitres et la fumée épaisse du Poudlard Express. Malheureusement, au fil des années et de la montée en puissance de Voldemort, même le château protecteur lui était apparu comme un lieu hostile et terni par le crime, le paroxysme étant lorsque Dumbledore avait plongé de la tour d'astronomie sous la baguette de Rogue, début officiel de la guerre, et l'étreinte que ce monstre aux yeux rouges lui avait donnée en l'appelant doucereusement... Un frisson d'horreur le parcourut rapidement à cette pensée.
Quelle sensation ressentait-il précisément ? Celle d'être arrivé chez soi après un temps trop long passé en terre étrangère, un endroit protecteur et accueillant, pas forcément le plus calme au monde, ni même le plus riche ou recherché, juste quelque part où l'on avait le droit de se sentir bien comme mal, heureux comme mélancolique, mais toujours à sa place, jamais de trop ou indésirable.
Son cœur s'arrêta dans sa poitrine quand le survivant s'arrêta aussi devant la porte aux couleurs du ciel du paradis. Le blond attendit, le soupir libérateur au bord des lèvres. Jetant un regard discret de chaque côté, le survivant murmura un sort d'ouverture. Un déclic annonça que le loquet s'était déverrouillé. Drago frissonna en soupirant. La magie du Gryffondor le transcendait telle une onde de choc. Il inspira à fond.
Le regard vert forêt du sorcier légendaire se posa sur lui sans ciller et ne le quitta plus un instant. Le blond inspecta à nouveau la façade. Au-dessus de la porte, une plaque rectangulaire grise annonçait le nom de la demeure, en langue française : « La tempête ». Les lettres harmonieuses devaient s'effacer de temps à autre en raison des agressions des sels marins qui rognaient petit à petit leur tracé précautionneux. Ce jour-là, elles étaient à mi-parcours entre totalement neuves et illisibles.
À en juger par l'inscription, ils étaient sur la côte française. Ce fut à cet instant que la ligne noire posée sous l'horizon, juste sous les nuages, se détacha de leur masse informe pour lui sauter aux yeux. Comment avait-il bien pu la louper jusqu'à présent cette côte pudique ne se délivrant qu'aux initiés derrière son voile de brume, telle une femme mystérieuse : l'Angleterre.
La maison méritait parfaitement son nom : sans aucun vis-à-vis sur l'autre rangée de la rue, le vent la chassait de plein fouet en la prenant par l'angle du chemin de balade avant de s'engouffrer plus sobrement dans la ruelle. Par chance, de la pierre comme celle-là ne tombait pas si facilement. Pour preuve, les jointures étaient à peine creusées et ébréchées. Harry le fixait toujours. Il attendait de voir si l'aristocrate, qu'il était encore dans son esprit de Gryffondor, daignerait le suivre dans ce « taudis » au bord de la mer inhospitalière, plongée dans la froidure de l'hiver. Toute trace de défi avait disparu de cet homme qui lui laissait à présent le choix d'aller au bout ou non. Après l'avoir forcé à venir jusqu'ici, le sorcier légendaire lui redonnait la main : « est-ce que tu le veux vraiment ? Tu peux rebrousser chemin sinon ».
Drago sourit et parcourut volontiers la distance qui le séparait encore de l'entrée de ce refuge inconnu ou, s'il se référait à ce qu'ils avaient décidé plus tôt, le lieu pour se rendre malade l'un de l'autre. Le survivant le laissa passer devant lui dans le couloir d'entrée relativement sombre. Une fois rentré à son tour, il lutta un moment, pour refermer la porte, contre les rafales du souffle colérique à l'extérieur. Les assauts étaient virulents des deux côtés à tel point que l'homme faillit basculer à la renverse et donner, ainsi, la victoire aux éléments naturels. Néanmoins, dans un dernier effort, le battant claqua brusquement dans son logement et y resta bien en place. De nouvelles effluves de magie chatouillèrent l'épiderme du blond tandis qu'un sort de fermeture et, probablement, de barrière se retrouvait en garde. L'héritier des Malfoy eut l'impression de se retrouver aveugle sans plus aucune source de lumière ne pénétrant dans ces lieux. L'idée de ce noir complet tandis que la magie de Potter courrait encore sur lui le fit retenir son souffle.
Par chance, Harry connaissait le plan de cet endroit comme sa poche, noir complet ou non, il savait s'y déplacer. Drago perçut sa forte odeur de transpiration se mélanger à celle de renfermé alors que l'homme passait juste à côté de lui.
Un peu hésitant malgré la certitude que rien ne pouvait lui arriver ici, l'héritier des Malfoy attendit dans l'obscurité. À tout hasard, il se mit à la recherche de sa baguette dans les pans de sa veste avant de se souvenir que, dans l'euphorie entretenue par Harry, elle était restée dans son coffre personnel, sous son lit, dans son appartement, là-bas, à Londres. Et, il était à peu près sûr que le survivant n'en possédait pas non plus après avoir brisé la sienne en signe de révolte devant le Magenmagot. Ils se retrouvaient donc, tous deux, sans aucun moyen de défense autre que leur magie brute, à des lieues de chez eux. Brillant, vraiment.
Fort heureusement, l'usage de la baguette n'était pas requis pour ouvrir des volets et apporter ainsi un minimum de clarté naturelle dans la demeure. Le processus en aurait été grandement accéléré... Quoique, les rues du village avaient beau être désertes, cela ne signifiait pas pour autant que des yeux ne se promenaient pas quelque part. Les moldus n'étaient certainement pas habitués à voir une dizaine de volets antiques s'ouvrir d'un seul et même homme... Par contre, cela n'empêchait pas son hôte de s'assurer que les panneaux tiendraient courageusement face à la force du vent une fois dépliés grâce à quelques sorts qui traversaient Drago de part en part à chaque murmure.
La lumière se répandait à gauche de l'entrée. Sortie de son brouillard de ténèbres, la pièce se laissait distinguer. Le blond s'avança et eut le temps d'apercevoir une cuisine moderne séparée d'une élégante salle à manger par un îlot de bar avant qu'Harry ne lui rentre presque dedans en rejoignant l'autre aile de la maison. Tous deux s'immobilisèrent, accroché l'un à l'autre du regard. Drago recula de quelques pas tandis que le Gryffondor baissait légèrement la tête, gêné. Finalement, il partit un peu précipitamment à droite de l'entrée. Le blond retint un soupir en fermant les yeux.
Après quelques grincements caractéristiques, une lueur faiblarde dévoila bientôt un salon relativement bien fourni. Un canapé d'angle gris foncé dont les coussins lui rappelaient étrangement le sien meublait entre autres l'espace restant autour d'un antique poste de télévision moldue qui, vu son âge, ne devait offrir que de la « neige » à regarder. Des coussins et plaids à l'apparence douillette rehaussaient la pièce de leurs tons clairs et crémeux. L'héritier des Malfoy s'en approcha à pas feutré sur le tapis. Du bout des doigts, il caressa l'une des couvertures disposées là. Il adorait cette matière depuis petit parce qu'elle lui rappelait ce beau manteau d'hermine blanche qui déployait toujours une odeur fleurie entêtante lorsque sa mère l'enfilait avec grands gestes par-dessus ses tailleurs noirs.
Un raclement étrange au-dessus de lui l'obligea à relever la tête. En dehors de lui, il n'y avait plus personne dans le salon. Sans qu'il s'en rende compte, le survivant avait disparu à l'étage supérieur. Ce bougre savait se faire discret quand il le voulait ! Drago sourit, néanmoins. Harry le laissait prendre conscience de son environnement à son rythme, sans le déranger. À travers le plafond, le blond percevait des bruits étouffés qui diminuèrent progressivement d'intensité avant de s'éteindre totalement au bout d'une minute ou deux.
Curieux, l'héritier des Malfoy se rapprocha de l'escalier, dans le fond de la pièce, à côté de l'une des grandes bibliothèques garnissant les murs boisés. Il gravit la première marche et tendit l'oreille : plus aucun signe de vie au point de se croire seul. Un peu craintif de nature, il se rassura en se disant qu'aucune interdiction ne lui avait été formulée pour accéder aux étages. Marche après marche, il mit sa tête blonde au jour du premier étage.
La présence d'une chambre, immédiatement sur la droite, éclairée grâce à une modeste baie vitrée avec balcon arrondi donnant sur la mer, se devinait facilement. La taille de la pièce était presque ridicule en comparaison de l'immensité du reste : une extension en bois allongeait l'aile gauche, au-dessus de la cuisine et de ce qui devait être un garage donnant sur l'arrière de la propriété, dans la rue suivante. Juste devant lui, une fenêtre ouvrait la vue sur l'extérieur tandis que de l'autre côté, le palier s'étendait en profondeur. Les panneaux de bois à l'extérieur suivaient la même courbe que le balcon. En contrebas, entre les murs de pierres encerclant la propriété, un petit jardin avait été préservé. Drago ne doutait pas un seul instant que de beaux spécimens de plantes devait y prospérer aux belles saisons. Au-delà du dernier mur, le village se poursuivait dans des rues labyrinthiques se divisant entre les petites maisons de pêcheurs bordant la balade de mer. Le sourire qui étira ses lèvres ne connu aucune répression : le blond avait un bon pressentiment à propos de cet endroit.
Harry reparut alors que son esprit était encore happé par l'observation de ce petit coin de terre en contrebas où il s'imaginait, en fantasmes illusoires, cultiver des plantes pour l'élaboration de potions. Il secoua la tête et s'intéressa à son hôte. Son regard forêt traversait la baie vitrée de la chambre : l'horizon noir au-dessus des flots en plein éveil colérique le préoccupait visiblement.
- Ça vient par ici, tiqua le survivant.
- Quoi ?
- La tempête.
Le blond pouffa de rire.
- Je sais, j'avais promis : pas de pluie. Tu m'excuseras, je ne suis pas monsieur météo et encore moins maître des éléments.
- Non, ce n'est pas ça.
- Quoi alors ?
- Je croyais juste qu'on était déjà au cœur de « La tempête »...
Le Gryffondor sourit à son tour. Le fameux nom de cette demoiselle de pierres servait bien ce jeu de mots. Il rit brièvement en silence : le blond était le seul capable de sortir ces remarques potaches et si inspirées en même temps... Au moins, cela avait le mérite des les amuser tous les deux pendant un court moment. Et tandis que Drago observait à son tour les cumulus menaçants à travers la baie, Harry le détailla. Lui aussi avait des souvenirs à graver dans la pierre, quitte à ce qu'ils le blessent comme jamais plus tard, et ils n'avaient rien à voir avec les murs. Il ne voyait pas comment ils allaient sortir de cette expérience dans laquelle ils venaient de plonger, par sa faute, tête baissée. L'idée de la fugue adolescente, comme deux gamins irresponsables envieux d'une liberté dont ils ne connaissaient que le nom et pas les durs principes, était si belle là-bas, à Londres. Ici, elle tendait à prendre le goût d'une erreur : amer, à regretter incessamment sous peu. Il ne voulait pas, pourtant, le regretter, pour rien au monde. Une boule d'angoisse se formait doucement au creux de son estomac. Cette plaisanterie retardait d'autant sa croissance inévitable. Merlin s'il souhaitait que ce rire cristallin soit capable de la faire s'évanouir pour de bon. Ses yeux le piquèrent brusquement. Harry choisit la fuite temporaire et trouva un prétexte pour redescendre.
- Mets-toi à l'aise, déclara-t-il dans l'escalier. Je vais mettre le courant.
- Le courant ?
- Eh ! Monde moldu, tu voulais ? Monde moldu, tu as ! répondit le sorcier légendaire depuis l'étage inférieur.
- Je vois ça ! Et elle est à toi cette maison au moins ?
Drago n'obtint aucune réponse. Un soupir lui échappa. Il devrait donc poursuivre son tour du propriétaire seul. Le courage lui manquait cruellement tout à coup. Peut-être un contrecoup de toutes ces émotions ? Ils en avaient déjà fait beaucoup trop en une seule journée... L'héritier des Malfoy aspirait au repos maintenant.
Le blond entra dans la chambre toute proche. Apparemment, la pièce était la seule avec un balcon. Il n'en avait pas vu d'autre depuis l'extérieur ou dans le peu qu'il avait visité. La vue imprenable sur les flots qu'on avait depuis ce lieu de sommeil en faisait, sans aucun doute, la chambre principale de la maison. Celle qu'on aurait qualifiée de « parentale » dans les agences immobilières moldues. Comment le savait-il alors qu'il était un sorcier ? Parce que, de temps à autre, en marchant dans les rues commerçantes de Londres, il s'arrêtait devant une vitrine et lisait les descriptions des biens à vendre, juste pour rêver un peu à travers les photographies avantageuses à un jardin, une piscine, une vue, un équipement haut-de-gamme... N'importe quoi tant que cela lui change les idées.
Ici, l'ameublement était en bois de chêne clair, un peu terne, tirant sur le taupe. Les draps blancs du lit double étaient gonflés telle une bouée à la mer. Le peu de lumière entrant dans la pièce avec ce temps maussade était jalousement accaparé par cette surface pure. Sur le mur à gauche de la porte, en face du lit, quatre miroirs carrés n'en formaient qu'un seul grand qui reflétait l'ensemble en y ajoutant une clarté mystique. Quelques bibelots ça et là traînaient sur la commode en dessous.
De chaque côté du lit, deux portes laissaient supposer une suite derrière les murs blancs. À gauche, du côté du balcon, il s'agissait clairement d'un petit dressing coulissant, suffisamment grand pour ne pas être qualifié de placard alors qu'il en avait tous les aspects. Avant de franchir celle de droite, Drago paria sur une salle de bains privative. Un sourire de victoire se greffa à son visage devant la faïence impeccable. Tellement qu'on aurait cru que jamais personne ne s'en était servi.
Ses pupilles grises languirent sur les courbes de la magnifique baignoire d'angle. Sa lèvre inférieure subit le grignotage de ses dents gourmandes. Ce bain l'appelait malicieusement, le tentant vicieusement de s'immerger en son sein. À contre-cœur, l'héritier des Malfoy se détourna d'abord. Arrivé au seuil de la pièce, il s'arrêta. Et pourquoi pas, au fait ? Harry lui avait bien dit de se mettre à l'aise, non ?
Comme s'il avait tout de même besoin de justifier son acte, le blond devint soudainement trop averti de la manière dont ses vêtements retombaient négligemment sur sa silhouette de tige de fer. Le tissu accrochait sur sa peau sale de toutes leurs folies inconsidérées d'humains sanguins et hormonaux. Il pourrait toujours dire qu'il en avait besoin et masquer son caprice par un mensonge grossier duquel le survivant ne serait pas dupe. Qu'importe : ses vêtements s'échouaient déjà sur le sol, le laissant dans son plus simple appareil alors que les robinets remplissaient la cuve. Ce qui s'échappait des tuyaux était d'un froid glacial. Cela ne serait pas un problème : là où les moldus devaient attendre que le ballon d'eau chaude fasse son œuvre, lui pouvait utiliser un simple sort pour réchauffer le contenu de la baignoire.
Toute hésitation envolée devant la vapeur ondulante, Drago s'installa dans l'eau brûlante. Tendu le temps de s'acclimater, le sorcier ne tarda pas à se détendre et à poser la tête sur le rebord de la faïence. La pénombre ambiante, entrecoupée par la lumière arrivant de la chambre par la porte entrouverte, apportait une touche intimiste au lieu. Si l'on tendait bien l'oreille dans ce silence religieux, il n'était pas difficile de percevoir le ressac des vagues. Fermant les yeux, l'héritier des Malfoy s'imagina dans une bulle protectrice au milieu de la mer, minuscule goutte d'eau dans l'immensité. Sa respiration se fit plus profonde.
- Fais attention à ne pas t'endormir là-dedans, l'avertit une voix.
Le blond tiqua. Décidément très discret quand il le voulait ce Gryffondor, mais pas moins envahissant pour autant... Drago rouvrit les yeux. Harry souriait, appuyé contre l'encadrement de la porte, bras croisés sur la poitrine.
- Je dis ça parce que ça m'est déjà arrivé, se justifia-t-il.
- Vraiment ?
Le survivant acquiesça.
- Le courant ne veut pas revenir, poursuivit-il. Je verrai ça demain, en espérant qu'il fasse meilleur. Sinon je serai obligé d'appeler un réparateur.
Le blond roula sarcastiquement des yeux. Bien sûr, Saint Potter n'était plus capable de rien une fois que cela sortait de son champ de compétences. Le sous-entendu fut compris instantanément par le concerné.
- Tu veux essayer peut-être ?
- Non, merci. Je suis capable de reconnaître mon inutilité. Et, dans ce domaine, je ne réussirais qu'à m'électrocuter.
- Si tu peux t'électrocuter c'est que le courant sera revenu.
- Ce que tu peux être pénible, Potter.
Drago bascula de nouveau sa tête en arrière, recherchant le calme. S'il avait, ainsi, espéré mettre fin à une conversation laborieuse entre eux, il constata rapidement son échec.
- Tu t'amuses bien ? se moqua le Gryffondor.
- Beaucoup moins depuis que ta tête est apparue dans mon champ de vision.
- Tu t'es mis à l'aise.
- Parce que, tout comme toi, j'empeste la sueur, par ta faute. Et surtout, parce qu'un simple d'esprit me l'a suggéré.
- Depuis quand écoutes-tu les simples d'esprit, Malfoy ? susurra le survivant.
L'héritier des Malfoy fronça les sourcils et redressa la tête. Harry ne cachait pas le profond divertissement que cette joute lui procurait. Ses traits de lion joueur n'avaient pas de pareil. Drago revêtit son plus bel air de sale arrogant en attendant la suite des événements que cet esprit vicieux lui préparait.
Bientôt, le Gryffondor se décolla de la porte. Ses mains se portèrent aux boutons de sa chemise et commencèrent à les défaire, un à un. En captant le regard surpris du blond, il pouffa.
- J'ai cru comprendre que j'avais bien besoin d'un bain moi aussi. J'empeste, non ? railla-t-il.
- Attends ton tour.
- C'est du gaspillage d'eau, écologie tu connais ?
- Je me contrefiche de ta consommation d'eau, tu ne laveras pas ta fourrure crasseuse de fauve dans mon bain.
Harry se pencha par-dessus la baignoire, les mains fermement serrées autour du rebord. Torse-nu, il inspecta le fond des yeux du blond, pensant le faire plier par la provocation. Grossière erreur.
Brusquement, un pied de Drago s'échappa de sous la surface de l'eau pour venir se plaquer de toute sa surface contre le torse halé.
- Pas de ça, Potter.
- J'ai horreur du gaspillage, ronronna le survivant.
- Je t'ai déjà dit ce que j'en pensais. Va réparer ton électricité au lieu de te donner en spectacle.
- Je pourrais te rejoindre.
- On est là pour voir si on peut fonctionner ensemble comme ces pots-de-colles l'ont fait pendant le procès, tu te rappelles ?
- Alors ?
- Alors, tu vas devoir te tenir.
Du plat du pied, Drago repoussa définitivement le Gryffondor, avec une simple pression. Celui-ci sembla réfléchir à une réponse mais abandonna finalement la partie. Il comprenait que le blond avait raison : ils devaient tenter de s'entendre, pas provoquer plus de désordre qu'au départ.
Harry s'éloigna de la baignoire, non sans envoyer quelques gouttes dans la direction de l'impertinent, victorieux dans son bain. Il lui sourit sur le seuil de la porte.
- J'espère que tu te noieras dans ta crasse, le taquina-t-il.
- Et toi que tu tomberas raide les fils entre les mains.
Le survivant secoua la tête et sortit. Drago ne put s'empêcher de pouffer en l'entendant éclater de rire depuis le palier. Le calme revenu, il inspira à fond et s'immergea totalement dans le bain. L'eau coupait tous les autres sons de la réalité et laissait ce rire de Gryffondor résonner au fond de lui autant de temps que sa respiration lui permettrait cette plongée.
J'espère que ce chapitre vous a plu ! Merci à tous pour votre soutien, il m'est très précieux.
Je vous retrouve très prochainement pour un autre chapitre ! ;) A bientôt !
