Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 29
Theodore Nott était de mauvaise humeur. Non, pire que cela. Disons que si cela n'avait tenu qu'à lui, il aurait éradiqué Seamus Finnigan de la surface de la planète, dynamité la tour de Gryffondor et dispersé les restes dans les eaux glacées de la mer du nord.
Son bras lui faisait un mal de chien et il avait l'impression qu'il s'était presque désolidarisé de son épaule. Ce n'était pas ça qui le mettait le plus en rogne, non (enfin, si, un peu, quand même), mais le fait de devoir avancer à la vitesse d'une tortue asthmatique en se fiant à sa mémoire, en espérant ne pas se prendre une porte ou rater une marche, tout en faisant semblant de saluer des gens qu'il ne pouvait pas reconnaître car tout son champ de vision était flou. Ce crétin dégénéré lui avait cassé un verre de lunettes ! Le con ! L'enflure !
A côté de lui, il entendait le pas irrégulier de Blaise Zabini qui avait pris deux Impedimenta dans les jambes et s'était probablement fait une entorse en tombant. Au moins, il voyait, lui.
Theodore agrippa la sangle de son sac trop chargé et poursuivit sa marche, alimentant petit à petit la furie qui l'habitait. Il jugeait la guérilla qui sévissait dans les couloirs de Poudlard puérile et contreproductive : on attaquait n'importe qui, n'importe quand, sans mot d'ordre. Les fauteurs de troubles étaient en général punis, quand on pouvait les identifier, mais ces derniers temps il ne s'agissait même plus de quelques fortes têtes : tout le monde s'y mettait. La seule frontière était à deux doigts d'être franchie : pour l'instant, on laissait les filles de côté. Cela ne voulait évidemment pas dire qu'elles étaient totalement innocentes ! Ben voyons ! Il était sûr d'avoir vu un bout de chevelure rousse, tout à l'heure, et seule l'éducation qui lui avait été inculquée par la main de fer de son père l'empêchait de partir à la recherche de Ginevra Weasley pour l'étrangler. Bon, bien entendu, après avoir fait soigner son bras.
On arrivait à l'endroit délicat. Zabini l'avertit qu'ils approchaient de l'entrée, et donc du bureau de leur chef de maison. Aurora Sinistra avait prévenu qu'elle délivrerait des retenues à chaque Slytherin assez stupide pour se faire prendre dans une embuscade et elle avait tenu parole. Trois deuxièmes années avaient été de corvée de récurage de toilettes, chez les Gryffondors. Ils avaient raconté que Snape, chez qui leur chef de maison les avait d'abord conduits, avait commencé par leur lancer plusieurs malédictions (l'un des garçons, qui avait selon toute vraisemblance failli faire dans son froc, avait parlé de Magie noire et c'était tout juste s'il n'avait pas mentionné l'Endoloris, mais Theodore en doutait) avant d'approuver la proposition de Sinistra. Après cela, une partie de Slytherin avait accusé le professeur d'astronomie de traîtrise, mais tous avaient marché droit et fait en sorte de ne pas se faire pincer.
Vincent Crabbe avait trouvé très drôle de proposer à quelques membres triés sur le volet des capuches percées de deux trous pour les yeux. Nott les lui aurait volontiers fait avaler, mais il n'était pas en position de discuter, aussi avait-il pris la sienne avec un sourire hypocrite. La chose avait rapidement fait école et le nombre d'élèves encapuchonnés avait cru rapidement, dépassant largement les frontières de Slytherin, sans que l'on sache en réalité qui était allié avec qui. Les bagarres n'avaient pas cessé, mais on veillait désormais à ne jamais laisser de blessés : pas vu, pas pris. C'est pour cela que Theodore Nott se promenait cet après-midi sans lunettes avec un bras poisseux de sang et que son copain Blaise claudiquait en serrant les dents.
Les deux garçons dépassèrent le bureau de Sinistra et franchirent enfin le seuil de leurs quartiers, sans pour autant abandonner leur comédie : ils n'étaient pas à l'abri d'une dénonciation et on avait quand même sa petite fierté. Heureusement, à cette heure-là, les plus jeunes étaient à l'étude et ceux qui passaient des examens en fin d'année étaient en bibliothèque, ce qui aurait dû être le cas des deux compères, s'ils n'avaient pas été sauvagement pris à partie par une horde déchaînée de quatre Gryffondors. Et de leur classe, en plus ! Non que les deux Slytherins aient été totalement innocents, non plus. Jusque-là, Nott avait réussi à ne participer qu'un minimum aux expéditions punitives organisées par Drago et ses complices. Deux bagarres, et encore, il était resté un peu derrière et avait lancé la plupart de ses sortilèges dans le plafond. Sage comme une image, mais il ne fallait pas pousser non plus : quand Finnigan les avait traités de bâtards, pédales et d'autres choses que le garçon avait jugées insultantes pour sa petite personne et ses ancêtres, Theodore avait d'abord répliqué dans un langage imagé qui avait certainement fait l'éducation de ses adversaires, puis avait fini par faire comme Blaise et tiré dans le tas. Après, évidemment, il y avait eu escalade… Nott ouvrait la marche et fit halte devant la porte de son dortoir. Curieux, tout de même, comme Blaise pouvait être susceptible : après tout, il était de notoriété publique que monsieur était à voile et à vapeur.
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Debout au milieu du dortoir, les bras croisés, son coffre grand ouvert devant lui et des vêtements posés un peu partout sur son lit, Alessandro Gabelli observait sans rien dire les deux arrivants. Sur le coup, il n'avait presque pas reconnu Nott qu'il ne voyait jamais sans ses lunettes. Il comprenait pourquoi, vu que son voisin de dortoir clignait des yeux comme un hibou et avait l'air un peu vague de celui qui ne voit pas bien. En plus de l'air furieux, bien sûr. Derrière lui venait Zabini qui trainait la jambe. Alessandro eut comme l'impression qu'on avait besoin de lui et soupira doucement.
« Qu'est-ce qui se passe ?
-Tu fais tes bagages ?
-Je n'ai pas envie de m'y prendre à la dernière minute, répondit Alessandro en claquant le couvercle du coffre d'un coup de pied.
-Gabelli… on a un petit souci », commença Nott, avec, malgré lui, un tout petit sourire que Blaise Zabini ne pouvait voir.
Alessandro pinça les lèvres et fronça les sourcils, mais tous deux savaient qu'il jouait un peu la comédie. Depuis deux semaines, c'est-à-dire depuis la trahison de Sinistra, la cote de popularité du futur guérisseur connaissait des sommets : on savait qu'on pouvait s'adresser à lui en cas de pépin après un cours de Défense contre les Forces du mal, par exemple, mais on requérait aussi ses services pour une bagarre qui tournait mal. Et il faut bien avouer que la plupart étaient des fiascos, laissant des éclopés dans les deux camps.
Discrétion, efficacité et appartenance à leur maison, voilà quels étaient les atouts de l'Italien. D'où tenait-il les remèdes dont il disposait ? Certains pensaient qu'il grugeait madame Pomfresh en se servant à l'infirmerie, d'autres soutenaient qu'il les faisait clandestinement, avec Emilie Snape, même si on les voyait plus aussi souvent ensemble qu'auparavant. Peu importait. Il soignait tout le monde, sans distinction, même si Nott voulait bien parier très cher qu'aider des gens comme Drago, Crabbe ou Goyle ne faisait pas partie de ses préférences. D'ailleurs, il était parfois très difficile de lui mettre la main dessus en cas de nécessité : le jeune homme se volatilisait, réapparaissait juste avant le couvre-feu, ce qui accréditait les rumeurs de réalisation de Potions dans un coin du château.
Alessandro leur fit signe de s'asseoir, ce qui arracha un gros soupir de soulagement de Zabini qui releva immédiatement une jambe de son pantalon et expliqua ses misères d'une voix un peu faiblarde. Chochotte ! pensa Nott qui avait laissé tomber son sac par terre et se tenait le bras en priant pour que son voisin de dortoir expédie au plus vite le cas de son ami. L'effet des sortilèges qu'il avait reçu s'estomperait rapidement, décréta l'Italien, qui entreprit de manipuler la cheville du Slytherin. Au deuxième gémissement, Alessandro la tordit un peu plus que nécessaire et envoya un regard venimeux à Zabini qui comprit le message et se tut. S'il n'avait pas eu aussi mal, Nott aurait éclaté de rire.
Zabini s'en tira avec une petite incantation qui fit diminuer le gonflement et l'ordre de mettre de la glace (« dans une serviette, Zabini, pas sur la peau ! ») pour empêcher l'inflammation. Alessandro lui promit de lui donner une pommade si c'était vraiment nécessaire. Puis vint le tour de Nott qui grimaça en ôtant sa robe et son pull déchirés. Son ami faisait une drôle de tête et il comprit pourquoi en regardant la manche de sa chemise pleine de tâches de sang et un peu collée à la plaie. Fantastique ! pensa le Slytherin.
« Tu peux m'aider, sinon, va reposer ta cheville. »
Blaise adressa un petit signe de tête à Nott et vida les lieux.
« Vas-y doucement, ce n'est pas la peine de tout arracher », prévint Alessandro
L'autre garçon amorça le déboutonnage d'un poignet, s'énerva et finit par s'attaquer aux boutons principaux. Il avait eu mal sur le coup, mais il ne s'était pas rendu compte que la coupure était si importante. Il tuerait Finnigan, un jour, à petit feu. Gabelli connaissait son boulot, c'était évident, mais est-ce que ça lui ferait mal de montrer un peu plus de délicatesse ? Nott replia un peu son bras devant lui, mais l'Italien continua de désinfecter énergiquement la blessure, avant d'aller farfouiller dans son armoire pour y trouver un pot de pommade cicatrisante. Un quart d'heure après, ce n'était plus qu'un mauvais souvenir et Nott, ayant retrouvé l'usage de son bras droit, put enfin appliquer un Oculus reparo sur ses lunettes.
« C'était qui ?
-Finnigan, Peakes, Crevey et cette teigne de Ginevra Weasley. »
Alessandro Gabelli arrêta de s'essuyer les mains un instant et demanda :
« C'est nouveau, cette idée de s'en prendre à des types de la classe ?
-Vas demander aux Gryffondors, jeta Nott : mais, ouais, c'est mal parti tout ça. Il ajouta : et à visage découvert en plus, c'est bien dans leurs manières, ça ! »
Alessandro lui lança en regard noir et lui balança presque à la figure son pull déchiré.
« Tu sais ce que je pense de ce cirque.
-Et bien ne le penses pas trop fort, répliqua Nott. Plus doucement, il reprit : j'ai quelques noms à te communiquer, tu me reçois ? Il n'attendit pas la réponse et égrena en chuchotant à toute vitesse : Beaufort, Wells, Hendricks, Clay, Browning, Zoppo, Chopper. Tu as l'almanach de Poudlard ? Alors, potasse, et transmets à qui pourrait être concerné.
-Beaufort, on le savait…
-Oui, mais là ce sont des noms d'activistes masqués, tu me suis ? »
Son voisin hocha la tête, les sourcils froncés, envisageant déjà la manière de neutraliser les élèves concernés. Nott parut lire dans ses pensées et le prévint, avant de prendre une nouvelle chemise et de l'enfiler en vitesse :
« Ne t'en prends pas à un Slytherin, Gabelli, tu signerais ton arrêt de mort. »
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Alessandro connaissait par cœur l'emploi du temps de l'aide de Pomona Chourave, et c'est pour cela qu'il prit la tangente en rejoignant les portes du château et fila en direction des serres, son sac sur le dos et son manuel de botanique sous le bras, la couverture bien en vue.
Il avait à peu près autant de chance de croiser un élève dans les serres un 19 décembre que de tomber sur une licorne dans la salle commune de Slytherin et il fut satisfait de constater qu'une fois de plus ses calculs avaient été justes : il n'y avait personne dans le sas d'entrée de la serre principale où il régnait un froid de loup, une humidité propre à vous déclencher une pneumonie en quelques minutes et une atmosphère absolument sinistre. Assailli par une chaleur moite dès l'ouverture de la porte, il avança parmi des rangées de plantes en pot, notant que les Blegilacées étaient écloses et que Chourave demanderait probablement avant les vacances à des troisièmes années de récolter pistils et pétales et de mettre les tiges à macérer, après avoir pris soin d'en ôter les feuilles urticantes.
Il trouva Neville Londubat le corps à moitié plongé parmi des plantes carnivores dont il avait neutralisé l'appétit en leur livrant des souris peu de temps auparavant. Cela ne les empêchait pas de venir le pincer et le pousser. Le Gryffondor se défendait par quelques petites tapes, des coups de coude et d'épaules, mais sans abîmer les plantes et sans paniquer non plus quand l'une d'elles devenait plus entreprenante. Lorsqu'il se redressa enfin, des poignées de mauvaises herbes et de feuilles flétries dans les mains, le visage rouge barré une longue trainée de terre et les cheveux en bataille, Alessandro le salua et attendit qu'il ait jeté sa récolte et se fut un peu essuyé le visage.
« J'ai des nouvelles », commença l'Italien à l'abri d'un Mufliato.
C'était Londubat qui lui avait appris le sortilège dont il n'avait jamais entendu parler auparavant. A l'en croire, cela avait été une invention de Potter. Le Slytherin doutait que Potter, qui à ses yeux n'avait rien d'un génie, ait pu un jour inventer un truc aussi brillant que le Mufliato (c'était le nom du sortilège), mais il avait fait l'andouille et appris avec diligence les mouvements de baguette et l'incantation. Il voyait presque les neurones du cerveau de Londubat faire les connexions au fur et à mesure qu'il lâchait les noms.
« Il vaut mieux ne pas cibler des membres de nos propres maisons.
-Oui, on attaque les voisins, mais pas de lutte fratricide, acquiesça le Gryffondor.
-Et pas à visage découvert non plus : on m'a relaté une attaque ces dernières heures avec des copains à toi… Alessandro laissa trainer la voix et leva les yeux au ciel : vous êtes conscients, j'espère, que vous servirez de cibles dans les heures qui viennent, non ?
-Evidemment c'est embêtant, concéda Neville, mais personne ne voudra jamais porter un masque : c'est trop connoté, tu comprends ?
-Rien ne vous empêche de vous cacher derrière une statue ou une armure.
-ça revient à frapper dans le dos…
-Tu te moques de moi ? s'étrangla le Slytherin : et que font les autres ? C'est très joli l'honneur, la noblesse, tout ça, mais laisse-moi te dire que dans le contexte actuel c'est débile ! »
Neville avait baissé les yeux et grattait la terre du pied, un peu embarrassé.
« Oui… peut-être… mais c'est comme frapper un gars à terre, ou une fille… ça ne se fait pas…
-Ouais, et bien tu peux laisser quelqu'un à terre une fois que tu l'as paralysé, si tu y tiens vraiment, ou que tu lui as arraché sa baguette, mais je serais toi, je me méfierais des filles. L'Italien se tut quelques instants après avoir levé les yeux au ciel et bougonna : il va falloir que vous grandissiez un jour, quand même… »
Neville se contenta de hocher la tête, mais Alessandro qui commençait à bien le connaître et estimait que sa nullité en Potions n'avait rien à voir avec un quelconque défaut d'intelligence savait qu'il essayerait de raisonner les membres de l'Armée de Dumbledore. Il lui souhaitait bien du courage.
« Juste pour savoir, commença Neville qui devait être en train de réfléchir aux actions, sinon du lendemain, ou du moins de la rentrée : doit-on prendre des précautions ? Est-ce qu'il y a des gens à ménager, à ne pas blesser par inadvertance, tu vois ce que je veux dire ? »
Alessandro voyait très bien et ne savait pas trop quoi répondre. Il lui répugnait de livrer le nom de Nott comme son informateur : un mot de trop, un sortilège qui manque inexplicablement sa cible, et son voisin de dortoir se trouverait exposé. Il préférait en parler avec lui avant de laisser quelqu'un, en dehors d'Emilie et lui, savoir le double rôle qu'il jouait, c'est pourquoi il tenta de couper la poire en deux en répondant :
« Ne laissez pas Malefoy et sa clique s'en sortir. Crabbe, Goyle… vous connaissez les noms des vrais enragés, n'est-ce pas ? »
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De son côté, Theodore Nott promenait sa mauvaise humeur d'un bout à l'autre de la salle commune de Slytherin, de couloir en couloir et sur le palier de la bibliothèque. On n'était pas vendredi, mais Theodore en avait assez et il estimait qu'il avait besoin d'un peu de réconfort. D'un peu de réconfort féminin. En somme, il avait gribouillé un message à toute vitesse sur le bout de papier autocollant que lui avait donné Emilie et envoyé par la suite des prières à tous les dieux possibles, imaginables et imaginaires, susceptibles de lui prêter une oreille favorable. Apparemment, quelqu'un l'avait entendu. A son avis, ce n'était pas trop tôt.
Theodore avait expliqué son cas de manière assez décousue : Emilie et lui avaient un mal fou à poursuivre des conversations rationnelles ces derniers temps, à croire que leurs cerveaux respectifs se mettaient en mode off dès qu'ils amorçaient un baiser. Ce qui arrivait souvent. Ce n'était pas forcément très long, mais c'était suffisant pour effacer l'ardoise magique qui leur tenait lieu d'esprit. Dans ces moments bénis, pendant quelques minutes hebdomadaires volées, Emilie oubliait qu'elle portait le patronyme de Snape et Theodore, qu'il était l'héritier de Saturnus Nott le monde extérieur n'existait plus. Enfin, l'essentiel avait été dit, Emilie avait plaint Theodore et tous les deux s'étaient alors attelés à procurer la consolation requise.
Perdus entre des rayonnages poussiéreux au fin fond du département d'histoire locale de la bibliothèque, les deux adolescents paraissaient incapables de se détacher l'un de l'autre. Ils étaient loin des débuts hésitants et un peu maladroits du mois de mai. Chacun savait ce qu'il voulait, ce que l'autre aimait. Le Slytherin serrait la Serdaigle contre lui comme si sa vie en dépendait et comme s'il espérait presque qu'elle se fonde en lui définitivement. Emilie, qui avait enfoui son visage dans le cou de Theodore pour reprendre un peu son souffle, abandonnait les lèvres de son ami pour dispenser quelques baisers juste en dessous de l'oreille. Elle arracha ainsi, à sa grande satisfaction, le petit gémissement étouffé qu'elle obtenait d'habitude dans ces circonstances, mais fut surprise de la réaction du Slytherin qui inspira brusquement et s'écarta un peu d'elle, les mains enserrant ses bras avec fermeté. Clignant bêtement des yeux comme un hibou devant la lumière, elle finit par réunir quelques pensées cohérentes :
« Pardon, ton bras… »
Face à elle, Theodore paraissait rougir et corrigea :
« Non, pas mon bras. »
Un petit démon hurlait de rire dans l'esprit du garçon qui rougit encore plus. Heureusement, haussant les épaules, son amie ne paraissait pas disposée à pousser l'interrogatoire plus loin, mais elle gâcha tout en mordillant sa lèvre inférieure. Le regard fixe, persuadé d'être à deux doigts de s'évanouir d'embarras, Theodore essaya de retrouver un peu de calme et se demanda si Emilie serait vexée s'il la plantait là pour aller s'enfermer au frais, loin du monde extérieur. Sans aucun doute.
Il n'eut pas le temps d'élaborer un plan cependant, car la Serdaigle s'était rapprochée de lui et il avait réagi instinctivement, penchant son visage vers le sien et la serrant contre lui. Il était assez lucide pour connaître ses failles : il était jaloux et possessif. Oh ce n'était pas maladif, mais il y avait toujours un moment où il fallait qu'il pose la mauvaise question et récolte un regard noir ou une réplique coléreuse amplement méritée. En ce qui concernait le côté possessif en revanche, il n'avait encore jamais vu Emilie repousser ses étreintes, au contraire : elle aimait à rester immobile la tête contre son épaule, ou, parfois, enserrer elle-même avec force sa taille entre ses bras. Pour cela au moins ils étaient d'accord.
Il faut pourtant un début à tout et, cet après-midi, ce fut Emilie qui s'écarta. Dans la lumière insuffisante des lieux, Theodore devina plus qu'il ne vit la rougeur de la Serdaigle et sentit son cœur battre à tout rompre. Elle avait compris… Son visage et ses oreilles le brûlaient. De son côté, son amie était aussi très rouge. Elle avait levé rapidement les yeux vers les siens, puis baissé la tête avant de la relever aussitôt, encore plus rouge. Theodore se demanda, affolé, si, dans l'échelle des offenses, ce genre d'impair pouvait motiver une rupture. Les vagues renseignements qu'ils avaient glanés au sujet de ce genre de situations, toujours relayées par les garçons très satisfaits d'eux-mêmes évidemment, étaient que c'était très bien et qu'à partir de là, les choses suivaient un cours naturel… ou pas. Il soupçonnait en fait que derrière tout cela il y avait quand même une certaine dose de mensonge et il avait d'ailleurs pris plusieurs fois des garçons de son année en flagrant délit d'innocence ou de pruderie incompatible avec leurs déclarations blasées et soi-disant bien averties de fin de soirée. Quant à ce que pensaient les filles… il n'était pas absolument persuadé qu'ils appartenaient à la même espèce animale.
Ils échangeaient des petits regards furtifs depuis deux ou trois secondes et, la mort dans l'âme, implorant silencieusement le droit de disparaître dans un trou de souris, Theodore finit par murmurer une petite parole d'excuse. Emilie se rapprocha et il vit qu'elle souriait, timidement, certes, mais elle souriait quand même. Réconforté par une réaction qui signifiait qu'elle ne le quitterait pas pour ça, ou du moins, pas tout de suite, il se laissa aller à sourire un peu aussi. Un pauvre petit sourire en coin. Il savait qu'il eut mieux valu qu'il se concentre sur des mauvais souvenirs, quelques « leçons » dispensées par son père eussent pu faire l'affaire, pour lui permettre de se redonner une, hum !, contenance, mais voilà, la fille en face de lui sour… riait ! Quoi ? Theodore Nott pinça les lèvres et fronça les sourcils. Elle riait ? Oh, ce n'était pas un rire franc et aux éclats, juste un peu d'amusement, mais après le drame intérieur qu'il venait de vivre, c'était… c'était…
Quand ses lèvres touchèrent tout doucement les siennes, il ferma les yeux et resta de marbre. Quand une main se posa avec légèreté sur sa hanche, ses yeux s'écarquillèrent et il fit un bond en arrière.
« Non ! plus doucement il ajouta : tu n'es pas sérieuse, non ?
-Non », répliqua Emilie sur un ton presque taquin, sans cesser de rire.
Theodore soupira un grand coup et se laissa aller le dos contre l'un des rayonnages, la tête levée vers le plafond. Il entendit la Serdaigle venir s'assoir près de lui, mais sans le toucher. Elle trouvait ça drôle ? Il s'était ridiculisé, c'était comporté, à son corps… non, à son esprit défendant, comme un obsédé, et elle riait ? Les filles étaient folles. Oui, oui, il était d'accord. Les filles étaient folles.
ooooo
C'était finalement Roger Davis, le préfet des Serdaigles, qui avait joué le rôle du mouton sacrificiel et que Marietta Edgecombe avait désigné comme « étant probablement celui qui écoutait Potterwatch ». Beaufort, dans un premier temps, n'avait pas voulu mordre à l'hameçon : « on » lui avait dit qu'aucun garçon de septième année n'avait de poste. Marietta avait argué que si ce n'était pas lui qui avait la radio, c'était bien Davis qui avait diffusé une liste de personnes opposantes à Voldemort qui avait été communiquée pendant l'émission.
Le sixième année avait alors presque eu l'écume aux lèvres et Marietta n'avait eu qu'à produire une liste approximative rédigée de l'écriture du préfet, facile à reconnaître quand on la rapprochait des avis réglementaires punaisés sur les murs de la salle commune de Serdaigle.
La chasse à l'homme avait commencé. Alecto Carrow était venue fouiller elle-même le dortoir de Davis, avait étendu la fouille aux dortoirs des autres septièmes années, mais n'avait rien trouvé. Qu'à cela ne tienne, Davis était épié jour et nuit et, pendant ce temps-là, plusieurs observateurs notaient les noms des élèves vus à proximité, comparaient leurs notes, vérifiaient les allégeances et dressaient un état des lieux des suspicions avant de le transmettre à leurs chefs.
Personne ne connaissait l'étendue du mouvement des « Détraqués » à l'exception des « fondateurs », Lucrezia Blackwell, Jonathan Haffner et Owen Cauldwell car il paraissait plus prudent de ne pas mettre en péril toute l'organisation en cas de délation ou d'accident. Ce n'était pas tout à fait juste : une quatrième personne tenait toutes les ficelles, mais dans l'obscurité. Emilie Snape était en effet la détentrice du secret aux yeux des deux Poufsouffles et de sa voisine de dortoir. Il y avait tout de même un niveau supplémentaire dans ce jeu de poupées gigognes et cela, seule Emilie le savait : le véritable gardien du secret des Serdaigles et des Poufsouffles était Alessandro Gabelli quand elle-même était en réalité la gardienne du secret des Slytherins.
L'organisation des Détraqués Serdaigles et Poufsouffles était pyramidale : il y avait d'abord les groupes de huit à dix personnes maximum, avec à chaque fois un responsable, puis venait le chef. On n'intervenait jamais sans que l'information ait été transmise à toute la chaîne de commande car il aurait été idiot de frapper un autre membre que l'on ne connaissait pas, ou un allié dans une autre maison. Il n'était bien entendu question d'alliance qu'avec Poufsouffle et Gryffondor, mais il existait tout de même une courte liste de Slytherins intouchables.
Pour l'instant, après une bonne semaine d'espionnage tous azimuts, il n'était pas encore question de frapper. On discutait, on triait les noms et on transmettrait aux membres la liste de ceux dont il fallait se méfier, mais on ne lancerait pas de guerre civile à Serdaigle. Parmi les personnes douteuses, le nom de Marietta Edgecombe figurait de façon proéminente. Elle n'avait jamais été vraiment « innocentée » après cette affaire de la dénonciation de l'Armée de Dumbledore dans sa cinquième année, et certains qui gardaient un œil sur elle, « au cas où », avaient noté qu'elle avait parlé à Beaufort. Et pas qu'une fois. Non, Edgecombe n'était pas toute blanche dans cette affaire et puis comme disait le proverbe « il n'y a pas de fumée sans feu »…
Marietta, comme avertie par un sixième sens, avait noté les regards, les conversations qui changeaient de sujet, les silences, les faux sourires. C'était comme si elle était remontée dans le temps, sauf que là elle jouait un rôle, même si seules Lisa Turpin et Lucrezia Blackwell étaient au courant. Elle n'aimait pas trop Lucrezia d'ailleurs, elles se connaissaient à peine. Pour la septième année en effet, sa cadette d'un an n'était qu'une gamine et elle trouvait presque choquant qu'on n'ait pas confié quelque chose d'aussi important qu'une organisation clandestine de Défense contre les Forces du mal à un élève plus âgé. Qu'elle ait elle-même appartenu à un mouvement similaire alors qu'elle n'était qu'en cinquième année à l'époque ne rentrait pas en ligne de compte. Non, Blackwell était trop jeune. Ce n'était pas trop grave, à la rigueur, car elle ne parlait qu'à Lisa, qui transmettait ensuite. Non, le pire était ce Beaufort, plus jeune qu'elle, et qui s'imaginait la commander. Le monde à l'envers, vraiment, mais elle n'était pas en position de contester. Tout au plus pouvait-elle se réjouir un tout petit peu que Lisa ait choisi Roger Davis comme « victime » désignée à Beaufort et ses copains. Si tout Serdaigle avait été sur les dents pendant cette semaine d'espionnage mutuel, Marietta Edgecombe avait songé que Roger Davis avait pu avoir un petit aperçu du harcèlement qu'elle avait subi et auquel il avait participé.
La vengeance était décidemment un plat qui se mangeait froid réfléchit Marietta en se contorsionnant pour boutonner le haut de sa robe avant de fixer son grand chapeau pointu de velours noir sur ses cheveux déliés et vaporeux, tout juste secs.
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Au même moment, la question du chapeau agitait beaucoup les occupantes d'un dortoir voisin.
« Oh, ce n'est pas si laid, après tout, non ? demanda Ann depuis la salle de bain, en se dévissant à moitié la tête pour tenter de se voir de dos.
-Je suis sûre qu'on peut trouver pire, grommela Melinda Bobbin qui tentait d'ajuster son chapeau et le déplaçait millimètre par millimètre vers l'arrière du crâne. Le chapeau tint quelques instants, puis s'effondra en arrière tandis que sa propriétaire le récupérait en soupirant.
-J'ai l'air d'une… d'une… d'une… oh, et puis je ne sais pas ! cria Lucrezia en arrachant le sien de sa tête tout en délogeant quelques mèches de sa natte dans le processus : je n'ai pas une tête à chapeau et je ne vois pas pourquoi je devrais être obligée de porter un truc qui ne me va pas !
-Moi, je crois que ça me va », rétorqua Ann en revenant dans la chambre avec un petit sourire sur les lèvres.
Effectivement, ses deux amies furent obligées de reconnaître avec une pointe de dépit que le chapeau pointu seyait bien à l'apprentie sorcière. Elle avait sa coiffure habituelle : une queue de cheval qui tombait un peu en dessous de ses épaules, retenue par une grosse barrette recouverte de tissu bleu. Mignonne, mais dénuée d'attraits sortant de l'ordinaire, le chapeau conique noir faisait ressortir sa blondeur et se calait idéalement en arrière de sa frange. Elle ajusta correctement sa robe noire, passa une main sur chaque bras pour bien lisser les manches, et attrapa une grosse pochette sur son lit avant de retourner vers la salle de bain.
« Il faut que je rehausse un peu ça… Un rouge un peu soutenu… »
Lucrezia leva les yeux au ciel et sa voisine fit la grimace.
La salle de bain était déjà occupée par Emilie qui s'y était glissée quand Ann avait libéré la place. Une expression morose plaquée sur les traits de son visage, elle ôtait et remettait son chapeau. Au premier petit bruit du miroir, elle lui intima grossièrement l'ordre de se taire.
« Attends, dégage la frange.
-C'est ce que je fais, rétorqua Emilie un peu sèchement.
-Fais voir ? Là, ne la plaque pas… Le chapeau tomba : ah, oui, elle est un peu loin… »
La Serdaigle récupéra son chapeau et le remit : sa frange se plaqua sur son front et, sur les côtés, ses cheveux se mirent à pendouiller lamentablement, ayant perdu tout volume. Le regard noir et les lèvres pincées, elle agrippa le lavabo des mains et prit une profonde inspiration. Quel était le crétin qui avait ordonné que les élèves et professeurs se présentent en tenue « formelle » pour le repas de Noël ? Ah, oui, Alecto Carrow…
« Mmm… Bon évidemment, un chapeau noir sur des cheveux noirs… Ne fais pas cette tête-là, non plus. Ça n'arrange rien tu sais… »
Emilie se retint de jeter un sort à Ann et quitta les lieux. Melinda et Lucrezia étaient prêtes, l'air peu aimable, mais prêtes. Si elle en croyait son expérience, il faudrait sortir Ann de la salle de bain manu militari. Assise sur son lit, elle pencha la tête en bas et la secoua énergiquement. Elle passa une main sur sa tête, jugea que ses cheveux avaient repris suffisamment de volume et posa le chapeau, au petit bonheur la chance, pas trop en avant. Lucrezia avait les yeux qui paraissaient vouloir sortir de leurs orbites et Melinda, qui toussotait de façon un peu suspecte, gardait le regard fixé sur la fenêtre dont les carreaux déjà obscurcis par le crépuscule faisaient office de miroir.
« Comment est-ce que tu fixes ça ?
-Tu es sûre que tu ne veux pas faire ça devant un miroir ?
-Non, merci, de toutes façons ça ne me va pas.
-Très bien… »
Lucrezia esquissa un petit geste de sa baguette et le chapeau se fixa dans la chevelure comme s'il avait été retenu par des épingles. Emilie soupira, les coudes appuyés sur des cuisses.
« Tant qu'on ne nous demande pas de venir avec un balai et un chaudron…
-Tout le monde sera horrible de toutes façons, personne ne porte des chapeaux comme ça… renchérit Melinda.
-Si, McGonagall…
-Ce n'est pas une référence, railla Emilie.
-Alecto Carrow…
-Imagine un pot à tabac avec un chapeau pointu, continua Emilie en pouffant.
-La baleine… »
Tout le monde rit en se demandant à quoi pourrait bien ressembler le gros Potionneur avec ce genre de chapeau.
-Hagrid ?
-Il ne passera pas la porte, cria Ann depuis la salle de bain.
-Et Snape ? »
Il y eut un instant de silence. Melinda renifla bruyamment. Lucrezia coula un regard de côté, vers Emilie. Celle-ci était devenue rouge, puis pâle, et finit par lâcher d'une voix sinistre, gagnée malgré elle petit à petit par le rire :
« Déjà, ça ne me va pas du tout, à moi. Alors, Snape… ça risque de faire « croquemort », non ? »
Le jeu de mots n'était pas très subtil, ni du meilleur goût, mais on s'en contenta, heureux d'avoir réussi à balancer le sujet malvenu aux oubliettes. Assise en silence, attendant qu'Ann en ait enfin fini avec la salle de bain, Emilie réfléchissait que Melinda avait toujours le don de remettre sur le tapis les sujets embarrassants, comme si elle testait ainsi périodiquement les réactions de sa voisine de dortoir qui avait le malheur d'être la fille du directeur honni. Elle y revenait toujours, gratouillant, asticotant, comme insatisfaite. Mais que voulait-elle ? Qu'Emilie déclare une croisade contre Snape ?
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On finit tout de même par se mettre en route, tous ensemble, bien en rang, comme d'habitude. Ce simple point du règlement fit retomber l'excitation de la soirée de fête précédant le départ en vacances. Il y avait toujours un moment où l'on aboutissait à marcher au pas cadencé et cela avait le don de mettre en furie les élèves les plus âgés qui tentaient, en vain, de lutter contre le mouvement général, quand les petits trouvaient encore cela amusant et frappaient le sol de toutes leurs forces.
Le pire était encore à venir. Non, Alecto Carrow n'avait pas jugé bon d'appliquer à elle-même le décret qu'elle avait édicté à l'intention des élèves et elle s'était dispensée du chapeau pointu, comme les autres professeurs à l'exception de Minerva McGonagall qui devait sans doute avoir le sien vissé sur le crâne pour ne jamais s'en séparer. Leur professeur d'Etudes Moldues arborait seulement une robe qui aurait fait bon effet sur n'importe qui d'autre, mais allait à son corps trapu et dépourvu de formes comme des bretelles à un lapin. Ce n'était pas cela qui troubla les élèves en arrivant. Les Serdaigles étaient arrivés les troisièmes, juste avant les Gryffondors, et ils trouvèrent leurs camarades des autres maisons en train de tournicoter autour des tables, cherchant leur nom inscrit sur un petit carton. Il y avait un ordre ? Cela ne s'était jamais vu ! On murmurait et les Gryffondors s'agitaient à leur tour. Amycus Carrow se leva et resta debout, les bras croisés. Alors, on capitula.
L'ordre était double : par année, les plus anciens en premier, et par statut. Emilie qui hantait d'ordinaire le bout de table le plus près de la porte avec ses voisines de dortoir, face aux Slytherins, se retrouva vers le milieu, en compagnie d'autres camarades de classe de Sang-mêlé. Personne qu'elle détestât, mais tous étaient suffisamment vexés de cette ségrégation pour tuer dans l'œuf toute conversation potentielle. Le repas était délicieux pourtant, aussi les élèves y firent-il quand même honneur. Passée la surprise initiale, Emilie remarqua qu'elle était à proximité de Peter, le petit-ami de Lucrezia et son complice. Elle réalisait tout d'un coup qu'il était lui aussi un Sang-mêlé et cette découverte tardive la mettait mal à l'aise parce qu'elle lui démontrait sa propre insouciance.
Pour tout le monde ici, le drame qui se déroulait à l'extérieur, les arrestations, les disparitions, mais aussi les luttes qui prenaient de l'ampleur à Poudlard depuis un mois formaient une dure réalité, tandis qu'elle paraissait se mouvoir parmi tout ça sans être touchée. Elle n'était pas insensible, mais elle n'avait personne en Grande-Bretagne et elle ne ressentait pas d'appréhension à l'idée d'ouvrir une édition clandestine du Chicanneur ou de parcourir la liste des noms donnée par Potterwatch.
Deux jours plus tôt, un quatrième année avait reçu une lettre de ses parents l'informant de la mort « accidentelle » de son oncle et de sa tante, une Moldue, et le garçon s'était effondré en public dans la salle commune. Dans l'assistance, Emilie était sûre qu'il ne devait peut-être y avoir que deux ou trois personnes qui le connaissaient bien pourtant, beaucoup avaient les larmes aux yeux et même Ann, qui était à ses heures ce qui se rapprochait le plus d'une écervelée parmi les Serdaigles, était partie en vitesse vers le dortoir, bouleversée. Emilie avait eu honte ce jour-là. On ne pouvait pas atteindre sa grand-mère et elle était à l'abri, même prise en flagrant délit : il suffisait de se souvenir de la consigne annulée par Carrow. Les suiveurs de Voldemort ne s'en prendraient pas à la fille de Snape tant qu'elle ne faisait rien d'extravagant, et elle était tout sauf téméraire. Emilie avait l'impression d'être une ambulance sur un champ de bataille avec les obus qui tombaient de toutes parts, mais sans jamais l'atteindre.
La comparaison amena immédiatement Alessandro dans son esprit et elle se mit alors à examiner les Slytherins. Il avait manœuvré habilement pour avoir un statut neutre, indispensable à tout le monde, soignant sans faire de distinctions, mais il risquait gros si on découvrait son rôle dans les Conjurés. Ce n'était pas qu'elle-même eut le désir d'être une cible, non, elle n'était pas folle non plus. Elle avait juste le sentiment de posséder un statut supplémentaire, en plus de celui de Sang-mêlé qu'on venait de lui rappeler ce soir, au cas où elle l'aurait eu oublié.
Alessandro se trouvait tout près de la table des professeurs et côtoyait, une fois n'était pas coutume, le gratin douteux de sa maison : Malefoy, Parkinson face à lui. Crabbe et Goyle flanquaient ce pauvre Theodore qui avait l'air de faire la tête. Emilie ne tenta pas de lui sourire, se satisfaisant d'un regard échangé : ce qui c'était passé la veille dans la bibliothèque n'était jamais loin de ses pensées et elle se prenait parfois à rougir sans raison. Malgré l'Occlumencie, elle n'avait pas l'intention de trahir ses liens avec le Slytherin. Dans un premier temps, son taux d'adrénaline au plus haut, elle avait voulu parler à Lucrezia : elle ne rirait pas et Emilie savait qu'elle n'était pas du genre à s'offusquer de discussions un peu crues. Le problème toutefois, n'était pas venu de Lucrezia, mais d'Emilie qui s'était retrouvée soudain muette d'embarras. Le blocage ne s'était pas arrangé quand elle avait réalisé que dans ces circonstances précises, le léger bouclier d'Occlumencie qu'elle maintenait n'était pas suffisant pour l'empêcher de rougir comme une pivoine. Elle avait fui, sachant que son attitude avait sans doute alerté sa voisine de dortoir du sujet de la conversation qu'elle désirait aborder avec elle. Et Lucrezia ne s'était pas privée de la taquiner, lui glissant d'une voix doucereuse « et comment va Theodore ? », « c'est quelqu'un d'autre ? », « pas de bêtises, hein, tous les deux ? ». Emilie hésitait entre aller embrasser Nott ici, tout de suite, et assommer Lucrezia. Il fallait tout de même qu'elle obtienne les « renseignements » qu'elle voulait, mais pour cela il faudrait parler. Ce n'était pas gagné.
Emilie se concentra sur sa part de pudding puis, jugeant le laps de temps qui venait de s'écouler assez long, leva de nouveau les yeux sur Theodore. Ce soir, il ressemblait au garçon taciturne qu'elle avait croisé en arrivant à Poudlard : mine renfrognée, regard de myope derrière ses lunettes, pâleur de celui qui ne va pas assez au grand air. Elle savait pourtant que son air de hibou était feint, et qu'il n'était pas le triste sire qu'il paraissait : il la faisait souvent rire, souriait facilement il avait surtout un côté attentionné, un peu maladroit et touchant, qu'elle adorait. Il n'y avait que ses « crises » de jalousie épisodiques qui avaient le don de la mettre en colère, mais d'une colère dirigée autant contre son petit-ami qu'elle-même, pour avoir entretenu avec soin une certaine confusion des sentiments envers Alessandro et n'avoir pas été tout-à-fait honnête avec Theodore au début. Elle remarqua que ses cheveux courts et mal peignés arrivaient quand même à boucler sous le chapeau pointu qu'il avait été contraint de porter comme tous les autres élèves. Cela ne lui allait vraiment pas, songea Emilie, amusée.
D'ailleurs, ça n'allait à personne, nota-t-elle en riant intérieurement : Zabini avait beau se tenir droit comme un i pour tenter de gagner en dignité, le chapeau standard ne seyait pas du tout à sa peau noire. Plutôt joli garçon, Galaad Tosnay, l'ami d'Alessandro, avait l'air d'avoir posé le sien sur un tas de paille, tant ses cheveux blonds pointaient en tous sens, aplatis par les bords. A côté, Emilie faillit rire pour de bon en examinant Oriana Blegounovski, qu'elle avait haïe de tout son cœur l'année précédente quand elle sortait avec Alessandro, et dont l'éternel chignon (impeccable) repoussait le chapeau trop en avant sur son front et le faisait ressembler à un couvercle sur un chaudron. Alessandro ressemblait à un quaker avec ses cheveux plaqués sur ses joues le couvre-chef de Crabbe était trop petit et évoquait un cotillon. Quant à Malefoy, un garçon qui, il fallait le reconnaître, avait d'ordinaire une classe folle, sa coiffure n'aurait pas pu être plus en désaccord avec son air arrogant. Il restait à espérer que cette petite séance d'humiliation vestimentaire ne serait pas répétée à la rentrée, pensa Emilie en arrosant généreusement son baba du sirop de sucre et de rhum qui avait été placé dans un grand bol au centre de la table.
Les langues s'étaient déliées au cours du repas, mais on veillait à ne pas parler à haute voix, aussi on entendit distinctement le bruit du bois heurtant la pierre quand la porte de l'estrade des professeurs claqua. Snape était là. On hésita et on se leva : la nouvelle discipline était désormais bien ancrée chez les élèves et les professeurs.
« Le départ pour le Pré-au-Lard aura lieu demain matin à partir de 11 heures. Il se fera par maisons et par années. Quelques soupirs imprudents se firent entendre, mais le directeur poursuivit : les élèves qui resteront à Poudlard pour les vacances iront à Slytherin et seront placés sous la responsabilité du professeur Sinistra. Leurs chefs de maisons leur remettront leur planning d'études et de révisions. »
On ne savait pas ce qui était le plus choquant : faire travailler les élèves en vacances alors qu'on savait qu'il régnait les années précédentes une joyeuse anarchie au château, ou bien le fait de les réunir dans des lieux dont la simple mention effrayait ceux qui n'y avaient jamais mis les pieds. Les Slytherins, en tous les cas, faisaient grise mine et on distinguait aux autres tables quelques visages bien pâles trahissant ceux qui ne rentreraient pas chez eux à Noël.
« Je suppose que vous avez eu le temps de mémoriser vos places au repas, déclara Snape du ton qui avait jadis signifié qu'une interrogation écrite imprévue allait avoir lieu. Il poursuivit, plus bas : vous les reprendrez à la rentrée. »
L'annonce qui matérialisait pour la première fois le fossé entre les Sang-purs et les Sang-mêlés fut accueillie dans un silence de mort.
Note de l'auteur : et oui, c'était un gros chapitre. A ma décharge, je dois expliquer qu'il s'agissait à l'origine de 2 petits chapitres, trop petits pour être postés séparément. Et puis je dois reconnaître que le premier, très guimauve à la fin, était plutôt faible. Du coup, j'ai eu des scrupules à terminer là-dessus. Je ne suis pas très douée pour écrire du sentimental, pourquoi je me suis acharnée, je ne sais pas, mais j'espère que l'adjonction du 2e chapitre a réussi à faire passer le sucre.
Faisons simple : pardon pour la guimauve, ça ne se reproduira plus !
