Chapitre 28, Second Arc

Behind Closed Doors

Un matin, le Capitaine Kuchiki ne se présenta pas à son poste.

C'était un matin d'hiver comme il y en a eu des milliers d'autres à Soul Society. Le soleil était léger mais pourtant chaleureux pour qui prenait la peine de rester sous ses rayons; le vent et l'air étaient froids, les souffles des Shinigamis pressés arpentant les couloirs du Seireitei formaient de petits nuages et on comptait les morts dans les Bas Quartiers du Rukongai. Quelques arbres ayant vaillamment résisté à l'automne perdaient leurs dernières feuilles, les sols étaient devenus glissant à cause d'averses doublées de longues gelées nocturnes et personne n'était à l'abri d'une mauvaise chute.

Indéniablement, le monde continuait de tourner avec, ou non, le Capitaine de la Sixième Division à son poste. Son Lieutenant et ses subordonnés en furent peut-être étonnés mais ils ne firent aucun commentaire et se contentèrent de poursuivre leur journée. La journée passa comme toutes les autres, l'absence fut consignée dans les rapports journaliers de la division par le Lieutenant. Le Capitaine ne se présenta pas plus l'après-midi que le matin, et ne passa pas le soir. Un serviteur de la noble maison vint s'enquérir des documents à signer et prendre des nouvelles, ce à quoi le Lieutenant répondit aimablement sans s'attarder sur trop de détails que le serviteur n'aurait pas retenus ou mal répétés à son Capitaine. Puis le serviteur repartit après une courbette, marchant à petits pas pressés, l'anse de sa lanterne grinçant dans un bruit de vieux métal rouillé.

Il faisait déjà nuit. Le Lieutenant de la Sixième Division prit ses affaires et rentra à ses quartiers, fredonnant un air entendu quelque part – mais il avait oublié où. C'était juste horriblement entêtant.

Son Capitaine serait là demain, ça c'était certain. Personne ne ferait allusion à son absence et ce serait comme si rien n'était arrivé – cet homme était juste un fantôme. Il était blanc comme s'il se tartinait le visage de poudre de craie, silencieux, discret et pourtant sa présence se faisait dure et imposante dès qu'il voulait se faire voir. Plus personne ne se formalisait des changements étranges de cet homme. C'était une sorte d'habitude que tout le monde à la Sixième Division avait prise. Le Capitaine était comme il était.

Derrière les portes closes de l'antique manoir, il aurait pu arriver n'importe quoi.

Le lendemain, Kuchiki arriva à son poste alerte et totalement au courant de ce qui était arrivé le jour précédent. Il se justifia aimablement auprès de sa Division réunie dans la cour, puis enchaîna sur sa future absence du lendemain qui se poursuivrait jusqu'au surlendemain. Il n'en donna la raison à personne et clôtura son discours par quelques encouragements un peu rudes et d'une froideur plus notable que d'habitude. Son Lieutenant respecta son silence et ne tenta pas d'en savoir plus, contrairement à quelques Capitaines ou Lieutenants passant prendre de ses nouvelles ou pour lui tirer les vers du nez. Le Capitaine de la Treizième Division, bien qu'encore mal en point et en convalescence forcée depuis déjà quelques semaines, passa en début d'après-midi, accompagné de ses exubérants subordonnés qui faisaient office de Lieutenants. La mine grave, il observait le Capitaine Kuchiki sans prononcer un seul mot, jusqu'à ce qu'enfin le noble ne congédie son propre Lieutenant et les deux autres.

Le cortège dura un morceau de l'après-midi jusqu'à ce que le Lieutenant ne refoule les curieux à l'entrée. Tout le monde savait que le Capitaine Kuchiki était ponctuel et qu'une absence injustifiée et soudain n'était pas son genre, quelque chose de grave avait donc dû se passer. Les rumeurs faisaient état d'un proche malade, d'un vieux noble – son grand-oncle, ou parfois un lointain cousin – qui aurait demandé son petit-fils à son chevet avant de rendre son dernier souffle. Même si cette hypothèse était de loin la moins farfelue de toutes, quelques éléments ne permettaient pas d'assurer que c'était bien un décès… Le reste de la famille ne semblait pas en deuil et aucune disposition n'avait été prise – et Dieu seul sait à quel point les nobles sont pointilleux, pragmatiques et organisés lorsqu'il s'agit d'enterrer l'un des leurs.

« Capitaine, vous pouvez partir, je m'occuperai du reste.

Aimablement, il s'était proposé pour travailler davantage, sachant que ni lui, ni personne n'aurait d'avancement avant une bonne centaine d'années supplémentaires.

Le système de méritocratie du Gotei 13 était bouché depuis que plus aucune Division ne perdait d'hommes ou d'Officiers. Pourtant, seulement deux des trois postes vides avaient trouvé un nouveau Capitaine, la place de Premier Siège de la Cinquième Division restant définitivement inaccessible même au plus méritant de tous les Lieutenants, au plus prometteur de tous les officiers sortant majeur de sa promotion à l'Académie. C'était comme si un fantôme continuait d'occuper cette place.

Et depuis près d'une semaine, la Seconde Division pleurait la mort de son Capitaine, Soi Fon, tombée lors d'un combat qu'on disait meurtrier. Les autres Capitaines en étaient revenus plutôt neutres, comme si devant leurs yeux le spectacle se rejouait, encore et encore, marquant inlassablement leurs esprits du côté définitif de cette disparition. Un autre prendrait sa place après elle, il n'y avait aucun doute, mais Soi Fon avait été un Capitaine expérimenté, fier et très puissant. Les rapports de l'opération furent enregistrés et soigneusement consignés dans le quartier réservé aux Officiers, laissant pantois et sans explications la quasi-totalité des Shinigamis de la Seconde Division. Les autres Divisions ne reçurent pas davantage de justifications de la part de leurs Capitaines, et aucun Lieutenant ne réussit à aller mettre son nez dans les rapports officiels pour comprendre ce qui avait bien pu se passer.

On parlait d'un groupe de rebelles, une dizaine, qui mettaient à sac Karakura. Pourtant aucun Shinigami envoyé sur place, aucune escouade dépêchée pour arrêter un Hollow un peut trop récalcitrant n'avaient fait état d'un tel saccage de la ville. Tout paraissait au contraire extrêmement calme.

Les rumeurs courraient, inlassables. Byakuya autant que les autres Capitaines partis en mission ce jour-là furent touchés, lui sans doute davantage puisqu'il avait disparu sans justification un jour entier – certains commérages disaient même qu'il entretenait une liaison secrète avec le Capitaine Soi Fon et que c'était là la raison de sa soudaine absence, le chagrin pour sa bien-aimée désormais disparue. Le noble en aurait presque ri si la situation n'avait pas été aussi chaotique. Il fallait trouver un autre Capitaine, et vite. Mais quelqu'un de compétent pour un tel poste, c'était rare. La famille Shihôin s'en chargeait, d'ordinaire, même si Yoruichi avait choisi jadis d'abandonner son poste. Soi Fon avait été un petit miracle, sa progression au sein de la Division rapide et sa puissance phénoménale malgré ses réticences à user du Bankai et son attachement visible à son ancien Capitaine.

Tout finit par arriver, soupira-t-il intérieurement. Même l'impensable

Il posa un regard fatigué sur sa demeure qui apparut dans son champ de vision au détour d'un des trop nombreux couloirs du Seireitei. Ce soir, il avait préféré marcher. Prendre son temps. Dans cette maison du malheur avait péri deux sœurs qui furent chacune leur tour ses épouses, et en approchant un peu plus du manoir à chaque pas, le Capitaine ne pouvait pas s'empêcher de penser qu'il était maudit, condamné à voir ses êtres chers disparaître les uns après les autres en l'abandonnant dans son coin, seul et peu à peu sans cœur.

Il entra, fut débarrassé de ses effets par un vieux serviteur, et poursuivit sa route à travers le manoir. Faisant lentement glisser le panneau de bois peint qui menait à sa chambre, il y pénétra sans un bruit et referma tout aussi doucement derrière lui. Rukia était étendue là, pâle et souriante, semblable à une poupée dans son kimono blanc. Elle était calme et tranquille, ses yeux clos et ses cheveux sombres étalés comme un second oreiller autour de son visage. Ses cernes étaient moins marqués et malgré la légèreté de son kimono blanc, elle n'avait pas froid. Byakuya passa ses doigts sur sa joue fraîche puis les retira comme s'il était brûlé.

Qu'était-il en train de faire, au juste ?

Il se passa cette main sur le visage, puis regarda ses doigts comme en quête d'une réponse. Ceux-ci ne lui dirent rien de plus que ce qu'il savait déjà. Elle était morte, hier. La scène se rejouait devant ses yeux depuis lors, en ce moment-même comme pendant toute la journée. Sa sœur, sa femme, la sœur de sa femme, tout se superposait horriblement. Ça avait été la même chambre, à peu près la même saison, pas la même personne, mais parfois Byakuya se posait vraiment la question.

Quand un serviteur était passé l'avertir que la maîtresse de maison se sentait mal, quelques jours plus tôt, il ne pensait pas que ça serait si grave. En deux jours elle était clouée au lit, et il en avait fallu trois autres pour l'achever. Son corps frêle et fiévreux avait alors succombé à un mal étrange que même Unohana n'avait pas su définir clairement, se contentant de demander si elle mangeait bien, si elle sortait, ce qu'elle faisait de ses journées, tout en sachant déjà où était le problème mais sans en faire mention, et ça avait d'ailleurs été bien poli de sa part… Byakuya se sentait quelque part coupable, pas d'avoir agi à cette époque-là, mais d'avoir pensé que c'était si bénin alors qu'en réalité, ça avait plus fulgurant encore que pour Hisana. Les deux étaient trop différentes pour être comparables autrement que physiquement, de toute façon, alors il s'était dit que Rukia résisterait là où sa sœur était tombée car trop faible.

Ça n'avait pas suffit d'être Rukia Kuchiki pour survivre, on dirait.

Le jour précédent, il était resté auprès d'elle en la voyant si mal et avait assisté à sa fin. Ça avait été long, vraiment. Si au bout du compte quelqu'un lui avait demandé combien de jours il avait passés ici, il aurait répondu au moins une semaine alors qu'en réalité l'agonie de sa femme dura quatre heures, entre ses pleurs et ses délires, les cris de son enfant non loin et ses quintes de toux maladives.

Byakuya l'avait regardée, avait tenu sa main en se demandant comment il allait faire. L'idée de la mort avait fait rapidement le chemin dans sa tête, en la voyant allongée sur cet oreiller, dans cette position, faible et respirant douloureusement, les portes ouvertes sur le jardin enneigé et une claire matinée de Décembre. Et puis il avait pensé, ses yeux perdus sur le visage tourmenté de Rukia.

Y avait-il au fond quelque chose à faire ? Les hivers ont passé depuis ce jour-là où Hisana l'avait quitté pour toujours, et ont continué à passer. Ils continueront encore après celui-ci aussi, et s'il est une chose que Byakuya regretterait toujours, c'est que personne d'autre que quelques rares proches ne pleurent. Tout le monde devrait le faire, même s'il savait bien, au fond, que le monde ne s'arrêterait de tourner pour personne, car il en avait fait une fois déjà l'amère expérience. Il avait enterré ses parents, sa femme, quelques amis, vu de nombreux Capitaines trépasser d'une manière ou d'une autre, sachant qu'un jour son tour viendrait peut-être. Son père en avait fait les frais avant lui.

Lorsque le petit corps frêle de celle qui fut un temps sa sœur, puis sa femme, se raidit un court instant qui lui parut pourtant infini, il crut défaillir à son tour. Puis finalement elle retomba en arrière, son visage noyé dans les mèches noires et désordonnées qui balayaient son front. Une perle de sueur roula sur sa joue, donnant l'illusion qu'elle était encore là.

Byakuya lui avait fermé les yeux, laissant ses doigts reposer sur sa peau toujours brûlante.

« Puisses-tu reposer en paix… » Avait-il murmuré à sa tendre sœur.

Il s'était levé et était sortit, avait erré dans son manoir tout le jour.

Tout a une fin, pas vrai ? Se disait-il en avançant lentement jusqu'aux jardins. Rukia était morte, comme Hisana et tant d'autres avant elle. Rukia avait disparu de la même façon sordide et douloureuse que beaucoup d'autres, qu'ils soient partis avant ou après elle. Pourtant, la douleur lui semblait des milliers de fois plus immense, plus intense, que lors du décès de sa première épouse. Ou alors était-ce dû au temps ? Des dizaines d'années s'étaient écoulées en l'absence d'Hisana, gommant sa douleur et ses regrets.

Byakuya ne put qu'espérer qu'il en serait de même pour la mort de Rukia. Pourtant, assis là face au cadavre lavé et habillé de la petite sœur de son seul amour, il sut que cette horreur le poursuivrait toute sa vie, quoiqu'il en dise. De bout en bout, l'agonie de Rukia avait été de sa seule faute. Après la naissance, il les avait cloitrés à l'intérieur, elle et l'enfant, pensant que le petit suffirait à soigner la mère.

Mais il n'en fut rien.

Il gambadait joyeusement dehors, souriant et riant comme si tout était parfait, comme si rien n'était arrivé. Le noble passa dans le jardin sans même le voir, traversant jusqu'au sanctuaire où était enterrée sa première femme, Hisana. Malgré tout, il devait admettre que des cheveux rouges tranchaient bien trop sur le blanc neigeux du jardin pour qu'il puisse ignorer l'enfant qui courrait non loin, tombait et se relevait comme si de rien était. Son ancienne nourrice s'occupait de ce petit garçon aux cheveux rouges, Rukia en étant incapable et lui-même ne pouvant pas aller jusque là. Elever le fils de Renji dans sa demeure aurait été trop lui demander, même s'il l'avait gardé non loin de Rukia dans l'espoir que sa présence apaise quelque peu la jeune femme. Mais rien n'y avait fait...

Byakuya s'interrompit sur le chemin qui menait à son sanctuaire, et toisa le gamin qui courrait, laissant de petits pas dans la neige épaisse du jardin, jouant à casser la glace de la marre avec des boules de neige sous l'œil attentif de la vieille nourrice qui s'inclina en voyant son maître arriver.

« Maître ? L'interrogea-t-elle en voyant qu'il restait à ses côtés.

Le gamin continuait de lancer des boules de neige.

Ploc,ploc. Une stalactite gouttait non loin d'un arbre, fondant sous le soleil.

- Prépare-le pour demain soir, dit-il à la vieille femme.

Celle-ci acquiesça sans un mot, regardant le gamin courir jusqu'à la stalactite entendue par Byakuya quelques secondes plus tôt.

- Je ne veux plus de lui ici. »

Il fit demi-tour et retourna à l'intérieur.

Le fier Capitaine se rendit de nouveau dans la chambre de sa sœur et alla fermer les panneaux de bois pour protéger le corps de sa sœur du soleil déclinant. Demain serait une longue journée… Ils brûleront son corps et ramasserons ses cendres dans le caveau familial – dernière offrande de sa famille envers celles qu'ils appelaient ses folles.

Il n'y a rien qui ne puisse l'empêcher de souffrir. Il n'y a aucun remède à la douleur.

Il y a juste ce si petit corps brûlant entre de longues langues enflammées tantôt rouges, tantôt oranges. Orange comme les cheveux flamboyant de cette silhouette vêtue de leur sombre uniforme qui flashait dans sa mémoire, lui donnant des migraines insupportables. Le même sentiment d'oubli le frappa. Il y avait quelque chose, derrière ce orange, derrière ces flammes. Rukia, en flamme, le Soukyoku, derrière, la… Silhouette qui se battait contre lui. C'était un garçon, un garçon jeune, pas encore un homme. Mais qui pourtant se comportait comme tel et se dressait face à eux dans le vain espoir de secourir Rukia de son funeste destin… Quel destin d'ailleurs ?

Byakuya relégua tout ça au loin. Rukia était morte. Tout était mort et destiné à mourir. Son père, sa mère, Hisana après eux, lui-même un jour. Personne n'est imbattable, peu importe combien de temps il croît pouvoir défier le destin, les lois, les règles.

Un gamin aux cheveux oranges en avait fait l'expérience des années plus tôt. Il se faisait tuer, mais se relevait plus fort. Il l'avait laissé mort sur un trottoir, le sachant au bord de la mort, mais il avait survécu. Aizen l'avait eu, l'avait torturé et détruit, mais il était revenu.

Ce gamin était juste un monstre portant le nom de Kurosaki Ichigo.

Un crépitement des flammes capta l'attention du Capitaine qui releva le menton.

Derrière les portes closes de Las Noches, il avait dû subir milles tortures. Pourtant, Byakuya se sentit rassuré de savoir que derrière lui, il avait Urahara et Yoruichi. Il n'était pas seul face à Soul Society. Fasse à leurs folies à tous. Et même si Soi Fon avait frappé fort, le Capitaine se prit à espérer qu'il soit encore en vie pour se relever, de nouveau, contre toutes les stupidités de ce monde dans lequel les Shinigamis vivaient et avançaient sans rien savoir.

Mais l'espoir était revenu comme la lumière d'une bougie dans une pièce sombre, le guidant.

Ce gamin est juste un monstre. Il reviendra, même si c'est impossible.

« Les miracles n'arrivent qu'une fois, hein ? » Souffla ironiquement Byakuya.

Il se relèvera.

Parce que derrière les portes closes d'une cachette, un scientifique fera l'impossible. Parce que derrière lui, il y a plus qu'un simple miracle.

« 'Tain, t'es vraiment increvable !

- T'es chanceux, un truc de dingue… Fit Grimmjow, incrédule, avant de renifler dédaigneusement.

Ichigo prit le temps de s'asseoir dans son lit, ses yeux d'or se posant partout et nulle part à la fois.

Puis, se redressant, il décocha à l'Arrancar un sourire aussi nonchalant qu'ironique, déclarant avec assurance :

- Je suis le Roi, Chaton. La chance m'obéit juste. »

Derrière lui, il y a le secret espoir que toute une révolution naisse.