Mais quelle nuit, je vous jure !
Enfin, il n'y a eu de « nuit » que le fait qu'il fasse sombre avec des étoiles dans le ciel - parce que d'un point de vu sommeil récupérateur, j'avais déjà vu mieux. Je ne sais même pas si j'ai vraiment dormi. En tout cas, si « oui », ça n'a été que pour revivre les événements de la veille de manière très réelle - un peu trop, je dirais même. Parce qu'à mon réveil (mmoui, j'avais donc dû un peu fermer les yeux), tout ça était bien présent dans mon esprit et imprégnait toujours autant mon corps.
J'étais vaseuse, je me sentais nauséeuse. Et ces questions qui commencèrent à me tarauder avant même mon premier bâillement - comme si elles n'avaient attendu que ça pour me bondir dessus :
Comment tout ça avait-il pu arriver ? Qu'est-ce qui s'était passé ?
Je me sentais mal, si mal, si triste, sans force, vidée de toute énergie. J'avais envie de pleurer, de crier...d'être rassurée. J'avais envie de...de voir Karl...j'en avais tellement besoin. Mais cette seule pensée a suffi à me retourner douloureusement un peu plus l'estomac. Et puis, est-ce que c'était seulement toujours raisonnable et envisageable une chose pareille ?...que Karl et moi, un jour, nous puissions nous retrouver ?
Et là du coup, c'est l'inquiétude qui s'est pointée à son tour :
Où était-il maintenant ? Que s'était-il passé après mon départ ? Qu'avait-il fait durant cette nuit ? Qu'est-ce que nous allions devenir ?
J'avais vécu ces derniers mois sur mon petit nuage, alternant mes cours à la fac avec ces moments tendres passés en compagnie de mon petit-ami...du premier homme dont j'étais tombée amoureuse et dont j'avais toujours eu la certitude qu'il serait le seul que j'aimerais dans ma vie.
Mais quant était-il ce jour-là ? finalement, je n'en savais rien. Après cette nuit passée, je m'étais réveillée mal-à-l'aise (et c'est un euphémisme), ressentant une quantité d'émotions toutes aussi inhabituelles que désagréables, mais surtout, comprenant peu à peu, au fur et à mesure que je parvenais tant bien que mal à remettre mes idées en place, que le mal principal qui me rongeait - en plus de la tristesse - était un profond sentiment d'injustice.
Et il y en avait eu de l'injustice dans l'air, la veille au soir ! Oh que oui ! Mais ne vous y trompez pas, car loin de continuer à me la jouer « Caliméro », après ces quelques heures de décantation, ma conscience avait enfin repris le dessus et désormais, une mignonnette petite voix était gentiment en train de me faire remarquer que, loin d'être une martyre sans reproche, dans cette histoire (pour ne pas dire : dans cet éventuel désastre), j'avais aussi ma part de responsabilités...
Il ne faisait aucun doute que Karl était loin d'être un pauvre agneau sans défense – je crois que là-dessus, tout le monde sera d'accord. Mais qu'est-ce qu'il était au juste finalement ? Même moi, sans la connaître, je m'étais rendue compte que Dominika lui avait, ou plutôt : nous avait, tendus un piège - un piège où nous avions sauté les pieds joints avec une facilité déconcertante d'ailleurs. Et malgré d'en avoir été consciente assez rapidement, j'ai été incapable de faire la part des choses et...d'au moins laisser la possibilité à Karl de s'expliquer.
Y'a pas à dire, dans le genre « impulsive », on ne fait pas mieux !
Quand j'y repense, je ne savais alors plus quoi penser. La seule chose de sûre : je m'en voulais autant que ce que je lui en voulais à lui ! Je lui en voulais parce qu'il m'avait donnée cette sale habitude d'être sa princesse et de toujours tout faire pour que tout soit facile, tout soit simple et beau pour moi. Je lui en voulais parce que j'étais éperdument tombée amoureuse de lui et qu'il n'avait alors jamais fait un seul faux pas qui me fasse penser qu'il y avait de quoi s'interroger sur son compte ou qu'il n'était pas honnête avec moi – et le contraste avec les évènements de la veille n'en avait été que plus marquant...Et je m'en voulais à peu près pour les mêmes raisons, parce que crétine comme je suis (ou peux l'être), je n'ai pas été capable de me souvenir de tout ça pour parer cette répugnante attaque.
Mais bon sang de bonsoir ! Après tout ce temps, il ne me l'avait pas déjà assez prouvée qu'il tenait à moi ? qu'il était fiable, qu'il était amoureux...vraiment amoureux. Mince alors ! même cette greluche me l'a dit ! elle en était même impressionnée, cette sagouine.
*soupir*
Qu'est-ce que c'était compliqué tout ça...les sentiments, quoi...
Oui, parce que voilà, ce passage mélancolique est bien beau, mais dans ce cas alors, pourquoi il ne s'est pas défendu quand je lui ai demandé si c'était vrai qu'il avait vu et revu cette fille durant cette semaine-là, hein ? Et pourquoi est-ce qu'il était chez elle à un moment où il n'aurait non-seulement plus dû y penser, mais encore plus être avec moi ? Tout ce qu'il a trouvé à dire, c'est : « je suis désolé, c'est compliqué, si j'avais su... ». Humpff, vous parlez d'une défense bancale !
Alors effectivement, je ne l'ai peut-être pas beaucoup laissé s'exprimer. Mais bon, si je me souviens bien, j'ai éclaté à cause de ses bredouillages inconsistants !
Et c'est ainsi que je suis restée un long moment, assise sur mon lit, à moitié déshabillée, les cheveux en bataille – bizarrement assortis à mon maquillage qui avait coulé durant mon sommeil et qui me donnait alors l'air d'un proche parent de la famille Addams – à faire le yoyo avec mes émotions, passant avec la régularité d'un coucou suisse, d'une phase d'indulgence et de compréhension qui me serrait le cœur, à celle de l'irritation proche de l'explosion où j'avais envie de tout casser et de l'étrangler pour m'avoir fait un coup pareil !
Bah, au final, il n'y avait pas à tergiverser - car il n'y avait pas trente-six solutions de toute façon. Mais après m'être à ce point donnée en spectacle, après tout ce que j'avais pu lui dire de si dur, de si blessant, après ce que je venais de lui faire vivre – et qui plus est, devant tout ce beau monde, dans son monde - aurait-il encore envie ne serait-ce que de me revoir ?
L'embarras dominait à présent. La colère avait fui et le sentiment de trahison avait disparu (ils reviendraient un peu plus tard, je vous rassure). À ce moment-là, j'avais honte...et plus encore, j'ai eu peur. Peur qu'après tout ça, Karl ait pu croire tout ce que je lui avais dit - que je voulais qu'il m'oublie comme si je ne pensais déjà plus à lui, que je considérais notre histoire comme terminée et qu'ainsi, il n'ose plus... Peur qu'il soit trop fâché après moi et qu'il ne veuille plus jamais me revoir – l'avoir tellement déçu pour que ce soit lui désormais qui m'en veuille autant que ce que j'avais pu lui en vouloir seulement quelques heures auparavant.
Qu'est-ce que j'avais fait...? mais qu'est-ce que j'avais fait...?
Et ce sont les yeux baignés de larmes que j'ai soudain entendu des bruits de pas légers, mais bien distincts, se rapprocher peu à peu dans le couloir du premier étage, pour venir s'éteindre juste derrière la porte de ma chambre. Et c'est dans un sursaut d'espoir aussi désespéré qu'utopique que j'ai brusquement tourné mon regard vers cette porte blanche, désirant plus que tout y voir apparaître mon amoureux.
On a toqué deux fois, et dans un grincement familier, le panneau de bois s'est ouvert. Et avant même que la personne qui se trouvait derrière ait été entièrement découverte, j'avais déjà réalisé à quel point cette espérance était absurde. Car l'homme qui se trouvait derrière cette porte était bien évidemment le même que celui chez qui j'étais venue me réfugier la veille au soir, en larmes, dans un état pitoyable tel que malgré son insistance pour savoir ce qu'il m'arrivait, aucun mot n'avait pu sortir de ma bouche : mon père.
Et là, ça a été le coup de grâce. Si j'étais allée jusqu'au bout de mon idée, je me serais plaquée une main sur le front en accompagnement d'un pathétique et désespéré : « non mais, c'est pas vrai...! ».
Bien sûr qu'il n'y avait rien d'anormal à le trouver là – il vivait dans cette maison quand même, le brave homme. Et étant un papounet attentif, quoi de plus naturel qu'il soit venu me voir dans ma chambre dès le premier mouvement d'éveil détecté (tel le lit qui grince ou le parquet qui craque) pour juger de mon état – et probablement aussi me faire enfin cracher le morceau. Mais bon, il se trouve qu'aux vues de la situation, cette évidence m'était passée au-dessus de la tête – sans parler des conséquences que mon arrivée aussi tardive qu'inquiétante avait légitimement engendré.
Alors maintenant, dites-moi un peu comment j'allais pouvoir expliquer à cet homme, que je m'attendais à entendre hurler qu'il partait sur l'heure trucider Karl – parce qu'après tout ce que j'avais pu l'entendre dire à l'encontre de mon footballeur de petit-ami (bien que nous ne nous étions plus affrontés depuis un petit moment dans de telles joutes verbales), couplé à son réflex de désigner un peu trop souvent Karl comme le seul et unique responsable de tous mes malheurs (et encore que cette fois-ci...), il ne faisait aucun doute qu'en sachant pertinemment que nous nous rendions à une soirée ensemble la veille au soir, il ferait vite le rapprochement et en déduirait...ce qui l'arrangerait le plus. Donc dites-moi un peu maintenant, en sachant ça – et le tout accommodé par la mine que je devais me payer, assise sur mon lit, le regard braqué sur lui dans la plus totale perplexité – comment j'allais pouvoir, de un : le calmer, et de deux : lui glisser au passage que je m'estimais largement aussi coupable que Karl...et que je voulais le revoir ?
Hé bien, vous savez quoi ? Finalement, ça n'aura pas été la soirée des surprises, mais le week-end des surprises !
