L'Agitateur
Extrait du Journal Intime d'Alphonse Elric
JE SAIS.
Pas la peine de soupirer, de faire les gros yeux ou bien encore de faire semblant d'être peiné, je sais.
Je sais que depuis quelques temps (depuis que j'ai retrouvé mon corps, en fait) tout le monde trouve que je me comporte bizarrement, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas et que je regarde ce dont je ne devrais pas me mêler !
Je sais.
Je sais que derrière mon dos ça discute ferme, que les gens n'ont à la bouche que les mots « crise d'adolescence », « âge bête », « contrecoup » et « bonne paire de baffes » quant ils m'évoquent dans leurs conversations.
Que ce soit mon frère, Winry, le Colonel (pardon : le Général de Brigade Mustang) ou les divers membres de son équipe, tous s'accordent à dire que je suis en train «de mal tourner».
Qu'en savent-ils ?
Ce que je fais ne regarde que moi, et ils n'ont en aucun cas le droit de me juger.
Cependant, j'admets que ma conduite est très bizarre, surtout quand je la compare avec mon caractère : jusqu'il y a peu, j'étais connu comme la bonne conscience, la soupape de sécurité et la voix de la raison qui empêchait mon frère de transformer chaque endroit où il pose ses pieds en salle d'entraînement après le passage de maître Izumi. Et voilà que j'espionne, que je répands des ragots, que je me complais à mettre mon nez dans certaines franges de la vie de mes connaissances qu'elles auraient préféré garder confidentielles.
C'est vrai, je dois des explications.
Mais je ne pourrais jamais le leur dire : la raison même de mes actions me commande une discrétion et un secret absolu. En conséquence de quoi, pour me soulager et pour qu'enfin QUELQU'UN me comprenne dans cette f…ue ville, je vais expliquer dans les pages de ce présent journal les raisons qui m'ont poussé à devenir l'Alphonse que tout le monde apprécie tant aujourd'hui.
Ça s'est produit peu de temps après qu'Ed et moi ayons récupéré nos corps, battu les Homonculi et sauvé leurs otages.
Tout le monde était sain et sauf, Amestris et ses voisins étaient débarrassé d'une grande menace, et même Ed parvint à avoir l'air triste quand notre père s'autodétruisit en emportant avec lui le mystérieux Père des Homonculi.
Bref tout semblait très bien augurer de la suite, et je m'en réjouissais, estimant que nous et ceux qui nous sommes proches avions vécu assez de malheurs comme ça.
Cependant, j'eus la mauvaise surprise de constater qu'une fois l'adrénaline retombée, certains problèmes que je pensais ne plus être d'actualité revinrent en force. Je pense notamment à la relation entre Ed et Winry.
Mais enfin, il ne faut pas être sorcier pour se rendre compte qu'ils sont désespérément raides dingues de l'autre, non ? On pouvait espérer après qu'il lui ait sauvé la vie on ne sait combien de fois et qu'elle lui ait réparé son bras pour la énième reprise, on pouvait quand même attendre d'eux un petit progrès !
Et non. Que dalle, nada, nitchevo, rallas.
Ils stagnaient dans une amitié d'une ambiguïté à se tirer une balle. Quand au Colonel (note dans la marge : bon, qu'il s'y fasse, c'est comme ça qu'on l'appellera quelque soit son grade)… Je dirais presque que pour lui c'était pire. Vu qu'il est majeur, vacciné, et déjà plus habitué à ce registre qu'Edward. On aurait, là aussi, pu naturellement espérer un petit pas en avant avec le Lieutenant Hawkeye, mais non. Tout restait dans le non-dit, le sous-entendu et le non-officiel.
On me l'a dit et répété : c'est très vilain de se mêler des affaires sentimentales des autres. Mais là, j'en avais ma claque.
J'estimais en avoir assez bavé pour avoir le droit à voir un minimum de bonheur autour de moi. J'ai donc pris sur moi de faire avancer les choses coûte que coûte, même si pour cela je dois enfermer Ed et Winry dans une pièce après leur avoir fait boire deux litres d'aphrodisiaque ou bien envoyer au Colonel et au Lieutenant des vidéos de l'autre sous sa douche.
(Le pire ? C'est que j'ai vraiment été tenté de mettre le premier plan à exécution. Mais vu qu'on se trouvait à Resembool, que mamie Pinako était dans les parages et que le pharmacien du coin est un de ses vieux amis, j'ai préféré laisser tomber)
Alors que faire ? Mettre mes rêves (certes très gnan-gnan, mais je m'assume) d'amour omniprésent dans ma poche et mon mouchoir par-dessus ? Me faire à cette situation ? Craquer et leur dire ce que je pense en face ?
J'ai fini par prendre la décision cruciale de devenir -pour un temps, au moins- un combattant de l'ombre qui prend des photos compromettantes, qui colporte des informations confidentielles et qui sème le doute et la confusion dans les esprits hésitants, tout ça pour arriver à un seul but…
QU'ILS SE METTENT ENFIN EN COUPLE ET QU'ILS CESSENT DE M'ENERVER A FORCE DE SE TOURNICOTER AUTOUR SANS OSER FAIRE LE PREMIER PAS !!!
Maintenant que je l'ai dit (enfin, écrit), ça va mieux.
Mais le mieux, c'est la façon dont m'est venue cette idée : totalement par hasard !
Comme quoi le hasard fait vraiment bien les choses…
C'est juste après notre retour à Resembool, pendant qu'Ed et moi goûtions pour la première fois depuis longtemps à la satisfaction d'avoir de vraies vacances que j'ai eu "l'illumination", si j'ose dire.
Il fallait pourtant bien songer un jour à se réinsérer dans une vie « normale », c'est-à-dire une vie où on ne court pas après une légende alchimique tout en lattant à longueur de journée des ennemis immortels, le tout sur un fond de sauvetage du monde (ou pas loin), donc mon fère et moi avions été prié par Mamie Pinako de cogiter un peu là-dessus.
Edward était très perplexe à ce sujet. Ça se comprend : lui qui n'avait durant sa vie fait que courir après la résurrection de notre mère dans un premier temps, puis la récupération de nos corps, se retrouver à avoir à faire des choix aussi triviaux que « comment vais-je occuper mes journées à présent ? » a un petit quelque chose de déstabilisant.
Pour moi, ce n'était pas tout à fait la même chose. Le fait d'avoir retrouvé mon corps m'ouvrait ce qui me semblait des possibilités infinies, et j'avais dans un premier temps décidé de me présenter au concours d'alchimiste d'état, qui a été conservé car il permet à présent non plus de désigner les victimes potentielles au sacrifice, mais de former l'élite qui sera envoyée sur le terrain aider la population, ne faisant pas mentir sa devise : « Alchimistes, au service du peuple ».
Donc, Ed passait ses journées à feuilleter mollement les livres de notre père, soit disant en train de réfléchir à sa vie. Et dans le coin opposé de la pièce, Winry se rongeait les sangs en se demandant si elle allait ou non lui proposer de venir l'aider à fonder son atelier de prothèses biomécaniques. L'obstination de l'un à ne rien voir et la timidité de l'autre me donnaient des envies de meurtre. Mais à l'époque, je ne voyais vraiment pas ce que je pouvais bien faire pour sortir de cette situation exaspérante.
Et le temps passa, et le moment approcha où je reçus ma convocation m'invitant à me rendre à Central dans les plus brefs délais. Bien sûr, Ed décida de m'accompagner. Et Winry ne lui avait toujours pas soufflé mot de son projet. Mamie Pinako et moi étions les témoins de ce qui s'annonçait être une des plus belles occasions de leur vie, occasion qu'ils allaient louper en beauté.
Heureusement, le hasard fit son œuvre. Rentrant dans la chambre de Winry pour y récupérer un album photo qu'elle avait tenu à compléter, je suis tombé sur un épais dossier dans lequel elle détaillait tout son projet d'atelier de biomécanique avec un tout nouveau concept : l'utilisation de l'alchimie médicale pour rendre l'opération moins douloureuse.
Et Ed qui s'était décidé à étudier cette matière précise pour occuper ses journées…
Mû par une pulsion inexplicable, j'ai pris le dossier et l'ai fourré dans la bibliothèque d'Edward qu'il avait décidé de vider le soir même. Résultat : quand je suis rentré dans notre chambre pour aller me coucher, j'ai vu mon cher frère très absorbé dans la lecture de l'écriture un peu brouillonne de Winry.
Je n'ai pas la prétention d'affirmer que c'est ce qui a déclenché leur cohabitation, ni de dire que c'est grâce à moi que leur relation a enfin vu le jour. Je pense juste que j'ai joué un petit rôle à un moment crucial.
La semaine d'après, quand j'ai entendu Ed discuter au téléphone avec sa mécano des différentes manières de transformer ce projet en réalité, j'ai tout de même été surpris de voir à quel point un acte aussi simple avait débloqué une situation ressemblant à une impasse. J'ai donc fait d'autres essais, pour résoudre une dispute (ou en éviter, genre pour les anniversaires ou les fêtes) et ai obtenu des résultats des plus satisfaisants.
De fil en aiguille, j'ai ainsi mis au point de nombreux stratagèmes dont j'use et abuse aujourd'hui.
Car je le reconnais, parfois j'exagère un peu. Des fois, certaines de mes actions n'ont qu'un rapport assez lointain avec ma « mission ». Mais que voulez vous, on se prend au jeu…
Et je n'irai pas mentir en disant que je ne retire aucun amusement des situations pas possibles que je crée.
Je vais devoir vous laisser. J'ai une réunion stratégique avec l'aide de camp du Colonel, Minne Rickett si je ne m'abuse, avec qui j'ai décidé de partager mes techniques en échange de renseignements sur notre Flame Alchemist favori...
Nous Vaincrons !
