Acte 29 : Les interviews de Shûhei
Le lendemain, même s'il est préoccupé par la scène dont il a été témoin entre Renji et Byakuya, Shûhei a bien d'autres choses à faire que de se tourmenter. Aujourd'hui, il a plusieurs entretiens à mener.
Levé de bonne heure, il espère surprendre le sôtaichô à un moment où ce dernier est disponible. Alors qu'il attend qu'on le fasse entrer dans son bureau, il entend, par la porte restée entrebâillée :
« Je vous le répète, la répétition a été un succès.
— Kuchiki s'est montré coopératif ?
— Ah, pour ça oui, très coopératif.
— Que dois-je comprendre par là ?
— Eh bien, voyez-vous... »
Shûhei se refuse à en entendre plus. Décidant que le moment est mal choisi pour cette entrevue, il sort sans regarder en arrière. La vice-capitaine Nanao Ise pourra tout aussi bien répondre à ses questions les plus urgentes.
Quelques moments plus tard, à la huitième division
« Le budget alloué pour monter la pièce est considérable. La production n'est-elle pas inquiète des répercussions négatives que ces dépenses extravagantes auront sur le peuple ? »
Derrière ses lunettes, Nanao se prépare à combattre l'acuité du jugement de Shûhei, dont la réputation d'intelligence n'est plus à faire.
« Extravagantes ?
— Eh bien, il faut avouer que la restauration complète d'un bâtiment pour n'y faire qu'une représentation paraît exagérée.
— C'est un investissement. La gestion de ce bâtiment sera remise entre les mains des administrateurs du premier district, et son usage sera retourné aux habitants: ils pourront y donner d'autres spectacles. Je doute qu'il puisse y avoir beaucoup d'avis contraires à ce projet.
— Effectivement. Mais que dire sur les coûts inhérents à la création des costumes, des décors et des effets spéciaux ?
— Les comédiens sont tous des amateurs. Ils ont besoin d'un environnement crédible pour que leur jeu soit convaincant. En agissant ainsi, nous montrons l'importance que nous accordons à ce spectacle.
— L'investissement déjà conséquent en termes d'hommes et de temps ne serait-il pas suffisant ?
— Non. Ce ne serait pas assez apparent pour l'homme de la rue, ou tout simplement les enfants. Et puis, après le succès du sondage et devant l'engouement de la population pour cette pièce et ses acteurs, on peut se poser la question : est-ce raisonnable de n'envisager qu'une seule représentation ?
— La production espère un public si nombreux qu'il faudra donner plusieurs représentations pour satisfaire tout le monde ?
— Absolument, et après la répétition d'hier, je n'ai plus aucun doute. Toi-même, tu as déclaré que le tirage de la Gazette a dû être augmenté depuis que le Gotei s'est lancé dans ce projet. »
Shûhei ne peut que se ranger à ces arguments. Fébrile, il prend quelques notes. Nanao ajoute :
« Et puis, ce n'est pas parce que notre budget est important que je permets qu'on dépense à tord et à travers. Ainsi, concernant ta réclamation au sujet de l'augmentation des frais qu'encourt La Gazette du Seireitei pour informer ses lecteurs, je suis navrée de t'annoncer que nous refusons ta demande de participation au financement de la nouvelle cellule de presse : l'information est de votre entière responsabilité, quelque soit le contenu et la cause de cette information. Nous n'avons donc rien à... »
Dûment chapitré, Shûhei doute en sortant de la huitième division qu'il serait sage de revenir d'ici la fin de la pièce interviewer la responsable du budget de L'affaire des ferrets de la reine.
Ensuite, à la douzième division...
« Tout d'abord, je tiens à vous faire part de mon admiration, capitaine Kurotsuchi : le travail que vous avez effectué sur le théâtre en si peu de temps est fantastique. »
Mayuri Kurotsuchi, les traits disparaissant derrière l'épais maquillage qu'il aime exhiber, se fend d'un sourire qui, même s'il se voulait aimable, ne pourrait qu'inciter à s'effrayer des raisons cachées derrière.
« Allons donc, comparé à ce que je peux entreprendre chaque jour, c'est insignifiant.
— Oui... Bon... Le courrier des lecteurs indique que beaucoup sont curieux des humains qui contribuent à cette pièce. Êtes-vous satisfait de l'aide que vous apportent Ichigo Kurosaki et Sado Yasutora ?
— Les débuts de notre collaboration ont été difficiles. La douzième division a toujours inspiré la méfiance... Nous, scientifiques, sommes des incompris, c'est désolant : parce que je ne supporte pas les incompétents, on me dit cruel !
— Oui... et pour Kurosaki et Yasutora ?
— Nemu s'occupe d'eux.
— Euh.. d'accord... Je... Je verrai avec elle... Passons à un autre sujet : j'ai été étonné de la précision des décors : comment avez-vous recréé les jardins d'Amiens ? »
Le sourire s'agrandit.
« N'est-ce pas que c'était ingénieux ? Mon talent est sans limite...
— Mais encore, pouvez-vous me donner quelques détails ?
— Des détails ? Tu espères comprendre la complexité de mon œuvre et l'étendue de mon génie en quelques mots ? »
Shûhei s'agite sur sa chaise, mal à l'aise, et esquisse une piètre grimace qu'il espère suffisamment engageante. Contre toute attente, cela marche :
« Enfin, pour parler simplement, c'est grâce à une technique d'imagerie en trois dimensions que j'ai inventée. Les panneaux des décors sont constitués d'une matière spéciale, vois-tu, réceptive à l'énergie spirituelle, et truffés de circuits auxquels il ne reste qu'à transmettre les données de ce qui doit être représenté. L'ingéniosité de ce procédé réside dans le fait que le support des décors reste le même, seules les données transmises changent. Ainsi, je peux reproduire à la demande la roseraie des jardins d'Amiens, les salons du Louvre, l'antichambre de la reine, ou le port de Calais, tels qu'ils étaient en l'an 1625.
— L'énergie nécessaire doit être considérable...
— L'énergie n'est pas un problème. J'en ai une source intarissable. »
Ce sourire est de plus en gênant. Shûhei se raidit sur son siège.
« Euh... Et comment avez-vous fait surgir des roses à la fin de la scène ? Elles avaient l'air réelles.
— Ce n'est qu'une illusion.
— Une illusion ?
— En réalité, ce ne sont pas des fleurs, mais des mousses végétales génétiquement modifiées par mes soins. J'en ai créé de plusieurs sortes. Ces mousses possèdent une aptitude appelée la mémoire de forme. Au contact avec un agent chimique spécifique à chaque type, leur croissance s'accélère prodigieusement jusqu'à former le végétal voulu, ou en donner au moins l'illusion. C'est assez convaincant de loin, n'est-ce pas ?
— C'est... extraordinaire. Et... euh... c'est sans danger ?
— Je ne conseille pas l'ingestion, ni une inhalation des spores trop prolongée... »
Shûhei examine le visage du capitaine sans y trouver une once d'humour.
« Hum... Le... Avez-vous prévu d'autres surprises, pour les combats d'épée dans le port de Calais, par exemple ?
— Ce ne serait pas une surprise si je vous les révélais.
— Bien sûr, ha ha... Eh bien, euh... merci de m'avoir reçu.
— Ce fut un plaisir. Ne revenez surtout pas. »
Au sortir de la douzième division, Shûhei est absolument certain qu'il ne reviendra pas.
Dans la sécurité de la septième division
« Merci pour ce thé, j'en avais bien besoin. »
Sajin Komamura s'inquiète. Le jeune vice-capitaine de la neuvième division apparaît avoir grand besoin de se détendre.
« Tu devrais peut-être ralentir un peu ? Tu as l'air très occupé, ces temps-ci.
— C'est vrai ! J'ai l'impression de passer plus de temps à rédiger des articles pour la Gazette qu'à diriger la compagnie. Enfin... Voyons voir... Qu'est-ce que c'était, déjà... Ah, oui, le corps de garde. Pouvez-vous me dire pourquoi la production a considéré que la constitution d'un corps de garde était nécessaire ? »
Les petits yeux dorés se plissent de malice :
« J'ai entendu parler d'un désordre causé dans les rues du Seireitei par la présence d'un certain capitaine qui n'avait pas ôté son maquillage. Le sôtaichô a été immédiatement alerté et a pris des mesures afin de protéger les comédiens les plus... célèbres de la trop grande passion des admirateurs. Mais j'ai reçu l'ordre de ne pas donner de nom. »
Shûhei hoche la tête : il s'en doutait un peu. Sans qu'il ait besoin d'y être incité, le chef du tout nouveau corps de garde poursuit :
« Officiellement, notre mission est, je cite : "Assurer la sécurité à l'extérieur du théâtre, afin de permettre le bon déroulement des répétitions et des représentations de la pièce."
— Et qu'en est-il de la sécurité à l'intérieur ?
— Lors de la représentation officielle, nous ferons acte de présence à l'entrée, bien sûr. Mais ce sont les équipes de soutien logistique de la pièce qui assurent l'ordre à l'intérieur de la salle.
— Vraiment ? Je n'ai aperçu aucun membre de la deuxième division.
— Ils sont bien entraînés et très efficaces... Soi Fon n'exige rien de moins que l'excellence pour ses troupes.
— Vous avez raison. Cette soudaine affectation de vos équipes ne va-t-elle pas perturber vos tâches habituelles ? Comment réagissent vos hommes à ce surcroît de travail ?
— Tu sais déjà que Tetsuzaemon, mon vice-capitaine, a obtenu un rôle dans la pièce ? »
Shûhei hoche affirmativement la tête.
« Il fait la fierté de nos escadrons ! Beaucoup regrettaient de ne pas pouvoir participer plus activement, ce qui fait que tous sont fous de joie : ils vont pouvoir observer de près les comédiens et assurer leur protection. Et je dois avouer que c'est pour moi le seul moyen de me rendre utile... »
Compréhensif, Shûhei esquisse un sourire gêné : compte-tenu du physique particulier du capitaine de la huitième division, il était hors de question qu'il obtienne un rôle...
x-x-x
Si tous les entretiens pouvaient se passer comme celui-là, se dit Shûhei, alors qu'il s'achemine vers le lieu de son prochain interview. Il consulte son calepin une nouvelle fois : il lui reste à voir le créateur des costumes à la treizième division, ensuite il disposera d'un peu de temps pour passer voir Renji. Soupirant, Shûhei range son carnet dans sa sacoche et hâte le pas.
Acte 29 : Fin
Alors, le chapitre de demain, s'intitule : "La dernière interview de Shûhei". Shûhei continue de poser ses questions et obtient même des réponses aux questions qu'il ne pose pas...
