Andrée tournait et virait, en jetant des coups d'œil furtifs sur l'entrée de la caserne. Elle n'en pouvait plus de vivre avec cette peur tapie au fond de ses entrailles. En l'absence d'Alain, il lui arrivait de se réveiller en pleine nuit, le cœur battant, en nage. Elle croyait sentir un corps sur le sien, forçant le sien, des mains enserrant ses poignets pour l'empêcher de se défendre. Elle n'en pouvait plus ! Elle voulait conjurer ses démons.
D'autant qu'elle avait quelques contacts dans les lieux, notamment avec une cuisinière, une gentille fille avec laquelle Andrée était restée en contact. Janette lui avait appris qu'Alain avait parfois des difficultés avec certains soldats. Non qu'on remette en doute son autorité, elle crevait les yeux d'un aveugle ! Mais, quand un homme en faisait à sa guise, il essayait « d'attendrir » son sergent. Puisque cela avait marché avec André, avant qu'on sache qu'il s'agissait d'une femme…
- Je n'ai jamais pris l'ascendant sur Alain ! s'était offusquée Andrée. Et je n'ai jamais cherché à l'attendrir ! D'ailleurs, quand il avait quelque chose à me dire, il ne prenait pas de gants…
- Ca, je l'sais bien ma p'tite, avait répondu Janette. Mais qu'est-ce que tu veux ! Les hommes sont bien bêtes…
C'est vrai qu'ils étaient bêtes ! Oh oui ! Quand elle y pensait, Andrée bouillait de rage. Comment pouvait-on reprocher une quelconque « faiblesse » à Alain, alors qu'il était toujours prêt à prendre la défense des autres ? Il n'avait commis qu'une faute, si on pouvait appeler cela une faute, c'est d'offrir son amitié à un inconnu, spontanément.
Elle enrageait, et c'était très bien ainsi. Sa colère prenait petit à petit le pas sur les souvenirs de son agression, sur sa peur de femme. Elle allait leur montrer qui elle était ! Elle allait leur montrer qui était Alain !
Elle comprenait pourquoi son compagnon se montrait si sombre de temps en temps. Pas vis-à-vis d'elle ou de sa famille, mais en général… Andrée avait dû recourir à des trésors de diplomatie pour lui faire accepter de déménager. Lors du mariage d'Oscar, le général avait octroyé à la jeune fille une forte somme d'argent, pour services rendus au cours de toutes ces années de travestissement.
Sans toucher à ses années de gages, uniquement avec cette « prime », Andrée avait acheté un petit appartement, dans un quartier un peu moins sinistre que le précédent. Avec ses gages, ou une partie, elle aurait pu prétendre à un bel appartement ou même une petite maison, mais Alain n'aurait jamais accepté de paraître vivre aux crochets de sa compagne, même si elle allait devenir son épouse.
Que de palabres ! Il n'avait fini par céder que pour sa vieille mère et sa jeune sœur. Et parce que tout luxe était absent de leur nouvel appartement. Il y avait seulement une chambre pour la mère et Diane, une autre pour elle et Alain, et une grande salle pour vivre. Dans un quartier populaire… C'était simple, c'était eux !
Andrée avait demandé au général de Jarjayes de confier l'argent à Alain, pour qu'il achète le bien lui-même. Elle lui avait dit en souriant qu'il s'agissait de sa dot, et qu'il avait intérêt à l'accepter s'il désirait vraiment l'épouser ! Il avait réagi vivement, en lui sautant dessus pour l'embrasser fougueusement…
Le général en avait profité pour raconter au sergent comment un petit bout de femme l'avait convaincu qu'elle devait être un garçon. Au grand dam de la jeune femme qui ne savait plus où se mettre, surtout face au regard réjoui de son compagnon. Elle avait su prendre une décision et s'y tenir, à l'époque. Elle recommencerait aujourd'hui !
C'était à elle de faire un effort pour lui.
Elle avait mis une belle chemise, qui laissait deviner ses formes sans les montrer le moins du monde. Andrée savait que c'était la préférée d'Alain. Il aimait la voir ainsi vêtue, avec une robe d'un vert foncé qui mettait en valeur ses boucles brunes et ses prunelles forestières. Quelquefois, il l'emmenait dans une taverne, pour partager une bonne bière avec elle… et cela se terminait fréquemment par une bagarre suite à une réflexion un peu trop salace ou un sifflement déplacé. Il adorait ça ! Il aimait qu'elle soit une jolie femme, qu'elle le montre, qu'elle soit à lui !
Un jour, il l'avait emmenée dans une taverne… où se trouvaient quelques-uns de ses anciens compagnons. Elle s'était légèrement crispée. Alain avait eu ce regard déterminé qui faisait de lui un chef incontesté, mais avec une prière muette au fond de ses prunelles. Il n'avait pas voulu la forcer, il l'avait simplement regardé. Alors, elle était allée avec lui et, somme toute, ils avaient passé un bon moment.
Elle avait compris, à ce moment-là, ce qu'avait voulu dire Janette. Elle avait compris ce qu'elle pouvait faire pour lui…
« Allons Andrée, c'est le moment ! Menton haut, regard franc, poitrine dégagée…mais pas trop quand même » s'encouragea-t-elle.
Par chance, elle aperçut Janette qui revenait avec quelques victuailles. Elle l'interpela et elles revinrent ensemble à la caserne.
- Ben qu'est-ce tu fais là ?
- Je viens chercher Alain. Il est en permission ce soir, et je voulais lui faire une surprise.
- Pour sûr que ce s'ra un' surprise !... Alors ! Qu'est-ce vous r'gardez vous autres ! Z'avez pas r'connu André non ? invectiva-t-elle les sentinelles qui lorgnaient sur les deux jeunes femmes.
Andrée leur décocha au passage un magnifique sourire, avant de poursuivre en compagnie de Janette. Elle sentait le regard des deux hommes dans son dos, un regard dont elle avait pu peser l'appréciation avec un sourire narquois. Elle entendit un bruit de pas précipités. A n'en pas douter, un homme s'était mis à courir. Cette fois, elle se mit à rire en prenant le bras de la cuisinière. Nul doute qu'Alain allait très vite être informé de sa présence. Effectivement, il ne fallut pas plus de dix minutes pour que le sergent se présente devant elle.
- Andrée ! Qu'est-ce que tu fais ici ?
- Je suis venue te chercher, répondit-elle en s'approchant doucement de lui, les mains dans le dos, avec une moue délicieusement mutine.
- Tu es folle ! la gronda-t-il tout en appréciant le spectacle.
- De toi, absolument !
- Eh dites-donc les tourtereaux ! Ma cuisine, c'est pas un bordel ! Alors vous allez vous bisouter ailleurs !
- Attends-moi cinq minutes, murmura-t-il à l'oreille de sa compagne, avec un haussement de sourcils complice à l'égard de Janette.
- Je n'ai pas envie d'attendre.
- André…
- Montre leur qui est le chef, susurra-t-elle langoureusement, collée à lui, les mains toujours dans son dos.
D'un air plutôt mécontent, Alain l'attrapa par le bras pour l'emmener dans les écuries. Toutefois, au lieu de l'envoyer au diable, il la poussa contre un box et se colla à elle. Il tira les cheveux en arrière et mordit la bouche tendue, avec un appétit qui la combla. Sans lui laisser le temps de respirer, il délaça son corsage et baissa sa chemise pour profiter de ces appâts dont il ne se lassait pas. Semblant pris d'une véritable frénésie, il releva la jupe et s'empara d'une jambe, qu'il dénuda d'une main tremblante d'impatience. Là, contre ce box heureusement vide, il s'empara d'elle, sans cette tendresse amoureuse et complice dont il faisait preuve d'habitude, mais avec une passion évidente.
Andrée savait que, à travers les planches mal jointes, les soldats ne perdaient pas une miette du spectacle. Alain aussi le savait, lui qui prenait soin de ne pas trop l'exposer aux regards… Il sentait qu'elle mettait un frein à son ardeur, pour lui permettre de garder toujours le contrôle, pour qu'il soit le maître de la situation. Pour qu'il soit son chef comme il était le leur !
- Je t'aime, murmura-t-il à son oreille.
- Oh Alain ! Alain ! Oh ouiiiiiii…
- N'en fais pas trop, ça pourrait me plaire, continua-t-il avec amusement.
- Ouiiii ! Oooooh !
Complices jusqu'à la pointe du plaisir, soucieux du désir de l'autre même sans y paraître… Elle était tellement heureuse entre les bras d'Alain. Il se sentait plus grand dans les yeux d'Andrée.
Après leur merveilleuse prestation, la jeune femme se rajusta, toujours protégée par la silhouette massive de son amant. C'est avec le sourire aux lèvres qu'elle sortit des écuries, derrière Alain. Des regards envieux, voilà ce qu'il vit lorsqu'il ouvrit la porte. A croire que toute la compagnie se retrouvait dans la cour !
Il se retourna vers Andrée, juste derrière lui. Elle n'avait jamais été plus belle, plus sensuelle qu'à cet instant. Elle était parée de toutes les grâces de la jouissance, des prunelles un peu trop brillantes, des lèvres un peu trop rouges, des joues un peu trop colorées, une poitrine bien trop palpitante. Elle était si attirante dans son écrin de féminité charnelle qu'il faillit retourner de suite dans les écuries ! Il se contenta de passer un bras jaloux autour de la taille souple pour l'attirer à lui, lançant alentour un regard menaçant. Elle acceptait cette marque de possession comme le plus naturel des sceaux…
Alain refusa de la lâcher, ne serait-ce que pour quelques instants. Il fallut l'intervention de Janette pour qu'il accepte d'aller chercher ses affaires afin de rentrer en sa compagnie. Après son départ, Andrée, prenant son courage à deux mains, glissa un regard vers le colosse. Il était là, dans le réfectoire, à regarder cette femme d'une beauté troublante. Cette femme qu'il avait tenue dans ses bras sans la voir vraiment.
Il sursauta lorsqu'il la vit marcher vers lui, le menton haut, le regard droit. Elle se planta à quelques centimètres de lui. Il lui suffisait de tendre la main… Seule au milieu des hommes, malgré les appels à la raison de Janette. Seule, dégageant un entêtant parfum de volupté… Elle ne faisait rien, se contentant de le regarder…jusqu'à ce qu'il baisse les yeux.
A ce moment, elle sut qu'elle avait gagné. Elle avait vaincu sa peur. Elle avait renforcé l'autorité d'Alain. Elle se retourna pour rejoindre Janette et se figea. La silhouette du sergent se découpait à la porte d'entrée. Il avait tout vu ! Elle lut la fierté dans son regard et faillit en pleurer.
« Oscar, jamais je ne regretterai ma décision de t'avoir suivie ! Notre existence ne fut pas banale, c'est vrai… Nous avons vécu une belle vie « d'homme ». Désormais, nous pouvons être heureuses, en tant que femmes. »
FIN
Note de l'autrice :
Je remercie ceux et celles qui ont lu cette histoire, dans laquelle je « cassais » l'image virile d'André ( ce qui n'est pas une mince affaire ).
Cela m'a permis de faire 4 heureux : Oscar et Girodelle, Andrée et Alain. Parce qu'ils le méritent bien de temps en temps. ^^
Grand merci aux deux lectrices qui m'ont laissé des commentaires.
N'hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de mon histoire, maintenant qu'elle est terminée.
A bientôt pour une prochaine aventure !
