L'Ombre de Dol Guldur

Chapitre 29 : Printemps


« Le Cercle des Poètes Disparus » - Original Soundtrack


- Plus haut ! Corrigez votre position !

Deoran passait dans les rangs des archers : Legolas et Elrohir étaient parmi eux, s'entraînant au tir pour la centième fois au moins depuis l'hiver en compagnie des autres soldats d'Imladris. Leurs mains étaient moites et leurs bras tremblaient, mais Deoran ne donnait pas encore l'ordre de tir... Ils attendaient. Il fallait tenir sans se plaindre. Encore quelques secondes, et...

- TIREZ !

Le sifflement des flèches déchira l'air et le bruit des pointes de métal se fichant dans le bois des cibles se répercuta alentours. Les archers tinrent un court instant leur position avant d'abaisser leurs arcs, les muscles durcis. Deoran cria un peu plus loin :

- Reculez de douze pas !

Un murmure passa dans les rangs. Legolas souffla à Elrohir qui se tenait à sa droite :

- Il nous pousse à bout... Nous avons dépassé les trois cent mètres !

Et Elrohir de répondre en grimaçant :

- Et il nous poussera jusqu'à trois cent cinquante.

- ARMEZ !

Réduits au silence, les archers encochèrent leurs flèches et levèrent leurs arcs. Ils amenèrent la corde à leur visage, les bras tremblants.

- Reculez à l'oreille !

Ils obéirent, tirant encore un peu plus fort sur les cordes, les doigts sciés par la pression. L'instant d'après, les flèches volèrent et parcoururent en vibrant la distance qui séparaient les archers de leurs cibles. Tout le monde reprit sa position de repos et Deoran observa les cibles de loin.

- Bien, ça suffit pour le moment. Vous avez une heure pour vous reposer et vous rafraîchir. Débandez les arcs et allez récupérer vos flèches ! Marnil, tu accompagnes Efrin chez les guérisseurs et tu reviens me donner de ses nouvelles. Edranë, va manger quelque chose, tu es blanc comme un linge ! Je ne veux pas te revoir ici si ça ne va pas mieux dans une heure. Legolas, Elrohir ! Venez avec moi.

Les deux Elfes débandèrent leurs arcs, les posèrent à terre et suivirent le maître archer tandis que deux autres soldats s'occupaient de récupérer leurs flèches. Deoran laissa ses guerriers en liberté et se dirigea vers le palais.

- Venez, leur dit-il.

Ils ne se formalisaient plus des ordres de Deoran : devant les soldats, il devait faire preuve d'autorité même avec ceux pour qui il avait une sincère affection. Ensemble, ils se rendirent dans les appartements de Deoran et reprirent une attitude plus naturelle. Ils bavardaient joyeusement, et il semblait qu'Elrohir ne pensait plus du tout à son frère. Legolas s'abstint cependant de le lui faire remarquer, car il savait qu'Elrohir n'était nullement aussi insouciant qu'il paraissait.

Ils se rafraîchirent et discutèrent un moment, mais ils durent vite revenir au champ dégagé où s'entraînaient les archers. Alors qu'ils passaient au pied du mur des appartements que partageaient auparavant les jumeaux, Legolas leva les yeux : Elladan était là, au coin de la fenêtre, et il les regardait. Il disparut derrière la tenture avant que Legolas ne puisse voir l'expression de son visage. Il ne dit rien et suivit Deoran et Elrohir sans leur parler de l'apparition fugace du jeune prince.

Alors qu'ils sortaient de la cité, un bruit de sabots retentit derrière eux : d'un même mouvement, ils se retournèrent et s'écartèrent de la route tandis qu'Elladan passait en trombe, dressé sur son grand cheval. Il ne ralentit pas malgré leurs cris de colère, disparaissant au tournant du chemin, et Legolas saisit Elrohir par le bras :

- Cours ! Prends ton cheval et rattrape-le !

Surpris, Elrohir resta un moment immobile à le dévisager. Puis, brusquement, il se dégagea de la poigne de Legolas et s'en fut en courant en direction des écuries.


Les deux cavaliers filaient au grand galop sur le chemin de terre, dégageant des nuages de poussière. Aveuglé, Elrohir plissait les yeux, toussant et pleurant. Il ne pouvait pas remonter sa tunique contre sa bouche pour éviter de respirer la terre en suspension, mais il tenait son bras devant lui en un semblant de protection. Il voyait Elladan filer devant lui sans pouvoir le rattraper : ils étaient aussi bons cavaliers l'un que l'autre. Après une longue chevauchée à l'aveugle, il sortit soudainement du nuage de poussière... devant lui, la route était déserte. Essoufflé, il fit volter son cheval et regarda les abords du chemin : voyant les traces de sabots disparaître sous les arbres, il poussa sa monture à travers les buissons et pénétra à la suite de son frère sous le couvert des grands chênes.

Elladan avait ralenti et se retourna pour observer derrière lui : pourquoi cet imbécile le suivait-il donc ? Ne pouvait-il donc pas comprendre qu'il désirait être seul ? Qu'il savait vivre sans lui ... ?

Mais Elrohir apparut non loin, et leurs regards se croisèrent. Elladan détourna le visage et talonna brutalement sa monture, poussant un cri de rage : le cheval bondit en avant et fila au galop sous les arbres, louvoyant entre les troncs, poussé par son cavalier. Mais derrière lui, son frère suivait toujours, et ses appels lui parvenaient par intermittence. Il aurait voulu ne pas les entendre... ne pas entendre cette voix qu'il aimait tant et qu'il haïssait à la fois, cette voix qui l'avait rassuré et qui donnait les ordres à SES soldats... Elladan aurait volontiers lâché les rênes pour se boucher les oreilles, mais il ne pouvait prendre le risque de laisser sa monture galoper au hasard entre les troncs. Alors il se contenta de baisser la tête, les mâchoires contractées, les yeux fermés très fort... comme si cela pouvait lui permettre de devenir sourd, rien qu'un moment...

Alors, le silence vint. En même temps que la douleur.


Elrohir vit son frère se faire éjecter de sa monture et être projeté contre un arbre contre lequel il sembla rebondir avant de s'affaisser au sol. Il tira brutalement sur les rênes et sauta de son cheval pour courir à lui :

- Elladan !

Le cavalier gisait à plat ventre sur le sol, inconscient. Elrohir s'agenouilla à son côté et le fit basculer sur le dos : son visage était couvert de sang, ses yeux étaient fermés. Il retint une violente envie de le gifler : quelle stupidité que de partir au galop sous des branches basses !

Mais le temps des reproches n'était pas venu. Il devait s'occuper de lui avant de le ramener dans la cité, car il ne semblait pas en état d'être transporté à cheval. Alors, voyant dans quel état se trouvait son frère, Elrohir laissa échapper un grand soupir et se passa la main dans les cheveux, agenouillé à même le sol trempé, et il se rendit compte que son bras tremblait. Encore une fois, il se trouvait seul, éloigné de la cité, avec son frère blessé. Encore une fois.

Et comme toujours, il déchira un pan de son propre vêtement et versa l'eau de sa gourde sur le tissu, avant de laver le sang de la blessure. Il apparut qu'elle n'était pas profonde, mais Elladan avait été violemment assommé. Il suffit de quelques mots à Elrohir pour refermer la plaie en grande partie. La tête lui tourna alors, et il s'assit près de son frère inconscient. Sa tête bascula sur ses bras qu'il avait passés autour de ses genoux, et ses yeux se fermèrent. Tant de fatigue, tant de soucis... Crétin de frère.


Elrohir rouvrit les yeux au bout d'un moment : Elladan n'avait pas encore repris connaissance et la nuit commençait à tomber, amenant un froid piquant qui gardait encore l'odeur de la neige. Il se demanda si Legolas et Deoran les avaient suivis... probablement pas. A nouveau, il soupira, puis se leva et fit quelques pas : leurs montures ne s'étaient pas enfuies et se tenaient côte à côte non loin d'eux. Au moins, ils n'auraient pas à revenir à pied. Il avait déjà dû par le passé porter un soldat blessé sur ses propres épaules, et il en gardait un souvenir peu agréable. La bataille avait été rude... Le souvenir lui revint.

Elladan et lui étaient partis patrouiller dans les plaines du Nord en compagnie d'un petit groupe de Rôdeurs, et ils avaient rencontré des Orcs en nombre supérieur. La surprise leur avait permis de remporter l'affrontement, mais les Orcs qui avaient fui la bataille étaient revenus la nuit dans leur campement et avaient tué leurs chevaux... ce qui les avait obligés à se rendre à pied au village le plus proche, avec leurs blessés. La marche avait été longue... Grimaçant à ce souvenir, Elrohir se tourna à nouveau vers son frère avec l'espoir de voir ses yeux s'ouvrir : hélas, il n'avait toujours pas bougé.

Alors, abandonnant l'idée de lui laisser le temps de reprendre conscience, il s'agenouilla près de lui et le gifla de toutes ses forces.