N° 31.
« Ackerman-Jaeger.
Pas de réclame* »
Ainsi fut estampillée la boîte aux lettres. Bien sûr, Livaï refusa d'y ajouter : « Spécialistes de la scène de ménage et de la vaisselle volante, de l'éducation parentale qui laisse à désirer, de l'amitié envahissante et tapageuse, comme des relations de voisinage très médiocres » si subtilement proposé par Eren.
Et, comble de l'ironie, la charmante petite avenue où ils vivaient s'appelait : « Rue Des Poètes »…
6 septembre 855.
Livaï ôta son tablier en entendant toquer à la porte, et abandonna l'épluchage des légumes pour aller ouvrir, agacé. Si cela avait été Eren, celui-ci serait entré sans frapper. Il devait, donc, s'agir des premiers invités. Il pesta intérieurement contre son compagnon —encore en retard et traînassant on ne savait-où— qui le laissait seul pour accueillir leurs amis, alors qu'il avait encore le dîner à préparer et Naïcha à surveiller. Tant pis pour eux, ils devraient attendre qu'il soit plus disponible.
Il jeta un œil à la petite, bien sagement assise dans son parc, au milieu du salon, et maintenue par des coussins. Elle babillait et bavait sur son hochet, le secouant de temps à autres pour en faire tinter les grelots, mais avec assez de vigueur pour se cogner, parfois, le front avec brutalité. Livaï avait fini par la laisser jouer avec malgré tout. Quand cela arrivait, elle s'immobilisait et hurlait de douleur, ou regardait simplement l'objet avec une vexation intriguée, comme pour l'injurier silencieusement.
Les coups se répétèrent.
« J'arrive ! » maugréa t'il.
Il ouvrit la porte à la volée, affichant son air le plus aimable, autrement dit, celui auquel aurait eu droit un démarcheur en assurance ou un escroc vendeur de patates.
« Bonjour Livaï ! jacassa, aussitôt, une voix de crécelle exaltée d'euphorie.
— T'es en avance, trois-yeux.
— Moi ça va très bien, merci. Eren n'est pas encore rentré ?
— Non. Je sais pas ce qu'il branle, mais il va m'entendre. J'ai pas le temps de m'occuper de toi maintenant, il faut que…
— Te stresse pas ! On est venu pour vous voir, pas besoin de sortir l'argenterie !
— Tch ! Comme si j'en avais… »
Il remarqua, alors, la présence d'une seconde personne. Le commandant Pixis, depuis un angle du perron, cessa d'apprécier la façade et se rapprocha d'eux :
« Bonjour, Livaï ! » fit-il jovialement en lui tendant une poignée de main.
Le brun la serra, quelque peu surpris.
« Eren ne t'a pas dit qu'il avait invité le commandant ? s'enquit Hanji.
— Non… Depuis qu'il travaille à l'hôpital, il est un peu dans la lune. Mais, ce n'est pas grave, je suis heureux de vous compter parmi nous. Ça fait un moment qu'on ne se croise plus.
— Oui, en effet ! rit le vieil homme avec bonhomie. Et je dois avouer que j'ai encore bien du mal à croire tout ce qu'on m'a raconté sur…votre vie commune, à Eren et vous. Mais je suis plus que ravi d'être des vôtres, ce soir ! Tenez, je vous ai apporté une bonne bouteille ! le remercia t'il en lui tendant le présent. L'un des meilleurs crus de ma cave.
— Merci…
— Et moi, je t'ai amené ça, cadeau ! » trépigna Hanji en sortant, de son dos, la main qu'elle cachait jusque-là, pour faire apparaître un bouquet de roses blanches et d'œillets rouges un peu décrépis.
« Tu te fous de ma gueule ? gronda Livaï. Qu'est-ce que tu veux que je foute de ça ? Tu m'as pris pour une jeune mariée ou quoi ? En plus, on dirait que tu t'es assise dessus.
— Euh…ben, peut-être un peu. Y avait pas beaucoup de place dans la voiture… » se dépita la brune.
Il lui arracha son offrande des mains et leur fit signe d'entrer. Les deux convives patientèrent dans le vestibule tandis que Livaï bennait le bouquet dans la poubelle, sous les yeux outrés d'Hanji, en grognant sa désapprobation à l'encontre des fleurs coupées —qui empestaient et fanaient en cinq minutes en vous laissant des pétales partout qu'il fallait ramasser constamment— pour finir par descendre le vin à la cave. Quand il remonta, Les deux autres s'étaient déshabillés et avaient accroché leurs effets à la patère d'entrée. Hanji était penchée au-dessus du parc et faisait des grimaces à Naicha, tandis que Pixis, se tenant droit et en retrait, observait le bébé avec attendrissement.
« Je peux ? demanda la brune à Livaï.
— Vas-y, accepta t'il. Il faut que je termine le repas. ».
Elle attrapa la petite et la hissa dans ses bras en lui embrassant goulûment les joues. L'hôte s'apprêtait à regagner sa cuisine quand on frappa, encore, à la porte. Il leva les yeux au ciel.
« C'est nous ! » surgirent Sasha et Conny, sans même attendre qu'on leur ouvre.
Livaï les épia avec lassitude, habitué à leurs irruptions imprévisibles et répétées.
« Bonjour, cap…Livaï ! se reprit Conny, allègre. Vous-tu vas allez bien ? »
Le questionné haussa un sourcil ironique. Les jeunes gens avaient beau s'incruster à outrance et prendre leurs aises dès qu'ils débarquaient, ces prémices de tutoiement n'étaient pas encore au point.
« Oui, merci. Fous pas ta pelure n'importe-où, sale gamin. Y a des porte-manteaux, répondit l'homme, en jetant un regard dédaigneux à la veste que l'autre s'apprêtait à jeter sur l'accoudoir du canapé.
— On vous a ramené un cadeau pour fêter votre installation et votre mise à la colle* ! entama Sasha, le sourire jusqu'aux oreilles.
— Plus tard, j'ai pas fini de… »
On frappa à nouveau. Livaï n'eut même pas le temps d'ouvrir que Sasha, faisant comme chez elle, s'en chargeait déjà :
« Jean !
— Merde ! fit la voix de l'homme, depuis l'extérieur. Je me suis gouré de numéro et j'ai frappé chez l'ogre…
— Entre, idiot ! » l'accueillit-elle elle à bras ouverts.
Ils s'enlacèrent, et le grand blond pénétra, à son tour, dans le salon, tendant la main à Livaï dès qu'il le vit pour le saluer :
« C'est vraiment une charmante demeure. Depuis le temps que je voulais voir ça ! Cet enfoiré de Jaeger a dû bien raquer, et ses crédits doivent être plus longs que ma queue ! Mais, c'est vrai qu'il doit y faire bon vivre !
— Si, à peine arrivé, le concours de bites commence déjà, la soirée va être longue. Ne m'obligez pas à vous jeter dehors ou à empoisonner les plats, prévint Livaï en lui serrant la main.
— Je ne veux surtout pas décevoir mes hôtes ! fit Jean avec un clin d'œil. D'ailleurs, il est où votre apollon, Monsieur Jaeger ? »
La main entourant les doigts du caporal se serra en lui broyant les phalanges. Jean poussa un geignement de douleur et se confondit immédiatement en excuses. Livaï le relâcha en soupirant, reprenant son flegme ordinaire :
« J'en sais rien et, justement, ça commence doucement à me chauffer », admit-il.
Tout le monde était là, et il ne manquait plus que l'un des chefs de famille. Glenn et Emma accompagnaient, actuellement, Falco et Gaby sur le continent. Ce n'était pas pour leur déplaire, car chacun savait ce qui se tramait entre les deux tourtereaux. Le père de la jeune fille était même venu faire un esclandre auprès du colonel du Bataillon, en prétextant qu'il s'agissait, pour les deux amoureux, d'une mission aux airs de voyage de noces anticipé, et que leur supérieur devait réagir avant que ses soldats ne gagnent encore en indiscipline et ne dévergondent davantage sa fille innocente. Égale à elle-même, la femme lui avait certifié, avec son air détaché de folle reconnue, qu'elle serait fière d'être le témoin du couple si le mariage arrivait bientôt, ce qui offrirait beaucoup de prestige à l'événement et effacerait la vertu perdue de sa fille, qu'elle-même doutait fortement d'être intacte. Inutile de préciser que le père d'Emma n'avait guère apprécié ce point de vue loufoque, et avait même frôlé l'accident vasculaire cérébral tant sa colère avait été violente. Hanji était, décidément, irrécupérable…
Tout à coup, la porte d'entrée claqua en attirant toute l'attention.
« C'est moi ! » fit la voix chantante d'Eren.
L'homme s'arrêta sur le seuil du salon en affichant une mine à la fois surprise et réjouie :
« Oh ! On m'attendait à ce que je vois… »
Puis, le sourire aux lèvres et le pas conquérant, il s'avança à travers la pièce, saluant ceux qui étaient sur son passage, mais se dirigeant prioritairement vers Livaï. Arrivé à sa hauteur, le plus jeune ignora le regard accusateur et la posture courroucé de son amant, qui le lorgnait, bras croisés, et déposa un baiser sur ses lèvres pincées.
« Bonsoir… » susurra t'il d'un air transporté et charmeur, pour soudoyer le regard noir de l'autre homme.
Le commandant Pixis tourna la tête, subitement absorbé par la décoration —inexistante— des murs, tandis qu'Hanji bougonnait un « Je ne m'y ferai jamais… ».
« C'est à cette heure-ci que tu rentres ?! le récrimina aussitôt Livaï. T'étais où ? Et, bordel…, fit-il soudain en se pinçant le nez. C'est quoi cette odeur immonde de vase et de poisson crevé ?
— Oh, c'est juste ça ! s'excusa joyeusement Eren en brandissant l'un des sacs qu'il tenait. Je suis en retard car je me suis arrêté chez le poissonnier. Tu sais ? Celui qui a ouvert récemment, dans le bourg ? Il se fournit à la nouvelle criée d'Iron Bay. J'ai pensé que ça ferait une bonne entrée…
— Géniaaal ! bava Sasha. C'est quoi ? Des moules ? Des huîtres ? Non, attend ! Laisse-moi deviner : des crevettes ! Tu adores les crevettes !
— Non, cherche encore ! s'amusa Eren en agitant le sac au-dessus d'elle, qui commençait à fuir et répandre son jus infâme sur le parquet ciré de la salle, au grand désespoir de Livaï.
— Des bulots, du tourteau… Non ? C'est du poisson ? Daurades ? Bars ? Seiches !
— Perdu…
— Maquereaux ? Congre ? Allez, dis-moi que c'est du congre !
— Putain, nan ! Ces bestioles sont aussi moches que dégueulasses ! regimba Conny.
— Perdu et reperdu ! rit Eren en ouvrant le sac. Six kilos de praires et quatre beaux homards !
— Donnez-moi un saladier, on va leur faire un sort ! » sautilla la brunette en se léchant les babines. Mais Livaï coupa court à leur délire :
« Donnez-moi ça, ordonna t'il en s'emparant du sac en toile de jute dégoulinant. Je vais faire un beurre d'ail pour les farcir et les passer au four. Hors de question de supporter un nouveau concours de gobage de mollusques crus. La dernière fois que vous avez fait ça, je ne pouvais plus rien avaler derrière.
— Gâchis..., bouda Sasha
— Mais, cru, c'est tellement meilleur…, grommela Eren.
— Pour une fois, je suis d'accord avec les initiatives gastronomiques de Livaï ! souffla Hanji, rassurée.
— Qu'est-ce que tu veux dire par là ? persifla le brun en lui jetant un œillade lourde de menace.
— Que… Moi ? J'ai pas parlé… », bégaya t'elle.
Livaï laissa tomber et regagna, enfin, sa cuisine. Eren termina de saluer ses camarades tandis que Pixis se penchait à l'oreille du colonel :
« Si je comprends bien, notre cher Eren Jaeger est devenu médecin ?
— Oui. C'est un brillant autodidacte ! Il a obtenu tous les brevets nécessaires pour exercer après seulement un mois d'études et d'examens ! Maintenant, il lui reste à confirmer sa thèse et à pratiquer un an en milieu hospitalier pour décrocher son agrément officiel de généraliste*. Un phénomène, n'est-ce pas ?
— Il vous a eu comme exemple, colonel !
— Il est vrai que je n'ai jamais mis les pieds dans une école supérieure, et que ma passion pour la science m'a propulsée toute seule au rang de savant-fou ! conniva t'elle. L'ouverture d'esprit et la curiosité dont fait preuve Eren lui ont été profitables. Tout comme son incroyable mémoire. Cette voie lui sied bien mieux qu'un avenir martial…
— Et notre renommé soldat "le plus fort de l'humanité" s'est transformé en...ménagère ? »
Hanji fut prise d'un rire irrépressible avant d'attester :
« Pour tout vous dire, Livaï a toujours été un maniaque notoire, et le nettoyage de son cadre de vie est son principal hobby connu. Donc, on peut en déduire que, pour lui aussi, c'était presque une vocation. Seulement, j'y mettrais quand même un bémol : sa cuisine est imbouffable !
— Oh…, fit l'homme avec une légère stupeur épicée d'amusement. Voilà qui est plus qu'intriguant ! Tout cela me parait toujours aussi étrange. Pourtant, ce foyer semble des plus convivial, malgré l'air revêche de la maîtresse de maison et sa mauvaise cuisine ! »
Hanji pouffa de tout son saoul en lui tapant sur l'épaule.
« Tiens-donc ! On dirait que certains se sont réconciliés ? remarqua Eren.
— Les adultes ont du bon sens, jeune homme ! se reprit la chef du Bataillon. En tant que père de famille, il va t'en falloir beaucoup. J'espère que tu es prêt !
— Pour qui vous me prenez, colonel ?! se gaussa t'il en écartant les bras pour présenter son intérieur vaste et, même s'il manquait de coquetterie, des plus agréables. Il me semble que j'ai construit un nid très confortable ! D'ailleurs, on a une crémaillère à pendre, je vais chercher de quoi trinquer !
— Attend ton mari, conseilla Sasha.
— Ne l'appelle pas comme ça, grimaça Eren, ou il va y avoir des morts…
— De qui vous parlez ?! » brailla une voix depuis la cuisine.
Le jeune médecin se crispa et tous les autres se moquèrent silencieusement. Soupirant d'exaspération, Eren les inculpa à demi-ton, avec un soupçon d'ironie :
« Qu'est-ce que vous avez fait à ma douce pour qu'elle soit d'aussi mauvais poil ? »
Les autres ricanèrent. Ce fut alors que la « douce » en question s'écria depuis son office, probablement en train de vider les sacs de commissions :
« T'as oublié le pain, connard ! »
Tant de tendresse embarrassante et enivrée d'amour s'échangeait sous ce toit !
Trois coups fermes furent frappés à l'entrée, et Eren s'avança vers le vestibule. Livaï jaillit à sa rencontre, la taille cintrée dans un tablier qui le rendait —pour Eren— très appétissant, et s'essuyant les mains avec un torchon :
« C'est quoi, encore ? On attend qui d'autre ? »
Le plus jeune se contenta d'un sourire malicieux avant d'ouvrir. La nuit commençait à tomber et le perron était assombri, mais deux yeux d'un bleu azuréen étincelèrent dans le noir.
« Je suis vraiment heureux que tu aies pu te libérer ! » se réjouit Eren en prenant Armin dans ses bras.
Livaï eut l'air un peu saisi, avant de se permettre un sourire en coin :
« Tch ! Ça va faire jaser les voisins…
— Bien sûr que je suis venu ! assura chaleureusement le petit blond. Tu crois que tu vas te débarrasser de moi si facilement ? »
Eren débordait de joie à l'idée de retrouver tous ceux qu'il aimait au sein de sa demeure qui leur serait toujours ouverte. Mais le président Arlelt n'était pas seul, et toute une escadrille encadrait le portail, ainsi qu'une ombre, deux pas derrière lui, que Livaï reconnut instantanément.
« T'as amené du monde ? renifla Eren, l'air sceptique. Je comprends que tu aies besoin de sécurité, mais…
— Le capitaine Krauss est le bienvenu », intercéda Livaï.
Eren percuta en entendant le patronyme, et reconnut enfin l'ancien garde-du-corps de Chrysta. Le jeune homme se détendit et lui serra poliment la main en l'invitant à entrer, tout en soufflant à Livaï :
« Ok, patron ! »
Et il s'écarta comme un vigile docile et zélé.
« Te la joue pas trop…, riposta le plus vieux.
— Jamais ! » se gaudit son amant, en lui promettant, d'un simple sourire, une soirée riche en rebondissements.
Armin fut accueilli par ses amis, et Livaï ordonna à son compagnon :
« Sers-leur l'apéritif dans le salon pendant que j'en termine avec ce foutu dîner…
— On va s'installer dans la cuisine. Elle est bien assez grande, et je ne vais pas te laisser tout seul à tes fourneaux.
— Quoi ? Non ! C'est pas une façon de recevoir les gens !
— Oh, ça va ! Depuis quand t'es aussi à cheval sur les bonnes manières ? ricana Eren. C'est jamais que des potes, pas…
— Pas le président de la république ? ironisa Armin avec un sourire torve.
— Mouais, ben, pas chez moi, en tous cas ! rétorqua le médecin. Et interdiction de parler de politique à ma table !
— Tch ! pesta Livaï. C'est toujours toi le premier à enfreindre tes propres règles !
— Juré ! fit Armin, en levant les mains avec un sourire enfantin. Et interdiction, pour tout le monde, de me faire des courbettes, alors ! Installons-nous dans cette cuisine, ça nous rappellera le bon vieux temps !
— Pourquoi pas ! participa Pixis.
— J'abandonne…, finit par abdiquer Livaï. Mais, je vous préviens…
— Ouais-ouais, on sait : "Ne dérangez rien et ne salissez pas" ! » anticipa Conny en le doublant.
Tous les convives s'agglutinèrent autour de la petite table d'office, sur les bancs, et certains durent rester debout, tandis que Livaï ruminait en reprenant ses préparatifs.
Eren servit divers alcools selon les préférences de chacun, bien que les rescapés de la 104ème resteraient, à jamais, des licheurs de bière invétérés, et le jeune homme remonta un fût de la cave pour étancher leur soif sans faire trop d'allers-venus.
« Qu'est-ce que tu prépares ? s'intéressa Hanji à l'adresse de Livaï.
— Un daube », lâcha platement l'homme sans se retourner.
Un silence lourd d'insinuations mêlées de scepticisme s'abattit sur la cuisine. Eren, combattant de son mieux l'horrible tentation que lui-même avait de se moquer, vit, soudain et avec effroi, les yeux de Conny briller d'une hilarité néfaste :
« C'est bien d'avoir de l'auto-critiq…
— La « DAUBE », hurla presque Eren pour couvrir sa voix, est un ragoût de bœuf macéré dans du vin rouge ! »
Livaï se retourna lentement, affichant une expression particulièrement funeste, en tenant toujours son long couteau.
« Pourquoi tu gueules comme ça, espèce de débile ? Y a un problème avec ce plat…? »
Tous se recroquevillèrent en évitant soigneusement de croiser son regard, y compris Conny qui avait finalement deviné que le sujet était sensible, et pouvait s'estimer heureux de n'avoir jamais pu terminer sa phrase.
« Euh…non. J'adore ça, tu sais bien… » bafouilla Eren en tentant de noyer le poisson, mais ce fut à Sasha de s'exclamer :
« Et t'en es que là ?! Ça mijote plusieurs heures, ça ! On n'est pas prêts de bouffer ! »
Livaï fulminait, et l'atmosphère s'alourdit d'un coup. Ses yeux orageux lançaient des éclairs qui pourfendaient la brune. Elle avait appris, plus facilement que son compère, à user de familiarité envers leur ancien capitaine. Trop facilement, même.
« Alors, ça cuira moins longtemps que dans ta recette de grand-mère à la con…, feula t'il dans une posture dangereusement crispée.
— Ça va être infecte. »
Certains lâchèrent des hoquets de terreur en entendant la bombe que la pauvre impudente n'avait pu retenir. Le couteau fusa à travers la pièce, sifflant et tournoyant sur lui-même pour aller se planter dans le mur, à trois centimètres des mèches brunes qui avaient voletées sous le souffle du projectile. Un nouveau silence, horrifié, cette fois, domina le groupe, et où ne résonnaient plus que les vibrations du fil de l'arme blanche sous les oscillations de son manche, telle une guimbarde.
« Oups, raté, brisa Livaï d'un air naturel et un peu déçu.
— Tu charries, merde ! s'emporta Eren. Le papier-peint est tout neuf ! J'ai mis deux jours à le poser !
— Mes lames sont très bien affûtées, ça ne se verra pas.
— Ne vous inquiétez pas, précisa Hanji à Pixis dans un rire gêné. Ces petites chamailleries sont tout à fait normales ! Livaï est très adroit. S'il visait vraiment Sasha, il ne l'aurait pas manquée ! »
Le vieux commandant ne paraissait pas vraiment rassuré par ces explications, et le cuisinier ne fit qu'enfoncer le clou :
« Ou alors, c'est l'âge qui me rattrape et je commence à en perdre…
— Pff, c'est pas vrai ! Et dire que je m'en prends une dès que j'ai le malheur de laisser trois miettes par terre ! » continuait de rognonner Eren, pour lui-même, en arrachant l'ustensile de la cloison pour examiner les dégâts —très peu visibles, il était vrai.
Sasha, toujours livide et statufiée de terreur, retrouva l'usage de ses membres tremblants et écarta les jambes, de part et d'autre du banc, vérifiant quelque chose entre elles, avant de se redresser avec soulagement :
« Ouf ! J'ai cru que j'avais eu un petit accident…
— Arrêtez un peu de faire les guignols, et occupez-vous plutôt de foutre les praires au four pour qu'elles s'ouvrent, intima Livaï. Il est chaud.
— Quoi ?! s'égosilla encore Patategirl. C'est sacrilège de les forcer à s'ouvrir comme ça ! Les praires, c'est comme les huîtres : ça se chauffe pas, ça se viole ! Sinon, tout le bon jus s'évapore ! »
Décidément, cette outrecuidante morfale avait bien du mal à assimiler les avertissements, ce soir. Mais, face au regard cauchemardesque que lui lança l'ex-capitaine, elle se reprit vite :
« Mais…on va s'en charger ! Ce sera un régal ! Allez, les gars, à vos gants et vos couteaux ! »
Livaï posa sa marmite sur la plaque de fonte incandescente et mit le couvercle. Conny, Eren et Sasha, mirent le chaos dans ses tiroirs pour dénicher ce dont ils avaient besoin, et vidèrent le sac de pêche dans le bac à vaisselle. Travaillant à la chaîne, les trois jeunes gens lavèrent, ouvrirent et farcirent, les mollusques, tandis que lui-même prenait place pour savourer son verre de blend. Hanji faisait ingurgiter sa purée de légumes verts à Naïcha, suivie d'une compote.
« Tu les farcies mal ! houspilla Eren à l'adresse de Sasha. Le beurre, là, bien droit au milieu ! Sinon, le jus coule à côté quand tu les enfournes.
— Pff ! Ça porte à confusion ! gloussa la jeune femme.
— La cuisine, c'est de l'amour ! poétisa Eren.
— Ah oui ? se plaignit Conny qui s'occupait, avec lui, d'ouvrir les coquillages à la force d'une lame et en tentant, de son mieux, de ne pas y laisser un doigt. Un viol, tu parles ! C'est les préliminaires les plus longues et les plus chiantes que j'ai jamais connues !
— Eren te l'a dit : la cuisine, c'est de l'amour ! Mais, peut-être que tu admets être mauvais cuisinier ? » sous-entendit Sasha.
Il y eut un sifflet moqueur de la part de Jean et un rire d'Armin.
« Oh, la mauvaise foi ! s'indigna le jeune homme pour se défendre. D'habitude, il me semble que tu préfères plutôt le four que l'épluchage à la main, toi !
— On parle toujours de préparation culinaire, là ? s'amusa Armin.
— Conny, au lieu de parler, fais gaffe à pas abîmer la noix quand tu les ouvres, sermonna Eren.
— La noix ?
— L'espèce de clito, au milieu, illustra le jeune homme en s'adaptant à la réceptivité de son élève.
— Ah ! Ok, hé hé…
— On m'avait déjà dit que les fruits de mer étaient aphrodisiaques, souleva Pixis avec un sourire malicieux sous sa moustache. Mais je pensais que, comme n'importe quel autre aliment, il fallait les manger d'abord… »
Livaï n'écoutait pas vraiment, absorbé dans la contemplation de son amant. Eren se tenait face à l'évier, ses longues jambes légèrement —et virilement— écartées, comme chaque fois qu'il effectuait une besogne demandant attention et rigueur. Ses cuisses musclées et ses fessiers offerts à sa vue distraite étaient bandés, indiquant la raideur de tout son corps sous la concentration, comme s'il s'agissait d'une opération chirurgicale ou…d'une levrette. Pourquoi tant de passion pour des invertébrés puants et répugnants ? Il allait encore devoir vider le siphon rempli de sable et d'algues d'ici deux jours, et c'était une manipulation qu'il exécrait tout particulièrement.
« Livaï ? l'appela justement son amant. Je te montre pour les homards ? »
Les premières gorgées brûlantes du whisky commençant à lui réchauffer agréablement les entrailles, Livaï se montra bon joueur :
« D'accord, mais n'espère pas qu'en m'apprenant à les préparer, tu en boufferas tous les jours. »
Eren eut un petit rire clair et son compagnon se rapprocha, en remettant le haut de son tablier.
« Tu vas voir, c'est un délice ! J'en remontais parfois, dans mes casiers, mais on les attrape plus facilement à marée basse avec…
— Putain mais…c'est vivant ! sursauta le plus vieux avec dégoût.
— Ben oui, c'est meilleur frais ! On va simplement les faire griller à la poêle. Plus c'est simple, meilleur c'est ! Pour ça, pas besoin de les étuver. En plus, ça rend la chair caoutchouteuse… »
Livaï n'écoutait pas vraiment, regardant les animaux, ressemblant à des insectes géants, se tortiller sur le plan de travail. Leurs petits yeux noirs pédonculés semblaient dépourvus de la moindre intelligence, mais leur conféraient un aspect hideux et dérangeant, tout comme leurs antennes qui remuaient frénétiquement malgré leur état léthargique. Sans oublier leurs ignobles pinces qui s'ouvraient comme des ciseaux chaque fois qu'une ombre les frôlait.
« …Donc, on va simplement les couper en deux et les mettre à rôtir dans le beurre. Tu veux essayer ? »
Livaï serra les dents et, sans répondre, attrapa l'un des futurs hors-d'œuvre. Ses pinces bâtirent l'air, et l'homme fut surpris du rayon sur lequel elles étaient capables de se déployer lorsque l'une d'elles effleura son poignet. Il lâcha vivement sa prise, et quelques rires retentirent. Sentant la colère le prendre, il les ignora, et se jeta au combat contre la bête récalcitrante.
« J'aime pas tuer ce que je bouffe…, ronchonna t'il en cherchant une prise par laquelle saisir sa proie en toute sécurité. Ça me fait une drôle d'impression.
— Déformation professionnelle ! godailla Hanji. C'est sûr que si t'avais dû manger tout ce que t'as tué jusqu'à aujourd'hui…
— Rigole, le cyclope, mais cette chose est vraiment la plus laide et la plus coriace de toute mes victimes. »
Une fois le homard à peu près immobilisé sur le billot, Livaï brandit sa feuille de boucher, cherchant le bon angle.
« Latéralement et bien au milieu », répéta Eren.
Mais le diabolique décapode se replia subitement sur lui-même. Livaï tenta de lui ré-étirer l'abdomen, mais la saleté ne fit que se mettre plus en boule, réussissant, dans la foulée, à lui choper le pouce. L'homme découvrit, en serrant les mâchoires, qu'il avait sous-estimé la force de ses pinces, et se vengea, aussi sec, en amputant la créature. Irrité et à bout de patience, il se débarrassa de la seconde tenaille et, avec frénésie, asséna trois ou quatre fois son lourd tranchoir à os pour calmer l'impertinent et le couper tant bien que mal.
« Hé ! Arrête de le massacrer, on va pas faire des rillettes ! s'écria Eren.
— Pourquoi tu m'engueules ? C'est de la légitime défense ! se récria Livaï, dénonçant du doigt le crustacé réduit en charpie.
— Rah, laisse-moi te montrer ! se pâma le plus jeune en lui prenant le couperet et en attrapant un second homard.
— Vas-y, montre-moi comment tu te fais mal, l'artiste ! Ces saloperies n'arrêtent pas de se recroqueviller, et leurs pinces de merde ne sont pas là pour faire joli ! »
Le jeune homme eut un sourire supérieur :
« Il faut s'y prendre avec douceur ! Il suffit de chatouiller la queue pour qu'elle se tende…
— Pardon ? se défia Livaï en pensant qu'il s'agissait d'une nouvelle allusion lubrique.
— Regarde, tu la caresses tendrement, comme ça… »
Eren illustra ses dires en faisant sensuellement courir ses ongles tout le long de la carapace.
« Elle se tend… »
Effectivement, la caresse semblait agréable, et le homard se déplia érotiquement, en frémissant, sous les doigts habiles et délicats.
« Et, là… » poursuivit Eren, de sa voix grave et sensuelle.
La lame redoutable s'abattit en un coup parfait, qui trancha net la bestiole dans le sens de la longueur. Livaï resta pétrifié.
« Un jeu d'enfant ! » plastronna Eren en brandissant l'arme du crime.
Mais la réponse de son amant, soudainement entouré d'une aura ténébreuse, ne fut pas celle espérée :
« Ne me touche plus jamais. »
Après en avoir bien rit, les demi-homards allèrent se dorer les tripes sur le feu et la graisse crépitante. Cependant que Sasha sortait les praires du four, Livaï remarqua :
« J'ai oublié les oignons. »
Et il retourna à sa planche en saisissant une tresse de bulbes.
« Il fallait les faire sauter avant. Maintenant, c'est trop tard, à moins de… » interféra encore Sasha, au grand dam de tous.
Eren lui fila une claque à l'arrière du crâne, épargnant à Livaï de se mettre davantage en rogne, et celui-ci cracha simplement :
« Tu boufferas ce qu'on te donnera !
— Ouais, arrête un peu de te plaindre, le défendit son compagnon. Vivement que vous nous invitiez pour qu'on puisse goûter à ta cuisine gastronomique ! Elle aura intérêt d'être parfaite !
— C'est pour bientôt ! s'enjoua Conny. La banque a accepté le crédit, et on n'aura pas beaucoup de travaux à faire, juste une chambre d'enfant ou deux… »
Livaï entendait, sans vraiment écouter, les nouvelles et les projets de ses anciens soldats, tout en découpant machinalement les oignons, qu'il comptait ajouter tels-quels à la garniture. Ses yeux commençaient à le brûler, et il renifla bruyamment.
« Livaï ? » s'inquiéta Eren.
L'homme tenta d'essuyer ses yeux flous et piquants.
« Ça vous bouleverse tant que ça de savoir que Sasha est enceinte ? s'enquit joyeusement Conny. Z'inquiétez pas, moi aussi j'ai chialé comme une fillette en l'apprenant !
— Non c'est les… Quoi ?! » hurla soudain l'ancien chef d'escouade.
Il se tourna vers l'assemblée, les yeux injectés de sang et larmoyants. Eren répéta pour lui :
« Sasha attend un bébé. »
Le brun se détourna, leur présentant outrageusement son dos :
« Je vous aurais vraiment rien appris, sales morveux… »
Tous rirent de bon cœur, et Livaï essuya encore ses yeux avec un coin de son tablier.
« Ça va ? le pressa Eren en se rapprochant.
— Mais oui ! C'est ces putains d'oignons…
— Laisse-moi faire, je vais leur régler leur compte ! » crâna le plus grand en retroussant ses manches d'un air bagarreur.
Livai leva les yeux au ciel, mais lui céda la place, que son homme prit en proclamant avec parodie :
« Alors ? On fait pleurer ma belle, bande d'enfoirés ? Amenez-vous, je vais vous débiter en rondelles ! »
L'aîné ne prêta pas oreille à ses frasques habituelles et alla se rasseoir sous les rires des autres. Armin et Jean venaient de débuter une nouvelle conversation assez personnelle :
« Et tu l'as invitée à sortir ? frétillait le petit blond.
— Oui… Seulement deux fois, pour l'instant, répondait le caporal en rougissant.
— Ça suffit pour savoir si vous avez des points communs !
— On en a. Même beaucoup. Mais je… Heureusement qu'elle est moins timide que moi, sinon, ça n'avancerait à rien !
— C'est vrai. Personnellement, je vous trouve très complémentaires ! Et vous avez la même façon d'emmerder votre monde.
— Je ne sais pas comment le prendre…
— Vous parlez de qui ? s'intéressa Eren depuis son poste.
— Jean a une copine ! nargua Conny.
— Oh la pauvre ! Nan, ce que tu voulais dire par là, c'est qu'il a enfin réussi à se faire des amis ?
— Toi, je t'emmerde ! Occupe-toi de tes oignons !
— C'est ce que je fais. »
Eren resta sérieux et appliqué, ce qui ne fit qu'amuser encore ses acolytes.
Livaï était plus mélancolique, contemplant rêveusement son verre. Naïcha s'était endormie dans les bras du président de Paradis, qui badinait avec ses vieux amis comme un jeune homme des plus banals, tandis que Sasha disposait les praires délicieusement farcies au beurre d'ail dans un plat de service. Par cette journée chaude de fin d'été, le rayonnement du four à bois emplissait la cuisine d'une chaleur suffocante, exigeant qu'on ouvre grand les fenêtres.
« Eh bien, camarade ? le sollicita discrètement Pixis. Vous m'avez l'air surmené. La vie de couple et la surveillance d'un enfant sont des choses qui peuvent se montrer plus fatigantes qu'on ne le croie, mais vous devriez profiter de cette soirée pour vous détendre. »
Livaï lui jeta un regard de biais, gardant son expression taciturne.
« Oh, à mon âge, se rit encore le vieil homme, je sais que la guerre la plus épuisante se joue entre les quatre murs d'un foyer adoré ! Et vous n'êtes pas au bout de vos peines ! J'ai quatre filles, et une épouse merveilleuse, mais, Dieu qu'elles m'en ont fait voir !
— Quatre ? C'est de la folie. Vous auriez dû renier votre femme et vous enfermer au fond d'une grotte après la deuxième. Qu'est-ce qui vous est passé par la tête ? »
L'autre éclata d'un rire puissant et communicatif :
« On oublie si vite les mauvais côtés des choses quand on aime ! On oublie… Quatre, c'est quatre fois plus de rires; quatre fois plus de "papa chéri"; quatre fois plus de "nos filles sont tellement belles !". Je n'ai pas été un père très présent, mais j'étais là à chaque moment important de leur vie. Pour leurs premiers pas, leurs premiers diplômes… Ah ! Et il y a eu mes gendres ! fit-il en secouant la tête, l'air de se morfondre un peu. Mais c'est moi qui les ai conduites jusqu'à l'autel, sous les yeux brillants de ma femme. Elles m'ont toutes rendu si fier ! Il n'y a rien de plus éprouvant, mais, surtout, de plus méritant, qu'être père en ce monde.
— À l'autel…, se répéta Livaï, qui avait pâlit, et le regard fixé sur la petite chose lovée entre les bras d'Armin.
— Oui, se remémorait le vétéran, les yeux rêveurs. "À petits enfants, petits problèmes. À grands enfants, grands problèmes" ! Souvenez-vous bien de cela », cita t'il amicalement.
Mais Livaï bondit de sa chaise, tendant les bras en invectivant subitement Armin :
« Je vais la coucher !
— Euh… ? hésita le jeune président, surpris.
— Donne ! Et arrête de la dorloter comme ça, bon sang ! »
Armin, lui rendit sa fille, et Livaï s'envola avec vers l'étage.
« Il va en chier ! s'esclaffa Pixis, les larmes aux yeux.
— Qu'est-ce que vous lui avez raconté ? s'outra Hanji.
— Je voulais me montrer rassurant, mais il faut croire que le caractère de votre vedette n'est pas une légende, colonel ! Je ne plains pas cette petite, elle va être bien couvée ! On pense avoir le dessus sur nos enfants mais… Croyez-moi, les filles dressent leur père ! Buvons à sa santé ! Mais, que dis-je ? Buvons à "leur" santé ! Deux papas qui devront, désormais, attendre une vingtaine d'années pour retrouver un tant soit peu de liberté !
— Ça donne envie…, marmonna Conny.
— Comme si j'étais capable d'autant de patience ! Vous en faîtes pas pour nous, on s'en sortira sans manuel ! Quitte à ce que je mette souvent de l'eau dans mon vin. Je ne suis pas aussi sectaire et constipé que Livaï ! » se départit Eren en ouvrant une flasque d'eau de vie.
Il vida son contenu dans la poêle où grillaient les homards, et craqua une allumette.
« NON ! ATT… » gueula Sasha.
La surdose d'alcool s'enflamma dans un « VOUFF » effrayant, et les flammes étaient si hautes qu'elles léchèrent le plafond. Tous se précipitèrent vers le fourneau.
« PAS D'EAU ! PAS D'EAU, SURTOUT ! » criait la brune en leur jetant des torchons dont ils se servirent pour étouffer le feu.
Livaï redescendit quelques minutes plus tard, et tout le monde était sagement à sa place.
« Il fait vraiment chaud ici…, râla t'il en entrant dans la cuisine. Eren, c'en est où tes saloperies pleines de pattes ? On peut passer à table bientôt ?
— Oui…euh, c'est prêt !
— Alors, mets le couvert. »
Conny, l'air bouffon, parodia le couple en minaudant :
« Oui, mamours ! Je mets les assiettes en porcelaine de ta grand-mère ? »
Imitant le froncement de sourcils caricatural de Livaï, Jean ajouta :
« Mais non, voyons, mon lapin ! Pas le service du dimanche pour des cochons pareils ! Donne-leur juste des écuelles ! »
Les deux satirisés les regardèrent avec malveillance :
« On a pas d'écuelles, dit Eren. Par contre, si vous continuez, je vous sers seulement la marmite et vous bouffez avec les doigts.
— Je ne tolèrerai pas ça sous mon toit, refusa Livaï. Mais, puisqu'il fait encore bon, on va manger dehors. Ça évitera que vous degueulassiez le salon. »
Tous les invités aidèrent à mettre la table, sous la magnifique pergola qui surplombait la terrasse du jardin. Eren alluma les chandelles et les photophores accrochés aux soupentes, ainsi que des chandeliers qu'ils posèrent sur la nappe claire. Ce n'était plus qu'une question de mois avant que les premières centrales électriques ne soient achevées, ainsi que les réseaux publiques, et ils profiteraient bientôt tous de l'éclairage moderne qui leur faciliterait grandement la vie. En attendant, la luminescence dorée et dansante des bougies gardait tout son charme. Livaï sortit de beaux verres ballons, et débouchonna la bouteille offerte par Dot Pixis, tandis qu'Eren amenait l'entrée. Tous s'attablèrent dans la douceur de la mi-saison, savourant les parfums diffus de l'été en fuite et les clapotis de la rivière contre ses berges, au bout du jardin.
Armin arriva le dernier, en claudiquant maladroitement.
« La plaie ne se referme pas ? » interrogea Eren en écartant la chaise, à sa droite, pour lui faire place.
Le jeune homme soupira, et sourit tristement en lui avouant :
« Non. Elle se rouvre perpétuellement, c'est épuisant ! Mais ne t'inquiète pas… »
Il s'assit avec lenteur, étendant sa jambe estropiée et emboîtée dans une prothèse provisoire de bois.
« Tu es peut-être un peu trop pressé de remarcher, aussi ! Si j'étais ton médecin, je t'aurais obligé à passer plusieurs mois en fauteuil avant de te mettre une quille. Il faut que la cicatrisation se fasse, et c'est très long sur ce genre d'amputation.
— Il parait, oui. Il parait aussi que ça pourrait même se rouvrir éternellement, alors, à quoi bon attendre ? Un chef de gouvernement doit se montrer digne.
— C'est pas parce que t'es assis que tu ne l'es pas, idiot ! Regarde, Livaï est assez petit pour qu'on pense qu'il n'est pas debout, et pourtant, ça n'empêche pas qu'on le traite avec respect !
— Tu n'auras pas de dessert », tança l'homme à sa gauche, sans même leur jeter un regard.
Armin eut un rire léger et haussa les épaules :
« Je veux me tenir debout et avancer par moi-même. C'est vital, pour moi.
— Alors…, réfléchit Eren. Il faudra qu'on envisage une greffe de peau, ou peut-être plusieurs. Ça ne prend pas toujours du premier coup…
— Tu ferais ça ?! s'illumina son ami.
— Je veux bien essayer, mais…
— J'ai confiance en toi, Eren ! » le coupa l'autre.
Eren hocha gravement la tête. Il s'en sentait capable, même si cette pratique encore moderne était inconnue du peuple de Paradis. Il essayerait, et il réussirait. Armin valait ses meilleurs efforts.
Livaï picora son assiette et fronça les sourcils :
« C'est vachement alcoolisé… C'était censé être flambé ?
— Euh…oui, mais… Enfin, oui, c'est ça.
— T'en as mis beaucoup.
— Tu trouves ? Hem…
— Portons encore un toast ! divertit Conny en levant son verre.
— Oui ! sourit Armin. À vous deux et Naïcha !
— Et au futur petit Springer ! renchérit Hanji, alors que le cristal tintait.
— Oh, j'y pense ! s'affola Sasha. On avait un cadeau pour vous !
— Pitié… » soupira Livaï, en aparté.
Mais elle disparut, et revint vite avec un paquet plat et immense qu'elle donna fièrement à Eren. Ce dernier le déballa pour découvrir une toile pour le moins colorée et…difficilement descriptible.
« C'est du cubisme ! s'engoua t'elle.
— Du…quoi ? » se renfrogna Jean avec un air dédaigneux, ses sourcils rehaussés comiquement. Son expression tordue aurait était exactement la même si on venait de lui présenter un balai à chiottes comme œuvre de maître inestimable.
« C'est un mouvement artistique très en vogue sur le continent ! Il faut y voir plus qu'une simple interprétation du réel, disserta Sasha, magistrale. Le peintre s'appuie sur des techniques picturales très recherchées et innovantes pour redéfinir les dimensions, et toute la beauté de la géométrie…
— Ah oui ! félicita hypocritement Eren, embarrassé, en tenant toujours le tableau. C'est...humm… Merci beaucoup ! C'est vraiment très original ! Je me demande où on va l'accrocher ?
— À la cave.
— Livaï !
— Au grenier ?
— C'est un cadeau !
— Non, c'est une croûte. Et les mites aussi ont le droit de profiter de l'art nouveau.
— Je te l'avais dit ! souffla Conny à la jeune femme, qui commençait à bouder.
— Te vexe pas, ma puce ! rebondit Hanji. Si t'avais vu comment ont fini mes fleurs !
— On lui trouvera une place ! la rassura Eren. Même si on n'est pas des grands esthètes, ceux qui viendront chez nous ne verront que ça !
— Ça va pas, non ?! Tu veux que notre fille fasse des cauchemars à avoir ça sous le nez toute la journée ? s'offusqua Livaï.
— Je t'ai déjà dit d'être plus aimable avec les femmes enceintes, il me semble ? » le gronda Eren.
Livaï croisa les bras, mais parut vaincu par cette réplique.
Cette petite scène leur valut quelques sourires de la part de leurs convives, et même de Sasha, qui se rassit en souriant :
« Les goûts ne s'expliquent pas. Pas besoin de vous forcer…
— Moi, si je l'ai laissée vous offrir cette barbouille, c'était justement pour me régaler de voir vos tronches en la déballant ! » se marra Conny.
Tous les autres se délassèrent d'un bon rire, hormis Livaï et Sasha.
« Neuf mois, c'est long. Je te promets que tu vas en baver ! » persifla t'elle.
Les conversations reprirent, chacun s'intéressant au quotidien des autres. Le Bataillon exerçait toujours ses fonctions militaires mais, en l'état actuel des choses, ils avaient l'impression d'être en repos prolongé. Ces temps paisibles étaient aussi inespérés que désorientants. Tous se retrouvaient à la croisée des chemins, n'ayant jamais envisagé de survivre jusque-là, et ne sachant que faire de leur avenir. Armin, comme pour sortir le débat de la nostalgie où il s'embourbait, osa avec une impétuosité réveillée par le vin :
« Livaï, je me demandais : est-ce qu'Eren arrive à vous faire rire, parfois ? »
La question laissa place à un silence curieux des plus complets. L'intéressé leva un sourcil et porta son regard au loin, semblant réfléchir sérieusement. Eren se mordit la lèvre, attendant la cruelle et rabaissante chute où l'autre annoncerait que, « non », ça n'arrivait jamais. Mais il fut pris de court :
« Ses vannes sont vraiment nulles à chier, mais… »
L'homme marqua une pause, semblant hésiter. Tout l'auditoire était subitement suspendu à ses lèvres.
« Mais, l'autre jour, il était en retard pour aller travailler, comme d'habitude…, reprit-il avec un sourire qui se dessinait progressivement à l'évocation du souvenir. Il avait beaucoup plu dans la nuit. Cet abruti a glissé sur le perron et s'est mangé comme une merde ! Je suis sûr qu'il pensait que je ne l'avais pas vu, mais je le regardais partir par la fenêtre de la cuisine. Putain, je me suis tellement foutu de sa gueule que j'en avais mal au bide ! »
Et Livaï rit, avec cette clarté mélodieuse et pure que lui seul possédait, en portant son verre à ses lèvres, le pointant au passage en direction d'Eren comme pour trinquer à sa grotesque gloire. Son concubin le dévisageait, scandalisé :
« Mais je m'étais fait mal, en plus !
— Oui, ça se voyait. »
Il rit encore, plus fort, et son visage était soudain éblouissant de gaieté. Son sourire, magnifique et ensorcelant, le rajeunissait jusqu'à le faire ressembler à un gamin ayant a peine atteint la puberté. Tous étaient bluffés et émerveillés par la splendeur de cette expression nouvelle, si rare et lumineuse quelle en était infiniment précieuse. Livaï ne riait jamais et, pourtant, à cet instant, il n'était plus que la joie elle-même. Eren, malgré qu'il soit soudain la risée de la compagnie, ne pouvait se soustraire à l'envoûtement rafraîchissant qui opérait sur lui. Là où milles émotions se peignaient toujours avec confusion, quand elles n'étaient pas totalement absentes, il n'en restait, enfin, plus qu'une seule. Et c'était la plus belle de toutes.
« Je le savais, t'es un vrai sadique ! commenta Hanji.
— Pas du tout, se calma l'ex-capitaine en fronçant les sourcils.
— Non. Il aime s'en donner l'air, mais, en réalité, c'est un grand masochiste ! » en profita Eren avec un sourire machiavélique.
Livaï se referma avec un air venimeux, sentant la basse vengeance de son amant arriver à grands pas :
« Non plus. Ferme-la..., grinça t'il entre ses dents.
— Ah oui ? Tu veux qu'on reparle du "Oh oui, fait-moi mal !" de la dernière fois ? »
Comme si la révélation n'était pas suffisamment humiliante, Eren joua de ses talents d'acteur pour imiter —de façon très parodiée— son partenaire tandis qu'il prononçait la réplique, la miaulant presque en louchant effrontément.
Le coup fut si rapide qu'aucun des invités n'eut le temps de le voir, mais l'un des hôtes l'avait bien senti, et disparut de la ronde comme si la terre s'était ouverte sous les pieds de sa chaise. Une plainte de souffrance remonta depuis le sol, cependant que Livaï se penchait au-dessus d'Eren en relevant un peu la nappe :
« Ne raconte pas ça ! Et je n'ai pas cette tête de débile profond ! » cracha-t'il, hors de lui et rouge de honte.
Mais le mal était fait, et tous se bidonnaient à la limite de l'incontinence. Eren se releva en s'arrimant au rebord de la table, grimaçant de douleur, et mitrailla son compagnon des yeux en tentant de redresser sa chaise. Ce qu'il ne parvint jamais à faire puisque l'un des pieds métalliques avait été plié sous le coup prodigieux du plus âgé.
« T'as pété la chaise !
— Non, c'est toi. C'est arrivé par ta faute.
— Quoi ?! Non mais, à ce rythme, la maison sera en ruines dans moins d'un an !
— Pas si tu évites de me mettre en colère.
— Tu sais bien que je ne peux pas m'en empêcher, minauda le cadet avec un clin d'œil. Et puis, ça fait partie de mon charme !
— Tch. »
Eren trouva un tabouret libre et reprit sa place, se collant facétieusement à Livaï qui tenta de le repousser d'un coup d'épaule :
« Dégage…
— Embrasse-moi.
— Non. Arrête, ou c'est ta jambe que je brise, la prochaine fois ! » menaça le brun alors que l'autre l'assaillait pour quémander un baiser, le faisant se reculer contre Sasha. Celle-ci se décala un peu en gloussant.
« Je m'excuse, je te promets que je serai sage… » roucoula encore Eren, de plus en plus envahissant. Livaï sembla se laisser amadouer :
« C'est bien, brave bête… »
Le plus jeune posa sa main sur la cuisse de son amant, avec assez de fermeté pour la faire claquer, pour ensuite y enfoncer ses doigts et le tirer vivement vers lui :
« Putain...qu'est-ce que je t'aime, toi ! » gronda t'il
Livaï ne se rebiffa pas, et même, tendit le cou pour recevoir le baiser sauvage qui fondait sur ses lèvres.
« Ça va pas commencer ?! gémit Jean.
— On est chez eux, ils font ce qu'ils veulent, se résigna Armin.
— J'arriverai jamais à m'y faire…, serina, une énième fois, Hanji.
— Hem… C'est vrai que ça fait une drôle d'impression, fit Pixis, dans l'embarras.
— Pour rester poli ! rouspéta encore Jean, le nez froncé.
— Arrête d'en rajouter ! » le morigéna Sasha, avant de renchérir : « Remarque, t'es pas forcément le pire. Conny, lui, était persuadé que l'un d'entre eux allait se mettre à porter des robes…
— Quoi ?! réagit Eren, en abrégeant subitement les réconciliations.
— Bon, ça suffit, arrêtez de dire n'importe quoi, trancha Livaï. Et toi, occupe-toi de servir le dessert. »
Eren s'exécuta avec enthousiasme, aidé de Sasha. Ils dégustèrent les différentes tartes de saison qu'avait achetées le jeune homme à la pâtisserie, se retenant de faire trop de commentaires flatteurs alors que le plat principal n'en avait décroché aucun. Livaï pouvait bien être aussi beau et ténébreux qu'un dieu; un guerrier agile et redoutable, dont l'habileté formidable se démontrait dans bien des domaines, il n'avait aucun talent pour la cuisine. Pire, tout aliment passant entre ses mains devenait potentiellement immangeable. Eren, comme les autres, en était désormais assuré. Pourtant, le jeune médecin savourait chaque plat qu'il lui mitonnait avec reconnaissance, oubliant l'amertume, l'aigreur ou l'insipidité, pour se délecter seulement du goût inimitable de l'amour que l'autre y mettait sans le savoir. Le voir préparer un repas pour sa « famille », même en renâclant et en faisant brûler les casseroles, était, pour son amant éperdu, l'une des définitions même du bonheur.
Le dîner s'éternisait, mais la fraîcheur nocturne les rattrapa, tombant sur le jardin. Eren décida qu'il était temps de rentrer pour boire un dernier verre, ou une tasse de thé, dans une chaleur plus accommodante. Il commença à empiler les assiettes sales et fit une tentative pour obtenir de l'aide :
« Ô Livaï, amour de ma vie, aide-moi à débarrasser la table… »
L'autre lui jeta un regard glacial :
« Bo-bonne est fatiguée. Bosse un peu, enfoiré.
— Il a pas l'habitude, compéra Sasha avec son ancien supérieur. Je vais l'aider, sinon, il pourrait se faire une entorse. »
Eren fit une moue boudeuse, qui fonctionna plus ou moins, car le reste de la tablée se leva pour lui filer un coup de main.
Une fois assis dans les divans du salon, autour d'une théière fumante, les conversations reprirent. Eren écoutait distraitement, mais il entendit Hanji se renseigner du quotidien et des occupations de Livaï. Celui-ci répondait plutôt évasivement, et le plus jeune tiqua. Il y avait déjà quelques semaines que quelque chose le taraudait, et il trouva le moment bien choisi pour se lancer :
« Livaï ? appela t'il, et l'homme se tourna vers lui en cachant un bâillement derrière sa main. Tu sais que nous pourrions prendre une femme de maison, au moins quelques heures par semaine ? On a les moyens… »
L'homme fronça les sourcils avec circonspection :
« Certainement pas. Le boulot ne serait pas fait exactement comme je veux, et ça va m'énerver.
— Oui, mais… Ça te libérerait un peu du temps pour faire autre chose que de t'occuper de Naïcha et de la maison, si tu en as envie. »
Une lueur étrange brilla au fond des yeux gris aux reflets bleutés :
« Tu voudrais que je retrouve du travail ?
— Je voudrais seulement être sûr que ta vie est assez épanouissante ! confessa Eren. Tu vis enfermé dans une bulle simplement avec nous deux. Ça ne me parait pas sain, et j'ai peur que tu finisses par t'ennuyer. Après, peu importe l'activité ! Ça n'a pas besoin d'être lucratif. Tu pourrais en profiter pour te distraire, trouver quelque chose qui te passionnes, je ne sais pas… »
Les sourcils fins de son amant se haussèrent avec une pointe de cynisme :
« Bien sûr. Je pourrais m'inscrire comme bénévole à l'orphelinat du coin et proposer des ateliers "torture et égorgement" pour les gosses ? Qu'est-ce que t'en penses ? Ou alors, je me mets au tricot ? »
Eren baissa la tête, abattu.
« Je ne sais rien faire, et j'ai plus l'âge d'apprendre, continua l'autre avec gravité. Et il n'est pas question que j'aille jouer au golf pendant que tu bosses et que Naï est chez la nounou.
— Pourquoi pas, si ça te fait plaisir ?!
— Tu penses vraiment que je vais te laisser jouer les michetons et m'entretenir comme une poupée de luxe, selon des clichés tellement nouveaux riches que je trouve ça particulièrement répugnant ?
— Euh... Je voyais pas ça comme ça…
— Voyons Livaï ! plaida Hanji. Eren s'inquiétait juste de ton bien-être !
— Et il devrait savoir, depuis le temps, que si j'avais envie de faire quelque chose, je n'attendrais pas son consentement. Si je me contente de cette vie, pour l'instant, c'est parce qu'elle est parfaite pour moi : isolée, très prenante, et profitable pour ma famille. J'avais vraiment besoin de me sentir utile tout en prenant du recul. Mais, tu n'as pas tort, et je ne pourrais sûrement pas faire ça toute ma vie. D'ailleurs, puisqu'on en parle, moi aussi j'ai une surprise pour toi, termina t'il en ancrant ses yeux à ceux de celui qu'il aimait.
— Maintenant ? » sembla se faire confirmer Hanji.
Livaï hocha la tête, et ce fut au tour d'Eren d'être un peu perdu.
« Armin ! Tu as amené les plans ? » demanda le colonel.
Le petit blond, en grande discussion avec Sasha, fut d'abord surpris par la requête, puis s'illumina :
« Oui, il sont dans la voiture. Je n'étais pas sûr que Livaï les demande ce soir. Capitaine Krauss ? —l'homme qui se tenait toujours discrètement derrière lui, telle une ombre, se rapprocha— Veuillez aller chercher les documents que nous avons apportés, s'il vous plait. »
L'homme obéit et Eren sentit l'excitation le gagner en voyant les sourires énigmatiques de tous ses camarades.
« Qu'est-ce que vous avez encore comploté ? » se méfia t'il.
Le capitaine de la garde rapprochée revint avec des tubes cartonnés protégeant des rouleaux de bonne longueur, ainsi qu'un porte-document. Armin, les yeux pétillants, fit un signe du menton en direction d'Eren pour que l'homme les lui remette. Le silence était pesant, et le jeune homme déballa l'un des plans, avant de l'étendre sur la table basse pour l'examiner. Il resta déconcerté de longues secondes.
« C'est…, hésita t'il.
— Une goélette trois mâts, sourit Hanji. Ces plans sont des copies de ceux utilisés, en ce moment même, par les ouvriers du chantier naval de New Harbor pour construire ce bâtiment.
— Le Conseil d'Etat et l'armée ont récemment pris la décision de révoquer le Bataillon d'Exploration en tant que corps militaire, expliqua Armin, et Eren l'écoutait avec une grande attention. Cependant, les vocations même de prospecteurs et de pionniers en territoires inconnus restent étroitement liées à ceux qui le composaient, et nous ne disposons d'aucun autre groupe scientifique apte à les remplir aussi efficacement, pour le moment. Le monde s'est ouvert à nous, et même si nous pourrions simplement nous enrichir des connaissances déjà accumulées par nos nouveaux voisins, il nous parait primordial que Paradis découvre, par elle-même et en y plantant son propre drapeau, tous les territoires qui l'entourent. Comme le disait Pit, même si ils sillonnent les mers depuis des siècles, les hommes n'ont pas encore conquit la planète, et sont bien loin d'avoir percé tous ses mystères. Paradis apportera sa pierre à l'édifice. Le Bataillon d'Exploration sera, dorénavant, une compagnie d'argonautes ! Des explorateurs. Le colonel Hanji Zoé supervisera les expéditions, et nous recruterons les meilleurs chercheurs du pays : botanistes, géologues, zoologistes, biochimistes… Nous emmagasinerons notre propre savoir, et peut-être ferons-nous de nouvelles découvertes qui profiterons à toute l'humanité ! Je veux que notre Pays s'ouvre à l'international, et devienne vite une nation aussi développée que les plus grandes. Pour cela, il ne s'agit pas seulement d'économie, mais aussi d'art et de sciences, de progrès technologique, médical, et cætera… Et donc, d'innovation, mais aussi d'éducation, que je compte rendre plus accessible à tous… »
Eren lui sourit franchement et reposa les yeux sur la coupe du schooner, observant les détails et les dimensions griffonnées.
« Ce navire a été co-financé par l'UPL et Paradis, comme un projet d'espoir et d'union pacifique entre nos nations alliées, précisa Hanji. C'est un petit cadeau de Pit Manson ! Il sera livré au printemps prochain avec un équipage de sept personnes. Le Bataillon apprendra la navigation avec eux, dans un premier temps, avant de pouvoir être autonome. Il mesure soixante-et-un-mètres et peut accueillir trente passagers, sans compter l'équipage. Les chambrées sont simples ou doubles et, regarde…, dit-elle en posant sont doigt sur l'une des cabines. Il y a même un compartiment spécial appelé "salle de jeux" entièrement aménagé et dédié aux enfants, en plus de trois petites cabines, elles aussi spécialement équipées pour eux. Pit a pensé à tout ! »
Les yeux d'Eren s'agrandirent, comprenant soudain où elle voulait en venir. Il se tourna vivement vers Livaï et vit que celui-ci analysait tranquillement ses réactions, jambes croisées, et appuyé à l'accoudoir.
« Mais…mais…, bafouilla Eren en les sondant tous tour à tour. Livaï et moi ne faisons plus partie du Bataillon…
— C'est vrai, oui. Mais une équipe d'exploration de cette ampleur exige une palette de professions et d'aptitudes dont nous ne disposons pas entièrement parmi nos rangs, comme l'a dit Armin. Il nous manque, justement, un médecin et un responsable de la sécurité. Certaines régions que nous projetons de visiter sont sauvages et inhabitées, tandis que dans d'autres, la population pourrait se montrer hostile envers nous. Nous devons nécessairement intégrer un professionnel du corps médical et pouvoir nous défendre en cas de danger. »
Eren se sentait renversé, et ne savait plus quoi penser. L'idée de voyager le faisait rêver, c'était indéniable, mais il appréhendait un peu d'entraîner Naicha et Livaï là-dedans. Il chercha le regard de son homme, indécis. Celui-ci posa ses perles d'argent sur lui, l'enveloppant d'assurance et de confortation. Le cadet éprouvait, tout de même, une pointe de remords en voyant l'expression fière d'Armin, et soupira à son ami d'enfance :
« Mais, c'est toi qui voulait tellement voir le monde…
— C'est vrai, lui sourit tendrement le jeune homme. Mais, tu m'as offert une plus grande opportunité encore. Je voulais le voir, maintenant, je peux le changer. Eren, je le verrai à travers tes yeux. Vos expéditions seront financées pour assurer notre connaissance, mais aussi la diplomatie. C'est Paradis que vous représenterez, et c'est à moi que vous rendrez compte. D'ailleurs, ma position m'impose aussi de grands déplacements. Pas plus tard que le mois prochain, je dois me rendre à Liaire, sur le vieux continent, pour un sommet. J'en profiterai pour faire un peu de tourisme ! Et, de toute façon, je serai vengé par le luxe dans lequel je serai reçu, alors que vous serez obligés de vous entasser dans ce rafiot et manger des boîtes ! »
Tous eurent des rires légers, détendus mais un peu tristes. Armin leur manquerait, mais c'était bien normal que leurs chemins à tous ne puissent converger indéfiniment.
« Je vais devoir abandonner mon poste à l'hôpital… » soumit Eren, songeur.
Livaï posa sa main à plat sur les plans, le faisant sursauter :
« Rien ne t'y oblige, dit-il de sa voix basse et grave. Les expéditions dureront plusieurs mois, mais nous passerons beaucoup de temps ici entre chacune, à les préparer, et tu pourras sans doute conserver ton poste. Mais, si tu préfères ton travail ici, nous ne bougerons pas…
— Tu plaisantes ?! ressauta Eren. C'est une idée merveilleuse ! Je pensais simplement à mes patients…
— Et a ton équipe d'infirmières super bien gaulées ? » ricana Jean.
Livaï plissa le nez et Eren fit vite diversion :
« On part quand ?
— Nan, c'est juste que ça l'emmerde de devoir payer sa vaseline maintenant qu'il pourra plus piquer dans les stocks de l'hospice ! Vu votre consommation, ça va vous coûter un bras, les mecs ! en rajouta Conny.
— Ta gueule, Springer ! s'exaspéra Livaï. Et dire que tu t'es multiplié… »
Eren lui caressa la cuisse pour le détendre :
« Alors, t'étais au courant de ça depuis le début ? demanda t'il tendrement.
— Oui.
— C'est surtout grâce à Livaï et Hanji que cela a été possible, présenta Armin. C'est eux qui ont eu l'idée de ce projet, et cela correspondait parfaitement aux attentes de mon cabinet. »
Eren se jeta sur Livaï, qui eut un réflexe de recul. Le plus jeune l'enlaça avec possessivité en lui dévorant le cou :
« Mon amour ! le glorifia t'il. Je savais bien que tu étais un ange descendu sur terre pour me rendre dingue…
— Putain, arrête de me baver dessus comme un bouledogue ! » rugit l'autre en le repoussant, sous l'amusement complet des spectateurs.
Eren aboya et Livaï l'envoya valser à l'autre bout du sofa, ce qui ne fit qu'accroître l'hilarité générale et celle de son pitre d'amant. Le jeune médecin essuya ses yeux humides en reprenant :
« Alors, comme ça, même ce vieil enfoiré de Pit est dans la combine ?
— L'état-major UPL a appris que nous cherchions un architecte naval, et Pit m'a aussitôt contacté pour savoir de quoi il retournait. Maintenant, voilà notre bébé ! Mais il n'a pas encore de nom. Nous pensions te laisser l'honneur de lui en choisir un ! » offrit Armin.
Eren réfléchit quelques secondes et proposa :
« Alors, on a qu'à l'appeler le "Friends-Ship" ! Ha ha…, rit-il bêtement de sa piteuse blague.
— J'ai pas compris, y avais un jeu de mot ? demanda Conny.
— J'aurais dû me douter que tu serais incapable de proposer autre chose qu'une connerie grosse comme toi... » soupira Livaï.
La soirée se termina bien tard, et les hôtes raccompagnèrent leurs convives jusqu'à la porte en leur souhaitant un bon retour. Tous avaient réservés des chambres à l'hôtel du bourg, car il y avait plusieurs heures de route jusqu'à la caserne. Eren passerait sans doute les voir demain matin, avant qu'ils ne repartent, même si il était sûr de les voir revenir dans peu de temps. Il croisait souvent Hanji à Mitras, tandis que Conny et Sasha, qui étaient beaucoup venus aider aux rénovations de la maison, avaient pris l'habitude de passer à l'improviste en fonction de leurs permissions, et même, de rester dormir. Jean, lui, était apparemment assez pris, ces derniers temps, par des histoires de cœurs. Bientôt, Livaï et Eren espérait revoir Gaby et Falco, ainsi que Glenn et Emma. Le jeune médecin songeait souvent à la petite Braun, et priait pour que les retrouvailles avec sa famille ne soient pas trop dramatiques. Il savait quelle épreuve cela représentait pour elle. Falco avait peu de proches en dehors de feu son frère aîné, mais son retour dans sa ville natale n'en serait pas moins douloureux pour autant. Quels regards leur jetterait-on ? Comment seraient-ils reçus par les leurs ? Mahr déchue et le peuple eldien libéré, ils devraient être considérés comme des héros. Mais Eren savait que tout n'était pas toujours noir ou blanc.
« Je te préviens, dis Livaï en le faisant sortir de ses pensées, tes saloperies de fruits de mer m'ont perturbé le transit, alors, si tu veux quelque chose ce soir, c'est toi qui passes à la casserole.
—...Charmant ! fit mine de s'indigner Eren.
— C'est à prendre ou à laisser.
— Je prends, alors. Mais, c'est dommage, tu t'amuses tellement moins, dans ces cas-là ! marivauda le cadet avec un sourire aguicheur.
— Ça, c'est ce qu'on va voir… »
Et, l'aîné claqua la porte.
Quelques heures plus tard, Eren retombait sur le lit, essoufflé et fourbu de plaisir. Il sentit Livaï se retirer doucement de lui, le souffle encore erratique à cause de son dernier orgasme.
« Tu...T'es pas venu ? » se déçu le plus vieux en essuyant la sueur de son front.
Eren lui jeta un regard éberlué :
« Si, deux fois !
— Oui mais…pas celle-là.
— Non, je... Raah, t'es pas humain, merde ! grognassa t'il soudainement. Vivement ton andropause !
— Qu'est-ce que c'est que ça, encore ? Non, tais-toi, en vrai, je m'en fous —et Eren referma la bouche en le fusillant des yeux— Retourne-toi plutôt… »
Le jeune homme bégaya :
« Que... Encore ?! Non mais, attend !
— Tu préfères cette position ? »
Eren ne pouvait même plus répondre tant il était effaré.
« T'as raison, trancha Livaï en se replaçant entre ses cuisses, allongeant l'une des jambes de son partenaire contre son épaule en embrassant son genou. C'est ma préférée aussi… »
Le plus jeune n'eut pas le temps de protester que la main de son compagnon venait saisir sa virilité somnolente, l'astiquant espièglement pour la rappeler à l'ordre, tandis que son propre sexe retournait s'abriter dans la tanière qu'il venait à peine de quitter.
Eren leva les yeux au ciel, se résignant, et se jurant que c'était le dernier set qu'il acceptait. La douleur avait disparue depuis un bon moment, et les muscles assouplis de son intimité n'offrirent aucune résistance à la combativité surhumaine du brun. Livaï ne se départait jamais de sa force et de sa rapidité mythique, qu'il s'agisse de guerre ou d'amour, et pouvait se montrer si endurant, au cours de leurs ébats, qu'Eren en restait souvent épuisé et ankylosé pendant des jours. Ce soir, ils avaient enchaînés les rounds, et l'irritation cutanée commençait à se faire sentir malgré l'onction qu'ils utilisaient comme lubrifiant. Pourtant, il avait toujours bien du mal à refuser de céder lorsque que l'autre entrait dans la transe du plaisir vénérien, devenant, chaque fois, méconnaissable et trop diaboliquement érotique.
Livaï bougea, en continuant de frictionner le membre fièrement redressé du jeune homme, ayant visiblement choisi de l'aider à décrocher un nouvel orgasme plutôt que de se satisfaire des deux premiers. Rapidement, Eren ne sentit plus la brûlure légère à son entrée malmenée, absorbé dans un flot de sensations bien plus agréables. Livaï connaissait son corps sur le bout des doigts, presque mieux que lui-même. Eren se consolait en sachant qu'il pouvait se vanter de la même chose concernant le sien. L'homme savait comment toucher sa cible à chaque coups de reins, avec une justesse incroyable et jouissive, la frôlant sous un angle toujours parfait, sans jamais la heurter ni la louper. Le plus jeune frissonnait sous les impulsions lentes et approfondies, puis se mit à gémir quand la cadence augmenta, et que les caresses délicieuses se muèrent en ondes électrisantes et déchaînées à travers son corps.
Il entra en surchauffe. Le rythme effréné de Livaï, qui haletait comme un ours, saccadait violemment les gémissements rauques qu'il ne pouvait plus retenir. La main de l'homme s'activa plus sérieusement sur sa verge, et tout son bas ventre se crispa brusquement.
L'extase le ravagea, encore, et il s'agrippa vivement à la tête de lit tandis que les doigts de Livaï s'engluaient. L'homme le contempla, avec délice et satisfaction, une demi-seconde avant d'être emporté par la nouvelle vague d'excitation que venait de lui provoquer le spectacle. Eren vit ses yeux vitreux de luxure se fermer, et ses sourcils se froncer intensément, alors qu'il se cambrait sèchement, sans ralentir, et lâchait un long râle de plus en plus guttural. Comprenant ce qui allait advenir, Eren s'alarma :
« Non ! Ne… »
Trop tard. Livaï fit claquer sa peau contre la sienne et poussa une plainte des plus explicites, explosant à l'intérieur de lui. Le cadet sentit les palpitations de son membre libéré, au creux de son ventre et au milieu du magma qui cherchait déjà à s'en échapper… Pas comme la fureur qui, elle, remontait sourdement ses veines. Son amant trempé de sueur s'étala sur lui en reprenant sa respiration lourde et irrégulière.
« Je t'aime..., grommela Livaï dans son cou.
— Putain, tu fais chier ! s'insurgea Eren en le repoussant prestement pour sortir du lit.
— Mmh ?
— Une ou deux fois, ça va, continua t'il de tempêter. Mais là, ça fait cinq ! Cinq, bordel !
— Mais...
— T'abuses ! J'en ai plein le cul, et c'est rien de le dire !
— Tu vas où ?
— Aux chiottes! Le torpilla Eren, exaspéré. Non mais, tu poses la question, en plus ! Et je vais sûrement y passer une plombe, encore ! Franchement, j'te dis pas merci ! » brailla t'il avant de calquer rudement la porte de la chambre, laissant derrière lui son amant boudeur et vexé de ne pas avoir eu droit à un moment de tendresse post-câlins.
Réclame : publicité (à l'ancienne ^^)
Se mette à la colle : se mettre en ménage. Union libre.
Le cursus médical d'Eren, et en vigueur à Paradis, c'est de la pure fiction, on est bien d'accord…
Caresser la queue du homard pour qu'il se déplie: véridique. Mais ça marche pas à tous les coups…peut-être qu'il faut vérifier si c'est un mâle ou une femelle d'abord ^^ ?
Friends : ami.
ship : navire.
Friendship : amitié.
...Pour ceux qui, comme Conny, n'ont pas compris cette blague de merde !^ ^ je suis désolée…
Dance ce passage, les points de vue s'alternent sans vraiment de démarcation. J'aimerai savoir si vous avez trouvé ça gênant, si ça vous a choqué ? Si c'est bizarre, je trouverai un moyen de faire autrement, mais j'ai du mal à m'en rendre compte…
Hé ! Le tablier de Livaï est un modèle homme tout ce qu'il y a de plus sobre et classique. Pas un machin à fanfreluches ou chais pas quoi, hein ? J'en vois venir certains…
N°31 : Bof…C'est le n° d'Esteban Ocon, vive la France ! Nan mais tout n'a pas toujours de sens logique vous savez…(Comme cette annotation par exemple).
11 décembre 855.
« Eren ? » appela Livaï, en refermant la porte et en essuyant ses pieds sur le paillasson. Il avait beaucoup neigé, et il avait remarqué la Jeep de Conny garée dans l'allée. Il ne fut donc pas stupéfait de trouver celui-ci dans le salon, en train de jouer avec Naïcha.
« Conny ? Où est Eren ?
— Salut, Livaï ! Il est à l'étage, lui sourit le jeune homme. T'as pu marcher jusqu'au centre-ville ?
— Ouais, mais j'ai les pieds trempés, bougonna l'homme en retirant son manteau et son cache-nez. Je te demande pas ce que tu fous ici, ça sert plus à rien…
— Ben, cette fois, on a une bonne raison, justement… Non, attend ! Livaï ! » tenta de le rappeler Conny, alors que l'autre l'ignorait en grimpant l'escalier. Avant d'aller se changer, il voulut prévenir Eren qu'il était rentré, et ouvrit la porte de son cabinet, à peu près sûr de l'y trouver.
Quelle ne fut pas sa surprise quand il découvrit Sasha étendue sur la table d'auscultation, les jambes nues et écartées, et la tête d'Eren penchée au-dessus de son intimité. Il serra les dents avec fureur.
« Ah, Livaï ! sourit son compagnon en le voyant, d'un air parfaitement décontracté. Déjà rentré ?
— Je peux savoir ce que vous foutez ? siffla l'homme.
— Ben, comme tu le vois, il a trop neigé pour que Sasha puisse se rendre à l'hôpital de Mitras, et elle pense avoir eu des contractions. Il n'y a pas de gynécologue dans les centres d'urgences les plus proches de chez eux, donc…
— Et alors ? tentait de se dominer Livaï.
— Ça n'a pas l'air bien grave, fit Eren en s'asseyant sur le tabouret, écartant davantage les cuisses de la jeune femme, rouge de honte. Mais je vais quand même bien l'examiner.
— Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas de consultations à la maison tant que Naïcha n'irait pas à l'école ! Et encore moins de…de ce genre ! » illustra t'il en faisant un signe agacé vers Patategirl, qui n'avait jamais aussi bien mérité son surnom avec son ventre rebondi de six mois de grossesse.
Voyant son amant raide et prêt à mordre, Eren se moqua un peu :
« Allez, c'est pas comme si t'avais jamais vu un vagin ! Tu veux bien me passer le spéculum, sur la tablette ? »
Livaï regarda Eren, puis l'objet, puis encore Eren, et, finalement, claqua sèchement la porte. Le médecin, le bras suspendu en l'air, resta pétrifié d'étonnement.
« Tu sais, s'immisça enfin Sasha, c'est pas parce qu'il sait que tu préfères la danse du cobra royal, que ça l'empêche d'être jaloux quand il te voit tripoter un abricot. Conny a beau le savoir aussi, il a toujours autant envie de te bigner la tête…
—...Ah. »
25 décembre 855.
Après un diner dans l'un des restaurants les plus savoureux de la capitale, Livaï eut le plaisir d'apprendre qu'Eren avait réservé une chambre dans un hôtel également très réputé, leur évitant d'affronter la route enneigée qui les ramènerait —ou pas— au 31 Rue Des Poètes. Goûter le confort et le luxe d'une somptueuse chambre, sans se soucier que leur fille dorme deux portes plus loin, était une surprise plus qu'appréciable. Livaï, même s'il se gardait de trop le montrer, aimait la prévenance de son amant. Il ne se lassait jamais de ses attentions délicates et charmeuses, et faisait même tout pour les solliciter davantage.
Quand ils se retrouvèrent seuls dans la suite, l'aîné décida de profiter de l'opulence et de sa liberté parentale d'un soir pour se faire couler un bain. Cela dit, le but était aussi de faire languir l'autre, dont les désirs étaient transparents. Eren joua avec le téléphone de la chambre pour joindre le room-service et, quand la bouteille de champagne fut livrée, il rejoignit Livaï près de l'immense baignoire d'angle, qui débordait de mousse aux parfums de rose et de lilas. Le plus grand se moqua doucement, lui disant qu'il était aussi gracieux et délicat qu'une femme. Livaï l'insulta et le convia à entrer dans l'eau, d'une manière assez vulgaire pour lui rappeler que ce n'était pas le cas. Comme toujours.
Les stigmates de réceptacle, qui ne disparaissaient pas, dansaient sur les joues rieuses du plus jeune, s'écartant comme un voilage encadrant une fenêtre ensoleillée. Livaï bu sa flûte en se prélassant dans l'eau chaude, se détendant entièrement sous les caresses de son compagnon, toujours aussi fougueux.
La tendresse était un jeu qu'ils gardaient pour les heures calmes, mais, dans leurs ébats, leurs conditions physiques si avantageuses n'engendraient qu'un déchaînement intensif de leurs sens, les poussant à une bestialité délicieuse et pour le moins barbare. Eren avait beau être un partenaire doux et affectueux, il savait quand les préliminaires devaient prendre fin, et usait de sa forme olympique avec un zèle qui faisait mouche à tous les coups. Livaï aimait se contorsionner sous ses assauts, et même lui laisser reprendre du souffle tandis qu'il lui imposait son propre rythme, tout aussi débridé.
Evidemment, l'inverse était également vrai. Livaï avait aussi des pulsions, bien que plus sporadiques, et Eren s'y soumettait toujours avec autant d'ardeur, quel que soit son rôle dans l'acte. Sauf une fois, peut-être, où le cadet avait été un peu trop insolent à propos de sa cuisine… Livaï s'était vengé en le prenant sur le carrelage froid de la pièce du même nom, à quatre pattes et avec humeur, ce qui avait foncièrement gâté l'orgueil du jeune homme trop arrogant. En y repensant, le brun souriait encore.
Mais ce n'était qu'une anecdote, car Eren était particulièrement rancunier, et Livaï n'aimait pas se retrouver frustré trop longtemps. Dans la mesure où il tentait de sauvegarder la paix du ménage et ne pas se voir privé de câlins, il évitait soigneusement de trop taquiner l'ego du plus jeune.
Ce soir-là, au fond de cet écrin intime, le scénario était déjà écris à l'avance, et ils le connaissaient tous les deux. Cependant, c'était tout de même plus grisant que d'ordinaire, car ils avaient réussi à semer la routine durant un bref intermède.
Eren, de plus en plus fiévreux, autant en raison des bulles du vin que celles qui nappaient la nudité de son amant, se rapprocha plus près, tout en effleurant ses cuisses et son ventre :
« Bon anniversaire…
— N'importe quoi.
— Il me faut bien une excuse !
— Justement, non. Tu as toujours eu le don de me surprendre, alors, ne commence pas à le perdre avec ce genre de concept débile. On n'a pas toujours besoin d'attendre qu'il y ait quelque chose à fêter pour se détendre.
— Oh ? sourit l'autre homme avec envie. Tu aimerais que je te cajole comme ça plus souvent ?
— Peut-être bien. Avec ton salaire de bobologue, t'as les moyens, non ? » le mis au défi Livaï, en le tenant à distance d'un talon contre son buste.
Eren était rose de chaleur et d'excitation, sans pour autant se défausser de son sourire carnassier :
« Tout ce que tu voudras, tu l'auras. Demande, j'obéirai… » gloussa t'il en écartant la jambe qui le gênait pour aller embrasser le cou de son homme, exalté et soupirant de fébrilité.
Livaï sentit son propre désir répondre au sien, enveloppé dans la chaleur liquide. Il ferma les yeux et s'abandonna au bien-être, sa nuque allant doucement se reposer contre l'émail.
« Ce que je voudrais… ? répéta t'il dans un râle à demi-conscient.
— Je ferais n'importe quoi pour toi. Je serais capable de tout…, soupirait l'autre contre sa peau, tout aussi incohérent de désir.
— De tout ?
— Oui… Tu n'as qu'à demander…
— Eren ?
— Mmh ?
— Masturbe-moi avec tes pieds.
— …... ?! »
23 août 856.
« Tatatou-hi ! Tatatou-hi ! » chantonnait joyeusement Naïcha, âgée de dix-huit mois, et installée dans sa chaise haute, tandis qu'Hanji essayait vainement de lui faire manger son écrasé de carottes-pommes de terre. Livaï, assis en face d'elle à la table de la cuisine, ignorait la bataille en lisant tranquillement le journal. Sa vielle amie rentrait de Mitras, et s'était arrêtée pour déjeuner avec eux au passage. Midi sonnait, Eren n'allait plus tarder à rentrer. Il n'était pas de service ce tantôt.
« Ça veut dire quoi "tatatou-hi"? questionna distraitement Hanji, en enfournant la cuillère dans la bouche trop braillarde, qui recracha le tout en une nuée de postillons orangés, faisant beugler le colonel maculé de bouillie.
— Patate pourrie, répondit platement Livaï, sans lever les yeux de son article.
— Donc, ta fille se fiche de moi ? grommela Hanji en essuyant son chemisier d'un air dégoûté.
— C'est possible.
— Nanane! jappa la petite en pointant la brune du doigt.
— Et ça, c'est ?
— Banane.
— Bon, Livaï, soupira la brune, si tu n'as pas l'intention de me défendre, apprend-lui, au moins, de vraies insultes.
— Têêêête ? continua Naïcha, en fixant toujours la femme avec insistance, ses grands yeux verts emplis de curiosité.
— Qu'est qu'elle a ma tête, morpion ? maugréa de nouveau Hanji.
— Têtête ?
— Ah non ! "tétète" plus, merci bien ! » répondit l'adulte en se frottant inconsciemment la poitrine à l'évocation de certains souvenirs. Puis, elle indiqua le contenu de l'assiette à finir avec un ton qui se voulait inflexible :
« Purée, là !
— Pué ! rit la petite diablesse.
— C'est ça, pué-pué, miam-miam, allez !
— Elle parlait de tes lunettes, précisa Livaï avec un peu de retard.
— Pourquoi elle prononce le "p" de "purée" et le remplace par "t" pour "patate" ? » s'interrogea le colonel avec sérieux. Mais l'homme haussa négligemment les épaules :
« Si tu veux le savoir, t'as qu'à en faire un. »
Depuis la fin de la guerre, l'an passé, qu'ils nommeraient tous dans les années à venir « La Victoire de 55 », John Andrews était revenu de nombreuses fois à Paradis. Son couple avec Hanji était, désormais, des plus officiels, et, selon les rumeurs que colportait Hiro, le tankiste, entamant la quarantaine, aurait récemment demandé sa retraite anticipée. Une aubaine pour sa collègue de toujours, qui attendait certainement de pouvoir construire une vie de couple avec moins de distance. Sasha venait d'accoucher d'un garçon, qu'elle et Conny avaient choisi de prénommé Marco. De son côté, Livaï ne se privait pas de rappeler à sa vielle camarde que son horloge biologique tournait.
« À quelle heure rentre Eren ?
— Il ne devrait plus tarder.
— Tout va bien avec lui ?
— Comment ça ?
— Je veux dire... Tout va bien ou…ça va moins bien ? Enfin, tu vois ?!
— Non.
— Votre couple ! Ça se passe comment ? Toujours aussi amoureux ?
— Pourquoi tu t'occupes de ça, toi ?
— Parce que c'est... C'est le genre de discussion qu'on a entre...entre…
— Entre copines ? Va mourir.
— Entre amis !
— Tes amis sont aussi tordus que toi. Ne m'associe pas à eux.
— Non, c'est toi qui ne piges rien aux interactions sociales !
— Eren va très bien.
— Je ne parle pas de lui, mais de "vous" !
— Eh bien, je crois qu'on peut dire que ça va aussi. On s'envoie des assiettes à travers la gueule pour baiser juste ensuite, en moyenne trois fois par jour.
— Je...je vois. Ça m'a l'air d'être plutôt bon signe, en effet. Même dit comme ça... »
La porte d'entrée claqua et Eren fit irruption dans la pièce, tout sourire :
« C'est moi !
— T'es pas obligé de le dire à chaque fois, souligna Livaï, désinvolte comme de coutume. On sait tous que le facteur frappe et qu'un cambrioleur ne claquerait pas la porte aussi bruyamment.
— Embrasse-moi avant de commencer à râler ! » s'amusa le plus grand en allant chercher son dû. Livaï posa tendrement les lèvres sur les siennes et lui caressa la joue.
« Mapa ! s'écria Naïcha en agitant ses petits bras vers le nouvel arrivant.
— Non, ma chérie, pa-pa, articula t'il en s'approchant d'elle. Comme "peuh", "pppée" ! PA-PA…
— Mapa ! s'entêta t'elle.
— J'abandonne, ça m'énerve ! renonça t'il en posant un baiser sur son front encore épargné par la purée, avant de se diriger vers l'évier pour se laver les mains.
— C'est bizarre…, s'étonna Hanji. Elle appelle bien Livaï "Papa" sans problème !
— Oui…, songea ce dernier. Elle a peut-être besoin de faire une différenciation entre nous deux. »
Puis, pointant Eren de l'index tout en sollicitant la petite, il prononça clairement :
« Ma-man. Répète : Ma-man…
— Arrête ça, ronchonna aussitôt Eren.
— Maaa-maaann…
— Livaï, c'est pas drôle !
— Mapa ! »
25 septembre 856. Première Expédition : Archipel volcanique de Sappoya – Océan Australe.
« Elle ne ressemble pas du tout à Mikasa », commenta Eren en regardant Hitch Doris, qui aidait le reste de l'équipe scientifique à débarquer le matériel sur le ponton en bois de la baie tropicale.
Le Sails of Freedom était arrimé à des corps-morts, un peu plus loin, de façon à rester à flot malgré le marnage. Le médecin et Jean se tenaient en bout de jetée, heureux de pouvoir profiter d'une nuit à terre et de découvrir le petit village, entièrement bâti sur pilotis, qui se dressait dans leur dos, au-dessus du sable blanc et sous les arbres à palmes. La couleur du lagon rappelait les yeux d'Eren, et Livaï n'avait pas manqué de le lui faire remarquer, en le faisant rougir comme une jeune vierge. Maintenant, ils avaient tous hâte de finir le déchargement pour goûter la fraîcheur de ces eaux paradisiaques.
« T'as pas l'impression d'être super gonflé pour me sortir ce genre de critique ? se hérissa Jean en comprenant que l'autre étudiait sa petite amie.
— Quoi ? Y a rien de plus objectif !
— T'espérais peut-être que je dégote une fille qui soit le sosie de ta sœur ? Ça t'aurait bien plus, ça ! Ou alors, je dois lui vouer un amour éternel sans jamais en regarder une autre ?
— J'ai juste dit que ce n'était pas ton genre !
— Ah, c'est ça ! Alors, permet-moi de te dire que Livaï n'est pas ton genre non plus. Il ne ressemble pas du tout à Luise, Cacilia, Erna, Emma, Roxane, Hilda, Veronika, Beth…
— La ferme.
—...Et encore moins à Hiro ! »
Eh oui. Le problème avec les amitiés qui duraient, c'est que tout finissait toujours par se savoir.
« Ok, c'est bon, t'as gagné ! J'aurais mieux fait de fermer ma gueule.
— Comme d'hab !
— Va chier.
— Encore en train de vous pouiller la tête, tous les deux ? les apostropha justement Hitch en posant une caisse à leurs pieds. Ça vous dirait pas de nous aider un peu, plutôt ?
— Je supervise ! s'esquiva Jean.
— Je suis médecin, pas manutentionnaire ! sifflota Eren.
— Mettez-vous au boulot avant que je vous envoie le maton ! beugla la voix du colonel Hanji, alors qu'elle et Livaï charriaient un coffre apparemment lourd.
— De qui tu parles, là ? » interrogea son binôme en arquant un sourcil.
Les deux hommes finirent tout de même par se mettre au turbin, et, alors qu'Eren aidait Livaï à monter un barnum pour abriter l'équipement et les caisses de vivres, le plus âgé lui demanda :
« De quoi vous parliez toute à l'heure, avec Jean ?
— D'Hitch.
— Mmh ? sourcilla Livaï. Et ?
— Euh…, hésita Eren, surpris que l'autre s'intéresse à leurs commérages. Ben, je donnais juste mon avis. »
Livaï se peignit d'une mine réprobatrice :
« Tu ferais mieux de leur foutre la paix. Cette fille n'est pas désagréable, même moi j'arrive à la supporter, alors, fais un effort et va pas mettre ton nez dans leurs affaires. »
Depuis quand il prenait la défense du cheval, lui ? Eren bouda :
« Roh, c'est bon, j'ai rien dit de blessant ! J'ai juste besoin d'être sûr qu'elle est assez bien pour lui, c'est tout ! »
Livaï arrêta son mouvement pour tendre la bâche en le dévisageant, les yeux plissés et un léger rictus moqueur relevant un coin de ses lèvres. Eren se rendit compte de ce qu'il venait d'avouer à voix haute, et le regretta aussitôt :
« Putain, Livaï, si tu répètes ça… »
2 mai 857.
« C'est quoi ces graines ? demanda Eren en secouant un sachet. Oh, des carottes ! Super ! On va les semer ?
— Nan, pas ici, lui répondit laconiquement Livaï en terminant de passer le râteau sur la terre retournée et ameublie, retirant les dernières mottes.
— Pourquoi ?
— Le sol est trop pauvre.
— Hein ?! Tu rigoles ?! Il est encore tout noir du compost qu'on a étendu la semaine dernière, et il pue la bouse !
— Justement, il est "pauvre". La matière organique n'est pas assez décomposée. »
Eren lui jeta un regard perplexe et l'autre soupira dans un semblant d'explication :
« Les plantes se nourrissent de minéraux, pas de moisissures. »
Mais le plus jeune avait seulement l'air de plus en plus perdu.
« C'est trop acide pour des putains de carottes ! ajouta Livaï avec irritation.
— Ok, ok ! J'ai rien compris mais je te crois, Monsieur le biochimiste expert en substrats ! Du coup, on sème quoi ? Des plantes carnivores ou des champignons ?
— Et on en foutrait quoi ? Non, des cucurbitacées.
— Ça se mange ces trucs ?
— Des courges, imbécile ! Regarde dans la boîte, il doit y avoir différentes variétés de courgettes et de concombres. Tant qu'à faire, on va aussi faire les potirons, potimarrons, citrouilles et...
— C'est du délire de faire ça avec toi ! gloussa Eren, enthousiaste.
— C'est moi qui devrait dire ça, vu l'événement que c'est, pour toi, de sortir de ton cabinet ! Ensuite, on palissera entre les rangs avec du maïs, il parait que ça marche bien.
— Palisser ? » releva encore le plus jeune, avec une moue honteuse d'être aussi ignare.
Si Livaï savait toujours faire montre d'un calme olympien, il n'avait jamais eu beaucoup de pédagogie, et il pensa que changer de sujet épargnerait sa patience :
« Je suis passé chez le grainetier, hier, et il a essayé de me revendre des nouvelles semences hybridées.
— Hybridées ? Comment ça ? »
À l'évidence, dès qu'ils se mettaient à parler de maraîchage ou de médecine, l'un d'entre eux devait s'improviser professeur. C'était chiant, mais, au fond, c'était une forme de partage enrichissante et conciliatrice. Livaï répondit dans un soupir blasé :
« Parait que le commerce international est florissant, et ça nous permet d'accroître nos rendements agricoles ou je ne sais plus quelle connerie. Les binoclards du bloc ouest ont réussi à transgénèïser des graines pour les rendre moins vulnérables aux maladies…
— Trans-quoi ? T'es sûr que ça se dit ? On dirait un verbe inventé par Hanji !
— Si il n'existe pas, c'est bien qu'il y a un raison. Jouer avec la génétique comme ça, ça m'inspire rien de bon.
— Moi, je trouve ça sensas !
— Ça m'étonne pas de toi. Le mois prochain, il va y avoir une foire agricole à Hermina. Des constructeurs de tout l'occident seront là pour exposer leurs engins à la pointe. Il parait que, grâce aux nouvelles technologies, les fermes n'auront plus besoin que de deux ou trois ouvriers pour tourner à plein rendement.
— Quand on pense à la famine qui fait encore rage à cause du manque de bras, depuis les pertes de guerre, c'est plutôt une bonne nouvelle ! Non ?
— Mmm…
— Quoi ?
— À long terme, c'est un plan qui pue.
— Parce que ?
— Crois-moi, laisser les machines remplacer les hommes, ça finira par créer des problèmes. Et il n'y a pas que ça ! Apparemment, le traitement des cultures aux curatifs et préventifs issus de la pétrochimie est également une option en faveur de ce qu'ils appellent tous "la révolution verte". On parle même d'utiliser des avions pour répandre les produits…
— L'épandage aérien ? J'en ai entendu parler…
— Ça ne te fait pas froid dans le dos ?
— J'ai jamais essayé de me prendre une cuite au fioul, mais j'imagine que la gueule de bois dois être mémorable… Par contre, si ça se démocratise au point où tous les pécors peuvent s'acheter des coucous, j'en veux un aussi !
— Pour quoi faire ? Je peux t'apprendre à voler à coup de pompes, c'est plus économique ! Un jour, nos gamins boufferont de la merde. Alors, applique-toi à semer et apprend à jardiner. Hors de question que je me farcisse tout le boulot tout seul ! »
Et il attrapa une houe pour aller butter les rangs de patates, en laissant l'autre se débrouiller avec ses sachets de graines.
« Hé ! Livaï ? le rappela Eren avec un sourire espiègle.
— Quoi ?
— Le potager, c'est chouette mais...c'est toi qui va cuisiner tous ces légumes ? »
L'autre lui jeta un œil lourd de menaces et le cadet préféra se débiner :
« Nan, oublies ce que je viens de dire… »
Non Livaï, « transgeneïser » n'est absolument pas français ! (la « transgenèse » oui, par contre) je précise, allez pas l'utiliser, on sait jamais, je préfère prévenir ! Vous auriez l'air con ^^
25 mars 858.
« J'aime pas le gros chien de ces gens, et ils sentent pas très bon…
— La vieille dame t'a donné des bonbons, alors, arrête de te plaindre ! sermonna Livaï en traînant Naïcha par le bras, jusqu'à la voiture, tandis qu'Eren était retenu par les propriétaires en question qui lui garnissaient les bras de tout un tas de victuailles douteuses —confitures maison, œufs, légumes du potager, et même, un poulet vidé au moins aussi gros qu'une oie— que Livaï allait encore devoir cuisiner ou caser dans un recoin du cellier en espérant trouver de la place.
— Oui mais…je comprends rien quand elle me parle ! On dirait une vielle sorcière !
— C'est comme ça que parlent les gens d'ici. C'est la campagne, et ils ont une sorte…d'accent. En plus, elle est très âgée, et elle n'a pas toujours toute sa tête, mais ça ne l'empêche pas de te trouver mignonne. Elle ne veut surtout pas te jeter un sort, fais-moi confiance.
— Pourquoi on est obligés d'aller les voir ? Tu dis toujours qu'on va voir maman, mais on voit juste eux et le gros chien qui me fait peur !
— Naïcha, je te l'ai déjà expliqué : ta maman est morte. Tu ne pourras jamais la voir. Quand je dis qu'on vient la voir, c'est juste une façon de parler. Elle est morte ici, et c'est pour cela qu'on vient, mais elle n'est pas là. Papa a fait brûler la ferme de ces gens, alors, après la guerre, il a voulu les aider à la reconstruire. Depuis, on essaye de venir au moins deux fois par an pour nous assurer qu'ils ne manquent de rien, car ils sont vieux, fatigués, et que leurs deux fils sont morts au combat. Mais c'est aussi pour nous souvenir de ta maman ensemble, tous les trois.
— Mais ça sert à rien si elle n'est pas là ! Moi, je voudrais la voir en vrai !
— On ne peut pas voir les morts, ma chérie. Quand une personne meurt, on ne peut plus jamais, jamais, la voir. C'est pour ça que tu dois faire attention à toi, comme je te le dis tout le temps. Pour que nous ne soyons pas séparés.
— Mais… On va où quand on meurt ? »
À ce moment précis de sa vie, Livaï compris que, contrairement à ce qu'il pensait, le plus dur n'était peut-être pas derrière lui, et que la charge de père était une épreuve exigeant bien de la finesse et de la sensibilité. En décidant de laisser ses anciennes forteresses en ruines, il avait fini par en épargner en quantité suffisante :
« Je ne sais pas. On ne le sait que quand on meurt. Même les adultes ne savent pas cela. »
Elle eut l'air confus. Dans son esprit de trois ans, la mort n'était encore qu'une idée abstraite. Elle avait une logique enfantine, qui ne fondait son appréciation que sur l'expérience vécue, sans projection ni analyse de son environnement. D'année en année, ce raisonnement changerait de forme et deviendrait plus anticipatif. Mais, pour l'heure, Livaï pataugeait, et il n'aimait pas la savoir effrayée.
« Papa Eren dit que Maman me regarde… »
Livaï eut un petit sourire. Au fond, il n'aimait pas mentir à sa fille. Il n'aimait pas la bercer d'illusions pour la préserver de la cruauté du monde, comme le faisait son cher compagnon qui n'hésitait pas à la faire rêver en lui racontant des histoires absurdes de trolls, sirènes, dragons disparus et autres balivernes. Mais il aimait la lueur émerveillée au fond de ses grandes émeraudes quand elle s'abreuvait des contes de son père, comme il ne pouvait se résoudre à lui parler sur le même ton implacable qu'il employait pour ses recrues les plus fragiles, des années auparavant.
« Oui, Papa doit avoir raison. Je suis sûr que, de là où elle est, elle te voit. »
11 Juin 859.
Il devait être deux heures du matin quand Eren gara la Silver Streak devant le portail, en renversant les poubelles et chevauchant brutalement le trottoir. Livaï l'engueula vertement, mais l'autre ne fit que rigoler bêtement en s'excusant et en s'étonnant lui-même d'être plus ivre qu'il ne le croyait. De toute façon, le plus vieux ne valait pas mieux, et le laisser conduire aurait été d'autant plus risqué au vu de ses exploits derrière un volant, ne serait-ce que quand il était sobre.
Les deux hommes, ivres et enfiévrés, commencèrent à s'embrasser dans l'allée et trébuchèrent maladroitement sur les premières marches du perron. Cette réception mondaine avait été longue mais distrayante, et ils avaient assez bu pour s'échauffer un peu trop les sangs. Ils entrèrent chez eux sur la pointe des pieds, veillant à ne surtout pas réveiller Gaby, leur baby-sitter du soir, qui s'était endormie sur le canapé en attendant leur retour. Eren la recouvrit d'un plaid et rejoignit aussitôt Livaï dans les escaliers. Les ténèbres baignaient la maison, et leurs soupirs envahirent vite le palier alors qu'ils courraient presque vers leur chambre.
Eren ferma la porte d'une main fébrile et chercha son amant du regard. Celui-ci reculait vers le lit en dénouant sa cravate, ses yeux étincelant de désir et d'appels débauchés. Le plus jeune ricana et fondit sur lui, le projetant contre le matelas en arrachant presque sa chemise, tout en embrassant son cou avec un appétit féroce. Livaï s'offrit avec délice et posa une main sur les fesses de son assaillant, tirant son bassin contre le sien en lâchant un gémissement enflammé :
« Aah… Oui ! Vas-y, fais-moi crier ! » implora t'il pour exciter son partenaire.
Eren grogna de plaisir et se pressa encore contre lui, tout en conquérant lascivement ses lèvres ouvertes. Soudain, les couvertures bougèrent et une petite voix demanda :
« Papas ?
— Merde ! tressaillirent les deux hommes en sautant au bas du lit comme s'ils venaient de s'allonger sur des braises incandescentes, et chutant lamentablement en s'empêtrant l'un dans l'autre.
« Nom de ..., jura Eren. Naï ! Qu'est-ce que tu fous-fais là ?! Pourquoi t'es pas dans ton lit ?!
— Vous faites quoi ? questionna innocemment la petite, tandis que ses pères, plus qu'embarrassés, se relevaient.
— On...euh…faisait un câlin…, éluda encore Eren.
— Avec le zizi ?
— Que…? blêmit Livaï.
— Bon ! Il est très tard, retourne immédiatement dans ta chambre ! Nous aurons une discussion demain.
— Moi aussi je voudrais un zizi… Si j'en avais un, à moi aussi vous me feriez des câlins bizarre ? »
De blanc, Livaï devint écarlate jusqu'à la racine des cheveux, et tonna de sa voix grondante mais légèrement rehaussée d'accents suraigus témoignant de sa détresse :
« Mais…certainement pas ! Ça suffit maintenant ! Au lit, jeune fille ! »
Mais, étant la plus entraînée à défier les colères de son père biologique, la petite osa une moue triste et continua :
« Pourquoi je ne suis pas normale ?
— Tu es parfaitement normale, c'est…c'est nous qui ne le sommes pas ! » merdouilla le brun, des plus mal à l'aise. Elle ouvrit des yeux ronds et Eren décida de s'interposer :
« Calme-toi, mon chéri, tu vas lui faire peur à dire des choses comme ça. Naï, on parlera de cette histoire de zizi demain, d'accord ? Il est trop tard maintenant, et je vois bien que tu en rajoutes exprès pour qu'on ne te renvoie pas de coucher. Mais c'est ce que tu vas faire, et en vitesse ! » lâcha t'il avec autorité en ouvrant la porte.
Vaincue et boudeuse, Naïcha sauta du lit et s'exécuta. Eren déposa un baiser sur sa joue au passage, et l'épia dans le couloir jusqu'à voir la porte de sa chambre se refermer. Il soupira et referma la leur.
« Tu as entendu ça ? s'effara Livaï en fixant la fenêtre, visiblement incapable de s'en remettre.
— Oui-oui, s'approcha Eren en enlaçant sa taille et en embrassant sa nuque. Elle a quatre ans. Normal qu'elle commence à se poser des questions…
— Pourtant, on lui a déjà parlé de sa mère !
— C'est encore trop abstrait pour elle. Elle a besoin d'exemples concrets, et nous sommes les seuls qu'elle a, pour l'instant. Ça s'arrangera quand elle entrera à l'école. »
Il fit courir ses doigts le long du ventre de sa moitié, puis les fit glisser sous sa chemise ouverte.
« Arrête, murmura Livaï. Je vais aller me coucher.
— Quoi ?! se désola le plus jeune.
— Elle m'a coupé l'envie avec ses questions…
— Ah non ! » se révolta Eren en l'attrapant par les hanches et en le jetant sur le lit.
Livaï tenta de protester mais son amant revint à la charge, se plaçant au-dessus de lui avec domination. D'une main, il caressa son entre-jambe en lui soutirant un râle de surprise et de plaisir :
« Redresse-moi tout ça, espèce de vieillard impotent !
— Tu vas payer cher pour avoir osé me dire ça ! » rétorqua l'autre en se mordant la lèvre, dans un sourire libidineux indiquant que son humeur était redevenue joueuse.
13 Novembre 859.
Cette année-là, une nouvelle grande innovation technologique attendait encore Paradis. Durant des mois, des milliers de kilomètres de câbles furent déployés sur les villes, raccordant tous les villages et, bientôt, les bourgs les plus isolés. La toile suivait la voirie, suspendue à de grands poteaux de bois, et se connectait vite à de plus en plus d'habitations. Au cours de l'été, un nouvel appareil fut installé sur un guéridon, dans le vestibule du 31 Rue Des Poètes : un téléphone crapaud.
Si les résidents des lieux eurent, d'abord, bien du mal à se familiariser avec l'outil et son cadran capricieux, il devint vite fort pratique, voire, irremplaçable. Quand bien même il avait tendance à sonner un peu trop souvent…
Ce jour-là, ce fut Naïcha qui se jeta sur le combiné, toujours aussi surexcitée chaque fois qu'elle entendait retentir la sonnerie stridente et intempestive du biniou sans-gêne.
« Allô ? fit une voix masculine à l'autre bout du fil.
— Tata Hiro ?
— Naïcha ? Ça va, ma puce ?
— Ouiii ! Quand est-ce que tu reviens nous voir avec tonton Pit ?
— Bientôt, si tu es sage. Est-ce que…
— Hé Tata ?
— Naïcha, je te l'ai déjà dit : ne m'appelle pas comme ça. C'est "Tonton" moi aussi…
— Mes papas t'appellent toujours "Tata" !
— Je sais, oui, mais ce sont deux grosses tantes, eux aussi…
— De quoi ?
— Rien, oublie ça. Moi, c'est "Tonton", pas "Tata", et…
— Comme Tonton Pit, et Tonton Armin, et Tonton Jean, et…
— Oui, voilà ! Tonton Hiro, s'il te plaît. Bon, est-ce que…
— Hé Tata !? Aujourd'hui, j'ai trouvé une limace toute orange dans l'arrosoir !
—...
— Même que je voulais la garder, mais Papa Livaï s'est fâché et il a dit qu'il en voulait pas dans la maison !
—... Fantastique, ma chérie. Justement, est-ce que Papa est…
— Non, c'est pas trop fantastique ! Elle va avoir froid dehors !
— Mais non, ne t'inquiète pas. Si Papa Livaï te dit ça, c'est qu'il s'y connait en limaces. Il en avait tout un élevage avant ta naissance ! D'ailleurs…
— Hé Tata ?
— "Tonton", ma puce, "Tonton" ! Bon, j'aime beaucoup te parler, tu sais…
— Tu viens quand avec Tonton Pit ?
— Et si tu me passais un de tes papas pour que je puisse en discuter avec eux ? Il y en a bien un pas loin que tu peux appeler ?
— Papa Eren est juste à côté de moi et il arrête pas de rigoler !
— …... Passe-le moi !
— D'accord ! Au revoir, Tata ! »
30 juin 860.
Mais, il n'y avait pas que de bons moments. L'existence n'est jamais qu'une suite de peines et de joies, et l'amour la comble ou la brise, aléatoirement et inexorablement. La vie de couple reste rarement une nappe immaculée comme Livaï les aimait tant. Chaque ménage rencontre des écueils, y sombre ou se rafistole… Livaï et Eren n'échappèrent pas à la règle.
C'était un matin pluvieux, gris et infâme comme la migraine qui martelait sa tête.
Eren s'assit sur le rebord du lit et contempla l'intérieur de la chambre d'hôtel avec désolation, tentant de rassembler les souvenirs de sa nuit. Les bribes qui lui revenaient l'horripilaient de honte, et ses abus d'alcool, au cours de la soirée passée, ne faisaient qu'amplifier la nausée qu'il avait de lui-même.
Il tourna la tête et regarda la jeune femme blonde endormie au creux des draps. Elle ne s'était même pas démaquillée avant de glisser dans un sommeil de plomb, et son fard à paupière azuré avait laissé des traces pailletées sur la taie d'oreiller blanche. Une collègue de travail ? Ah oui, c'était cela. « La nouvelle ». Mais ce n'était pas un prénom, ça ! Quel putain d'enfoiré il faisait…
Il était en retard. Plusieurs rendez-vous avaient déjà dû être annulés par sa secrétaire… Non, impossible, puisqu'elle était dans la chambre. L'hôtesse d'accueil central de l'hôpital devait, en ce moment-même, le maudire de toutes ses prières. Il se rhabilla en silence et se passa simplement un peu d'eau sur le visage. Il prendrait une douche dans son service, dès qu'il aurait cinq minutes, mais pas question de s'attarder une seconde de plus ici.
Il ne pourrait jamais avouer sa faute à Livaï. Il avait bien trop peur de le perdre. Pourtant, rentrer ce soir, comme si de rien n'était, le faisait frissonner de mal être et d'horreur. Vivre dans le mensonge serait aussi insupportable que d'affronter la déception de son concubin. C'était l'un des dilemmes les plus amers de sa vie, et il ne pouvait s'en prendre qu'à sa propre bêtise. Se morfondant et se haïssant, répugné de lui-même, Eren ne réveilla même pas la jeune femme, alors qu'elle travaillait avec lui selon les mêmes horaires, et quitta lâchement la chambre comme le pire des goujats.
Il était dix-neuf heures quand il rentra chez lui, éreinté et accablé de culpabilité. Il n'avait pas décidé quoi faire. Pour le moment, il était trop épuisé pour réfléchir, et se sentait sale car il n'avait, au final, pas eu une minute à lui pour se laver au cours de la journée. Il rêvait d'une bonne douche et d'un coup de rasoir, car il se sentait aussi minable physiquement qu'il ne l'était intérieurement. Il entra sans s'annoncer et pénétra dans le salon, d'une démarche fantomatique.
Il s'arrêta net, les yeux écarquillés, en découvrant l'intérieur de la maison totalement ravagé, comme si une tornade s'était glissée par les fenêtres. Les canapés et fauteuils étaient retournés, dépouillés de leurs coussins, et certaines coutures avaient craquées sous la force qui les avait rudoyés, laissant le cuir éventré par endroits. Des débris de verre et de porcelaine brisés jonchaient le sol, ainsi que des livres —principalement ses ouvrages de médecine— aux pages déchirées et éparpillées dans tous les coins, qui provenaient de la grande bibliothèque d'angle dont plusieurs étagères avaient été renversées. Les chaises en bois de la salle à manger étaient fracturées, et même les rideaux de la grande baie vitrée avaient été arrachés, avec leurs tringles.
C'était un véritable chaos, et sa dévastation intérieure était au moins égale à la scène qu'il avait sous les yeux. Il aperçut enfin Livaï, silencieusement assis sur une chaise droite, au fond de la salle. Sa posture était consternée : les coudes sur les genoux et la tête entre les mains, il fixait le parquet au centre du massacre. Eren fut pris d'une bouffée de peur brute et se précipita vers lui :
« Livaï ! Tu vas bien ?! Que s'est-il passé ?! On s'est fait cambrioler ?! Où est Naïcha ?! » s'écria t'il.
Mais il se figea quand la voix glaciale de l'homme retentit entre les murs, avec une fatalité qui stoppa son cœur dans sa poitrine :
« Où as-tu passé la nuit ? »
Eren ne répondit pas, et l'autre homme releva enfin la tête. Ses yeux étaient rougis et ses traits tirés. Malgré son air dur, Eren comprit tout de suite que Livaï avait pleuré.
« C'est toi qui a fait ça..., réalisa le médecin, épouvanté, en faisant planer son regard sur la pièce.
— J'ai eu un petit coup de sang, ce matin, expliqua l'autre en le transperçant d'un regard aiguisé et rempli de haine. Je sais que tu devais dîner avec les représentants de la fondation Mikasa, mais tu ne m'as jamais prévenu que tu ne rentrerais pas dormir, alors, j'ai appelé l'hôpital pour savoir si tout allait bien. J'ai appris que tu n'étais pas au boulot, tout comme la réceptionniste qui prend les appels de ton service d'habitude et qui, d'ailleurs, t'accompagnait hier soir. Drôle de coïncidence, non ?
— Ça a traîné jusque tard, et on avait un peu trop bu pour rentrer. C'était juste un dîner professionnel…
— Qui a duré toute la nuit ? Tu te fous de moi ? »
Eren était fait. Son regard implorant, débordant d'une affliction sans borne, se planta dans celui de son compagnon sans qu'il ne puisse plus articuler aucun mot. Ce fut l'aveu le plus éloquent que Livaï pouvait espérer.
« Naï ! Descend, on y va ! » ordonna Livaï en se levant subitement, sans plus lui jeter le moindre regard.
Affolé, Eren vit leur fille, blême et angoissée, apparaître dans le vestibule en traînant une petite besace derrière elle. La tête de sa poupée préférée en dépassait. Elle le regarda de son air dépité, quant à lui, il avait définitivement perdu pieds, refusant de comprendre ce qu'il se passait.
« Papa…, débuta t'elle, alors que de grosses larmes se mettaient à rouler sur ses joues. Pourquoi je dois prendre mes affaires ? Où on va ? »
Eren eut envie de hurler tant la peur et le chagrin lui déchirèrent douloureusement la poitrine. Il se jeta sur elle et la souleva dans ses bras pour la serrer contre lui :
« Tu ne vas nulle part… Nulle part ! serina t'il comme une prière dans sa folie.
— Si. Repose-là, on s'en va », fit la voix tranchante de Livaï.
Eren se retourna vers lui en tremblant. Il vit l'homme attraper une valise, qu'il n'avait pas encore remarquée, à côté de sa chaise.
Non. C'était un cauchemar et il allait se réveiller.
« Naïcha, dis "au-revoir" et va t'asseoir dans la voiture. »
La petite enroula ses bras autour du cou d'Eren avec une détresse évidente. Il l'embrassa fort, et en lui promettant que tout allait bien. Encore un ignominieux mensonge. Puis, il la posa et se rua vers celui qu'il aimait, cherchant à lui barrer la route alors que l'autre tentait d'atteindre la porte d'entrée.
« Arrête, qu'est-ce que tu fais ?!
— Je te dédommagerai pour le mobilier et je viendrai chercher le reste de mes affaires plus tard, ou j'enverrai plutôt quelqu'un, fit fermement l'autre en le contournant aisément, sans même le regarder.
— De quoi tu parles ? Que... Non ! Attend ! Où est-ce que tu vas ?! »
Désespéré, il le poursuivit dans l'allée :
« Livaï ! Livaï, répond-moi ! conjura t'il d'une voix qui se brisait.
— Je vais m'installer à la caserne quelques temps en attendant de trouver autre chose. Ne t'inquiète pas, je ne t'empêcherai jamais de voir Naïcha…
— Hein ?! Non ! Arrête tes conneries, putain !
— Ne crie pas comme ça, tu vas alerter tout le voisinage ! » cracha l'autre d'une voix sourde, avant de jeter sa valise sur la banquette arrière.
À la place du passager avant, Naïcha les observait derrière la vitre, les yeux humides et le teint blafard. Livaï contourna le véhicule pour aller ouvrir sa portière, et Eren le talonna, totalement paniqué. Il voulut le retenir encore, et lui attrapa le bras alors que l'homme était sur le point de s'asseoir derrière le volant :
« NON ! LIVAÏ ! T'en va pas ! Me quitte pas ! Tu peux pas partir comme ça... T'as pas le droit ! Si tu pars, j'me flingue ! J'te jure que je le fais ! »
L'autre se dégagea d'une violente secousse :
« Lâche-moi, merde ! Arrête de dire n'importe quoi et grandis un peu !
— J't'en supplie… Je t'en supplie ! Discutons ! Je t'aime ! Je t'aime... S'il te plaît… » implora Eren, tandis que ses larmes venaient et débordaient soudain de ses yeux dans le désespoir abyssal qui le terrassait.
Livaï resta de marbre et fit claquer sa portière. Le moteur démarra et Eren dut se reculer légèrement, sachant que rien n'empêcherait l'autre de lui rouler dessus s'il en avait l'occasion.
Il regarda la Pontiac s'éloigner et disparaître à l'angle de la rue. Puis, il resta seul et anéanti, debout au milieu de la voirie à attendre qu'elle revienne, durant plusieurs dizaines de minutes. « Hier » semblait, tout à coup, très lointain, et « demain » ne pouvait plus jamais arriver. La nuit commença à tomber, et la voiture ne revint pas.
Deux jours plus tard, Emma et Glenn vinrent chercher les affaires de Livaï et de Naïcha. Ils vidèrent l'armoire de la chambre et récupérèrent les quelques effets dont l'homme ne voulait pas se séparer. Tous deux étaient navrés tandis qu'ils rassemblaient les objets et vêtements de l'ancien capitaine dans des caisses, sous les yeux encore larmoyants d'Eren. Mais le pire fut quand ils s'attaquèrent à la chambre d'enfant, ramassant toutes ses peluches, livres et jouets. Le propriétaire des lieux fit un scandale en leur hurlant de laisser tout cela en place, prétextant que si Livaï les voulait, il n'avait qu'à venir les chercher en personne. Les deux autres n'insistèrent pas. Après tout, pour eux, ce n'était pas un service particulièrement agréable à rendre. Ils tentèrent de discuter avec lui, de le réconforter et de lui dire qu'ils étaient là si besoin, mais Eren les envoya balader, préférant la seule compagnie d'une bouteille de Scotch.
Trois semaines s'écoulèrent. Les membres du Bataillon lui rendaient visite régulièrement, souvent accompagnés de Naïcha, mais Livaï ne se manifesta plus. Quand, un après-midi, Hitch et Jean soulevèrent une question —soufflée évidemment par son « ex » compagnon— au sujet d'une éventuelle garde de la petite en résidence alternée, Eren vit rouge. Il les ficha dehors et kidnappa « sa » fille, la prenant en otage sans vergogne sous rançon que son père vienne s'expliquer avec lui en face.
Naïcha était aux abois. Elle pleura toute la soirée et ne mangea rien au dîner. Pour finir Eren dormit même avec elle, refusant de la laisser seule dans sa chambre à moitié dépouillée.
Le lendemain matin, la nouvelle Brigade Civile dépendant de la municipalité se présenta à son domicile et demanda à emmener la petite pour la ramener auprès de son tuteur légal. Eren eut beau leur expliquer l'imbroglio saugrenu qui les liait tous les trois, en justifiant pathétiquement qu'elle s'appelait « Jaeger », cela ne suffit pas aux agents qui, n'y comprenant rien, préféraient se montrer procéduriers. Sur le papier, Naïcha Jaeger était sous la tutelle de Livaï Ackerman, son père biologique, Eren Jaeger ayant renoncé à ses droits parentaux de longue date. Pourquoi n'avaient-ils jamais fait réviser cette foutue paperasse ?!
Il maudit Livaï, rêvant de le piler à coups de pioche. Finalement, il céda lorsque les municipaux l'avertirent que son opposition les obligerait à lui enlever la petite par la force, et à la placer en attendant d'étudier l'affaire. Il prit peur et baissa les armes, leur disant de la reconduire simplement à son père.
Mais cela ne pouvait plus durer, et, l'après-midi même, il débarquait en trombe au quartier général, faisant irruption dans le bureau —ou plutôt labo— d'Hanji en enfonçant presque la porte. La chercheuse sursauta et pâlit en le reconnaissant.
« Eren…
— Où est-il ?! » exhorta son ancienne recrue, enragée.
Elle se froissa et le reprit d'un ton sévère :
« D'abord, "bonjour" ! Moi aussi je vais bien et suis très contente de te voir ! Ensuite, si tu parles de Livaï, il n'est pas là.
— Quand tu dis qu'il n'est pas là, tu veux dire qu'il se planque dans un coin ? fuma t'il, à bout de nerfs.
— Tu ne le trouveras pas ici, il est sorti avec Naïcha pour l'emmener au cirque.
— Quoi ?! se décomposa l'homme. Mais…c'est la première fois qu'elle y va ! C'est dégueulasse de faire ça sans moi ! »
Le colonel entrouvrit les lèvres, avec stupeur, et une ombre de pitié passa sur son visage.
« Tu veux que je lui transmette un message ? » demanda t'elle d'une voix radoucie.
Eren se laissa tomber sur une chaise, misérable :
« Non…si… Je ne sais pas… »
Il passa une main sur ses yeux et elle vint s'asseoir en face de lui, évaluant soudainement la grande souffrance qui le tenait. Ils ne s'étaient pas beaucoup croisés depuis que Livaï avait emménagé à la caserne, et, même si elle se doutait que le jeune homme vivait mal la situation, en avoir la preuve sous les yeux lui était âpre, peut-être même pire que ce qu'elle avait imaginé. Elle lui prit doucement la main :
« Comment tu vas, Eren ? Tout le monde est inquiet… »
Il ne tint pas compte de sa question et lui attrapa vivement les épaules en l'adjurant :
« Tu dois lui expliquer ! Dis-lui que ce n'est arrivé qu'une fois, et que cette fille n'est rien pour moi ! Dis-lui qu'il doit revenir, qu'il se trompe… Que je ne voulais pas lui faire de mal et que je ferai n'importe quoi pour réparer ! »
Elle baissa les yeux, émue :
« C'est vrai qu'il a été profondément blessé par ce qu'il s'est passé. Il t'en voulait, mais ça lui a passé et, étrangement, il n'a pas l'air de t'en tenir rancune. Il m'a même dit qu'il vous considérait quittes, car lui t'en avait fait autant il y a quelques années et que Naïcha en était la preuve vivante…
— Mais, à l'époque, on n'était pas encore…peu importe. Si c'est ça, pourquoi il ne veut pas me parler ?! Pourquoi il ne revient pas, bordel !?
— En fait, le problème ne concerne pas seulement ta petite aventure. C'est plus compliqué…
— Compliqué pour de vrai, ou compliqué à la Livaï ? ragea Eren. On le connait tous les deux, alors sois honnête !
— C'est vrai qu'il a l'art de toujours se torturer l'esprit, mais franchement, là, je ne sais pas si il en fait trop ou non. Je ne suis pas vraiment experte dans ce domaine…
— C'est quoi le problème ? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Et ne me dis surtout pas que tu ne peux pas me le dire ou je démolis ton bureau !
— Calme-toi ! le rasséréna t'elle avec rudesse. Je ne suis pas votre souffre-douleur, merde à la fin ! Je suis déjà bien assez gentille de subir les états d'âme de Monsieur Ackerman en permanence, alors que j'avais enfin réussi à m'en débarrasser depuis cinq ans, c'est pas pour que tu t'y mettes aussi ! Vous commencez vraiment à me les gonfler vous deux !
— Hanji…, s'apitoya t'il en relâchant sa prise. Désolé…
— Il pense que les choses sont mieux ainsi, avoua t'elle avec un long soupir, redevenant plus compréhensive et amène. Surtout pour toi. Il a dit... Il a dit qu'il avait l'impression de t'avoir volé ta vie.
— C'est quoi ces conneries ?! s'éberlua t'il, incrédule. Putain de merde, c'est n'importe quoi ! »
Elle secoua piteusement la tête :
« D'après lui, c'est votre différence d'âge et d'aspirations qui ont fini par vous perdre, pas une banale infidélité. Il pense que si tu avais été plus heureux, plus épanoui, tu n'aurais pas été voir ailleurs, qu'il n'était pas à la hauteur de tes besoins, que les femmes te manquent, et qu'il t'a injustement emprisonné dans les responsabilités parentales alors que tu n'avais que vingt ans et la vie devant toi… Pour résumer. »
Eren était abasourdi. Ces cinq ans de vie commune avec Livaï étaient les meilleures années de sa vie, et l'autre n'avait pas le droit d'en douter. Mais, au fond, c'était sa faute. Si le plus vieux avait vu des dissentiments entre eux, c'était parce qu'ils avaient existé, ou existaient toujours, et Eren n'y avait pas fait suffisamment attention pour le rassurer et les gommer. Maintenant, sa dernière erreur en date était l'apothéose confirmant à l'autre, d'une nature pessimiste et méfiante, que leur couple n'était que chimérique et n'avait aucune base solide.
Livaï se trompait. Rien n'était plus grand ni plus fort qu'eux, Eren en était persuadé.
« C'est…le truc le plus débile que j'ai jamais entendu ! revint-il à lui.
— Le convaincre du contraire ne sera pas facile, compatit Hanji.
— Tu dois lui parler !
— Voyons, Eren, c'est trop personnel…
— Parle-lui, s'il te plait ! Toi, il t'écoutera ! supplia t'il.
— Il m'écoutera ? ricana t'elle sans humour. Tu te rends compte que tu me demandes de prendre parti ?
— Fais-le pour Naïcha !
— Ouh ! Que c'est bas, ça ! s'offusqua t'elle. Oser me soudoyer par les sentiments, en impliquant cette pauvre gosse…Tu devrais avoir honte, Jaeger !
— Pour qu'il dégage de tes pattes, alors ! »
Elle eut un petit rire et posa sa main sur son épaule :
« Tu as gagné, j'essaierai de raisonner cette vielle peau de vache. »
Il lui fit un faible sourire, et elle ajouta avec plus de gravité :
« Mais je ne te garantis pas que ça changera quelque chose, et, de ton coté, j'espère que tu sauras te tenir à carreau. Tu sais, Livaï n'a pas été le seul à être déçu de ton comportement. »
Son regard lourd de reproches domina celui du plus jeune, qui baissa la tête en sentant la honte l'assaillir à nouveau.
« Pas besoin de me le dire… »
Après être rentré chez lui, Eren n'eut aucune nouvelle de Livaï, Naïcha ou quiconque, pendant deux longs jours où il traîna de sa chambre au salon comme un spectre, sans même se laver ou se faire à manger convenablement. Apprendre ce que Livaï pensait réellement de leur relation l'avait laissé bouleversé. Il n'était plus question de simplement se racheter, désormais, c'était bien plus complexe.
Comment prouver à cet homme qu'il aimait tant qu'ils étaient faits l'un pour l'autre et ne pouvaient être heureux séparément ? Que ses doutes n'avaient pas lieu d'être et lui polluaient la vie sans aucune putain d'utilité ? Si seulement Eren pouvait accélérer le temps pour avoir le même âge que lui et lui démontrer combien il s'en foutait; ou le remonter pour effacer ses erreurs, et réagir chaque fois que l'incertitude et l'appréhension avaient brillé au fond de cet inestimable regard lunaire.
C'était un après-midi ensoleillé, et il méditait devant la baie donnant sur le jardin. Il faisait bon, et elle aurait dû être ouverte pour aérer cette grotte de célibataire délaissée qui embaumait les phéromones masculins et le laisser-aller. La pelouse était devenue une véritable friche. C'était toujours Livaï qui s'occupait de la tonte. L'homme aimait cela, même s'il râlait en le faisant, comme il adorait bichonner la tondeuse thermique dernier cri que son amant lui avait offerte deux ans auparavant. Tailler, planter, couper, semer, bêcher, élaguer, bouturer, greffer… Eren avait découvert, avec émerveillement, la passion naissante que le vétéran avait vite vouée au jardinage. Il aimait tant le regarder travailler dehors, à entretenir ce microcosme rien qu'à eux. Qu'il s'agisse de cirer le parquet ou repiquer un rang de salades, Livaï faisait tout avec le même perfectionnisme. Il s'abreuvait du travail manuel comme si il lui procurait un réel ressourcement, le plongeant dans un état méditatif aussi paradoxalement qu'il lui occupait l'esprit et le retenait à la réalité.
Eren ne tondrait pas. Rien que d'y penser, il avait mal. Tant pis si ce petit Eden n'était plus qu'un champ de broussailles à la fin de l'été. Ça n'avait plus d'importance puisque, si Livaï n'y était pas, il n'y mettrait plus les pieds.
On frappa à la porte. Eren hésita à aller ouvrir, immobile. Il n'avait pas envie qu'on vienne encore lui demander si il allait bien ou si il avait besoin d'un service. Non, il n'allait pas bien, mais il voulait rester seul avec ses pensées et ses souvenirs.
Les coups s'intensifièrent.
« Foutez-le camp, je veux voir personne !
— Et si c'était encore les flics, espèce d'abruti ! » gueula une voix qu'il reconnut entre mille.
Eren traversa le salon à toutes jambes et ouvrit la porte, essoufflé et plein d'espoir.
« Livaï ? »
Il était là, devant lui. Eren reconnut son parfum, l'éclat de ses cheveux et de ses yeux. Finalement, ses souvenirs étaient bien fades comparés à la réalité. S'il tendait la main, il pouvait le toucher. C'était si facile, si démangeant. Il se rappela soudain qu'il n'était pas très présentable : torse nu et vêtu d'un simple pantalon de toile sombre. Il tenta de ne pas trop penser au triste spectacle qu'il offrait, à son visiteur comme aux voisins.
« Bonjour, Eren. On t'a volé tes chemises ?
— Il…fait chaud, bafouilla le cadet. Entre, j'ai…
— Non, merci », le coupa sèchement le brun, avant d'enchaîner, son regard flânant sur le perron et la rue tout en évitant soigneusement le sien :
« J'ai croisé l'un de tes patients au marché, ce matin. Il parait que tu ne vas plus travailler ?
— Je vois..., se rembrunit Eren. Et, comme tu es une âme très charitable, tu as promis à cette personne de te renseigner sur mon cas ? »
Livaï pinça les lèvres mais répondit sur un ton maîtrisé :
« J'estime que notre rupture ne devrait pas influer sur ton parcours professionnel. Tu gâches stupidement ta carrière, secoue-toi.
— Oh ! Parce que tu t'inquiètes pour ma carrière, maintenant ? C'est quoi cette sale blague ?! » explosa le plus jeune en faisant un pas menaçant vers lui.
L'homme tourna les talons, s'éloignant déjà en jetant derrière lui :
« Je n'aurais pas dû venir…
— Non, attend ! se dédit immédiatement Eren. Excuse-moi, je ne voulais pas réagir comme ça ! C'est juste que... S'il te plait, entre ! Allons parler à l'intérieur. Je vais te préparer une limonade, et si tu veux...
— Non, on est très bien ici », s'obstina Livaï, toujours avec raideur, mais, au moins, le plus jeune avait réussi à le retenir un peu.
Les deux hommes se sondèrent, pétrifiés en haut des quelques marches. Eren avait tant voulu lui parler et, maintenant qu'il l'avait devant lui, il s'apercevait qu'il ne savait pas par où commencer. Intimidé par les yeux gris et perçants qui semblaient le lire avec un recul froid et insensible, il se demandait même si cela en valait la peine. Il finit tout de même par se lancer, un peu au hasard :
« Cette fille, c'était rien. J'étais pas moi-même et, le lendemain, c'est à peine si je me rappelais son prénom... »
Ce n'était pas la plus subtile des entrées en matière, et Livaï le lui confirma en se détournant une seconde fois pour descendre l'escalier. Cette fois, Eren se permit de le retenir par le bras :
« Non, écoute-moi ! supplia t'il, et, à nouveau, l'autre se figea. Je t'aime et je veux que tu reviennes. T'es toute ma vie, putain ! J'suis qu'une merde sans toi ! Je peux pas vivre sans toi ! Je peux même pas respirer...sans toi. »
Cette vérité détonante s'échappait directement de son cœur en l'aveuglant d'une nouvelle inondation oculaire. Les larmes ne se tarissaient donc jamais ? Il était ridicule. Il devait se reprendre…
Ses doigt se resserrèrent autour du bras de Livaï et il l'appela à mi-voix, pour qu'il entende enfin ses prières.
« Ta gueule ! »
Sous la dureté des mots, la voix tremblait fortement. Eren sentit que l'autre flanchait, et il se rapprocha :
« Rentre à la maison…
— Tais-toi…
— Rentre à la maison... Rentre…, soupira le plus jeune dans une obsécration de plus en plus basse et confuse, ignorant les eaux qui dévalaient ses joues.
— Arrête ! »
La voix de Livaï se brisa, et il porta ses mains à son visage pour couvrir ses yeux. Ses épaules tressaillirent. Le voyant ainsi submergé par l'émotion, Eren n'y tint plus et le captura entre ses bras, le serrant plus fort qu'il ne le voulait, comme s'il craignait qu'il s'échappe, ce qui pouvait arriver d'un moment à l'autre. Mais Livaï passa ses bras autour de son cou et posa son front contre l'une de ses clavicules.
« Pourquoi il a fallu que ça arrive ? Pourquoi ?! gémit-il en enfonçant ses ongles dans la peau de ses épaules. Si je reviens, ça arrivera encore…»
Le cœur d'Eren était reparti, et il battait à tout rompre :
« Bien sûr que non !
— T'imaginer dans les bras de quelqu'un d'autre c'est... Je ne peux pas le supporter ! se livrait enfin l'autre homme, en laissant libre court à son propre chagrin. J'y arrive pas… »
Livaï s'écarta un peu et essuya ses yeux avec colère, mais les larmes revenaient, entêtées, alors qu'il ajoutait :
« Je t'aurais tué ! Je voulais te tuer ! C'était terrifiant... Tu m'as vraiment démoli !
— Je sais, je nous ai bousillés, mais, s'il te plait, ne nous achève pas…, murmura Eren à son oreille, resserrant encore ses bras autour de lui. Je t'appartiens et tu le sais. À toi seul. Il n'y a que nous, que notre famille. Le reste ne compte pas. »
Le plus vieux releva son visage et leurs yeux égarés se retrouvèrent. Livaï avait des cernes monstrueux, certainement comme lui, mais son regard terne et dévasté débordait de sentiments, tout comme sa voix d'ordinaire si froide :
« Tu me rends tellement fou que je... J'en viens à me demander si toute cette histoire a vraiment de l'importance. De toute façon, moi aussi je suis foutu sans toi…
— Bien sûr qu'elle est importante ! s'exalta Eren en attrapant son visage au creux de ses paumes. Cruciale, même ! C'est la pire erreur de ma vie, et elle m'a enseigné énormément de choses ! D'abord, qu'il était temps que j'arrête de me comporter comme un gamin qui joue avec le feu, car je me suis sévèrement brûlé, et aussi que mon monde ne se résumait qu'à toi. Je le savais déjà, mais je l'avais un peu trop oublié et ça m'est revenu en pleine gueule. Plus les années passent et plus je t'aime, alors que j'avais si peur que ce soit l'inverse ! Je me demande comment c'est possible. Et cette erreur, cette horrible erreur, m'a rappelé ce qui était le plus fondamental dans ma vie... Je ne t'ai jamais aimé aussi fort qu'aujourd'hui. Je n'ai jamais rien connu de plus terrible que l'idée de t'avoir perdu. Jamais je ne te referai subir une chose pareille ! Moi-même, je ne pourrai pas l'endurer encore, autant me buter tout de suite !
— Arrête avec ça ! »
Eren ne résista pas plus longtemps et l'embrassa avec fougue. Livaï ne s'y opposa pas et tenta même de dominer le baiser, tirant sur la crinière auburn et poussant son partenaire contre les briques de la façade. Le plus grand tirait sur les coutures de sa veste légère, le voulant toujours plus près, encore plus près, au point où ses mains s'agitaient, remontant des muscles de son dos à sa nuque, dans un balai frénétique de plus en plus échauffé. Livaï reprit sa respiration avec un soupir de frustration et d'envie embrouillées, avant de replonger. Leurs langues brûlantes se délectaient l'une de l'autre autant qu'elles se combattaient.
Finalement, l'aîné grogna et s'écarta. Eren le retint fermement, le tirant à lui avec une vigueur et une arrogance retrouvées. Livaï plaqua ses mains contre son torse et le regarda droit dans les yeux :
« Tu es à moi…, entérina t'il dans un soupir tremblant.
— Oui.
— Rien qu'à moi…
— Oui. Tout entier. »
Leurs nez se frôlaient de nouveau, leurs lèvres humides s'appelaient en s'entrouvrant. Eren se consumait de bonheur et de désir à en perdre la tête.
« Livaï, je...
— J'espère pour toi que cette pétasse n'est pas tombée enceinte, elle ! Sinon, je crame cette baraque et toi avec ! »
Eren se recula, saisi d'être si durement rappelé sur terre, mais trouva le courage de certifier :
« Ne t'en fais pas pour ça. »
L'inconséquent avait eu la chance, dans son ébriété, de tomber sur une partenaire prévoyante. Livaï hocha la tête, puis eut un faible sourire :
« Une limonade ? Sérieusement ? »
Hébété, Eren mit une longue seconde à comprendre qu'il se moquait de lui, et il n'eut pas le temps de répondre que l'autre se dégageait pour retourner à sa voiture. La panique revint, lancinante :
« Tu…Tu pars ?
— Prend une douche et rase-toi. Je vais chercher Naïcha et...mes affaires, souffla l'homme après une infime hésitation.
— Je viens avec toi ! s'exclama le cadet, en courant jusqu'au porte-manteau pour attraper une veste.
— Que… Non ! Pour quoi faire ? Et, tu t'es vu ? Pas question de m'afficher avec un clodo.
— Je te connais, tu es capable de changer d'avis en chemin ! »
Livaï secoua la tête, l'air amusé :
« Alors, tu vas devoir supporter le suspense. À toute à l'heure...peut-être ! »
Quelques heures plus tard, Naïcha déboula dans le salon en criant de toute sa petite voix :
« Papa ! Papa !
— Mon bébé ! Tu m'as trop manqué ! la réceptionna Eren en l'embrassant.
— Tu sais quoi ? On revient habiter avec toi ! lui annonça-t-elle, l'air heureux de lui faire une bonne surprise.
— C'est vrai ? Je suis trop content ! » fit-il mine de jubiler en la jetant en l'air.
Elle cria et rit de tous ses petits poumons en réclamant qu'il recommence. À l'entrée de la pièce, Livaï posa sa valise et croisa les bras en les observant silencieusement. Eren le couva d'un regard empreint de gratitude. Cet homme, dont il était fou, l'aimait assez pour lui donner une seconde chance. Il ne la gâcherait pas.
Les choses et les habitudes reprirent vite leurs places, comme si rien ne les avait jamais perturbées. Livaï fit la cuisine, dans un silence religieux, retrouvant son poste derrière le plan de travail que son fantôme avait hanté pendant des semaines. Ils dînèrent tous ensemble. Naïcha riait fort, surexcitée. Elle finit par se faire rabrouer par Livaï, après avoir renversé son verre dans l'effervescence de ses pitreries. Au cours du repas, le plus vieux laissa Eren poser sa main sur la sienne, et caressa même son pouce du sien.
Après avoir terminé leurs assiettes, le plus jeune des pères lut une histoire à sa fille pendant que l'autre s'attelait sereinement à la vaisselle. Il les rejoignit ensuite, dans la chambre de la petite, pour la border. La lumière fut éteinte, la porte fermée. Les deux hommes restèrent un instant à se contempler dans le silence et les ténèbres du couloir.
Un simple instant, profond et remplis de vœux muets.
Et puis, ils se jetèrent l'un sur l'autre et s'embrassèrent à en perdre leur souffle, titubant vers la suite parentale sans rompre l'étreinte enflammée.
« Dis-moi que tu m'aimes…, soupira fébrilement Eren avec une urgence presque désespérée.
— Non.
— Dis-le-moi !
— Pas encore. »
L'insolent les fit basculer sur leur lit, qui avait été trop grand pour lui durant une longue suite de nuits froides, blanches ou remplies de mauvais rêves.
« Je t'aime Livaï, plus que tout… »
Les yeux du plus vieux brillèrent dans le noir et sa détermination s'ébranla :
« Moi aussi... Je t'aime, Eren. Beaucoup trop. »
Cette nuit-là, ils s'aimèrent avec une passion et une fougue qu'ils n'avaient plus connues depuis leurs premiers ébats. La rage se mêlait à la tendresse, la rancune aux remords, et l'amour à l'orgueil, dans une explosion de sensations intenses qui les possédèrent jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Ils comblèrent l'autre et s'abandonnèrent mutuellement, tour à tour, avec l'impression étrange qu'ils n'oublieraient jamais et qu'ils n'essayeraient même pas. Ils ne recollaient pas les morceaux, non…Tout ce qu'ils partageaient leur semblait nouveau, inédit. Ils allaient tout rebâtir.
Encore un matin nouveau. Encore un nouveau départ.
Eren abandonna son poste permanent à l'hôpital, gardant simplement quelques nuits d'astreintes par mois, ainsi qu'un ou deux jours de permanence par semaine. Le corps médical souffrait d'un manque de médecins urgentistes, et il voulait, avant tout, être utile à la communauté, principalement dans le secteur public qui soignait les plus démunis. Toutefois, il s'arrangea pour que sa jeune secrétaire soit mutée dans un autre service et, parallèlement, ouvrit son propre cabinet à domicile. Autrefois, il ne comptait jamais ses heures, et se dévouait à sa profession avec abnégation, mais il avait finalement décidé d'un compromis lui permettant d'être davantage présent pour sa famille, et de veiller plus étroitement sur les besoins de son compagnon.
De toute sa vie, il ne commit jamais plus le moindre impair, et Livaï ne reparla jamais de cette trahison pardonnée.
22 janvier 861. Cinquième Expédition : Forêt Subéquatoriale du Vieux Continent.
« Qu'est-ce qu'il y a comme moustiques, ici, c'est insupportable ! » se plaignit Livaï avec véhémence.
L'homme n'avait cessé de râler depuis qu'ils avaient posé leurs valises au camp de base : des baraquements construits à plus de dix ou quinze mètres du sol, parmi les arbres, et reliés entre eux par des passerelles et des mezzanines en bois, telle une colonie de cabanes perchées. Cette grappe d'abris insolites avait énormément amusé Naïcha —qui passait son temps, avec Marco, à se prendre pour un singe— mais beaucoup moins Livaï, qui qualifiait le confort « d'inexistant » et ne cessait de courir après sa fille par peur qu'elle ne bascule dans le vide en jouant les ouistitis téméraires.
La forêt était dense et humide. Le sol était détrempé, parcouru de mangroves, ou trop surpeuplé d'insectes pour qu'ils puissent y dresser un campement. C'était la raison pour laquelle ils avaient réquisitionné ces abris érigés par une tribu indigène, avec sa permission puisqu'elle semblait s'être déplacée pour construire un village plus grand en abandonnant celui-ci. Au final, tous trouvaient cela bien pratique, et Eren savait que Livaï avait très peu d'affection pour les petites bêtes, alors, mieux valait dormir en hauteur que sur un sol trop peuplé.
« C'est vrai, mais, à part ça, c'est vraiment incroyable toute cette végétation ! s'extasia Gaby.
— J'en peux plus de cette humidité constante, j'ai l'impression d'être trempé en permanence ! continua de ronchonner l'homme en l'ignorant. Y a trop de vermine, trop de trucs qui chlinguent, trop d'animaux qui gueulent, trop de verdure… Trop de nature. Ça me démoralise.
— C'est la jungle, Livaï ! soupira Eren, excédé. Tu t'attendais à quoi ? Une station balnéaire avec hôtel-restaurant, piscine et chambre avec minibar ?
— Ce sera sérieusement à envisager pour le prochain voyage… »
Eren leva les yeux au ciel. Malgré les simagrées que faisait son compagnon, il savait que celui-ci aimait découvrir de nouvelles contrées sauvages. Même s'il appréciait le confort de leur domicile, leur cocon familial, il pouvait difficilement tenir plus d'une dizaine de mois avant d'avoir des crises de bougeotte. Comme Eren, reprendre la mer et explorer de nouveaux horizons finissaient toujours par le reprendre, et ils avaient même transmis ce virus à Naïcha. De plus, même si la compagnie du Bataillon d'Exploration imposait une proximité étroite et constante avec leurs anciens camarades, elle leur rappelait aussi leurs années de service militaire. Dans ces conditions, leur complicité gagnait en ferveur, et Livaï retrouvait vite ses marques de capitaine, imposant à l'équipe scientifique la même rigueur qu'à ses escouades d'antan. En les voyant tous rassemblés pour déjeuner autour de la longue table de camp, sur la terrasse suspendue sous la canopée et parmi les lianes et les épiphytes colorées et spectaculaires, Eren réalisait que, pourtant, beaucoup de choses avaient changé entre eux, comme si l'amitié était sensible à l'affinage.
« Liv', arrête un peu de te plaindre et passe le pain, s'teuplait ! », fit Jean, comme pour confirmer ses pensées.
L'autre obéit simplement d'un air morne, lui faisant glisser la boite métallique abritant les tranches de la miche qu'ils pétrissaient eux-mêmes, tous les deux jours, et devait être enfermée pour rester hors de portée de nuisibles.
Eren se resservit des ignames mijotées avec un sourire en coin. Devenir père et amant réussissait vraiment à son ancien supérieur, et ses progrès spontanés en sociabilité n'étaient un secret pour personne. Tandis qu'il l'admirait discrètement, avec attendrissement, il vit quelque chose tomber sur le dossier de sa chaise et fronça les sourcils. Livaï continuait de touiller le contenu de sa popote avec une grimace de dégoût, et Eren se pencha doucement pour apercevoir l'intrus, sans éveiller l'attention de l'homme.
Il faillit avaler de travers en réprimant un hoquet d'horreur : l'énorme arachnide, velue et rousse, palpait le coton écru de la chemise pilote de son amant avec ses longues pattes, préparant visiblement une ascension qui pourrait avoir des conséquences désastreuses.
Il tâcha de garder son calme et passa son bras dans le dos de son concubin, l'air décontracté. Livaï lui jeta un coup d'œil, et il lui offrit un sourire qui se voulait tendre mais devait paraître un peu crispé. L'autre ne releva pas. L'immonde bestiole continuait sa montée vers son cou, et l'homme ne semblait rien remarquer. Toujours de manière furtive, Eren fit remonter ses doigts jusqu'au creux, entre les omoplates, et tenta de repousser l'espèce de tarentule en priant pour que ce ne soit pas une espèce trop venimeuse. Il fut trop hésitant, et ses doigts tremblants d'appréhension ne firent qu'effleurer les poils rebutants, alors que Livaï se tournait vers lui et surprenait son air révulsé. D'emblée, Eren ramena sa main à ses cheveux, d'un geste naturel pour expliquer son gesticulement, mais ça ne prit pas :
« Qu'est-ce t'as ? interrogea Livaï d'un œil inquisiteur.
— Rien je…—les huit longs membres grimpaient toujours et atteignaient le col— Je…Tu-tu es très beau, ce matin !
— Merci mais, à ta tête, on dirait plutôt que c'est tout le contraire…
— Ha ha ha… Mais non, voyons ! »
C'est alors qu'il aperçut les chélicères, et les longs crochets dépassant de la petite tête aplatie de la créature. Il se rapprocha de Livaï d'un mouvement vif. Par reflexe, l'autre se recula :
« Que… ? »
Mais une patte venait de se poser sur la peau délicate de sa nuque, et ses yeux, toujours plantés dans ceux d'Eren, s'agrandirent d'effroi.
« C'EST QUOI ?! hurla t'il en bondissant de sa chaise qui vola derrière lui, portant précipitamment les mains à son cou.
— Non ! Att… » réagit, trop tard, Eren.
Par chance, l'araignée chuta au sol sans avoir eu le temps de mordre. Si lui-même s'en trouva soulagé, ce n'était pas le cas du plus vieux, qui perdit toutes ses couleurs en découvrant ce qui avait osé ramper dans son dos.
« Oh ! Une Pterinochilus murinus !s'exclama Hanji avec un ravissement plutôt déplacé. Heureusement qu'elle ne t'a pas mordu, tu aurais pu en mourir ! »
Livaï frissonna et écrasa violemment le monstre du talon de sa botte. Eren sentit ses jambes trembler, et se laissa retomber sur sa chaise, fébrile, en comprenant qu'il s'agissait d'une saloperie de mygale et imaginant à côté de quoi ils venaient de passer. Son amant, lui, continuait de piétiner la chose avec une frénésie endiablée.
« Je crois qu'elle est morte, là ! » pouffa Falco.
L'ex-capitaine arrêta son carnage et alla s'appuyer au garde-fou, raclant sa semelle contre l'extrémité de la terrasse en rabâchant avec une répugnance exacerbée :
« Ça me dégoûte, ça me dégoûte, ça me dégoûte... »
Oui, vraiment, Livaï adorait la nature.
« Mais je voulais analyser son venin ! objecta Hanji.
— Ben, tu peux toujours faire le tri..., jeta t'il en lui indiquant la bouillie incrustée entre les lattes de bois.
— Tu compromets nos objectifs de mission avec tes chis-chis ! »
Il lui lança un regard meurtrier :
« Chis-chis ? T'as dit toi-même que cette saleté pouvait être mortelle ! On m'a engagé pour gérer la sécurité, alors c'est ce que je fais. De toute façon, je t'emmerde, et je t'informe que je pose mon veto concernant tes délires entomologiques. Si tu veux faire mumuse avec les grouillants, installe-toi un labo à au moins deux-cent mètres de moi et ma fille.
— C'est toi qui as tué mes larves de coléoptères ! Avoue ! parut-elle réaliser en l'accusant du doigt.
— Je ne pouvais pas dormir avec ces choses immondes à proximité.
— Mais elles étaient dans des bocaux !
— Je ne pouvais pas dormir avec des bocaux remplis de ces choses immondes à proximité », s'obstina l'homme avec un flegme renaissant, en passant une main dans ses cheveux sombres pour les retirer plus en arrière et reprendre un air digne.
Hanji était rouge de colère, mais la débâcle fut interrompue par l'entrée en scène de Naïcha, qui accourut vers Livaï en brandissant ses mains en coupe :
« Regarde, Papa, j'ai attrapé une sauterelle énoooorme ! C'est la plus grosse que j'ai jamais vue ! »
Livaï esquiva sa fille avec la vélocité d'un lièvre :
« Non ! Je ne veux pas regarder ! Merci mais... Non-non-non ! » cria t'il alors qu'elle revenait à la charge en tentant de lui mettre sa trouvaille sous le nez.
Autour de la table, tout le groupe était mort de rire. Constatant la détresse réelle de son compagnon, Eren s'interposa :
« Arrête, Naïcha ! Papa ne veut pas voir ! Laisse-le tranquille, s'il te plait. Et cette pauvre petite bête aussi…
— Petite bête ?! Ce monstre fait la taille de ma main ! rugit Livaï.
— Je ne peux pas la garder ? bouda la petite brune d'un air déçu.
— Sa maison, c'est la forêt ! Elle serait plus heureuse si tu la relâchais ! » lui dit gentiment Eren.
Elle haussa les épaules :
« D'accord. »
…Et relâcha subitement l'orthoptère en le jetant devant elle. Livaï, sur la trajectoire, verdit et trébucha en tentant d'éviter le bond de la bestiole, qui alla se cramponner à sa cuisse. Il se releva en beuglant :
« AH ! Non ! Eren ! EREN ! »
Retenant son fou-rire sous cet appel au secours désespéré, l'interpelé se précipita vers lui pour l'aider, chassant le petit assiégeant d'un revers de la main. Les autres étaient littéralement pliés en deux.
« Elle est partie…, assura t'il, alors que Livaï sautait sur place en s'ébrouant de tous ses membres.
— T'es sûr ?! Non, je sens quelque chose dans mon dos ! se tortilla t'il encore.
— C'est bon je te dis, calme toi !
— Putain de pays de merde ! » jura l'ainé en réajustant sa tenue.
Du côté de la table, les rires étaient si puissants qu'ils en étaient étranglés.
« Oh allez, c'est pas la petite bête qui va manger la grosse ! se moqua Sasha.
— On se demande qui est la petite et qui est la grosse ?! gloussa Conny.
— Rajoutes-en encore, Springer, et je te promets de vider tous les échantillons d'Hanji dans ton hamac pendant que tu ronfles dedans ! »
Le lendemain matin, Eren se réveilla au son de la voix de Livaï. L'homme lui tournait le dos, et seuls ses cheveux d'ébène dépassaient du drap. Il avait l'air de dormir, Eren avait dû rêver. Le médecin s'étira et eut un rictus de douleur quand ses vertèbres, endolories par le couchage des plus sommaire —une simple paillasse posée à même le sol de la cabane— le lancèrent.
La pièce était étroite et ajourée d'ouvertures sans carreaux, simplement pourvues de nattes en paille faisant office de volets et de moustiquaires. Il y avait une petite pièce annexe, à laquelle ils avaient installé un semblant de porte à partir de vielles planches pour en faire une pièce de toilette, équipée de seaux et baquets, et reliée à un réservoir d'eau de pluie sur le toit. Naïcha avait préféré dormir dans un hamac, comme la plupart des autres, et passait ses nuits dans le « dortoir » aérien sous le plus grand des abris. Inutile de préciser que Livaï n'avait pas été très tenté par ce mode de couchage, et Eren ne l'avait pas forcé car, il fallait l'admettre, si lui n'était pas particulièrement exigeant en matière de confort, il tenait tout de même à l'intimité de son couple.
« Mmmh, je t'ai dit d'arrêter ! Il est trop tôt pour ça... Laisse-moi dormir encore un peu…, ronronna son compagnon en le faisant sursauter.
— Hein ?
— Aaah ! Tu me chatouilles !
— Euh, je ne te touche pas, Livaï… » lui dit doucement Eren, avec une note d'appréhension au fond de la voix.
Il vit l'autre se raidir, n'osant plus bouger, avant de souffler :
« ….Oh non… »
Soudain, son splendide étalon brun bondit du lit en emportant tout le drap autour de sa taille, laissant Eren nu comme un vers, et surtout, en dévoilant l'intrus.
« Ah ! s'exclama le plus jeune en se redressant à son tour. C'est un…
— Je ne veux même pas savoir ! vociféra Livaï en allant tout droit s'enfermer dans la salle d'eau. Vire-moi ça tout de suite ! Putain, j'en peux plus de ce pays de fous ! »
Eren se mit à quatre pattes sur le lit en tentant d'affronter le serpent qui, effarouché, avait dressé le cou dans une posture offensive. Le médecin le défia du regard, impressionné par ses yeux jaunes et fendus de pupilles allongées qui les rendaient incroyablement perçants, mais signifiaient aussi qu'il y avait de grandes chances pour que l'animal soit venimeux. Le plus étrange, dans ces fentes sombre et étroites, était la facilité avec laquelle elles avaient su trouver et accrocher le regard de l'homme, pour ne plus le lâcher. Cette façon de le regarder intensément, droit dans les yeux, laissait l'impression d'une intelligence maligne qui le glaçait tout entier. Il avait beau essayer de la contourner pour échapper à sa surveillance, la bête s'ancrait à ses prunelles, tout en faisant vibrer sa langue fourchue dans l'air, par intermittence. Eren tenta une approche, sans geste brusque, en gardant le regard hypnotique braqué sur lui. Sa main descendit lentement sur le côté, cherchant à saisir l'animal pas le cou. Mais le reptile ne fut pas dupe et ouvrit soudain la gueule, déployant ses crochets en faisant un bond vers l'avant. Eren se recula juste à temps et gronda :
« WOW ! Ne me mord pas, saloperie, ou je te décapite !
— Eren ? s'inquiéta Livaï depuis son refuge.
— Tout…tout va bien !
— Raah ! Fais chier ! pesta l'autre homme. Laisse-tomber ! Si c'est dangereux, je vais m'en occuper.
— Ne t'inquiète pas, mon chéri ! Rien n'est plus dangereux que moi quand on ose violer le sanctuaire de notre lit conjugal ! »
Quelqu'un frappa à la porte de la chambre et la voix d'Hanji retentit :
« Tout va bien, là-dedans ? Qu'est-ce que c'est ce chambard dès le matin ? »
— J'ai besoin d'un coup de main ! » l'invita Eren d'un ton alerte.
Elle pénétra dans la pièce et mit aussitôt la main sur ses yeux en rougissant :
« Bon sang, Eren ! Qu'est-ce que tu me fais, là ?!
— Pa-pardon ! bégaya l'interpellé en se rappelant qu'il n'était vêtu que de son plus simple appareil. Non ! Bouge pas, et ne crie pas !
— Que… ?
— Là ! lui indiqua t'il d'une voix plus basse en lui signifiant le gêneur.
— Seigneur ! On dirait une vipère du…
— Oui, abrégea Eren. Livaï s'est encore fait un nouvel ami. Aide-moi à m'en débarrasser. »
À deux, ils parvinrent finalement à immobiliser le serpent, en le saisissant à l'arrière de la tête pour bloquer ses mâchoires, et Eren le balança par l'une des fenêtres.
« Bien, maintenant…Tu veux bien enfiler quelque chose, Tarzan ? » lui proposa Hanji avec un sourire farceur.
Eren eut à peine le temps de passer un caleçon que ses camardes et sa fille se massaient à la porte restée ouverte :
« Vous avez quoi à gueuler comme ça ? demanda Glenn en baillant.
— On avait… » tenta de répondre Eren, mais il fut coupé par un nouveau cri de Livaï qui émergea dans la chambre en tenant toujours le drap autour de sa taille :
« Bordel, c'est pas vrai ! Y a un essaim de frelons, maintenant ! tonna t'il en désignant le cabinet de toilette.
— Quoi ?! s'effarèrent tous les autres.
— Rooh, mais non ! C'est pas des frelons, ça ! Justes des guêpes, probablement ! les rassura Hanji en inspectant l'intérieur de la petite pièce.
— Une de ces salopes m'a piqué ! »
Le colonel et Eren baissèrent les yeux sur le poignet que l'homme leur montrait.
« L'aiguillon est resté accroché à ta peau, ça veut dire que ces hyménoptères appartiennent plutôt à la famille des abeilles…, examina encore la chercheuse.
— Il y a de quoi inspirer le venin dans la trousse de secours. Je vais m'en occuper », se dévoua immédiatement Eren.
Derrière eux, Conny éclata de rire :
« Ha ha ! Tu vas le soigner en lui pompant le dard ?! »
Sa blague fit rire tout le monde, en dehors de Livaï et de Naïcha, bien sûr, le premier étant légèrement vexé et la seconde n'ayant, évidemment, pas compris. Soudain, Hanji s'alerta :
« Attend mais, ça gonfle vachement ! Livaï, t'es pas allergique au moins ?!
— J'en ai marre…, soupira la victime en laissant sa tête se poser sur le torse d'Eren. Je veux rentrer à la maison. »
Tous furent sidérés par ce caprice presque chigné que le quadragénaire, légendaire tueur de titans sanguinaires, impassible et inébranlable en toutes circonstances, venait d'oser leur sortir. Eren lui caressa les cheveux dans un geste de réconfort et pria Hanji d'une petite voix :
« On ne pourrait pas écourter un peu notre séjour ici ? »
Elle croisa les bras en déclamant d'un ton péremptoire :
« Non, Roméo. Et arrête un peu de te laisser embobiner ! »
Quelques jours plus tard, alors qu'ils pataugeaient joyeusement dans un marécage boueux, entre les arbres, à la recherches d'échantillons en tous genres, en observant la faune et la flore tout en évitant prudemment de déranger les caïmans et autres menaces se tapissant près des berges et dans le lit des conches, ce fut à Eren de faire une rencontre désagréable.
Soudainement, l'ancien héros de la grande guerre se mit à s'agiter et s'assit par terre en braillant une flopée d'injures paniquées, tirant vivement sur l'une de ses bottes.
« Qu'est-ce qu'il y a ?! demanda Hanji, prise de stupeur.
— Y a un truc dans ma godasse ! »
Il retourna la haute chaussure et la secoua, libérant un petit batracien qui tomba entre les jambes de la chef d'expédition. Celle-ci le ramassa aussitôt :
« Tiens ? Je ne connais pas cette espèce de grenouille…
— Ça, une grenouille ? Nan, j'suis sûr que c'est un crapaud ! grimaça l'autre en regardant l'amphibien avec répulsion. La peau de ces trucs est vénéneuse. J'espère que je ne vais pas me mettre à gonfler ou à gerber partout !
— Mais non, puisque que ce n'est qu'une petite grenouille de rien du tout ! insista t'elle avec un rire moqueur. Regarde comme elle est mie-mie !
— Approche pas ça de moi ! hurla t'il en reculant de trois pas en arrière. C'est tout gluant ! beurk, trop dégueu ! Et t'as vu ses deux petits yeux globuleux qui se disent merde ?! Non mais, c'est hideux ! Bwah, ça me donne des frissons ! Ces bestioles sont sataniques ! »
Ceux qui assistaient à la scène ne retinrent pas leur hilarité, mais une voix exaspérée s'éleva soudain dans le dos du médecin :
« C'est pas vrai, t'est vraiment une chochotte… » lui jeta Livaï en le dépassant, l'air tout à fait neutre. Eren en resta ahuri :
« Attendez, j'ai les oreilles qui déconnent ou quoi ? »
8 juin 861.
« Qu'est-ce que tu fous avec ces graines de maïs ? demanda Eren au Rat, alors qu'il remontait du jardin pour aller débarrasser les verres d'apéritifs dans la cuisine.
— Tu connais le "pop-corn" ? fit l'autre avec un sourire intriguant.
— Euh…non.
— Tu vas voir, c'est trop bon ! J'en ai jamais fait, mais ça a pas l'air bien compliqué… »
Eren le regarda mettre une casserole sur le feu, et lui donna de l'huile et du sucre, à sa demande. Duke versa, ensuite, une bonne quantité de grains dans la marmite et ils attendirent.
« Il se passe rien…, constata Eren, penché au-dessus du fourneau.
— Attend ! » lui dit Le Rat en fronçant les sourcils.
Soudainement, un grain éclata dans un « pop » sonore et ils sursautèrent. Eren le récupéra sur le plan de travail, à un bon mètre de la sauteuse, et admira sa forme alambiquée.
« Goûte ! » le pressa Duke, avec un sourire gamin.
L'autre lui fit confiance.
« Pas mal, non ?
— Ouais…C'est amusant comme truc ! »
Mais la casserole se mit à crépiter encore, une fois, deux fois… Et ce fut, soudain, un bruyant concert, tandis que son contenu semblait truffé de dynamite et que le maïs explosait en arrosant toute la pièce.
« Vire-ça du feu ! » cria Eren.
Le Rat, un peu paniqué, saisit le rondeau pour le dégager de la plaque. Cela n'arrêta pas la catastrophe, car l'huile en ébullition ne refroidissait pas si simplement.
« C'est quoi ce chantier !? Les invectiva Livaï en accourant dans la cuisine, suivi de Pit et Vass.
— On…euh…fait du pop-corn ? fit Duke d'une toute petite voix désolée, tandis que les graines continuaient de péter et voler en tous sens.
— Ha ha ! éclata Pit. Quel feu d'artifice ! »
Vass récolta un grain soufflé dans son col et le gouta, l'air désinvolte :
« À point. Mais toi aulais dû couvlil casselole. Toi petit génie, mais palfois toi pas allumer celveau.
— Vous allez me nettoyer tout ça ! ordonna Livaï.
— Techniquement, je ne suis pas vraiment fautif puisque je n'étais qu'assistant..., tenta de négocier Eren.
— Non, c'est sûr. Mais tu n'as pas empêché que ce désastre ne s'abatte sur notre cuisine non plus, donc, maintenant, tu vas aider l'autre raton décérébré à la remettre dans un état nickel.
— Et moi, je prends ça ! » fit Pit avec un sourire gourmand, en s'emparant de la sauteuse qui s'était enfin tue.
Une fois seuls, Duke eut un regard désolé :
« Il va te faire la gueule à cause de moi ?
— Non, pas pour si peu ! lui sourit Eren. Livaï est comme ça tout le temps, tu le sais bien. Et, quand je merde un peu trop, j'essaye de vite trouver une parade pour me racheter.
— Par exemple ?
— Par exemple, il y a un thé qu'il adore, et qu'on ne trouve presque nulle part sauf dans une petite boutique d'Orvud. C'est trop loin, et il n'a jamais l'occasion d'aller là-bas, alors il s'en passe. Mais, moi, je m'arrange pour en avoir toujours une boîte d'avance planquée au grenier !
— Je vois…
— Il y a aussi ma barbe, ajouta Eren et il rit en voyant l'autre hausser les sourcils. Quand il est fâché, je sors le rasoir et la mousse à raser, et je lui propose de me raser à blanc. C'est con, mais il adore ça. Au moins autant que de nettoyer les miroirs ! Il fait ça avec une telle précision… Et ça finit presque toujours sous la couette ! »
Duke rougit et Eren se moqua :
« Ben quoi ? Ce n'est qu'un de mes subterfuges les plus décemment racontables !
— Merci du tuyau ! grogna l'autre avec ironie. D'ailleurs, en parlant de propreté, si tu veux un nouveau moyen de lui faire plaisir, je connais une recette de lessive maison !
— Vu qu'il est aussi pingre que maniaque, ça peut être intéressant. Dis toujours, se renseigna Eren.
— Il faut faire chauffer de l'eau pour y dissoudre du savon, et y ajouter du bicarbonate de soude. Un jeu d'enfant ! Bon, c'est vrai que, la première fois que j'ai essayé, j'ai utilisé du percarbonate et, avec l'eau bouillante, ça a fait une réaction. Ça s'est mis à mousser et mousser, on pouvait plus rien arrêter et y'en avait partout…
— En fait, non, trancha Eren. Laisse-tomber. »
16 mai 861.
En ce qui concernait l'automobile, ils avaient tous reçu quelques cadeaux raffinés de la part des alliés. Il n'était pas surprenant que certaines marques aient immédiatement cherché à s'exporter et se créer, sur l'île, une notoriété ainsi qu'un marché, en confiant gracieusement un panel de leurs plus beaux modèles aux héros de guerre, devenus des célébrités nationales, pour se faire une publicité efficace. Le président Armin Arlelt s'était vu offrir, par l'une des nations de l'UPL qui avait connu l'occupation Mahr, mais avait également la réputation d'être l'un des pays les plus visionnaires du monde, une superbe Delahaye roadster type 135. Eren n'avait pas beaucoup d'affection pour ce bijou bien trop pimpant, mais Livaï se plaisait à la conduire dès qu'Armin lui en laissait l'occasion.
Ah, Livaï et ses débuts avec l'automobile… Lui et le volant s'étaient flingués du regard dès leur première rencontre. Depuis, l'homme restait un incurable chauffard, mais se vengeait sur ses belles en ayant accru ses compétences en mécanique de façon exponentielle. Si Eren avait été un précurseur en la matière, se prenant d'un grand intérêt pour le machinisme, il s'était ensuite mué en professeur, et, très vite, l'élève avait dépassé le maître. Livaï pouvait passer des heures à disséquer ou choyer sa Silver Streak —qu'il avait choisi d'un vert flamboyant et étrangement semblable aux iris d'Eren et Naïcha— ou la Willys qu'ils avaient conservée.
Sasha et Conny avaient insisté pour garder un véhicule Mahr que les alliés nommaient communément « side-car ». Une aberration aux yeux de Livaï, qui ne comprenait pas son utilité et trouvait qu'il donnait l'air ridicule à tous ceux qui s'asseyaient à son bord. Eren, lui, trouvait cette bécane amusante, et, grâce aux Springer, elle devait devenir de plus en plus populaire dans les années à venir.
Aujourd'hui, Gaby et Falco se mariaient. Le faire-part, reçu six mois plus tôt, n'avait pas vraiment ravi Livaï qui, toujours aussi paternel envers ses anciens soldats, avait argué que dix-huit ans était un âge trop jeune pour cela. Gaby, qui s'avérait être aussi têtue qu'une poutre, avait prétexté qu'elle et Falco se connaissaient depuis toujours; qu'ils étaient assez grands pour faire ce qu'ils voulaient sans lui rendre compte, et que sa paranoïa était ridicule et étouffante pour tout le monde. Ils s'étaient fait la gueule quelques semaines, puis, finalement, la jeune fille avait fait le premier pas pour se rabibocher, et Livaï avait reconnu ses propres torts, relativisant en se disant que les jeunes gens étaient dans une moyenne d'âge raisonnable pour sceller leurs vœux, mais en leur arrachant, tout de même, la promesse de garder les enfants pour plus tard.
C'était un grand jour, et ils avaient tous les deux l'honneur d'avoir été choisis comme témoins de noces.
…Et ils étaient tous les deux à la bourre.
Heureusement, Naïcha avait passé la nuit chez Sasha, qui s'était occupée de la préparer et de la coiffer, et était sûrement déjà sur les lieux de la cérémonie. Comble de malchance, Eren avait eu le manque de discernement de laisser le volant à Livaï.
« Rembraye ! lui intima t'il, et le brun lui jeta un regard mauvais.
— Je suis à la roulette*, ça consomme moins…
— Oui, sauf qu'on va mettre cent ans à atteindre le croisement ! Ça marche seulement quand tu freines avec un minimum de descente ! En plus, c'est pas le jour pour faire la pince de service !
— Tu veux que j'accélère ? Ok…
— Non ne... Non ! » cria Eren, tandis que l'autre enfonçait la pédale et traversait le carrefour à fond de plancher, sans même regarder d'un côté ou de l'autre.
Le passager pâlissait et s'agrippait de plus en plus fort à son siège, alors que Livaï semblait avoir totalement perdu l'usage de son pied gauche, et sortait du bourg en empruntant la route qui sillonnait la campagne vallonnée jusqu'aux remparts de la vielle cité. Au bout d'une dizaine de minutes, le cadet commençait à avoir sérieusement envie de vomir, et il baissa sa vitre pour avoir un peu d'air frais, mais son compagnon, les mains tenant fermement le volant, gardait les yeux fixés sur la route avec concentration, faisant survirer la propulsion dans chaque virage avec des crissements de gomme fumante.
Soudain Eren s'alarma et sauta sur son siège :
« Attention ! Là ! Y a une vache ! »
Livaï doubla l'animal en le rasant de près, jetant avec dédain :
« C'est un taureau.
— Les couilles et les mamelles ont la même taille sur ces engins-là, surtout vus de derrière !
— Mais, si ça avait été une femelle, elle t'aurait fait un clin d'œil en te voyant passer…
— Oh la ferme, pitié ! » fit le médecin en levant les yeux au ciel. Mais il se remit subitement à brailler, alors qu'il apercevait une fermière corpulente en train de rentrer ses oies :
« Ah ! Là ! Droite ! Droite ! La grosse dame !
— J'espère que cette vache-là t'a entendu ! » dit Livaï en se déportant brusquement, mais sans pour autant afficher la moindre surprise.
Eren essuya son front et soupira :
« Quelqu'un finira par être tué par ta conduite, passager ou piéton !
— C'est déjà fait, j'ai tapé un renard l'autre soir.
— Quoi ?! s'horrifia Eren.
— Cet enfoiré m'a laissé une grosse touffe de poils rouquemoutes dans le radiateur ! pesta le brun comme si cela n'était ni plus ni moins gênant qu'une chiure de moineau sur sa belle carrosserie.
— Mais, tu te rends compte de ce que t'as fait ?! »
L'autre haussa les épaules :
« Il s'est jeté sous mes roues !
— Si Naïcha le savait, elle…
— Ah non ! S'il te plait, ne lui dis pas. L'autre fois, elle a pleuré juste parce que j'avais roulé sur un mulot… »
Mais ils n'eurent pas l'occasion de poursuivre la discussion, car la Pontiac montra soudainement des signes alarmants de surchauffe, et Livaï n'eut pas le temps de s'arrêter avant qu'un bruit sourd ne retentisse et que le véhicule ne se mette à brouter sur cinq pattes au lieu des six habituelles, en perdant toute sa puissance.
« Merde, c'est quoi ça ? »
Ils garèrent la grosse berline sur le bas-côté, et Eren descendit en bougonnant :
« Oh non ! Non, pas aujourd'hui ! Vieille saloperie ! Tas de boue de malheur de…
— Arrête de l'insulter et ouvre le capot ! » somma Livaï en restant assis, la main sur la clé de contact.
Eren fit ce que lui demandait l'autre. Le moteur était fumant, cela n'annonçait rien de bon…
« Y a un problème de température !
— J'ai remarqué, rogna le plus vieux. Je démarre, t'es prêt ?
— Vas-y. »
Le vilebrequin s'ébranla et Livaï tendit l'oreille en inspectant le visage grave de son concubin. Un boulon sauta soudainement du moteur, manquant de lui crever un œil.
« Wah ! cria Eren en reculant.
— Fais gaffe ! Tu sais bien que cette garce veut ta peau, avec toutes les gentillesses que tu lui dis sans arrêt…, se moqua Livaï.
— Coupe ! l'ignora l'autre. C'est mort, t'as coulé une bielle.
— Quoi ?! Non ! J'ai changé le filtre à huile y a même pas deux semaines !
— Y avait pas d'eau dedans ?
— Mais non !
— C'est peut-être le joint de…
— Ne prononce pas ce mot !
— …culasse. Une fissure récente.
— Raaah ! s'emporta Livaï en faisant claquer sa portière pour aller le rejoindre. Non, pas ça ! Il ne faut pas que ça soit ça !
— De toute manière, maintenant qu'il y a un, ou même plusieurs coussinets à changer, t'es plus à ça près ! relativisa Eren avec sarcasmes.
— Putain, je vais devoir sortir tout le moteur pour réparer ça ! se désespéra l'autre en commençant à inspecter son jouet, glissant les mains sur les conduits et moulures, noirs et graisseux, en cherchant d'où avait surgit le boulon sauteur.
— Je t'avais bien dit qu'il fallait prendre Lizzie !
— On ne va pas à une réception de ce genre en Jeep pleine de boue !
— C'est sûr que c'est mieux en costards pleins de cambouis ! Cette espèce de porte-avion n'est pas fiable, je l'ai toujours dit !
— Elle est fiable ! C'est juste que… Je ne suis pas très tendre avec elle, avoua l'homme, tout en vérifiant le niveau d'huile et de liquide de refroidissement. Effectivement, ce dernier semblait s'être évaporé et l'huile était toute perlée d'eau.
« Ou peut-être qu'elle est végétarienne, et qu'elle n'aime pas qu'on la force à bouffer du renard ? » ironisa Eren avec acidité.
Livaï l'assassina du regard et referma sèchement le capot :
« Garde plutôt ton souffle pour marcher les six kilomètres jusqu'au prochain village ! »
Une heure plus tard, ils trouvaient enfin une petite auberge disposant d'un téléphone. Ils purent prévenir de leur retard, et Conny proposa de venir les dépanner.
L'homme au crâne rasé débarqua avec son pick-up Chevrolet à treuil-arrière, et remorqua la Pontiac en les raillant sans discontinuer, alors qu'ils étaient tous trois entassés à l'avant de son tape-cul :
« J'arrive pas croire que vous vous soyez encore engueuler au point d'exploser un moteur ! Vous faites vraiment forts, les gars !
— On ne s'est pas disputer, justement ! J'ai gentiment obéis à Eren qui voulait que j'aille plus vite, et voilà le résultat !
— Je ne t'ai jamais dit de rouler à fond de régime comme un forcené ! Et ne rejette pas la faute sur moi, d'abord ! Si on en est là, c'est parce tu ne supportes pas qu'on te dise que tu es le pire des grippe-sous…
— Aucun rapport.
— Oh que si ! Comme si c'était le jour pour économiser le carburant ! Tu peux vraiment pas t'en empêcher !
— Ah, je vois ! ricana Conny. Même un jour de noces, t'as des oursins dans les poches, Liv' ?
— Ça n'a rien à voir avec l'argent. Si vous réfléchissiez un peu, même si je sais que ce n'est pas votre fort, vous comprendriez qu'en roulant à une allure tranquille, on aurait pu faire tout le trajet sans avoir besoin de s'arrêter à une pompe. Vu le détour qu'il aurait fallu faire pour en trouver une, ça nous aurait fait perdre encore plus de temps.
— N'empêche que c'est quand même ta faute ! insista Eren. Quand tu m'as tanné pour acheter cette maudite caisse, tu n'as jamais précisé qu'on devrait installer un derrick dans le jardin !
— Si on avait du pétrole dans le jardin, mon chéri, il y a longtemps que la maison serait remplacée par un forage d'exploitation.
— Ah ! Tu vois ?! Qu'est-ce que je disais ?! Vieux radin !
— Parce que c'est tondre un œuf que de parler d'investissement ?
— Les meilleurs investisseurs sont toujours les banquiers !
— Tu sais ce qui arrive aux jolies petites cigales comme toi, à la fin de l'été ?
— Mmh… Elles sautent une petite fourmi frustrée et la comble si bien qu'elles peuvent passer tout l'hiver bien au chaud avec elle ?
—…Petite quoi ? Dès qu'on descend, je te tape.
— Hé ! Vous avez fini ?! éclata Conny, la larme à l'œil. Désolé de mettre mon grain de sel, Eren, mais j'ai entendu dire que, contre le lièvre, c'est la tortue qui gagne !
— Qui gagne quoi ?
— Je ne sais pas, fit le jeune homme en haussant les épaules. J'imagine que le lièvre est jeune et plein d'énergie, et qu'en plus, il appartient à la même famille que les lapins, tandis que la tortue est lente, vieille et fripée. Elle a pas le temps de se mettre à bander que l'autre à déjà fini son affaire !
— Cette fable parle d'une course de vitesse, pas de coït, espèce de connard ! se hérissa Livaï.
— Ah oui, c'est vrai, ça me revient ! gloussa Conny, de plus en plus moqueur.
— C'est ça, marre-toi bien ! bougonna Livaï. T'en prendra une aussi, mais, en attendant, magne un peu ! Tout le monde nous attend.
— Je peux pas aller plus vite en traînant votre tas de tôles ! » se défendit l'autre.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin, tous les invités les attendaient le longs des jolies plates-bandes ceinturant le temple. Ils auraient bien aimé se faire discrets, mais leur carrosse à huit roues passait difficilement inaperçu. Livaï ne dégoisait plus un mot, et Eren se gardait bien de jeter de l'huile sur le feu, quoique l'expression, en elle-même, le faisait déjà sourire en repensant à leur panne.
Ils firent donc, une fois n'est pas coutume, une entrée remarquée comme Livaï les détestait viscéralement, bravant les regards impatients de la famille Braun —qui avait emménagé à Paradis quelques années plus tôt pour quitter le ghetto de Révélio et rejoindre la fille prodigue— dans leurs costumes barbouillés de graisse sombre, du moteur et du treuil.
En fin de compte, Gaby et Falco trouvèrent la farce si burlesque que la photographie de mariage fut prise devant la dépanneuse improvisée et la Silver Streak estropiée, au grand dam de Livaï.
La roulette : le point mort. Attention, en termes de consommation, cette technique est plus que désuète et concerne seulement les vieilles voitures. Les moteurs d'aujourd'hui ont des systèmes d'injection très évolués qui, même au premier rapport, sont assez précis pour être bien plus économiques donc, juste pour info mais pas pour pratique. (surtout pour les diesels)
Le boulon sauteur, c'est inspiré d'une mésaventure d'Hammond dans un Road-Trip de TopGear UK, j'ai pas pu m'en empêcher...
12 avril 862.
Il était trois heures du matin. Eren rentra en catimini et trouva Livaï endormi sur le canapé du salon. La soirée avait encore traîné, et tous ses anciens collègues, comme les associés de la fondation, oubliaient souvent qu'il n'habitait pas la porte à côté. Heureusement, il avait su se montrer plutôt raisonnable et, si son homme lui passait une soufflante pour son gros retard, elle ne serait pas additionnée à une crise de supervision maniaco-sadique visant à lui faire récurer les cabinets de fond en comble avec une brosse à dent s'il avait le malheur de vomir, car, oui, cela était déjà arrivé.
Il regarda amoureusement son cher et tendre qui avait, manifestement, tenté de tenir en restant assis, mais sa tête était retombée sur l'accoudoir, et son larynx, strangulé par la courbure de son cou, lui laissait échapper un ronflement sonore des plus rustres. Eren se pencha et admira, en se retenant difficilement de rire, le petit filet de bave qui mouillait le coussin en soie prune.
Adorable.
Mais c'était un peu trop comique, et il renâcla plus bruyamment qu'il ne l'aurait dû en retenant un fou-rire. Livaï ouvrit les yeux et se redressa brutalement, grimaçant aussitôt de douleur en massant sa nuque :
« Que–quelle heure … ? »
Il s'essuya la bouche avec hargne et fusilla Eren du regard :
« Tu te fous de ma gueule ?
— Euh…non. »
Mais, malheureusement, Eren se trahissait d'un sourire niais jusqu'aux oreilles.
« T'étais où, bordel ? T'as picolé !?
— C'était le banquet annuel de la fondation…
— Pourquoi tu m'as pas prévenu hier ?
— J'ai oublié… » fit piteusement le médecin.
Mais cela ne suffit pas à éteindre le courroux de l'autre, qui se leva et grimpa l'escalier d'un pas furibond. Eren resta un peu confus, avant de s'y engager à son tour pour le suivre. A mi-chemin, un édredon jaillit depuis la trémie, qu'il rattrapa tant bien que mal en veillant à ne pas perdre l'équilibre. Comprenant soudain ce que l'autre avait en tête, il prit sa voix de chien battu :
« Non ! S'teuplait, pas encore le canap' !
— Tu préfères le garage ?
— Livaï…
— Dégage, je veux plus te voir ni t'entendre avant demain matin ! »
Eren bougonna mais se résigna. La dernière fois qu'il avait tenté de monter discrètement pour squatter une chambre d'amis, l'escalier l'avait trahi d'un grincement vicieux, et Livaï l'avait réexpédié au rez-de-chaussée d'un coup de pied au derche.
Au matin, il se réveilla avec la désagréable sensation d'être épié et bâtit des paupières en discernant la silhouette de Livaï penchée au-dessus de lui, brandissant un objet long en arrière de son épaule droite, qu'il prit, d'abord, pour un rouleau à pâtisserie, avant de s'illuminer :
« C'est... Ce serait pas la batte de baseball que Bull nous a offert l'an dernier ? C'est génial, Tu l'as retrouvée !
— La quoi ? grogna son compagnon, l'air furieux. C'est simplement ce que j'ai trouvé de plus amusant pour te casser la gueule ce matin !
— T'aurais pas aussi retrouvé le gant et la balle qui vont avec ?
— Eren, si j'ose m'aventurer dans le vide-ordure poussiéreux qu'on appelle couramment "grenier", c'est seulement parce que j'y planque mes précieux outils de torture, pas ma panoplie de papa parfait.
— Allez, arrête ! rit le plus jeune en s'étirant comme un chat. C'est dimanche, on va pas se bouffer aujourd'hui ! Si on faisait une partie, plutôt ?
— Tu vas d'abord me dire exactement où, et avec qui, tu as passé ta soirée. Si tu mens, je te pète les dents une par une. Allez, dit-il en resserrant ses doigts sur le manche et en levant plus haut la batte, première manche !
— Je peux jouer aussi ? » les fit sursauter la petite voix ensommeillée de Naïcha, qui venait d'apparaître sur le seuil du salon.
19 Juillet 862. Sunset Island – Nouveau Monde – Résidence présidentielle d'été.
« Ouah ! Quel swing magnifique, Livaï ! J'en crève de jalousie ! applaudit Pit, alors que la petite balle blanche s'envolait sur près de deux-cent-cinquante yards.
— Pourquoi ? s'enquit l'homme d'un air blasé, en remettant ses lunettes de soleil.
— Comment ça "pourquoi" ?! Ça fait seulement une heure que tu sais tenir un club et tu fais déjà le par ! Il m'a fallu dix ans pour avoir un grip correct et arrêter d'envoyer des mottes de terre dans tous les coins !
— Mon Livaï est le plus fort ! gloussa Eren avec orgueil.
— Tch !
— Toi, par contre, tu ferais mieux d'arrêter de jouer, sinon, on aura plus assez de balles ! le nargua Hiro. Le but est pas d'essayer de faire des ricochets à chaque mare qu'on croise, on n'a pas d'épuisette !
— Rah, mais vas chier, toi ! Ce sport est mou comme une pine de bigorneau, je m'emmerde ! pesta Eren. En plus, on crame sous ce cagnard !
— Je suis d'accord avec Papa ! geignit Naïcha, qui les suivait en trottinant. Quand est-ce que je peux jouer ?
— Tu puttera sur le green pour moi, lui assura le président des Nations Unies avec un clin d'œil.
— Chouette ! Mais, moi aussi je veux envoyer la balle très loin !
— Faut des gros biscottos comme tes papas pour ça ! »
Elle bouda et se plaignit encore :
« J'ai soif et j'ai envie de faire pipi. »
Eren secoua la tête, au comble de l'exaspération :
« Y a de la flotte dans le sac, et t'as qu'à aller dans le bac à sable derrière la butte, là-bas. Personne te verra.
— Euh...dans le bunker ? Vous devez plaisanter, je suppose ? » s'offusqua le majordome de Pit.
C'était un homme d'une soixantaine d'années, très affété et particulièrement pet-sec, qui traînait, pour l'occasion, le sac de golf du président.
« Bunker ? Où ça ? » chercha Eren en fronçant les sourcils et faisant un tour sur lui-même. Le vieux serviteur guindé secoua la tête avec dédain, ne s'abaissant même pas à lui expliquer qu'il y avait confusion homonymique.
« C'est bon, Lance, intercéda Hiro. Laissez-la, c'est qu'une môme ! Vous allez pas nous chiez une pendule pour si peu ?! Où voulez-vous qu'elle aille faire ça, de toute façon ?
— Franchement, Monsieur Fritz, c'est gênant de sortir avec vous. Je conçois que vos amis ne soient pas coutumiers du protocole et de nos manières, mais vous pourriez les leur apprendre au lieu de les encourager à risquer la réputation du président ! J'espère qu'aucun jardinier ne la verra, sinon…
— Sinon quoi ? Ça dégraderait mon image ? ricana Manson. Les gros titres de Lundi diraient : "le président Manson se fait accompagner par des romanichels pour son golf du dimanche". Ce serait tellement fendard !
— Même si nous sommes seuls, Monsieur, pardonnez-moi de vous rappeler qu'il vaudrait mieux que vous évitiez ce genre de vocabulaire. Les mauvaises habitudes sont si faciles à reprendre quand on les laisse faire… Et, sauf votre respect, on n'emmène pas des enfants sur un dix-huit trous.
— Vous êtes vraiment un peigne-cul ! siffla Hiro.
— Voyons, Lance ! bourrassa encore Pit. C'est complètement stupide ! Comment leur y donner goût, sinon ? Va faire pipi, ma puce. Ensuite, Tonton Pit t'apprendra à trouver ton swing, dit-il à la fillette en lui donnant une tape dans le dos.
— Avec ça, tu peux dire adieu à ton eagle ! railla son amant.
— Je suis là pour me détendre !
— Du moment qu'elle ne se blesse pas… » accepta Livaï.
Naïcha revint vite, râlant encore à propos de sa jupe, trop courte, qui l'empêchait de s'asseoir sur l'herbe —qui lui piquait les fesses— quand elle devait attendre que les grands frappent leur balle, ou encore, ses bas de tricot fin qui la grattaient et lui tenaient trop chaud.
« Elle tient vraiment de son père ! ironisa discrètement Hiro à l'adresse d'Eren, qui eut un sourire complice.
— Hé Papa, tu m'écoutes !?
— Non, tu m'ennuies…, s'amusa le médecin avec un soupir exagéré.
— Mais–euh !
— Arrête de te plaindre et avance.
— Pff ! Au début, c'était drôle, surtout Papa Livaï avec son chapeau… Mais, là, ça devient long et j'en ai marre de marcher !
— Comment ça, "drôle" ? » tiqua Livaï qui les ignorait jusqu'ici.
Eren éclata de rire et en profita pour titiller son concubin :
« Tu sais, ma chérie, ton papa n'a pas l'habitude du soleil et sa peau de porcelaine est très fragile. Il est bien obligé de se rendre ridicule s'il ne veut pas ressembler à une écrevisse grillée !
— Ridicule ? souleva encore Lance avec affront. Ce n'est pas n'importe quel chapeau ! On appelle cela un "panama", Monsieur Jaeger. Et celui-ci, que Monsieur le président a bien voulu confier à votre ami, est des plus authentiques. Il est impossible d'être ridicule avec…
— Ah si, je confirme ! pouffa Hiro à son tour. Livaï a beau être super bien gaulé, il a pas, mais alors, pas du tout, une tête à chapeaux ! Depuis toute à l'heure, je prie pour qu'il y ait un coup de vent. J'avoue que son swing a du style, et ce serait encore bien plus agréable à regarder sans…
— Je te conseille de t'arrêter là ! le stoppa Pit d'un ton glacial.
— Trop tard, j'ai compris l'idée, fulmina Eren. Livaï, passe-moi le driver.
— Tu m'as pris pour ton caddie ?
— Vous comptez dropper, Monsieur Jaeger ? s'étonna Lance. Votre balle n'est pas si loin, enfin...cette fois.
— Un bois au deux tiers du fairway ?! s'ébaudit le président en passant son club en travers de ses épaules. Eren, je te le déconseille. Prend un fer trois ou quatre…
— C'est pas pour atteindre le drapeau, mais pour pulvériser la tête de l'autre blondasse qui reluque les fesses de mon mec ! Pourquoi ? Ça compte dans le par ça aussi ?!
— Oh mais, absolument ! se réjouit Pit avec un air sadique. Et en négatif, bien sûr ! Je retire deux coups pour chaque dent qu'il perd. Si tu te débrouilles bien, tu pourrais tous nous battre ! Mais le driver n'est pas une bonne option, même s'il a l'air impressionnant. Un wedge retourné ferait beaucoup plus de dégâts…
— Merci.
— Voici de fer neuf, Monsieur Jaeger », fit solennellement le majordome en lui tendant le club à l'inclinaison la plus meurtrière pour une utilisation détournée. Ce caddie un peu trop bavard avait un réel talent.
« Je sais que vous me haïssez, Lance, mais n'en faites pas trop quand même ! menaça Hiro, vexé.
— Eren, arrête un peu tes conneries. Je ne tiens pas à enseigner la violence à notre fille, sermonna Livaï. Trouve ta putain de balle, et je vais te montrer le mouvement. J'en ai ras-le-cul de t'attendre des plombes quand tu vadrouilles dans les fourrés. »
Quelques minutes plus tard, Livaï se plaçait derrière Eren. Le médecin se balançait d'un pied sur l'autre, en tenant son fer sept devant lui, une grimace d'agacement plissant sa bouche et ses sourcils. Il mima quelques swings pour ajuster la lie, mais Livaï se colla plus fermement à son dos et passa ses bras au-dessus des siens pour contrôler son grip :
« Tes mains, là, bien serrées autour du manche mais pas trop…
— Le "manche", hum ? souligna l'autre avec amusement.
— ...Il faut que tes poignets soient souples, continua le plus vieux avec sérieux, en testant le relâchement de ses muscles de quelques secousses dans ses avant-bras. Et le pouce en-dessous de l'autre. Baisse un peu ta canne… »
Eren tentait d'obtempérer le plus docilement et innocemment possible, mais…
« Là, voilà, comme ça… Là, tu la tiens bien ! souffla le plus vieux avec sa voix grave et sensuelle.
— Ça va mal finir, Livaï..., sous-entendit l'initié avec un clin d'œil pervers.
— Oï ! Tu te concentres un peu ?!
— Tu te rends compte de notre position ?!
— C'est du sport. T'as toujours l'esprit aussi mal tourné, y a rien à faire !
— Avec toi, non. C'est sans espoir ! ricana le plus jeune d'un air toujours aussi dévergondé.
— Prenez bien votre temps, surtout ! hua Hiro.
— Occupe-toi de surveiller l'herbe qui pousse, Madame Manson !
— Cambre plus ! les ignora Livaï, en appuyant sa main au creux de son dos.
— Comme ça ? »
Eren se pencha en faisant percuter ses fesses contre la ceinture de son homme.
« Mais non, j'ai pas dit ...
— Et là, c'est mieux ? » joua t'il encore, se cambrant davantage, en se pressant toujours contre lui, dans une posture des plus explicites.
— Arrête ! » gronda Livaï en lui collant une claque sur la croupe.
Même Naïcha se prit de rigolade, avec toute la clarté sincère de son rire juvénile :
« Il est coquin, Papa. Faut toujours qu'il fasse le clown ! »
La remarque enfantine soutira un rire aux trois autres hommes, y compris au majordome sophistiqué.
« Tu me soûles, t'es infernale ! le réprimanda l'ancien capitaine. T'as qu'à continuer à nourrir les poissons et chercher des champignons* dans le rough, je peux rien pour toi.
— Tu renonces ? l'aguicha Eren en se dandinant comiquement contre son bassin.
— Oï ! Tu vas finir par m'exciter avec tes conneries…, chuchota l'autre.
— Ah oui ? sourit paillardement le cadet en se mordant la lèvre.
— On n'aura jamais passé autant de temps sur un trou ! Sans vouloir faire de mauvais jeux de mots, bien sûr… » railla encore Hiro.
Caddie : aucun rapport avec le supermarché, on est d'accord...Au golf, le caddie est la personne qui porte le sac du joueur. Ouais, vu comme ça, ça fait un peu esclavagiste mais, en réalité, le caddie est bien souvent le conseiller. En compétition, ce sont des coaches.
Aller aux champignons : quand la balle atterrit hors fairway, dans les bois ou bosquets environnants (le « rough » étant les abords grossièrement fauchés du fairway, lui-même tondu).
« Tu puttera », du verbe francisé « putter » de « to putt »…bref. C'est la technique relative au putter, qu'on utilise sur le green pour être précis quand on est proche du trou.
Ça sera tout, on va pas faire un cours là-dessus.^^
16 janvier 863. Septième Expédition : Forêt équatoriale de Manne – Nouveau Monde.
« Ah, et un dernier avertissement qui s'adresse surtout à vous deux, Sasha et Eren, se retourna le colonel Hanji avec sévérité. Le premier que je chope à abattre un animal, que ce soit parce qu'il a l'air appétissant ou que sa fourrure, ou sa peau, pourrait être utile, je l'empaille ! C'est clair ?
— Euh... Ok, capitula Eren d'un air coupable. Mais, la dernière fois, c'était juste…
— Je me fous que Livaï serait superbe dans de la panthère noire, Eren, le coupa la chercheuse d'un ton sans réplique. Je suis sûre qu'un rideau de douche en peau de grand con serait très chic dans ma salle de bain, et pourtant, je ne t'ai pas encore dépecé. Ne me force pas à le faire. »
16 mai 864.
« Oh, bonjour, Monsieur Jaeger ! Je suis contente de vous voir, je voulais justement vous parler ! » s'exclama Madame Friedman en voyant Livaï entrer dans la salle de classe pour récupérer sa fille. Exceptionnellement, il avait un peu de retard, et n'avait pu se mêler à la masse des autres parents pour l'attendre simplement dans le couloir. La petite attrapa sa sacoche et courut vers lui :
« Attend-moi dehors, Naï, lui intima t'il, avant de porter son attention sur l'institutrice. C'est Ackerman. Livaï Ackerman. Il y a un problème ?
— Oh, pardon... Vous n'êtes pas le papa de Naïcha ? demanda t'elle en baissant le menton, le sondant par-dessus ses culs-de-bouteilles.
— Si.
— Excusez-moi, je ne comprends pas…
— C'est comme ça. De quoi voulez-vous me parler ?
— Euh… Eh bien, c'est au sujet de la manière dont Naïcha s'exprime.
— Oui ?
— Elle emploie un langage particulièrement grossier, la plupart du temps, que je considère comme inadmissible, et même, choquant dans la bouche d'une petite fille de huit ans. Pour être franche, je n'avais encore jamais entendu une élève parler de façon si outrancière ! Je suis désolée de devoir vous en avertir, mais si vous souhaitez inculquer à cette enfant les bonnes manières, comme à toute jeune fille de bonne famille, il va falloir revoir son vocabulaire et prendre des mesures. Vous comprenez ? Je dis cela pour son bien, vous savez. J'ignore où elle a appris tout cela, mais, en plus de se montrer vulgaire au point de ressembler à un petit voyou, elle enseigne aux autres élèves une matière dont il serait préférable qu'elles se passent.
— Je vois.
— Je ne remets pas en cause votre éducation, soyez en sûr. Je tiens seulement à vous prévenir, pour comprendre et vous donner l'occasion de réagir à temps.
— Ouais... Je comprends. Putain, fait chier ! s'exclama t'il tout à coup. J'aurais dû me douter que c'était la même chose à l'école ! Je vais en parler à mon... son autre père. Il a toujours la gueule qui déborde de saloperies comme des chiottes bouchées. J'vais gérer ça. Moi aussi j'en ai plein le cul de l'entendre jacter comme la dernière des putes. Bonne soirée. »
Et Livaï quitta la salle de classe sous les yeux scandalisés de l'institutrice, qui hésitait, manifestement, entre croire à cette révélation formulée de façon très imagée et gracieuse, ou accepter ce qui était évidemment vrai : que l'on venait de l'abuser avec une certaine et glaciale dérision.
« Elle voulait quoi, la maîtresse ? lui demanda aussitôt Naïcha quand il sortit sur le perron du bâtiment.
— Me faire chier pour des conneries…, grommela son père, agacé et temporairement repris par son registre de langue favori.
— On se casse, alors ?
—... Tu sais, Naï, les jeunes filles du monde ne parlent pas comme ça.
— La maîtresse nous a déjà parlé de ça. Elle veut qu'on devienne des femmes bien éduquées pour faire de bonnes épouses.
—...
— Elle dit que, si j'ai de bonnes notes en cours de maternité, cuisine et couture, je serai un bon parti. C'est quoi un bon parti ?
— ... Et si je t'apprenais un nouveau mot ?
— Lequel ?
— Répète après moi : "salope mal-baisée"... »
26 aout 864.
Eren pénétra dans l'atelier qu'ils avaient fait construire peu après leur emménagement, et leur servant également de vaste garage. Les lieux étaient rangés avec un soin méticuleux, chaque outil à sa place, pendant à son clou ou dormant dans un tiroir de servante, et pas un grain de poussière ne traînait sur le grand établi, à peine quelques crayons à papier dans leur pot et un énorme étau vissé à travers le bois massif. Chaque fois qu'Eren mettait les pieds dans cette pièce, il avait l'impression de pénétrer le saint des saints. C'était un refuge, une tanière sacrée où l'homme qui partageait sa vie aimait s'isoler pour dorloter leurs voitures ou réparer tout ce qui était abîmé —meubles ou appareils— en s'improvisant menuisier, plombier, électricien ou garagiste… L'ancien capitaine du Bataillon aimait se recueillir dans la résolution de problèmes concrets, de puzzles, redonner vie aux choses brisées et inventer, imaginer des solutions pour améliorer toujours plus l'environnement de sa famille —tels que de nouvelles étagères, des rangements sur mesure pour les combles du grenier, une maison de poupée…— avec un soin et une minutie toujours aussi exacerbés. Eren aimait cet endroit autant qu'il aimait Livaï, comme s'il faisait partie de l'homme lui-même.
À peine entré, le médecin entendit les jurons étouffés de celui qu'il cherchait, et ceux-ci semblaient venir du sol. Il contourna la Silver Streak et manqua de trébucher sur les jambes de son compagnon qui dépassaient de sous le châssis. Amusé, il tira sur le chariot de visite pour faire rouler son cher mécanicien de sous la berline. Celui-ci apparut alors, couvert de graisse noire et simplement vêtu d'un juste-au-corps sans manches pour le moins moulant. Il passa sa main tenant une clé à molette sur son front, en le réprimandant :
« Putain, tu m'as fait peur !
— Désolé, sourit le plus jeune avec malice. Qu'est-ce qu'elle a encore ? »
Livaï se ferma d'une expression réprobatrice :
« Eh bien, le diagnostic est plutôt simple, docteur : le premier symptôme était une flaque d'huile grande comme le lac de Sitra quand je l'ai sortie du garage, ce matin. Après un examen approfondi, j'ai remarqué que le carter d'huile était complètement défoncé, et j'ai dû prendre la Jeep pour aller chercher une pièce de rechange chez Woltz. Maintenant, la question c'est : quelle en est la cause ?
— Oui c'est très étrange, en effet… Des indices ?
— D'après moi, le carter a été enfoncé par un objet contondant. Certainement en raison d'une conduite irresponsable.
— S'agirait-il d'une agression intentionnelle ou accidentelle ?
— Eren…, fumassa Livaï en perdant patience.
— Tu sais, en médecine, on ne s'intéresse pas vraiment aux causes à proprement parler, seulement au bilan et à la bonne disparition des symptômes après traitement. Les causes n'entrent en ligne de compte que s'il y a un risque latent et trop important de récidive…
— Eren !
— Il se peut que j'ai eu besoin de la prendre pour une urgence, à la ferme des Holdorf…, avoua enfin le plus jeune en détourant le regard.
— Quoi ?! Putain ! C'est une Pontiac, pas un tracteur ! le gourmanda sévèrement son aîné. T'as pas dû y aller de main morte, vu comment ça a frotté dur ! J'ai plus qu'à revérifier tout le parallélisme à cause de tes conneries ! »
Eren lui jeta un regard navré :
« Mais Lizzie était à sec, et j'avais pas le temps…
— Je m'en fous ! Je t'ai déjà dit de faire le plein avant d'être sur la réserve, plutôt que toujours reporter au dernier moment. T'es vraiment chiant !
— C'est bien de mettre le réservoir à sec de temps en temps pour éviter que les bactéries progressent et encrassent les filtres, d'après ce qu'on m'a dit.
— Sauf que la contamination concerne principalement le fioul et le gazole, pauvre abruti ! Nos bagnoles roulent à l'essence et sortent plusieurs fois par semaine. Ça ne risque pas d'arriver !
— Ouah ! T'es vraiment devenu un crack, on peut plus t'arnaquer ! Ok, je suis désolé ! C'est ma faute et je le ferai plus, promis, mon amour adoré, bla-bla-bla, bla-bla-bla… Mais, tu penses en avoir terminé bientôt ? Pas que je m'ennuie sans toi, mais on a du monde à déjeuner, je te rappelle...
— Et ? De toute façon, ma cuisine est dégueulasse, pas vrai ? T'as pas besoin de moi. En plus, c'est ta faute si je passe autant de temps dans ce foutu garage ! Explique-moi comment tu te démerdes pour que, chaque fois que je te laisse conduire cette caisse, je doive systématiquement la rafistoler dans la semaine qui suit ? Et ne me ressort pas encore le mariage de Gaby, sinon, j'utilise la peau de ta bite pour customiser le levier de vitesse !
— Parce que j'adore te voir couvert de cambouis, mon chéri ! C'est tellement sexy…, répliqua Eren en le dévorant des yeux avec un grand sourire affamé.
— Tch ! Fous-moi le camp, imbécile ! »
Mais le plus jeune se plaça à califourchon au-dessus de lui et se pencha pour essayer de l'embrasser.
« Non...ah... » gémit Livaï en essayant de l'éviter sans le repousser de ses mains sales, le bloquant de ses coudes pour lui barrer le chemin jusqu'à son visage tout en empêchant leurs torses de se s'accoler. Mais non ! Dégage, débile, tu vas t'en mettre partout… »
Eren attrapa ses avant-bras pour dégager la voie, amusé et attisé par la résistance du plus vieux.
« Nan, sérieux, arrête ! protesta encore Livaï. La graisse, ça part pas. On voit que c'est pas toi qui fais la lessive !
— J'y peut rien, ton nouveau parfum "Petrole & Pneu" me fait tourner la tête…, lui susurra son compagnon avec une sensualité décalée.
— C'est "Huile de Vidange", en fait…, lui répondit Livaï sur le même ton.
— Hé, si tu me charmes avec de l'humour, là, je ne réponds plus de rien ! s'enflamma Eren en voyant l'autre se prendre au jeu.
— Oui mais...non ! Non… » râla mollement Livaï en se laissant assouvir, puis bâillonné par la bouche du bien trop séduisant challenger.
Quand Eren commença à faire ramper ses mains sur son buste avec envie, l'aîné se raviva et mis fin au baiser :
« Merde ! Et voilà, t'as gagné ! Ta chemise est bonne à mettre à la poubelle ! Allez, file ! J'ai bientôt terminé. Le temps de prendre une douche et je viendrai t'aider. »
Une demi-heure plus tard, on « sonnait » à la porte. Oui, Eren était très fier d'avoir posé ce nouvel appareil mais, à ce moment précis, le bruit suraigu et impatient lui arracha un juron, et, tout compte fait, il maudit cette invention.
Il abandonna les fourneaux et alla ouvrir, en n'oubliant pas de retrouver un sourire affable dans l'une des poches de son tablier. Hanji et Bull le saluèrent avec joie, tandis que leurs deux petits jumeaux, âgés de dix-huit mois, se cachaient derrière les jambes de leur mère. Même si celle-ci les avait eu sur le tard, et qu'Eren avait montré de l'inquiétude quant à une grossesse gémellaire à son âge, elle avait réussi à mettre au monde des petits gaillards en pleine santé. Deux garçons exactement identiques —Pour Eren, en tous cas— avec de grands yeux noirs pourvus de longs cils sombres qui aiguisaient leur regard toujours remplis de curiosité, et presque d'indiscrétion, comme celui de leur maman. Leur peau avait la couleur du café au lait, et leurs cheveux crépus étaient deux nuages bruns incroyablement doux qui les rendaient adorables. En apparence, seulement, car les deux petits monstres n'en rataient pas une, et avaient un talent inné pour semer le chaos depuis qu'ils se déplaçaient sur deux jambes. Deux véritables tempêtes, dont l'imaginaire n'avait aucune limite quand il s'agissait d'inventer une bêtise, mais qui, heureusement, avait un père munis de cordes vocales adéquates.
Leurs parents savaient les reconnaître d'un seul coup d'œil, même quand ils n'étaient plus que des flèches fusant en tous sens au milieu d'un salon. Naïcha avait boudé, à leur naissance, déçue qu'il s'agisse encore de petits gars. Le dernier de Sasha était aussi une petite fripouille du même sexe, et les trois, ensemble, étaient aussi turbulents et dévastateurs qu'une meute de titans. Sa fille voulait une petite sœur, et, ayant bien compris que Livaï et Eren ne pouvaient pas lui faire ce plaisir, elle tannait désormais Jean et Hitch pour qu'ils se mettent au travail. Inutile de préciser que la débandade de marmots, toujours en compétition pour saccager le périmètre autour d'eux et réduire leurs parents en esclavage, n'aidait pas vraiment l'autre tête de cheval à se décider. Cependant, Emma était enceinte, tout comme Gaby, il y avait peut-être un espoir pour qu'une seconde pisseuse, au moins, naisse prochainement. Armin, lui, avait entamé son second mandat depuis deux ans, et utilisait sa charge comme alibi au triste désert qu'était sa vie amoureuse. Soi-disant, en tout cas, car la rumeur courrait qu'il voyait quelqu'un depuis un bon moment déjà…
Bull attrapa les deux petits dans ses bras, et Eren était toujours aussi surpris de voir combien ils semblaient minuscules dans l'étreinte musculeuse de leur père, alors qu'il les avait tirés du bassin de son ancien colonel lui-même en se disant que jamais des jumeaux n'auraient dû être aussi bien portants, et que cela ne passerait jamais. Hanji, pourtant, s'était vite remise, et avait même participé à l'expédition suivante, en laissant son homme rentrer au pays avec la marmaille encore fraîche pour qu'il la présente à sa famille. Etre mère ne devait pas la forcer à renoncer à sa vocation, et Bull avait vraisemblablement accepté ce compromis.
« Désolé, s'excusa Eren. Je ne suis pas très en avance. Installez-vous dans le salon, je dois encore finir de préparer le repas…
— Je vais t'aider, se proposa Hanji. Mais, qu'est-ce que tu as sur la figure ? De la suie ? Tu as ramoné, ce matin ? »
22 février 865. Huitième Expédition : Massif Sud-Ouest de la Péninsule de Bélhem – Proche-Orient.
« Eren, tu peux me rendre un service ? » lui demanda Hanji en faisant irruption sous le barnum, alors qu'il montrait à Naïcha comment donner le biberon à Sophia, la première née de la famille Gleis. Déjà agacé d'être relégué au poste de bonne-d'enfant quand on n'avait pas besoin de ses connaissances médicales, plutôt que de participer —comme c'était normalement le cas— aux expertises et analyses pratiquées par ses confrères, il releva sur elle un œil noir :
« Ça dépend…
— S'il te plait !
— Vas-y, dis !
— J'ai déposé Conny et Livaï au village pour faire des courses, ce matin. Ça t'embêterait d'aller les chercher à ma place ? Je suis occupée…
— Ok. À quelle heure ? se résigna t'il.
—… En fait, ils m'attendent déjà depuis une demi-heure…
— Hein ?! Eh bah, je comprends mieux ! Livaï va être furax !
— C'est pour ça que c'est mieux si c'est toi ! Il te passe tout !
— Tu rêves, là ! J'ai pas envie de m'en prendre une à ta place !
— S'il te plait… »
Au bout de quelques pleurnicheries, Eren finit par céder et descendit dans la vallée pour récupérer les deux coursiers. Il les chercha longtemps, en tournant dans la petite bourgade. Assez longtemps pour commencer à s'inquiéter, quand il trouva les deux hommes qui bavardaient gaiement, longeant la rivière, pieds nus sur les galets. Il gara la Range avant le pont, et descendit à leur rencontre.
« Oh ! Il est bizarre, c'ui-là ! » fit Conny en l'apercevant.
Eren fronça les sourcils et crut entendre le rire de Livaï, avant que ce dernier ne s'exclame :
« C'est Eren !
— Ah oui ! Eren, on est là ! Coucou ! »
L'interpellé écarquilla les yeux, de plus en plus stupéfait.
« C'est ce que je vois, oui ! leur gueula t'il. T'es con ou quoi ?! »
Encore une fois, il crut entendre Livaï… « glousser » ?
« Eren, à ton avis, entama justement ce dernier en arrivant à sa hauteur. À quoi servent les cheveux ?
— Pardon ? le fit répéter son compagnon, interdit.
— Les cheveux ! Pourquoi j'ai des cheveux, alors que j'ai quasiment pas de poils ? Je devrais être chauve ! C'est con, non ? C'est quoi l'intérêt ?
— Euh…Livaï, tu te sens bien, mon chéri ? T'as les yeux bizarres, ils sont vachement rouges…
— Moi, je dis que la nature nous a laissé les tifs pour que ça profite aux poux ! se bidonna Conny en le coupant dans ses inquiétudes. Ha ha ha, t'en pense quoi, Doc ?
— Arrête ! Déconne pas ! Si c'est vrai, je me les rase comme toi ! » ricana bêtement Livaï, et Eren, de plus en plus incrédule, eut confirmation qu'il n'hallucinait pas quelques secondes avant. Les deux hommes étaient hilares et plus complices que jamais.
« Où sont les commissions et…où sont vos chaussures ? » s'alarma t'il soudain.
Les deux autres cessèrent de rire et se regardèrent d'un air abruti, avant de se tourner dans la direction depuis laquelle ils arrivaient. Pendant quelques secondes, Eren était sûr de les entendre s'exclamer l'endroit où ils avaient dû les oublier mais…rien. Cela ne sembla pas leur revenir, et ils se contentèrent d'hausser les épaules et de secouer la tête, l'air de s'en contrefoutre.
« Et pourquoi on n'a pas la bouche entre les jambes, comme les calamars ? se questionna encore Conny, le visage fendu d'un nouveau sourire stupide. On pourrait s'asseoir pour manger, au lieu d'utiliser des couverts…
— C'est pas ton cas ? soupira Eren. Vu ce qui sort de la tienne, je pensais que t'avais le système inversé, avec le trou-du-cul au milieu de la gueule… »
Livaï explosa d'un rire tonitruant, et le médecin fut tellement sidéré qu'il ne put même pas illustrer sa vanne d'un bon vieux sourire narquois. Son amant s'étranglait presque en se pliant en deux, entraînant son comparse dans sa crise, se tordant si violemment, tous les deux, qu'ils risquaient de s'en faire éclater la rate, littéralement.
« Nan mais, sérieusement ?! insista Conny.
— Euh… J'imagine que la nature s'aide en tenant compte de la gravité. Bon, les mecs, vous avez pris quoi ?
— Hein ?
— Pas que le boyau de la rigolade soit une maladie très grave, mais j'aimerais quand même savoir d'où vous me la sortez ?
— C'est le vieux d'vant le marchand de tomates !
— Il sentait vraiment la marée, grimaça Livaï.
— Ah ouais, putain ! C'est exactement ça ! se gondola encore Conny et, à la stupeur dévastée d'Eren, l'autre l'accompagna de nouveau.
— Et ?! s'impatienta t'il.
— Il nous a fait fumer sa pipe ! hoqueta le plus jeune des deux. La vache, c'était super fort !
— Faut le dire à Hanji, elle va adorer cette herbe…, sembla soudain réfléchir Livaï. Attend, merde, je me souviens plus du nom !
— On retourne lui demander ! On pourra peut-être lui en acheter ! »
Sans un regard à Eren, ils firent demi-tour. Celui-ci, écumant, les attrapa tous les deux par le col en vociférant :
« Hep-hep-hep ! Tout le monde dans la bagnole ! Je ne sais pas d'où vous arrivez, mais vous avez dû sacrément errer dans la nature, car le marché est de l'autre côté ! Bon sang, dans l'état que vous êtes, j'ai déjà du bol de ne pas être obligé de lancer une battue en pleine montagne, alors, maintenant, on rentre ! »
Deux heures plus tard, Eren retrouva son compagnon qui se prélassait dans un fauteuil pliant, glandant odieusement au milieu du camp avec une tasse de thé.
« Ca y'est ? T'as arrêté de planer ? se renseigna t'il.
— Ouais…, fit platement l'autre d'un air renfrogné. Toute à l'heure, ta tête me faisait marrer, mais là, elle m'énerve juste autant que d'habitude.
— Je vais faire comme si je n'avais rien entendu. Tu te sens comment ? Pas d'effets secondaires particuliers ? Si c'est le cas, sois sérieux et dis-le moi.
— Rien, à part que je me souviens de tout et que je ne préfèrerais pas. Qu'est-ce qui m'a pris de fumer cette merde ?
— Tu as ri à mes blagues…
— C'est bien ce qui m'inquiète. Ça veut dire que cette herbe a des conséquences catastrophiques qui pourraient engendrer la fin du monde. On doit la prohiber à tout prix. »
13 février 865. Montagnes des Dantes – Confins Nord du Nouveau Monde.
« J'ai pêché trois gros saumons ! se vanta Falco en remontant vers le campement.
— Génial…, grommela Livaï, qui récurait la vaisselle. Je commençais à en avoir marre de bouffer du castor.
— Mais, hier, c'était du chat sauvage ! se défendit Sasha en relevant le nez de son microscope, alors qu'elle triait, sur ordre d'Hanji, plusieurs échantillons de pollens.
— Même goût.
— C'est toujours mieux que le rat ! intervint Naïcha, qui aidait la brune en épluchant un manuel de palynologie.
— Oui, si on va par là…, admit Jean, qui étendait du linge.
— Ben, en fait, l'autre jour... » commença Sasha, avant de se reprendre :
« Non, oubliez.
— Quoi "l'autre jour" ? frémit Livaï. Tu...Tu m'as fait bouffer du rat, enfoirée ?!
— Avoue que t'as pas senti la différence !
— Je vais te peler, sale patate. Ce soir, c'est toi qu'on bouffera en friture ! »
16 avril 868.
« Papas, je saigne ! » s'écria Naïcha en dévalant l'escalier.
Un bruit de vaisselle brisée retentit depuis la cuisine, et Eren fit voler son journal en bondissant du canapé. Accourant vers le vestibule, il faillit percuter Livaï qui surgissait par la porte d'en face, à la même vitesse.
« Hein ?! Où ?! s'affolèrent les deux hommes en trouvant la jeune fille prostrée au bas des marches.
— De...la…, renifla t'elle entre ses larmes. De la chouchoune…
— ...La quoi ? court-circuita Livaï, mais Eren soupira de soulagement en allant s'asseoir à côté d'elle, l'enlaçant tendrement.
— Il y a du sang qui coule entre mes cuisses ! éclata t'elle en sanglots.
— Ne pleure pas, la rassura t'il. Ce n'est rien, ce sont juste tes premières… »
Mais Livaï, figé, affichait son expression de dénégation la plus terrifiante, et le coupa froidement :
« Non. Impossible.
— Aïe..., grimaça le médecin. Je connais bien cette réaction. Laisse Papa Livaï, ma puce, et montons tous les deux dans ta chambre. Ce n'est pas grave, je vais t'expliquer.
— Il n'y a rien à expliquer. Ce n'est pas ça, c'est bien trop tôt ! s'obstina le plus vieux avec un air sombre et désorienté.
— Arrête un peu ! le rabroua son compagnon. Je vais discuter avec elle, et nous en parlerons tous les deux après. C'est pas la fin du monde…
— C'est forcément autre chose ! Examine-la ! Non… Il faut l'emmener à l'hôpital », insista t'il encore, livide.
Naicha trembla de frayeur et leva sur eux des yeux horrifiés.
« Ça va pas bien de dire ça ! gronda Eren en le fusillant du regard. N'écoute pas ce que dit Papa, ma chérie. Ce qui t'arrive est parfaitement normal ! Allez, monte.
— Tch ! »
Elle obéit, craintive et hoquetante d'anxiété. Eren se retourna avant de la suivre :
« Livaï, s'il te plaît, assieds-toi et sers-toi un verre, intima t'il d'un ton autoritaire. Et pas du vin. Prend notre meilleur whisky, ou même une vodka, et n'aies pas peur d'avoir la main lourde. J'en ai pas pour longtemps. »
Une heure plus tard, les deux hommes étaient attablés dans la cuisine, mais Livaï demeurait on-ne-peut-plus préoccupé :
« Elle ne doit plus sortir de la maison sans surveillance. Je ne veux plus qu'elle aille seule à l'école. L'un de nous deux devra toujours l'accompagner. J'informerai ses professeurs qu'aucun garçon ne doit plus l'approcher. »
Eren manqua de s'étrangler en avalant de travers, et reposa sa fourchette. Il était assez tard, mais Naïcha ne dînait pas avec eux car elle se plaignait —naturellement— de douleurs abdominales, et préférait rester couchée. Bien qu'étant médecin, Eren devait avouer qu'il avait été un peu effrayé, car le patient, cette fois, n'était pas n'importe qui.
Cependant, il avait eu la chance d'avoir une sœur. Il avait connu ces moments et se souvenait de sa mère qui, sans un mot ou une explication, changeait les draps de Mikasa, presque chaque matin, alors qu'ils étaient tachés d'une quantité de sang assez impressionnante pour faire tourner de l'œil l'enfant qu'il était encore. Mais Carla, elle, fredonnait de la même façon que d'habitude en faisant la lessive, et Mikasa restait la même, bien qu'affaiblie. Eren s'inquiétait et son père souriait, en lui disant que sa sœur était une jeune fille en pleine santé. C'était à n'y rien comprendre ! Cela ne durait jamais que quelques jours; une semaine par mois, environ, et cela semblait faire partie de tous les mystères qui entouraient la gente féminine. Du moins, avant qu'il ne devienne médecin. Maintenant, il savait que le sang n'était pas toujours synonyme de blessure, de mort et de massacre. Le sang était la vie, ni plus ni moins.
Celle que pouvait porter les femmes.
« Merde alors ! T'étais quel genre de délinquant sexuel pour que ta parano paternelle soit aussi sur-développée ?
— J'en ai jamais été un. Toi, en revanche…, insinua Livaï. Tu es un traumatisme vivant. »
Touché. Eren se renfrogna, vexé, mais eut le tact de ne rien ajouter.
« Et il faudra aussi penser à installer des barreaux à la fenêtre de sa chambre, poursuivit l'homme, toujours aussi grave.
— Et pourquoi je ne lui forgerai pas une petite ceinture de chasteté ? Il me reste quelques bonnes tôles au garage, et le poste à souder que m'a prêté Conny ! ironisa Eren. Tu préfères un cadenas à clé ou à combinaison ?
— Tu penses pouvoir faire quelque chose d'assez confortable ? s'intéressa Livaï, bon client.
— Je plaisantais ! se scandalisa Eren.
— Moi aussi, fit l'autre en se détournant. Cette méthode manque vraiment trop d'hygiène. »
Eren avait repris sa fourchette mais la garda suspendue en l'air, indigné :
« Parce que "l'hygiène" est le seul inconvénient majeur que tu trouves à ça ?! Tu me fais peur, là. »
Livaï l'ignora et lâcha un long soupir en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise :
« Pourquoi ça arrive maintenant ? Elle est beaucoup trop jeune pour penser à ça. La nature n'a aucune logique !
— Ou alors, elle adore se payer ta tronche. Faut avouer que ça vaut le détour ! » ricana le cadet en avalant une bouchée de steak.
Mais Livaï fut vengé par procuration à sa cuisine mythique. La cuisson était infâme, et un morceau de chaussure aurait eu le même goût. Eren grimaça, mais avala sous le regard accusateur. Le moment était mal choisi pour plaisanter.
« Tu ne peux pas avoir le contrôle sur tout, accepte-le ! grogna encore le plus jeune en mastiquant difficilement un nouveau morceau. Et ce n'est pas parce qu'elle est maintenant capable d'avoir des enfants… »
Un frisson d'horreur parcourut le plus âgé, qui se révulsa comme si on venait de lui cracher en pleine face. Eren s'interrompit et tenta de reprendre, en douceur, cherchant d'autres mots enduits de pommade :
« Je veux dire…euh...de procréer… »
Oups, non. C'était peut-être pire.
« Mais arrête avec ça, merde ! » rugit Livaï en se dressant de toute sa modeste taille, tremblant de rage, pour aller balancer sa propre assiette, encore remplie, dans l'évier.
Eren faillit s'étouffer en ravalant un fou-rire mais reprit son sérieux :
« Bon sang, c'est pas parce que "ça" lui arrive, qu'elle pense à "ça" ! Un jour ou l'autre, c'est sûr, elle finira par y penser —et Livaï, les mains appuyées sur le bac à vaisselle, lui jeta un nouveau regard menaçant— mais le meilleur moyen pour qu'il ne lui arrive pas de bricoles, c'est d'en parler avec elle au lieu de s'enfermer dans le tabou et le déni. De lui expliquer les choses, de répondre à ses questions, de la rassurer, la prévenir de ce qui peut arriver, ou ne doit surtout pas arriver… »
Plus il parlait, plus le brun se décomposait.
« À propos d'un sujet aussi sérieux, elle aura besoin d'être sûre que nos violons s'accordent. Tu vas devoir te retrousser les manches, insista t'il encore, en tâchant de rester insensible au désarroi attendrissant qui peignait son amant. Je ne pourrai pas être le seul son de cloche. Elle cherchera aussi ton approbation et ton jugement en tout et sur tout, toujours ! Si tu veux qu'elle fasse les bons choix, il faudra lui parler. Et tous les deux, car c'est seulement quand nous disons la même chose qu'elle nous croit. »
Livaï tourna la tête et se redressa orgueilleusement, lui présentant son dos toujours si large et musclé. Il attrapa une éponge et mit un torchon sur son épaule, commençant à frotter les ustensiles qui traînaient dans l'eau savonneuse. Chaque mouvement de ses bras agitait lascivement ses omoplates, qui ondoyaient sous sa chemise blanche, et Eren avait encore posé ses couverts, se nourrissant du spectacle plus que du contenu insipide de son auge.
« De toute façon, les garçons de son âge n'y pensent pas vraiment non plus. Tu le sais bien, poursuivit-il avec un peu plus de compassion. Et ils ne vont pas la mettre enceinte juste en la regardant…
— Je sais comment on fait les bébés, merci docteur ! C'est pas les garçons qui me font peur. Enfin…pas seulement. »
Il passa une main pleine de mousse dans ses mèches d'encre, les humidifiant et les plaquant en arrière au passage. L'eau était sale, Livai devait vraiment être chamboulé. Eren sourit et se leva pour l'enlacer.
« Tu dois lui faire confiance et accepter qu'elle grandisse, murmura t'il a son oreille.
— Si tu le dis..., finit par soupirer l'homme sans le regarder. Mais, si je ne peux pas empêcher ce jour maudit d'arriver, je déciderai qui, et je déciderai quand ! trancha t'il, irrécupérable.
— Eh ben, bonjour la crise d'ado qu'on va se taper ! railla son conjoint.
— La crise de qui ?
— Non, rien. C'est juste une nouvelle thèse psychanalytique qui a été fondée récemment. Mais je te laisse la surprise... »
L'autre haussa les épaules, l'air de s'en moquer.
« Et puis, arrête un peu ! ajouta joyeusement Eren. On devrait le fêter, pas en faire un drame ! Notre petite princesse est devenue une femme ! C'est merveilleux ! Il faut bien en passer par là si tu veux devenir grand-père un jour ! »
Le regard réfrigérant que lui lança l'autre provoqua un frisson de frayeur chez son amant comme il n'en avait plus éprouvé depuis des années.
6 janvier 869.
« Ça suffit avec ce pâté. Si tu continues à bouffer cette merde, tu vas rouler au lieu de marcher. » déclama Livaï en débarrassant la charcuterie.
— N'importe quoi, je grossis jamais ! » riposta Eren en tentant de lui attraper le plat. Malheureusement pour lui, l'ancien capitaine était toujours aussi vif.
« Si, t'as pris du bide.
— Mais non, pas du tout ! »
Livaï ne releva pas la protestation, et lui servit une assiette de courgettes coupées en rondelles.
« Euh... Elles sont crues ? remarqua son concubin avec peu d'enthousiasme.
— Ouais. Y a plus de vitamines.
— Mais, c'est mangeable au moins ?
— Sûrement plus que la terrine de museau et le beurre.
— Tu veux m'affamer pour une toute petite brioche qui va disparaître toute seule avec les beaux jours ?
— Je prends soin de ta santé. »
Eren leva les yeux au ciel. Toutefois, une idée parut germer dans son esprit. Inclinant la tête avec un sourire licencieux, il proposa :
« Plutôt que de me mettre à la diète, on pourrait faire plus d'exercice ?
— On en fait bien assez, répliqua l'autre d'un ton sec. Et j'ai pas envie d'avoir les sphincters plus explosés qu'ils ne le sont déjà. D'ailleurs, toi non plus. Je te signale que, si je retiens plus ma merde, c'est toi qui devras me torcher.
— Oh tu sais, ça me dérange pas tant que ça ! Je vois de tout dans mon métier. »
Livaï plissa le nez de répulsion :
« À partir de maintenant, tu prendras une douche cinq fois par jour, décréta t'il.
— Ça va, je plaisantais ! Au fond, ça me touche que tu t'inquiètes pour moi. Même avec la différence d'âge qu'on a, tu ne prends pas une ride, et on dirait bien que c'est toujours toi le plus en forme. Tu nous enterras tous !
— Justement, j'en ai pas envie. Il est hors de question que je te survive, je te préviens ! Je serai le premier à partir, rentre-toi ça dans le crâne, et fait ce qu'il faut pour que je ne me retrouve jamais seul.
—…J'ai…plus très faim, d'un coup…, déchanta Eren, troublé par la tristesse du sujet morbidement romantique.
— Tu vois quand tu veux ! »
3 novembre 869.
« J'ai dit "non" !
— Tch ! » pesta Naïcha, et Eren, qui venait de sortir la voiture du garage pour qu'elle monte, se tourna vers elle avec fureur :
« Et ne me "Tch" pas ! C'est clair ?!
— C'est pas juste ! Je fais rien de mal ! se révolta t'elle, au bord des larmes.
— Une fille de quinze ans ne sort pas dans cette tenue ! Ecoute, j'ai négocié auprès de Livaï pour que tu puisses aller à cette fête. Je t'ai fait confiance. Mais, quand je vois comment tu t'es déguisée…
— C'est la mode, tu comprends rien !
— Et se tartiner la figure comme une danseuse de night-club aussi c'est à la mode !? vociféra t'il. Tu ressembles à rien, et tu vas t'attirer des problèmes !
— Qu'est-ce t'en sais, toi ? Tu connais rien aux femmes ! Tu les aimes même pas ! »
Eren pinça les lèvres, tâchant de garder son sang-froid.
« Pas la peine d'être odieuse, je ne cèderai pas. Va te démaquiller et enfiler quelque chose de convenable. Je ne t'emmènerai que si tu as une tenue correcte.
— Je te déteste ! hurla t'elle alors, dans une crise de rage hystérique. Personne peut me comprendre dans cette maudite famille ! Et pourquoi tu devrais décider pour moi ?! J'en ai rien à faire de ce que tu dis, t'es même pas mon père ! »
Eren reçu les paroles venimeuses comme un coup de poing dans l'estomac. Sa main se crispa sur le volant et ses doigts tremblants sortirent la clé du contact.
« Tu ne sors pas », lâcha t'il dans un souffle, en fixant le vide à travers le pare-brise.
Elle poussa un hurlement d'insurrection et enfonça la portière avec son pied pour s'extirper du véhicule, se ruant vers la maison en pleurant à chaudes larmes.
Quand Livaï rentra ce soir-là, après un dîner à la caserne pour préparer la prochaine expédition, il trouva Eren apitoyé devant une tasse de café.
« Ça ne va pas ? s'inquiéta t'il.
— Si…
— Naicha est rentrée ?
— Elle n'est pas sortie. »
Livaï cilla :
« Pourquoi ? Que s'est-il passé ? »
Et Eren fondit en larmes à son tour. L'autre se rua vers lui, alarmé :
« Il lui est arrivé quelque chose ?
— Non… On s'est juste disputés. Excuse-moi, fais pas attention…
— Disputés ? répéta Livaï, éperdu, et il serra son compagnon contre lui pour essayer de l'apaiser. Raconte-moi.
— Ça va, ne t'inquiète pas. Je réglerai ça quand…quand je serai prêt. Quand je serai plus…
— Je ne supporte pas de te voir comme ça, dis-moi tout de suite ce qu'il s'est passé ! » ordonna le plus vieux.
Livaï frappa à la porte de la chambre. L'adolescente ne répondit bien évidemment pas, mais ils savaient tous les deux qu'il ne se gênerait pas pour entrer. Ce qu'il fit, en affichant son air le plus sombre. Elle était recroquevillée sur son lit, la tête entre les genoux. Quand elle releva brièvement les yeux sur lui pour vérifier son identité, il vit qu'elle avait tant pleuré que son maquillage n'était plus que des sillons noirs maculant ses jolies joues d'enfant. Face à lui, elle n'en menait pas large, et pourtant…
Il était dans l'ordre des choses que les enfants défient l'autorité des parents. Mais, quand on parlait de caractère comme celui d'Eren, mais surtout, de Livaï, inutile de préciser que la jeune fille avait développé un tempérament explosif, qui pouvait difficilement se comparer au commun des mortels.
« Naïcha, il faut qu'on parle.
— Je ne veux pas.
— Depuis quand tu crois avoir le choix ? »
Elle lui jeta un regard farouche. Livaï retint un sourire. Eren n'était peut-être pas lié de génétique avec elle, mais elle faisait montre de la même nature hargneuse et obstinée que lui. Ce regard lui rappelait tant de souvenirs.
« Ce que tu as dit à ton père est ignoble. Tu l'as blessé, et moi aussi. Je ne peux pas croire que tu penses une chose pareille.
— Je pense comme je veux !
— Ferme-la quand je te parle ! aboya t'il, et elle se ratatina un peu plus, intimidée.
— Eren t'aime comme si tu étais sa fille. Les hommes ne portent pas les enfants, c'est seulement en les élevant qu'ils deviennent pères. Et Eren est autant un vrai père, pour toi, que je ne le suis. Tu ignores tout ce qu'il a sacrifié pour toi !
— Comme ma mère qu'il n'a pas pu sauver ? Ça devait bien l'arranger… »
La gifle retentit dans la chambre, cinglante.
« Si ta mère t'entendait, justement, elle aurait honte de toi ! siffla t'il entre ses dents. Il t'a aidé à venir au monde. Sans lui, tu serais morte avec elle. Il aurait donné sa vie pour que vous viviez, elle et toi. Je t'interdis de penser des choses aussi abominables ! Regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu le déteste !
— Non ! éclata t'elle en sanglots. Je l'aime, je l'aime de tout mon cœur ! Je l'aime autant que toi… »
Il y eut une longue minute de silence, durant laquelle Livaï regretta son emportement, mais elle reprit la parole :
« Je ne pensais pas ce que j'ai dit, mais j'en ai assez d'être la seule fille ici ! Vous ne me comprenez pas, et vous voulez toujours m'enfermer…
— Naïcha…, se désola t'il.
— Tu crois qu'il me pardonnera ce que j'ai dit ?
— Il a eu très mal, mais il ne t'en veut déjà plus, tu sais. Le plus important pour lui, ce n'est pas que tu l'aimes, au fond, mais que tu te saches aimée. Par contre, pour moi, ce serait vraiment triste que tu le considères comme un étranger juste parce qu'il n'a aucun lien biologique avec toi. Mais je sais que ce n'est pas le cas, de toute façon, et je ne veux plus jamais que tu nous manques de respect, ni à lui ni à moi.
— Et continuer à toujours obéir gentiment alors que vous voulez m'empêcher d'être moi-même ?! regimba t'elle à nouveau.
— Tu n'es qu'une gamine qui veux jouer à être une dame, mais t'en es pas une, et tu ne sais rien de la vie ! la rabaissa t'il froidement.
— Je…je ne suis pas une gamine ! J'ai grandi, et tu fais semblant de ne pas voir ! Je veux être une vraie femme ! J'en ai marre de passer du temps avec seulement Gaby, Hanji et Sasha, chaque fois que vous pensez que j'ai besoin de compagnie féminine. J'ai pas besoin qu'on m'explique les trucs de filles ! cracha t'elle avec sarcasmes. J'en sais plus que vous croyez ! Et, de toute façon, elles sont vielles et pas féminines du tout ! Je veux pas leur ressembler !
— Ne les insulte pas ou je t'en colle une autre ! Je te signale que, si elles ont réussi à accomplir de grandes choses et à sauver notre pays, c'est peut-être, justement, car elles avaient d'autres priorités que de se peinturlurer la gueule et de pleurnicher parce qu'elles n'avaient pas une robe du dernier style ! »
Elle rougit violemment, de honte et d'indignation. Livaï essaya de se reprendre. Il savait qu'il avait le triste pouvoir de briser facilement les gens avec sa langue acérée, mais il ne voulait pas l'utiliser sur sa fille. D'une voix tremblante de contrôle, il poursuivit :
« J'imagine, même si c'est difficile à concevoir pour moi, qu'il est normal qu'une fille de ton âge ait besoin de se sentir…séduisante, et…et que tu manques de confiance en toi car tu es jeune, donc, tu veux te mettre en valeur… Mais, les garçons…, enfin, le regard des autres…
— Tu veux pas que je ressemble à une pute, c'est ça ? » résuma t'elle abruptement.
Livaï déglutit sans répondre, la regardant droit dans les yeux.
« C'est pas ce que je veux non plus ! confessa t'elle dans une supplique. Je veux juste qu'on voit que je suis une vraie femme. Que c'est pas parce que j'ai été élevée par des hommes que j'en suis devenue un. Je veux être comme les autres ! Même, mieux que les autres… C'est vrai, je veux qu'on me regarde et qu'on me trouve jolie, mais j'ai pas de modèle pour ça ! Et vous, vous ne me voyez pas. Pour aimer un autre homme, il faut forcément que vous n'appréciez pas les femmes tant que ça ! Je suis sûre que tu es déçu que je sois une fille, pas vrai ? De toute façon, je suis un accident, et tu ne voulais pas de moi. Tu ne me regarderas jamais avec fierté, alors, à quoi bon ?
— Tu te trompes, la coupa Livaï, troublé. Ce n'est pas ça… C'est choses-là sont compliquées et je… Et merde, comment dire ça ?! »
Il se laissa tomber sur le lit à côté d'elle.
« Si je ne te dis jamais que tu es jolie, c'est parce que tu l'es beaucoup trop. Ça me fait peur. Je sais ce que veulent les hommes ! J'en suis un. Et, crois-moi, ton père et moi n'avons jamais été désintéressés par les femmes. Surtout lui, d'ailleurs, c'est bien pour ça qu'il sait de quoi il parle. Ce que nous voulons par-dessus tout, c'est te protéger. Tu sais qu'il est toujours bien plus conciliant que moi, d'habitude, mais si il n'a pas cédé, cette fois-ci, c'est parce que tu as dépassé les bornes, et que tu risquais de te ridiculiser ou de te mettre dans une situation que tu aurais amèrement regrettée. C'est notre rôle de veiller sur toi, et nous n'arrêterons jamais de le faire. Même quand tu seras une adulte accomplie, même quand tu auras…—il grimaça— peut-être, un mari. On sera toujours derrière toi, jusqu'à ce qu'on crève. Parce qu'on est tes parents, et tu seras toujours notre petite fille fragile et adorée. Tu ne peux rien y faire. »
Elle ne se rebella pas mais, au contraire, sourit d'émotion au milieu de ses larmes qui coulaient à nouveau. Il lui caressa la joue, étirant les traînées noires et grasses qui grisaient sa peau opaline :
« Et, même si ton arrivée était imprévue, tu es l' "accident" le plus merveilleux qui nous soit arrivé, et nous ne l'avons jamais regretté. C'est même l'inverse, je remercie ta mère et la chance tous les jours d'avoir une fille comme toi. »
Elle se jeta dans ses bras et hoqueta en reniflant, suffoquée d'émotion. Livaï essuya discrètement ses yeux :
« Quelle grâce féminine, effectivement ! ironisa t'il. Te mouche pas sur ma veste. »
Elle rit en s'écartant, et le moqua à son tour :
« Oh, désolée, je crois que j'ai mis de la morve sur ton col…
— Je retire ce que j'ai dit, t'es pas une fille. Ni un être humain, d'ailleurs. J'ai élevé un animal appartenant à une race de cochons bipèdes… »
Quand Eren vit Livaï et Naïcha descendre, muets et graves, son cœur se serra encore. Le visage de « sa » fille était ravagé par les pleurs. Il échangea un regard alarmé avec son compagnon, mais celui-ci s'était paré de son masque indéchiffrable coutumier, indiquant que l'incident était clos. Les lèvres de la petite brune tremblèrent, et elle bondit vers lui alors qu'une nouvelle crise de larmes la reprenait :
« Papa…Pardon ! »
Eren l'accueillit contre lui, la laissant se blottir au creux de ses bras puissants qui engloutirent son corps frêle.
« Ma chérie…, murmura t'il en sentant ses yeux le piquer.
— Je suis désolée… Je t'aime Papa. »
Il refréna ses émotions, tentant de garder l'image forte et inébranlable d'un père exemplaire.
« C'est bon, c'est oublié, lui sourit-il. Si tu veux, on pourrait aller faire un peu les boutiques, demain ? Je pourrais t'acheter quelques trucs "à la mode", comme tu dis. Enfin, à condition qu'on ne voit ni tes seins ni tes fesses dépasser !
— Oh oui ! sautilla t'elle. Et Papa Livaï peut venir aussi ?
— Euh…ben…c'est-à-dire…, essaya de se défiler le concerné.
— Hem ! appuya Eren, l'air de rien.
— D'accord, je vais venir.
— C'est trop foutral !
— Comment ?
— Je pourrais avoir des nouvelles boucles d'oreilles ?
— Mmh, on verra… Et un tatouage aussi ?
— Oh ouais !
— Je plaisantais. »
20 mai 871.
« Oh ! Il y a bal musette ce soir ! s'exclama Eren en lisant un carton trouvé au milieu du courrier, sur la table de la cuisine.
— Merveilleux, ironisa Livaï d'un air totalement désintéressé, en sortant de la buanderie avec une panière de linge prêt à être rangé.
— Ça y'est, ça me revient ! s'éclaira le fringuant médecin de trente-six ans. Naï nous en parlé, dimanche dernier. Maintenant, je comprends mieux pourquoi elle a été si impeccable ces derniers jours, la saleté ! Tu lui avais dit qu'elle aurait le droit de sortir si elle était irréprochable toute la semaine.
— M'en rappelle pas. J'ai dû confondre avec autre chose. Hors de question qu'elle y foute les pieds.
— C'est un bal de quartier, pas une porte ouverte au bordel du coin ! En plus, on pourrait l'accompagner, elle voulait nous apprendre le twist.
— Je n'ai rien à apprendre d'une gamine de seize ans, et encore moins à me rendre ridicule », trancha l'aîné.
Mais, ne pouvant retenir sa curiosité, il se rapprocha de l'autre et lui chipa le prospectus :
« Montre-moi-ça !
— Allez, on y va ? quémanda Eren avec un sourire agouant.
— Ça va encore grouiller de puceaux en rut, c'est sûr qu'il lui faut un chaperon. Toi, vas-y.
— Pas sans toi.
— Je ne pourrai jamais supporter leur musique de singe qui braille à qui mieux-mieux.
— Livaï... Que tu sois un vieux conservateur rabat-joie passe encore, mais évite de parler comme un vieillard aigri.
— C'est ce que je suis.
— Tu fais plus jeune que moi ! s'offusqua Eren. Bientôt, tu feras même plus jeune que ta propre fille ! Si on n'était pas aussi célèbres, j'aurais peur de sortir avec toi dans la rue. On pourrait m'arrêter pour détournement de mineur !
— Tu veux que je t'en mette une ? »
C'était pourtant vrai, à croire que les Ackerman possédaient le secret d'un élixir de jeunesse. Hormis quelques détails, cependant, qui, loin de l'enlaidir, ne faisaient que rendre sa beauté plus mûre, accomplie et moins juvénile. L'homme aimait la routine et n'avait jamais changé de coupe cheveux en quinze ans, mais ces derniers étaient, à présent, poivre et sel. Eren, lui, avait plusieurs fois coupé les siens, pour finir par les relaisser pousser. Il les attachait souvent en catogan lorsqu'il sortait ou travaillait, mais, la plupart du temps, il les laissait détachés car il savait que cela plaisait à Livaï. Son visage d'homme mature était parcouru d'une barbe courte et taillée régulièrement par son compagnon. Il ajusta ses fines lunettes sur son nez, derrière lesquelles pétillaient toujours les mêmes émeraudes lumineuses et espiègles.
« Bon, j'exagère un peu mais quand même... Tu sais, y a plein de gens de nos générations dans ces trucs-là ! »
Livaï replaça en arrière une mèche cendrée. Les petites rides entre ses sourcils étaient plus prononcées qu'autrefois, mais, heureusement, elles se détendaient bien plus souvent que par le passé.
« Oui, des pochtrons et des pervers.
— Mais non ! Sasha et Conny adorent y aller, par exemple ! Tiens, on a qu'à proposer à tout le monde de venir ? Ça te mettrait plus à l'aise.
— Où tu vas chercher ça, toi ? »
En définitive, les deux pères et leur précieuse fille, accompagnés de leurs plus proches amis, se rendirent ensemble au bal de plein-air organisée pour célébrer l'anniversaire de la révolution de Paradis. La place du village était bondée et animée d'une ambiance des plus festives. Une estrade avait été dressée pour accueillir des groupes musicaux, ainsi que des tables et des bancs où beaucoup dînaient encore, ou se faisaient servir pintes ou bouteilles de jeunes cuvées. Les arbres et les façades environnantes étaient parés d'une multitude de lampions, qui répandaient leurs lueurs multicolores parmi les ombres dansantes.
Dès leur arrivée, Naïcha retrouva des amis et disparut avec eux pour se divertir au son du jazz et du blues, que les saltimbanques transformaient, d'une musique à l'autre, en boogie-woogie renversant et effréné. Elle se déhancha aussi sur une nouveauté qu'elle et les autres jeunes de son âge appelaient « Rock'n'roll », et ses deux pères, qui ne la quittaient que d'un œil —ou plutôt, surveillaient de près ses partenaires masculins— finirent par avoir le mal de mer à force de voir tournoyer les jupons de sa robe rockabilly. Elle finit par revenir vers eux et embarqua Eren en riant à pleine gorge, se moquant des protestations de son père qui n'avait pas terminé sa bière.
Après avoir dansé avec sa fille jusqu'à en perdre haleine, Eren vint chercher Livaï et, contre toutes attentes, parvint à l'attirer vers la piste de dance. Le plus vieux se laissa guider, envoûté par la fougue et la sensualité que son compagnon gardait malgré l'âge. Un air à la mode, depuis un an ou deux déjà, démarra en les transportant dans sa cadence moderne; un doo-wop dérivé du blues et du gospel, au rythme encore nouveau pour les eldiens de Paradis, tout comme ses chœurs joyeux et entraînants, qu'ils devaient, encore une fois, à cette mondialisation nouvelle et toujours en essor.
L'ancien capitaine du Bataillon d'Exploration se laissait aller aux caprices de l'homme qui avait été, il y avait bien des années, l'un de ses jeunes soldats immatures qu'il se devait d'endurcir et de former, mais qui, ce soir, lui tenait la main en l'obligeant à se remuer pour suivre la cadence. Il y avait longtemps que plus aucun des deux ne se souciait plus du regard des autres, mais, en les voyant s'amuser sans la moindre pudeur, la foule des danseurs et fêtards qui les reconnurent poussèrent vite des acclamations, et tapèrent des mains pour saluer leurs pas en battant la mesure. Ils avaient beau former un couple bien étrange aux yeux de beaucoup, cela ne semblait pas le moins du monde affecter leur popularité toujours aussi vive. Naïcha riait en les encourageant, comme leurs vieux camarades, bien que leur danse endiablée, digne des pires amateurs, fut tout sauf gracieuse. Livaï se laissait aller, savourant la paix emplie d'amour que la vie avait fini par lui céder. Son partenaire s'amusait à le faire tournoyer plus que de raison, et le plus vieux écoutait les paroles reprises par sa voix chaude et juste.
Eren, lui, admirait Livaï qui se laissait griser, en leur faisant grâce d'un sourire aussi resplendissant qu'un miracle, et qui illuminait toute la soirée...
Ce sourire qui, même s'il s'était fait moins rare au cours des ans, ne perdait rien de sa beauté et de son éclat éblouissant. Pour Eren, Livaï était un joyau. Il le chérirait jusqu'à la fin; jusqu'à ce que toute chose perde son sens et que lui-même perde son esprit.
Certaines promesses durent toujours, en dépit des règles du jeu, en dépit des mœurs, en dépit du temps qui s'émiette. Toujours.
Et ce sera le générique final : Book of Love - The Monotones, sorti en 1958. Sur lequel on espère les imaginer danser encore pas mal d'années...
Traduction :
Je me demande qui, qui oo-ooh qui ?
Qui a écrit le livre de l'amour ?
Dis-moi, dis-moi, dis-moi...
Oh, qui a écrit le livre de l'amour ?
Je dois connaitre la réponse;
Était-ce quelqu'un d'au-dessus ?
Je me demande qui, qui oo-ooh qui ?
Qui a écrit le livre de l'amour ?
Je t'aime chéri(e),[ou juste "i" ^^]
Mon amour, oui c'est sûr !
Mais je dois voir le livre de l'amour
Pour comprendre pourquoi c'est vrai.
Je me demande qui, qui oo-ooh qui ?
Qui a écrit le livre de l'amour ?
Le chapitre un dit de l'aimer...
Tu l'aimes de tout ton cœur.
Chapitre deux, tu lui dis que vous n'allez jamais, jamais, jamais, jamais vous séparer...
Dans le chapitre trois, souviens-toi, de ce que signifie "romance"...
Dans le chapitre quatre, vous rompez, mais tu lui donnes encore une chance.
Je me demande qui, qui oo-ooh qui ?
Qui a écrit le livre de l'amour ?
Chérie, Chérie, Chérie,
Je t'aime, oui c'est sûr !
C'est bien dit dans ce livre de l'amour...
Le nôtre est le seul qui soit vrai !
Je me demande qui, qui oo-ooh qui ?
Qui a écrit le livre de l'amour ?
Le chapitre un dit de l'aimer...
Tu l'aimes de tout ton cœur.
Chapitre deux, tu lui dis que vous n'allez jamais, jamais, jamais, jamais vous séparer...
Dans le chapitre trois, souviens-toi, de ce que signifie "romance"...
Dans le chapitre quatre, vous rompez, mais tu lui donnes encore une chance.
Je me demande qui, qui oo-ooh qui ?
Qui a écrit le livre de l'amour ?
Chérie, Chérie, Chérie,
Je t'aime, oui c'est sûr !
C'est bien dit dans ce livre de l'amour...
Le nôtre est le seul qui soit vrai !
Je me demande qui, qui oo-ooh qui
Qui a écrit le livre de l'amour ?
...
Ben...C'est moi ! Ah non ? Bon, presque... ^_^ (Nan mais l'autre qui se jette des fleurs, pff)
Bon, ce coup-ci c'est vraiment la fin…
Merci à tous de m'avoir lu, et n'hésitez pas à continuer de laisser des commentaires, même si c'est terminé. Je garderai toujours un œil sur les reviews et serai prête à vous répondre. D'ailleurs, maintenant qu'on en est arrivé là, je serai très contente d'avoir un maximum de retours. J'aimerais savoir ce qui vous a le plus plu ou déplu, vos chapitres, passages, moments et personnages préférés… ? Ce qui vous a le plus fait rire, agacé, ému ?
On dirait une enquête de satisfaction, lol.
- Les chapitres étaient-ils (rayez les mentions inutiles) :
« trop courts », « courts », « adaptés », « longs », « trop longs », « vraiment troooop longs », « SANS FIN »… ?
Trouvez-vous que le style et le registre employés par l'auteur, ainsi que le vocabulaire utilisé par ses personnages sont (rayez les mentions inutiles) :
« Soutenus » « courtois », « courant », « familier », « grossier »… « Affreusement vulgaire et obscène » ?
Hé hé hé, nan je déconne. Pitié, ne répondez pas à ça, je crois que je connais déjà les réponses…
Je ne sais pas trop quoi dire pour conclure car je n'ai plus de surprises à vous promettre, maintenant, et ça me pince le cœur (quoique, un petit bonus ou deux peuvent toujours pointer leur nez si ça me prend…). Mais ne vous gênez pas si vous avez encore des choses à dire, ce sera une joie de vous répondre. Vos encouragements et vos compliments, vos ressentis —parfois comiques ou même très émouvants pour moi— vont beaucoup me manquer.
Gros bisous à tous !
Ps : je suis désolée d'avoir supprimée les réponses aux reviews qui étaient intégrées aux chapitres. Cette fic est tellement « massive » que j'ai allégé comme je pouvais, mais ne le prenez pas mal, surtout ! Si vous voulez reposer vos questions, j'y répondrai par PM, promis !
