$14 Le Grand Cyivs,

çefle & du Roy de Pont qu'il n'en apporta? le fiçay

Seigneur, luy refpondit il, prefques tout ce que ic

f)Ouuois fçauoir, excepté que ie n'ay pas bien veu

a Princefl'e Mandane ,& que l'on ne m'a pas dit

(on Nom: mais enfin pour vous raconter ce que

Vay apris , ie vops diray qu'auec l'habit que vous

jne voyez ; & fçachant aflez bien la langue Armé-

nienne , i'ay toufiours efté pris pour vn véritable

Arménien, mefme dan* Artaxate , où la Cour eft

prefentement. Laie me fuismefléauec diuerfes

perfonnes : & i'ay fçeu que le Roy d'Arménie dit

toufiours que la Piinceflç Mandane n'eft point

dans fes Eftats : 5c qu'il publie qu'on ne la luy

demande que pour auoir encore vn plus grand

prétexte de luy faire la guerre, à caufedu tribut

qu'il n'a pas voulu payer. Le Peuple mefme , à

ce que i'ay appris , la çreu long temps ainfi : mais

depuis quelques iours ce mefme Peuple a chan-

ge' d'auis : 3c tout le monde croit qu'effe&iue-

ment la Princcfle Mandane eft prefentement

dans vn Chafteau qui n'eft qu'à cinquante ftades

d' Artaxate : ducoltéqui regarde vers les Chal-

dees , & qui eft bafty fur le bord d'vne petite

Riyierc , laquelle fe jette en ce lieu là dans l'A-

raxe , qui paflfe dans Artaxate. Ce qui fait qu'ils

ont cette croyance , eft qu'ils fçauent que dans

le mefme temps qu'ils ont appris que l'on difoit

que la Princefic Mandane y doit eftre , il eft ar*

riué deux Dames , que quelques hommes condui-

foicnt,que l'on a rnifes dans ce Chafteau ; que l'on

y garde très foigneufement;& que l'on fertaueç

beaucoup de refpect. Quelques vns de ceux qui

les ont veuës , ont dit de plus , qu'il y en a vnq

admirablement belle, & qui paroiftfort mélan-

colique, le me fuis informe auiïi examinent

1

Livre Second; 315

uc ie i'ay pu , fans me mettre au hazard d'eftre

efcouuert , quelle forte de beauté cil celle de

cette Dame : & i'ay trouué par tout ce que l'on

m'en a dit , que ce doit cftrc la Princeflé. Car

on m'a allure qu'elle eft blonde , blariche , do

belle taille ;& qu'elle a l'air fort modefte. Outre

cela i'ay encore remarqué moy mefmc , que le

ieune Prince Phraarte , frère du Prince Tigrane,

qui eft demeuré malade à la haute Arménie , y va

tous les iours peu accompagné : de forte qu'il eft

aile de s'imaginer qu'il faut qu'il y ait quelque per-

sonne d'importance en ce lieu là. De plus, ie vous

diray qtfeftant vn iour allé à ce Chaftcau , auec

vn Marchand d' Artaxate, de qui i'auois gagné l'a-»

mitié par quelques petits prefens : afin qu'ji trou-i

uaft les moyens de m'y faire entrer , fur le prêt

texte de le voir par curiofité : i'entray effe&iue-

ment iufques dans la première Court : & i'euffe

afliiïément veu toutceChafteau, & tous les Iar-

dins,&par confequent bien veu la Princeflé : fi

par malheur le Prince Phraarte ne fuft arriué

dans ce temps là. Mais à peine fçeuton qu'il ve-

nait , qu'on nous fit cacher , parce qu'il y a def-

fenceexprefle de laifler entrer perfonne. Corhme

il fut entré dans le Chafteau, on nous fit fortiren

diligence : neantmoins en repaflant par vn en-

droit delà baflfe Court, ie vy ce mefmc Prince à

vn Balcon , qui entretenoit vne Dame , qui me

parut eftrc la Princeflé Mandane : du moins à ce

que i'en pusiuger en vn moment, & d'aflezloin,

ne luy voyant qu'vn cafte de la tefte , & ne

pouuant bien voir diftin&ement que la couleur

de fes cheueux & fa taille. Voila, Seigneur, tout

ce que i'ay appris de la Princeflé , & tout ce que

j'en ay pu apprendre ;caç depuis cela on n'a plu*

316 .vj,

voulu melaifler entrer au Chafteau où elle eft:

& ie n'ay pu rien apprendre du Roy de Pont. Il

, n'en faut point douter,dit Cyrus, c'eft aflurément

la Princelfe Mandane que vousauezveuë : & les

vifîtes du Prince Phraarte en font vne preuue in-

faillible. Mais , pourfuiuit il , Arafpe , ce Prince

cft il auffi bien fait , que le Prince Tigrane fon

frère ? le n'en fçay rien, Seigneur (répliqua t'il eri

fous-riant , comme eltant accouftumé de viure

auec beaucoup de liberté auprès de Cyrus) car ie

n'ay iamais eu l'honneur de voirie Prince Tigra-

ne : mais ie fçay bien que Phraarte n'eft pas fi bien

fait que Tilluftre Artamene. Cyrus fous- rit du dif-

cours d'Arafpei&rembraflant encore vne fois ;

i'ay tort , ie l'auouë , lny dit-il, de vous demander

ce que ie vous demande : & ie mérite la raillerie

que vous me faites , pour ne vous auoir pas de-

mandé d'abord , fi le Chafteau eft bien fortifie ; fi

le paflage de cette Riuierc eft gardé; & fi félon les

apparences , la vi&oire nous couftera cher ? Mais,

Arafpe, l'amour eft vne paflïon fi imperieufe, que

fon intereft va toufiours deuant toute autre cho-

fe, c'eft pourquoy vous me deuez exeufer. En

fuite de cela, Arafpe luy dit que ce Chafteau cftoit

dans vn Bourg fi grand qu'il en eftoit foible : que

la feituation en eftoit inégale & irregulierc à tel

point, par fon excefînie longueur , qu'à moins

que d'y auoir fix mille hommes bien refolus à le

garder , il ne feroit pas impoffible de le prendre.

Que la difficulté dte cette entreprife eftoit , qu'il

n'y auoit que cinquante ftades de ce Bourg à Ar-

taxate , qui eftoit la plus grande Ville de toutes

les deux Armenics: & dans les Faux-bourgs de

laquelle eftoit alors tout ce que le Roy d'Armé-

nie auoit de Troupes. Que de plus , comme ce

I

Livre Second.

317

Royaume la n'auoit pas grand nombre de Villes,

petites ny medioeres, à caule de l'abondance des

pafturagcs , qui font que toute la Campagne eft

fort habitée : celle là eftoit fi prodigieusement

peuplée, que quand feshabitans ne feroient Am-

plement que fe monftrer rangez en Bataille , ils

fc

de

Ou*

pas

luy

que

foii fens, il ne deuoit rien entreprendre, que toute

l'Armée ne fuft venue :& qu'il le deuoit conten-

ter de fe faifir du paflage de la Riuiere , qui eftoit

aflez foiblement gardé. Parce que quelques aduis

que reçeuft le Roy d'Arménie de la marche de

l'Armée dé Ciaxare , il ne croyoit pourtant pas

encore qu'on luy allaft faire la guerre tout de

bon : & s'imaginoit toujours , que ce n'eftoit

feulement que pour l'obliger par la crainte , à

payer le Tribut qu'il deuoit. Cyrus remercia alors

Arafpe, de toute la peine qu'il auoit eue , & dtf

danger où il s'eftoit misa fa confideration : & luy

faifant quitter fon habillement de Marchand ,6c

prendre vn autre chenal que le fien , il pourfui-

Uit fa marche, après auoir tenu Confeil de guer-

re , fur l'attaque du paflage de la Riuiere , pour

faire feulement honneur aux Chefs qui eltoient

auecques luy : car dans tous les Confeils qui fe te-

noient, (es aduis en faifoienttoufiours toutes les

refolutions. Il dépefcha auffi vers Ciaxare, pour

l'aduertir de tout ce qu'Arafpe auoit appris : &

l'enuie de vaincre fe renouuellant dans fon cœur;

il fit hafter la marche de fes Troupes : & fe pré-

para à forcer à l'heure mefme le paflage de la Ri-

uiere : n'oubliant rien de tout ce qu'vn Capitaine

prudent & courageux peut faire , en vne pareille

icncontre. Aufli vint il aife'ment à bout de fon

i

I

/

%iS Le Grand Cyrvî; .

deffein : & le retranchement que les Arménien!

auoient fait, ayant eftéforcéen vn quart d'heu-

re , il le vit dans le Pais Ennemy , & Maiftrc de la

Riuiere, fans auoir perdu que quinze ou vingt

Soldats , en vne occafion Ou tout ce qui fit re-

fiftance fut taillé en pièces , & entièrement def-

fait. Lors qu'il eftoit party de Sinope , il auoit

eu intention d'attendre toute l'Armée en ce

lieu là , âpres s'en eftre affûté : mais comme le

pouuoir qu'il auoit eftoit abfolu , il changea

de deffein : & il prit celuy de deliurer Manda-

ne , s'il eftoit pofiible , auparauant que le Roy

fuft arriué : luy femblant que moins il auroît

de gens à partager le péril qu'il y auoit en cet-

te entreprise , plus cette Princefle luy en feroit

obligée , & plus cette a&ion en feroit glorieufe.

Ce qui le confirma encore en cette refolution,

fut la nouuelle qu'il reçeut , que Ciaxarc s'e-

ftant trouué mal , fon départ auoit efté differç

de trois iours : & qu'à caufede cet accident, (a

marche feroit plus lente. Mais ce qui le pouffa

plus fortement que tout cela, à cette dangereufe

entreprife, fut qu'il fçauoit que le Roy dlAflïrie

deuoit Venir : & qu'il ne pût le refoudré à endu-

rer que fort Riual partageait auecques luy la

gloire de deliurer fa Princeffe. Ne pouuant donc

plus fouffrir ce retardement , il lâifla deux mille

hommes à garder le paffagede la Riuicrè : & fut

droit vers la grande Ville d'Artaxatc 5 qui eftoit

feituée dans vne Plaine très fertile au bord de

l'Ara xe : & à peu prés au mefine lieu où par les

Cofifeils d'Hanibal vn autre Roy d'Arménie rit

long temps depuis rebaftir la nouuelle Artaxate.

Cette Ville n'eftoit commandée que de fort peu

d'endroits : mais les Murailles cftoient fi foiblca

Livre S ec ond. 319

& rhefmes en quelques lieux fi détruites , que fa

force ne confiftoit qu'en la multitude de fes Habi-

tans Bien eftil vray qu'elle eftoit fi prodigieufe-

ment grande, que tout autre cœur que celuy de

Cyrus , n'aurait pas entrepris ce qu'il entreprit.

Comme il fut doncarriué aflez pre's d'Artaxate,

oii le Roy d'Arménie eftoit, auec tous les Grands

de fon Royaume , attendant que ton Armée

qui eltoit défia de dix mille hommes , fuit aflez;

forte pour fe mettre en campagne , il fut recon-

noiftre en perfonne , la feituation de ce Bourg

où eltoit le jChafteau qu'il vouloit prendre : ôc

après auoir remarqué tous les lieux d'alentour,

ians que lefs Ennemis ofafient le monitrer que de

loin ; quoy que Chrifante & fes plus fidelles ierui-

tcurs luy pûflent dire , il voulut tout hazarder*

pour deliurer fa Princefle. Il fît donc filer toute la

nuit vers ce lieu là,douze mille hommes qui luy

reftoient : car il auoit falu en laifler C\x mille en di-

uersPo!tes,pourafiurer fa rctraitte,s'il la faloit fai-

re^ pour garder vn paflage fuiTAraxc: outre les

deux mille qu'il auoit iaiflez,pour garder celuy de

cette autre Riuiere qui fepare l'Arménie de la Ca-

padoce. Apres auoir donc allemblé fes Troupes

proched'vn petit Bois, & choifi celles qu'il defti-

noit à l'attaque du bourg & du 'il

fuit aduerty que toute la Ville d'Artaxate eltoit

en armes,& que tous les Bourgeois fe préparaient

à fortir contre luv , ce Grand cœur ne s'ébranla

point : au côtraire prenant de nouuelles forces par

la grandeur du perihil choifit vne petite eminenec

qui eftoit entre la Ville & ce Chaftcati : & après

auoir rangé huit mille hommes en Bataille fuc

cette hauteur , & y auoir placé fix de ces terribles

Machines, quiferuoient à lancer des Boulets de

%

j20 Le Ghand Cyhvs,

pierre , pour s'oppofer au fecours que le Roy

d'Arménie vouloit y donner : il fut aucc les qua-

tre mille autres attaquer le Bourg,dans lequel Ton

auoit ietté trois mille Soldats, qui s'eftoient re-

tranchez quelques iours auparauant que Cyrus

arriuaftàla veue d'Artaxate. Cette attaque fe fit

{ar trois endroits à la fois , après que quatre Be-

iers eurent abatu la Barricade &la Muraille: mais

auec tant de vigueur, que les Ennemis en furent

d'abord efpouuantcz. L'on eull dit à voir agir

Cyrus, qu'il eftoitinvulncrable,veu comme il s ex-

pofoit à la grefle des traits des Ennemis. La pre-

mière attaque eftoit commandée par le Prince

Thrafibule : la féconde par Hidafpe : & la troifié-

mepar Aglatidas: car pour Cyrus il voulut le re-

ferucr la liberté d'aller combatre ceux de la Ville,

s'ils auoient la hardiefie de vouloir venir fecou-

rir ce Chafleau. D'abord la première Barricade

fut emportée, du codé qu'eltoit Cyrus : & ceux

qui la defendoient, fuyant auec précipitation ini-

ques à la féconde, y furent tuez,& feruirent enco-

re à faire forcer les autres par i'eiïroy que leur def-

faite leur donna. Tendant cela , non feulement

l'attaque deThrafibule reuilît de mefme , & celle

d'Açlatidas aulli : mais les Soldats encore animez

par l'exemple de leur vaillant Chef, plantèrent

des échelles contre les Murs , dont les Béliers

auoient défia abatu vne partie : de forte que tout

d'vn coup les Soldats & les Habitans de ce lieu là

fe virent enuelopez de toutes parts, & contraints

de fuir pour fauuer leur vie. Les vnsiettent leurs

armes & fe rendent : les autres firent en tumulte

&en defordre : quelques vns pour cuiter l'Efpéc

de l'Ennemy qui lespourfuit , trouuant ie Pont

trop eftroit & trop embarraflé pour tant de

monde,

Livre Second. 321

monde , fe icttent dans la Riuiere qui paffe en ce

lieu là,&s'y noyent miferabl'ement. Quelques vns

tafehent de fe deffendre encote à ce Pont : mais

comme la valeur de Cyrus ne s'arreftoit iamais

qu'après la vi&oire ,il lcspourfnit ;il les force 5 il

tué tout ce qui luy refifte , & pardonne à tout ce

qui luy cède. Celuyqui commandoit les gens de

uerrequi eftoient en ce lieu là , & qui elt:oit vn

ommede cœur,y futtuédediuerscoups,n'ayant

pas voulu demander quartier : & des trois mille

hommes que l'onauoit mis dans ce Bourg, il en

cchapa fort peu qui ne fufîent ou bleflez ou pri-

fonniers. Bien eft il vray que du cofté de Cyrus,

le Prince Artibic,qui ce iour là combatoit comme

Volontaire , y reçeut deux blefl'ures mortelles , ce

qui affligea extraordinairement Cyrus. Cepen-

dant ceux du Chafteau ne voyant pas qu'ils fuf-

ifent en eftat détenir contre de fi vaillans Enne-

mis : & la Princ'efle qui eftoit dedans , leur pro-

mettant de grandes recompenfes , s'ils fe ren-

voient à cet inuincible Conquérant 5 ils firent

ligne qu'ils vouloient parlementer : ce qui donna

vne ioye fi grande à ce Prince , par l'efperancc

de reuoir bien toft fa chère Mandane , qu'il n'en

auoit iamais eu de plus fenfible. Il s'étonnoit tou-

tesfois eftrangement, de voir que le Roy de Pont

qu'il fçauoit eftre fi vaillant & fi braue , ne pa*

roiflbit point : D'où vient, difoit il en luy mefme,

qu'en vne occafion comme celle cy, ie ne le voy

pas les armes à la main ? s'il fe fouuient de quel-

ques bons offices que ie luy ay rendus , que ne

mè rend il ma Princeflc ? Et s'il ne s'en veut pas

f ouuenir , que ne me vient il combattre? Affole-

ment, difoit il encore, il faut ou qu'il foit mort,

ou que quelque bizarre Politique que ie ne

. X

I

\

32 R. si

comprens point , fafle que le Roy d'Arménie lé

tienne prifonnier dans ce Chalteau. Toutes ces

reflexions n'agitèrent pourtant pas long temps

fon cfprit : 5c l'efperance prefque certaine qu'il

auoit de deliurer Mandane, fit qu'il abandonna

fon ame à la ioye. Il parlemente donc auec le Ca*

pitaineduChafteau : il luy promet tout ce qu'il

veut , pourueu qu'il luy rende promptement la

Princefle qu'il garde -Jâc ce Capitaine luy obéit

ftnt, & fe liant a la parole d'vn Prince qui la gar-

dent inuiolablement à fes plus mortels Ennemis,

ouureles Portes, & laifie entrer Cyrus dans le

Chafteau,fuiuy d'autant de monde qu'il voulut,-

faifant pofer les armes au peu de Garnifon qu'il y

aiioit. D'abord que Cyrus fut dans la bafle court

de ce Chafteau : où ell la Princefle ? dit il à ce Ca-

pitaine : la voicy, Seigneur ( répliqua t'il , en luy

montrant à fa droite vn Pcrrojn, où en effet il vie

deux Femmes qui venoient vers luy $ la première

eftant fouftenuë par vnEfcuyer qui luy aidoit à

marcher) fon imagination n'eïlant remplie que de

Mandane : il fut vers cette Dame auec précipita-

tion, pour luy épargner quelques pas : mais en s'en

approchant, cette Perfonne ayant leué fon voile,

& s'eftant arreftée vn moment,comme eftant fort

furprife de la veuc de Cyrus 5 il vit fans doute vn

des plus beaux objets du monde : mais le plus

defagreable pour luy en cet inftant,puis qu'il con-

nut que cette Perfonne n'eftoit pas fa Princefle.

Il fe tourna donc vers ce Capitaine, comme pour

l'accufer de l'auoir trompé : mais cette belle Per-

fonne s'eftant approchée le vifage vnpeu émeu;

Seigneur, luy dit elle ,1e Roy de Pont mon Frère

fut fi bien traité de vous ,' lors qu'il fut voftre

prifoftnier , que i'ay lieu d'efperer de l'eftre auffi

h

,

I

fe Second. 3?

ftuorablement que luy : puis que vous eftes trop

généreux , pour ne protéger pas la plus mal heu-

reufe Princefle de la Terre. Cyrus eltoit fî affligé

de voir qu'il n'auoit pas deliuré Mandane , & û

furpris d'apprendre que cette Princefle qui luy

parloit çftoit Sœur du Roy de Pont qu'il fut

vn moment fans pouuoir prefques luy refpon-

dre : faifant vn grand effort fur fou

efprit ; Vous ne vous trompez pas , Madame*

luy dit il fort ciuilement , quand vous croyez

ue ic vous traiteray auec tout le refpefl: que l'on

à vnc perfonne de voftre condition : car

que

doit

encore que le Roy voftre Frère foit celuy que ie

viens chercher en Arménie , icnelaifieraypasdc

vous aflurer , que ic vous rendray toufiours tous

lesferuiecs qui feront en ma puiflanec. Comme

• cette belle Princefle alloit refpondre , on vint ad-

uertir Cyrus qu'il fortoit d'Artaxate vne multitu-

de de monde li prodigieufe*que fa prefence eftoit

neceflaire à forl Armée : Souffrez donc, Madame,

(luy dit il,en luy prefentant la main)que ie vous re-

mene dans voftre Apartement: & que ie vous laif-

fe Maiftrefle de ce Chafteau , iufqucs à ce que i'aye

acheué d'aflurer cette petite difant

cela illaconduifit dans fa Chambre: où après luy

auoir fait encore vn complimet,auecafl*cz de pré-

cipitation : & auoir commandé à Chrjfante qu'il y

laiifa, .de la feruir en tout ce qu'il pourroit : il des-

cendit dans la Court , où il rencontra quelques

Soldats Sc quelques Capitaines qui portoient dam*

ce Chalteaulc Prince Ârtibic blcfleafinde l'y fai*

re penfer plus commodément. Comme Cyrus le

vit en cet eftat , & qu'il remarqua que ceux qui 16

foûtenoient eftoient trop foibles , & fjncon

inodoient en le portant : quelque prefle qu'ij

*ij

524 Le Chand C y r. v s,

Êuft ; & quelque douleur qu'il cuft en l'ame ; il aî-

4 da de (a propre main à porter cet illuftre bielle,

iniques à vue Chambre bafle où il fut mis fur vu

licb Mais ce Prince affligé en receuant ciuile-

. ment les bons offices de Cyrus , le faifoit bien

{!ùtoft par fa propre considération, que par cel-

e de la vie qu'il vouloit perdre , & que Cyrus luy

vouloit conferuer : en ordonnant comme il fit

à ceux qu'il laifla auprès de luy, d'en auoir tous

les foins imaginables. Apres cela Cyrus monta

à cheual : & voyant qu'il ne pouuoit encore

fatisfaire fon amour, par la liberté de fa Prin-

cefle :,il voulut du moins fatisfaire fa gloire,

• en faifant la plus hardie a&ion du monde. A

chaque pas qu'il faifoit ,il receuoitaduisfur ad-

uis des Troupes qui fortoient d'Artaxate : mais

quelque grand qu'on luy reprefentaft ce péril , il

fut toutesfois fe mettre à la telle des fiennes : rc-

folu de combattre, quand mefme il feroit attaqué

par cent mille hommes. En effet fî le Roy d'Ar-

ménie l'euft entrepris , il n'y en euft eu gueres

moins : car depuis vne petite vallée quis'abaifle

prefques imperceptiblement, & qui eft au deflbus

de Teminencè où Cyrus s'eftoit porté, iufques à

Artaxate ; toute la Campagne eftoit couuerte de

Troupes Ennemies : qui firent mefme fcmblant

d'auoir intention de combattre : car le Roy d'Ar-

ménie tint Confeilde guerre pour cela , hors des

• Mn Milles de la Ville , & s'auança iufques à vu

Viltage où il fit alte, qui eft fort proche de ce petit

Vallon qui feparoit les deux Armées. Cependant

le Grand Cyrus demeura ferme en sô Polie : regar-

dant toufiours fièrement cette multitude innom-

brable d'Ennemis jqui n'ofoient pourtant l'atta-

conduifit mefme cette grande a&ion auec

i

I

/

Livre Second: 325

fantd'heur/Sc tant de prudence: qu'il y auoit plus

de fix heures que ce Chalkau eftoit pris, que ceux

d' Artaxate ne le fçauoient pas après

auoir bien confulté , le Roy d'Arménie conclut,

qu'il ne faloit point attaquer vn Prince , accouftu-

mé de combattre comme vn Lion , & de vaincre

tout ce qui luy refiftoit. Le Prince Phraartè , qui

clloit allez brauc, vouloit hazarder la chofe , à

quelque prix quecefuft : mais Ton aduis n'eftant

pas fuiuy , parce qu'vn Chef expérimenté , foûtint

qu'il n'y auoit nulle apparence d'aller choquée

auec des Troupes nouuelles ôc des Bourgeois, des

Troupes aguerries, & le plus Grand Capitaine du

monde porté auec quelque auantage : Cyrus eut

la fatisfa&ion d'auoir pris ce qu'il vouloit pren-

dre , à la veuc de Tes Ennemis : & de leur auoir pre-

i ente la Bataille , depuis le matin iufques à la nuit,

flins qu'ils eulTent ofé l'accepter, quoy qu'ils fuf-

fent vingt fois plus que luy. La nuit tombant tout

d'vn coup , cacha vne partie de la honte qu'a-

uoient tous les Habitans d'Artaxate , de rentrer

dans leur Ville après auoir veu feulement prendre

vn Chadeau qui leur eftoit très confiderable , à

caufe de l'Araxc qui y parte. Cependant Cyrus

n'auoit pas l'amc tranquile, & cette grande adîioii

'ne luy donnoit que de la douleur: car il auoit fî

fortement efperé de deliurer la Princefle Manda-

ne, qu'il ne pouuoit fe confoler de ne l'auoir pas

fait. Auiïî toft qu'il eut donc veu que toutes les

Troupes eftoient rentrées dans la Ville,& qu'il eut

pofé des Gardes auancées de ce colle là , il fut pnf-

fer le refte de la nuit au Chafteau qu'il -auoit pris.

Apres s'eftre informé de la fanté du Prince Ar-

tibie , qu'on luy dit eftre fort mauuaife,& auoir

fçeu que la Princefle de Pont eftoit retirée : il

X iij

ii6

Le Grand ,

/

demeura feul dans fa Chambre auec Teraulas. Et

bien ( luy dit il auec vnc mélancolie extrême ) que

flites vous de ma fortune ? & ne faut- il pas aiiouer

que iefuis le plus malheureux Prince du monde?

le penfois Seigneur, répliqua Feraulas , que ce-

•ftoit aux vaincus à fc plaindre , & aux Vainqueurs

à fe refioiïir : Non non , dit il , Feraulas, la gloi-

re n'elt plus la plus forte dans mon cœur : &

quand i'aurois défait cette multitude d'Ennemis

que ie n'ay fait que regarder, ie feroisaulïî mé-

lancolique que ie le fuis. le ne cherche prefen-

tement ny à faire des conqueftes , ny à acquérir

de la réputation : ie cherche Mandane feule-

ment : & puis que ie ne la trouue point, ic fuis plus

malheureux que fi i'auois efté vaincu. Arafpe ne

mentoit pas , pourfuiuit il , quand il difoit qu'il

y auoit vnc pcrfbnne de qualité en ce Chafleau:

, qu'elle eftoit belle , blonde, blanche , & de bonne

mine : Mais helas, que cette Princefle toute ad-

mirablement belle qu'elle eft , me donne peu de.

iàtisfa&ion par fa veue ! le trouue pourtant Sei-

gneur interrompit Feraulas , qucc'eft toufiours

quelque chofe,que d'auoir en vos (nains vne fœur

du Roy de Pont : & vne Perfonnc de laquelle i'a^

oiiy dire beaucoup de bien , quand nous cftions a

la guerre de Bithinie : De forte qu'il y a apparence

que cela tiendra ce Prince en quelque crainte.

Ha, Feraulas , refponditil en foûpirant, quelque

chère que luy puifle eftre la Princefle de Pont,

Mandanç la luy fera toufiours dauantage: & entre

vne Soeur & vue Maiftrefle, il n'y a pas grande pei-

ne à fe refoudre. S'il tçnoit en fon pouuoir vrç

Frère fi ie l'auols,& tnefme le Roy mon Père, cela

pourrait feruir à quelque chofe : mais pour Man-

cjane » à rien du toufc Joint que me çonnoifleut

Livre Second;

327

comme il me connoift , il ne craindra pas que ie

mal-traite la Princelle fa Sœur , quoy qu'il ne me

rende pas Mandane : & il fçait trop que ie ne fuis

• pas capable de faire iamais vne a&ion fi lafche ,.fi

iniufte , & fi cruelle :ainfi fans rien hazarder , il

gardera ma Princelle. Mais, Seigneur , dit Ferau-

las, elles vous bien afluré que cette belle Pcrfonne

foit la Princefl'e de Ponc ? Oiiy , répliqua t'il,

& prefentement que ie rappelle en ma mémoire

vn Portrait que la femme d'Arfamone m'en fit

monftrer , par la PrincelVe là fille , afin de connoi-

ft rc fi i'eftois Spitridatc , ou fi ie ne l'eftois pas;

ie voy bien que c'efteffe&iuementclle ; car cet-

te Peinture luy reffembloit extrêmement. Mais

fi cela eft , reprit Feraulas , ie m'eftonne qu elle

ne vousaaulîi bien pris pour Spitridate, que ces

autres Prince/Tes de Bithinie : C'eft: fans doute, ré-

pliqua Cyrus , que le Roy fon frère luy aura parlé

de cette prodigieufe relfemblance , que l'on dit

eltre entre luy & moy. Quoy qu'il en loit,Ferau-

las, ce n'eft pas de femblablçs chofes que ie me

dois entretenir , & que vous me deuez parler : &

Mandane, la feule Mandane , doit élire l'objet de

toutes mes penfées , & le fujet de toutes mes coi

uerfations. Encore fi ie fçauois precifement 011 el-

le eft , i'aurois l'ame en quelque repos : car quand

elle feroit dans Artaxate , fans attendre l'ârriuce

de Ciaxare, i'entreprendroisdeladeliurer. Vous

le pourriez fans doute,repliqua Feraulas; car après

ce que nous venons de voir , l'on peut dire que (i

vous ne forcez pas cette Ville, c'eft que vous ne

l'aurez pas voulu forcer:& fes Habitansdeuroient

vous rendre grâce de tous les maux que vous ne

leur ferez pas , parce que vous les leur aurez pu

faite. Apres auok encore parlé quelque temps,

X iiij

328 Le Grand Cyrvj,

Cyrus fe jetta fur vn lid , plus pour fe repofer que

pour dormir : auflï bien n'en euft-il pas eu le loi-

îîr ; car on luy vint dire que le Prince Artibie

eftoit à l'extrémité , & qu'il demandoit à le voir.

A l'inftant mefme il fe leue &le va trouuer ; & il

le trouue en effet preft à mourir : mais auec vn

efprit fi libre , & vne ame fi tranquile , que Cyrus

en fut furpris. le fuis au defefpoir, luy dit-il en s'en

approchant , d'eftre en partie caufe;du déplora-

ble eftat où Vous eftes : Au contraire ( luy répon-

dit genereufement ce Prince mourant ) vous dé-

liez vous en refioiiir pour l'amour de moy : qui

depuis la perte de Leontine, n'ay cherché la guer-

re , que pour y trouuer la mort. le n'eufle pii fans

cloute la rencontrer en nul autre lieu , fi glorièufe

qu'auprès de vous : aufli ne regrettay-ie plus rien

en la vie: Scie mourray auec vne douceur que ie

ne vous puis exprimer , fi vous me promettez de

faire enfermer mes Cendres dans le Tombeau de

Leontine. En prononçant ce Nom qui luy eftoit

fi cher, il perdit la parole, & peu de temps après la

yeuc & la vie : & il expira (ans violence , à caufe

de la grande perte de fang qu'il auoit faite. Il eut

pourtant la fatisfa&ion , d'entendre que Cyrus

luy promit ce qu'il vouloit : car il luy ferra foible-

ment la main , & leua les yeux vers luy , comme

pour l'en remercier. Mais ce qu'il y eut d'admi-

rable en cette funefte aduanture , fut que la mort

n'effaça point de deffus fon vifàge , quelques lé-

gères marques du plaifir qu'il auoit eu à mourir,

puis que fa MaiftrefTe eftoit morte. Cyrus eut le

cœur extrêmement attendry de la perte de ce ieu-

ne Prince, qui auoit fansdoute toutes les qualitez

neceflaires pour mériter fon eftime & fon amitié' :

audi donna-t'il des témoignages de douleur fort

/

Li vie Second. 329

glorieux pour le Prince Artibie : & quand for*

Tombeau euft efté couuert de dépouilles d'Enne-

piis vaincus, & de Trophées d'Armes brifées.; il

n'euft pas efté plus honoré , que de voir Tes Cen-

dres arrofées des larmes du plus Grand Prince du

monde : & d'vn Prince encore qui auoit vne dou-

leur fi fenfible dans le cœur , qu'elle le pouuoit

prefques railbnnablement difpenfer d'auoir de la

iënfibilité pour nulle autre chofe. Cependant la

pointe du iour paroiflant , il fut aduerty que l'é-

pouuante eftoit fi grande dans Artaxate, oc qu'il

y auoit vne confternation fi vniuerfelle , que le

Roy d'Arménie en eftoit forty auec toute fa Cour,

& vne partie de fes Troupes : pour fc retirer fur le

haut de certaines Montagnes inacceflibles , où il

y auoit mefme des Chafteaux aflez bien fortifiez,

& qui eftoient du coftc oppofé à celuy où il

eftoit alors. 11 fçeut encore que ce Roy auoit

emmené la Reine fa femme, & les Princeflcs fes

filles : & il s'imagina que peut-eftre Mandane y

eftoit-ellc auflî. Il euft bien voulu à l'inftant mc(-

me aller après : maison luy alfura qu'auparauant

qu'il fuft feulement en eftat de partir, le Roy d'Ar-

ménie feroit arriué au lieu de ion Azile , où il

n'auroit plus rien à craindre que la faim. Neant-

moins comme Cvrus ne voulut pas fe fier à ce

v

qu'on luy en difoit il monta a cheual, après auok

commandé à vn Chirurgien Egiptien qui eftoit '

dans les Troupes de Chipre, d'embaumer le corps '

du Prince Artibie , de cette excellente manière

que l'on pratique en fon Païs,& qui rend les morts

incorruptibles ; voulant luy tenir fa parole. Il

lailTa ordre aulfi de faire vu compliment à la Prin-

cefle de Pont , de ce qu'il ne la verroit qu'à Con

retour : & ces ordres citant donnez , il fut aucc

i

I

33© ' It Giand Cyhvj;

deux cens Cheuaux feulement, fc faire monftrer

ces Montagnes : 5c il connut en effet, qu'il eftoit

impoflible qu'il pûft y arriuer à temps. Il prit

donc alors la refolution daller occuper quelque

Pofte, entre ces Montagnes & la Ville, afin d'en

empefclier la communication : mais à peine les

Troupes qu'il commanda pour cela fous la con-

duite d'Hidafpe eurent elles marché, que les Ha-

bitans d'Artaxate redoublant encore leur frayeur,

après auoir tenu vn conleil tumultueux, trouue-

rent plus de feureté à fe rendre à vn Vainqueur

comme Cyrus, que d'entreprendre de refifter plus

longtemps à vn Prince toufiours inuincible. Us

enuoyereVit donc des Députez vers luy, pour luy

demander grâce : mais auec des termes aufli fou-

rnis , que s'il euft eu défia fon Armée toute entiè-

re à leurs Portes. Comme il eftoit le plus doux

Prince de la Terre , à tout ce qui ne luy refiftois

point , jl ne voulut d'eux qu'vn (impie ferment

de fidélité : il ne iugea pas mefme à propos auec

fi peu de Troupes qu'il auoit , de s'engager dans

cette Ville : & il fe contenta d'occuper les deux

bouts de l'Araxe, & quelques Chafteaux médio-

crement forts , qui eftoient en diuers endroits

d'Artaxate ; afin que par là il oftaft tout fecouis

au Roy d'Arménie , & toute communication en-

tre la Ville & le lieu où il s'eftoit retiré. Il conti-

nua donc le deflein d'enuoyer Hidafpe vers le

pied de ces Montagnes , auec douze cens hom-

mes feulement: pouf empefeher ceux de laCaniT

pagne d'y porter des viures. En fuite dequoy il

fe refolut d'attendre que Ciaxare fuft arriué , au-

parauaijt qtie de plus rien entreprendre : & après

auoir donné tous les ordres necellaires, il s'en re-

tourna au Clvafteai» d'où il eftoit party, aueçafl'cs

\

t

Livre Second. 331

d'impatience d'entretenir la Princefle de Pont:

s'imaginant que peut-eftre pourrait-elle fçauoic

cri cftoit le Roy fon Frère : 5c par confequent 011

eftoit auiïï la Princefle Mandane. S'eftant dona

vn peu repoie , & s'eftant mis en eftat de paroi-

ftre auec bien-feance deuant elle , il luy fit de-

mander s'il pourrait auoir l'honneur de la voir :

comme elle ne le defiroit pas moins qu'il le fou-

haitoit , qtioy que ce fuft par des raifons différen-

tes , elle luy fît dire qu'elle receuroit fa vifite fort

agréablement. De forte qu'allant Ja trouuer à

l'heure mefme , il en fut receu en effec auec toute

la ciuilité poflible : & il luy rendit auili toute la

foûmifïïori & tout le refpect qu'il luy euft pu ren-

dre , quand elle euft encore efté dans Hcraclée.

Apres les premiers complimens paflez , Seigneur,

luy dit-elle , fî la Fortune euft efté aufli fauora-

ble au Roy mon Frère , que vous le luy fuftes en

le faifantdeliurer , il n'euft pas perdu comme il

a fait , les Royaumes qu'on luy a veu polfeder.

le ne fçay, Madame, répliqua Cyrus, fî le Roy

de Pont n'a point plus gagné en perdant fes

Royaumes, qu'il n'euft pu faire en les conferuant:

mais du moins fçay-ie bien que ie préfère ce que

la Fortune luy a donné , après les auoir perdus , à

tout ce qu'elle luy auoit ofté auparauant : &

pleuft aux Dieux qu'il vouluft remonter auThrô-

ne qui luy appartient , en rendant ce qui ne luy

appartient point du tout. Ce difeours eft fi obfcur

pour moy , dit la Princefle de Pont, que ie n'y

puis repondre à propos : car enfin ie fçay bien

que le Roy mon frère a perdu le Rovaume de

Pont , & celuy de Bithinie ; qu'il a efté contraint

de partir de la dernière Ville qui luv reftoit, 5c

çie s'enfuir dans vn Vaiflçau pour aller mettre la

/ v

x-

f

p

332 ' 'Le Grand Cyrvî,'

perfonne en feureté auprès de vous : mais ie n\i y

point fçeu que cette Fortune qui Ta renuerfé di

Thrônc , luy ait rien fait gagner depuis. I'ay fçeu

melhie en fuite qu'il n'cftoit point où vous cftiez;

& l'on ma dit enfin (fans m'en pouuoir pourtant

donner nulle certitude) qu'il e(ioit en Arménie,

où ic fuis venue le chercher, & où ie ne l'ay pas

trouué. Quoy Madame , luy dit Cyrus , le Roy de I

Pont & la Princcflc Mandane ne font point icv ! I

le ne croy pas , répondit elle , que le Roy mon

Frère y (bit : & ie ne comprens point du tout

comment quand il'y (croit, laPrincefle Mandane

y pourroiteftre. Cyrus voyant auec quelle ingé-

nuité cette Princefleluy parloit, luy conta alors

comment le Roy de Pont au oit fauué la Princefle

Mandane d'vn naufrage, & comment il auoit

quitte fon Nauirc, Scs'cftoit mis dans vn Bateau

pour remonter la Riuiere d'Halis , & pour venir

en Arménie : de forte , pourfuiuit-il , Madame»

que ie ne voy pas comment il eft poflible qu'il n'y

foit pas , & comment vous ne le fçauez point.

^ I'ay peu de liberté, dit-elle, depuis que ie fuis

en Arménie, qu'il ne feroit pasimpotîible qu'il y

ftift, quoy que ie ne le fçeufle pas : Mais Seigneur*

comment peut il eftre vray, que luy qui m'a parle

de vous, comme de l'homme du monde pour qui

il auoit le plus d'eftime & le plus d'amitié ( quoy

qu'il ne fceuft pas voftre condition ) puitfe vous .

auoir defobligé luy, dis-ie , que vous auez tant

obligé ; luy qui vous doit la vie & la liberté ; luy

qui auiïï a eu intention de vous conferuer, dans

vn temps où vous luy arrachiez la victoire d'en-

tre les mains. 11 n'a pas eu intention de me nuire,

répliqua Cyrus , mais il m'a pourtant cruellement

outrage : Ha Seigneur , dit-elle , il ne m'a pas dé-

Livre Second. 33i

peint Artamcnc allez faillite, pour fe tenir outra-

ge d'vne choie faite fans deflein : & ie ne penfc

pas qu'il foit changé depuis qu'il cil Cyrus. Il

n'eft pas changé, reprit il , car il aime la Princcflc

Mandane, comme il i'aimoit en ce temps là, quoy

que le Roy de Pont ne le fçeuft pas : de forte,

Madame, qu'il vous eft aifé de iuger, qu'en enle-

uant cette Princefle,& en la retenant après con-

tre fa volonté , il ne m'a pas obligé. le ne vous

jtarlerois pas ainfi, pourfuiuit-il , fi la paffion que

rày pour elle, n'eitoit aujourd'huy fçeuë de toute

PÂfie : & fi ie n'eftois forcé de me 'iuttifier dans

ïcfprit d'vne auflï excellente perlbnne que vous.

. Seigneur , luy dit elle , ie n'ay plus rien à vous dire:

Se des que l'amour fe méfie dans vnc auanture ie

n'en fuis plus furprife , quelque bizarre qu'elle foit.

Cependant ie puis vous dire pour voftre confo-

lation , que le Roy mon frère a vn fi profond ref-

pe&pourla Princcflc Mandane, que vous ne dé-

liez rien craindre pour elle : & fi ie fçauois où il

eft , ie vous fupplierois de me permettre d'aller

cflayer d'obtenir de luy qu'il la rendift au Roy

fon'Pere. Cvrus remercia cette Princefle auec

beaucoup d'aiVe^ion : & leur conuerfation fut fi

obligeante de part & d'autre , que Cyrus eftoit

eftonné de fe trouuer tant de difpofition à vou-

loir ferait vne Sœur de fon Riual. Il efl vray

qu'elle eiloit fi aimable & fi parfaite, qu'il n'euft

pas efté poflible de ne l'eftimer^as infiniment : &

de n'auoir pas du moins beaucoup d'amitié pour

elle, quand on n'eiloit plus en termes de pouuoir

auoir de l'amour. De plus , comme elle trouuoit

en la veuë de Cyrus, la reflemblance d'vne per-

fonne qui luy eftoit infiniment chère , elle auoit

pour luy, & mcfme fans s'en appereeuoir, vne

\

m

L e Grand Cyrvs,

ciuilité pins obligeante qu'elle ne penfoit: dé for-

te que durant trois ou quatre iours, pendant les-

quels Cyrus !i voyoit à toutes les heures où il

n 'eftoit pas occupé à vifiter lesdiuers Portes qu'il

faifoit garder

il fe lia vne aflez grande amitié

entr'eux. Car enfin Cyrus après auoir fatisfait la

curiofité de cette Princefle, en luy racontant fa

fortune en peu de paroles : comme il l'afTuroit

que fi le Roy fon Frerc vouloit rendre la Prin-

cefle Mandane , il luy feroit recouurer fes Royau-

mes, elle ne trouiioit pas qu'il euft tort : Ôc elle

croyoit mefme que quand le Roy de Pont fçau-

roit qu'Àrtamene eftoit Cyrus, & que Cyrus ai-

moit Mandane, & en eftoit aimé y il changeroie

de deflein. Si bien que ne trouuant pas qu'elle

deuft regarder ce Prince comme PEnnemy du

Rov Ton Frère, elle le regardoit feulement com-

me fon Protecteur ; & comme vn F'rince qui pour-

roit peut-eftre trouuer les voyes d'eftre le Média-

teur, entre le Rcy de Pont & le nouueauRoydé

Bithinie : de forte qu'elle joiïiflbit auec quelque

douceur, de la veuë & de là conuerfation de (Jy-

rus. Ce Prince fut vn peu embar raflé durant quel-