Chapitre 29

Cachés à l'orée de la forêt, Seifer et Linoa analysaient les défenses Galbadiennes, à la recherche d'un point de passage. Il était en effet hors de question pour eux de tenter une entrée frontale, à découvert. Leur visage était bien trop connu de tous et, de toutes manières, les soldats les attendaient très certainement. Le major les provoquait: il avait à dessein organisé cette confrontation qui se devait finale.

Impatiente, Linoa s'agitait. Avec ses pouvoirs, elle aurait sans problème pu ouvrir une voie: c'était ce que Seifer voulait à tout prix éviter. Pour les populations, Ultimécia était la dernière sorcière et les pouvoirs de Linoa devaient rester secrets aussi longtemps que possible. Il se décida donc à bouger, tenter de se rapprocher de l'entrée Est de la ville, coincée entre la forêt et les falaises. Lentement, ils se mirent en route. La jeune femme s'arrêta soudainement et regarda par-dessus son épaule, en direction de l'hydre. Seifer l'attira à terre et la força à le regarder droit dans les yeux.

Ne recommence pas ou tu vas nous faire repérer ! On doit rester en mouvement et éviter de jouer les poteaux au beau milieu d'une plaine déserte ! Il aurait voulu accompagner sa leçon d'un haussement de ton mais le cadre s'y prêtait peu. J'ai accepté de t'aider sous réserve de diriger l'opération. Tu te souviens ?

C'est Squall…

Seifer soupira. Déjà au moment de quitter l'hydre elle avait hésité à le laisser seul avant de finalement comprendre que l'emmener était exclu et que la mission n'avait aucune chance de réussir s'ils n'étaient pas au moins deux. Lui rappeler qu'il était fragile parce qu'inconscient avait fini de la convaincre.

Je le sens… J'ai l'impression qu'il me parle.

Ah oui ? Et que te dit ce grand orateur ?

De toutes évidences, il ne la croyait pas et ce n'était qu'une impression, l'expression de son sixième sens. Sa voix était si lointaine, si faible… Elle renonça à s'expliquer et lui fit signe de continuer. Haussant les épaules, il reprit donc sa marche.

Ellone se sentait faiblir. Elle ne le pensait pas si résistant. Le soldat de Hyne, doué d'une force physique redoutable et d'une force intérieure encore plus remarquable. N'importe qui aurait depuis longtemps abandonné ses efforts, aurait été en train de se planifier une nouvelle vie, de la choisir, la définir. Toutes ces images, ces souvenirs ou découvertes auraient dû le désespérer jusqu'à le forcer à se réfugier dans ses rêves où elle l'emprisonnerait alors. Mais il résistait, il acceptait toute cette souffrance avec un certain fatalisme, la considérant naturelle, voire même nécessaire.

C'est alors qu'une nouvelle idée lui vint à l'esprit. On allait voir s'il pouvait réellement supporter indéfiniment la vue des êtres chers en pleine douleur. Si une personne pouvait le faire plier, ça devait être elle. Il y revenait toujours. Elle l'obnubilait, il en était fou, elle l'avait envoûté.

Le lion s'est fait dompter sans s'en rendre compte. Il est inoffensif ou, en tout cas, faillible maintenant. Je dois en profiter, m'en servir. Mais comment ? Je ne la connais pas assez.

Toutes ces questions la dispersaient. Il le sentait, il entrevit la brèche. C'était le moment. Rassemblant la volonté qui lui restait, il pensa de toutes ses forces.

Je ne dois rien changer. Je ne dois rien changer. Je ne dois rien changer. JE NE DOIS RIEN CHANGER !

Quelque chose n'allait pas. Mais quoi ?

Linoa s'arrêta à nouveau sans prévenir. Cette fois elle dut s'appuyer à la paroi de la falaise qu'ils longeaient pour ne pas tomber. Seifer la fit à nouveau s'accroupir et ne chercha pas à cacher son agacement. Il ne vit pas les efforts qu'elle faisait pour rester consciente.

Quoi encore ?

Il m'appelle ! Mais…il y a… quelque chose d'autre.

Quoi ?

Je ne sais pas ! Elle pensait avoir crié, sa voix n'avait en fait produit qu'un faible murmure.

Elle se sentit faiblir et tomber, Seifer la rattrapa par réflexe en jurant.

Et merde ! Ne manquait plus que ça…

Il observa rapidement les lieux et la traîna dans une corniche abritée où il l'installa du mieux qu'il put. Il la gifla doucement espérant la réveiller.

Linoa… Linoa, allez, reprends-toi !

En perdant connaissance, Linoa entraîna Ellone avec elle. Débarrassée de son corps, n'étant plus qu'esprit, cette dernière se renforça et établit une connexion directe entre le passé de Linoa et Squall. Elle bloqua de fait la communication que Squall et Linoa essayaient d'établir.

Tous trois étaient désormais désolidarisés de leur corps; esprits libres mais inconscients de l'état des autres.

Linoa se sentit remonter le temps, rappelée vers ce fameux été passé avec Seifer. Elle tenta en vain de bloquer le souvenir.

Squall était maintenant sur une plage, à Timber, il observait Linoa discuter avec Watts et celui toujours assailli de crampes, Zone.

Il lui fit signe pour capter son attention, il était tellement soulagé de voir qu'elle allait bien ! C'est alors qu'il remarqua la couleur de sa manche: grise ?! Il s'observa un instant et porta la main à son front à la recherche de sa cicatrice: absente.

Seifer ! Tu es là, comme promis ! L'accueillit-elle en courant. Elle s'arrêta à un mètre de lui et croisa les mains dans le dos avant d'ajouter en penchant malicieusement la tête. Merci.

Quoi ?! Seifer ? Eh, mais, elle est… plus jeune ? Squall commençait à comprendre. Bien qu'elle ne la connaisse pas vraiment, Ellone avait trouvé le moyen d'accéder au passé de Linoa pour l'utiliser contre lui.

Connaissant la tactique, Squall crût pouvoir reprendre l'avantage, il se distança autant qu'il le put. Difficile si l'on considérait l'évolution des choses. Il était en train - rectificatif, Seifer était en train - d'embrasser sa petite amie, laissant courir des mains baladeuses, palpant sans gêne et sans douceur les courbes de sa partenaire.

Il avait beau savoir qu'il s'agissait du passé, d'un passé révolu et nullement regretté, Squall fut néanmoins pris de jalousie, sentiment qui amplifia à mesure que la réponse de Linoa se précisait et que le désir de Seifer montait. Il hésitait entre effrayer Linoa par un geste résolument obscène ou excessivement maladroit: n'importe quoi, il ferait n'importe quoi pour mettre un terme à ce moment de plus que proximité, pour empêcher cette relation d'exister. Il avait envie d'éviter cette rencontre, il voul… Non, il n'avait pas le droit, il ne devait pas, ça serait bien trop dangereux de ne serait ce que le penser ! Changer quelque chose – y compris le plus petit détail - c'était prendre le risque de donner au monde une direction différente, de ne jamais rencontrer Linoa. Au prix d'immenses efforts, il se contint mais ne put retenir un soupir de soulagement quand sonna son téléphone.

Comment osait-elle violer ainsi son esprit ? Dans quel but ? Linoa était en rage. Elle se concentra pour repousser la conscience parasite comme elle l'avait fait auparavant. Elle ne parvint qu'à la repousser vers un autre temps.

Le décor changea, elle était chez elle, à Deling, dans l'une des chambres à l'étage, devant le cercueil de sa mère. Elle avait six ans et fixait cet étrange meuble, refusant de croire que sa mère y était enfermée à jamais. Elle s'accrocha à la jambe de son père à la recherche d'un peu de réconfort. Celui-ci la prit au cou et l'emmena dans la pièce voisine où il l'assit dans un fauteuil.

Ta mère est morte Linoa, tu ne la reverras plus. Expliqua-t-il sans détour.

Elle éclata en sanglots: sa mère était partie en la laissant seule avec son père. Elle ne lui avait même pas dit au revoir. Elle l'avait abandonnée, c'est tout ce qu'elle comprenait. Elle se jeta dans les bras de son père qui la reposa gentiment dans le fauteuil.

Je ne peux pas rester tout le temps avec toi à la maison. Poursuivit-il. Mais je t'ai trouvé un copain qui, lui, t'attendra tous les jours à revenir de l'école: regarde. En parlant, il avait attrapé le paquet que le maître d'hôtel venait d'apporter. Vas-y, ouvre. Il força un ton joyeux malgré la peine qu'il éprouvait d'avoir perdu sa femme.

A travers ses larmes, la petite fille souleva le couvercle et le laissa tomber par terre: un chien ! Elle sourit malgré elle et le posa sur ses genoux.

Il est à toi maintenant. Je vous laisse faire connaissance. On m'attend à côté. Sans un mot de plus, le major se leva et sortit, la laissant seule.

La souffrance qui la submergea, identique à la souffrance originale, empêchait Linoa de rassembler la force nécessaire à repousser Ellone. Squall ne connaissait que trop bien ce sentiment d'abandon et de solitude totale. L'idée que Linoa ait eu à vivre cela elle aussi lui était insupportable. En cet instant, il avait envie de la prendre dans ses bras, il aurait préféré revivre son propre abandon pour lui éviter cette peine à elle. Il ne voul… Pour la seconde fois, il se reprit à temps. Mais que l'épreuve était dure !

Le petit chien se mit à gémir lui aussi. Il était tout petit, certainement juste sevré.

On est tout seul tous les deux. On a plus de Maman… Elle termina sa phrase dans un sanglot comme les larmes se remirent à couler.

La sentir si désespérée, si désemparée attristait Squall bien au-delà de ce qu'il pensait possible par empathie. Si seulement il pouvait intervenir et l'aider ! Il le pouvait… Il suffisait de le vouloir…

Il l'appela.

Elle l'entendit.

Il était là. Il était avec elle, à ses côtés. Comme promis, il était là quand elle avait besoin de lui. Se sachant soutenue, elle parvint à dominer Ellone, quelques instants seulement. Cela lui suffit, il saisit sa chance et pensa de toutes ses forces:

Je ne veux rien changer. Je ne veux rien changer. Je ne veux rien changer. JE NE VEUX RIEN CHANGER !

Sa volonté, les pouvoirs de Linoa et la puissance d'Ellone se concentrèrent en un moment unique et provoquèrent une incroyable onde de choc. Seifer vit le corps de Linoa s'arquer à l'extrême, comme si elle venait d'être électriquement choquée en salle de réanimation. Il lui prit la main et l'appela de nouveau.

Linoa ! Hurla Squall en se redressant en sursaut sous la force de l'expérience.

Encore confus, il prit le temps d'analyser la pièce dans laquelle il se trouvait: le salon de l'hydre. Que s'était-il passé ? Où étaient-ils tous ? Linoa. Comment allait-elle ? Fou d'inquiétude, la sentant lointaine, il se leva vivement mais dut cependant prendre quelques instants pour retrouver son sens de l'équilibre et chasser la nausée qui l'envahit. Il attrapa son arme, la chargea, la glissa dans son fourreau, le long de sa cuisse gauche. Débarquant de l'hydre, il s'orienta quelques secondes et partit en courant vers Dollet où une petite voix appelait à l'aide.