Bieeeeen le bonjour ! Je sais, vous me détestez, et vous allez encore plus me détester suite à ce cliffhanger ma foi plutôt bien rôdé pour LPDCN. Sûrement l'un de mes préférés de la fic. Mettez vos ceintures, on repart du côté du drama :D
Petite remarque cependant : comme vous l'avez remarqué, le rythme se fait de plus en plus irrégulier parce que j'ai pas mal de boulot de mon côté en plus de mes autres projets d'écriture. J'ai vraiment envie de terminer la fic cette année (je pensais pas dire cette phrase un jour), je vous promets que j'y met du mien, mais les mois à venir risquent d'être chargés côté IRL et je peux pas trop me permettre de laisser tomber ça ahah. Merci à ceux qui prennent le temps de me laisser des reviews malgré tout, ça me motive, et petit remerciement spécial à Kalemiia et Pennyy pour leurs sympathiques commentaires anonymes !
Flemme de mettre un disclaimer, après 29 chapitres, ça se saurait si tout ces personnages étaient à moi. (← motivation ultime)
Chapitre 29 | Le retour de l'Axolot
Mathieu réagit au quart de tour en voyant l'air dément qui venait de s'emparer des traits de Victor ; sans hésiter, il dévia fortement son bras au moment où ce dernier visait fanatiquement le capitaine, un éclat de pure haine enflammant ses pupilles :
— Qu'est-ce que tu cherches, le bleu ?! tempêta le pirate d'une voix tonitruante.
— Tu ne pourras pas le toucher, tu l'as dit toi-même ! insista-t-il sans baisser une seule fois le regard.
Victor ne répondit pas, visiblement en manque de répartie. Le changeur d'âme hésita avant de le laisser seul, comprenant que sa présence ici ne serait d'aucune utilité. Il devait retrouver Antoine, prévenir les autres, n'importe quoi qui empêcherait François d'entrer dans la même transe aliénée qui l'avait possédé la dernière fois.
Le cri qui fusa à bord du navire coupa tous ses desseins sans qu'il ne puisse faire quoique ce soit :
— L'AXOLOT !
De retour sur le pont, Mathieu aperçut le visage interdit de Links, et Plectrum s'envola subitement de son épaule ; à travers la masse, Judith avait dégainé son pistolet comme si cela aurait pu lui être d'une quelconque utilité avant qu'ils ne passent à l'abordage.
— Qu'est-ce qu'on fait ?! s'épouvanta Nyo aux côtés de son capitaine.
Antoine était alerte, et pour la première fois depuis que Mathieu l'avait rencontré, il posa délibérément son tricorne au pied du mât de misaine, révélant sa masse de cheveux fous. L'air grave, il scruta frénétiquement le pont, mais en ne voyant pas François, la panique dévora son visage en moins de temps qu'il n'en fallut pour le dire.
— Trouvez François. Il faut absolument qu'il ne perde pas le contrôle !
Nyo hocha vivement la tête avant de déguerpir à la recherche de son camarade. Mathieu échangea un regard entendu avec son capitaine, et il comprit la réponse avant même qu'il ne pose la question :
— Qu'est-ce qu'on fait ?
— On n'a pas le choix, déclara Antoine au moment où la caravelle parvenait à leur hauteur.
Il dégaina son sabre en même temps que le changeur d'âme, et les amarres furent largués d'une manière si importante qu'ils tressaillirent en même temps.
— On se bat.
Mais aucun soldat ne monta à bord.
Un silence de plomb régna chez les pirates, crispés sur leurs armes ; mais tous les Marines ne bougeaient pas, attendant dans une rumeur anxieuse les ordres de leur commandant. Ce dernier finit par se montrer, la stature digne et fière, à l'extrémité d'une lignée de tireurs postés au bord du bastingage – tout l'équipage se tendit, survolté quant à la soudaine apparition de celui qui leur avait causé tant d'ennuis.
Après ce qui parut être une éternité pour les deux camps, la voix de baryton que Mathieu avait presque oubliée se fit entendre :
— Rendez-vous sans faits d'armes, et il ne vous sera fait aucun mal.
— Mon cul ! répliqua agressivement Victor sans cesser de viser le crâne de l'autre. Qu'est-ce que vous voulez ?!
— Votre coopération, répondit froidement Patrick.
— Jamais de la vie ! aboya farouchement Tim en crispant la poigne sur le pommeau de son épée.
Le changeur d'âme ne l'avait jamais vu aussi en colère, réalisa-t-il soudainement. L'épéiste semblait contenir une irritation plus raisonnée que celle de Victor, mais ses tremblements témoignaient bel et bien d'une rancœur tenace. Antoine lui jeta un regard en coin, visiblement troublé lui aussi. Sur le pont, ils étaient tous rassemblés, à part Bob, Nyo et François. Judith s'était mise furtivement à l'abri derrière le mur de la salle menant à l'entrepont, mais Mathieu pouvait presque la voir plaquée à travers le bois, le doigt posé sur la gâchette.
Quand il reporta son attention sur le capitaine de la flotte qui les prenait en étau, il eut la surprise de voir que ce dernier le fixait impassiblement :
— Livrez-nous les changeurs d'âme, et il n'y aura pas de poursuite.
Silence.
« Pardon ?! »
L'exclamation outrée du Rationnel traduisit parfaitement l'incompréhension qui se peignit aussitôt sur les visages des pirates. Tous les regards se dispersèrent entre Kriss et lui, et Mathieu vit aussitôt l'éclair fou de rage dans les yeux d'Antoine – devancé dans ses pensées par la question incisive de Links :
— Mais vous nous prenez pour qui ?!
Patrick détourna ses prunelles perçantes du plus jeune des changeurs d'âmes, pour marcher sereinement le long du parapet de sa caravelle – on aurait dit que pour lui, la situation n'était qu'une promenade.
— Pour les gens qui ont détruit mon ancien navire, fouillé sans dessus dessous mon bureau (il jeta un coup d'œil à Antoine), endommagé une partie de mon équipage et failli me tuer. La morale, quand on est un pirate, ça ne semble pas vous poser problème.
— La morale, quand on fait partie du gouvernement, ça ne semble pas poser problème non plus, cracha subitement Mathieu en fronçant les sourcils. Ça vous amuse, de chasser des personnes qui ne peuvent rien à leur condition ?!
Tendu, il vit Patrick s'arrêter, et malgré son expression de façade, il distingua très bien le regard noir qu'il lui lança.
— Piller ce qui n'est pas à vous n'est pas une condition à laquelle vous ne pouvez rien.
L'amiral balaya une fois de plus le pont de ses yeux, semblant chercher quelque chose. Mathieu comprit seulement après – il cherchait François. Le seul endroit où pouvait se trouver le Fossoyeur était l'entrepont, avec Nyo et Bob.
Il fit rapidement le lien.
« Ils vont tirer aux canons », réalisa le Primitif d'un air tendu par la nouvelle. « Comme la dernière fois… »
« S'ils le font, le contrecoup risque de renverser le Vol-au-Vent », ajouta le Rationnel d'un ton concerné. « Les amarres nous lient à eux… Il faudrait les trancher. »
Ils étaient dans une cruelle impasse. Mathieu chercha une issue, en vain, tandis qu'à ses côtés, Kriss déclarait posément :
— Vous nous avez trouvé plutôt vite, on dirait, lança le changeur d'âme d'une voix presque réjouie.
Surpris, Mathieu le regarda.
— Les forces de la Marine sont grandes, ne les sous-estimez pas, déclara simplement Patrick en plissant les yeux comme pour deviner ce que mijotait le pirate.
Il avait récité ces mots comme une prière apprise par cœur, mais cela ne perturba pas Kriss le moins du monde :
— Charmant. Ça fait combien de temps que vous êtes en service ? Vous avez l'air plutôt jeune pour un amiral.
La sentinelle reçut plusieurs regards interloqués, autant de la part des soldats que de ses camarades – Mathieu y compris. Qu'est-ce qui lui prenait ?!
Patrick vit ses traits se tirer sous l'irritation, mais daigna répondre d'un air calme :
— Ce ne sont pas vos affaires.
— Je parie que vous avez eu droit à du piston, enchaîna le changeur d'âme, nullement intimidé. Vous devez être drôlement logé. Pas vrai, les gars ?
À cette question, Kriss ne regarda aucun membre d'équipage : il leva la tête vers le ciel, comme s'il parlait au soleil déclinant. L'amiral afficha une expression interdite suite à l'injure sous-jacente qui venait de lui être adressée. Éberlué, Mathieu ouvrit la bouche sous le choc, mais il reçut une œillade espiègle de la part de son aîné :
— Rho, me regarde pas comme ça, Math'. Tu sais ce que c'est, hein ? Quand elles s'agitent là-dedans…
Il se tourna vivement vers les tireurs sur la caravelle, tendant subitement le doigt vers un point invisible :
— Les âmes !
Tous les Marines impliqués se retournèrent par réflexe, désorientés par l'attitude du pirate qui ressemblait plus à un fou, et Patrick ordonna sévèrement :
— Ne vous dispersez pas !
— Ah, les âmes ! Vous en avez tellement peur. Vous ne savez même pas ce qu'elles disent sur vous tous, en ce moment ! Elles chuchotent, pchh pchh pchh !
Il agita les mains d'un air mystérieux pour illustrer sa phrase.
« Il perd la boule là, on est d'accord ? »
Mathieu restait interdit. Il ne savait absolument pas comment réagir, et au vu des visages de ses compagnons de galère, il n'était pas le seul. Cependant, alors que Kriss éclatait d'un rire franc et soudain, un coup de feu se fit entendre.
Tous les pirates se tendirent, de même que les Marines ; mais aucun dommage ne fut à déplorer des deux côtés. En revanche, au milieu…
L'une des cinq amarres attachées avait été tranchée net avant de tomber à l'eau. Ébahi, le changeur d'âme regarda ses confrères, cherchant à savoir qui avait fait cela, mais tous semblaient aussi surpris les uns que les autres ; quant à l'équipage de soldats, ils se braquèrent aussitôt vers eux, plus vigilants que jamais, tandis que Patrick vociférait d'une voix qui pour la première fois, perdait son calme :
— NE BOUGEZ PAS !
Ses subordonnés se figèrent, mais restaient à cran comme le prouvait les dizaines de canons pointés sur eux. Un autre coup de feu se fit entendre, et cette fois-ci, Mathieu était certain qu'il ne s'agissait pas des matelots présents avec lui.
— Qui fait ça ?! ordonna l'amiral en écartant deux tireurs pour se faufiler au premier rang du bastingage.
À moins que…
« Judith. »
À peine le nom résonnait dans sa tête qu'une autre balle trancha la troisième corde. Affolé, les pirates se concertèrent, prêt à encaisser les rafales de tirs des Marines, et ce fut à ce moment-là que Kriss choisit d'intervenir de nouveau :
— Tic toc tic toc ! Vous perdez votre temps, amiral !
Antoine sembla saisir quelque chose, au vu de l'illumination qui prit place sur son visage. Il observa son équipage, s'attardant légèrement sur Kriss, et une détermination touchante fit briller ses yeux d'un air solennel dans un tel moment de gravité. Il déclara du ton de celui qui était loin de se rendre :
— Vous n'arriverez jamais à nous enfermer !
Et pour ponctuer ses mots, la quatrième amarre émit un « plouf » sonore parmi le silence religieux qui s'était installé sur les deux navires. Comprenant soudainement leur manège, la colère déforma les traits auparavant si impassibles de l'amiral :
— TOUS À BORD ! EMPÊCHEZ-LES DE S'ENFUIR !
À peine son cri ébranlait ses troupes que déjà, tous les pirates se ruaient d'un commun accord derrière les mâts ou des abris quelconques pour échapper aux balles, alors que Judith se dévoilait enfin pour mieux sectionner la cinquième corde. Quelques secondes après, ce fut un flot de bleu et blanc qui s'abattit sur le Vol-au-Vent. Mathieu sortit alors immédiatement de la cachette qu'il partageait avec Kriss, prêt à se lancer corps et âmes dans le combat en dégainant son sabre. Il déglutit brièvement en se rappelant de sa première bataille sur le bateau – et un regard familier lui revint aussitôt en tête.
« Concentre-toi, ce n'est pas le moment ! » le réprimanda une de ses facettes alors qu'un soldat lui fonçait dessus.
Il para le coup tant bien que mal, pour lancer un magnifique uppercut après avoir remarqué une brèche dans la défense de l'ennemi qui s'effondra au sol, inconscient. Fier de lui, le changeur d'âme esquissa un pauvre sourire sous les acclamations communes de ses âmes, avant de s'élancer sur le pont en se battant aussi bien qu'il le pouvait. Il nota qu'il s'était grandement amélioré au corps-à-corps, et que ses coups de pieds et de poings l'aidaient plus que la manœuvre de sa rapière ; quand il assomma deux soldats en les laissant s'emboutir mutuellement après qu'ils se soient précipités sur lui, le courage l'avait totalement gagné.
En revanche, il ne vit absolument pas l'amiral de la Marine se jeter sur lui.
Déstabilisé, Mathieu faillit presque tomber par terre quand il para la lame puissante qui s'abattit brutalement sur lui, et il fit face à un visage aussi enragé qu'intimidant :
— Où est François ?!
Le changeur d'âme ne répondit pas, surpris par la question et trop concentré par le combat ; cependant, après quelques secondes où il arriva à reprendre ses appuis, il fronça les sourcils :
— En quoi ça vous intéresse ?!
— Lui et moi avons des choses à nous dire, siffla l'amiral en avançant d'un pas grâce à son coup.
Mathieu fut obligé de reculer sous la force des attaques qui pleuvaient sur lui. Mais la colère qui venait subitement de l'embraser le poussait à obtenir des réponses :
— Je ne pense pas qu'il ait envie de vous voir, cracha-t-il en s'écartant sur le côté pour éviter la lame qui voulait le faucher.
— Imbécile, rétorqua le gradé à travers le brouhaha des combats. Vous n'avez aucune idée de ce que vous faites !
Le changeur d'âme remarqua qu'ils s'étaient dirigés vers la proue, loin du gouvernail et près du chœur de la bataille. Le Vol-au-Vent, qui n'était plus rattaché à l'Axolot depuis les coups de feu de Judith, avait légèrement dérivé de quelques longueurs. Ce faisant, la plupart des Marines qui ne s'étaient pas précipités plus tôt étaient restés sur leur bateau et tentaient de suivre le brick sans le perdre, mais ne pouvaient plus espérer monter à bord sans sauter par-dessus la mer – tentative qui ne réjouissait personne. Les soldats présents sur le navire pirate, plongés dans un tourbillon d'effervescence dû à leur rixe, n'avaient plus aucun moyen de battre en retraite : l'amiral faisant partie de ceux étant à bord, ils se battraient jusqu'au bout, déduisit Mathieu avec appréhension.
« Il nous faut un plan », déclara le Primitif avec une détresse notable dans sa voix. « Il nous faut un plan, ou on va se faire battre à plate couture ! »
« J'essaye ! » rétorqua le concerné alors que leurs deux lames s'entrechoquaient de nouveau.
— Et ce n'est certainement pas un pirate qui va m'empêcher d'atteindre mon but, asséna froidement Patrick au moment où Mathieu sentait le parapet dans son dos.
Ce dernier comprit qu'ils avaient atteint la figure de proue, qui devait sûrement se dresser derrière lui ; légèrement paniqué, le changeur d'âme tenta un coup de poing, mais l'amiral l'esquiva comme s'il n'avait rien fait, et d'un geste habile du poignet, il le désarma sans aucun effort. Le sabre que Nyo lui avait auparavant confié dérapa sur le pont, et aucun espoir de le récupérer ne se présenta quand le pirate se retrouva acculé contre le bastingage, une lame pointée vers sa gorge.
« UN PLAN ! ON DEMANDE UN PLAN ! »
— C'est à cause de toi que tout a échoué la dernière fois. C'est à cause de toi et de ton maudit équipage qu'à chaque fois, on me refuse plus de libertés au sein de la Marine !
L'amiral avait confessé sa rage sans pour autant paraître fou ; tout dans sa personne respirait le contrôle de soi, que ce soit dans ses gestes ou sa voix, et un spectateur externe à ce dialogue aurait eu du mal à croire qu'ils se trouvaient en plein dans une bataille navale.
— Je n'ai rien fait à part exister ! s'exclama Mathieu en voyant le regard lourd d'accusations qui pesait sur lui.
Sa revendication sembla troubler le haut gradé, qui écarquilla les yeux un instant. Profitant de sa diversion, le changeur d'âme se hâta de monter sur le parapet avant de reculer sur la figure de proue, priant pour ne pas faire un seul mauvais pas. En équilibre sur le faucon, il sentait le vent claquer dans son dos, et il n'osa pas regarder la mer en bas de peur de perdre le peu de témérité qu'il avait gagné.
— Tu ne m'échapperas pas, souffla Patrick en posant à son tour sa botte sur le garde-fou.
« T'ES COMPLÈTEMENT FOU OU QUOI ?! ON EST DANS UNE IMPASSE, GROS GÉNIE ! » s'égosilla la Fille qu'il imaginait très bien se ronger les ongles.
— Je fais ce que je peux, grogna Mathieu en roulant des yeux.
Il ne réalisa qu'il avait parlé à voix haute qu'en croisant le regard inquisiteur de son adversaire, auprès de qui il adressa un sourire désolé :
— C'est qu'elles s'agitent là-dedans, s'excusa-t-il en posant un index sur sa tempe comme Kriss auparavant.
Son manège réussit à déstabiliser l'amiral, dont les sourcils se froncèrent presqu'aussitôt. Comprenant qu'il gagnait du temps, il réussit à poursuivre le manège que son aîné avait utilisé :
— C'est qu'on gère mal les situations de stress…
— Assez !
Mathieu se pencha brusquement en avant pour éviter le coup de sabre dirigé au niveau de son abdomen ; rapidement, il se redressa et recula d'un pas en montrant le plat de ses mains, tentant de garder l'équilibre.
— Tu penses vraiment que je me laisserais avoir deux fois par quelqu'un qui est sans arrêt conseillé ?! s'énerva Patrick en le menaçant à nouveau du tranchant de son arme.
Derrière lui, le pirate constata que ses camarades semblaient, à sa plus grande surprise, prendre l'avantage ; il repéra Bruce et Nyo en train de rassembler des Marines désarmés au bord du bastingage pour les fouiller… Avant de les balancer sans ménagement par-dessus bord. La caravelle qui les suivait de près se chargeait d'essayer de repêcher ses effectifs à l'aide de cordes, ne pouvant rien faire d'autre que d'assister au spectacle.
— Sans arrêt conseillé ? répéta-t-il, sincèrement surpris par les propos du Marine en chef.
— Je ne suis pas idiot ! répondit ce dernier en avançant encore d'un pas. Je sais que vos âmes peuvent vous posséder, et je sais qu'elles vous parlent en ce moment-même. Si vous possédez la capacité d'obtenir des avis très différents sur une même situation, alors vous pouvez décider plus facilement de la meilleure chose à faire. C'est logique… Et parfois trop dangereux.
« Alors, je sais pas vous, mais quand il dit qu'on sait décider des meilleures choses… C'est de la théorie, hein ? »
« Il est incroyablement renseigné », s'extasia le Rationnel en ignorant la pique du Primitif. « Comment un Marine peut-il tant s'intéresser à un sujet aussi tabou ?! Ils sont censés suivre certaines informations, mais pas les vérifier ! »
— Et alors ? répliqua Mathieu, subitement sur la défensive. Que je sache, ce n'est pas nous qui avons condamné à mort des gens par peur de ce qu'ils pourraient faire !
— Il y a une raison concernant ce pour quoi les changeurs d'âmes sont bannis ! Vous êtes reconnaissables à des kilomètres, quand on apprend à déceler les signes, attaqua l'amiral d'un ton impitoyable.
— Ah oui ?
Le pirate se redressa, hors de lui. Les bras tendus, il recula encore d'un pas, percevant que la surface sur laquelle il se tenait de moins en moins présente, mais sa vision se teintait petit à petit de haine face à un seul souvenir.
— Et concernant le changeur d'âme qui se trouvait dans votre équipage la dernière fois qu'on s'est croisé ? Vous en étiez averti, aussi ?! cingla-t-il d'un ton déchaîné.
L'expression interdite qui prit place sur le visage de son adversaire ne fit qu'attiser plus grandement sa colère.
— Celui qui s'est battu sous vos ordres malgré l'épouvante de se faire découvrir à tout instant, vous le connaissiez ? Vous saviez, que des changeurs d'âmes se mettaient au service d'une soi-disant justice alors qu'elle les pourchasse sans arrêt ? Vous saviez, que vous faisiez partie d'un ordre qui brise des vies ?
Il sentait son sang bouillir, ses pensées être crachées sans qu'il ne puisse vraiment les contrôler ; et au moment où il sentit ses poings se serrer sans qu'il n'y soit pour rien, il sut que quelqu'un avait pris place à ses côtés pour évacuer sa rage.
« Gamin, t'as baissé ta garde », triompha sa facette sombre qui cohabitait désormais avec lui.
« Je sais », lui répondit-il froidement. « Et t'as intérêt à m'aider. »
Le rictus qui prit place sur ses lèvres en retour n'était pas le sien.
Patrick se figea, comme s'il prenait conscience du retournement de situation qui venait d'avoir lieu. Ses forces lui revenaient avec brutalité, circulaient violemment dans ses veines. Le changeur d'âme fit mine de le frapper au visage, avant de balayer d'un coup de pied bien placé les jambes de son adversaire ; il profita de son déséquilibre pour se jeter sur lui avec une hargne qui n'était pas la sienne. Son front était presque collé à celui de l'autre, et ses jambes fléchissaient sous la crainte d'un mauvais pas qui aurait pu l'envoyer au fond de l'océan.
— Je me fiche des raisons pour lesquelles vous vous êtes fait enrôler, cracha-t-il alors que leurs mains se disputaient la garde de la rapière. En vous engageant dans la Marine, vous n'avez fait que perpétuer des horreurs sur des gens qui n'avaient rien demandé !
— Je n'avais rien demandé, moi non plus ! rétorqua brutalement l'amiral qui ne perdait pas la face. Je me suis engagé par nécessité !
— Nécessité de vie, ou par ambition ?!
Il sentit la colère de sa facette sombre, celle accumulée pendant toutes ces années, celle qu'il n'avait jamais eu le loisir de laisser éclater par peur des représailles, cette colère d'injustice qui lui donnait des ailes. D'un coup d'épaule, il réussit soudainement à gagner l'emprise de l'arme, et il poussa aussitôt la lame vers la gorge de Patrick qui resta stoïque, incrédule d'avoir ainsi perdu le contrôle. Ses mains restaient toujours posées sur la garde, mais elles n'offraient qu'une résistance futile. Bientôt, Mathieu l'aurait à sa merci, lui et tous les autres de son espèce.
« On va l'avoir. On va l'avoir… »
Les paroles rauques excitèrent encore plus son impatience, comme une rafale de vent sur un feu de forêt. Il ne voyait même plus le visage si près du sien : il ne distinguait que le drapeau bleu et blanc du gouvernement qu'il avait tant de fois rêvé de brûler.
— NON !
Le cri désarma autant le Marine que le pirate. Surpris, le changeur d'âme dirigea son regard au-delà de l'épaule de son opposant – et il réalisa qu'il n'avait absolument pas vu ce qu'il s'était passé pendant leur combat. Sur le pont, plus taché de sang qu'il ne l'avait jamais vu, c'était un véritable massacre de Marines. Ceux-ci avaient paniqué en remarquant que leur caravelle n'était plus accessible, et s'étaient soudainement éparpillés dans leurs combats. Les cadavres avaient été jetés par-dessus bord, donnés en pâture aux requins par nécessité – on ne pouvait enterrer les dépouilles en mer. Certains des siens étaient grièvement blessés, aussi : Kriss avait écopé d'une immense balafre le long de sa joue, Links se tenait l'avant-bras en respirant lourdement, ne laissant pas apercevoir les dégâts. Victor, aussi enragé qu'il l'était, semblait être responsable du carnage chez les bleu et blanc, mais en avait payé le prix : il manquait un doigt à sa main droite dont le sang jaillissait par flot. Mathieu sentit l'horreur remonter en lui, malgré sa rage alimentée par sa facette. Tous les combattants s'étaient arrêtés, retenant leur souffle face à un seul cri.
Le Fossoyeur était sorti de l'entrepont, la porte fermée derrière lui – visiblement à clef, au vu des tambourinements et des cris qui sortaient de l'autre côté. Les pirates se tenaient à distance respectable de lui, comme s'il s'agissait d'une bombe à retardement. La pelle en main, le visage encore plus badigeonné de suie que d'ordinaire, il avait l'air d'un condamné à mort qui s'était échappé au dernier instant des mains de son bourreau. Patrick, qui n'avait pas tourné la tête en sachant parfaitement que ce geste l'aurait offert à la merci de son adversaire, écarquilla les yeux en reconnaissant la voix de celui qu'il avait cherché plus tôt.
— Il est à moi… C'est à moi de le faire…
François, fanatique, avait à peine haussé le ton, mais ses mots furent portés suffisamment loin par le vent. Ses épaules tremblaient, ses mains serraient le manche de son arme à en blanchir ses phalanges. Le changeur d'âme sentait la brise salée de l'océan fouetter son dos à cause de leur position. Un seul mouvement pouvait tout bouleverser.
Le Fossoyeur avança d'un pas. Victor tressaillit, voulant sûrement se mettre en travers de son chemin, mais il était terrassé par la perte de son doigt, son visage pâlissant à une allure vertigineuse. Benjamin se précipita à son côté, l'air épouvanté. Charlie fit de même avec Links, mais toujours personne ne stoppait leur pelletier. Tim était désemparé, bouche ouverte face à son acolyte fou de vengeance.
— Je m'en fiche.
Mathieu sentit les mots sortir de sa bouche sans qu'il ne les commande. Sa déclaration figea le temps. Antoine le fixait avec un supplice notable dans ses yeux – raison pour laquelle il n'attarda pas son regard sur son capitaine, qui à cet instant précis lui renvoya l'image d'un gamin pour qui tout se raccrochait à une carte. Une carte qui était fausse. Qui n'avait pas de sens. Les rêves balayés d'un enfant à cause des sabres. C'était de leur faute. À tous. C'était la Marine qui les avait envoyés là, ils n'en seraient pas là si le gouvernement ne les avaient pas déclarés hors-la-loi.
Il les haïssait.
François accéléra le pas. On aurait dit que les pirates lui faisaient une haie d'honneur. La caravelle des Marines, encore visible à quelques centaines de longueurs, se détournait lentement, battant en retraite.
Tous des lâches.
— Je les déteste, souffla-t-il sans se préoccuper de savoir si on l'entendrait ou non. Je vous déteste, vous avez pourri ma vie.
Il fixa froidement les yeux de Patrick. Pour la première fois, l'amiral afficha un visage de peur. Il sentait sa facette sombre s'en réjouir, s'en lécher les lèvres. La perversion de leur cohabitation ne le dérangeait plus.
— Vous avez pourri notre vie, rajouta-t-il avec insistance.
Le silence équivoque sur le navire, l'absence de cliquetis d'armes, tout cela mit enfin la puce à l'oreille du capitaine dont les yeux brillèrent soudainement :
— Vous avez décimé mes hommes, murmura ce dernier en refusant de se retourner pour voir le carnage.
— Ils sont partis, acquiesça Mathieu sans le quitter du regard. Ils ont battu en retraite, comme des chiens.
Les bottes du Fossoyeur claquaient de plus en plus vite sur le pont.
— Vous avez choisi votre camp.
— Mathieu… l'avertit François d'un air austère.
— C'est fini, poursuivit-il dans un rictus carnassier.
— Mathieu, répéta plus fortement son camarade. Tu n'as pas le droit…
À cet instant, il eut l'impression de comprendre la folie qui s'était emparée de Victor, la dernière fois qu'un tel bouleversement avait eu lieu. Cette rage qui vous retournait les tripes, ce profond sentiment d'amertume d'avoir été battu toute sa vie et de ne pas pouvoir frapper en retour, parce que c'était s'abaisser à leur niveau. Il n'y avait qu'un seul homme pour freiner sa folie, le même qui pouvait maîtriser ses âmes. Mais le capitaine des Pirates du Cabaret Noir était figé, sous le mât principal – Mathieu savait que lui aussi portait la haine dans son cœur. Allait-il lui ordonner de lui laisser la vie sauve ? Allait-il faire comme avec Victor, ou allait-il lui laisser carte blanche ? Kriss lui avait dit, un jour, alors qu'ils discutaient à la vigie. Antoine t'aime bien. Antoine t'a tenu en estime plus rapidement que quiconque sur ce navire. À ce moment, le changeur d'âme ne lui avait pas encore avoué que le capitaine pouvait faire taire les Six d'une seule parole. Allait-il lui donner un ordre, oui ou non ? Et plus important encore… Allait-il obéir ?
— Tu n'as pas le droit, tonna le Fossoyeur en accélérant le pas. Tu m'entends ?!
— ET ALORS ?!
Son cri soudain foudroya l'intéressé sur place tout autant que son prisonnier. Des dizaines d'yeux étaient rivés sur sa personne, mais il n'était plus question de trembler sous les regards.
— Que ça soit moi ou toi, qu'est-ce que ça change, hein ?! s'exclama-t-il, les yeux noirs. Tu as quoi à cacher, exactement, François ?!
Même Victor l'observa d'un air choqué.
— IL M'APPARTIENT ! hurla soudainement l'intéressé en plantant violemment le manche de sa pelle sur le pont. C'est à moi de décider s'il mourra ou non !
L'épée de Durendal tomba quelque part sur les planches dans un fracas déchirant, mais cela passa inaperçu. Dans les pupilles sombres flambaient une étincelle que le changeur d'âme n'avait jamais vue ; un éclat bestial, presque fou. Les épaules du Fossoyeur se soulevaient et s'abaissaient avec frénésie. On aurait dit une panthère restée en embuscade qui voyait désespérément sa proie s'éloigner alors qu'elle aurait pu lui sauter dessus.
— Il a raison.
Seul Mathieu entendit Patrick parler. L'amiral l'observait désormais avec témérité, les yeux brillants. Il savait parfaitement qu'il jouait avec le feu au vu de sa position. Il reprit de sa même voix de baryton, avec cette expression tout aussi neutre :
— Tout comme j'ai le choix de décider s'il vivra ou non.
« Allez, tue-le, gamin. Qu'on en finisse, il est là ! Qu'est-ce que ça peut nous foutre, des promesses mélodramatiques à la con ?! »
— C'EST À MOI, TU M'ENTENDS, MATHIEU ?! s'époumona François qui n'osait toujours pas reprendre sa marche.
— Mathieu.
Antoine. Antoine venait de parler. Le changeur d'âme détourna aussitôt le regard. Son capitaine était là, cheveux fous, sabre à la main, comme toujours, ce même homme qui l'avait embarqué sur ce bateau…
« Gamin, NON- »
Mathieu n'eut pas le temps de réagir : sa soudaine distraction avait créé une brèche dans sa défense, Patrick venait de brutalement le repousser avec énergie. Il oublia aussitôt le pont, il ne restait que lui et le Marine au-dessus des flots, qui se disputaient frénétiquement la garde de l'épée ; juste un peu de force…
— Tu ne peux pas me tuer, siffla l'amiral en le fixant droit dans les yeux. Ce n'est pas toi qui me tueras, changeur d'âme !
« ATTENTION ! »
Quand le susnommé perdit l'équilibre et bascula sur le côté, il comprit trop tard. Le coup de poing l'avait envoyé valser, et ce ne fut que le hurlement de son âme en cohabitation avec la sienne qui l'avertit de sa chute en avance – les échos des cinq autres résonnèrent faiblement dans un coin de son esprit. Paniqué, la colère laissa aussitôt la place à la peur tandis qu'il sentait son cœur se soulever presque surnaturellement hors de sa poitrine. Le fracas des vagues, les profondeurs de l'eau, le vent qui faisait claquer ses vêtements, un tsunami d'émotions l'engloutirent en même temps que l'épouvante, il tombait, il allait mourir bêtement, il ne voulait pas-
Sa main se raccrocha à l'aile droite du faucon.
— MATHIEU !
Le cri perçant de son capitaine lui fit relever la tête, sonné sous le choc de son rattrapage. Au-dessus de lui, il voyait le Marine l'observer avec indifférence, presque étonné qu'il ait survécu. Acharné, il tendit aussitôt l'autre main, aidé par la force de son âme et son incandescente envie de vivre. Il se hissa avec difficulté sur la surface de bois, vernie et mouillée par l'écume que la figure de proue brassait en fendant les flots. Des gouttes se déposèrent sur son visage déformé par les émotions, et il se releva sur des jambes tremblantes qui tentaient désespérément de trouver un appui sur la plateforme en déclin. Patrick l'observait de haut, et il réalisa que les rôles s'étaient cruellement inversés quand ce dernier pointa son épée vers sa poitrine.
— Rends-toi, lui ordonna le Marine.
Il ne pouvait pas voir ce qui se passait sur le pont, le bastingage étant à peine à portée de main. Entre l'aile et la coque, un espace de quelques pieds lui laissait apercevoir les vagues qui s'écrasaient avec un bruit terrifiant contre le Vol-au-Vent – s'il se laissait glisser, il finirait au fond de l'océan, assommé par la progression incroyablement rapide du bateau. Des pas précipités se firent entendre plus haut, et Mathieu reconnut soudainement la tête d'Antoine, qui s'était penché par-dessus bord, ses yeux écarquillés derrière ses lunettes déplacées :
— Ma main !
— N'approchez pas ! somma Patrick en voyant que la situation échappait à son contrôle.
L'équilibre sur la figure de proue était plus qu'instable. Alors que le Vol-au-Vent naviguait, une vague plus puissante que les autres s'échoua sur la figure de proue au moment où Mathieu sautait pour attraper la main de son capitaine. L'écume fouetta son dos, trempa ses habits, il ferma les yeux, mais son poignet restait fermement tenu par les doigts d'Antoine.
Patrick, lui aussi touché par la vague, battit frénétiquement des bras pour regagner l'équilibre. Le changeur d'âme eut tout juste le temps de voir son masque neutre tomber – l'expression horrifique de l'homme qui se voyait mourir s'étala instantanément sur son visage, et il bascula en arrière.
Un hurlement déchirant résonna sur le pont, suivi d'un fracas monumental. Mathieu, concentré à ne pas perdre la main qui lui sauvait la vie, sentit quelqu'un s'élancer vers le garde-fou du bateau avec frénésie, ses bottes claquant tapageusement sur le bois. La réalisation le glaça de l'intérieur quand il entendit une arme en métal tomber au sol. Epouvanté, il ne put que lever le regard pour assister à la scène alors que les cris horrifiés des autres membres de l'équipage se faisaient entendre plus haut.
François surgit dans son champ de vision l'espace d'une seconde, une seconde qui lui suffit pour assister au drame. Une seconde suffisante pour voir son visage, déformé par la douleur, et la lueur déterminé dans son regard de suie. Une seconde suffisante pour que le Fossoyeur prenne appui sur le parapet et plonge à la mer.
