Bonsoir (ou Bonjour ?) !
Il est un peu (très) tard, je me dépêche. Comme je ne pourrai pas faire ça ce week-end, je publie maintenant. Les réactions sur le chapitre précédent ont été très riches pour moi, et je prendrai le temps de vous répondre tous pendant le week-end. Mais le chapitre est là en avant-première.
Je vous remercie tous, et j'espère que ce chapitre saura vous séduire.
En vous embrassant fort, et en attendant vos avis,
Bergère
Chapitre 28.
Il s'était posté dans le parc. Il y faisait froid, et il s'était refusé, bêtement, à s'armer d'une cape contre le vent. A l'ombre d'un arbre, à l'orée de la forêt, il observait les autres, de loin : les autres étaient une masse, étrangement dense pour ce temps de décembre, d'élèves. D'enfants. Ils produisaient un bruit de fond qui, d'ici, paraissait sourd, éteint par le vent et la distance ; parfois seulement, un cri suraigu, un rire, venait percer cette masse. Tous semblaient heureux. Il était en colère contre lui-même, et c'est pourquoi il était parti dehors, loin de lui-même, tant pis si ce devait être près des autres.
Hier, quelque chose comme de la colère avait porté un coup fatal à son désir de parler ; mais il ne savait plus même pourquoi il avait été en colère. De pudeur ? C'était ridicule. Ce matin, réveillé à l'aurore, il ne regrettait pas son silence – car il n'aurait su parler – mais il regrettait sa colère, sa froideur. Il lui semblait ne savoir que détruire, que déconstruire. Cette conscience-là lui déplaisait : c'était contre lui-même que, ce matin, il était en colère. Le froid était sans doute sa punition, autoflagellation sans grande conséquence, et il regardait la vie se faire sans lui. Et la vitalité d'un monde auquel il se sentait étranger et auquel, malgré tout, malgré lui-même surtout, il aurait souhaité pouvoir appartenir.
Au loin, mais moins loin que les autres, une fille tournait, à croire qu'elle dansait, sans musique, poursuivie par une forme plus sombre. Ces enfants-là étaient presque des adultes : elle était grande et svelte, trop blonde presque pour ce ciel sans luminosité, ce ciel gris qui s'accordait avec lui, pas avec elle. Et derrière il semblait petit, trapu, souriant et incolore ; et tout de suite, sans la moindre raison, il ne l'aima pas. Elle s'arrêta de tourner, il pouvait voir qu'elle riait mais ne l'entendait pas. Il pouvait presque deviner son regard, son regard d'amoureuse : il ne savait pas comment, pourquoi, il s'était laissé absorber par la vie des autres.
Ils chuchotaient maintenant ; ou peut-être parlaient-ils à voix haute, mais il n'entendait rien, rien du tout, et il devinait – ou inventait – une douceur, une tendresse, dans cet échange. C'était l'amour, à n'en pas douter, qui faisait de lui, homme rationnel et ne risquant pas son sentiment au gré des événements, un romancier de la vie de cette jeunesse triomphante. Ils s'aimaient, nécessairement : rien ne semblait plus sûr, plus évident. Et il devinait dans l'échange toute l'honnêteté du monde, les aveux, les vérités : car dans l'amour la honte n'a pas de place et cela il le savait parfaitement bien. Pourquoi ne parlait-il pas, lui ? Il ne les regardait déjà plus, ne prêtait plus aucune attention à ces deux autres car, justement, ils étaient autres et que tout cela ne le concernait pas. Lui seul le concernait : ce n'était pas égoïsme, c'était seulement la vérité humaine et son égocentrisme naturel, c'était la préoccupation simple d'une vie finalement sans éclat.
Hermione avait de beaux yeux pleins de lumière qui souriaient à qui voulait les regarder, et elle avait un rire un peu trop grave et sans grâce qui caressait la peau, presque à la faire frissonner sous l'absence de toucher. Et lorsqu'il lui tenait la main, il pouvait se laisser aller s'il le voulait, et ne plus penser à rien : surtout, il pouvait ne plus penser à lui du tout et se laisser abstraire, absorber, ailleurs et hors de lui. Cela constituait une sorte de bonheur simple et délicat, auquel il se refusait bêtement.
Pourquoi n'avait-il pas parlé ? Il revoyait ses yeux grands ouverts où plus rien ne brillait, car il venait de l'abandonner sans raison ; et il y avait dans cette image simple et quotidienne de quoi le couvrir de culpabilité. Depuis qu'il avait le droit d'aimer, il avait cessé de profiter de ses chances. Il pouvait lui tenir la main, et s'éloigner avec une sorte de pudeur stupide. Quant au droit de lui parler, lui murmurer, la faire rire... tout cela s'était laissé absorber comme sous le coup d'un maléfice. A croire que le bonheur le vidait de toute prétention à le goûter réellement : cela, il l'avait déjà senti, auparavant. Mais le regarder en face avec tant de violence rendait l'ensemble intolérable.
Intolérable, oui, tel était le terme : en ne voyant pas, il savait nier. Mais regardant les choses en face, désormais, et ayant pleinement conscience de son ridicule et de la manière dont il construisait pierre à pierre son malheur à venir, il se jeta presque hors de son immobilité et marcha vers le château. Le couple n'avait pas bougé : ils étaient debout, se tenant par la main, parlant de rien et de tout, peut-être même ne parlaient-il plus, et Severus leur lança un regard de haine sans objet. Il ne devait pas être bien après cinq heures, il irait la voir et lui parler. Tout irait bien, au mieux, car il était prêt à parler de tout maintenant : si les autres le faisaient, pourquoi ne le pourrait-il pas ?
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Il faisait une chaleur étouffante dans la pièce : les élèves étaient repartis depuis quelques minutes à peine, et si les feux étaient éteints, l'atmosphère était toujours emplie d'une vapeur poisseuse. Ce qui, au point de vue de la qualité générale des travaux qui venaient de lui être rendus n'était pas vraiment prometteur - mais elle n'en était pas là. D'abord, il fallait attendre que la température baisse : le château et la magie faisaient cela correctement, mais de vieilles habitudes la poussait, régulièrement, à chercher par réflexe une fenêtre à ouvrir – ce que, bien évidemment, les fenêtres magiques qui ne donnaient que sur de la pierre ne permettaient pas. Qu'importe, elle attendrait en triant les fioles rendues par ordre alphabétique.
Elle en était à Jérémy Graham, huitième de la liste, lorsqu'on frappa à la porte : un coup léger et presque timide qui criait élève de première année pour toute personne quelque peu avertie. Aussi, sans même se tourner vers la porte, elle invita à entrer de façon sonore. La porte grinça doucement, elle se retourna enfin, sans doute rouge encore sous le coup de la vapeur – elle ne comprendrait jamais comment Severus faisait pour rester si uniformément pâle en cours – et trouva devant elle celui-là même à qui elle pensait. Ecarquillant les yeux, elle lâcha d'un ton atterré et sans délicatesse.
« - Bah, Severus !
- Oui, c'est moi… »
Sa voix était basse, elle semblait légèrement altérée par quelque chose, une émotion ou un mal de gorge, impossible de le déterminer. Il avait un air légèrement perdu, rien de la superbe, de la force qu'il pouvait avoir ; et, surtout, rien de la sûreté froide dont il faisait preuve la veille au soir en l'abandonnant sur son canapé. Elle y avait pensé, le soir, mais la journée lui avait occupé l'esprit et soudain, ce souvenir… Son regard paraissait singulier aussi. Fixé sur elle, avec cette intensité presque maladive et inquiétante dont il savait faire preuve : à croire qu'il cherchait à graver quelque chose en elle.
« - Comment vas-tu ? »
Il hocha la tête, comme totalement détaché de la question : c'était presque un haussement d'épaules. Mais il ne resta pas statique, comme il savait si bien le faire, et s'approcha de quelques pas pour l'embrasser du bout des lèvres. Une simple caresse. Elle sourit en réponse et il s'éclaircit la voix, tout près d'elle, lui tenant la main un peu trop fort. Se passait-il quelque chose ? Quelque chose de grave, d'important… ?
« - Je me suis dit que nous pouvions parler, nous aussi, déclara-t-il.
- Comment ça ?
- Je ne suis pas très clair, n'est-ce pas ? décida-t-il avec l'ombre d'un sourire. Je vais essayer d'être plus clair, viens, assieds-toi. »
Il la guida à une chaise. Il paraissait concentré, mais aussi heureux en quelque sorte, à croire que quelque chose s'était passé, métamorphosé. Il la tenait, la soutenait, la serrait, du bout de ses longues mains de sorcier, il la guidait de ci de là et, avec douceur et tranquillité, l'assit. Cette sensation était exquise, elle lui aurait déclaré qu'elle l'aimait si l'idée lui était venue de verbaliser ce qu'elle ressentait. Chacun à une place d'élève, derrière une petite table en bois, et il ne lui avait toujours pas lâché la main. Elle n'était presque plus inquiète.
« - Voilà, je voulais te dire quelque chose hier soir. Et je n'ai pas pu. Mais maintenant, j'ai compris.
- Tu as compris… quoi ? demanda-t-elle avec autant de délicatesse que possible.
- Que je voulais vraiment t'en parler, à toi.
- Alors je t'écoute. »
Il avait marqué encore une petite pause, elle avait pensé que la vérité ne viendrait jamais. Mais vraiment, il n'était plus question de tout cela apparemment, le temps de l'échange était venu. Elle ne savait pas comment, non, pas du tout ; mais quand il commença à parler elle sentit qu'elle voulait tout lui dire à son tour, qu'elle voulait être parfaitement honnête. Et il était presque douloureux de conserver ses lèvres fermées et de ne pas lui déballer un monde de sentiment.
« - J'ai rencontré Albus Dumbledore. »
Elle n'eut pas le temps de sourire avec un peu d'amusement que déjà il avait ajouté, d'un air d'aveu profond et triste, qu'il ne l'avait pas aimé. Du tout. Que le vieil homme lui avait semblé horripilant et faux, qu'il ne lui avait rien appris et n'avait su parler et exprimer que ce qui le concernait lui. Une sorte d'égocentrisme envahissant et mal venu. Sans doute vit-il sa surprise du premier instant, Dumbledore était une telle figure… Mais plus il parlait plus elle comprenait sans pouvoir savoir réellement. Il n'était pas étonnant que le portrait n'ait pas pu le satisfaire : il n'avait jamais, au fond, su satisfaire la curiosité d'Harry. Il se taisait, même en parlant. Puis, après une pause, il la fixa et, haussant les épaules avec désillusion, ajouta.
« - Je suis franchement déçu. »
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Elle avait le visage bas et lourd, comme accablé de ce qu'il venait de lui dire, mais son regard ne fuyait pas et il se sentait soulagé de le lui avoir dit. A croire qu'il avait fait passer le poids, de mains en mains, et qu'elle en était désormais dépositaire : elle le soutenait donc, de la force de son sourire pâli. Tâtonnant, elle trouva sa deuxième main et la tint avant d'ajouter, penchée vers lui, sans détourner les yeux :
« - Moi, je t'aime… »
Et simultanément le rouge lui monta aux joues. Elle était ravissante et hésitante, son regard maintenant papillonnait autour d'elle, mais elle ne lâchait pas ses mains. A croire que, là où il avait réfléchi et pesé avant de parler, elle avait laissé quelque chose prendre le dessus et se déverser, sans lui demander son avis. Il la trouva belle, un instant, avant de réaliser la portée de ce qu'elle venait de lui dire : c'était autre chose, tout autre chose, cela, que des baisers du coin des lèvres et au plus juste de la bouche. Il s'agissait de sentiment, de réalité.
Un instant, elle parvint à fixer son regard dans ses yeux, et elle paraissait gênée de vérité. Le tonnerre de joie et d'émotion le surprit en cet instant-là, ce moment précis où la femme de ses rêves, la figure romantique de la renaissance de ses désirs, lui dit qu'elle l'aimait sans mentir, sans voile, gênée d'avoir parlé. Il se sentit chaud et froid, il tremblait presque mais pourtant pas un de ses muscles n'osait bouger et briser le moment. Et malgré lui, sans le savoir, il sourit de bonheur. Imbécile heureux, il avait tout de celui qui aime : banal comme l'amant comblé et surpris, et sans doute était-ce une chance de ne pouvoir savoir à quel point il n'était rien de plus qu'un homme que le sentiment dépassait.
« - Moi aussi, moi aussi, moi aussi… »
Sa voix était de plus en plus basse, Hermione s'était serrée à lui, assise sur ses genoux, et il murmurait sans s'arrêter dans une transe étrange. Plus rien n'existait, pas même la femme qu'il tenait contre lui et qui semblait rire, ou pleurer, dans son cou.
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C'en était fini des demi-mots et des hésitations. Maintenant, il disait ce qu'il pensait et il sentait qu'Hermione était redevenue ce qu'elle avait été plus tôt. La femme qui, parfois, laissait sortir des phrases insensées ou des remarques peu délicates. Son enthousiasme, aussi, venait de réapparaître lors de leurs cours : suffisait-il de parler d'amour pour faire changer les choses si radicalement ? Parfois, elle venait à lui le temps d'un long baiser, puis reprenait ses activités. Et son appartement commençait à lui appartenir. Il y avait déposé, au-dessus d'une petite table, le carnet qu'elle lui avait un jour offert. Il faisait toute la décoration, toute la personnalité de la pièce. L'autre jour, Hermione lui avait même demandé, comme cela, de but en blanc, sans hésitation apparente :
« - Veux-tu en parler ?
- De quoi ? avait-il demandé, et la question, vraiment, était nécessaire.
- De nous.
- C'est-à dire ?
- A d'autres, je veux dire. Est-ce que nous sommes… un secret ? »
Il le lui avait dit très honnêtement : il ne savait pas. Il allait y réfléchir : il ne voulait pas des regards, oui, cela était sûr. Il détestait les regards. Patiemment, elle avait continué à couper des pattes de grenouille, et il ne lui avait pas donné de réponse. Mais une heure plus tard, il avait réalisé qu'il avait manqué une part de la question et s'était présenté devant chez elle en lui demandant, de but en blanc :
« - Et toi, tu veux un secret ? »
Elle ne savait pas. Elle ne tenait pas à en parler au monde, non, bien sûr : elle lui avait dit ça en lui touchant le bras du bout des doigts, comme pour partager une sorte de compréhension avec lui. Mais elle avait des amis… Il lui avait dit que oui, d'accord, comme elle voulait, car c'était ses amis à elle. Tout coulait, naturellement. Tout allait bien vraiment.
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Minerva avait dit : je vois. Et c'était tout. Pas de petit sourire, pas d'air étonné, choqué, amusé, rien. Pourtant, Hermione était plutôt sûre qu'elle n'en avait pas rien à faire, que cette nouvelle-là comptait à ses yeux et que ce calme n'était pas de l'indifférence. Jamais elle ne comprendrait le calme de cette femme, et sa manière de traiter des choses et des personnes sans interférence ; mais elle lui en était intensément reconnaissance.
Alors même qu'Hermione avait à peine dormi de la nuit, craignant le regard de la directrice, sa désapprobation, peut-être. Et tout s'écoulait si bien et si tranquillement. Elle n'arrivait pas à savoir ce que pensait Severus, non plus, ce qu'il ressentait. Il se tenait si droit et si calme qu'elle le soupçonnait d'exploser de l'intérieur ; mais elle n'en aurait jamais la certitude.
D'ailleurs, le dire à Minerva, ça n'avait rien changé, rien du tout : la directrice ne disait rien, n'observait rien, elle n'avait d'ailleurs rien à redire. Quant à Hermione, elle savait bien qu'elle ne ferait jamais de la vieille femme une réelle confidente. Elle pouvait lui dire des choses, beaucoup, et sur un nombre incalculable de sujets. Mais cela, c'était différent ; quelque chose de beaucoup plus personnel, et qui ne la concernait pas elle seulement et… Enfin, jamais elle n'irait la voir pour lui parler de son histoire.
Mais elle avait réalisé quelque chose, en croisant le regard de Minerva au petit-déjeuner, le lendemain. Elle voulait, désespérément, en parler à quelqu'un. Pouvoir partager, rire, pleurer, s'amuser à ce sujet. Dire sa joie, dire ses doutes aussi. Une oreille, simplement. Il ne s'agissait pas d'aller tout raconter, tout dire, bien entendu. Simplement de ne pas tout garder en elle : elle ne voulait pas le monde entier au courant, non, mais elle ne voulait surtout pas, définitivement, que ce soit un secret. Elle n'en avait pas honte, elle ne se cacherait pas. Pourtant, elle se surprit en pensant tout de suite à Ron : c'était à lui qu'elle voulait le dire d'abord. Peut-être par respect, en quelque sorte.
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Il s'était enfoncé dans le château, dans le labyrinthe de ses couloirs de pierre. Ces marches-là l'occupaient, oui, car au fond il s'ennuyait parfois. Ces marches-là lui faisaient découvrir des choses, regarder les choses autrement : il pouvait penser, tranquille et seul. Réfléchir. Imaginer, aussi, parfois. Ou tout simplement abandonner les complications, les réflexions particulières, et se laisser porter. Il en avait pris une telle habitude qu'il sentait que, privé de ses marches quotidiennes, il se sentirait mal. Elles étaient une sorte de besoin.
Il faisait froid ici : il atteignait des profondeurs qui lui semblaient nouvelles ; mais peut-être ne reconnaissait-il tout simplement pas l'endroit. En tous cas, il n'avait jamais vu cette alcôve, comme laissée par erreur entre les pierres. Il y rentrait à peine, et assis sa tête touchait presque en haut. L'endroit était exigu, étrangement découpé, et franchement peu avenant. Mais quelque chose l'avait fait s'y assoir, et maintenant il lui semblait que l'endroit lui appartenait, en quelque sorte. Lui convenait.
D'abord, un sentiment de sécurité, tout simplement. Un sentiment de soutien, presque. Il resta là, longtemps, avant de réaliser que ce qui lui arrivait n'était pas si étrange : il se souvenait de cet endroit. Pas de façon précise, pas de moments particuliers, non, rien de tout cela bien sûr. Mais l'endroit lui disait quelque chose. Il se souvenait ! Il se releva avec violence, et se plaça face à l'alcôve : elle n'était pas très éclairée, alors il prit sa baguette – dont il se servait si peu souvent, finalement – et lança un lumos. Une petite concavité de pierre, simplement, grise et sans attrait. A l'œil, comme cela, elle ne lui disait pas grand-chose. Mais il savait que là, ici, c'était un endroit à lui. Un endroit qu'il devrait aller voir, revoir. Comprendre.
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« - Ok, Hermione, arrête.
- Quoi ? »
Sa voix était suraiguë, elle en était pleinement conscience – tout autant qu'elle savait que son comportement depuis le début du repas pouvait paraître étrange. Elle cherchait désespérément à avoir l'air naturel, et Ron la connaissait trop bien pour ne pas voir qu'il y avait quelque chose d'anormal. De toute manière, elle n'était pas venue ici pour ne pas lui dire.
« - De sourire de cette façon crispée en torturant ta serviette. Quelque chose ne va pas, ok, mais quoi ?
- Non, non, ça va…
- Hermione ! menaça-t-il, ne me ment pas. Je te connais trop bien, ça ne prendra pas.
- Bien, ok. D'accord, bien, répéta-t-elle en cherchant à ce convaincre.
- Donc, qu'est-ce qui ne va pas ?
- Je vais bien, vraiment, je te promets.
- Et c'est pour ça que tu n'as quasiment rien mangé ? »
Elle leva un regard qui devait être absolument pathétique, car Ron poussa un long soupir, relâchant les épaules, avant de se redresser et de la fixer en croisant les bras. De l'air de dire : je ne bouge pas tant que tu n'arrêtes pas. Précisément le genre de chose qu'elle aurait fait dans une situation similaire…
« - Je vais bien. Mais j'ai quelque chose à te dire.
- Oui. Et ?
- Et je ne sais pas comment te le dire ! lâcha-t-elle agacée de son manque de coopération.
- Et ?
- Ron, s'il-te-plait, ne rend pas ça plus difficile…
- Ok, acquiesça-t-il après l'avoir observée un moment. C'est quelque chose de grave ?
- Non, pas vraiment…
- De triste ?
- Non, non, pas du tout !
- Pourquoi tu ne dis rien, alors ? demanda-t-il visiblement perdu.
- Parce que j'ai peur de ta réaction.
- De ma réaction ?
- Oui, Ron. De. Ta. Réaction.
- Ok, ok. Bon, bah il va falloir le dire pour savoir.
- Ouais. »
Mais au lieu de continuer, elle se tut. Bon sang, elle n'avait pas honte, elle n'avait que peur de l'inconnu, au fond. Elle pouvait le faire. Elle le pouvait. Elle le devait…
« - Je suis avec quelqu'un.
- En couple ? Bah c'est bien, je n'en suis pas à avoir encore des réserves sur tes relations amoureuses et…
- Non, non. C'est pas le fait qui m'inquiète. C'est qui.
- Hein ?
- Ok, reprit-elle. Donc, tu ne vas pas réagir de suite, promis ? Bien. Je suis en couple. Avec Severus. »
C'était dit. Sans pouvoir s'en empêcher elle ferma les yeux dans l'attente d'une sorte d'explosion. Mais rien ne se passait, et elle rouvrit les yeux : les sourcils plissés, l'observant d'un air un peu étonné et, surtout, paraissant cherchant à décrypter son expression, Ron ne paraissait pas foudroyé. Bon, c'était déjà ça.
« - Severus… Rogue ?
- Bien sûr ! qui d'autre ?
- Je ne sais pas, moi ! ok… tu es en couple… en couple ?
- Oui, je n'ai pas besoin de définir, hein ? »
Etrange. Très étrange même : il ne fallait pas que cette conversation s'éternise, ou bien c'était elle qui allait exploser. C'était trop de tension pour elle, et elle était absolument incapable de savoir ce que pensait Ron derrière ses gros sourcils pensifs.
« - Waouh, finit-il par lâcher d'un ton assez neutre. Alors ça.
- Euh… Ron ? Tu ne… ?
- Par Merlin, ils ne vont jamais me croire…
- Ron ? S'il-te-plait, dis-moi que tu ne vas pas soudain te réveiller et tuer quelqu'un ?
- Hein ? Non ! s'exclama-t-il en se mettant à rire. Je ne suis même pas particulièrement choqué. L'autre jour, Harry disait que c'était bizarre que tu sois seule si longtemps, et j'ai dit que tu étais sûrement avec Rogue. Et c'était pour rire, tu vois, mais au final après coup je me suis dit que tu en étais tout à fait capable.
- Et ?
- Et je n'ai pas d'avis, à vrai dire, tu m'as un peu assommé. Mais je ne vais pas hurler que tu es folle et te demander comment tu peux sortir avec un bâtard graisseux pareil, si telle est ta question !
- Ron…
- Quoi, c'est vrai, ses cheveux ne sont peut-être plus si graisseux.
- Ron !
- Ok, je suis sérieux. C'est ta vie, moi je n'irai jamais sortir avec un type pareil – sans blague – mais si tu es bien, j'ai rien à dire… Tu vas le dire quand aux deux autres ?
- Bientôt…
- Je peux être là ? Ca risque d'être du sport ! fit-il en se frottant les mains.
- Ronald, je te remercie de ton soutien… »
Elle aurait voulu le taquiner d'une voix un peu dure et sérieuse, mais au fond son acceptation lui faisait tant de bien qu'elle ne put se défendre du plus franc des sourires.
