Disclaimer : je ne possède bien entendu aucun droit sur les personnages, les lieux et les situations créés par J. K. Rowling.
Chapitre 28
« Je n'ai rien trouvé. Et toi ? interrogea une voix féminine un peu enrouée.
-Rien non plus », soupira un jeune homme blond à la voix un peu haut perchée assis sur une caisse, les jambes martelant le bois selon un rythme indéfini.
Un jeune garçon assis en face attrapa les manches de son pull nouées autour du cou pour l'enfiler. Le temps s'était bien réchauffé, mais le froid semblait s'être installé définitivement à l'intérieur de la tour, dans la salle mal éclairée et abandonnée. Un peu à l'écart, un jeune homme vêtu d'un uniforme impeccable murmura quelque chose d'indistinct mais dont le ton laissait entendre que ses paroles n'étaient pas destinées à toutes les oreilles.
« Bien, je propose que nous dressions la liste de ce dont nous avons besoin. Il nous faut quelque chose qui oblige la personne à garder le silence, en dehors de notre cercle, sur nos activités. Qu'elle ne puisse pas donner les noms des membres, résuma énergiquement Alessandro.
-Qu'elle garde le silence en parole et à l'écrit, précisa Oriana en hochant la tête d'un air sérieux.
-Sous peine de ? demanda Walter en arrêtant un instant de frapper sa caisse.
-L'idée n'est pas de punir, mais de s'assurer du silence de la personne. Si quelqu'un se retrouve couvert de pustules dès qu'on lui pose des questions sur ses activités du week-end, cela risque d'attirer l'attention, tu ne crois pas ? » moqua Galaad.
Vladimir émit en petit gloussement en faisant émerger sa tête ébouriffée de son col roulé.
« Un serment inviolable lie deux personnes entre elles. Faut-il chercher à nous lier les uns aux autres ou bien à quelque chose, un objet ?
-Comme ta Baguette des Serments ? demanda malicieusement Walter.
-Ouais, bah on serait sûr au moins que les trois-quarts de l'école n'auraient jamais l'idée de chercher dans cette direction », rétorqua Alessandro, un peu vexé.
Walter lui avait emprunté le premier tome de la série La Roue du Temps et avait passé dix minutes à rire de tout son cœur en parcourant les premières pages, avant de le rendre à son ami.
« Peut-on imaginer quelque chose en rapport avec le Fidelius ? demanda Oriana tout en essayant de rattacher une épingle à son chignon un peu malmené par le vent.
-Ce n'est pas bête, ça, fit Vladimir qui récolta un regard noir de la part de sa sœur et une petite tape sur l'arrière de sa tête.
-Le Fidelius sert à cacher un lieu et les personnes qui s'y trouvent », récita Galaad.
Alessandro commença à faire les cent pas :
« Peut-être pouvons-nous dissimuler une activité et pas seulement un lieu ? Comment se présente l'incantation ? Est-ce qu'elle est restrictive et ne prend en compte que le lieu ?
-Je l'ignore, répondit Oriana en haussant les épaules : Alessandro, arrête, tu m'agaces ! »
Le jeune homme s'arrêta en fronçant les sourcils, tandis que les trois autres garçons échangeaient des regards moqueurs.
« Bon, je propose que nous épluchions toute la littérature consacrée au Fidelius, énonça Galaad. Si jamais c'est la bonne piste, nous essaierons de trouver le moyen de l'appliquer à une activité et d'empêcher les personnes concernées d'en parler elles-mêmes.
-Cela risque de devoir comporter un voyage dans la section interdite de la bibliothèque… fit Walter.
-Et bien ceux qui ont pris l'option Soins aux créatures magiques en profiteront pour réviser leur programme en affrontant le dragon de la bibliothèque, fit Alessandro avec un petit sourire en coin, déclenchant le rire des quatre autres élèves : il faut juste réussir à obtenir un passe…
-Snape posera des questions, ça ne marchera jamais… Dans l'hypothèse de recherches sur le Fidelius, il faudrait le demander à Flitwick. Avouez qu'on a plus de chance d'y arriver avec lui qu'avec McGonagall ! lança Galaad, suscitant l'hilarité générale.
-Bien, si cela vous convient, nous continuerons de chercher chacun de notre côté autour de la notion de Fidelius, conclut l'Italien en soupirant : si l'un de vous tombe sur quelque chose d'intéressant, on se donne rendez-vous à l'extérieur avant le petit-déjeuner. N'écrivez-rien ! Méfiez-vous de Weasley et Granger ». Devant les expressions étonnées des autres adolescents, Alessandro expliqua qu'ils l'avaient suivi la semaine dernière sans pour autant dévoiler la raison de cet espionnage.
Au cours des vingt minutes qui suivirent, les cinq conspirateurs quittèrent la salle à intervalles réguliers, chacun dans une direction différente. Oriana et son frère montèrent à la volière pour poster ostensiblement une lettre à leurs parents et restèrent quelques instants à écouter les échos du vacarme produit par des centaines d'enfants hurlant leurs encouragements pour le dernier match de Quidditch de la saison.
ooooo
Cette fois-ci, Emilie n'avait pas pu y couper et elle avait suivi de bonne grâce les membres de la maison de Serdaigle dans les gradins du terrain de Quidditch. Leur équipe affrontait les Gryffondors et si le match ne risquait pas de tourner au pugilat comme cela arrivait lorsque les Slytherins descendaient dans l'arène, le jeu serait âprement disputé. Le Quidditch était un monde à part et quelqu'un qui aurait sous-estimé les Serdaigles en raison de leur réputation d'intellectuels aurait commis une grave erreur.
Le match n'avait pas commencé que le bruit menaçait déjà de déclencher une migraine colossale chez Emilie qui finit par descendre pour aller s'isoler deux minutes derrière les palissades. Si ce qu'elle essayait de faire tournait mal, il valait mieux que cela se passe sans témoins.
« Accio boules Quiès ! »
La jeune fille resta deux minutes avec sa baguette dans la main droite et la main gauche tendue avant de manquer de se prendre une petite boîte rectangulaire en plastique en pleine figure. Emilie s'écarta brusquement et récupéra l'objet dans l'herbe, avant de retourner à sa place.
« Qu'est-ce-que c'est que ça ? demanda Ann en voyant son amie en train de malaxer deux petits tubes jaune vif.
-Des boules Quiès », répondit Emilie qui en mit promptement une dans une oreille sous les yeux effarés de sa voisine de dortoir.
Il fallut quelques instants à Emilie pour comprendre qu'Ann n'avait sans doute jamais entendu parler de ce procédé.
« Ce sont des morceaux de mousse. Du plastique. Tu les mets dans les oreilles et tu n'entends presque plus rien », expliqua Emilie joignant le geste à la parole. Elle entendait encore la clameur montant des gradins, mais le bruit était déjà beaucoup plus supportable.
Emilie se tourna vers son amie, lui fit un grand sourire et haussa les épaules en secouant la tête quand elle vit Ann lui dire quelque chose qu'elle ne comprit pas. Sa voisine lui rendit son sourire, leva les yeux au ciel et engagea la conversation en hurlant avec une troisième année assise derrière elle.
Le terrain de Quidditch formait un vaste ovale, ayant approximativement la surface d'un terrain de football moldu. Le sol était couvert de gazon et des gradins de bois ceinturaient le lieu, élevés au-dessus d'une grande palissade aveugle d'environ cinq mètres. Quatre hautes tours étaient érigées en haut et en bas de l'ovale, ainsi que sur les longs côtés, décorées des animaux et rehaussées des couleurs emblématiques des quatre maisons.
Traditionnellement, les professeurs et le commentateur du match prenaient place dans la tour de l'un des deux camps qui s'affrontaient, après un tirage au sort. Ce jour là, Serdaigle abritait l'équipe professorale et les élèves avaient pris possession des autres tours ainsi que des gradins qui comptaient une douzaine de rangées. Aucun règlement ne statuait sur les places accordées aux spectateurs. Théoriquement, ils pouvaient s'installer où bon leur semblait mais, dans les faits, les adolescents se regroupaient par maison, avec, de préférence, les Gryffondors et les Slytherins le plus loin possible les uns des autres.
Quelques élèves étaient déjà en train de régler leurs jumelles, les plus perfectionnées pouvant offrir des possibilités de zoomer, de ralentir ou de faire des arrêts sur image.
La plupart des spectateurs étaient installés depuis un bon moment car les bonnes places étaient très convoitées, mais on attendait encore que les professeurs finissent d'arriver. Certains ne se dérangeaient jamais ou très peu : Snape, par exemple, n'apparaissait que lorsque Slytherin était à l'affiche et ne parvenait même pas à effacer de son visage une expression du plus profond ennui. D'autres étaient assidus, comme McGonagall, évidemment Bibine, mais aussi et de façon plus surprenante, Flitwick. Un silence irréel gagna le terrain quand apparut Ombrage, vêtue d'un tailleur d'un rose agressif, dans la tourelle Serdaigle.
« J'espère qu'ils vont désinfecter notre tour après », murmura Belinda en lançant un regard noir à la directrice.
Emilie retira une boule Quiès afin d'entendre le discours d'Ombrage qui, même lors un évènement auquel elle ne comprenait rien et où elle n'aurait normalement rien eu à dire, se sentait obligée de délivrer une logorrhée sirupeuse et hypocrite. Enfin, le crapaud s'arrêta et rejoignit son siège tandis que des cris enthousiastes éclataient à l'arrivée des joueurs en tenue accompagnés de madame Bibine.
Le match commença tout de suite après, ponctué par les commentaires souvent hilarants de Lee Jordan, bien qu'il eut tendance à avoir un avis un peu trop en faveur des Gryffondors, sa propre maison. Il fallait reconnaître qu'un match de Quidditch était difficile à suivre avec les trois grosses balles, dont les deux cognards qui semblaient hors de contrôle, et surtout le vif d'or de si petite taille qu'il était de toutes manières quasiment impossible de le repérer sans jumelles depuis les gradins. Contrairement à un match de football, les cris des spectateurs ne partaient jamais ensemble car certains se focalisaient sur la souafle tandis que d'autres hurlaient dès qu'un cognard atteignait vicieusement un joueur. En raison du nombre de balles et de la multiplicité des actions possibles, un grand nombre de fautes de jeu passaient inaperçues et, même dans le cas de matchs relativement amicaux comme celui de cet après-midi, il n'était pas rare que les joueurs regagnent leurs quartiers avec de nombreux bleus dont la présence ne devait rien au comportement homicide des cognards.
Emilie se laissa gagner par l'enthousiasme collectif et se concentra sur les actions des batteurs aux prises avec les deux cognards, ce qui constituait généralement la partie la plus spectaculaire du jeu. Les jumeaux Weasley assuraient une bonne partie du show en effectuant quelques acrobaties, mais aussi en envoyant sournoisement les cognards sur John Kneazle et Neil Gladstone dès qu'ils en avaient l'occasion. Aucun Serdaigle cependant ne leur en tenait rigueur tant leur bonne humeur était communicative.
Potter se déplaçait à une vitesse de croisière tantôt au-dessus de la mêlée, tantôt au milieu du terrain, à la recherche du vif d'or. L'attrapeur des Serdaigles suivait la même stratégie mais pour l'instant la petite balle dorée restait invisible. Les deux batteurs Serdaigles avaient fort à faire, récupérant les cognards envoyés à tour de bras dans leur direction par les jumeaux Weasley et tentant de les empêcher d'aller s'en prendre à Cho Chang. Jusqu'à présent, Madhi Atwil, le gardien de but Serdaigle, s'en sortait bien, arrêtant systématiquement la souafle et n'ayant encaissé que trois buts.
Kneazle et Gladstone finirent par prendre le dessus et, profitant d'une baisse d'attention des Weasley, réussirent à les placer sur la défensive en orientant adroitement les cognards sur eux et les autres membres de l'équipe Gryffondor, permettant à Davis et Bradley de se rapprocher avec la souafle des buts du camp adverse laissés sans défense. Le gardien de but des Gryffondors n'était visiblement pas dans un bon jour et prit dix buts en l'espace d'un quart d'heure sous les rires du public et les quolibets des jumeaux Weasley, tellement en colère contre leur propre joueur qu'ils en oublièrent les deux cognards qui vinrent les percuter à plusieurs reprises.
L'hilarité générale, renforcée par les commentaires vexés mais désopilants de Jordan, s'arrêta cependant soudain lorsqu'un élève désigna le vif d'or de sa main levée, alors que Potter et Chang fonçaient dessus, chacun depuis une direction opposée. Un troll aurait pu débouler dans le bas du terrain sans que personne ne le remarque. Les spectateurs suivaient désormais la progression des attrapeurs dans un silence quasi religieux, oublieux du reste du match qui continuait pourtant. La lutte pour la possession du vif d'or enflamma bientôt tous les gradins et, sans plus tenir compte de la maison des deux joueurs en présence, tous se mirent à saluer les manœuvres complexes ou crier en cas d'acrobaties périlleuses. L'issue du match ne dépendait que de celui qui attraperait la quatrième balle et les buts enregistrés encore sporadiquement dans les camps des Gryffondors et Serdaigles n'avaient plus guère d'importance.
Comme d'habitude, la vélocité du balai de Potter et sa grande dextérité firent la différence et il put bientôt atterrir au centre du terrain avec le vif d'or à la main sous les acclamations de son équipe et des spectateurs.
Les spectateurs commençaient déjà à s'éloigner : les supporters les plus acharnés se pressant pour tenter d'aller saluer les joueurs sur le terrain ou à la sortie des vestiaires, tandis que les autres descendaient plus ou moins calmement les escaliers de bois et s'apprêtaient à aller se promener ou regagner leurs quartiers. Quelques courageux (et quelques hypocrites) optèrent pour la bibliothèque où la présence glaçante de madame Pince aurait tôt fait de faire baisser leur niveau d'adrénaline.
Emilie suivait le flot humain, répondant un peu par monosyllabes à Belinda qui semblait considérer qu'elle avait besoin de lui raconter le match minute par minute puisque son amie avait eu les oreilles bouchées pendant toute sa durée. Emilie jugea inutile de lui rappeler que cela n'impliquait en rien une quelconque cécité de sa part et se concentra, les mains dans les poches de son jean, pour éviter de marcher sur les pieds de ceux qui la précédaient dans les escaliers. La pièce de 100 lires cachée dans sa poche gauche chauffait depuis de longues minutes déjà et la jeune fille tenait la pièce soigneusement dans le creux de son poing fermé, attendant d'être seule pour voir le message, mais la foule n'avançait pas. Enfin, en soupirant, Emilie décida d'utiliser sa capacité à jouer des coudes, abondamment développée par sa fréquentation du métro parisien, et cette technique, apparemment nouvelle à Poudlard lui valut quelques regards en biais mais lui permit d'avancer.
Arrivée en bas, toujours flanquée de Belinda qui en avait profité pour se faufiler derrière elle, Emilie prétexta la nécessité de vérifier la référence d'un livre « en vitesse » à la bibliothèque pour s'éloigner, sachant que Belinda l'abandonnerait à son sort sans états d'âme.
ooooo
Rendez-vous salle des trophées, manuel de Runes
Ok : 15 minutes
Dépêches-toi !
Emilie fixa la pièce d'un œil mauvais. Que se passait-il encore ? Alessandro était en général d'une humeur égale : soit il s'était levé du pied gauche, soit il s'était énervé en attendant sa réponse. Dans les deux cas elle n'y était pour rien et elle partit un brin agacée en direction de la tour de Serdaigle récupérer son manuel de Runes et ses notes. D'ailleurs, pourquoi avait-il besoin de son manuel ?
Une bonne heure après, dévalant les escaliers au pas de course, les deux élèves se hâtèrent de rejoindre la grande salle pour le dîner. Emilie se laissa tomber en soupirant bruyamment sur un banc près de Lucrezia et Peter, tandis qu'Alessandro posait son sac à côté de Galaad et Walter et enjambait leur banc avec toute la dignité possible. En face, Malefoy, débarrassé pour une fois de ses deux comparses, s'était arrêté de manger et regardait le jeune Italien d'un œil spéculateur. Se sentant observé, Alessandro arqua un sourcil dans sa direction.
« Tu les préfères plus jeunes que toi ? »
Alessandro resta muet un instant, avant de finalement comprendre les implications sous-jacentes :
« Tu veux qu'on en parle entre nous ou bien faut-il déranger Snape ? »
Malefoy grimaça :
« Gabelli, on m'avait dit que tu avais le sens de l'humour à défaut d'avoir du tact. Je tenais simplement à t'inciter à la prudence, expliqua le jeune homme en piochant une rondelle de carotte dans son assiette : aucun Slytherin ne pourrait te reprocher d'être en bons termes avec Emilie Snape. Après tout, elle est intelligente et fait presque partie de la famille, si je puis me permettre. En revanche, il y a des règles de bienséance à respecter et elles ne comportent pas l'arrivée en fanfare de deux personnes échevelées et essoufflées dans un lieu public » déclama Malefoy de façon un peu mélodramatique.
Alessandro ne put s'empêcher de rire à la sortie du Slytherin qui laissa lui aussi échapper quelques gloussements, bientôt rejoint par leurs voisins de table. Saisissant ses couverts, Alessandro regarda brièvement en direction de la table des professeurs et croisa le regard dur de son chef de maison, ce qui eut pour effet immédiat de lui faire recouvrer son sérieux. Se sachant observé, le jeune homme se força à ne surtout pas regarder dans la direction d'Emilie, mais s'appliqua à participer poliment aux conversations se déroulant autour de lui.
En face, la table des Serdaigles n'était pas complète : il faut dire que pendant le week-end les élèves en profitaient pour prendre des libertés avec les horaires et, si les sandwiches ne pouvaient être commandés que le midi, beaucoup des élèves plus âgés avaient leurs propres stocks de nourriture constitués au Pré-au-Lard. D'autres encore allaient subrepticement en visite dans les cuisines en fin de soirée. L'arrivée en retard d'Emilie n'aurait pas causé le moindre émoi, si elle n'était arrivée publiquement avec un Slytherin. Évidemment, pensait-elle, tout en argumentant avec ses voisins, tout cela était tout à fait hypocrite étant donné que tout le monde savait depuis le début de l'année scolaire qu'Alessandro et elle étaient des amis proches. Néanmoins, chaque convive s'était senti obligé de lui lancer un regard réprobateur ou bien, s'il était à portée de voix, de lui dire sans ambages ce qu'il pensait de sa « conduite », certains allant même jusqu'à prétendre qu'elle s'était « compromise ». Son arrivée dans la grande salle avec Alessandro paraissait plus avoir secoué les Serdaigles que la découverte de son lien de filiation avec Severus Snape ! Emilie finit par prendre une mine contrite de façade et fixa ses yeux sur son assiette tout en réfléchissant à la longue conversation qu'elle avait eue avec Alessandro.
Son ami l'avait appelée avant tout pour lui demander si elle voudrait bien lui faire réviser ses cours de Runes. Emilie avait immédiatement accepté et elle avait entrepris de lui faire réciter les significations de plusieurs runes, tout en vérifiant la précision et l'ordre de ses tracés. L'avantage pour elle était double : Alessandro pouvait lui apporter des précisions sur les notions à son programme et elle apprenait de nouvelles runes en les lui faisant réviser. Après une heure de travail, Alessandro lui avait demandé de le suivre dans la Tour des Elfes. Jamais les deux adolescents n'avaient fait de tels détours, mais Alessandro tenait à être sûr qu'ils ne soient pas suivis et ils allèrent jusqu'à prendre des chemins différents pour la fin du trajet. Enfin, arrivés au second étage du socle de la tour, ils avaient bloqué la porte, lancé un Silencio et plusieurs autres sortilèges. Alessandro lui avait alors demandé de but en blanc si elle se souvenait de la Baguette des Serments de La Roue du Temps :
« Les Aes Sedaï ? avait répondu la jeune fille un peu médusée de voir son ami prendre des précautions dignes de la grande époque de la guerre froide pour discuter d'une série de fantasy.
-Oui. Devant le silence intrigué d'Emilie, Alessandro avait fini par lâcher tout bas : crois-tu que l'on puisse transposer ce concept magiquement ? »
Emilie était restée silencieuse un bon bout de temps avant d'avancer :
« Tu voudrais pouvoir lier des gens à un objet ou autrement, et contrôler leurs paroles ? »
Alessandro avait soupiré en s'appuyant le dos au mur :
« Pas dans le sens d'un Imperium, évidemment !
-Je n'avais pas pensé à ça, avait réfléchi Emilie.
-Moi non plus, mais c'est ta manière de poser le problème qui m'y a fait penser. »
Alessandro avait pris une profonde inspiration et poursuivi :
« N'en parle à personne, pas même à Snape, d'accord ? En voyant son amie hocher la tête sérieusement, il avait expliqué : je voudrais m'assurer que personne ne puisse, même par inadvertance, trahir un secret. J'ai pensé à la Baguette des Serments parce que dans cette histoire les Aes Sedaï ne peuvent mentir et sont forcées de s'en tenir à la vérité. Malheureusement, je ne sais pas si cela est vraiment faisable en magie. Le Fidelius pourrait s'apparenter à ce que je cherche, mais il est supposé ne s'appliquer qu'aux lieux.
Emilie était, comme beaucoup de Serdaigles, douée en Sortilèges, mais elle n'avait pas le niveau de connaissances requises pour avoir ne serait-ce qu'un début d'idée de solution à soumettre à Alessandro. Aussi, elle était parvenue à la même conclusion que les complices du jeune homme : Flitwick. Cependant, à la différence des Slytherins, elle avait un atout majeur car elle était une Serdaigle et Flitwick l'avait toujours soutenue. Obtenir un rendez-vous serait un jeu d'enfant et quant au prétexte… il lui avait suffi de répondre à Alessandro que le meilleur mensonge consiste toujours à dire la vérité, un concept avec lequel, en tant que Slytherin, il était parfaitement familier…
La table des professeurs était presque au grand complet, la directrice ayant décrété que manger dans la grande salle faisait aussi partie des devoirs des enseignants. Heureusement, cela ne s'appliquait pas à Trelawney, renvoyée à grand fracas mais toujours hébergée quelque part dans sa tour et cela leur évitait donc de devoir supporter les délires embrumés par l'alcool de la soi-disant prophétesse, songeait Snape. A côté de lui, Bibine et Templum étaient très occupés à parler à leurs voisins respectifs, ignorés superbement par le Maître des Potions qui avait depuis longtemps fait comprendre qu'il n'aimait guère les mondanités. Une demi-heure auparavant il avait vu, comme tout le monde, débarquer ensemble Gabelli et sa fille et en avait éprouvé le plus vif déplaisir. Il y avait longtemps qu'il aurait dû parler au Slytherin et il se promettait de le convoquer un jour prochain et de lui faire sa fête. Il se savait capable d'insuffler en à peine une demi-heure de soliloque l'équivalent de la dose de terreur qu'il avait distillé à tous les autres élèves en quatre ans d'études. Un coup d'œil à la table de ses Slytherins lui avait montré que Drago Malefoy avait déjà jugé bon d'intervenir. Quant à Emilie, sur laquelle ses yeux étaient maintenant braqués et qui semblait très occupée par le contenu de son assiette après avoir essuyé le feu roulant des remarques des membres de sa maison, il devrait encore une fois expliquer clairement à cette tête de mule qu'elle ne devait pas être vue en public avec Gabelli. Elle ne perdait rien pour attendre, songea-t-il en fronçant les sourcils : sa leçon de Potions était dans vingt minutes…
ooooo
« Wingardium leviosa ».
La feuille de parchemin s'éleva de quelques centimètres au-dessus de la couverture, puis retomba doucement en suivant le mouvement donné par la baguette d'érable.
« Wingardium leviosa »
La feuille monta de nouveau dans les airs et y stationna plus longtemps cette fois. Assise sur son lit, le dos calé contre un oreiller, Emilie ferma les yeux et tenta d'analyser ce qu'elle ressentait dans chaque partie du corps. Mise à part une légère douleur dans le bas du dos liée à une position inconfortable tenue trop longtemps, elle ne sentait rien d'inhabituel.
Elle essayait de suivre les conseils de son père et de se rendre compte du pouvoir magique qu'elle utilisait, mais ne parvenait pas à ressentir quoi que ce soit. Où pourrait se trouver cette sensation en fait ? Dans le bras utilisant la baguette ? Près du cœur ? Du ventre ? Bon, une chose était sûre, ce n'était pas du côté du postérieur : Emilie fit retomber la feuille, s'allongea et se tourna rapidement sur le ventre, le menton posé sur ses mains en fermant les yeux. Elle aurait pu demander à Snape, mais ce samedi était vraiment le jour de la conspiration des râleurs car après avoir rencontré un Alessandro énervé, affronté des Serdaigles pleins de récriminations à son égard et essuyé la colère de la chauve-souris des cachots, elle n'allait certainement pas redescendre (après le couvre-feu !, histoire de perdre quelques points) pour lui demander comment elle pouvait bien arriver à ressentir l'emploi de la magie.
Emilie ouvrit les yeux en soupirant et regarda sa baguette posée sur le lit. Érable, cœur de crin de licorne, 24,4 cm. Elle avait été l'acheter Allée des Merveilles, après s'être décidée à entrer à Beaux-Bâtons.
Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, ce n'était pas la grand-mère qui avait refusé que l'enfant aille dans une école de sorcellerie, mais Emilie elle-même. Passé le choc et l'excitation de la découverte de ce qu'elle était et la compréhension des phénomènes curieux qui avaient pu se produire près d'elle de temps à autres, Emilie avait comme à son habitude beaucoup réfléchi et fini par refuser de quitter son école moldue. La grand-mère n'avait pas demandé trop d'explications : trop heureuse de garder sa petite-fille auprès d'elle et de maintenir un semblant de « normalité », elle s'était contentée d'envoyer une lettre de refus sans donner de raison. Le Ministère français de la Magie n'avait pas insisté car dès l'instant où les parents satisfaisaient à la loi et scolarisaient leur enfant, que ce soit dans une école moldue ou à Beaux-Bâtons, personne n'avait le droit d'intervenir.
La boutique de Sourcier et Delabranche occupait le rez-de-chaussée d'un immeuble du XVIIIe siècle, à la façade ornée de mascarons rococo et dont les larges fenêtres des étages, coiffées d'un petit arc surbaissé, laissaient apercevoir des pièces d'une très grande hauteur sous plafond avec des volets intérieurs constitués de petits caissons de bois ambré en partie décolorés par le soleil. L'accès ne se faisait pas sur la rue, mais par l'arrière, passée une vaste entrée carrossable comportant de petits trottoirs pavés de chaque côté. L'intérieur donnait l'impression au client de remonter dans le temps avec des lambris clairs abondamment sculptés, des moulures complexes et des motifs chantournés au sommet. Les parois étaient divisées en une multitude de petits casiers renfermant des boîtes de carton rigide. Un vaste comptoir bien ciré s'étendait sur le côté droit et deux petites portes menaient sans doute vers des réserves et l'appartement situé au-dessus de la boutique. Un grand lustre agrémenté de pampilles était accroché au plafond blanc sous une grande rosace. L'endroit conservait la raison sociale de Sourcier et Delabranche (« baguettes de qualité depuis 1723 ») mais était en réalité géré par deux de leurs descendantes, les sœurs Delabranche-Méliflor.
C'était l'une de ces vieilles demoiselles au chignon gris maintenu par un filet et de longues épingles noires, portant une robe bleu sombre dont la coupe évoquait le début du XXe siècle avec un camé accroché sur le col montant de son chemisier, qui avait accueilli Emilie. L'enfant était perdue dans quelque voyage dans le temps imaginaire et c'était sa grand-mère à qui avait échu l'honneur de devoir s'enquérir d'une « baguette euh… magique ». L'essayage, car ce mot convenait curieusement assez bien à la situation, avait duré deux bonnes heures durant lesquelles la petite fille avait dû tenir dans sa main droite un assez grand nombre de baguettes d'essences différentes, plus ou moins travaillées, et les secouer tour à tour d'un geste inexpert en attendant que mademoiselle Delabranche-Mélifor daigne accepter de vendre l'un de ces objets.
Finalement, après avoir de nouveau essayé quatre baguettes en produisant quelques étincelles poussives, puis en avoir retenu une, la vieille dame avait déclaré du bout des lèvres que « celle-ci (chêne au cœur de boyau de dragon, 26 cm) pourrait convenir ». Ce ne fut pourtant pas celle qu'avait acheté la grand-mère d'Emilie car pendant que la propriétaire emballait la boîte, l'enfant avait saisi l'une des baguettes écartées et avait produit un jet d'étincelles digne d'un véritable feu d'artifice. Un instant interdite, mademoiselle Delabranche-Méliflor était sortie de derrière son comptoir, avait été prendre par la main une Emilie mortifiée d'avoir causé un tel désordre et lui avait fait réessayer les quatre baguettes posées sur le plateau, mais de la main gauche cette fois. Emilie était donc repartie avec la baguette qu'elle possédait encore, au manche orné de fins rinceaux sculptés, qu'elle pouvait à présent aussi bien utiliser des deux mains, mais qui « allait mieux » dans la main gauche.
Le souvenir de l'achat de sa baguette conduisit Emilie à la prendre délicatement dans ses mains, à la recherche d'une quelconque sensation. La baguette « allait mieux » dans la main gauche, c'était évident, mais elle se demanda tout d'un coup pourquoi elle avait toujours ressenti cette impression. En refermant les yeux, la jeune fille se tourna sur le dos, se détendit le plus possible et, la baguette dans la main gauche essaya d'analyser ce en quoi cet objet paraissait appartenir naturellement à sa main gauche et non à sa main droite. Elle ne faisait rien, ne pensait à aucun sortilège, mais passait tranquillement la baguette d'une main à l'autre. Il y avait comme une « conscience », comme le sentiment de sentir une présence. Non, c'était ridicule. Pourtant, lorsqu'Emilie avait la baguette dans la main droite, elle avait le sentiment de ne tenir qu'un morceau de bois. Dans l'autre main, l'objet paraissait… exister dans toute sa dimension magique.
Fronçant les sourcils, Emilie se redressa, s'assit et recommença :
« Wingardium leviosa »
Aucun doute, cela marchait très bien de la main droite.
« Wingardium leviosa »
Quelque chose était différent. Déjà, inconsciemment, la baguette était réellement « magique » dans cette main et elle avait eu l'impression que le sort se réalisait avec plus de facilité, plus de naturel que tout à l'heure, même s'il lui fallait réapprendre les gestes « à l'envers ».
Emilie se demanda soudain si des sorts complexes ne seraient peut-être pas plus aisés à réaliser en tenant la baguette de la main gauche. La jeune fille se renversa brusquement sur le ventre, attrapa un livre sur l'étagère à la tête de son lit et le transfigura en mug. Pas très difficile, mais elle sentait toujours en Métamorphose une petite barrière et son mug, bien que tout à fait honnête, n'en restait pas moins très rustique et semblait même garder des traces de lettres sur son anse. Emilie rendit au livre sa forme primitive et, après s'être entrainée sans baguette, recommença l'opération, cette fois-ci de la main gauche. Oui, c'était différent. L'opération paraissait plus naturelle et pour la première fois elle ne sentait pas le besoin de se battre littéralement avec l'objet pour le transformer. Elle put même y ajouter deux petites chauves-souris, sans interrompre puis redémarrer le processus. La vision du mug et la découverte qu'elle venait de faire la firent soudain sourire et elle rit toute seule.
« Pour l'amour du ciel, Emilie, je te promets que si tu fais encore léviter quelque chose ou que si tu fais encore un seul saut de carpe dans ton lit, je te transforme en chauve-souris et je te lâche dans les cachots ! », lança dans l'obscurité une Lucrezia furibonde.
Emilie rit de plus belle.
« Laisse. Elle est dingue… » fit Ann d'une voix ensommeillée.
Quelques secondes après, le temps que Lucrezia trouve sa baguette à tâtons, un Silencio fut rageusement lancé en direction du lit à baldaquin où se trouvait Emilie qui avait finit de rire mais considérait attentivement toutes les possibilités de sa découverte. Satisfaite, elle attrapa une petite boîte sur sa table de nuit et croqua un carré de chocolat.
