Vous l'attendiez ? Le voilà ! Le fameux chapitre sur Georgiana ! J'espère qu'il sera à la hauteur de vos espérances.
Un grand merci à Monlokiana pour sa longue review, votre commentaire m'a touché ...
Bonne lecture à tous !
Chapitre 65
Sur le chemin du retour, Elizabeth n'avait qu'une hâte : dire à son cher époux que sa tante avait accepté de l'aider. Le poids qu'elle avait sur les épaules depuis quelques jours s'était considérablement allégé. Même le temps semblait être en accord avec son humeur légère : un soleil radieux avait perçé l'épaisse couche de nuages gris et ses rayons, quoique encore pâlots, invitaient à la promenade. Elizabeth regardait avec envie à travers sa vitre, les passants sur le trottoirs. Elle fit signe au cocher de s'arrêter.
"Je finirais à pied."
L'homme hocha la tête et patienta la temps que la jeune femme descende. Darcy House ne se trouvait qu'à quelques mètres de là mais cette promenade lui fit du bien. Certes les façades imposantes et les jardins hivernaux n'avaient pas le charme du parc de Pemberley et des paysages du Derbyshire mais Elizabeth sut s'en contenter. Et la perspective de la fin de la Saison laissait présager un retour prochain en terre aimée. Elizabeth leva les yeux et aperçut un fiacre stationné devant Darcy House. Elle pressa le pas, pensant qu'il s'agissait là du véhicule de M. Darcy. Arrivée devant les grilles, elle faillit heurter de plein fouet un jeune homme qui sortait de l'allée. Le jeune homme bafouilla quelques mots d'excuse et s'inclina bien bas.
" Mes excuses, Mrs Darcy."
Sans se présenter, il remonta aussitôt dans le fiacre. Elizabeth le regarda s'éloigner, pensivement. Elle remonta lentement l'allée. Le visage de ce jeune homme ne lui était pas inconnu. De plus, il l'avait salué par son nom, c'est donc qu'il la connaissait. M ais la jeune femme avait beau réfléchir, elle ne parvenait pas à mettre un nom sur son visage. Arrivée dans le hall, elle jeta un œil au plateau du courrier : il était vide. Était ce une relation d'affaire de M. Darcy ? Elizabeth en doutait. Pourquoi serait-il venu à Darcy House, sachant que son époux disposait de son propre bureau à Londres. Avertie par le bruit de la porte, Mrs Jones s'avança à sa rencontre. Elle l'aide à se débarrasser de son manteau et l'observa attentivement.
" Soyez rassurée Mrs Jones, j'ai déjeuné ce midi."
L'intendante se contenta de hausser les épaules et fit mine de repartir sur ses pas.
" Attendez je vous prie."
L'intendante se retourna.
" Qui était ce jeune homme que j'ai croisé dans l'allée ?"
Mrs Jones haussa à nouveau les épaules. A ce stade, il s'agissait davantage d'un tic que d'une réponse.
" Son visage ne m'est pas inconnu, mais il n'a pas laissé de carte."
" Il est déjà venu plusieurs fois. En règle générale, il dépose des rouleaux."
Elizabeth fronça les sourcils.
" Des rouleaux ? "
" Oui dans des étuis en cuir."
" A qui sont-ils destinés ?"
L'intendante secoua la tête en signe de dénégation, il n'y avait ni adresse ni nom inscrits dessus.
" J'avais pensé qu'il s'agissait de documents pour M. Darcy."
Elizabeth regarda le plateau. Il était vide. Quelqu'un avait donc prit cet étui et comme M. Darcy était absent et qu'elle venait juste de rentrer ... Elizabeth remercia l'intendante et monta au premier étage. Le salon de musique était vide. Elle s'avança jusqu'à la chambre et frappa. On mit quelques instants à lui répondre. Georgiana se tenait au milieu de la pièce, l'air visiblement embarrassée.
" Est ce que je vous dérange ?"
La jeune fille secoua la tête en signe de dénégation. Elizabeth s'avança jusqu'aux fauteuils de la cheminée et s'assit. Georgiana l'imita. La jeune femme prit la conversation à son compte, racontant à sa jeune sœur son déjeuner chez les Gardiner et sa promenade sur l'avenue.
" Figurez-vous que j'ai bien failli me faire bousculer par un jeune homme qui sortait de Darcy House."
Elle guetta la réaction de Georgiana.
" Pourtant il fut fort poli et s'excusa en m'appelant par mon nom. Pourtant je peine à me souvenir de son patronyme, l'auriez-vous aperçu par hasard ?"
La jeune fille baissa les yeux au sol et se mit à rougir. Elizabeth poursuivit sur sa lancée.
" Mais le plus étrange dans tout cela, c'est que selon Mrs Jones, il a déposé un étui en cuir, sans doute des documents à l'attention de votre frère. Mais lorsque je suis entrée dans le hall, l'étui avait disparu."
Un silence pesant s'installa. Georgiana gardait les yeux baissés et son teint ne pâlissait pas. Elizabeth regardait furtivement la pièce, cherchant des indices qui lui permettaient de vérifier son intuition. La jeune femme allongea le bras et saisit la main de Georgiana.
" Vous savez que vous pouvez tout me dire, car vous êtes ma sœur. Cet étui vous était-il destiné ?"
Cette fois-ci, des larmes se mirent à couler le long de ses joues. La gorge nouée, elle ne put qu'acquiescer. Dans la tête d'Elizabeth, de nombreuses questions se bousculaient, mais elle attendit que les sanglots de Georgiana se calment pour la questionner.
Bien que soulagée, Georgiana éprouvait encore une grande anxiété. La présentation à la Cour s'était bien passée et les compliments de Mrs Barks lui avait redonné du baume au coeur. Mais elle appréhendait encore la réunion et le bal qui devaient clôturer cette soirée. Elle craignait d'être le centre des attentions et sa méconnaissance du monde la rendait fébrile. Fort heureusement, Mrs Barks la tenait fermement par le bras, et elle s'accrochait à elle comme à une bouée de sauvetage. Son frère était fort connu de la bonne société et très sollicité aussi. Fort heureusement, c'est Elizabeth qui fut au centre des attentions. Fitzwilliam la présenta à plus de la moitié des personnes présentes dans cette salle. Mrs Barks fut rapidement fatiguée et lassée par cette mascarade.
" Ce n'est plus de mon âge de faire semblant d'être ravie !"
Georgiana avait sourit et s'était volontiers laissée entraînée vers des fauteuils placés dans un recoin de la salle, juste à côté de l'orchestre. Les deux femmes restèrent ainsi un long moment, regardant les couples évoluer sur la piste de danse. Lorsque la musique s'arrêta, Mrs Barks se pencha vers Georgiana.
" Aidez-moi à me lever, je voudrais prendre un rafraichissement."
La jeune fille protesta et proposa d'aller lui en chercher. Mrs Barks lui sourit.
" Vous êtes bien bonne mon enfant."
Georgiana eut quelque peine à se faufiler jusqu'au buffet, pris d'assaut par les danseurs assoiffés. Elle répera une coupe pleine et tendit aussitôt la main pour s'en saisir. Mais une autre main fut plus rapide et la prit avant elle. Elle leva les yeux et découvrit un jeune homme. Ils se dévisagèrent un instant.
" Pardonnez-moi Miss."
Puis il lui tendit la coupe. Georgiana rougit instantanément et prit timidement le verre. Le jeune homme semblait vouloir engager la conversation mais Georgiana repartit rapidement rejoindre les jupes rassurantes de Mrs Barks. Il n'aurait pas été convenable d'engager la conversation avec ce jeune homme sans qu'il lui ait été présenté. Le jeune homme la suivit du regard jusqu'à son siège. Il s'avança légèrement pour apercevoir la personne qui l'accompagnait. Malheureusement pour lui, il ignorait son identité. Déçu de ne pouvoir lui être présenté, il l'observa un moment. Elle fut bientôt rejoint par un couple. Le jeune homme admira la prestance de l'homme et la beauté de la femme. Ils semblaient faire partie de l'aristocratie. Ils se montrèrent très prevenants envers la jeune fille. Il s'avança encore de quelques pas pour apercevoir leurs visages. Peine perdue. Il soupira. Le chef d'orchestre reparut sur la petite scène, donnant le signal d'une nouvelle série de danse. M. Darcy s'inclina devant son épouse.
" Me feriez-vous l'honneur de m'accorder vos trois premières danses ?"
Georgiana les regarda prendre place parmi les danseurs puis s'élancer aux premières notes. Elle détourna rapidement le regard et se mit à balayer la pièce des yeux.
" Vous cherchez quelque chose ma chère ?"
Georgiana rougit et secoua la tête. Mrs Barks se mit à rire.
" Ne soyez pas gênée, à votre âge aussi j'aimais danser. Voyons si nous pouvons vous trouver un partenaire digne de ce nom."
Georgiana tenta bien de détromper la vieille femme. Elle n'avait aucune envie de danser mais Mrs Barks s'était déjà levée et s'avançait vers un groupe de sa connaissance. C'est logiquement que la jeune fille fut sollicitée pour danser, son nom et sa beauté en faisait une partenaire de choix.
" Vous voilà occupée pour le reste de la soirée !"
Georgiana se contenta de sourire même si cette perspective ne l'enchantait guère. L'orchestre acheva la première danse. M. Darcy eut la surprise de voir sa sœur se placer dans le rang, à quelques personnes de lui. Il regarda immédiatement qui l'accompagnait et fut rassuré de reconnaître un jeune homme de bonne famille. Mrs Barks lui adressa un signe de la tête comme pour l'encourager. Les premières notes s'envolèrent et le ballets des pas commença. Même si Georgiana ne s'amusa pas vraiment, elle prit un certain plaisir à danser. Son partenaire s'avèra être un cavalier agréable et expérimenté, mais cependant peu causant. La jeune fille jetait de fréquents regards à son frère qui lui, semblait s'épanouir auprès d'Elizabeth. Lorsque les dernières notes s'éteignirent, les danseurs se tournèrent vers l'orchestre pour l'applaudir. C'est alors qu'elle le vit. Les mains posées sur le clavecin, il semblait déjà prêt à jouer la prochaine danse. Il gardait les yeux obstinément rivés sur l'instrument. Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Ses mains fines et délicates lui avaient pourtant tendu le verre. Distraite par cette découverte, elle en avait presque oublié son partenaire. Consciencieux, il la ramena auprès de Mrs Barks où un autre danseur attendait son tour. Son frère et Elizabeth avaient quitté la piste de bal, aussi Georgiana eut tout le loisir d'observer le pianiste pendant la danse.
" Vous avez l'air fâché M. Darcy."
M. Darcy ne quittait pas des yeux sa sœur, prêt à bondir sur le danseur qui ne poserait pas la main au bon endroit. Elizabeth tenta de l'apaiser. L'orchestre avait à peine achevé les dernières notes que M. Darcy était déjà aux côtés de sa sœur.
" Vous semblez lasse, venez vous reposer."
Georgiana accepta avec reconnaissance et posa sa petite main sur le bras de son frère. Il l'accompagna jusqu'à Elizabeth et Mrs Barks.
" Je vous ai gardé une chaise."
Georgiana s'assit avec reconnaissance. Elle commençait à avoir mal aux pieds. Les trois femmes observèrent quelques instants en silence la bonne société.
" Avez-vous bien dansé ?"
Georgiana sursauta. Son esprit était absorbé par le jeu du clavecin. De sa place, elle apercevait distinctement les cavalcades de ses doigts sur les touches mais son visage était caché. Elle répondit positivement à Elizabeth et reporta son regard sur l'orchestre. M. Darcy revint bientôt avec des rafraichissements. La danse s'acheva presque aussitôt. Le chef d'orchestre accorda à nouveau un entracte à ses musiciens. Georgiana vit le pianiste descendre de la petite estrade et se faufiler parmi les invités. Il semblait chercher quelque chose. Pas instant elle ne se douta que ce quelque chose pouvait être elle. Lors qu'enfin il la découvrit, leurs regards se croisèrent à nouveau. Troublée d'avoir ainsi été découverte, Georgiana tourna la tête. Le jeune homme observa le groupe : c'était toujours les mêmes personnes. L'heure avançait et il craignait qu'elle ne fut partie avant la prochaine pause. Il repéra le chef d'orchestre qui prenait un rafraichissement à quelques pas de là.
" Pourriez-vous me dire qui sont ces personnes ?"
Le chef d'orchestre chaussa son monocle et plissa des yeux.
" Il s'agit de la famille Darcy de Pemberley dans le Derbyshire. La femme âgée qui les accompagne est Mrs Barks."
Ces renseignements n'aidèrent guère le jeune homme mais au moins, il connaissait son nom. Il balaya la salle dans l'espoir que l'une de ses connaissances pourrait le présenter à la famille Darcy. Le chef d'orchestre comprit vite son petit manège.
" A votre place je n'y songerai même pas Wilfried."
Le jeune homme rougit.
" Il s'agit d'une famille riche, de la plus pure aristocratie londonienne. M. Darcy est connu pour ses manières hautaines et le strict respect des convenances. Il ne fréquente que son cercle le plus proche."
Wilfried accusa le coup. Il n'y avait certainement aucune personne de sa connaissance pour le présenter à M. Darcy. Le chef d'orchestre lui adressa une tape amicale sur l'épaule, puis repartit en direction de l'estrade. Le jeune homme soupira. Il jeta un dernier coup d'oeil à la jeune Miss Darcy avant de rejoindre son instrument. Durant le reste de la soirée, Georgiana ne le quitta pas des yeux, admirant sa façon de jouer. Vers minuit, Mrs Barks se déclara fatiguée et émit le souhait de regagner sa résidence de Grosvenor Park. La soirée tirait sur sa fin, les participants quittaient un à un la salle de bal. Georgiana adressa un dernier regard au jeune pianiste avant de partir. Tout à sa musique, Wilfried ne vit pas la jeune Miss quitter la salle. Ce n'est que lorsque le chef d'orchestre leur signifia la fin du bal qui se leva à la hâte et parcourut la pièce quasiment déserte. Mais, ainsi qu'il l'avait pressenti, la jeune fille était déjà partie. Le jeune homme s'effondra sur une chaise, la tête entre les mains. Le chef d'orchestre vint s'asseoir à côté de lui.
" Ne soyez pas triste Wilfried. La Saison ne fait que commencer. Vous aurez peut être l'occasion de revoir cette jeune personne."
Le jeune homme hocha tristement la tête.
" Il est bien dommage que vous n'ayez pu lui être présenté, car assurément vous auriez eu de nombreuses choses à vous dire."
Puis il se leva. Intrigué, Wilfried le poursuivit.
" Que voulez-vous dire par là ?"
Le chef d'orchestre sourit sous sa moustache.
" Elle partage la même passion que vous : le piano."
Depuis cette soirée, Wilfried n'eut de cesse de rechercher la jeune Miss Darcy dans tous les bals de la Saison. Mais malheureusement pour lui, elle ne réapparut pas. C'était un jeune homme exalté, habité par la passion sous toutes ses formes. Il appartenait à une famille d'immigrés autrichiens qui s'était installée il y a une quinzaine d'années à Londres. D'origine noble mais déshérité, la famille Von Malhër vivait de son art : son père pratiquait le violon et sa mère la harpe, sa plus jeune sœur, quant à elle, excellait au violoncelle. De remords et de regrets, le jeune homme composa de nombreuses sonates, en ayant toujours à l'esprit, le souvenir de la jeune Miss Darcy. Il se garda bien de parler à ses parents de cette rencontre et des sentiments qui l'habitait. Jamais ils ne lui aurait permis de nourrir un tel penchant. Mais sa jeune soeur s'aperçut rapidement du tourment dans lequel vivait son frère. Elle devint bientôt sa confidente et en sut autant sur Miss Darcy que lui. Mais le destin parfois cruel, eut pitié de ce jeune homme.
Les Darcy ne fréquentaient guère les soirées mondaines, préférant les dîners de leur cercle de connaissance. Il s'avéra que Meredith, la jeune soeur de Wilfried, était fort appréciée de la famille Lavander. Elle était donc régulièrement conviée avec son violoncelle lors des salons que tenait Mrs Lavander. Cet après-midi là, elle était installée comme à son habitude près de la cheminée. Elle observait d'un air distrait les allées et venues des ladies, dont le froufrou des robes couvraient presque le son de son instrument. Généralement, personne ou presque personne, ne prenait garde à elle ou à sa musique. Mais ce jour là, elle eut la sensation d'être intensément scrutée. Elle tourna la tête et découvrit sur sa gauche, une jeune fille, blonde aux yeux bleus. Surprise, la jeune fille détourna le regard mais resta attentive à la musique. Meredith, touchée par cette attention, joua un de ses airs préférés. Elle jetait des petits regards obliques vers la jeune fille : elle semblait emportée par la musique, ses mains battaient la mesure malgré elle. Elle se lança ensuite sur un morceau plus ardu, plus puissant, qui sembla ravir la jeune fille.
" A n'en pas douter, il s'agit d'une musicienne."
Meredith et la jeune fille continuèrent d'échanger muettement au moyen de la musique une heure durant. Alors qu'elle improvisait sur un morceau de Bach, une femme légèrement plus âgée qu'elle vint lui signifier leur départ. Meredith lut la déception dans le regard de la jeune fille. Mrs Lavander s'avança aussitôt vers elles pour les raccompagner. Les deux femmes semblaient proches. La jeune fille se retourna une dernière fois vers elle et lui adressa un sourire lumineux, comme pour la remercier. Meredith lui sourit en retour, regrettant de ne pouvoir lâcher son archet pour lui faire signe de la main. Puis elle retomba dans la monotonie et l'anonymat du salon. Son esprit cependant ne cessait de penser à cette jeune fille, qui présentait des similitudes avec la Miss Darcy qui occupait les pensées de son cher frère. Elle décida d'en avoir le cœur net. Lorsque les dernières invitées furent partie, elle s'avança vers Mrs Lavander.
" Puis-je vous poser une question ?"
Mrs Lavander la regarda avec bienveillance.
" Cet après-midi, une jeune fille a eu l'air d'apprécier ma musique tout particulièrement."
La femme fronça les sourcils. Puis son regard s'éclaira.
" Oh il s'agit certainement de Miss Darcy. C'est une pianiste émérite !"
Le cœur de Meredith fit un bond dans sa poitrine. Elle venait de la retrouver ! Elle ne questionna pas davantage Mrs Lavander, de peur d'éveiller des soupçons.
Son frère accueillit cette nouvelle avec exaltation : il fallait à tout prix que sa sœur le fasse venir au salon, qu'elle parle de lui à Mrs Lavander. Il alla même jusqu'à se mettre à genoux pour implorer son aide. Meredith le calma de son mieux, lui conseilla la patience.
Et de la patience, il en fallut beaucoup à Wilfried car ce n'est que deux semaines plus tard que Mrs Darcy et Miss Darcy honorèrent à nouveau de leur présence le salon de Mrs Lavander. Comme son frère, Meredith s'était mise à attendre beaucoup de ses rendez-vous hebdomadaires, guettant avec anxiété l'arrivée des ladies. Mais leur patience fut récompensée et Meredith eut à nouveau l'occasion de jouer en présence de Miss Darcy. Cet après-midi là, elle soigna particulièrement son jeu et choisit ses morceaux en fonction des goûts supposés de la jeune demoiselle. Georgiana de son côté, avait immédiatement cherché du regard la présence de la jeune musicienne. Elle était admirative de son talent et de son interprétation. Elle fut donc ravie de la retrouver à nouveau. Elle salua rapidement les dames présentes et abandonna presque aussitôt Elizabeth pour s'asseoir de façon à jouir de la musique. Son attitude n'échappa pas à Elizabeth. Georgiana se donnait entière à la musique sans chercher à lier conversation avec qui que ce soit. Elle prit quelques instants pour écouter attentivement la jeune musicienne : son talent était indéniable. Elle s'approcha de Mrs Lavander.
" Qui est donc cette jeune musicienne ?"
" Il s'agit de Meredith Von Mälher, son jeu est très agréable n'est ce pas ?"
Elizabeth hocha la tête en signe d'assentiment.
" Elle est autrichienne. Une famille noble mais malheureusement sans le sou. Ses parents ainsi que son frère sont eux aussi musiciens."
Sans le sou. Elizabeth examina attentivement la mise et les manières de la jeune fille. La noblesse de ses traits et l'élégance de ses gestes prouvaient sa bonne naissance. Ses vêtements étaient simples mais de bonne facture. Elle portait même des bijoux. Elizabeth sourit : la situation de la musicienne équivalait certainement à celle de la petite gentry de Longbourne, ce qui ne valait rien au regard de la riche aristocratie londonienne.
Meredith acheva un morceau particulièrement difficile, ce qui lui valut un applaudissement discret de la part de Georgiana. Mrs Lavander s'en aperçut et s'approcha d'elle.
" Voulez-vous que je vous la présente ?"
La jeune fille accepta avec un plaisir non dissimulé. La musicienne allait reprendre lorsqu'elle fut interrompue.
" Miss Von Mälher, laissez moi vous présenter Miss Darcy."
Les deux jeunes filles esquissèrent une révérence.
" Miss Darcy semble grandement apprécier votre talent Miss Mälher."
La jeune fille s'inclina une nouvelle fois.
" Saviez-vous que Miss Darcy était elle-même une pianiste émérite ?"
Bien sûr, Meredith le savait mais elle feignit la surprise. Mrs Lavander se tourna vers l'assemblée.
" Quel dommage que mon pianoforte soit désaccordé. J'aurais tant aimé vous entendre jouer ensemble."
Georgiana rougit. Les regards s'étaient tournés vers elle et les murmures déçus des ladies flottaient dans l'air. Meredith exprima elle aussi des regrets. Elizabeth s'approcha des trois femmes.
" Mrs Darcy, je vous présente Meredith Von Mälher."
La femme lui sourit avec bienveillance. Les deux jeunes filles engagèrent aussitôt la conversation. Elizabeth les écouta quelques instants puis considérant que Miss Von Mälher était une personne de qualité, les laissa seules. Elles discutèrent à bâtons rompus une heure durant. Meredith ne manqua pas de signaler les talents de pianiste de son frère. Le procédé pouvait paraître grossier et quelque peu manipulateur, mais Georgiana était à mille lieux de penser que la frère de la jeune femme puisse être le pianiste du bal d'ouverture de la Saison. Aussi s'intéressa t'elle aux partitions sur lesquels il travaillait et se montra désireuse d'en essayer certaines dont Meredith lui vanta la beauté.
" Je me ferai un plaisir de vous les porter."
Georgiana ne voyait pas le mal à accepter ce cadeau de la part de la jeune fille, même s'il y a une heure à peine, elle ignorait jusqu'à son nom. Pour elle, Meredith n'agissait que par gentillesse et par passion de la musique. Et puisqu'elles avaient officiellement été présentées, elle pouvait la fréquenter. Rendez-vous fut donc pris dès le lendemain. Là encore le destin se montra favorable à Wilfried. Cet après-midi là, le couple Darcy était de sortie ainsi que l'intendante. Personne, mis à part Johanna, ne vit Meredith. La bonne n'émit aucune objection à la visite de cette jeune fille qui paraissait de bonne famille. L'accueil chaleureux que lui fit Miss Darcy acheva de la tranquilliser. Les deux jeunes filles eurent donc le loisir de se parler en toute intimité. Comme promis, elle remit à Georgiana les partitions tant attendues. Inutile de décrire la joie et le plaisir de la jeune fille. Elle voulut à tout prix les examiner sur le champ. Meredith ne s'attendait pas à une telle réaction. Elle blêmit subitement et préféra écourter sa visite. Georgiana fut quelque peu surprise et même peinée de cette attitude. Elle reposa l'étui et raccompagna poliment la visiteuse.
" J'aurais plaisir à vous revoir Miss Van Mälher."
Meredith prit congé et fila rapidement. Georgiana la regarda partir pensivement, son attitude était pour le moins étonnante. Elle décida de ne pas s'appesantir sur ses sentiments et préféra s'atteler immédiatement à l'étude de ces nouvelles partitions. Elles étaient soigneusement roulées dans un bel étui de cuir. Georgiana caressa un instant l'objet, puis n'y tenant plus comme un enfant au matin de Noël, elle détacha le lacet. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver au milieu des partitions, une lettre cachetée.
" Cette lettre se sera glissée là par erreur. Je la rendrais dès que possible à Miss Malhër."
Elle la ramassa et l'examina. Quelle ne fut pas stupeur de voir son nom inscrit dessus ! Elle tourna et retourna la lettre, ne sachant qu'en faire. Mais sa curiosité fut plus forte.
Miss Darcy,
J'espère que vous pardonnerez mon audace et que vous ne tiendrez pas rigueur à ma sœur chérie pour le procédé qui me permit de vous écrire.
Peut être ne lirez-vous pas cette lettre jusqu'au bout ? Peut-être l'enverrez-vous rejoindre les braises ardentes de votre cheminée ? Je vous en conjure n'en faîtes rien.
Vous souvenez-vous du bal d'ouverture de la Saison ? Vous souvenez-vous du jeune homme qui vous tendit ce verre involontaire volé à votre main ?
Si tel est le cas, je m'en réjouis.
La partition que vous trouverez a été composée par mes soins, en votre honneur. J'espère qu'elle vous plaira.
A tout jamais votre dévoué,
Wilfried Von Mälher
A tout autre lecteur, cette lettre aurait paru puérile et insensée. A la première lecture, Georgiana fut quelque peu effrayée. Consciente que cette lettre enfreignait toute les règles inhérentes à la bonne société, Georgiana se résolut à la montrer à son frère. Cependant après plusieurs relectures, elle en vint à conclure qu'il n'y avait là rien de contrevenant : le jeune homme n'exprimait rien de déplacé, ne demandait rien en retour. Il se rappelait simplement à son souvenir et n'exigeait d'elle aucune réponse. En somme, cette lettre n'avait rien d'inquiétant. C'est ainsi qu'elle garda pour elle cette correspondance. Elle n'imaginait pas qu'il puisse y avoir d'autres lettres qui la suivraient. Il est fort probable que la beauté de la musique de Wilfried y fut aussi pour quelque chose. Même Elizabeth, modeste musicienne, avait su capter l'aura de son morceau. Elle décida donc de garder toute cette histoire secrète. Pourtant une petite voix au fond de son esprit lui chuchotait qu'elle ferait mieux d'en parler à son frère. Petite voix vite couverte par la mélodie du piano forte.
