Disclaimer : aucun des personnages de Supernatural ne m'appartient.


Tout était rentré dans l'ordre. Ou presque. Déborah avait accepté le retour des deux hommes, ils avaient retrouvé leurs petites habitudes. Ils passèrent les fêtes avec elle, entre deux chasses. Un matin, ils se réveillèrent dans un paysage blanc. Il avait neigé pendant la nuit, le lac était recouvert d'une fine couche de glace.
Déborah se précipita dehors en t-shirt et pantalon de jogging, pieds nus, suivie des deux hommes qui essayaient de lui faire enfiler un pull et ses chaussures. Elle courut dans la neige, les yeux levés vers les gros nuages blancs, éblouie par tant de pureté. Sam réussît enfin à l'attraper et elle se laissa tomber à terre, l'entraînant avec elle. Elle était pas bien de sortir comme ça par ce temps ! C'était des coups à choper la mort, oui ! Il batailla un moment avec elle pour lui enfiler ses chaussures. Elle avait les pieds rougis par le froid, les orteils gelés et Dean dut intervenir pour l'aider parce qu'elle se débattait en riant. Pour la maintenir à terre, il s'assît carrément à cheval sur ses hanches pendant que Sam lui glissait les pieds dans les bottines. Pour punition, il se ramassa une poignée de neige en plein visage et elle éclata de rire avant de le faire tomber à son tour pour lui prendre le pull des mains et l'enfiler. Ils eurent tôt fait d'improviser une bataille de boules de neige en se courant après les uns les autres dans le jardin. Leurs cris et leurs éclats de rire résonnèrent un long moment. Les deux hommes en oublièrent presque que le monde était sur le point de basculer… Déborah riait à perdre haleine tout en préparant ses munitions. Le cœur de Sam gonfla dans sa poitrine. Il se sentait tellement bien, tellement en accord avec… l'Univers ?

Les trois comparses rentrèrent finalement, couverts de neige et frigorifés, ils avaient les doigts engourdis et le nez rougi, les yeux qui piquaient, mais ils se sentaient parfaitement détendus, le cœur plein du bonheur simple d'être vivants. Ils se secouèrent dans l'entrée pour éviter de mettre de la neige partout et après s'être débarrassé de leurs vestes et de leurs chaussures, ils s'installèrent près de la baie vitrée avec des chocolats chauds. La neige avait recommencé à virevolter, un feu crépitait joyeusement dans la cheminée. Sam enlaça sa compagne, le nez enfoui dans la crinière humide. Elle devrait aller se sécher… et il l'aiderait volontiers à se réchauffer… Mais au lieu de ça, ils restèrent à regarder tomber les flocons immaculés, serrés les uns contre les autres. Dean passa son bras autour de la taille de Sam et posa sa tête contre lui en prenant la main de la jeune femme. Surpris, mais enchanté, ce dernier fit glisser son bras autour de ses épaules, tout doucement, comme s'il craignait qu'il ne se dérobe. Pourtant, il n'en fit rien et ils regardèrent tomber la neige en silence.


Malheureusement, les affaires courantes revinrent accaparer les deux frères, car bien que Lucifer ait été enfin neutralisé, d'autres démons se battaient pour le trône, tandis que les anges formaient des factions ennemies pour s'approprier le royaume des cieux. La première rencontre de Castiel et Déborah, qui eut lieu à cette occasion, faillit tourner au bain de sang.
L'ange était apparu au beau milieu du salon de la jeune femme sans crier gare, ce qui lui avait valu une pluie d'invectives plus ou moins colorées de la part de la propriétaire des lieux. Les mots de l'être céleste avaient été abruptes, mais la réponse de la bergère au berger avait été aussi fleurie.
- Dean, Sam, qu'est-ce que cette abomination fait ici ?
- Hey l'emplumé, ici, t'es chez moi ! Si ça te convient pas, remonte donc t'astiquer l'auréole.
Les deux frères étaient restés ébahis de l'échange pendant quelques instants avant d'éclater de rire devant la mine désappointée de leur ami. Leurs rires ne durèrent pas longtemps. Castiel leur confiait une mission qui les emmenait à l'autre bout du pays, pour une durée indéterminée. Ayant fait serment de lui obéir, les deux frères partirent sur le champ pour régler l'affaire qui les attendait, mais celle qui suivît retarda leur retour et ils se retrouvèrent rapidement dépassés par l'ampleur de la tâche.

Ca fait quelques semaines que la vie a repris son cours. Sam et Dean vont et viennent à la maison, ils vaquent à leurs affaires. Apparemment, c'est le bordel total des deux côtés. Les démons se foutent sur la gueule pour prendre la place du patron et les anges n'arrivent pas à se mettre d'accord sur quoi faire, alors eux aussi se tapent dessus à bras raccourci pour devenir calife à la place du calife, puisque Dieu a foutu le camp… Un point partout, la balle au centre.
Je me débrouille toujours pour cacher mon ventre lorsque mes amis me visitent mais, il va arriver un moment où je ne le pourrais plus. Finalement, j'ai pris ma décision. Je vais aller jusqu'au bout, et j'en aviserai Sam. Un jour. Enfin, uniquement si je n'ai pas le choix… Ou peut-être que je lui dirai tout la prochaine fois que je le verrai.

Hier, les frangins ont débarqué chez moi. J'ai été tentée de parler à Sam, mais je n'en ai pas eu l'occasion. C'est pas facile de trouver le moment opportun pour parler de ça… Et cet après-midi, assise avec ma tasse de thé, les pieds sur le tabouret devant la cheminée, je continue de me tâter. Dean et Sam sont installés sur la table du salon. L'aîné est sur l'ordinateur, le cadet fait des mots croisés. Je me décide enfin à me lever pour aller parler à Sam. Un souffle de vent balaie la pièce et je découvre un type en imperméable, genre Columbo. Mais en plus jeune et plus mignon. Enfin, mignon jusqu'à ce qu'il ouvre la bouche. « Abomination », voilà de quoi il me qualifie. Je reconnais celui dont les deux frères m'ont parlé, un certain Castiel. Un ange… Tu parles ! Je lui réponds du tac au tac. Ma repartie sidère les Winchester qui éclatent de rire devant sa tête de martyr.
Bien, ce n'est encore pas aujourd'hui que je pourrais discuter avec Sam… Castiel les envoie en mission. Ils sautent dans l'Impala et prennent la route sans rechigner. J'ai quand même eu droit à un baiser de la part de Sam…

Ce ne fût que presque trois mois et demi après cette entrevue qu'ils purent enfin revenir voir la chasseuse. Ils n'avaient plus de nouvelles depuis plusieurs jours et l'inquiétude les avait poussés à repasser à Avon Lake. D'ordinaire, si elle ne répondait pas immédiatement, elle rappelait rapidement derrière. Mais là… A leur arrivée, ils comprirent que quelque chose n'allait pas : la pelouse commençait à être vraiment haute. Jamais Déborah ne l'aurait laissée monter autant. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la maison, ils furent choqués du désordre qui y régnait. A croire qu'un ouragan s'y était abattu, avec une épaisse couche de poussière… Ils pensèrent immédiatement à un cambriolage. Ils firent promptement le tour. Rien n'avait disparu, hormis la propriétaire. Les armes étaient toujours à leurs places au sous-sol, le bunker était intact quand ils y entrèrent. Sam remercia mentalement Déborah de lui avoir accordé l'accès. Ici non plus, rien n'avait bougé… Sans se consulter, ils comprirent que quelque chose de grave avait du arriver. Ils tentèrent d'appeler différents numéros qu'ils connaissaient pour avoir de ses nouvelles, mais personne ne savait où elle se trouvait. Ils contactèrent en vain tous les hôpitaux les plus proches. La police n'avait retrouvé personne correspondant à son signalement, même dans une morgue ... L'angoisse les gagnait peu à peu. Elle s'était tout bonnement volatilisée. Sam se rongeait les sangs en échafaudant les pires scénarii, tout en essayant de paraître détendu devant son frère.

Après plus de quarante-huit heures d'appréhension, l'arrivée de la propriétaire les inquiéta encore davantage. Livide et amaigrie, de larges cernes lui mangeaient le visage et faisaient paraître presque blancs ses yeux. Sa chevelure autrefois somptueuse frôlait à peine ses épaules. Elle semblait près de s'évanouir. Sam se précipita vers elle, ses prunelles gris-vert emplies d'anxiété et la soutînt quand elle se laissa aller contre lui. Dean lâcha son sac pour se porter au devant de son frère qui souleva la jeune femme dans ses bras comme si elle ne pesait rien. Elle avait encore perdu du poids, il avait presque l'impression de sentir ses côtes à travers son pull... Il la porta dans sa chambre, talonné par son aîné.
Que c'était-il passé ? Que lui était-il arrivé ? Sam s'en voulait déjà de ne pas avoir pu revenir plus tôt, mais là, il était près de la crise de nerfs. Il n'arrivait plus à réfléchir. Les idées se bousculaient dans sa tête à tel point que son frère dût le secouer par les épaules pour le garder dans la réalité des faits. Dean le força à lever la tête pour le regarder dans les yeux. Il fallait qu'il arrête et qu'il se reprenne. C'était bien l'une des rares fois où il avait vu son cadet aussi désemparé…
- Sam ?... Sam, calme-toi. J'appelle un toubib, et en l'attendant, on va ranger un peu ce foutoir. T'énerver comme ça ne l'aidera pas. Et non, Dèb, on fait ce que j'ai dit. On te laisse pas comme ça.

L'odeur de moisi me réveille. J'ouvre les yeux et regarde autour de moi. Je suis dans une chambre miteuse, le lit sur lequel je suis couchée me lacère le dos avec ses ressorts qui sortent. J'ai mal partout. Je suis couverte de bleus, de sang, mes fringues sont bonnes pour la poubelle… J'essaie de me lever, la douleur me cloue sur le matelas. Respire, ma fille, respire. Je serre les dents et je refais une tentative. Cette fois, j'arrive à poser les pieds par terre. Un bon point pour moi… Me lever totalement s'apparente à beaucoup de choses, mais sûrement pas à une promenade de santé. Je me traine tant bien que mal jusqu'aux toilettes. Mon reflet dans le miroir est atroce… Je ne ressemble plus à rien. Ou plutôt, je ressemble à ce que je ressens : j'ai l'air d'avoir été percutée par un 38 tonnes et traînée sur deux cents bornes… Je me débarbouille comme je peux. Je reprends à peu près visage humain.

Une bonne chose de faite. Je fouille mes poches. Nada. Que dalle. Et merde ! Je sors de la pièce en rasant les murs. Ils sont tellement fins que j'en entends plus sur les occupations des locataires que je ne le voudrais… Génial, un hôtel de passe… Je croise une fille qui arrive avec un client. Ma tête doit leur faire peur, parce qu'ils se collent le long du mur pour me laisser passer. Je continue mon périple jusqu'à l'entrée. Le gérant ouvre des yeux comme des soucoupes en me voyant débarquer. Il veut appeler la police, même si je vois bien qu'il ne sait pas trop ce qu'il en attend. J'arrive à le convaincre de n'en rien faire et de me laisser partir.
Je trouve un journal, la date me file un coup… La dernière fois que j'ai consulté un calendrier, c'était il y a trois mois, en janvier… J'ai donc disparu pendant un trimestre complet… J'accuse le coup de mon mieux, mais la vérité est dure à accepter. Me voilà donc seule, sans argent, sans papiers, dans un patelin paumé et qui caille… J'aperçois un panneau qui indique le nom de la ville. Kalifornsky, Alaska… Qu'est-ce que je fous ici ? Misère… Maintenant, il va falloir que je rentre… Je passe un coup de fil en PCV d'une cabine à un de mes contacts pour qu'il m'apporte de quoi acheter au moins des fringues. Il a la bonne idée de ne pas poser de questions et de faire juste ce que je lui demande. Qu'il soit béni. Des vêtements propres, un repas chaud, voilà qui me met du baume au cœur. Bon, il faut envisager de rentrer. Sans papiers, impossible de passer la douane…

Je dois donc improviser. Kalifornsky est une ville côtière, c'est un coup de chance. Je trouve un vieux briscard qui accepte de me faire voyager à fond de cale jusqu'à Makah Bay, sur la côte ouest. Il cherche le frisson de l'aventure, quoi de mieux que de jouer les passeurs au nez et à la barbe des autorités ? Trois jours de bateau, enfermée comme un rat dans une cale qui pue le poisson mort, à longer les côtes canadiennes en espérant ne pas se faire prendre par la police des frontières… Dès que je ferme les yeux, la puanteur ambiante me file la gerbe et le peu de lumière qui filtre par la trappe d'accès à la cale me renseigne à peine sur la durée du voyage. Je suis obligée de marcher courbée pour éviter les fourmis dans les jambes. Bonjour le voyage d'agrément… Dans la nuit, mon passeur vient me chercher. C'est le moment de me jeter à l'eau, littéralement.
Je le remercie et je saute. L'eau est froide, ça me coupe le souffle pendant quelques secondes. J'ai intérêt à me bouger si je ne veux pas couler comme une pierre. Un mouvement après l'autre, je trouve mon rythme. Je me concentre sur le battement de mes bras et de mes jambes, uniquement. Ca va, je n'ai pas totalement perdu l'habitude, j'arrive à maintenir le cap et la mesure. Je suis si absorbée par ce que je fais que je perds la notion du temps. Mes muscles me brûlent, j'ai de vilaines courbatures qui commencent à apparaître, des crampes qui menacent… Je vais finir par me noyer. Putain, ils auront réussi, ces salauds…

Le bruit du ressac est de plus en plus fort. Je puise dans mes dernières ressources. Mes genoux touchent le sable. J'ai atteint la plage… Debout sur mes deux pieds, je titube jusqu'à être à peu près sûre que la marée ne m'atteindra pas et je m'écroule.

J'ai chaud à la joue. Trop chaud. Je suis allongée sur le sable, j'en ai plein la bouche. Pouah. Je recrache tout ce que je peux en me relevant. Le soleil est haut dans le ciel. Un coup de soleil est à envisager. Au point où j'en suis… J'ai la peau qui tire à cause du sel, je suis percluse de douleur. Encore une belle journée en perspective. Je m'arme du peu de courage qui me reste et je prends la route. Je traverse un bois pendant plusieurs kilomètres. La nature est une mine de bonnes choses. Je trouve de quoi manger et boire, il suffit de savoir quoi chercher. Ca me permet de reprendre suffisamment de forces pour avancer jusqu'à la route. Je dois avoir l'air d'un chiot mouillé…

La première voiture qui passe me prend en stop. Le conducteur est sympa, bien qu'un peu silencieux. Ca me convient. J'ai la chance de tomber sur une vieille dame qui sillonne le pays en camping-car. Elle est bavarde comme une pie, souriante, elle me raconte ses histoires avec ses petits-enfants, son chien, ses ex-maris… Elle m'offre même de prendre une douche. Je me répands en remerciement quand elle me largue à Cambridge, dans le Nebraska. Brave femme, puisse-t-elle vivre longtemps et surtout en bonne santé. Je dois encore attendre pour parcourir les mille sept cents kilomètres qui me séparent de chez moi… J'ai l'impression que ça fait des siècles. Plus je m'approche du but, plus j'ai de mal à trouver des gens pour me prendre en stop. Mon dernier sauveur me dépose à Elyria. De là, il me reste une vingtaine de kilomètres à parcourir à pied… Ca fait quatre jours que je suis sur les routes. Je marche d'un bon pas, je suis pressée d'arriver.

Je passe la porte. Enfin… Je suis chez moi. Sam et Dean sont là… J'ai présumé de mes forces. J'aperçois Sam qui accourt vers moi et je tombe dans ses bras. Il me décolle de terre et me porte jusqu'à ma chambre, puis il m'allonge sur le lit. Je suis si fatiguée… J'entends Sam parler à son frère, puis Dean répond, je comprends le mot « toubib ». Non, je ne veux rien ni personne, je ne veux que dormir et oublier tout ça. Je ferme les yeux, je suis enfin à la maison. Et mes hommes sont là…

Le médecin sortît de la chambre, l'air contrarié. Sam lui sauta presque dessus pour savoir de quoi il retournait. Le souvenir de la chasse à la gargouille lui revint, l'attente interminable dans la salle de l'hôpital, la peur de la perdre qui l'avait assaillie… Les deux frères attendirent avec impatience que le docteur leur annonce ce qu'elle avait.
- Physiquement, elle est plutôt résistante, et c'est heureux. Elle est déshydratée, sous-alimentée, elle a des brûlures, des hématomes, des blessures diverses, des contusions… Il semblerait qu'elle ait été victime d'une agression particulièrement violente qu'il faudrait signaler à la police… Et je pense qu'il serait plus sage de la faire admettre dans un établissement approprié. Elle a reçu un choc assez violent pour nécessiter une hospitalisation et…
- Un asile ?!
Dean avait l'air profondément offusqué de cette proposition. Les médecins… quelle bande de trouducs ! Ils étaient incapables de comprendre, alors, ils envoyaient les gens chez les dingues. Sam regarda la pointe de ses chaussures, trop choqué pour réagir, mais il sentait son frère bien disposé à envoyer son poing dans le visage du praticien. Haussant les épaules, ce dernier les salua et quitta la maison en bougonnant que si c'était pour ne pas suivre ses conseils, ce n'était pas la peine de les lui demander.

Ils ont quand même appelé le toubib… Lequel me presse de questions, parle de m'envoyer à l'hôpital. Je finis par l'envoyer se faire voir. Je suis enfin chez moi, je ne veux pas aller ailleurs. Il n'aime pas les réponses que je lui donne. Il veut la vérité ? Parfait, je la lui livre telle quelle., Crue, mais vraie. Il me regarde comme si j'avais complètement déraillé. Bah quoi ? Une règle d'or que j'applique : ne jamais poser de questions si je ne suis pas absolument certaine de vouloir la réponse. Si lui n'est pas fichu de la connaître, ce n'est pas mon problème.

Il m'ausculte, me diagnostique… Merci, je sais de quoi je souffre, docteur. Il sort une seringue et me pique dans le bras en me disant que ça va m'aider à dormir. Comme si j'avais besoin de ça. Mais c'est efficace…

Plus tard dans la soirée, le somnifère que le médecin avait donné avait fait effet. Les deux chasseurs finîrent de ranger la cuisine et montèrent se coucher après un dîner sommaire. Sam passa une bonne partie de la nuit à veiller la jeune femme, allongé à côté d'elle, à la regarder dormir. En dépit du sédatif, elle gémissait beaucoup, se tournant et se retournant sans cesse, les yeux roulant derrière les paupières closes. Réellement inquiet, il alla réveiller Dean qui dormait dans la chambre voisine pour lui demander d'appeler Castiel. Ce dernier refusa obstinément de répondre, laissant les deux frères seuls avec leurs interrogations et leurs craintes.
Dean rejoignit son frère sur le lit, pour le relayer dans sa surveillance. Mais il resta éveillé, jusqu'à ce que son aîné pose sa main sur la sienne, sur le flanc de la chasseuse.
- Ça va aller, Sammy, elle va s'en remettre, c'est une battante… Allez, essaie de dormir. Je te protège, petit frère… Je vous protège…
Ces mots avaient rassuré Sam, qui avait enfin pu trouver le sommeil. La tête de Déborah calée dans le creux de son bras, Dean caressa les cheveux de son frère dans un geste tendre. Oui, il les protégèrait tous les deux, quoi qu'il arrive.

Je suis attachée… Impossible. Ca ne va pas recommencer ! Ca ne peut pas recommencer ! Je me débats, je crie, je pleure… En vain… Mais brusquement, la douleur cesse. La pièce blanche dans laquelle je me trouve vire lentement au noir, la chaleur m'envahit. Une chaleur douce, apaisante. Des voix murmurent des mots doux que je ne comprends pas mais qui me rassurent. Je flotte entre deux eaux, dans un noir d'encre. Plus rien ne peut m'atteindre…

Le matin arriva enfin et trouva les deux frères allongés sur le lit, entourant la jeune femme qui s'était finalement apaisée de se sentir protéger. Elle remua légèrement avant d'ouvrir les yeux. La nausée la submergea subitement, l'obligeant à courir à la salle de bains. Cette fois-ci, elle l'atteignit suffisamment à temps pour fermer la porte à clé derrière elle. Elle se souvenait du malaise qui l'avait gagnée, à l'époque de San Francisco, quand ils avaient du s'occuper d'elle comme d'une petite fille. Ils s'étaient levés à sa suite, inquiets de ce réveil brutal. Les médicaments ou le choc dont avait parlé le médecin ? A peine debouts et déjà des questions plein la tête…
Penchée sur la cuvette, elle répondit aux appels des deux hommes par des onomatopées, entre deux spasmes. Quelques minutes plus tard, elle put enfin sortir après s'être rafraîchie et regagna le lit sans un regard pour les deux hommes qui se tenaient près de la porte. Sam la rejoignit tandis que Dean descendait préparer du café. Il en avait bien besoin. Autant son frère pouvait jouer les marmottes, autant lui avait du mal à rester au lit quand quelque chose le turlupinait. Déborah avait beaucoup remué, au début, mais elle s'était rapidement calmée quand il l'avait prise dans ses bras. Bilan, il n'avait pas fermé l'œil. Un café lui ferait le plus grand bien…

Sam se rallongea près de la chasseuse pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa doucement, l'air maussade. Il finît par lui demander si elle allait bien. Le rire aux accents de verre pilé qui s'échappa des lèvres blêmes lui fit froncer les sourcils. Elle se tourna vers lui, un sourire mauvais sur les lèvres, les yeux pleins de colère contenue.
- Je me porte comme un charme, ça ne se voit pas ?
Le chasseur décida de ne pas se froisser et la questionna à nouveau.
- Tu étais où, ces derniers jours ? On s'est inquiétés pour toi, on n'a pas réussi à te joindre, personne n'avait de nouvelles…
- Ces derniers jours ? Et toi ? T'étais où ces derniers mois ?
- Comment ça, « ces derniers mois » ? Tu le sais, on t'a appelée tous les jours pour te tenir au courant… Et puis, Castiel nous a demandé de l'aider, tu étais là quand…
- Oh oui, bien sûr, siffla-t-elle. Castiel ! Comment aurais-je pu oublier votre meilleur ami, celui qui vous a mis une laisse, hein ?
Le jeune homme soupira. La discussion prenait un tour qu'il n'appréciait pas et pourtant, il fallait en passer par là pour avoir le fin mot de l'histoire et faire avouer à sa compagne ce qui la mettait dans cet état.

J'inspire un grand coup dans une espèce de hoquet. Le mal de crâne me tombe dessus avant même que j'ai ouvert les yeux. Le médecin a du me filer une dose de cheval pour que je sois aussi shootée… En dépit de cet élancement qui pulse dans ma tête, je me sens étrangement bien… Je ne suis pas seule… Alors comme ça, je n'ai pas rêvé. Sam et Dean sont bien là, collés contre moi. Nous avons dormi tout habillés, semble-t-il, et sur l'édredon. Une bouffée de nostalgie me submerge. Il y a trois ans… trois longues années qui me paraissent pourtant avoir passé comme dans un rêve.

Je sens encore leurs mains sur moi, leurs corps qui me frôlent, leurs baisers… Me revient également le souvenir de ce qui s'est passé ensuite… Et je remets ça. Mais cette fois, je me doute de ce qui va arriver, alors je prends de l'avance, et j'en ai assez pour fermer la porte à clé. Les deux frangins ont du se lever, parce que leurs voix sont proches de la porte. Entre deux contractions de mon estomac, je réponds par des grognements. Comme si j'allais bien… Une petite douche en urgence, j'en ai bien besoin, et je rejoins le lit. Comme j'ai l'intention de dormir encore un peu, je n'ai enfilé qu'un boxer. Les bleus qui me transformaient en Schtroumpfette ont disparus. Une bonne nouvelle à la fois.

Dean et Sam sont devant la porte, mais je ne m'en préoccupe pas. Qu'ils fassent ce qu'ils veulent, une fois de plus. Je me recouche. Ils ont l'air un peu surpris de me voir passer dans cette tenue pour le moins légère, mais ils s'abstiennent de tout commentaire. Un bon point pour eux. Dean sort alors que son frère vient me rejoindre. Il veut me câliner, mais je suis à moitié larguée par les événements… La question qui fâche est lâchée… Est-ce que je vais bien ? Voyons voir… Je ne vois pas pourquoi ça n'irait pas. Trois mois et quelques qu'il est parti et que je n'ai pas eu de nouvelles, j'ai été enlevée par des démons, séquestrée, torturée par des anges, j'ai perdu l'enfant que je portais, je me suis réveillée en Alaska, j'ai mis une semaine à rentrer chez moi, j'ai failli me noyer, un médecin avait l'air décidé à m'envoyer à l'asile quand je lui ai expliqué mon problème, et visiblement, mon cher et tendre ne s'est pas inquiété de mon absence de nouvelles… Pourquoi ça n'irait pas ?

La colère. Voilà ce qu'il me faut. Je me laisse griser par cette douce émotion. Elle gonfle, me remplit, investit chaque parcelle de mon être. Elle est brûlante, douée d'une vie propre. J'aime ma colère, elle m'aide à rester maîtresse de moi-même. Je sais que le sourire que j'adresse à Sam n'a rien d'amical. Malgré cela, il insiste. A sa guise. Où j'étais ? Et lui ? Où était-il quand j'ai eu besoin de lui ? « Castiel ». Bien sûr, Castiel, ce brave ange qui n'est pas foutu d'aider les gens et qui envoie les autres au front. Le même ange qui a laissé ses semblables me faire ça…
Je saute du lit, je refuse d'avoir cette conversation. J'attrape une chemise que Sam avait oublié en partant. Je n'ai pu m'en défaire, elle portait encore son parfum et l'odeur de sa peau… Rappel des jours où je croyais en l'avenir. Je descends en la boutonnant, l'odeur du café me guide dans la cuisine. Sam me colle aux basques… Gare à lui…

Elle se leva rageusement et quitta la pièce en enfilant une chemise que Sam avait laissé lors de son précédent passage, suivie de près par le cadet des Winchester qui voulait s'assurer qu'elle ne ferait pas de bêtise. Dean avait fini de préparer le café et avait commencé à disposer des tasses sur la table en vue du petit-déjeuner. Il tourna la tête en entendant arriver les deux autres occupants. Le visage de la jeune femme le troubla. Elle avait maigri, ses joues s'étaient creusées, ses yeux lui mangeaient la figure et surtout, elle avait l'air absolument furieuse.
- Et toi, chéri, t'étais où quand les démons ont débarqué chez moi pour m'emmener parce que j'étais enceinte ? Ha, pour sûr, ça les a bien fait marrer, de savoir que c'était une fille ! « La fille de Sam », qu'ils disaient. « On avait déjà le fils, maintenant, la famille va être au complet ». Et t'étais où quand les anges ont décidé que ton enfant ne verrait pas le jour ? Où étais-tu quand ils sont venus me récupérer pour m'embarquer je ne sais où et me torturer jusqu'à ce que je ne sois plus en état de leur tenir tête ?
Dean était resté silencieux près de la cafetière fumante, alors que Déborah était passée près de lui pour se servir sans même lui adresser un regard, avant de tourner de nouveau vers Sam des yeux pleins de haine. Elle s'adossa au comptoir de la cuisine, sa tasse dans la main. Elle aurait presque eu l'air normal sans ce regard qui avait totalement viré à l'acier pour en fusiller son frère. Instinctivement, il avait porté la main à son arme, prêt à intervenir si elle faisait mine de vouloir aller plus loin que les mots.

Sam tomba assis sur une chaise, abasourdi. Il lui fallut quelques secondes avant de réagir, la nouvelle l'avait pris totalement au dépourvu, si bien qu'il ne sut immédiatement pas quoi répondre.
- Quand… comment c'est arrivé ?
- C'est la cigogne qui me l'a apporté…
Dean intervint.
- C'est pas en lui balançant des vacheries que ça va arranger les choses. Alors tu te calmes.
- C'est pas ce que tu me disais, la dernière fois que tu m'as baisée…
La gifle lui brûla immédiatement la joue. En deux enjambées, Dean l'avait rejointe et frappée. Il l'attrapa par les épaules et la secoua, le café qu'elle avait laissé tomber commençait à former une mare autour de leurs pieds.
- Tu vas te reprendre, bon dieu !
- Dean, laisse-la, elle a raison…
- Sam, je ne vais pas la laisser te faire du mal aussi gratuitement.
Toujours assis, l'intéressé leva vers son frère le regard humide que ce dernier ne connaissait que trop bien. Toute la culpabilité qui le rongeait depuis la mort de Jessica ressurgissait dans ses yeux clairs. Il savait qu'il s'était senti responsable de sa mort, de celle de leur mère, de celle de Madison, et de toutes les personnes qu'il n'avait pas pu sauver. Cette souffrance dans son regard lui broya le cœur dans un étau de responsabilité. Il aurait du être présent pour son frère, dans tous ces moments pénibles, pas seulement pour le pousser à aller toujours plus loin. Il lâcha la jeune femme en reculant.

Sam repassa tout ce qu'il estimait avoir raté… Tous ceux qu'il n'avait pas sauvé alors que c'était son devoir… et il n'avait pas été présent alors que la femme qu'il aimait avait eu besoin de lui. Encore… La main sur sa joue, elle baissa la tête, dissimulant son visage derrière un rideau de cheveux. Elle resta muette quelques instants, puis elle avança vers lui et trébucha en marchant sur un morceau de céramique éclaté au sol. Le pas suivant laissa une empreinte sanglante sur le carrelage, mais la douleur ne la ralentît pas. Elle se laissa tomber à genoux devant Sam et l'enlaça, la tête contre sa large poitrine. Spontanément, il referma les bras sur elle, une main dans ses cheveux pour la maintenir contre lui, l'autre serrant ses épaule. Les sanglots ne tardèrent pas à monter des deux côtés. Le nez dans la chevelure brune, le chasseur lui demandait pardon de ne pas avoir été présent, de ne pas avoir assumé son rôle, alors que sa compagne, le front appuyé sur son torse, répétait qu'elle était désolée, qu'elle aurait du lui dire et qu'il n'était pas coupable. Dean les observa un moment sans rien dire. Ses sentiments étaient partagés. D'un côté, il s'en voulait aussi de ne pas avoir été là quand elle aurait eu besoin d'eux, mais de l'autre, il lui en voulait, à elle, de ne pas les avoir avertis et de rejeter la faute sur eux. Ils avaient assez souffert tous les deux pour ne pas subir l'irascibilité de leur compagne.

Je me vautre dans la colère comme dans un bain chaud. C'est doux, incroyablement torride, elle me fait vibrer depuis les orteils jusqu'à la pointe des cheveux… J'attrape une tasse sur la table et je vais me servir un café que Dean a eu la bonne idée de préparer. J'entre dans un monde bicolore dès que je me retourne vers Sam et je lui balance tout. Méchamment, je me réjouis de le voir se décomposer à l'annonce de ma grossesse interrompue et de ce qui m'est arrivé.
La seule question qu'il me pose est d'une stupidité sans bornes… Comment suis-je tombée enceinte ? Question bête, réponse bête. Dean s'en mêle. De quoi je m'occupe ? Il a aussi droit à sa remise en place.

Dean m'a giflée... J'en lâche ma tasse de surprise. Je ne l'ai pas vu arriver sur moi. Maintenant, il me secoue et m'ordonne de me reprendre. Sa claque me cuit la joue. Aussi vite que la colère est montée, elle retombe, et avec cette chute, c'est la honte et la culpabilité qui montent à la façon d'un contrepoids. Honte de m'être emportée et de lui avoir dit des horreurs, culpabilité de ne pas lui avoir dit ce qui arrivait… J'ai fait du mal à Sam… Déesse toute puissante, je lui ai fait du mal ! Je dois lui demander pardon. Je suis prête à ramper nue sur du verre pilé, mais j'ai besoin qu'il me pardonne. J'ai besoin de lui dans ma vie… J'ai besoin d'eux deux…

Je fais un pas hésitant, puis je me lance. Je crois bien que je marche sur un tesson de céramique qui s'enfonce sous la plante de mon pied, mais la douleur qui me vrille le cœur est tellement plus forte que je le sens à peine. Je suis à genoux devant Sam, dans ses bras puissants et doux et il me serre contre lui. Il me soutient qu'il aurait du être là, qu'il aurait du m'aider, parce que c'était sa responsabilité. Je suis anéantie, si désolée que je ne peux que répéter en boucle combien je m'en veux. Rien n'est de sa faute, j'ai pris une décision seule, alors que nous étions deux à être impliqués. C'est moi qui ai provoqué ce désastre en gardant le secret.