« Contente de savoir que tu es toujours en vie » lâcha Octavia à voix basse.
Elle avait essayé de montrer du ressentiment pour celle qui les avait abandonnées à son tour, mais n'y arrivait pas. Dès qu'elle avait vu son amie, venue avec Lincoln et des renforts pour la chercher, toute trace de rancune s'était évaporée, et elle avait mis toute son énergie dans son interaction musclée avec les gardes qui s'étaient dressés sur leur chemin.
« Moi aussi, O. Vous avez croisé beaucoup d'hommes de Kane ? Reprit-elle sans se laisser aller à l'émotion des retrouvailles.
- Quatre ou cinq, mais pas en même temps.
- Ok. J'espère qu'ils ne sont pas tous en train de nous attendre en bas. »
Octavia ne posa pas de question. Elle avait compris le gros de l'histoire en les voyant tous là, même si elle ne remettait pas les deux femmes qui les accompagnaient, mais elle savait que tout ce qui comptait à présent était de sortir du quartier général de Kane.
Ils avaient finalement descendu les quelques étages sans rencontrer âme qui vive, ce qui pouvait être interprété soit comme rassurant, soit comme très inquiétant. Lexa, Indra et Lincoln semblaient préférer la deuxième option, puisqu'ils restaient sur leur garde et tendaient en permanence l'oreille à l'issue d'un corridor ou d'un escalier. Lorsqu'ils posèrent le pied sur le sol du rez-de-chaussée, Clarke put constater qu'ils avaient raison d'être aussi vigilants : une rumeur confuse de voix se faisait entendre vers l'entrée (ou plutôt leur sortie), ainsi qu'un cliquetis familier d'armes qu'on dégaine. Ils se regardèrent. Lexa commença à faire signe qu'elle partait en éclaireur, mais Lincoln l'arrêta et se coula dans le couloir à sa place. Tous le regardèrent avec inquiétude se glisser contre le mur, jusqu'à atteindre un endroit où il pourrait percevoir ce qui se disait.
Après quelques dizaines de secondes qui parurent des heures à Clarke, il retourna enfin vers leur petit groupe.
« Je ne sais pas combien ils sont, mais ils se préparent à venir nous chercher. Ils savent qu'on est là apparemment ils ont réinvesti la prison. Il n'y a aucune issue là-bas.
- Et si on réessayait par le toit ? Peut-être qu'on peut sauter sur un autre bâtiment de là, et... tenta Jasper.
- C'est trop incertain, le coupa Clarke.
- Plus incertain que l'armée qui est là pour nous, tu veux dire ? »
Il commençait à être vraiment stressé ; la transpiration faisait luire son visage, et elle ne savait pas si c'était à cause de la peur ou de l'effort qu'il faisait pour aider Monty à marcher.
« Qu'est-ce qu'on devrait faire, alors ? »
Elle n'avait pas seulement posé cette question à Jasper, mais aussi à chacun d'entre eux, en s'attardant un peu plus sur le visage alerte de Lexa. Elle avait décidé de lui remettre sa confiance pour cette partie de l'opération. Celle-ci sembla le comprendre, puisqu'elle commença à parler :
« Il est hors de... »
Mais elle s'interrompit en entendant le grand fracas suivi de cris qui se fit entendre à l'extérieur. Clairement, leurs futurs attaquants étaient à présent occupés par quelque chose d'imprévu, ce qui donna une impulsion à Clarke.
« Allons-y, profitons de cette diversion. »
Elle ne savait pas du tout si c'en était réellement une, mais elle avait compris que c'était leur seule chance depuis le début ; ils comptaient sur l'effet de surprise, par sur leur force. Au vu de leur état, ils ne pouvaient pas risquer d'affronter un bataillon entier sans un petit coup de pouce. Il fallait tout retourner à leur avantage.
Ils se précipitèrent dans le couloir, se rapprochant du vacarme, et inspirèrent un bon coup avant de se jeter dans la mêlée.
« Dernière phase du plan ! » cria Lexa comme signal.
Il n'était en effet pas question de se battre frontalement dans l'espoir de ne pas être rattrapés ensuite : ils avaient récupéré leurs amis, et devaient à présent s'enfuir le plus vite possible, le dernier obstacle étant la bagarre qui occupait le parvis du QG.
Clarke vit Indra dégainer de nouveau son épée et se ruer à l'assaut du premier qui se trouvait sur son chemin. C'était d'ailleurs à peu près tout ce qu'elle pouvait voir : un épais brouillard de poussière couvrait les silhouettes et le sol remué. Mais elle n'avait pas le temps de réfléchir ; elle avisa une trouée au bout de laquelle perçait le jour, et y poussa le duo qui portait Monty pour les faire passer en premier. Un homme habillé de gris fit aussitôt irruption dans son champ de vision, et commença à alerter les autres de la présence d'intrus. Au milieu de la bataille, elle se jeta sur son attaquant et commença à se démener pour pouvoir l'écarter de son chemin. Elle réussit fort heureusement à lui donner dès le début un coup de poing bien placé à l'estomac, qui le fit tomber au sol. Sans demander son reste, elle sauta de côté et se faufila entre les hommes qui semblaient se débattre avec la poussière en suspension dans l'air qui les aveuglait.
Clarke, ne voyant aucun de ses amis, progressa aussi vite que possible le dos courbé, là où l'air était un peu plus respirable même si chargé de sable en perpétuel mouvement. Malgré l'urgence, elle se demandait ce qu'il s'était passé. Une partie de la réponse lui tomba sous le nez en la personne d'un grand brun qui tomba la tête la première à ses pieds.
« Bellamy ! » hurla-t-elle en se précipitant à son aide.
Elle crut qu'il était assommé, mais il se redressa avec un léger air hagard, le nez en sang.
« Clarke, où sont-ils ?
- Partis devant, qu'est-ce que tu fais là ? »
Elle l'aida à se relever totalement, mais ils ne pouvaient pas rester ici. Bousculés de tous côtés par les hommes de main de Kane qui se battaient autour d'eux, ils devaient sortir très vite. Un autre homme remarqua leur présence et se jeta sur Clarke. Mais Bellamy fut plus rapide et retourna sa batte contre lui.
« Tu ne devrais pas être là !
- Pour l'amour du ciel, Clarke, pas maintenant ! »
Il était vrai qu'ils étaient un peu occupée, lui à leur frayer un chemin à travers le désordre, elle à parer les coups qui sortaient de nulle part. Mais avant qu'ils aient eu le temps de le réaliser, ils étaient hors de la mêlée. A bout de souffle, Clarke prit quand même le temps de jauger la situation ; ils étaient devant le QG de Kane, séparés de son entrée par le nuage de poussière où s'agitaient encore des silhouettes bruyantes, même si celui-ci commençait à se dissiper, tombant sur les corps à terre.
Le plan était de se disperser et de fuir sans se retourner. Clarke savait que la chose la plus intelligente, logique et sensée à faire était de tirer Bellamy par la manche et de l'entraîner dans un endroit sûr. Mais elle avait vu Octavia au milieu du chaos. Sans jeter un regard à Bellamy qu'elle ne pourrait de toute façon pas convaincre de rentrer sagement maintenant, elle retourna là d'où elle venait, ramassant au passage une arme à feu abandonnée au sol. Elle plongea la tête la première dans la direction où elle avait aperçu l'expression rageuse que prenait son amie lorsqu'elle se battait sérieusement, et atteignit bientôt son adversaire, qu'elle assomma par derrière avec la crosse de son arme. Derrière le visage ravi d'Octavia, elle voyait Jasper et Monty se débattre tant qu'ils le pouvaient. Elle se joignit à eux et essaya de tirer avec sa nouvelle arme, mais il n'y avait plus de balles. Non sans un haussement de sourcil, elle s'en servit de nouveau comme d'une batte, dégageant ses amis de la prise des gardes. Elle entendait Bellamy se battre aussi derrière, mais ils étaient trop nombreux.
« Lincoln ! » appela soudain Octavia.
Et une seconde après, il était bien là, accompagné d'Indra et Lexa, qui se mirent à donner de grands coups d'épée rageurs mais précis. En quelques instants, ils repoussèrent les attaquants les plus proches en les mettant hors d'état de nuire ou en provoquant leur fuite. Mais après une seconde de répit, ils entendirent des bruits de course ainsi qu'une voix qui leur intimait de se rendre au nom de Jaha.
Ils se séparèrent instantanément, courant entre les derniers hommes de Kane qui se dressaient sur leur chemin. Clarke s'était assurée d'un coup d'œil que Monty et Jasper étaient bien pris en charge par Octavia et Lincoln, les quatre s'étant déjà éclipsés derrière le haut bâtiment, dans une direction qu'elle savait sûre. Il y avait une chance pour que la troupe de Jaha ne les ait pas vus, et se focalisent à la place sur Bellamy et elle, à découvert, qui couraient eux aussi, mais dans la direction opposée. Cependant, la tête toujours tournée en arrière, elle avisa Lexa qui se démenait encore avec un homme plutôt coriace, armé lui aussi d'une épée. Celle-ci semblait peiner à repousser ses attaques agressives, et gardait étrangement son bras gauche au repos le long de son corps. Indra n'était visible nulle part autour d'elle. Ah, si, à quelques mètres, elle aussi aux prises avec un garde. Au loin, les hommes de Jaha approchaient inexorablement. Il fallait qu'elle prenne une décision, et vite. Et pas la plus stupide.
Elle décida alors de fausser compagnie à Bellamy, revenant en arrière le plus vite possible. Elle l'entendit l'appeler, mais lui cria qu'elle le rejoignait, en ajoutant qu'il devait aller retrouver sa soeur. Elle fut bientôt tout près de Lexa, et se jeta sur l'homme, mains nues elle avait jeté son arme un peu plus tôt, trop lourde pour lui permettre de courir vite.
« Qu'est-ce que tu fais là ? » S'entendit-elle dire par une Lexa essoufflée.
Mais elle ne répondit pas, trop occupée à se prendre un coup de poing dans la poitrine.
« Lexa, entendit-elle Indra rugir de loin.
- Non ! Va-t-en, répondit l'intéressée avec un ton autoritaire. C'est un ordre ! Emmène-le ! »
Clarke, aveuglée par la poussière et absorbée par son combat avec son adversaire, ne pouvait pas voir Bellamy être contraint par Indra de partir. Mais elle savait que c'était le cas, ne serait-ce que parce qu'elle n'entendait plus que les protestations étouffées de ce dernier, et qu'elle voyait les hommes de Jaha, tout proches à présent, entrer dans son champ de vision.
« Pars aussi, Clarke ! » cria Lexa à côté d'elle, alors qu'elle reprenait sa place dans son combat contre l'homme déjà balafré.
« Hors de question ! »
Et dans un geste désespéré, elle se jeta sur l'homme en réussissant à le déséquilibrer, ce qui permit à son alliée de lui enfoncer sa lame dans le ventre. Il tomba à terre dans un souffle, et la blonde sentit son propre cœur s'arrêter pendant une seconde, alors que le corps agonisant glissait de ses mains. La droite fut attrapée par Lexa, qui l'entraîna avec elle, du côté opposé à la menace qui n'était à présent plus qu'à trois mètres d'elles. Elles se mirent à courir à en perdre haleine, Clarke suivant aveuglément la brune dans une sorte de brouillard confus. Elle remarqua à peine que celle-ci l'emmenait dans une partie sombre du dédale qu'était le quartier. Alors ça y est, songea-t-elle. Tu as tué de tes propres mains.
Cette idée l'obsédait. Son corps était toujours plein d'adrénaline, ce qui permettait encore à ses jambes de courir. Mais en elle, tout lui semblait s'être arrêté.
Ce ne fut que lorsqu'elles se retrouvèrent au sommet d'un escalier extérieur, sur une petite plateforme, que Clarke reconnut l'endroit où elle était déjà venue s'aventurer une fois.
« Qu'est-ce qu'on fait là ? Le plan était de se retrouver chez Jasper avec les autres. »
Lexa était occupée à palper l'encadrement d'une fenêtre avec ses doigts, mais elle répondit tout de même, sans se retourner cependant :
« Trop risqué. Ils nous suivaient à la trace, je crois qu'on vient à peine de les semer.
- Non, ils ne nous ont pas suivis si loin. »
Lexa hocha la tête en signe de désaccord. Elle sembla enfin sentir quelque chose, car elle tira sur un loquet et la fenêtre condamnée s'ouvrit soudainement. Elle jeta un œil à la blonde qui était restée debout à quelques pas derrière elle et la regardait d'un air méfiant, puis se glissa à travers l'ouverture. Clarke, demeurée seule, regarda derrière elle : il n'y avait pas âme qui vive. Mais avec un soupir d'agacement, elle finit par la suivre, entrant à son tour dans la pièce sombre et fraîche qui semblait familière. Elle rabattit machinalement la fenêtre derrière elle puis passa la porte ouverte que Lexa semblait avoir laissée derrière elle. Elle se retrouva chez elle, dans cette pièce où elle l'avait rencontrée pour la première fois en tant que chef de son clan.
Quand ses yeux se furent un peu habitué à la différence de luminosité, elle avisa la brune penchée bizarrement sur son fauteuil, comme si elle avait été arrêtée par quelque chose, la main crispée sur son poignet. Clarke se rappela soudain sa position étrange dans la bataille, ainsi que la manière qu'elle avait eue de maintenir son bras gauche contre sa poitrine en courant. Elle la rejoignit rapidement, la poussant doucement pour la faire asseoir d'autorité. Avec une grimace de douleur mais sans bruit, celle-ci se laissa faire.
« Laisse-moi voir ça » dit-elle en laissant sa colère retomber lentement.
Lexa était blessée, et ce indirectement à cause d'elle. La moindre des choses était d'essayer de l'aider. Elle ôta son gant épais et releva sa manche avec autant de douceur que possible, l'expression de souffrance déformant toujours les traits crispés de la brune, qui gardait les yeux fermés. Cela donna à Clarke quelques secondes pour détailler son visage en paix, qui était étonnamment doux et lisse comparé à la violence qui pouvait la prendre dans le feu de l'action. Rien, mis à part les petites tâches de sang qui souillaient sa pommette fière, n'indiquait qu'elle était la meneuse d'un clan entier de voyous et qu'elle venait de se battre sauvagement, et sûrement d'étaler une bonne dizaine d'hommes à terre. Et tout ça pour quoi ? Pour honorer un accord dans le but de gagner une stupide course, pensa Clarke avec irritation. Décidément, elle ne comprenait pas les motifs de la jeune femme.
« Tu n'aurais pas dû revenir, prononça Lexa avec difficulté d'une voix rauque.
- Pourquoi ? Selon le plan, on devait tous s'enfuir et fêter ça ensemble. » répliqua-t-elle d'un air sarcastique en songeant à quel point la réalité s'était écartée de leurs attentes.
Elle palpa délicatement les phalanges de Lexa, les faisant rouler entre ses doigts, puis descendit sa prise sur la chair enflée de son poignet. La brune tressaillit légèrement, se reprenant aussitôt. Mais Clarke avait localisé la douleur, et compris qu'elle avait une simple entorse au poignet, moins grave qu'une fracture.
« Selon le plan, on devait tous se séparer pour se laisser plus de chances. » répondit Lexa, toujours avec mauvaise humeur et le regard baissé.
Clarke se sentit piquée au vif, sans bien savoir pourquoi ; peut-être était-ce seulement tout ce qu'elle avait accumulé de frustration qui ressortait en cet instant précis. Alors qu'elle laissait sciemment retomber le bras de Lexa, elle lui tourna le dos en s'exclamant :
« Tu as raison, peut-être que j'aurais dû te laisser mourir de manière stupide ! »
Elle prit son silence pour une approbation.
« Mais tu sais quoi, Lexa ? Si je ne l'ai pas fait, c'est parce que j'ai besoin de toi ! Oui, au moins pour ne pas avoir tes gorilles sur le dos dans le cas où ils décident de m'imputer ta mort. »
Elle semblait toujours en colère, mais Lexa la vit avec surprise revenir vers elle avec un morceau de tissu qu'elle enroula autour de son poignet blessé avant de le nouer derrière sa nuque.
« Bien, et si sa majesté veut bien considérer qu'on est quittes, je vais aller rejoindre mes amis, à présent. »
Mais sur le chemin qui la menait à la porte, elle fut appelée une nouvelle fois.
« Il serait plus sage de mettre du temps entre les arrivées au point de rendez-vous. » dit Lexa d'une vois posée, fixant le dos de Clarke qui s'était arrêtée. Elle souriait étrangement, mais la blonde ne pouvait pas le voir.
Celle-ci réfléchissait à ses paroles : évidemment, elle avait raison. Il lui était désagréable de l'admettre, mais elle se dit aussi qu'il se pourrait très bien que les hommes de Lexa ne la laissent pas passer sans les ordres de leur chef. Chef qui ne voudrait certainement pas risquer de la laisser se faire attraper par Jaha...
Frustrée, elle se retourna dans un mouvement brusque vers la table, avant de s'asseoir à une chaise en fulminant.
« Très bien. »
