Il n'y avait plus rien. Plus rien hormis la peine, la douleur fulgurante d'avoir tout perdu. Blaise me serrait contre lui en me suppliant de me calmer alors qu'Harry Potter remportait son duel contre Voldemort. Mais cela n'avait aucune importance. Père était là…étendu en face de moi, inerte. « C'est de ta faute…ta faute…ta faute » hurlait une voix dans ma tête. Il était mort pour me protéger. Mort…comme Matilda et Susie qui reposaient un peu plus loin. Dans l'explosion de joie qui suivit la mort du mage noir, mes hurlements passèrent inaperçus. Personne ne nous prêta attention, alors que je continuais à crier. Pour chasser toute cette horreur, toute cette peine qui était bien trop lourde à porter. Je finis par me dégager de l'étreinte du Serpentard pour aller m'effondrer sur le corps de Père. Et c'est là que je le sentis. Un abîme bouillant écartelait mes côtes et brûla mon cœur, le lacérant un peu plus à chaque sanglot. Il fallait crier…pour sortir de ce cauchemar, pour effacer cette douleur pesante.
Je ne prêtais aucune attention aux larmes de Daphnée en face de moi, ni à la main fraîche et amicale d'une femme que je ne reconnus pas. Agrippant furieusement la robe de Père je m'accrochais à lui pour ne pas sombrer. Mais la douleur semblait croître au lieu de s'apaiser et bientôt j'eus l'impression de n'être qu'une plaie à vif. Alors…alors je sombrais dans les Ténèbres sous les regards compatissants des rares personnes qui me prêtaient attention…
Juillet.
Août.
Septembre.
Octobre.
La pluie tombait sans discontinuer depuis le début de la matinée. Elle était si froide que j'eus l'impression qu'elle perçait ma peau comme une lame pour s'enfoncer dans ma chair et me glacer jusqu'aux os. Le parc derrière le manoir était jonché de feuilles mortes à présent. Nous n'étions qu'en automne et je n'arrivais toujours pas à comprendre comment le temps avait pu s'écouler aussi lentement, alors que j'avais l'impression de traîner des chaînes trop lourdes à porter depuis une éternité. Mon cœur était mort…déchiré dans ma poitrine alors que je regardais la stèle blanche cachée dans le cimetière ancestrale des Greengrass. Soufflant avec difficulté dans l'air froid, je chassais d'un revers de la main les feuilles qui étaient venues s'échouer sur la pierre brillante avant de déposer mon bouquet. Comme tous les jours. Je contemplais un long moment l'inscription élégante, la lisant et la relisant encore, en espérant trouver des réponses qui ne viendraient jamais.
Hector Greengrass
1957-1998
Nous serons à jamais inconsolables.
C'est Mère qui avait choisi cette épitaphe. Mère…elle n'avait pas versé une seule larme en arrivant à Poudlard après qu'Harry Potter a finalement vaincu Voldemort. Elle était arrivée au milieu de la célébration de joie des combattants tandis que Daphnée, Blaise, Théodore, Theophilius et moi pleurions Père, Susie et Matilda. Mère avait contemplé longuement la dépouille de Père, la mine impassible puis nous avait ramenés à la maison. Elle s'était affairée à préparer un enterrement digne de ce nom, en conviant les amis les plus proches. Pour mon plus grand soulagement, elle m'autorisa à ne pas assister aux funérailles, chose dont je ne me serais probablement pas remise. Voir Père disparaître sous terre, enfermé dans une boîte était au-dessus de mes forces, tout comme je n'avais pas assisté aux funérailles de mes deux amies. L'idée même que Matilda et Susie ne soient plus là était insupportable, c'était une déchirure, une souffrance que le temps n'atténuait pas. J'étais restée cloîtrée dans le manoir avec Tomin qui ne comprenait pas ce qui était en train de se passer. Du haut de ses cinq ans, il avait le nez collé à la fenêtre d'où il regardait les gens passer durant la cérémonie en me demandant constamment :
- Tory, où est papa maintenant ?
Il tournait vers moi ses grands yeux verts inquiets, si semblables à ceux de Père, en se mordant la lèvre. Que pouvais-je répondre ? Que pouvais-je lui dire ? Mon petit frère était si jeune, si petit encore et l'idée qu'il n'aurait de notre père qu'un vague souvenir me serrais le cœur. Il ne le connaîtra jamais, il ne lui récitera jamais ses leçons, Père ne lui contera pas l'histoire d'Amphyas en le prenant sur ses épaules pour qu'il puisse voir le portrait de notre ancêtre de plus près. Tomin devrait apprendre seul à devenir un homme sans son père pour l'aider. Et c'était de ma faute. Je revoyais sans cesse la scène, de jour comme de nuit, je revivais cette terrible bataille qui m'avait tant pris. Père s'était sacrifié pour moi. Il m'avait protégé. J'entendais encore les cris de Daphnée quand Bellatrix avait lancé le terrible sortilège. Père n'avait pas pu le dévier, alors il avait pris ma place. Si je n'avais pas tenu tête à Octavius Whitehorn, si j'avais suivi ma sœur à Pré-au-Lard, jamais cela ne se serait produit. Père serait toujours en vie…et Matilda aussi. Toutes les nuits je revoyais leurs visages, leurs corps étendus dans la Grande salle de Poudlard. Assise sur mon lit j'avais regardé mon petit frère, sans pouvoir trouver les mots et lui avait simplement tendu les bras pour qu'il vienne s'y réfugier. Tomin s'était précipité et je l'avais serré contre moi, avec toutes les forces qu'il me restait.
Il n'y avait rien à faire, rien à dire, à part pleurer et pleurer encore. Bien sûr Théodore, Daphnée et son fiancé, nous entouraient d'affection et tentait de me convaincre que je n'étais pas responsable de la mort des gens que nous aimions tous. Mais ni les mots, ni les étreintes répétées de Daphnée n'arrivaient à m'ôter le terrible fiel qui me brûlait la gorge. C'était de ma faute, ils étaient morts à cause de moi.
Mère fut ravie de voir Théodore nous rendre visite régulièrement. Je crois qu'elle appréciait sincèrement ce garçon gentil et très rusé et plusieurs fois elle le convia à dîner au manoir. C'était une aubaine pour lui qui profitait de ses moments pour nous apporter des nouvelles du monde extérieur tout en échappant à la pesanteur du procès de sa famille. Coupées de la communauté sorcière en raison de notre deuil, Théodore nous apprit que Blaise était parti dans un long périple autour du monde après avoir décrété qu'il refusait obstinément des fiançailles. Au lendemain de la guerre, il eût une violente dispute avec sa mère qui finit par lui révéler la vérité à propos de son père. Le sujet avait fait l'objet d'un terrible scandale dans la Gazette, que Rita Skeeter s'était empressée de détailler avec une profusion de témoignages écœurants. Pendant l'été, les Zabini avaient faits la une du journal, avec chaque jour des révélations accablantes sur le père de Blaise et sa liaison avec la mère du Gryffondor. Il était impossible d'ignorer que Dean Thomas était bel et bien son demi-frère, mais c'était trop pour Zabini qui avait déjà perdu la fille qu'il aimait plus que tout. Furieux et peiné, il s'était enfui un soir et envoyait régulièrement du courrier à Théodore où il lui racontait ses voyages, ses rencontres, sans jamais pourtant oser prononcer le nom de Matilda, ni mentionner son « frère ».
- Je crois…je crois qu'il n'arrive pas à…à surmonter sa mort, nous dit un soir Théodore alors que nous nous promenions dans le parc avec Daphnée et Theophilius, il me donne l'impression de courir dans une fuite en avant.
- Il semblait sincèrement amoureux de cette fille, constata le fiancé de ma sœur d'une voix triste, il lui faudra du temps pour s'en remettre et ce demi-frère tombé du ciel…il a certainement besoin de faire le point seul.
- Il reviendra, dit Daphnée, ne t'inquiète pas Théodore, un jour où l'autre nous le reverrons.
- J'espère que tu dis vrai, soupira Théo.
- Et Dean ? Comment a-t-il réagi en apprenant la nouvelle ? Demandai-je alors que le souvenir du Gryffondor me revenait en tête.
- Ça lui a fait un sacré choc, expliqua Théo, tu sais Tory à l'école on était pour ainsi dire « ennemis ». Il a du mal à réaliser et à assimiler la nouvelle, je l'ai croisé sur le Chemin de Traverse il y a deux ou trois jours et c'était vraiment pénible pour lui. En plus avec tous ces journalistes qui lui tournent autour… en tout cas il envisage de retourner à Poudlard pour passer ses Aspics, il m'a dit que la rentrée avait été repoussé en novembre en raison des travaux et il te transmet ses amitiés, me sourit-il.
Et nous avions repris notre promenade jusqu'à ce que les garçons s'en aillent. Je repensais aux derniers évènements devant la tombe de Père, alors que Tomin jouait dans le parc avec Delby. La pluie avait cessé quand je sortais du petit cimetière et j'observais mon frère jouer en riant alors que le pauvre elfe lui courait après, avec un parapluie en le suppliant de se mettre à l'abri. Tomin courait dans tous les sens, totalement trempé et faisait mine de ne pas l'entendre. Je souris malgré ma tristesse. Je revoyais tellement mon père à travers ce petit garçon, j'étais certaine qu'enfant il avait dû être aussi joyeux et turbulent que mon frère. Je m'approchais lentement et m'agenouillais dans l'herbe trempée. Presqu'aussitôt Tomin se jeta dans mes bras les joues rouges d'excitation.
- Ah Miss Astoria ! S'écria Delby en me voyant en si piteux état, mais…mais que va dire Mrs Greengrass ? Oh regardez-vous Miss ! S'exclama-t-il d'une voix suraigüe, Delby a mal fait ! Delby est un mauvais elfe de maison ! Oh ma pauvre maîtresse va être si triste de vous voir dans cet état miss ! Pleura-t-il en se tirant les oreilles.
- Delby, Delby ! L'appelai-je en haussant la voix pour le calmer, arrête tu n'as absolument rien à te reprocher, je suis suffisamment grande pour savoir ce que je fais et Mère le sait très bien ! D'ailleurs on va rentrer, ajoutai-je en me relevant alors que la pluie recommençait à tomber, allez Tomin on rentre !
Tenant fermement la main de mon frère, je pressais le pas jusqu'à la maison alors que Delby venait de disparaître dans un « pop ! » sonore. Tomin faisait tournoyer son balais-jouet en s'imaginant exécuter une feinte de Wronski. Il y avait quelque chose de fascinant chez les enfants, une capacité à vivre dans le présent qui leur permettait de dépasser toutes les épreuves les plus dures et les violentes que la vie pouvait leur infliger. J'aurais aimé être comme lui, mais c'était impossible. Chaque jour, je me levais avec un étau autour de la poitrine et plus le temps passait, plus j'avais le sentiment qu'il se resserrait.
Nous rentrâmes bien vite dans le manoir alors que la pluie se remit à tomber avec plus de violence. Delby accompagna mon frère se changer ce qu'il n'accepta qu'à la condition que je vienne lui lire une histoire ce soir avant qu'il ne s'endorme. Je soupirais en regardant mon frère sortir du salon avec notre elfe sur les talons. C'était probablement grâce à lui que je tenais le coup, sans lui je me serais certainement perdue dans ma propre douleur, pensais-je en regagnant ma chambre. Je me changeais rapidement et passais une robe plus chaude avant de me demêler les cheveux. Sur ma coiffeuse, la photo de mon groupe d'amis n'avait pas bougé et les larmes me montèrent aux yeux en voyant Matilda dans les bras de Blaise, les joues rosies de plaisir en train de valser tandis que Susie battait des mains en riant Théodore, Lucy, Daphnée et moi à ses côtés. Lucy…je n'avais eu aucune nouvelle d'elle durant ces vacances prolongées, j'ignorais comment elle allait ou ce qu'elle faisait. Elle n'avait pas davantage communiqué avec Théodore qu'elle n'avait jamais vraiment apprécié. Pas plus que Daphnée. Lucy…une partie de moi lui en voulait terriblement pour ne pas avoir su retenir Susie au lieu de l'encourager. En dépit de tout ce que nous avions vécu ensemble, je n'arrivais à m'ôter de l'esprit qu'elle était en partie responsable de la mort de nos amies. Cette idée, même si je m'en défendais, semblait brûler à l'intérieur de moi, j'avais beau la chasser et l'enfouir sous ma bonne conscience, elle revenait toujours à la charge et faisait naître au fonds de moi une rancœur qu'alimentait le silence de celle qui avait été mon amie. « Il ne reste que toi et moi » avait-elle dit, mais y' avait-il seulement de quoi construire ce « toi et moi » hypothétique ? Ma colère me soufflait souvent que c'était impossible. Lucy m'avait abandonnée, elle n'avait répondu à aucune de mes lettres, elle n'avait donné aucun signe de vie. Rien, hormis un silence pesant d'où je ne sortais pas.
Je soupirais alors qu'une larme tombait sur le visage de Matilda qui continuait de sourire. Elle ne serait plus jamais là, tout comme Susie. Elles avaient promis…elles avaient promis qu'un jour nous évoquerions nos souvenirs d'école à nos enfants. Dans un geste de colère je lançais le cadre à travers la pièce. Elles avaient promis…elles m'avaient donné leur parole. Le trou béant dans ma poitrine craqua un peu plus et je gémis de douleur en le sentant croître. Furieuse je sortis de ma chambre et descendais au rez-de-chaussée en maudissant Daphnée qui n'était pas là pour me consoler. Ma sœur était partie passée quelques jours dans la maison au bord de mer que possédaient les Flint avec son fiancé. Elle ne rentrerait pas avant la semaine prochaine. J'étais seule dans le manoir avec Mère, qui passait le plus clair de son temps à régler les affaires de Père, ce qui lui donnait l'avantage de me fuir comme la peste. Elle ne m'avait rien dit, elle n'avait pas évoqué une seule fois le sacrifice de Père et la mort de mes amies. Mais son silence était plus éloquent que n'importe quel discours. Respirant avec difficulté à cause de mes sanglots, je descendais les marches et me dirigeais vers le bureau de Père en ressassant encore une fois la froideur maternelle et mes souvenirs. Je m'apprêtais à entrer dans la bibliothèque quand je réalisais que Mère y était déjà en compagnie d'un homme dont je n'aurai jamais cru qu'il puisse un jour venir dans notre manoir. La porte en acajou étant entrouverte, je me collais contre elle et espionnais la conversation de ma mère avec le Maître des Potions.
- …vous comprenez Denevra que la rentrée est fixée au premier novembre et nous avons tous été fort surpris de ne pas voir Astoria sur la liste des élèves, dit-il d'une voix douce, cette semaine est le dernier délai pour réinscrire votre fille en sixième année.
- Horace, répliqua-t-elle d'une voix âpre, je suis parfaitement au courant de ce genre de détails administratifs, mais comme vous le savez j'ai eu d'autres sujets infiniment plus importants à traiter.
- Oui…oui bien sûr Denevra, dit le professeur Slughorn d'un ton peiné, ce pauvre Hector…mon meilleur élève- il prit un mouchoir et je le vis se tamponner les yeux dans un geste emprunté- sa mort fut un terrible choc…pour nous tous.
- Essayez d'imaginer ce que cela a pu représenter pour mes filles, répliqua Mère en le foudroyant du regard.
- Je comprends, souffla-t-il avec peine, mais votre fille n'a pas encore achevé ses études. Elle a eu d'excellentes notes à ses buses, je suis certain qu'elle réussira très bien en Aspic…cela…cela lui ferait peut-être du bien de retourner au château pour terminer ses études, plaida-t-il, elle pourrait …enfin cela pourrait lui permettre de faire son travail de deuil.
- Vous croyez ? Dit ma mère d'un ton cassant, Horace j'ai un profond respect pour vous mais je décline votre offre. Si Hector était en vie je suis sûre qu'il m'approuverait, au moins pour cette fois ! Sourit-elle avec amertume, je ne ferais pas subir ça à ma fille. J'étais là Horace, dit-elle avec fermeté alors que le Maître des potions allait répliquer, j'ai vu Astoria dans cette grande salle au milieu de toute cette débauche de joie frénétique. J'ai vu ma fille dans les bras de ce Zabini en train de hurler de douleur devant la dépouille de son père, je l'ai vu crier jusqu'à ce que sa voix se brise. Et même alors, elle a continué jusqu'à ce que ce soit son corps qui la trahisse. Puis je l'ai vu tomber, inconsciente sur le corps de son père. Daphnée pleurait et tentait de la ranimer avec Narcissa Malefoy. Vous y étiez aussi, vous l'avez vu. Mais ce que vous ne savez pas Horace, dit-elle avec férocité, c'est ce que nous avons vécu en rentrant au manoir. Durant la semaine qui a suivi ce terrible drame, elle a refusé de s'alimenter et errait dans le manoir, la mine défaite, en suppliant les morts de revenir la chercher. Elle appelait son père et ses deux amies, Matilda et Susan en permanence. Elle se réveillait en hurlant leurs noms, tant et si bien que notre elfe de maison devait dormir dans sa chambre pour prévenir toute crise éventuelle. J'ai même songé à l'interner à Ste-Mangouste, confessa-t-elle sur un ton las, pendant un moment j'ai cru qu'elle avait perdu la raison. Les médicomages qui l'ont examiné n'avaient pas exclu cette hypothèse. Elle parvenait même à faire usage de la magie instinctive alors que je croyais cela impossible.
- Vraiment ? Reprit le maître des potions surpris.
- Oui, soupira Mère, dès qu'une crise s'annonçait elle était capable de faire exploser des objets ou de déclencher un feu. Elle n'exerçait plus aucun contrôle sur ses pouvoirs et il fallait pratiquement l'abrutir de philtres pour éviter le désastre. Mais voyez-vous, depuis quelques temps elle se porte mieux, elle mange, elle est obéissante, reste tranquillement assise à la bibliothèque à lire ou à jouer avec son frère. Elle semble reprendre goût à la vie. La renvoyer à Poudlard, c'est prendre le risque selon moi qu'elle retombe dans ce cauchemar et je ne suis pas certaine qu'elle trouve la force d'en ressortir.
- Je comprends Denevra, acquiesça le professeur Slughorn, mais que comptez-vous faire alors ?
- Le ministère propose des cours par correspondance aux élèves de Poudlard, Astoria étudiera ici, à l'abri, loin des horribles souvenirs que l'école peut représenter pour elle.
- Mais la confronter à son passé pourrait l'aider à accepter son deuil et la perte des êtres chers, plaida faiblement le vieil homme.
- Horace, claqua la voix sur un ton qui n'admettait pas la réplique, j'ai pris ma décision, elle ne retournera pas là-bas.
- Très bien…très bien, répondit platement le professeur Slughorn, alors je dirais à Minerva qu'il est inutile de l'attendre.
Mère raccompagna le maître des potions jusqu'à la cheminée où il disparut après avoir prononcé quelques formules d'usages. Appuyant ma tête contre la porte, j'inspirais lentement pour dissiper le malaise qui s'était emparé de moi. Entendre Mère raconter comment elle avait vécu ces derniers mois me fit mal. Je n'avais pas réalisé une seule seconde que ma propre peine pouvait la perturber à ce point. Trop enfermée dans ma douleur, je ne les avais pas écoutées elle et Daphnée, alors qu'elles souffraient autant que moi. Je me sentis affreusement coupable de leur avoir infligé pareille inquiétude. Mais plus encore, je n'aurai jamais cru que ma mère capable de défendre mes intérêts à cœur. Depuis plusieurs années maintenant nous vivions dans des mondes séparés, en nous ignorant l'une et l'autre. L'entendre tenir tête ainsi à mon professeur de potions, en refusant l'idée même que je retourne dans cette maudite école, me toucha et je pris ma décision. Toussant légèrement, je toquais à la porte et entrais dans la pièce. Mère était assise au bureau de Père et triait des papiers. Elle leva la tête rapidement et m'observa un instant en m'invitant à m'assoir en face d'elle.
- Tu as entendu ma conversation avec ton professeur de potions n'est-ce pas ? Demanda-t-elle en se plongeant à nouveau dans l'étude des documents.
- Oui, murmurai-je en la regardant faire, alors que j'éprouvais un pincement au cœur de la voir occuper ce fauteuil.
- Ça ne me surprend pas vraiment, s'amusa-t-elle, tu as toujours aimé surprendre les conversations des autres.
Un long silence gêné s'installa entre nous. Mère se redressa et m'étudia pendant un long moment, dardant ses iris bleus énigmatiques sur moi, alors que je tentais de trouver des mots qui ne vinrent pas. Je finis par baisser les yeux et me plongeais dans la contemplation de la dernière édition de la Gazette du Sorcier où une photo de la famille Malefoy, les traits tirés, était surmontée d'un titre tapageur :
LE PROCES DU SIECLE : Les Malefoy face à leurs actes.
J'étudiais un instant le visage fatigué et inquiet de Lucius Malefoy qui me fit pitié, tandis qu'à côté de lui, Drago semblait totalement perdu. Il agrippait avec force la main de sa mère, Narcissa, qui était entre les deux hommes. Curieusement elle gardait une expression impassible, mais l'ombre d'un rictus planait sur ses lèvres fines et délicates, un rictus empli de ruse et de confiance comme si elle savait quelque chose que les autres ignoraient. Elle me parut extraordinairement sûre d'elle, pour quelqu'un qui allait comparaître devant le Magenmagot au grand complet avec une liste d'inculpation longue comme le bras. « Les choses changent » m'avait-elle dit avec malice durant la bataille de Poudlard… j'eus le sentiment que quel que fut le moyen employé par cette femme pour sortir de ce scandale, il allait fonctionner. Ce fut la voix de Mère qui me tira de mes pensées.
- Veux-tu que l'on discute de ma décision ? Je suppose que tu es venu ici pour ça…à moins que tu ne préfères parler du procès de la famille Malefoy ?
- Non…non, répondis-je avec précipitation, je voulais vous remercier… et m'excuser.
Mère haussa les sourcils surprise. Visiblement elle ne s'attendait pas à ce que j'aille dans son sens. Chose que je pouvais comprendre, car ce devait bien être la première fois depuis des années que cela arrivait. Elle eût un reniflement de dédain amusé, comme si elle assistait à une mauvaise blague avant de reprendre la parole.
- Tiens donc ! Et peut-on savoir à quel propos ?
- Je vous remercie de ne pas me renvoyer à l'école…rien ne vous oblige à me garder ici. Et…et je vous demande pardon pour tous les ennuis que je vous ai causé cet été, je n'ai pas réalisé une seule seconde que cela vous avait blessé.
Elle soupira avant de se lever pour se diriger vers la fenêtre. Me tournant le dos, elle resta ainsi un moment sans rien dire. Je levais les yeux vers sa silhouette gracieuse et élégante qu'une robe noire cintrée mettait en valeur. Mère serait-elle toujours aussi distante ? Etions-nous contraintes de n'avoir que des relations distantes et guindées ? Peut-être… peut-être était-ce le seul moyen de ne pas nous haïr.
- Nous sommes tous égoïstes quand le malheur nous frappe Astoria, dit-elle d'une voix lointaine, il n'y a aucune place pour l'altruisme dans la douleur. Tu as perdu ton père et tes amies les plus proches, il me paraît logique de refuser que tu retournes dans ce château. Je ne veux pas raviver la douleur de tes blessures.
- Merci, chuchotai-je.
Elle tourna légèrement la tête de profil et eût un léger hochement avant de se diriger vers le bureau pour nous servir un thé. Je pris la tasse qu'elle avait posée devant moi, tandis qu'elle reprenait sa place près de la fenêtre. Le liquide me brûla la langue mais sa saveur me réconforta. Nous le dégustâmes en silence sans oser nous regarder. Je repassais le fil de la conversation dans ma tête quand la faible voix de Mère se fit à nouveau entendre, à peine plus élevée qu'un murmure.
- Tu n'étais pas la seule personne à aimer ton père.
- Vous ne sembliez pas pourtant être très heureuse de ce mariage, dis-je incrédule devant une telle révélation, vous m'avez dit vous-même que nous n'étions pas la famille que vous auriez souhaité avoir.
- Et qui pourrait s'occuper de te trouver un mari et d'élever ton frère à ma place à présent ? Répliqua-t-elle froidement, comme tu me l'avais dit toi-même à l'époque, Lysander est mort il y a quinze ans. Je dois vivre dans le présent. De plus, les relations avec ton père n'ont pas toujours été aussi froides que tu peux l'imaginer, nous avons eu quelques joies ensembles au cours de ces vingt dernières années. Même si nous n'avions plus rien à nous dire depuis pas mal de temps.
- Je suppose que vous vous sentez libre ? Grinçai-je en pensant à Père.
- Libre ? Reprit-elle en riant amèrement, oh Astoria as-tu donc une si mauvaise mémoire ? Rappelle-toi de ce que je t'ai dit. Nous ne sommes jamais libres, mon mari est mort, mon frère est mort et pourtant je suis pliée à eux aujourd'hui que je ne l'ai jamais été. Tu ne comprends pas Astoria ? Nous ne sommes pas faits pour savoir ce qu'est la liberté, cette guerre et celles qui suivront ne changeront rien à ce fait. Toi non plus tu ne seras pas libre une fois que tu seras fiancée.
- Et vous savez déjà à qui vous compter me vendre ?
- Le moment est très mal venu, répliqua-t-elle, pour l'instant contente-toi d'étudier ici et de respecter notre période de deuil. Nous allons nous tenir éloigner des soirées mondaines pendant un certain temps, dans la mesure où le mariage de Daphnée devra être repoussé jusqu'au mois de mai, mais dis-toi bien jeune fille, que je fonde de grands espoirs pour toi…oui, de très grands espoirs…
