Ha. Je me disais bien aussi que vous seriez trop frustrées par la fin du dernier chapitre. Alors, je vous donne la suite immédiatement, contents? Dégustez à petites doses, parce que le temps va me manquer pour écrire dans les prochaines semaines alors va falloir être patients pour la suite.
D'ailleurs, grosse séance de fluffitude dégoulinante de guimauve pour les 4 ou 5 prochains chapitres, vous êtes prévenues.
Jour 1
J'entrai doucement dans le local. Bucky ne bougea pas. Il resta assis sur la civière, le regard égaré dans le vide, les épaules voûtées.
Il avait toujours son uniforme de combat qui laissait voir entièrement son bras gauche. Tout était terne, sale et poussiéreux sur lui, excepté ce bras qui étincelait. L'étoile rouge avait disparu, comme Wanda me l'avait dit, mais T'Challa ne s'était pas contenté de remplacer les lattes de métal manquantes. La prothèse entière était limée, cirée, brossée. C'était du joli boulot.
Je m'approchai doucement sans faire exprès de rendre mes pas silencieux. Je voulais qu'il sache que je m'approchais de lui. Il n'eut encore aucune réaction quand je me plaçai dans son champ de vision.
« Bucky? » appelai-je dans un murmure. Je me penchai pour mettre mes yeux à hauteur des siens. Pas de réaction encore une fois.
Il était perdu dans les affres de la culpabilité. Son comportement était différent du Bucky qui était entré pour la première fois dans la Tour Avengers. A son arrivée, il était sur le qui-vive, en état d'alerte constant, il se méfiait de tout. Aujourd'hui, ce Bucky était juste profondément las, perdu, et... terrorisé. Ce qu'il avait craint le plus s'était produit et le traumatisait. Ce n'était pas le genre de traumatisme qui rend appréhensif, sur les nerfs et méfiant. C'était le genre de traumatisme qui plonge dans la catatonie, un état de choc perpétuel où le seul moyen de ne pas devenir fou est de rester dans les limbes, déconnecté de la réalité.
Steve avait trouvé le mot juste pour résumer la situation; cet homme était éteint.
Je décidai de ne pas attendre qu'il soit prêt à me répondre. Je lui souris doucement. Je le regardais dans les yeux, mais lui ne voyait rien devant son visage, j'en étais sûre. Il n'était pas tout à fait présent. Conscient de ce qui se passait autour de lui, mais incapable d'interagir.
Je ne l'avais pas remarqué vraiment dans le feu de l'action, mais ses cheveux avaient encore allongé depuis la dernière fois que je l'avais vu, ce fameux soir d'une partie de volleyball en famille. Une longue mèche, encore crasseuse -je préférais ne pas savoir quelle substance donnait cet aspect luisant à sa chevelure (sang, graisse, huile, poudre à fusil...? peu importe) lui barrait le front et plongeait dans l'ombre la moitié de son visage. Je saisis la mèche et la ramenai derrière son oreille. Je pris mon temps et caressai la portion de peau derrière le lobe, traçai la ligne de sa nuque recouverte d'une barbe naissante et longeai la carrure de sa mâchoire. Arrivée au menton, j'exerçai une pression infime vers le haut, pour l'inciter à déplacer sa tête vers moi.
Ce geste attira enfin son attention alors que ma paume épousait sa joue. De mon pouce, je chassai une trace de sang séché collé à sa peau tandis que ses yeux fatigués, les paupières lourdes, rencontraient enfin les miens.
Je n'avais pas cessé de sourire.
Il y eut une lueur de surprise quand il réalisa que c'était moi. Ses lèvres s'entrouvrirent, comme s'il était sur le point de parler, mais il se contenta d'agiter lentement la tête de droite à gauche. Il ne comprenait pas ce que je faisais là.
« Tu es ici. » finit-il par constater.
Quelle perspicacité.
« Je suis ici, oui. »
Il fronça les sourcils.
« Pourquoi ? »
Pourquoi était-il si étonné et perturbé que je sois là? Après ce qui s'était déroulé au coeur de cette montagne, je croyais qu'il aurait compris qu'il m'était impossible de le quitter comme ça, qu'il se sente indigne ou non de recevoir une quelconque forme d'appui et d'amitié.
« Pour toi. » répondis-je tout bonnement.
Je réitérai ma caresse sur sa joue. Ma réponse l'avait encore plus perturbé, mais la caresse détourna bien vite son attention. Il parut enfin se rendre compte de la main qui était sur son visage et je vis sa pomme d'Adam monter et redescendre.
Les yeux mi-clos, il se permit de ressentir ce contact. Je voyais toute une gamme d'émotions passer sur ces traits. Il voulait cette caresse, mais n'estimait pas la mériter. Et il se retenait de la savourer.
Mon coeur se contracta de douleur une seconde.
La route serait vraiment longue avant que cet homme se pardonne à lui-même.
« Je vais t'amener avec moi, d'accord? »
Je n'attendis pas sa réponse.
Ma main quitta sa joue lentement. Il ferma les yeux un instant et pencha la tête de côté, cherchant inconsciemment le contact de ma paume qui le quittait peu à peu. Il renonça enfin à ma main, voyant que je n'accédais pas à sa requête silencieuse. Il rouvrit les yeux pour les baisser sur ses doigts de métal que je cherchais à entrouvrir. Il fronça les sourcils, comme si c'était encore pour lui complètement fou que mes doigts cherchent à toucher ces machins-là. J'ignorai son réflexe de rejet et serrai ma main dans la sienne. Il ne refermait pas ses doigts sur les miens alors mon autre main libre replia un à un ses doigts de métal et les déposa sur ma peau. Voilà, nous nous tenions par la main. Il dévisagea notre étreinte, puis me dévisagea moi.
Il y avait plein de choses dans ce regard perdu; de l'incertitude, de l'émerveillement, de la peur, de la gratitude. Moi le contact de ces doigts-là m'était drôlement familier. Je me souvenais de cette texture lisse et fraîche. Il m'avait pris la main à de nombreuses reprises durant mon sommeil. Je ne lui avais jamais serré la main en retour de son geste. Aujourd'hui si, et je suppose que ça le déstabilisait un peu. Il était habitué à la Léa passive sans réaction. Il finirait par s'adapter à la Léa qui bougeait d'elle-même, j'en étais sûre, mais pour le moment Bucky restait ébahi, sans compter les autres émotions négatives qui ne manquaient pas de l'assaillir; il se croyait encore et toujours indigne de recevoir la moindre manifestation de chaleur humaine.
Je m'éloignai de lui et tirai sa main vers l'avant pour l'inciter à descendre de la civière. Il me suivit, d'abord avec réticence, puis il finit par se laisser guider hors du local.
Bien. Il coopérait. Jusqu'ici il ne voulait pas qu'on l'approche, mais ma présence parasitait son désir d'isolement. Il avait tellement de mal à croire que je sois là qu'il en oubliait tout le reste.
Je n'en conçus pas vraiment de fierté ou de plaisir particulier. Pas tant que cette incrédulité prendrait source chez HYDRA.
Je marchai par-derrière, jetant de temps en temps des coups d'oeil par dessus mon épaule pour ne pas foncer dans les murs. Je ne me détournai pas de lui pour le guider et je ne me mis pas non plus à ses côtés pour marcher. Je ne voulais pas qu'il soit distrait par les éléments extérieurs; les passants, les machines, les ordinateurs. Je voulais qu'il reste concentré sur moi pour éviter qu'il ne soit perturbé par quoi que ce soit. Il était encore à cran et tout pouvait le mettre en alerte, même le "DING" des portes d'ascenseur.
Il me suivit docilement, les traits neutres, sans jamais me quitter des yeux. Je finis par arriver à l'appartement que T'Challa avait réservé pour lui. J'entrai dans la chambre à reculons. Comme je l'avais demandé, il n'y avait qu'une légère lumière diffuse dans la pièce. Rien d'agressif. Je voulais de la douceur, de l'intimité. Il y avait de grandes fenêtres qui donnaient sur l'immensité de la jungle. C'était un paysage magnifique, mais pour ce soir les stores étaient fermés. Bucky n'aurait que moi à regarder. Je ne tenais pas coûte que coûte à ce qu'il se concentre uniquement sur ma petite personne. C'était juste que, ce soir, c'était important qu'il comprenne, qu'il réalise pleinement ma présence. J'étais là. Je n'étais pas un mirage. Je n'allais pas disparaître. J'étais là pour rester, quoi qu'il pense de ce qu'il méritait ou pas.
Je l'amenai près du lit et tentai de lâcher sa main, mais ses doigts de métal refusèrent de dénouer son étreinte. Il ne me serrait pas fort, mais c'était tout de même impossible de me déprendre. Je quêtai son regard. Il était toujours concentré à me dévisager. Il ne semblait pas se rendre compte que je tentais de me défaire de sa poigne. Il y avait cinq minutes de cela, il était réticent à serrer ma main dans la sienne, et maintenant il cherchait inconsciemment à la garder auprès de lui.
« Bucky? Me permets-tu de te quitter quelques instants? Je vais juste aller ouvrir l'eau de la douche, d'accord? »
Je ne voulais pas donner d'ordre. Il n'avait fait que ça recevoir des ordres depuis trois mois. Je voulais qu'il sache qu'il pouvait refuser, ou en tout cas exprimer son désaccord, si mes intentions ne lui convenaient pas. Je savais qu'il me laisserait aller si j'insistais pour récupérer ma main, mais je tenais à ce qu'il sente que sa volonté n'était pas ignorée.
Il baissa les yeux vers nos deux mains jointes, surpris de voir la fermeté de ses doigts contre les miens. Il les délia lentement. J'entendis le cillement des mécanismes et des engrenages dans la manoeuvre. La pièce était si silencieuse, si bien insonorisée, que nos respirations semblaient amplifiées et le moindre bruit résonnait en écho.
« Je reviens tout de suite, promis. »
Il me suivit du regard jusque dans les toilettes. La douche était immense. J'avais l'habitude du luxe pimpant de la Tour Stark, mais celle-ci était particulière. On aurait dit des chutes d'eau creusées dans la pierre. Il y avait un petit banc sculpté à même la céramique qui rappelait le monolithe de la panthère.
Je me dépêchai d'ouvrir les robinets. Tel que je l'avais demandé, il y avait plusieurs produits dans la cabine, installés sur une tablette qui rappelait encore une fois la pierre patinée d'une chute d'eau. Plusieurs gants de toilette et plusieurs serviettes étaient étendus sur une barre latérale. J'en pris une et recouvris sommairement le miroir de la salle de bain. Bucky n'était pas prêt à voir son reflet pour ce soir. Il ne devait pas voir le Soldat de l'Hiver.
Je revins dans la chambre et le trouvai dans la même position que je l'avais laissé. Ses yeux s'agrandirent en me voyant et ses poings se serrèrent à ses flancs. Je n'étais partie que trente secondes, mais il avait quand même cru que j'allais m'enfuir en me jetant par la fenêtre.
« Je ne vais nulle part, Bucky. » le rassurai-je.
Je me présentai de nouveau devant lui. Pour me regarder dans les yeux, il devait pencher la tête et quelques mèches tombèrent à nouveau sur son front, encadrant un visage terni par la fatigue, la lassitude.
« On va t'enlever tout ça, d'accord? Il faut que tu prennes une bonne douche. Ça te fera du bien. »
Pour avoir déjà ramassé à la petite cuiller mes Avengers, les uniformes de combat n'avaient plus de secret pour moi. Je savais que Bucky n'enlèverait rien de lui-même alors je commençai à défaire les boucles, les harnais, les lanières de cuir, les ceintures, qui retenaient ses vêtements en place. Il se laissa faire, confus. J'ignorai du mieux que je pus les traces de sang – c'était le sien ou celui de ses adversaires?- et baissai les fermetures éclair de sa veste. Il observa attentivement le moindre de mes gestes. Il protesta quand je tirai sur la manche qui allait mettre son épaule meurtrie à découvert, là où la chair rencontrait le métal. Je le laissai refuser mon contact, mais pas sans argumenter.
« Enlève-le par toi-même si tu ne veux pas que je te touche, mais il n'y a rien là-dessous que je n'aie déjà vu, Bucky. Je t'ai vu faire des poids torse nu dans la salle de gym des dizaines de fois, tu te souviens? »
Oui, il se souvenait. Il se détendit, mais ne me laissa pas continuer. Il recula d'un pas, le menton bas, les yeux rivés à son uniforme à moitié retiré.
Je savais ce qui trottait dans cette tête.
« C'est l'uniforme du Soldat de l'Hiver et tu es en train de te dire que tu ne devrais pas t'en départir, que tu ne mérites pas d'être autre chose qu'une machine à tuer, c'est ça? »
Il ne répondit pas. Il ne fit que voûter les épaules vers l'avant.
« Tu peux l'enlever, Bucky. Tu peux retirer cet uniforme, ça ne changera rien à ce que tu es. Le Soldat sera toujours une partie de toi. Bucky et le Soldat ne seront toujours qu'une seule et même personne. Les deux forment un tout. Les deux parts font ce que tu es. Alors, que tu te débarrasses de cet uniforme ou non ne changera rien. Tu seras toujours Bucky, avec ou sans uniforme. »
Je comblai le vide entre nous et repris la tâche de le déshabiller.
« Mais pour ce soir, j'aimerais que tu retires tout ça. S'il te plait. »
Il finit par céder, non sans faire la grimace quand il se retrouva torse nu devant moi. Il y avait des tas de plaies, certaines encore ouvertes, et des dizaines de bleus. De nombreuses blessures étaient sûrement causées par les Avengers eux-mêmes, mais les plus récentes résultaient de son duel avec Shaw et ses hommes. Je savais qu'elles allaient disparaître dans quelques jours. Malgré tout, je ne pus m'empêcher d'avoir le coeur serré à leur vue.
« C'est plutôt vilain tout ça. » déplorai-je.
Il tressaillit quand je suivis du doigt une meurtrissure sur sa clavicule, tout près de la chair boursoufflée par la fusion avec le métal. Je levai les yeux vers lui. Il me regardait, questionneur. Il s'attendait à ce que je sois effrayée ou dégoûtée, j'imagine, et ça l'intriguait de ne rien voir de tout ça chez moi.
« Tu retires le reste ou bien je m'en charge. »
Bucky n'était pas du genre prude du tout. La seule chose qui le gênait, c'était son bras. Pour le reste, un corps n'était qu'un corps et il se fichait pas mal des moeurs et des convenances. Du moins en ce qui le concernait, lui. Pour ma part, il n'y avait rien de gênant. J'avais vu tous les Avengers dans leur plus simple appareil à plusieurs reprises. J'étais comme le médecin pour eux. Bucky ne s'était jamais montré à moi de cette façon, mais je ne l'avais encore jamais ramassé à la petite cuiller non plus. En ce moment, ce n'était pas à l'homme que j'avais affaire. C'était à un de mes protégés qui souffrait et qui avait besoin d'aide.
Comme je l'avais prévu, il montra moins d'hésitation à enlever le bas de son uniforme qu'avec le haut.
Une fois qu'il eut tout retiré, je pris la pile de vêtements et la jetai dans un sac en plastique.
« Bien. La douche t'attend, Bucky. Tu verras, ça te fera du bien. Vas-y. »
Il resta planté là, nu comme un vers, les yeux dardés dans les miens, les sourcils encore plus froncés.
« Allez, va. Je vais t'attendre, prends ton temps. »
Il ne bougea pas d'un pouce.
« Très bien, je vais t'accompagner jusqu'à la cabine. »
Je le repris par la main gauche -je le faisais exprès, pour qu'il comprenne bien que jamais cette main ne serait source de dégoût pour moi. Il le savait déjà, mais il avait besoin de se le faire rappeler souvent.
Il me suivit, encore une fois docile. J'ouvris la porte givrée de la cabine.
« Voilà, tu peux y aller. Le savon est là et il y a des gants de toilette sur la porte. Prends ton temps. »
Il entra dans la cabine, mais ne ferma pas la porte. Le jet de la douche était heureusement dirigé dans un angle où aucune éclaboussure ne pouvait tomber sur le tapis à l'extérieur.
Comme il ne faisait aucun mouvement pour fermer la porte, je commençai à la pousser moi-même, mais sa main se leva subitement pour la bloquer.
«Non.
-Mais... Pourquoi?
-Parce que je vais te perdre de vue. »
La gorge soudain nouée, je posai ma main sur le bras qui tenait la porte.
« Je serai juste à côté. Je peux rester dans la salle de bain. Je ne partirai pas, Bucky. Je te l'ai promis. »
Ce n'était pas les bons mots. Je devais mieux choisir mes arguments avec un type comme lui.
« Je ne veux pas partir. Je veux rester avec toi. Je ne te quitterai pas. »
Son regard se fit plus intense, plus inquisiteur, comme s'il cherchait le mensonge dans mes yeux. Il ne découvrit rien de ça, évidemment, et se détendit légèrement.
« Je reste là. Allez, prends ta douche, ça te fera du bien, Bucky. »
Je pris place sur le couvercle de la toilette. Il ferma enfin la porte de la cabine. Je l'entendis s'affairer avec le savon et le gant de toilette. Je préparai un drap de bain, un peignoir et un survêtement pour lui pendant ce temps.
Il ne s'écoula que deux minutes, puis j'entendis la fermeture du robinet.
« Déjà? »
Il sortit, dégoulinant d'eau. Les cheveux léchés en arrière, il poussa un imperceptible soupir de soulagement en me voyant. Je suppose que, peu importe ce que je lui dirais, il ne croirait jamais complètement que je veuille rester avec lui. C'était plus fort que lui.
Je le regardai de la tête aux pieds, insatisfaite. En deux minutes, impossible de décrasser un corps et un visage qui n'avaient pas pris de bain ni de douche depuis trois mois. Tout ce qu'il avait réussi à faire c'était des coulisses de saletés sur sa peau.
Il avait fait vite pour écourter le temps où j'allais être hors de sa vue, compris-je.
« Ça ne va pas du tout. » dis-je, contrariée.
Il se regarda, puis haussa les épaules. Son état lui était complètement égal.
« Très bien. Je vais m'en occuper moi-même, dans ce cas. »
Je me levai et dénouai le cordon de mon survêtement. Il me regarda enlever le pantalon, les yeux ronds, la bouche entrouverte. Je fis passer mon t-shirt par-dessus ma tête. Je tâchai de marcher sur ma pudeur et poussai Bucky dans la cabine. Mes sous-vêtements n'étaient pas très révélateurs, ça montrait autant de peau qu'un bikini, mais j'étais quand même gênée. J'étais contradictoire. Voir un corps dénudé ne me faisait pas un pli, mais montrer le mien était une torture, pour moi. J'espérai que Bucky attribuerait mes joues rouges à la chaleur que dégageaient les vapeurs de la douche.
Il se laissa guider sous le jet, son regard allant et venant sur moi. Lui aussi, l'espace d'une seconde, semblait avoir rougi, mais je l'ignorai délibérément.
Je repris le gant de toilette et commençai à nettoyer doucement, mais consciencieusement, chaque membre de ce corps meurtri. Je dus nettoyer le gant sous le jet à plusieurs reprises. Je finis par en prendre un nouveau, parce que le premier était déjà fichu. Ça allait prendre de la javel pour que ça redevienne blanc. Il me fallut quatre gants pour arriver à ôter toute trace physique de combat et de négligence sanitaire accumulés depuis trois mois. Je fis mousser le savon partout sur lui, prenant garde de dégager délicatement la saleté de chaque blessure.
Ce n'était pas moi qui étais sous le jet de la douche, mais les éclaboussures faisaient en sorte que j'étais presque aussi trempée que Bucky à présent.
Je n'étais pas mal à l'aise de le faire, toutefois je préférai utiliser le pommeau de douche portatif pour nettoyer les zones... les plus masculines. Je ne voulais pas créer de gêne avec un contact direct. Je gardai ensuite le pommeau de la douche pour rincer tout ce qui avait été moussé. Des traces noires et rouges, diluées dans l'eau, tombèrent au fond et disparurent dans le drain.
Je gardai la tête pour la fin.
« Assieds-toi sur le banc, tu es trop grand pour moi. » lui demandai-je.
Il ne m'obéit pas dans l'immédiat. Il resta droit comme un i.
Jusque-là concentrée sur ma tâche, je n'avais pas réalisé que Bucky avait fermé les yeux tout le temps qu'avait duré mon nettoyage. Je ne savais pas trop comment interpréter la situation.
« Tu as du savon dans les yeux? »
Il secoua la tête.
Je regardai mon corps. Trempé, mais pas si indécent.
« Je te mets mal à l'aise? » questionnai-je quand même.
Il secoua encore la tête.
« Je t'ai fait mal ? J'y suis allée trop fort? Tes plaies brûlent à cause du savon?»
A nouveau non de la tête.
Il s'installa sur le banc et je pris ça pour un signe que je pouvais poursuivre la séance.
Assis de cette façon, son visage était tout près de ma poitrine. Un peu trop près à mon goût. Trop lâche pour affronter son regard, je me plaçai derrière lui.
« Au tour des cheveux maintenant. »
Je m'emparai du shampoing. Cette partie-là de l'opération, je savais qu'elle ferait encore plus de bien que tout le reste. Je ne connaissais personne qui n'aimait pas se faire jouer dans les cheveux.
Je mis une bonne quantité de shampoing dans mes paumes et commençai à masser son cuir chevelu.
Il ferma les yeux de nouveau et pencha la tête en arrière. Il se rendait enfin compte à quel point ça pouvait faire du bien. S'il avait coopéré sans bouger jusqu'ici, il n'en était resté pas moins tendu. À présent il se montrait totalement réceptif. Je massai ses tempes, caressai le creux derrière ses oreilles, fis des cercles concentriques sur son crâne, massai la nuque.
Alangui, je l'entendis pousser un gémissement de contentement. Je souris, heureuse qu'il apprécie le moment. Il était totalement abandonné. C'était ce que je voulais de lui; qu'il se laisse aller dans une douce léthargie. Je pris le pommeau de douche pour rincer ses cheveux et j'ajustai le jet à la fonction massage. Après cinq minutes, je recommençai un second shampoing. De 1, il avait les cheveux tellement sales qu'un deuxième nettoyage ne serait pas du luxe et, de 2, il méritait de relaxer et de rester le plus longtemps possible dans cet état de béatitude.
Je recommençai mon massage et à un moment il laissa tomber sa tête complètement vers l'arrière, au creux de ma poitrine. Je doutais qu'il l'ait fait exprès. Il était juste trop détendu, mou comme une chaussette. Combiné à la chaleur et l'humidité de la cabine, tous les éléments étaient réunis pour qu'il relaxe. Je perçus ce geste comme une petite victoire personnelle. Arriver à détendre à ce point un guerrier à cran et traumatisé, c'était un exploit. Je le laissai s'affaisser contre moi tout en le rinçant de nouveau.
Quand l'étape cheveux fut terminée, je retirai le jet et cessai le massage. Je le laissai revenir à la réalité de lui-même. Il battit des paupières, confus. On aurait dit qu'il émergeait de sommeil. Il réalisa enfin contre quoi sa tête reposait et il se redressa d'un bond, alarmé.
Il allait s'excuser, mais je posai un doigt sur ses lèvres.
« Reste comme ça. Tu es dans la position parfaite pour que je m'occupe de cette barbe. »
Il regarda en l'air dans ma direction, pas trop sûr de lui. Je posai moi même l'arrière de son crâne contre ma poitrine et lui levai le menton. De ma main libre je pris la crème à raser et le rasoir. L'opération était délicate. Je n'avais pas l'habitude de faire ça à un homme, mais je me débrouillai sans trop de mal.
Je rinçai le surplus avec le gant de toilette.
« Il reste une étape. »
J'enduis d'huile d'olive un autre gant et entrepris d'enlever délicatement les restes de maquillage noir qui avait résisté à tout le nettoyage. Il ferma les yeux et se laissa encore une fois faire docilement. Je suivis le dessin de sa paupière, de son arcade sourcilière. Je nettoyai le noir qui cachait ses profonds cernes et les quelques pattes d'oie au coin de l'oeil.
Une fois fait, je m'éloignai pour regarder mieux le travail.
J'avais devant moi un Bucky tout neuf, tout frais de nouveau.
Toujours aussi las et traumatisé, mais tout nouveau quand même.
« Voilà. Terminé. Tu peux te lever. »
Je fermai le robinet et quêtai son regard.
« Laisse-moi juste 20 secondes d'avance, d'accord? Je vais retirer ça » j'indiquai mes sous-vêtements trempés « et passer un peignoir. »
J'aurais pu le faire devant lui. C'était injuste et inégal, je le savais. Après tout, je n'avais pas respecté sa pudeur quand il avait refusé de se montrer torse nu. Mais j'avais mes limites, je n'y pouvais rien, j'étais incapable de me changer totalement devant lui.
Je pris la fuite hors de la cabine. Je me dépêchai d'enlever mes sous-vêtements –pas facile quand le tissu mouillé collait à la peau -et m'emparai du peignoir épais et duveteux qui avait d'abord été réservé pour lui. Je m'enroulai dedans, attachai la ceinture et levai les yeux vers la cabine. La porte de la douche était ouverte, mais il me tournait le dos. Il attendait le feu vert pour se retourner.
Il avait accepté de respecter mes caprices de pudique, même si je n'avais pas respecté les siens.
« Tu peux venir. »
Je l'accueillis avec un drap de bain. Il me le prit, et l'enroula autour de ses hanches.
Toujours en le prenant par la main gauche, je le fis asseoir sur le siège de toilette. Je pris une serviette plus petite et frictionnai ses cheveux pour les égoutter. Je dégageai les mèches humides de son front et les plaçai vers l'arrière de son crâne. Puis j'asséchai doucement les gouttelettes qui ruisselaient sur sa peau.
Il n'était pas très réactif. Il coopérait sans broncher alors que je m'activais sur lui. La seule chose qui m'indiquait qu'il n'était pas plongé dans une sorte d'absence permanente c'était son regard. Il suivait des yeux chacun de mes gestes, il scrutait la moindre de mes réactions, comme s'il s'attendait encore à ce que je décampe en courant à tout moment.
« Voilà. Tout propre. Tout sec. Ça fait du bien, n'est-ce pas? »
Pas de réponse. Aucune importance, j'avais l'habitude.
« Je vais m'occuper de ces plaies maintenant. »
Je pris la trousse médicale. Les blessures étaient propres et ne saignaient plus, mais je voulais quand même les bander. Je sortis un antiseptique, un onguent et des pansements.
« Je sais que c'est inutile pour un Super Soldat, mais je ne peux pas m'en empêcher. » dis-je tout en m'affairant sur la plus grosse plaie de son omoplate. « C'est plus fort que moi, quand je vois un bobo, je dois le soigner, même si demain tout sera cicatrisé. Vieille routine de nounou, que veux-tu... Je faisais même ça à l'orphelinat. Je passais mon temps à jouer aux infirmières avec les gamins plus jeunes. De vrais casse-cous... Tu vois, ça ne date pas d'hier de materner les gens. J'ai fait ça toute ma vie. »
Je me tus, soudain gênée par mon attitude.
« Désolée, je bavarde trop. Ça aussi c'est une vieille habitude chez moi. »
Je lui refis face pour m'attaquer à une coupure sur sa tempe et je constatai qu'il avait les yeux fermés, béat.
Décidément, on était vraiment loin de l'époque où tout ce que je faisais et disais lui tapait sur les nerfs.
Je souris, attendrie. Il se laissait bercer par le son de ma voix. J'aimais mieux ça que de le voir encore perdu dans ses idées noires.
Je continuai de bavarder de tout et de rien, toujours en murmurant. Je tenais à ce qu'il reste apaisé. Après avoir pansé tout ce que je pouvais, je caressai sa joue du revers de ma main pour attirer son attention.
Il rouvrit les yeux et je lui souris.
« J'ai fini. Tu peux t'habiller maintenant. T'Challa a laissé ces vêtements pour toi. » Je lui montrai une pile de vêtements soigneusement pliée sur la vanité.
Il n'avait toujours pas bougé du siège de toilette, mais je n'étais pas pressée.
Je cherchai une autre serviette pour assécher mes cheveux encore humides, mais il m'arrêta dans mon élan. Il n'eut même pas besoin de me prendre par le bras ou l'épaule ou de dire quoi que ce soit. Le simple geste d'élever la main dans ma direction m'indiqua qu'il voulait mon attention. Il n'avait tellement jamais manifesté le moindre geste pour s'adresser à moi ou obtenir quoi que ce soit de moi que j'eus un sursaut de surprise.
Il interpréta mal ma réaction.
« Je ne te veux pas de mal. » dit-il, la voix fanée.
Oh, non...
« Je sais, Bucky. Je sais. » Je pris sa main -la gauche, toujours- pour appuyer mes dires.
« Tu m'as surprise. Tu ne m'as pas fait peur. Comment peux-tu croire que je puisse te craindre après ce qui s'est passé hier? »
Hier? Non, ça ne faisait même pas 24 heures, je crois. J'étais un peu confuse. Le décalage wakandais me faisait perdre la notion du temps. En fait, je n'avais même pas eu le temps de m'habituer au décalage européen. Pas étonnant que je sois perdue.
Il haussa une épaule et se perdit dans la contemplation de nos mains jointes.
J'attendis trente secondes, et je serrai ma prise pour le tirer de ses pensées.
« Tu voulais me dire quelque chose? »
Il parut soudain se souvenir qu'il avait quêté mon attention pour une raison que j'ignorais encore.
Sa main libre se tendit vers la trousse de premiers soins et il la déposa près de lui.
« Je peux?
-Bien sûr. J'ai oublié une plaie?
-Oui. »
J'avais toujours ma main dans la sienne et il la tira vers lui. Je me retrouvai entre ses jambes.
Je me laissai faire bien que je me demandais ce qu'il avait en tête.
Il ouvrit la trousse et prépara un linge de coton qu'il imbiba d'antiseptique.
Il s'approcha très lentement de mon visage et ce ne fut qu'en le regardant se concentrer sur ma lèvre inférieure que je compris.
« Oh. Je... J'ai déjà... »
Son regard implorant m'interrompit. Il voulait s'occuper de ma blessure bien qu'une infirmière s'en était déjà chargée. C'était psychologique, j'imagine. Il se sentait coupable et ça lui donnait l'impression de réparer le mal qu'il avait fait.
J'aurais pu lui certifier encore qu'il n'y était pour rien, qu'il n'avait pas à se sentir coupable, et que, comparé à lui, je n'avais absolument rien de grave, ce n'était qu'une égratignure, blablabla. Mais je parlerais à un mur.
Je le laissai procéder, patiente. Il me frôlait à peine. Il me parut se concentrer avec une telle intensité qu'on aurait cru qu'il était en train de désamorcer une bombe.
Il étendit l'onguent sur la portion de lèvre meurtrie, toutefois son pouce s'attarda un peu trop longtemps pour que ça ait l'air d'un geste purement médical. Son pouce suivit la courbe de ma lèvre et je frissonnai à son contact. Ce n'était pas douloureux, pourtant. C'était juste... Je n'avais pas l'habitude.
« Désolé. » dit-il, penaud, en se retirant.
Je crus à tort qu'il en avait terminé.
Ses mains hésitantes dégagèrent ma chevelure humide derrière mes épaules. Ses yeux formèrent deux fentes étroites quand la colère se pointa. Il caressa les marques mauves de mon cou. Un autre souvenir de Shaw que j'avais pratiquement oublié. Mais Bucky, lui, n'était pas prêt de l'oublier de sitôt.
Il enduisit ses doigts d'onguent et les déposa de part et d'autre de ma nuque. Il massa délicatement les bleus, comme s'il avait le pouvoir de les effacer.
Il laissa ensuite tomber ses mains sur ses cuisses et je lui souris.
« Merci. »
Je crus encore une fois à tort qu'il avait terminé.
Il dévisagea ma tempe gauche et fit la moue.
Bizarre. Je n'avais pas été blessé à la tempe gauche durant la bataille il me semble...
Oh.
Il avait repéré la cicatrice laissée par le ballon de volley.
« Bucky, je... »
Je me tus de nouveau. Je compris dans la seconde que ce n'était pas le moment de l'interrompre pour le convaincre que tout ça c'était du passé, un simple accident, et que je ne lui en voulais pas. Il n'avait jamais eu l'occasion de s'excuser en personne et il en avait besoin.
Il ouvrit la bouche, chercha ses mots.
« Je suis désolé. Je suis désolé... pour tout. »
Il m'avait déjà présenté ses excuses dans mon journal, mais il ignorait encore que je l'avais trouvé. Et pour l'heure, il n'était pas sage qu'il soit au courant, sinon il s'enfoncerait encore dans la culpabilité et le regret, cette fois pour avoir violé mon intimité.
« Il n'y a rien à pardonner. »
Je pris son visage entre mes mains.
« Je suis là, devant toi, et je vais bien. Je suis remise. C'est du passé. Allons de l'avant, maintenant. D'accord? »
Je me doutais qu'il ne s'excusait pas seulement pour l'accident de volley et son vieux comportement de goujat sauvage antisocial d'avant mon accident. Selon lui, il avait gâché mon existence avec cette histoire de Nations Unies qui en avaient après tous les employés de Stark Industries aujourd'hui.
Je repris avant qu'il ne réplique: « Je crois que tout ce gâchis, avec le gouvernement et l'unité Avengers démantelée, nous pendait au nez depuis longtemps. HYDRA ou pas, ce n'était qu'une question de temps avant que tout parte en vrille. Steve en avait marre de cette existence. De bien des façons, tout ce pour quoi il s'est toujours battu l'a trahi. Il a défendu pendant des années un pays grugé par la corruption. Aujourd'hui, Steve a besoin de se battre et d'être fidèle à autre chose qu'une patrie. Ce sont ses amis qui comptent. Toi, en l'occurrence, Bucky. Alors, ne sois pas désolé d'avoir précipité malgré toi ce qui allait se produire tôt ou tard. Quant aux autres, ils ont tous accepté de leur plein gré de suivre Steve dans cette histoire. Personne ne les a forcés à quoi que ce soit. Alors, à quoi bon les remords ? »
Je haussai une épaule fataliste.
« Oui, bon, je te l'accorde; dans la foulée, j'ai perdu mon job et ma vie à la Tour Avengers, mais faut regarder le bon côté des choses; je fais du tourisme au Wakanda maintenant! »
Je ricanai pour détendre l'atmosphère.
Il eut un premier haussement au coin des lèvres. Ce n'était qu'une ébauche de sourire, mais ça me suffisait comme réponse.
« Bien. Je te laisse t'habiller. Rejoins-moi à la cuisine, après. »
L'appartement était muni d'une cuisinette. J'avais demandé qu'on nous dépose quelques trucs à manger avant notre arrivée. Rien de compliqué. Une soupe, quelques craquelins, et du riz blanc. Des trucs faciles à digérer. Toutefois, en ouvrant le frigo et le garde-manger, je compris que T'Challa et Tony avaient un point en commun: la démesure. Il y avait là-dedans des provisions pour tenir au moins trois mois.
Je repérai la soupe dans cette panoplie gastronomique. Je préparai un bol que je mis au micro-ondes et déposai le couvert sur la table ronde, à côté d'un ordinateur portable. Ça, c'était ce qu'avait exigé Steve. J'avais demandé à ce que personne ne vienne nous déranger, mais Steve avait imposé une condition. Nous n'avions pas de moyens de communication pour le moment -mon téléphone était mort dans une explosion en Allemagne- alors il avait fait installer ce portable ici en attendant. Il tenait à ce que je lui écrive régulièrement comment se déroulait la situation.
J'écrivis un petit mot simple: "Lentement, mais sûrement." pour le rassurer et le lui envoyai.
Me sentant observée, je levai les yeux et aperçus le regard scrutateur de Bucky. Debout, les bras ballants, vêtu d'un survêtement, il ressemblait davantage au Bucky que j'avais connu dans la Tour. Il était cerné jusqu'au menton, mais il avait le regard un peu plus vif. La douche lui avait fait du bien.
« Viens t'asseoir. Ce sera bientôt prêt.
-Je n'ai pas faim.
-L'appétit vient en mangeant qu'on dit. »
Je tapotai le siège à côté de moi. Il se traîna les pieds jusqu'à la table et s'assit.
La sonnerie du micro-ondes retentit. J'allai chercher le bol et le déposai sur le napperon. Je lui tendis la cuiller.
« Depuis combien de temps as-tu mangé un vrai repas? »
Il haussa une épaule.
« Je ne me souviens pas.
-Alors, vas-y doucement. Si la soupe passe, je te donnerai du riz demain matin. »
Je tâchai de ne pas montrer mon désarroi. Il ne se souvenait pas d'avoir mangé... Il se souvenait des crimes qu'il avait commis durant trois mois, mais ne se rappelait pas avoir été nourri. On l'avait traité comme un esclave, ni plus ni moins, et ça me révoltait.
Il avala quelques cuillerées de soupe en déglutissant péniblement. Je n'avais pas très faim non plus, mais je devais montrer l'exemple. Je me fis chauffer moi aussi un bol de soupe, juste histoire de l'accompagner durant son repas.
Quand ce fut prêt, je déplaçai ma chaise juste à côté de la sienne et lui souris. Il cessa de manger et me regarda amener ma cuiller à ma bouche. Je ne dis rien, mais après une minute, je levai les yeux vers lui.
« Est-ce que j'ai une tache quelque part? » ricanai-je. « Allez, mange, Bucky, ça va être froid. »
Il continua de manger, plus lentement. Il ne regardait plus ses gestes, il me regardait tout en s'exécutant.
Est-ce qu'il craignait encore que je disparaisse sans crier gare?
« Je ne partirai pas, Bucky. Inutile de me surveiller de cette façon. »
Il secoua doucement la tête.
« Ce n'est pas ça.
-Alors, quoi? »
Il fixa son bol à moitié vide.
J'attendis, patiente.
Quand il releva les yeux vers moi, il sursauta, surpris.
« Quoi?
-Tu souris.
-Ça m'arrive. Ce fameux sourire servile, c'est ma spécialité.»
Un petit rictus timide adoucit ses traits.
« Il m'avait manqué. »
Je rougis.
« Et te voir manger aussi.
-Ah bon? »
J'oubliais tout le temps que j'avais passé un an sans bouger ni parler et que c'était perturbant pour mon entourage de me voir refaire des trucs aussi banals que manger un bol de soupe.
Il acquiesça, le regard de plus en plus intense. C'était déroutant être fixée comme ça.
« Et t'entendre parler, te voir t'animer... J'en avais perdu l'habitude. C'est... Un miracle. J'ai espéré ce moment si longtemps...
-Oh. »
Qu'est-ce que je pouvais ajouter à ça?
Moi je trouvais que c'était lui le miracle.
Je fuis son regard et trouvai tout à coup très intéressant le fond de mon bol de soupe. Il m'avait fixé sans relâche depuis que j'étais allée le chercher au labo, mais jusqu'à présent ça avait été le regard d'un homme perdu et traumatisé. Ça n'avait pas été intimidant. Ça avait été poignant. Là, en ce moment, j'avais un léger aperçu de ce qu'avaient pu ressentir les très nombreuses dames qui avaient eu l'occasion d'être courtisées, dans un passé lointain, par James Buchanan Barnes, ce tombeur charmant et insouciant. Ce n'était qu'un tout petit et infime aperçu, et j'étais certaine que Bucky n'avait pas du tout conscience de ce qu'il faisait, mais ce fut quand même suffisant pour me troubler.
Je continuai de manger en silence.
Il finit son bol en silence aussi.
Je me secouai mentalement. Ce n'était pas le moment de me laisser déstabiliser pour si peu.
Je m'accrochai à mon job de nounou. Ça, c'était mon univers, rassurant et routinier.
« Tu te sens bien? »
Il me regarda, confus.
« Je veux dire, tu n'as pas la nausée? Pas de maux d'estomac?
-Ça va.
-Bien. La soupe semble vouloir passer. C'est bon signe. »
Je me levai et mis nos bols dans l'évier. Pendant que je lavais la vaisselle, je songeai à la suite des choses. J'étais épuisée, il se faisait tard, je tombais de sommeil, mais il était hors de question de laisser Bucky à ce stade. Je pouvais rester à ses côtés, physiquement, mais je ne pouvais pas me permettre de le laisser seul mentalement non plus en m'endormant sur le canapé. Ce serait trop facile pour lui de retomber dans ses pensées noires. Il fallait que je trouve le moyen de le distraire encore une nuit sans que ça me coûte tout ce que j'avais de réserves d'énergie.
Je décidai de rester ici pour la nuit, mais je n'étais pas équipée en conséquence. Toutes mes affaires étaient dans un autre appartement, et quelque chose me disait que quitter l'appartement, même 20 secondes, fissurerait cette espèce de plateau invisible d'équilibre que j'avais réussi à créer jusqu'à maintenant ici.
Ça me rappelait mes nuits blanches avec les petits nouveaux qui arrivaient à l'orphelinat. Il fallait leur créer un environnement stable pour qu'ils se sentent en confiance, mais les surveillants, les garde-malades, les intendants et les pensionnaires se succédaient trop souvent. On s'habituait à une routine, puis il fallait s'adapter à une autre, parce qu'aucun employé ne restait assez longtemps avec nous et les enfants allaient et venaient d'un établissement à l'autre, trimballés comme des fardeaux par des travailleurs sociaux débordés.
Avec le temps, c'était moi qui étais devenue le seul élément stable qui ne changeait jamais dans cet orphelinat. Aucune famille adoptive ne voulait d'une enfant malade et aucun travailleur social ne se donnait la peine de se pencher sur mon dossier. J'étais devenue la doyenne de cet orphelinat alors que je n'avais pas encore 10 ans. J'étais plus ancienne que le plus ancien directeur de la place, c'est dire à quel point le roulement des employés était fulgurant. Et ça se comprenait un peu; personne ne voulait d'un poste de directeur d'orphelinat délabré surpeuplé qui peinait à survivre faute de subventions adéquates. Personne ne voulait s'occuper durant toute sa carrière d'enfants braillards laissés pour compte par la société. Travailler à cet orphelinat était une punition, une sorte de passage obligé avant qu'on puisse aspirer à plus.
Résultat; puisque je faisais partie des meubles, que j'étais la seule personne qui les comprenait vraiment et qui ne risquait pas de disparaître du jour au lendemain pour être transférée ailleurs ou adoptée, les enfants qui arrivaient à l'orphelinat se tournaient tout naturellement vers moi. Ça ne me dérangeait pas. J'aimais ça. Moi aussi j'étais en manque d'affection, moi aussi je voulais une famille, alors prendre ces enfants sous mon aile devint une vocation. J'étais leur équilibre et ils étaient le mien. Et leur confiance était le plus beau cadeau qu'on pouvait m'offrir.
Les nuits étaient terribles pour eux. Tous leurs malheurs les rattrapaient dans des cauchemars affreux. Certains avaient vécu l'enfer dans des familles abusives. D'autres avaient été heureux, jusqu'à ce qu'un accident mortel leur arrache leurs parents. C'était toujours la nuit que les démons du passé surgissaient. Et moi j'étais là pour les consoler. Des démons, moi, je n'en avais pas. En tout cas, si j'en avais déjà eu, je ne m'en rappelais plus trop. J'étais dans cet orphelinat depuis que j'étais bébé, donc impossible de me rappeler de maltraitance quelconque ou de parents aimants morts prématurément. Alors, c'était facile pour moi de faire face aux démons des autres. J'avais toutefois vite appris que combattre les démons d'un autre était inutile. Chaque enfant devait les affronter eux-mêmes, on ne pouvait le faire à leur place. Mais je pouvais les accompagner dans le processus.
Comme je le faisais avec Bucky en ce moment.
Perdue dans mes pensées, je ne vis pas tout de suite que Bucky semblait avoir commencé à élargir son champ d'intérêts. Il explora l'appartement d'un pas hésitant. Son environnement le rendait curieux.
Bien. C'était bon signe. Il commençait à s'intéresser à autre chose que sa culpabilité et son traumatisme.
«Pas mal, non? On t'a confectionné un nid douillet très confortable.
-Je vais rester ici?
-Bien sûr.
-Combien de temps?
-Le temps qu'il faudra.»
Il s'attendait à quoi, bon sang? Qu'on l'envoie vivre dans un cachot pendant tout son séjour au Wakanda?
«T'Challa est très content de te compter parmi ses invités. Il n'a pas souvent de visite dans ce pays isolé.»
Il parut sceptique à ce sujet, mais ne discuta pas. Il poursuivit tranquillement son exploration.
Le mobilier était futuriste, tout en ayant le souci de rappeler les origines africaines ancestrales du royaume. Les différents appareils attirèrent l'attention de Bucky et il s'attarda sur un petit écran digital. Je ne savais pas du tout ce que c'était, tout était nouveau pour moi aussi, mais après quelques manoeuvres Bucky comprit qu'il s'agissait d'une sorte de chaîne stéréo. La liste des chansons répertoriées aurait fait pâlir d'envie Sam. Plus pour s'occuper les mains que par réel intérêt, Bucky écouta quelques extraits de chansons au hasard et en sélectionna une qui égrenait un morceau de piano doux et lent.
Je posai le torchon sur le comptoir et le rejoignis.
« Merci. Ce sera parfait comme ambiance pour dormir. »
Je venais de trouver comment meubler le temps, sans que je devienne zombie, et sans que Bucky perde les pédales.
« Je ne dormirai pas. » dit-il, méfiant
Ouaip, c'était bien ce que je pensais. Il était exactement comme les enfants orphelins; dormir était synonyme de cauchemars pour Bucky.
J'eus un sourire que j'espérais apaisant.
« Je n'ai pas dit que c'était pour toi. »
Il regarda chacun de mes gestes alors que je me dirigeais vers la penderie. Je sélectionnai un grand t-shirt blanc et allai me changer dans la salle de bain. Mes sous-vêtements en auraient pour plusieurs heures à sécher et mon legging était tout humide à cause de la vapeur de la douche. Tant pis. Je n'en avais pas vraiment besoin, et puis ça allait même me servir pour ce que j'avais en tête. Je devais trouver une excuse pour rester ici sans avouer que c'était pour veiller sur lui. C'était un homme et c'était un soldat; il refuserait d'admettre que mon absence, même durant quelques heures de sommeil, le déstabiliserait.
J'enfilai le vêtement masculin. Heureusement, il m'arrivait aux cuisses. Ce serait un substitut de robe de nuit parfait.
A ma sortie, j'ignorai le regard scrutateur de Bucky. J'éteignis toutes les lumières. Une fine lueur blanchâtre filtrait à travers le store, signe que la lune était dans le ciel, de l'autre côté de la fenêtre. Je me dirigeai finalement vers le grand lit pour tirer les couvertures.
Quand Bucky comprit que j'avais l'intention de dormir ici, la surprise remplaça la méfiance.
« Tu... Tu comptes vraiment rester ici? »
Je m'installai confortablement sous les draps frais.
« Y vois-tu une objection? »
Il secoua la tête à la négative, mais je voyais dans ses yeux troublés qu'il se demandait si c'était convenable.
« Je sais que tu ne pourras pas trouver le sommeil cette nuit. Ça tombe bien parce que j'ai une faveur à te demander. Viens, approche. »
Je tapotai la place vide à côté de moi. Le dos raide, il posa une fesse sur le rebord du lit.
Ça alors. Le concept de sommeil l'effrayait tellement que même le mobilier pour dormir était un ennemi.
Je pris sa main et le regardai dans les yeux.
« J'ai une mission pour toi, cette nuit. »
C'était un réflexe, autant de Soldat que de Sergent; il adopta la position du garde-à-vous solennel, prêt à obéir.
« Comprends-moi bien, Bucky. Tu as le droit de refuser cette mission. Tu as le choix de dire non si tu n'en as pas envie. Je ne serai pas déçue ni en colère. »
Il acquiesça, déjà intrigué par ce que j'allais lui demander.
«Vois-tu, je suis reconnaissante envers T'Challa de nous offrir l'asile, mais reste que je suis dans un pays étranger, je ne me sens pas trop à mon aise ici. Du moins pas encore tout à fait. Je n'ai pas de vêtements ni de sous-vêtements de rechange et je me sens un peu... vulnérable, disons. Ça ne me dit pas trop de sortir dans cet état pour chercher dans ma chambre une autre tenue. Tu as vu la tête des gardiennes du Roi, à notre arrivée? Brrr, aussi sympathiques qu'une porte de prison. Elles me fichent la trouille. Elles font des rondes régulières dans le palais. J'ai un peu peur qu'elles viennent cogner à la porte et...
-Je ne les laisserai pas te faire de mal. »
Oups. Je m'étais mal exprimée.
« Non, tu n'en auras pas besoin. Les Wakandais sont nos amis, Bucky. Personne ici ne va s'en prendre à qui que ce soit. C'est juste que j'aimerais pouvoir dormir sans craindre qu'un garde vienne et m'aperçoive dans cet accoutrement. Et je t'avoue que je suis vraiment épuisée, je dois vraiment dormir. Je n'ai pas ta constitution de soldat, moi. » lui dis-je avec un clin d'oeil. « Si tu es là pour surveiller la porte, je dormirai la conscience tranquille.
-D'accord.
-Tu acceptes?
-Oui. »
Je serrai sa main avec un sourire de reconnaissance.
« Merci, Bucky. »
Je me couchai, la tête sur l'oreiller. Ouille. T'Challa avait vraiment respecté mes recommandations à la lettre; l'oreiller était dur comme un rocher. Tous les guerriers détestaient les oreillers trop confortables, c'était bien connu, mais si j'avais prévu plus tôt que je resterais ici toute la nuit, j'aurais demandé un oreiller supplémentaire plus moelleux. Surtout que, si Bucky redoutait tant le sommeil, ces oreillers de guerriers ne serviraient pas de si tôt.
Tant pis. Certes, il n'allait pas dormir de la nuit, il n'allait pas se reposer, ni récupérer de l'énergie, ni faire le vide. Mais au lieu de plonger dans les abysses du remords, au lieu de ressasser dans le noir tout ce qu'il avait subi ces derniers mois, il allait consacrer sa nuit à surveiller une porte pour préserver la dignité d'une dame.
« Il y a un jeu de cartes sur le portable si tu veux meubler ton temps. Bonne nuit, Bucky. »
Il resta là un moment.
« Léa...
-Mh?
-Tu te sens mal à l'aise et vulnérable devant les autres.
-Oui, c'est bien ça.
-Pourquoi ce n'est pas le cas avec moi? »
Je relevai la tête.
« Tu es mon Cheveteur. Je suis incapable de ne pas me sentir bien et en sécurité quand tu es là. »
C'était la stricte vérité, même si ma requête se basait sur un petit mensonge pieux; sortir en peignoir et me promener dans les couloirs pour aller chercher des vêtements adéquats ne m'aurait pas vraiment causé de problème. Et bien que les gardes du corps de T'Challa fussent intimidantes, elles avaient autre chose à faire qu'errer dans les couloirs de ce coin de palais la nuit.
Je le laissai sur cette affirmation et fermai les yeux.
Je sentis le matelas bouger quand il se releva. Il alla s'asseoir sur le fauteuil, sans doute pour méditer sur mes paroles.
Sans rouvrir les yeux, d'une voix ensommeillée, je lui donnai encore plus matière à réfléchir pour la nuit.
« Au fait, Bucky, je n'ai pas encore eu l'occasion de te dire merci d'avoir veillé sur moi durant toute une année. Alors... merci d'avoir été là. Et merci de l'être encore. Bonne nuit.
A suivre
