OS – Je l'ai tuée
Je l'ai tuée, d'un coup de couteau dans son cœur qu'elle m'avait fermé. Je l'ai tuée et après j'ai posé ma main sur la plaie, pour empêcher le sang d'en sortir. Je l'ai tuée et je l'ai regardée s'effondrer, son magnifique visage frappé de stupeur. Je l'ai tuée puis j'ai couru, mon couteau en main, mais il était tôt le matin et personne n'était sur mon chemin. Je l'ai tuée, je suis rentré chez moi et je suis resté prostré des heures durant. Je l'ai tuée et j'ai gardé son sang sur mes mains, comme la preuve ultime de mon crime. Je l'ai tuée, et j'ai imaginé son corps sans vie se refroidir tandis que le soleil chauffait le jour. Je l'ai tuée et j'ai attendu qu'on vienne m'arrêter.
Je veux expliquer pourquoi je l'ai tuée. Je veux décrire à quelqu'un comment elle m'a séduit et rendu fou d'amour, et quand j'ai été à ses pieds, docile et amoureux, elle m'a trompé. Je veux raconter ces heures à attendre sa visite, ces jours entiers sans entendre sa voix, ces trois semaines interminables où je n'ai pas pu la voir. Je veux relater l'angoisse, l'agonie, l'amour que j'ai éprouvé depuis qu'elle s'est éloignée de moi. Je veux clarifier qu'elle ne m'a pas quittée, qu'elle a juste cessé de répondre à mes lettres, à mes visites, et qu'elle s'est donnée à un autre. Je veux confesser que je n'ai pas demandé ses aveux. Je veux dépeindre mon crime, mon désespoir en attendant qu'il parte de chez elle. Je veux assurer que je n'opposerai aucune résistance, parce qu'en la tuant, je me suis tué. Je l'ai tuée et je veux raconter.
Mais personne ne vient. La nuit est tombée et personne ne vient. Je guette les bruits de la rue, personne ne vient. Le lendemain matin, je me relève enfin et vérifie dans le judas de ma porte et depuis la fenêtre du salon, personne ne vient. Le sang a séché sur mes mains, il a noirci, mais n'a pas disparu, pourtant personne ne vient. Je suis épuisé, je lutte contre le sommeil, pour ne pas être surpris s'ils arrivent, hélas personne ne vient.
Je ne comprends plus pourquoi je l'ai fait. Je ne comprends plus pourquoi j'ai voulu la punir ainsi. Je ne comprends plus pourquoi ma fureur l'a étonnée. Je ne comprends pas comment elle a pu penser que je la laisserai me quitter sans rien dire. Je ne comprends pas pourquoi je l'aime encore.
Je ne suis pas fou, j'ai vu un homme entrer chez elle ce soir-là. Je ne suis pas fou, c'est à cause d'elle, parce qu'elle a refusé de m'ouvrir sa porte les premiers jours de juin, puis a disparu trois semaines entières. Je ne suis pas fou, elle m'a aimé, elle me l'a juré, je l'ai cru. Je ne suis pas fou, j'ai tout fait pour qu'elle m'épouse, pour qu'elle passe sa vie à mes côtés. Je ne suis pas fou, loin de là, c'est grâce à elle que j'ai accepté d'être vivant alors que mes parents sont morts depuis deux ans. Je ne suis pas fou et je sais maintenant pourquoi elle n'a jamais voulu que je vienne chez elle, la seule fois où j'ai voulu lui faire une surprise, elle m'a disputé. Je ne suis pas fou, pourtant je l'ai tuée parce qu'elle en voulait un autre que moi. Suis-je fou ?
Elle a été si brave quand ses parents sont morts et qu'elle m'a vu dans ce lit d'hoîtal, où orphelin également, je ne faisais que m'apitoyer sur mon sort et maudire le médecin qui m'avait sauvé. Elle a été si tenace, déterminée à me faire sourire. Elle a été jusqu'à me donner mon premier baiser pour me prouver que j'étais en vie, que j'avais de la chance que la grippe m'ait épargné. Elle a été si douce, si tendre, si patiente. Elle a été ma première amante, ma première amie. Elle a été si moderne dans sa vision du monde, persuadée que dieu n'existait pas et que nous pouvions nous aimer sans être damnés. Mais elle a été contre mes projets de lui faire la cour et de l'épouser.
Le temps passe lentement, je dois me laver, je dois manger, je dois boire. Le temps passe, je le passe à boire caché chez moi, toutes les bouteilles de vin, de champagne, de brandy que je trouve. Le temps passe jusqu'à ce que je n'ai plus rien à boire ni à manger.
Six jours se passent ainsi, dans le silence, dans l'attente, dans la douleur, dans la faim. Six jours sans elle, et je suis tellement en manque. Six jours que je fredonne la même chanson sur laquelle nous avons dansé il y a un mois pour son anniversaire. Après six jours sans d'autres sons que ceux qui filtrent les murs de ma maison, je sors de chez moi. Le bruit me fait peur mais je veux savoir si après ces six jours, on parle d'elle et de moi.
En sortant de chez moi, je suis frappé par l'indifférence des autres envers mon malheur. En sortant de chez moi, je vois autrement les rues de mon quartier, les couleurs, les odeurs. En sortant de chez moi, je la cherche, j'erre longtemps à sa recherche. En sortant de chez moi, je me suis promis de ne pas aller jusqu'à sa rue, jusqu'à la maison de ses parents, où comme moi, elle a vécu seule. En sortant de chez moi, j'ai eu l'intention d'aller confesser mon crime. Pourtant, en sortant de chez moi, j'ai fini par ignorer toutes mes résolutions, je suis allé à elle.
Sa maison est vide, inoccupée. Sa maison blanche, semblable aux autres de sa rue, est paisible. En regardant sa maison, on ne peut pas deviner mon crime. Combien de temps est donc passé pour que sa maison soit si… normale ?
Qui savait que nous étions liés ? Qui savait qu'elle m'avait donné son cœur et son corps, que j'en avais fait tout autant ? Qui nous avait aperçus, cachés pour nous embrasser en attendant le tram. Qui savait qu'elle était toute ma vie, tous mes espoirs ? Qui savait, à part peut-être le médecin ?
J'hésite à entrer dans la maison et enterrer son corps si personne n'y a touché. J'hésite à aller au comissariat. J'hésite à aller au cimetière. J'hésite à interroger les voisins qui ne me connaissent pas. J'hésite à aller à l'hôpital où elle été bénévole. J'hésite à me poignarder à mon tour avec ce couteau qu'elle m'a offert pour que je n'ai plus peur en étant seul. J'hésite longtemps mais ne fais rien, et retourne finalement chez moi.
Je suis revenu chez moi, seul, sans rien avoir acheté de ce dont j'ai besoin. Je suis revenu plus perdu qu'avant, plus dépité. Je suis revenu sans avoir prononcé un seul mot, sans avoir parlé à qui que ce soit. Je suis revenu et j'ai regardé longtemps la maison où j'ai grandi, me demandant ce qu'il adviendrait quand je serai mort à mon tour. Je suis revenu chez moi avec la ferme intention de ne plus jamais en sortir.
Je veux mourir en me souvenant d'elle. Je veux mourir sans me rappeler qu'elle m'a trahi, qu'elle a m'a menti, qu'elle m'a trompé. Je veux mourir avec l'impression qu'elle est à côté de moi, qu'elle me tient la main. Je veux mourir en me remémorant son premier je t'aime. Je veux mourir en souffrant mille morts parce que je l'ai tuée. Je veux mourir, je n'avais pas le droit de la tuer, je n'en ai pas eu l'intention, j'ai agi comme un fou furieux. Je veux mourir pour elle, en me mentant et en pensant que je vais la retrouver dans l'au-delà. Je veux mourir et lui demander pardon.
Elle est là, je dois rêver, elle est là, plus belle que jamais. Elle est là, sa main plaquée sur ma gorge, ses lèvres retroussées, elle me parait si sauvage. Elle est dessus de moi, un genou de chaque coté de mon corps, une main à la droite de mon visage. Elle est là, le chocolat de ses yeux remplacé par un rouge sang. Elle est là, irréelle, je me demande pourquoi je l'imagine ainsi. Après tout, je l'ai tuée, elle doit m'en vouloir, elle est là pour cela.
« Mon amour. » j'arrive à articuler mais sa main glacée se resserre aussitôt autour de ma gorge.
« Pourquoi tu m'as tuée ?! » grogne-t-elle.
« Tu… »
Mais elle ne cesse de vouloir m'étrangler, ma vision se trouble, il m'est de plus en plus difficile de me concentrer sur elle.
« Je t'ai tout donné, j'ai tout fait pour toi ! » continue-t-elle.
Je veux qu'elle me pardonne mais je veux aussi qu'elle me demande pardon.
« Je t'ai vu… avec cet homme… » je réplique faiblement, sa main serre toujours ma gorge.
« Je voulais te protéger ! »
« Tu m'as laissé seul. Tu m'as trompé. » je l'accuse.
Elle me relâche et reste à côté de moi. Je me mets à pleurer, je me roule en boule, je ne veux plus la voir. Je veux juste mourir.
« Je t'aime trop, pardonne-moi, Bella. » je lui murmure tout de même.
« Tu m'as tuée. » dit-elle encore à mon oreille.
Sa voix est enjoleuse, comme si elle voulait m'amadouer.
« Parce que je ne supportais pas de te perdre. » dis-je encore.
« Tu me veux toujours ? »
« Oui. »
Ses yeux rouges me fixent avec intensité, elle me sourit et elle me coupe le souffle. Jamais elle n'a été aussi belle. Quel étrange délire m'a pris.
« Carlisle, entre. » ordonne-t-elle alors.
Je reconnais le médecin qui m'a sauvé de la grippe espagnole, celui qui a aidé ma Bella à devenir bénévole à l'hôpital. Il entre mais son expression peiné m'alarme. Il lui demande si elle certaine, et il grimace quand elle acquiesce.
« J'ai tout fait pour le sauver de la mort. » argumente-t-il, se souvenant de ses efforts quand j'étais atteint par la grippe espagnole.
« C'est à cause de lui si je suis comme ça, rétorque-t-elle. Il l'a fait par amour. Et je l'aime encore tellement. »
_oOo_
PDV Bella
Je l'ai tué parce qu'il m'a tuée. Je l'ai tué pour me venger. Je l'ai tué parce que vivre cette éternité sans lui n'avait aucun sens. Je l'ai tué mais il est à mes côtés désormais. Je l'ai tué pour le garder avec moi, pour que plus jamais il ne doute de mon amour.
Il rit avec Emmett et Jasper, je suis jalouse dès qu'il parle à quelqu'un d'autre. Notre frère adoptif le ressent mais sait qu'il ne vaut mieux pas chercher à jouer avec mes émotions.
« Bella, tu auras tout le temps pour accaparer ton homme, mais après les cours. » me dispute gentiment Rosalie qui veut pourtant toujours arriver la dernière au lycée.
Edward me rejoint aussitôt et me prend la main. Il m'embrasse longuement puis soupire.
« C'est la dernière fois que j'accepte de jouer cette comédie. » il se plaint en ignorant le regard peiné de Carlisle et Esmé.
« Je suis d'accord. Ne pas te toucher en permanence n'a aucun sens. »
Je l'embrasse sans retenue, je lui aurais fait l'amour si nous avions été seuls.
FIN
