Chapitre XIX

Old city, Sanctuaire, minuit passé

Quand elle se réveilla Helen ne sut pas combien de temps avait passé. Probablement moins d'une heure puisque la petite fille n'avait pas bougé,que la lune à la fenêtre n'avait qu'à peine tourné et qu'il y avait toujours un brouhaha lointain dans le sanctuaire. Après tout c'était soir de fête, personne ne devait être déjà couché. Soir de fête, se dit-elle, et elle se rappela Kalogué, Titus, la présence des londoniens, de Rana, de Nikola. Le château était rarement aussi animé, hors de question de gâcher ça. L'enthousiasme lui revint chaleureusement et comme si tout cela avait été un vieux conte de son enfance, elle se dirigea vers la porte au son des pas qui voyageaient dans le couloir.

Sa voix insouciante chantonnait, chose très rare pour le docteur Zimmerman et qui dénotait un certain relâché. Elle sortit en trombe dans le couloir. Will portait ce sourire involontaire mais incapable de se refouler qui évoquait la licence de l'alcool. Quelque chose s'attendrit en elle, il n'avait pas été un si mauvais guide, là bas dans le sanctuaire du reflet. Il s'apprêtait à dire quelque chose depuis qu'il avait vu Helen mais attendait d'être suffisamment proche d'elle pour lui asséner ses mots choisis, sans doute une plaisanterie, une petite insinuation, comme souvent. Mais il fut coupé court parce qu'en une fraction de secondes, Helen rompit la distance qui les séparait et se flanqua contre lui en murmurant « dieu merci Will », soulagée d'être de retour dans sa réalité, celle qui tournait rond en grande partie parce qu'elle-même en tenait fermement les manettes. Will se figea, glacé par la surprise et l'hésitation puis il glissa ses mains dans son dos en signe de réconfort mais un peu inquiet lui même, car la seule fois que Magnus lui avait fait ce coup là, elle était en détresse, persuadée d'avoir assassiné un vieil ami et le cerveau obscurci par ses propres soins.

_ Tout va bien Magnus ? Bégaya-t-il

De toute évidence, il avait un peu forcé sur le vin, et cette idée la fit sourire intérieurement.

_ Beaucoup mieux maintenant.

_ Et à quoi dois-je cette soudaine explosion d'affection ?

Elle haussa les épaules, incapable de se l'expliquer à elle-même.

_ Vous saignez ! S'exclama-t-il en pointant sa nuque; elle y passa la main et en effet quelques larmes de sang sec s'étaient agglutinées autour des petites incisions. Son estomac se noua au souvenir du pourquoi, du comment et surtout du qui avait fait ça...

_ Ca ? Oh ce n'est rien.

_ Magnus...

Elle couvrit le suçon de ses cheveux noirs et lui planta un baiser furtif au coin des lèvres comme pour le rassurer et mettre fin à la conversation. Puis, d'un ton dégagé, elle poursuivit « Je m'apprêtais à rejoindre les autres, j'espère qu'ils sont toujours là haut... ». Will, après être redescendu sur terre, lui lança un regard soupçonneux. Quelle mouche avait piqué Helen Magnus ? Quel parasite l'avait infectée, sous l'influence de quelle substance se trouvait-elle ? Il la regarda intensément. Rien ne semblait hors norme, si ce n'est peut-être son sourire à 200 mégawatts, celui qu'elle offrait quelques fois quand elle avait reçu une nouvelle assez heureuse pour alléger sa gravité naturelle ou qu'elle était particulièrement optimiste et qu'il n'y avait rien pour entraver sa bonne humeur, ou encore quand Henry lançait une remarque franchement drôle, quand Kate jouait les gros bras, quand Declan lui faisait une farce ou quand Will lui même déployait son humour pour lui faire la cour, quand Tesla tournait tout en dérision pour se glorifier... Finalement, peut être qu'elle était dans son état normal, peut-être qu'elle agissait en pleine conscience et donc... Il vit que Magnus avait relevé un sourcil interrogateur et bafouilla :

_ Justement tout le monde commençait à vous réclamer alors j'étais venu vous chercher. Ils sont tous dans le fumoir.

Helen reçu soudain une vision : ses mains, ses visages sordides qui l'accaparaient, collants, poisseux, pervers mais elle s'efforça de l'ignorer et la tassa dans un coin de sa tête. Elle tendit son bras au psychiatre qui l'accepta sans se faire prier et se surprit elle-même à trouver le geste rassurant en quelque sorte. Sur le chemin, elle s'était mise à caresser son poignet de haut en bas , sans y penser, exactement comme elle l'avait toujours fait avec James. D'ailleurs le fumoir lui rappelait James.

C'était une pièce qu'il avait arpenté en long et en large et qui, depuis qu'il ne venait plus, demeurait souvent close malgré sa beauté indéniable. La chambre ronde, était habitée de fauteuils et de divans riches mais un peu dépareillés, de tables basses, de buffets et d'étagères sur lesquelles s'empoussiérait une collection de spiritueux qui rendrait envieux tous les grands de ce monde et de précieux tabacs que son père avait conservé dans leur belles boites de métal. Mais toutes ces préciosités ne valaient rien comparées à la seule lumière hypnotique qui lustrait les murs de pierre, les tissus, la cire des meubles et la marqueterie du parquet, cette lumière ineffable qui provenait tout droit de la rosace la plus au sud du sanctuaire. Combien de fois n'avait-elle pas retrouvé James au petit matin, accroché comme à son dernier souffle aux infimes variations des rayons perçants la fleur de verre ?

Parfois il était même assis à même le sol, en tailleur ou les jambes tendues croisées l'une sur l'autre, appuyé sur sa main, un verre resté encore plein, oublié à côté de lui, les cheveux dressé sur le crâne, les yeux bouffis par sa nuit blanche peuplée de méditations et par l'aquarium de fumée qui l'entourait. Et quand elle allait s'asseoir à côté de lui, avec moins que rien de costume sous son kimono et les cheveux encore mouillés, il faisait tout son possible pour suivre jusqu'à la fin le levé du soleil qui dorait les carreaux mais la plupart du temps, ils bouillonnaient bien avant le grand jour tous les deux sur sur le parquet dans une nage langoureuse. Sa peau aurait gardé de la nuit le parfum âcre des cendres froides d'un tabac fruité et le goût sempiternel du Brandy qu'il aurait à peine touché, il aurait la parfaite dégaine du poète romantique en crise de mélancolie chronique qu'il était parfois et elle s'en serait pas mal fichu parce que c'était James et que James, même ça, il le portait bien.

Une fois le soleil levé, elle aurait rechigné à se lever pour la tournée du matin parce qu'il l'aurait faite crier au moins quatre ou cinq fois avec le bout de son pouce ou le bout de sa langue et qu'elle en serait ressortie épuisée, calmée comme la plage plane après le raz de marré. Alors à coup sur, il l'aurait persuadée à force de patiente de se rendormir cinq minutes seulement pendant qu'il se chargeait de nourrir les phénomènes. Puis il serait remonté une bonne heure plus tard, douché, coiffé, habillé, pour la tirer des bras de Morphée avec un petit déjeuné à l'anglaise sur un plateau. Avec un peu de chance ce serait un de ces rares jours creux au sanctuaire où presque rien de notable ne se produisaient et ils pourraient passer l'après midi à se promener dans le jardin, bras dessus, bras dessous. Il lui raconterait ses derniers mois à Londres et elle l'écouterait en caressant de haut en bas son poignet.

Helen tourna le regard vers Will qui n'avait pas adressé un mot depuis tout à l'heure et d'un coup, tous ces souvenirs ce rejouèrent dans sa tête avec tantôt Will tantôt Nikola à la place de James. Nikola qui abandonnait son cognac en la voyant entrer en Kimono, Will qui le lui retirait dans un sourire dont l'audace tendait à chasser la timidité. Nikola qui retenait sa tête de heurter le sol en l'allongeant sous lui, Will qui la réveillait en lui caressant les tempes et déposait entre eux un plateau, Will, non Nikola, non Will peut-être qui du bout des lèvres la faisait crier, crier et crier puis Nikola...

Sa main se resserra inconsciemment autour du poignet de Will et la chaleur lui monta aux joues quand elle sentit sur elle les yeux intrigués du psychiatre. Elle se l'interdisait et pourtant ce serait si facile, avec eux de se laisser aller à ce petit bonheur là, celui de la tendresse, que ce soit avec lui, son protégé, ou avec cette chipie de Tesla qui par ailleurs avait vu juste en les réunissant tous dans le fumoir, sans doute avait-il deviné, depuis le temps, combien cet endroit exacerbait les désirs d'Helen. Pendant une seconde Will se demanda s'il n'y avait pas une nouvelle explosion de Nubbins dans les couloirs puis il déglutit difficilement parce que le regard d'Helen vacillaient de ses lèvres à ses yeux et qu'elle semblait en avoir envie, mortellement envie, mais déjà, ils se tenaient devant la porte entre-ouverte du fumoir et il fallait entrer.