Bonjour à tous! Je ne pensais pas réussir à publier un nouveau chap' aujourd'hui, et puis finalement, en voici un, et bien long, en plus… Vous m'avez tellement bien traitée de sadique, hum… (vous allez finir par croire que l'insulte est efficace, avec moi!)

Mille mercis aux reviewers. Votre soutien me stimule énormément.

CHAPITRE VINGT NEUF

Tom se figea. Il était incapable d'enfoncer plus profondément le couteau dans la gorge de Harry.

Pourtant, il préférait mille fois tuer le garçon plutôt que devoir se séparer de lui… Mais non, décidément, quelque chose de plus fort que sa volonté retenait son bras…

-…Je n'y arrive pas…, s'avoua-t-il, sidéré de sa propre faiblesse.

Profitant de cette ultime hésitation, les policiers se jetèrent sur lui.

Tom lâcha en même temps Harry et le couteau. L'objet tomba à terre, faisant entendre un tintement métallique. Le garçon fut aussitôt attrapé par un des policiers qui le tira violemment à lui.

Il était désormais inutile de chercher à se débattre, Tom le savait. Quand ils l'empoignèrent par les deux bras, il se laissa faire, le regard posé sur Harry qui s'éloignait, titubant.

Son « bien-aimé ». C'était bien ainsi qu'il l'avait appelé, à l'instant où il s'apprêtait à le tuer. Les mots avaient franchi ses lèvres de leur propre initiative, sans passer par la case de sa conscience.

C'était pourtant des mots inconnus de lui jusqu'alors. Il n'en soupçonnait même pas l'existence. Il fallait croire que certains mots disposaient d'un pouvoir singulier, leur permettant de s'introduire de force, à la faveur de circonstances favorables, dans le vocabulaire des individus récalcitrants…

Tom réalisa brutalement que l'adolescent saignait abondamment. Sa chemise claire était maculée de rouge, et la tâche s'agrandissait à vue d'œil. Voyant que le policier l'entraînait, le poussant sans ménagement devant lui pour le faire descendre, Tom eut l'impression qu'on lui arrachait les entrailles.

-Harry!, cria-t-il avec force, je n'oublierai pas ma promesse! Dès que je serai libre, je te retrouverai, et je ferai de toi mon héritier!

Le garçon avait orienté la tête vers lui, tout en s'accroupissant au bord de la corniche. Il était terriblement pâle. Son regard vert accrocha le sien quelques secondes. Il ne répondit pas aux paroles du Lord, et bientôt, se détournant, il commença à descendre. Un instant plus tard, il avait complètement disparu.

-Je crains que vous ne soyez pas libre de sitôt, lord Voldemort, grinça ironiquement le shérif. Mais en attendant que la justice fasse son travail, je dois vous ramener au poste de police. Vous allez descendre bien gentiment avec nous.

Tom haussa les épaules. Il avait un goût amer dans la bouche. Sans doute celui de la défaite…

Les policiers lui firent enfiler sa redingote, puis fixèrent une corde serrée autour de l'un de ses poignets. Visiblement, ils redoutaient qu'il leur faussât compagnie.

Maintenant qu'on lui avait enlevé Harry, Tom n'avait plus l'énergie de résister. Alors qu'il ne l'avait pas ressentie jusque là, la faim le tenaillait soudain, ainsi que les effets du manque de sommeil. Il se laissa guider jusqu'en bas, et quand il eut touché le sable du pied, il ne tenta pas de se débattre tandis que les policiers lui liaient les mains derrière le dos.

C'était pourtant une cuisante humiliation pour lui, aristocrate de haute naissance, de se trouver ainsi rabaissé à cette situation avilissante…mais il se tenait les épaules droites et la tête haute. Que ces imbéciles comprennent qu'il n'avait pas dit son dernier mot, et que d'ici peu, il retrouverait sa position dominante, et les écraserait tous sans aucun remord !

Il cherchait Harry des yeux. Il ne le vit pas, mais aperçut un attroupement, près du feu. Il grimaça. Le pasteur devait être en train de s'activer à son chevet, jouant les héros devant le garçon…

Quelle importance…? Quoiqu'il fît, le révérend, avec son air bougon, son nez crochu et ses cheveux gras, n'obtiendrait jamais les faveurs du jeune musicien. Tom en était persuadé.

On fit monter le prisonnier sur un cheval, et le shérif, escorté de pas moins de huit hommes, prit la direction de la patrouille devant conduire Tom au poste de police de Bristol…

o0o0o0o0o

Severus fulminait.

Au petit jour, tout en prenant la tasse de thé que lui présentait avec empressement un de ses hommes, le shérif avait décrété qu'il s'apprêtait à monter à l'assaut de la grotte. Il avait catégoriquement refusé que le pasteur ou même Bill prissent part à l'expédition, prétextant qu'il fallait mettre fin à une situation devenue grotesque et qu'il n'y avait qu'un seul moyen pour venir à bout du Lord: lui présenter un front uni, dur et inflexible.

N'ayant pas fermé l'œil de la nuit, le pasteur était dans un état d'épuisement et d'énervement extrêmes. Son bras le faisait atrocement souffrir. Et la scène qu'il avait vécue dans la grotte passait et repassait en boucle dans son esprit surchauffé.

La question qu'il se posait continuellement était la suivante: Harry était-il resté auprès du Lord parce qu'il ne voulait effectivement pas quitter l'aristocrate, ou plutôt pour le sauver, lui, Rogue, des griffes du dangereux criminel?

Hélas, il n'avait pour l'instant aucun moyen d'y répondre…

Dès qu'il eut fini de se restaurer, le shérif monta jusqu'à la grotte avec ses hommes. Fou d'inquiétude, Severus se rapprocha, surveillé par les factionnaires aux visages envahis de barbe naissante. Les hommes avaient pour consigne de ne laisser passer personne.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un policier réapparaissait au bord de la corniche et commençait à redescendre. Quelqu'un le suivait. Severus retint un cri de joie en reconnaissant Harry.

Le garçon lui tournait le dos tandis qu'il descendait. Il ne portait pas de veste. Ses cheveux noirs étaient encore plus indisciplinés que de coutume, et ses mouvements semblaient étrangement maladroits et saccadés. Quand il fut plus proche, le pasteur vit que ses jambes tremblaient violemment. Il paraissait sur le point de lâcher prise à tout instant.

A peine eut-il touché le sol du pied qu'il s'écroula. Le policier qui l'avait précédé se précipita vers lui, suivi de près par les trois factionnaires. Mais Severus avait eu le temps de voir le garçon de face, tandis que son corps tournait sur lui-même en s'effondrant sur le sable.

Il était couvert de sang. Était-ce le sien, ou celui du Lord?

Cette fois, Severus poussa un cri d'horreur et se jeta lui aussi en avant, comme Bill, qui entre-temps l'avait rejoint. Mais avant d'avoir pu approcher le garçon ensanglanté, le pasteur sentit ses propres forces l'abandonner, et il vacilla sur ses jambes qui semblaient refuser de le porter.

Tombant à genoux dans le sable, il attendit quelques secondes en fermant les yeux que son malaise s'estompât. Puis, se remettant sur pieds péniblement, il avança tant bien que mal, la vue brouillée.

Les policiers avaient pris Harry sous les aisselles et par les jambes, et le transportaient précautionneusement vers le campement.

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Malgré son étourdissement, Harry avait gardé conscience. Il comprit qu'on le soulevait pour le déposer près du feu. On l'étendit ensuite sur une couverture. Des hommes se mirent à s'affairer autour de lui. Il reconnut parmi eux Bill Weasley. Le jeune homme lui enleva sa chemise, prenant soin de ne pas lui faire mal, puis entreprit de nettoyer sa blessure avec de l'eau bouillie.

Il aperçut également le visage du pasteur qui se tenait un peu en retrait. Quelqu'un d'autre, qu'il ne voyait pas, essayait de lui faire avaler une boisson chaude en lui soulevant la tête et le buste avec précaution. Il but docilement, et son regard rencontra celui du révérend, attentif et soucieux. Il esquissa comme malgré lui un vague sourire, histoire de le rassurer. L'homme n'y répondit pas. Son visage contracté était blême et creusé.

Comme tout tournait devant les yeux du garçon, il baissa les paupières. Il devinait que son état de faiblesse était dû non seulement à la privation de nourriture, mais aussi et surtout à l'hémorragie. Pourtant, le Lord ne l'avait pas gravement blessé, il en était certain.

Il n'avait qu'une petite coupure, n'est-ce pas? Il la sentait à peine…une simple égratignure…Mais pourquoi diable saignait-elle autant?

Les yeux fermés, il laissa ses pensées divaguer tandis que Bill bandait sa blessure avec des morceaux de drap propre qu'il déchirait au fur et à mesure et faisait passer sous son aisselle avant de remonter derrière son cou, en diagonale.

Que lui arrivait-il? Il ressentait comme un immense désert intérieur. Comme si, en lui, un noeud à la fois embrouillé et tendu à l'extrême eût brusquement lâché, le laissant pantois, physiquement et moralement épuisé …

Le Lord…le Lord n'était plus là, près de lui, avec lui, contre lui, autour de lui…Omniprésent, enveloppant, envahissant…à la fois odieux, cruel, tyrannique, joueur et sensuel… son emprise sur lui, si puissante, avait cédé, pour finalement se volatiliser.

Harry aurait dû en ressentir un immense soulagement.

Pourtant, il réalisait avec stupeur que cette soudaine absence ne créait que le vide en lui, et une sorte de désespoir diffus, inexplicable…Comment cet homme avait-il pu prendre une telle place dans sa vie?

-Tu vas voir, ça ira, Harry, grommelait Bill tout en s'appliquant à réussir son bandage. La blessure n'est pas méchante. Elle est propre et nette, bien qu'un peu trop profonde à mon goût… il va peut-être falloir recoudre…Enfin, ça aurait pu être pire. Heureusement qu'il n'a pas touché une artère, ce salaud…

-Il a essayé de le tuer, n'est-ce pas?, dit le révérend entre ses dents.

-Je ne sais pas…Non, je ne pense pas, en fait. S'il avait vraiment voulu le tuer, il s'y serait pris autrement. A mon avis, il a plutôt cherché à faire peur à Gordon.

-Gordon s'en moquait…

-Bien sûr…, soupira Bill en soulevant légèrement Harry pour lui enfiler une grande chemise propre au dessus de son bandage, qui, déjà se tâchait de sang.

Harry rouvrit les yeux.

-Attention, ne le remuez pas trop, grogna Rogue. A ce régime, sa blessure ne se fermera jamais…

-Je fais ce que je peux! Il fait trop froid pour qu'il reste à moitié nu…

Quand le garçon fut habillé, Bill l'étendit à nouveau sur la couverture, et en remonta une autre sur lui.

-Ça va, Harry?

-Oui…merci

-De rien, mon vieux. J'espère que tu seras bientôt assez remis pour reprendre ton violon. Tu sais qu'on a récupéré le Guarneri?

Bizarrement, Harry sentit quelque chose en lui se crisper.

-Il…ne m'appartient pas, murmura-t-il, la gorge nouée comme s'il allait pleurer.

-Vraiment? Dans ce cas, nous le rapporterons à Manderley…

Harry pinça les lèvres, et Rogue se racla la gorge. Il y eut un silence.

-Bill…, chuchota Harry après un moment, pris d'une pensée subite.

Le hautboïste se pencha vers lui, tendant l'oreille.

-Dans la grotte…j'avais écrit de la musique. Sur le mur…

-Oh!

Bill et le révérend échangèrent un regard surpris.

-Oui…eh bien?, reprit Bill avec douceur.

-Est-ce que tu pourrais…, commença Harry, avant de refermer les yeux, le temps de reprendre des forces.

-Quoi? Monter là haut, et recopier ce que tu as écrit?

-Ouais…s'il te plaît…

-Bien sûr, Harry. J'y vais tout de suite. Mon révérend, vous restez avec lui? Est-ce que vous vous sentez bien?

-Ça va, ça va. Ne perdez pas de temps, Weasley. Vous avez du papier, et de quoi écrire?

-Euh…non.

-Demandez ce qu'il faut aux policiers. Sinon, il doit y avoir le nécessaire dans le coffre du Lord ou le sac de Potter.

Bill s'éloigna, et Rogue prit sa place auprès de Harry. Le garçon leva un instant les yeux vers lui, puis les referma. Il y eut un silence.

-De quelle manière avez-vous été blessé…?, murmura soudain Harry, les yeux clos.

L'homme parut hésiter.

-Eh bien…en me battant…contre un…oh, c'est une histoire trop compliquée, Potter. Je vous raconterai ça plus tard, quand nous irons mieux, vous et moi.

Ils se turent un moment, puis Harry revint à la charge.

-Vous devez terriblement m'en vouloir…Vous êtes venu jusqu'ici, pour m'aider, et vous voilà blessé… C'est grave?

-Pas tant que ça. Sûrement moins que votre propre blessure.

-Comment vous êtes vous trouvé embarqué dans cette… je veux dire, pourquoi êtes vous parti à ma recherche?

Le garçon avait rouvert les yeux, scrutant le visage de l'homme. Il le vit se crisper.

-Les Weasley ne voulaient pas vous laisser tomber, Potter, maugréa-t-il. J'ai…disons, accepté de les soutenir dans l'adversité.

Il y eut à nouveau un silence, plus long que les précédents.

-Qui vous a appris que j'étais innocent?, interrogea encore Harry dans un souffle.

Une nouvelle fois, Rogue sembla hésiter, puis fit une grimace.

-Ceci aussi est une longue histoire. Attendez d'être remis pour l'entendre.

Harry referma les yeux. Il n'apprendrait décidément rien du révérend. Peut-être aurait-il plus de chance avec les frères Weasley…?

o0o0o0o0o0o

Severus avait vu partir le Lord avec un immense soulagement. Sa satisfaction eût été totale si l'état de Harry ne lui avait semblé aussi préoccupant. Pourtant, Bill Weasley ne paraissait pas trop inquiet, mais le révérend ne serait rassuré qu'au moment où le garçon aurait consulté un vrai médecin.

Les questions que lui posait Harry l'embarrassaient. Comment lui avouer les vraies raisons de sa présence ici? Et à quoi bon lui révéler que la comtesse s'était confiée à lui, reconnaissant courageusement qu'elle avait elle-même assassiné Parkinson?

Severus se détendit légèrement quand le garçon referma les yeux. Son regard vert, cerné d'ombres bleutées sous les longs cils noirs, le troublait trop profondément pour son bien...

Le garçon s'était-il endormi? Il ne bougeait plus et semblait respirer paisiblement.

Comment ressentait-il le fait d'être séparé du Lord? En était-il heureux? Savourait-il sa toute nouvelle liberté?

Ou se sentait-il au contraire triste, perdu… abandonné?

Son visage fatigué ne reflétait aucune émotion.

Jamais Severus n'avait eu l'occasion de l'admirer ainsi en toute tranquillité. Et il en profitait, avec un léger sentiment de honte. Pourtant, il ne faisait rien de répréhensible. Ne l'avait-on pas chargé de surveiller le jeune blessé…?

Cela justifiait-il le fait qu'il le dévorât ainsi des yeux?

Severus releva un instant la tête pour regarder autour de lui. Personne ne s'occupait d'eux. Les policiers qui n'étaient pas partis avec le shérif étaient en train de s'affairer, démontant et rangeant le campement. Quant à Bill, il était monté jusqu'à la grotte.

Aussi Severus pouvait-il tout à loisir contempler les traits du jeune musicien, essayant de comprendre leur mystère, tentant de les déchiffrer comme on aborde une partition neuve, cherchant à analyser ce qui les rendait aussi séduisants…

Et ce faisant, il réalisait que cette beauté ne tenait qu'à peu de choses…la forme du visage, peut-être…la courbe des sourcils…le dessin des lèvres charnues sans être épaisses…la hauteur du front…En un mot, des proportions parfaites qui eussent semblé ordinaires si le regard tour à tour profond et espiègle du garçon ne leur eussent apporté quelque chose de plus, quelque chose qui avait le don de troubler et d'émouvoir Severus.

Malgré lui, il revivait la scène de la nuit, dans la grotte, quand le Lord avait diaboliquement poussé le garçon contre lui, exigeant qu'il l'embrassât sur les lèvres…Qu'eût fait Severus, si le garçon avait accepté de se soumettre? Eût-il seulement trouvé la force et le courage de le repousser?

Il s'imagina un instant goûtant ces lèvres douces, les caressant langoureusement de sa langue, s'introduisant lentement entre elles…Avant de se reprendre, maudissant la sourde excitation qui s'était aussitôt emparée de lui à cette -trop délicieuse- évocation.

De toute façon, le garçon avait refusé de s'exécuter. Quoi d'étonnant à cela? Harry le détestait depuis des années. De plus, il haïssait sans doute son visage et son apparence physique en général. Severus pouvait-il seulement espérer rivaliser avec des êtres aussi séduisants que le Lord, la comtesse ou même la petite Weasley?

L'idée de poser ses lèvres sur celles de son ancien professeur avait dû dégoûter l'adolescent jusqu'à l'écoeurement. Il s'était débattu, cherchant à échapper autant à Severus qu'à celui qui exigeait de lui une pareille humiliation. Et ainsi, il avait fait plaisir au Lord tout en blessant -sans doute inconsciemment- Severus au cœur…

Autre chose encore préoccupait gravement le pasteur: le garçon avait forcément entendu et compris ce qu'avait dit le Lord au sujet des motivations profondes de Severus. L'aristocrate l'avait accusé de vouloir lui prendre Harry pour pouvoir en profiter lui-même. Il lui avait clairement reproché de désirer secrètement son ancien élève.

A cette pensée, Severus s'empourpra. Comment le Lord avait-il réussi à lire aussi facilement en lui? Était-il si transparent? Ou l'homme avait-il simplement reporté sur le pasteur ses propres obsessions, sans chercher plus loin, tombant juste dans ses pronostics par le plus pur des hasards ?

Mais comment le garçon le considèrerait-il désormais, après avoir entendu ces insinuations très directes? Severus n'oserait plus le regarder en face. Du coup, il ne lui restait plus qu'une seule option: se comporter encore plus froidement avec lui qu'autrefois, pour éteindre les soupçons que le garçon ne manquerait pas de concevoir à son égard.

Cependant, une froideur excessive ne serait-elle pas en elle-même suspecte, maintenant que l'aristocrate avait semé ses idées perverses dans l'esprit du garçon?

-Comment va-t-il, mon révérend?, dit soudain Bill en se rasseyant à ses côtés, le faisant tressaillir.

-Il n'a pas bougé. Je crois qu'il s'est endormi.

-Regardez ce que j'ai recopié…

Severus prit les deux feuillets que lui tendait Bill. Le jeune Weasley avait tracé des portées à la va-vite, et y avait reporté les graffitis de Harry. Severus distingua une ligne de chant et, en dessous, un accompagnement de basse chiffrée.

-Qu'en pensez vous?, demanda-t-il à mi voix, n'ayant pas la concentration nécessaire pour la lire et l'analyser.

-Absolument magnifique…, murmura Bill, en regardant Harry qui n'avait pas rouvert les yeux. Mais ce n'est qu'un début…

Severus pensa au quatuor dont il avait récupéré la partition au poste de police de Wick. Il fut tenté d'en parler à Bill, mais se retint. C'était un secret entre Harry et lui. Bientôt, il pourrait la remettre au garçon en mains propres…Il imagina la scène, il vit les yeux lumineux du garçon rencontrant les siens, pleins de surprise et de reconnaissance, et tout son corps se réchauffa à cette pensée, son cœur se remplissant d'une joyeuse impatience…

o0o0o0o0o0o

-Allons, mon révérend! Laissez vous faire! Vous êtes dans un état lamentable. Si on ne vous soigne pas tout de suite correctement, vous allez y rester, permettez-moi de vous le dire. A moins que vous ne préfériez être amputé d'un bras?

Severus ferma les yeux et serra les dents tandis que la femme défaisait son pansement. La douleur était atroce.

-Vous pouvez me faire confiance, reprit l'énergique mère Chourave, cuisinière de son état. J'en ai vu passer, des blessés, depuis que je travaille ici. Déjà, je vais commencer par vous faire boire une décoction d'écorce de saule. Vous avez une fièvre de cheval, ça vous soulagera.

Severus avala le liquide qu'elle lui présentait, puis se laissa sagement manipuler, écoutant le babillage de la femme d'abord distraitement, puis plus attentivement.

-Ah, je ne vous dis pas, quelle aventure!, s'exclamait-elle tout en désinfectant sa blessure avec de l'alcool, faisant grimacer le pasteur. Il s'en est passé, des choses, ici, depuis que ce garçon est arrivé au château…je veux parler du jeune Harry, le petit violoniste que vous êtes venu chercher.

-A propos, où est-il, maintenant?, interrompit Severus. Je ne l'ai pas revu depuis qu'on nous a ramenés ici…

-Oh, il est là haut, dans une chambre. Il se repose. Je l'ai soigné en priorité, le Lord l'avait salement amoché. C'est moi-même qui ai recousu sa plaie. Cinq beaux points de suture… Il s'en sortira avec une mignonne petite cicatrice en bas du cou, s'il reste tranquille et ne fait pas l'idiot. Mais c'est un garçon raisonnable, je ne m'inquiète plus pour lui. Pourtant, qu'est-ce qu'il nous en a fait voir, lui alors!

-Vraiment?

-Ah ça, je m'en suis fait, du souci pour lui, mon révérend. Je n'aimais pas du tout comment ça se passait, avec le Lord. Vous savez, je ne suis pas aveugle, et cet homme, je le connais depuis des années. Je sais de quelle manière il traite les jeunes gens qu'il fait venir ici.

Le rythme cardiaque de Severus, déjà accéléré par la fièvre, s'emballa dangereusement.

-Que voulez-vous dire?, murmura-t-il.

-Eh bien… les garçons qui l'intéressent…il s'arrange pour les rendre fous… Il sait si bien y faire qu'il en fait ses esclaves, prêts à mourir pour lui…Vous me comprenez, mon révérend…? Oh ça, c'est trop fort, je n'arrive pas à parler de lui au passé! Que voulez-vous, je suis sûre qu'il va s'en sortir, le bougre, et revenir bientôt reprendre possession de ses biens comme si de rien n'était!

Tremblant de fièvre, Severus se taisait, mais il guettait intensément les expressions du visage rond de la femme tandis qu'elle lui dispensait ses soins d'une main de maître.

-Vous savez, c'est un charmeur, reprit-elle sur le ton de la confidence. Ses victimes, il se débrouille pour se les attacher, et ensuite, il les manipule comme il veut. Il a agi ainsi avec des gamins du coin, des paysans, ou même des voyous qu'il ramenait de la ville, et qui ont disparu ensuite, sans laisser de traces…C'est-ce qu'il a fait aussi avec Neville.

-Neville?

-Le jeune esclave noir qu'il a fait venir de la plantation. Vous l'avez rencontré?

-Oui, je l'ai aperçu.

-Eh bien, qu'est-ce qu'il lui en a fait voir, à ce pauvre garçon, mon révérend! Ça n'empêchait pas le gamin de lui être reconnaissant de l'avoir arraché à sa condition de travailleur forcé… Mais attention, le Lord n'était pas seul. Son ami Mulciber, le peintre, est encore pire que lui, dans le genre dépravé…Alors, quand ils s'y mettent à deux, je vous laisse imaginer…Le peu que Neville a raconté, ça m'a donné envie de vomir!

-Mon Dieu…

-Voilà, il fallait que je vide mon sac, mon révérend. Vous êtes un saint homme, vous garderez tout ça pour vous, n'est-ce pas? Vous savez, ici, personne n'osait rien dire, de peur des représailles…

-Vous n'en avez pas parlé aux policiers?

-Pour l'instant, on ne m'a rien demandé. Je sais qu'ils sont en train d'interroger tout le monde, les domestiques, Hagrid, Mulciber, Croupton, et aussi Pettigrew, le musicien…ah, et j'oubliais Drago Malefoy, son petit-neveu. Je ne sais pas ce qui va en ressortir, de tous ces interrogatoires…

-Et…pour en revenir au jeune Potter, risqua Severus, mal à l'aise…je veux dire, comment cela s'est-il passé entre lui et le Lord ?

-Oh, Harry… avec lui, c'était un peu différent. J'ai beaucoup d'admiration pour ce garçon, mon révérend. Je crois qu'il était plus fort que les autres. Il a su tenir tête au Lord, il a résisté, longtemps. A mon avis, il considérait qu'il était là pour jouer du violon, pas pour se mettre au lit avec le patron. Mais finalement, le Lord a eu raison de lui. Il l'a eu au chantage, si j'ai bien compris.

-Au chantage?

-Oui, mon révérend, c'est comme je vous le dis. Harry en avait tellement assez d'être harcelé qu'il s'est enfui avec Luna, ma nièce. Mais le Lord a eu vite fait de les rattraper, aidé de sa bande de brigands, et il a décidé de livrer la petite en pâture à Carrow, une brute infâme, en guise de sanction. Oh, ça oui, quand je vous disais que le maître est un scélérat! Du coup, Harry a pris la défense de ma nièce. Il a promis au Lord qu'il se soumettrait à lui si le patron renonçait à la punir. Vous savez, si je connais cette histoire, c'est que Luna m'a tout raconté. Elle a été témoin de la scène, alors, vous voyez, je n'invente rien. Eh oui, je l'aime comme ma fille, cette petite. Et c'est pour sauver son honneur que le garçon a cédé au Lord. Ah ça, pour sûr qu'elle lui en a été reconnaissante! Un bon petit gars, je vous le dis, moi!

Severus n'en croyait pas ses oreilles. Le séjour de Harry à Manderley avait été plus horrible encore que ce qu'il avait imaginé.

-Et…le peintre…, demanda-t-il faiblement.

-Quoi, le peintre?

-Eh bien…s'en est-il pris à Potter, lui aussi…?

La mère Chourave eut un rire sec.

-Ah, pour ça, je n'en sais rien, mon révérend. Ce qui est sûr, c'est que Mulciber a fait un portrait de Harry en saint Sébastien, c'est tout ce que je peux vous dire à ce sujet…Maintenant, ce qu'il fabriquait d'autre dans son atelier, je ne peux vous le raconter. On ne m'invitait pas à venir assister aux séances de pose. Ce que je sais avec certitude, c'est que le Lord et Mulciber étaient de vieux complices, compagnons de débauche depuis bien longtemps.

-Je vois…et Pettigrew, dans tout ça?

-Pettigrew, le maître de musique? Oh, lui, je pense qu'il n'a rien à voir là dedans. Par contre, j'ai appris sur lui certaines choses qui m'ont horrifiée…

Severus ne dit rien, mais leva un sourcil interrogateur.

-C'est encore Luna qui m'a renseignée. Elle a surpris récemment une conversation entre Pettigrew et le peintre, cette crapule de Mulciber. Ils disaient que le Lord voulait prendre Harry comme héritier pour se faire pardonner d'avoir tué ses parents.

Abasourdi, Severus saisit brusquement l'avant bras de la femme de sa main valide.

-Le Lord… aurait tué James et Lily Potter?, murmura-t-il d'une voix rauque.

-Les parents de Harry, désolée, je ne connais pas leurs prénoms. Oui, il semblerait. Mais je ne sais pas s'il est bon que je vous raconte tout cela, mon révérend. Je vois bien l'effet que ça vous fait. Votre fièvre va remonter.

-Au contraire, elle remontera encore plus si vous n'allez pas au bout de vos révélations. Dites moi tout ce que vous savez à ce sujet. C'est très important…

-Si je vous parle ainsi, c'est que je vois que vous aimez bien ce garçon. Moi aussi, je le porte dans mon coeur, depuis qu'il s'est dévoué pour garder sauf l'honneur de ma petite Luna.

-Allez-y, s'impatienta Severus.

-J'y viens, j'y viens, mon révérend, calmez vous, les émotions excessives ne sont pas recommandées dans des cas comme le vôtre.

-Alors, ne me faites pas languir, je vous prie.

-Bien sûr! Voici le fin mot de l'histoire. D'après ce qu'a compris Luna, le père de Harry était autrefois un ami de Pettigrew, et il serait venu le remplacer un soir où il était malade pour animer une fête, ici même, à Manderley, il y a seize ans environ. A cette occasion, il aurait assisté à une rixe, au cours de laquelle le Lord se serait battu contre un de ses invités et l'aurait assassiné d'un coup d'épée. Par la suite, le crime aurait été maquillé en accident. Ce Mr Potter, qui avait tout vu, aurait pris la route le soir même pour rentrer chez lui, sans songer à réclamer son dû, tellement il était choqué. Mais voilà que trois jours plus tard, lui et sa femme mouraient dans un incendie criminel… Vous me suivez? Et ce serait Pettigrew qui aurait révélé au Lord le lieu de résidence de son ami Potter… C'est vraiment moche, de la part d'un ami, n'est-ce pas?

-Mon Dieu…, souffla Severus.

Il ferma douloureusement les yeux. Enfin, il avait la réponse aux questions qu'il se posait depuis si longtemps…C'était le Lord qui avait fait de Harry un orphelin…Et Pettigrew, le traître, avait livré les parents de Harry, ses soi-disant amis…

Lily était morte par sa faute…

-Harry est-il au courant?, murmura-t-il.

-Oh, non, je ne crois pas. Mais il faudra bien qu'il l'apprenne, d'une manière ou d'une autre, le malheureux.

C'était une révélation atroce, et pourtant, le pasteur se sentait étrangement satisfait. Il tenait enfin l'argument qui détacherait définitivement Harry du Lord, dans l'hypothèse où le garçon serait encore secrètement lié à lui…

o0o0o0o0o0o

-Comment te sens-tu, Harry?

-Ça va… Et toi?… Assieds-toi!

Neville regardait attentivement Harry allongé sur le lit. Il hésita, puis prit la chaise que le garçon lui désignait.

-Moi, je n'ai pas été blessé…, dit-il doucement. C'est vrai, que c'est le Lord qui t'a fait ça?

-Ouais…

-Pourquoi? Il t'aimait bien, pourtant…

-Je n'en sais rien. C'est à lui qu'il faut le demander…, soupira amèrement Harry. Et toi, comment ça s'est passé, pour toi? Ils t'ont laissé tranquille?

-De qui parles-tu? De la police?

Harry cligna des yeux en signe d'assentiment. Il n'avait pas le droit de bouger la tête.

-Bah oui, ils m'ont posé quelques questions, et c'est tout.

Il y eut un silence.

-Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant?, reprit Neville. Tu vas rentrer chez toi, avec tes amis?

-Je suppose…Quand je serai en état de voyager. Qu'est-ce que je ferais d'autre?…Mais toi? Tu n'as pas de lieu où aller…tu n'as pas de famille dans le pays…

-La mère Chourave me propose de venir chez elle…

-Oh, très bien. Ça te plaît?

-Je n'ai pas tellement le choix…Et je suis content de rester avec Luna.

-Elle doit être heureuse, elle aussi…, sourit Harry.

Neville haussa les épaules, baissant les yeux.

-Je t'avais promis de t'apprendre la musique, tu te rappelles?, reprit le blessé avec douceur.

-Oui…la vie en a voulu autrement…

-Il n'est pas trop tard. Tu viendras me retrouver à Wardour. Là bas, il y a une école de musique, tu pourras chanter et apprendre un instrument.

-Je n'ai pas d'argent.

-Ce n'est pas grave. Si tu rends quelques services, ça payera tes études. C'est ce que j'ai fait moi aussi, au début.

Il y eut un silence, puis Neville dit à voix basse:

-Il ne te manque pas?

Harry le regarda. Il avait compris le sens de la question, mais ne voulait pas le montrer.

-Tu veux dire…?, commença-t-il.

-Le Lord…il ne te manque pas?

Le blessé détourna les yeux. Il n'avait pas envie de répondre. Il serra les poings.

-…Non, je ne crois pas…, murmura-t-il rageusement, essayant de se convaincre lui-même. Et à toi?

-Oh si…Tout le temps. Tu sais quoi? Je n'arrête pas de penser à lui. Tu crois qu'il s'en sortira?

-Ça se peut. Il est malin, non? Et en plus, il est riche. Alors…

-J'espère!…Je ne peux pas imaginer qu'il soit condamné! Par contre, le peintre, il peut finir ses jours en prison, ce n'est pas moi qui le regretterai.

-Tu penses que le Lord vaut mieux que lui?

-Pour sûr! Pas toi?

Harry grimaça.

-Je…ne sais pas, dit-il platement.

Il y eut un nouveau silence.

-Est-ce que c'est vrai, ce qu'on raconte?, reprit Neville. Que le Lord voulait faire de toi son héritier?

Harry tressaillit.

-Qui t'a dit ça?

-Luna…mais je ne sais pas d'où elle le tient. Alors, c'est la vérité?

Agacé, Harry fronça les sourcils.

-Écoute, arrête de me poser des questions, grogna-t-il. Je suis fatigué.

Neville se leva de sa chaise, embarrassé.

-Excuse-moi, Harry. En fait, je venais juste te dire au revoir. C'est parce que je vais quitter le château.

-Oh, déjà?

-Oui, ils veulent tout fermer, maintenant que le Lord n'est plus là. Ils évacuent ceux qui restent, à part les blessés, comme toi et le pasteur.

Ils entendirent un coup léger frappé contre la porte. Elle s'ouvrit un instant après, et Luna apparut à son tour. Ses grands yeux bleus se posèrent sur le garçon alité.

-Bonjour, Harry. Est-ce que tu vas bien?

-Salut, Luna. Oui, ça va pas mal. Et toi?

-Tu es encore un peu pâlot, je trouve. Tu as mangé comme il faut?

-Oh oui! Ta tante me gave horriblement.

Ils pouffèrent tous les trois, mais Harry se reprit et fit la moue.

-Je n'ai pas le droit de rire. Il paraît que sinon, ma blessure risque de se rouvrir. C'est pour ça que mes amis Weasley sont interdits de séjour dans cette chambre pour l'instant.

Il se retint de dire que de toute façon, il n'avait aucune envie de rire et de s'amuser. Depuis qu'il avait quitté la grotte, il avait la sensation que des doigts glacés étreignaient son cœur et lui serraient la gorge sans répit, espérant le voir fondre en larmes. Bien entendu, il dissimulait du mieux qu'il pouvait sa tristesse à ceux qui lui rendaient visite…

-Nous allons te laisser tranquille, nous aussi, lança Luna. Il est temps que nous partions.

La jeune fille se pencha vers lui et déposa un baiser sur sa joue. Harry se força à lui sourire. Puis Neville prit sa main et la serra dans la sienne.

-Nous nous reverrons, Harry, murmura-t-il.

-Je le souhaite moi aussi. Longue vie à vous deux.

En quittant la pièce, Luna avait un sourire resplendissant qui réchauffa un peu le cœur de Harry. Elle, au moins, se réjouissait de la tournure des évènements.

o0o0o0o0o0o0o

Deux jours avaient passé. Severus était à nouveau sur pied. La fièvre était tombée, et sa blessure avait bonne allure, selon les dires de Mme Chourave. Il se sentait ragaillardi, énergique et prêt à rentrer chez lui. Impatient de retrouver sa paroisse et de soulager le confrère qui le remplaçait là-bas depuis son départ, il avait hâte aussi de se remettre à l'orgue, même s'il devrait au début se contenter de jouer d'une seule main.

Mais la date du départ dépendait de l'état de Harry. Le jeune musicien devait prendre la voiture postale avec Severus et Maugrey Foloeil dès qu'on le jugerait capable de supporter les deux journées de voyage.

Severus n'avait pas encore revu Harry. Le garçon n'était pas sorti de sa chambre, et son ancien professeur n'osait pas aller lui rendre visite, bien qu'il en mourût d'envie. La mère Chourave et les Weasley le tenaient au courant des progrès du convalescent. Tout semblait bien se passer, le médecin lui-même paraissait satisfait et avait félicité la cuisinière pour la qualité de ses soins, ce qui avait fait rougir la brave femme. Aussi le pasteur prenait il son mal en patience, sachant que le moment où il se trouverait enfermé dans la voiture avec le jeune homme n'était plus très éloigné…Bien sûr, ils ne seraient pas en tête-à-tête, puisque Maugrey serait également présent, ainsi que d'autres voyageurs. Et sans doute était-ce mieux ainsi… Qu'est-ce que Severus aurait bien pu trouver à raconter au garçon, durant ces longues heures de route? Le pasteur comptait sur Foloeil pour animer la conversation…

A présent, Severus se promenait dans le château, le bras toujours en écharpe. Tout lui paraissait intéressant et révélateur des goûts du propriétaire des lieux, en particulier les nombreux tableaux exposés, dont la plupart étaient signés du sulfureux peintre Jack Mulciber. Malgré lui, Severus les trouvait originaux, souvent très beaux et presque toujours audacieux.

Quelques domestiques, récemment libérés par la police, nettoyaient les lieux avant de mettre les meubles sous des housses, fermant ensuite les pièces une à une. Ils chuchotaient entre eux et leurs gestes étaient empreints d'une sorte de ferveur religieuse…comme si, à travers ces objets, ils eussent voué une secrète adoration au Lord…

Les frères Weasley étaient déjà repartis pour Wardour à cheval, en compagnie des trois hommes que Maugrey avaient emmenés avec eux dans l'expédition. Depuis leur départ, Manderley paraissait étrangement calme. Et Severus se sentait comme un intrus entre ces murs vaguement hostiles…

A présent, il s'était mis en tête de visiter l'atelier du peintre. Il préférait y aller seul, aussi n'en parla-t-il ni à la mère Chourave, ni à Maugrey. S'adressant à l'un des domestiques qui semblait exercer sur les autres une certaine autorité, il demanda si l'atelier était ouvert et accessible. L'homme, un certain Dobby, lui proposa de l'y accompagner.

Rien n'avait changé dans l'atelier depuis ce terrible moment où Severus s'était battu contre un policier qui lui avait transpercé le bras de son épée.

L'ayant fait entrer, Dobby s'inclina puis partit, le laissant seul. L'architecture étrange des lieux, évoquant nettement celle d'une chapelle, mit Severus mal à l'aise. A quels rituels cruels et blasphématoires le Lord et le peintre s'étaient-ils livrés dans cette pièce qui semblait avoir été sciemment détournée de sa fonction originelle?

Le pasteur se dirigea vers les toiles entreposées au pied des murs, couvertes de voiles protecteurs. Il mit un certain temps avant de retrouver celle du saint Sébastien, d'autant plus qu'il n'avait qu'une seule main disponible pour soulever et faire pivoter les tableaux, souvent de taille imposante.

Le cœur battant, il la dégagea précautionneusement des autres toiles et la souleva, la posant avec difficulté sur un chevalet, face à la lumière.

Immobile, il la contempla longtemps, retenant sa respiration.

La beauté de l'œuvre tenait autant à son sujet qu'à la manière dont il avait été traité. Certes, le personnage représenté, nu et ligoté, était merveilleusement séduisant, mais l'art du peintre avait su en faire plus qu'une simple image léchée et aguicheuse.

Était-ce dû à l'expression douloureuse du garçon, au velouté mat de sa chair, à la lumière quasi surnaturelle habitant ses yeux, à la grâce juvénile et pourtant si sensuelle de son attitude lasse et soumise, ou plutôt au caractère sombre et réaliste du décor qui semblait vouloir donner vie à une hallucination née d'une sinistre vision de l'enfer? La vue de ce tableau faisait naître en celui qui l'observait une multitude de sentiments contradictoires et troublants: compassion… admiration…dévotion pure… exaltation mystique… inquiétude… indignation…

Mais surtout, plus fort que tout le reste, le tableau éveillait perfidement le désir, un désir d'autant plus violent qu'il était malvenu et que le spectateur ne pouvait qu'en éprouver de la confusion et de la honte…

Pourtant, le sujet du tableau était religieux, incontestablement. Mais il n'y avait rien de pur ni de saint dans le plaisir que Severus trouvait à le considérer. Le pasteur savait qu'en se livrant ainsi à cette contemplation, c'était à Satan, insidieux et pervers, et non à Dieu, qu'il complaisait.

Pourtant, il ne pouvait en détacher les yeux. L'oeuvre devait être ensorcelée…

Comment envisager de ne jamais revoir ce tableau? Severus le convoitait, pour lui-même. Mais entrer en sa possession était impossible. Cette grande toile ne se cacherait pas aisément dans une poche. Et d'ailleurs, s'en emparer sans l'autorisation de son créateur eût été un vol pur et simple…

Avec un soupir, Severus s'arracha à la contemplation de la toile, incommodé par son désir inassouvi. Salaud de Mulciber! Il avait trouvé le moyen de l'envoyer à la fois au paradis et en enfer par peinture interposée…

Le pasteur hésita, regardant autour de lui, puis se dirigea rageusement vers un grand meuble à tiroirs. Il en tira un, qui semblait contenir des esquisses.

Celui du dessous renfermait des carnets à croquis, un troisième, des estampes.

Severus se mit à passer en revue les œuvres du peintre, avec une minutie toute systématique.

Il tressaillit en tombant sur les croquis d'un violoniste en pleine action. L'identité du modèle ne faisait aucun doute. Le pasteur prit le temps de les observer attentivement, admiratif. Il était conscient d'avoir entre les mains de véritables chefs-d'œuvre de maîtrise technique.

Après d'autres recherches, ce furent les dessins d'un adolescent au bain qui retinrent son attention. Cette fois encore, le modèle ne pouvait être que Harry Potter. Severus fut d'autant plus troublé qu'il les trouva juste réalistes, sans aucune affèterie. A vrai dire, chacune de ces esquisses était un petit bijou…

Mais elles donnaient une nouvelle information peu rassurante sur la vie de Harry au château: le garçon avait pris au moins une fois un bain sous les yeux du peintre…

Dans le même tiroir, le pasteur trouva un carnet contenant des croquis représentant une jeune fille blonde, assise sur un tabouret avec un ouvrage. Sans doute s'agissait-il de Luna, la nièce de Mme Chourave. Severus ne put s'empêcher de penser au marché que Harry avait été contraint de conclure avec le Lord pour garder sauve la vertu de cette charmante demoiselle…Le garçon était-il tombé amoureux de la douce créature, avec laquelle il avait fait une fugue? On pouvait le penser, les longs cheveux blonds de l'adolescente lui ayant sans doute rappelé les boucles dorées de la comtesse Malefoy…

Agacé par la tournure que prenaient ses pensées, Severus referma sèchement le carnet.

Il tomba enfin sur un carton contenant de nombreuses représentations du même garçon (encore et toujours lui!), étendu sur un lit à demi défait, complètement nu, dormant dans une pose abandonnée et suggestive. Les croquis le représentaient sous toutes les coutures avec crudité, sans omettre aucun détail.

Le désir de l'artiste pour son modèle transparaissait dans le moindre de ses traits… Mulciber avait pris plaisir à souligner les creux et les pleins de cette chair lisse et ferme, accentuant les zones d'ombre, mettant en valeur l'élégance des formes de ce corps parfait… La main gisait ouverte sur le drap froissé, admirablement recréée. Le sexe lui-même était dessiné avec précision, reposant tranquillement entre les longues cuisses fuselées.

Le peintre avait-il couché avec son modèle? Avait-il tracé ces croquis au réveil, après une longue nuit de volupté?

Autre question, plus brûlante encore: le Lord et le peintre s'étaient-ils partagés le garçon?…L'avaient-ils obligé à se soumettre à tous leurs fantasmes?

Severus était rouge, il avait trop chaud, ses mains tremblaient. Il luttait péniblement contre l'envie de se toucher. Non, il ne s'abaisserait pas à ça, même s'il n'y avait dans la pièce aucun témoin de sa déchéance. Voldemort et son complice ne remporteraient pas à distance cette sordide victoire sur sa dignité…

Il resta longtemps à feuilleter les carnets d'esquisses, passant systématiquement en revue ce travail dont il reconnaissait la force et la qualité.

Si on oubliait l'identité du modèle, ces œuvres méritaient d'être connues, exposées, appréciées à leur juste valeur. Elles pouvaient à juste titre revendiquer une part d'universalité. Après tout, les artistes ne fonctionnaient-ils pas tous de cette manière, en « désirant » celle ou celui dont ils se plaisaient à faire le portrait ? N'était-ce pas ainsi qu'ils trouvaient l'inspiration, et le souffle propice à entretenir le feu de la création?

Un peu calmé, Severus finit par ranger les carnets là où il les avait trouvés. Que deviendraient ces œuvres? Risquaient-elles de disparaître? Le Lord ou le peintre reviendraient-ils un jour en ces lieux et se les réapproprieraient-ils?

Severus les eût volontiers « confisquées » pour lui même. Mais la faute eût été immense, impardonnable. Non, il devait renoncer à cela, comme il avait renoncé à tant de choses dans sa vie. Après tout, il avait lui la chance de pouvoir jouir de la vue du modèle vivant, même s'il n'aurait sans doute jamais l'occasion de le contempler dans cet état de nudité et d'abandon que révélaient impudiquement ces œuvres si troublantes… et c'était beaucoup mieux ainsi, pour son bien comme pour celui du garçon.

Il sortit enfin de l'atelier, et fit quelques pas dans la cour devant les communs, respirant l'air froid et humide de ce début d'hiver. Le vent lui sautait à la figure, le crachin rafraîchissait ses joues brûlantes. Il se sentit mieux, enfin dégrisé.

Soudain, il aperçut une silhouette descendant lentement les marches du château, enveloppée dans une cape. Quelqu'un venait à sa rencontre, s'appuyant sur une canne. Il eut bientôt reconnu Maugrey. De loin, le vieux guerrier lui fit un signe de la main.

-Comment allez-vous, mon révérend?, demanda-t-il de sa voix rocailleuse quand ils se furent rejoints. Mieux? J'en suis heureux pour vous. D'après Mme Chourave, le jeune Potter sera prêt à partir dès demain matin. Vous êtes satisfait?

-Absolument! Je vais faire prévenir mon ami Collins, il viendra nous chercher tous les trois et nous amènera à Bristol pour le premier départ de la voiture postale.

-Ne me comptez pas parmi les voyageurs, mon révérend. Je ne pars pas avec vous.

Severus leva les sourcils.

-Comment cela? Vous avez changé vos projets? Vous ne rentrez pas à Wardour?

-Hélas non, pas encore, mon révérend. Le shérif Gordon m'a demandé de l'assister dans ses interrogatoires. Le gaillard m'a tellement pris en affection qu'il ne peut apparemment plus se passer de moi pour mener son enquête. Je vais donc me rendre au poste de police de Bristol, où je vais devoir séjourner quelques temps encore… Le bon côté de la chose, c'est que j'en apprendrai plus sur toute cette histoire, et je pourrai éclairer votre lanterne sur un certain nombre de points qui restent obscurs pour l'instant.

-Mais comment pouvez-vous vous permettre de retarder votre retour? Votre ferme ne va pas en pâtir?

-Ma foi, non. J'ai de bons employés, sur lesquels je peux compter. Ils devront faire sans moi quelques temps encore. Mais pour en revenir à l'enquête, savez-vous, mon cher révérend, que suite aux aveux de Carrow, lord Voldemort est également accusé d'avoir joué les naufrageurs sanguinaires sur cette côte, réputée pour être particulièrement dangereuse les nuits de brouillard ou de tempête? Il semblerait que des dizaines de bateaux aient coulé de manière suspecte, non loin de la fameuse crique où se trouvait stationné l'Epervier

-Vraiment? Ce ne serait qu'un crime de plus à rajouter à la longue liste de ses forfaits… Le passé sombre de cet homme va-t-il enfin se dévoiler au cours de cette enquête?…A propos, Foloeil, il y a une autre affaire sur laquelle il faut que vous fassiez la lumière, Gordon et vous: celle qui concerne la mort de Lily et James Potter.

-Comment cela? Le Lord serait également impliqué?

-Oui, et j'en ai été aussi surpris que vous quand je l'ai appris de la bouche de la mère Chourave. Selon les dires de cette brave femme, le Lord aurait supprimé les Potter parce qu'il voyait en James un témoin trop gênant.

-Un témoin? Un témoin de quoi?

-James Potter aurait assisté à un meurtre accompli ici même, à Manderley, un soir de fête, il y a seize ans. Et c'est le musicien Peter Pettigrew, avec ses allures d'enfant de choeur, qui aurait mis ensuite le Lord sur les traces de son ami Potter, lequel le remplaçait au clavecin ce soir là…

Foloeil émit un long sifflement.

-Vous faites bien de me raconter tout cela, Rogue, dit-il gravement. Ce sont des révélations fort intéressantes, en effet. Peut-être aurons nous par la même occasion des éclaircissements sur le sort réservé à Sirius Black, qui devait être au courant de cette affaire lui aussi, puisqu'il a eu à subir de nombreuses brimades avant de mourir mystérieusement, sans doute assassiné à son tour…

Ils revinrent vers le château tout en discutant. Mais Severus ne participait plus que mollement à la conversation. Ses pensées dérivaient vers une donnée nouvelle et singulièrement obsédante…

Dès le lendemain, il allait faire le voyage du retour avec le seul Harry Potter, puisque Maugrey ne les accompagnait pas…

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J'ai peur que vous vous soyez ennuyés en lisant ce chapitre de transition. Je suis consciente que j'aurais dû alléger beaucoup plus, mais je n'ai pas eu le temps de le faire, ne voulant pas retarder la publication (ouh, la bonne excuse!)… C'est toujours plus facile d'en mettre des tartines…et plus dur de ne garder que le meilleur! Bisous à tous!

Alia: Te surprendre? Ah, je ne sais pas…Ce nouveau chapitre te surprendra-t-il? Je l'espère! Merci pour ta fidélité, bisous!

Shisen: Ta review n'était pas stupide, mais au contraire très amusante. Pour ta question au sujet de la survie ou non de Harry et Tom, eh bien, tu auras une partie de ta réponse dans ce chap'. Je t'embrasse!

Sophie: Merci à toi pour cette review, et aussi pour celle que tu m'as laissé à la fin de « L'obsession de la vengeance ». Ça me touche beaucoup. Je n'ai pas relu cette fic depuis longtemps, et je ne sais pas si je me reconnaîtrais encore dans ces premiers essais, mais je suis contente que cela t'ait plus. Bon, et puis tu vois, je me suis fouettée pour vous faire parvenir la suite dans les temps, hé hé hé….*attend les applaudissements *

Choupi: Si Parkinson n'était pas mort, Harry aurait-il été de lui-même chez Voldemort…? Je ne le pense pas. Sans doute serait-il resté à couler des jours heureux avec sa chère comtesse Narcissa et à donner ses cours de violon. L'idée d'aller chez le Lord ne le tentait qu'à moitié. Et même avec Croupton venant le chercher, il n'y serait peut-être pas allé. Maintenant, en supposant qu'il ait cédé et soit parti quand même, le Lord n'aurait pas eu de moyen de pression sur lui, et ne serait sans doute pas arrivé à ses fins avec lui. Bref, il fallait que Parkinson meure, hé hé hé (le pauvre vieux)…! Merci pour cette review, et à bientôt!

Cmoa: Hein, des envies de meurtre? Pas sur moi, j'espère !* Molly prend un air innocent qui ne lui va pas du tout*. Voilà, le chapitre est arrivé, tout frais, tout chaud! Bonne lecture!

Loan:C'était une magnifique review! Merci à toi de me faire part si généreusement de tes réactions! -Tu voudrais que je laisse Severus en vie? Tu as de la chance, je n'ai pas la moindre envie de le tuer, hé hé…(je l'aime) -Oui, dans la grotte, Harry reste avec le Lord, d'une part parce qu'il veut sauver Rogue, d'autre part, parce qu'il n'arrive pas à se détacher du Lord, qui l'a en quelque sorte enchaîné à lui, à son insu…-Hin, hin…Harry ne compose que dans les moments critiques…hmm, c'est vrai, tu as raison. Espérons qu'il lui arrive encore beaucoup de malheurs, comme ça, il sera très productif, hi hi…!!-Tu aimerais démêler les sentiments ambigus de Harry et du Lord…Je sais, tout ça est très embrouillé, pour les protagonistes encore plus que pour nous, spectateurs de leurs affres sentimentales. Mais tu as écrit une phrase que j'ai presque reprise intégralement dans mon chapitre: « Il préfère que Harry meure plutôt qu'il le quitte… ». Bravo à toi! -En tout cas, je te répète une fois de plus que tes reviews me plongent dans la félicité! Bises!

Une poterienne: Si Voldemort avait aidé Harry de manière désintéressée, tout aurait été différent, mais je ne l'aurais pas nommé Voldemort, je pense. Et puis, j'aime qu'il y ait une menace qui plane et que mes héros soient en danger (je dois être un peu cinglée, hu hu hu…).-Pourquoi Tom n'a-t-il pas fait d'enfant? Bonne question. Il ne s'en est jamais préoccupé, trop centré sur sa propre personne et la satisfaction immédiate de ses désirs (qui ne le portent pas vers les femmes, comme tu l'as compris). Mais avec l'arrivée de Harry, son point de vue change un peu. Et oui, il est dans la contradiction. Il voit en lui un amant, mais il voudrait en même temps qu'il hérite de lui pour se faire pardonner de l'avoir rendu orphelin, comme tu le verras en lisant ce chapitre. Il garde une part d'humanité, quand même. -Ah oui, tu dois être déçue, pour l'instant, le Lord n'a pas vraiment combattu…j'essayerai de créer l'occasion, plus tard (dans la deuxième partie de la fic, peut-être?)-L'atelier n'est pas une chapelle, mais y ressemble. Oui, bien vu, cela est en rapport avec le fait que le Lord comme Mulciber sont assez iconoclastes dans leur genre!! C'est aussi ce qui fait leur charme, n'est-ce pas? Bravo, tu te souviens de leur hilarité à ce propos, lors de l'arrivée de Harry à Manderley. Les sujets bibliques inspirent Jack, mais il les détourne à dessein pour en faire un terrain d'expérimentation carrément provocateur. -Le film n'est pas encore en projet,malheureusement…Je ne sais pas si je verrai ça de mon vivant. Allez, je t'embrasse, merci pour cette superbe et passionnante review!

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