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— Faut que je me sauve, j'ai un rendez-vous ce soir ! Bonne soirée, à demain !
Sur un dernier clin d'œil malicieux, Camille ajusta son sac et couru vers l'arrêt du bus le plus proche. Joshua le salua distraitement, avant de partir lui aussi, les mains dans les poches, et, sur le trottoir devant le lycée, ne restèrent plus qu'Eirik, avec John et Lily, toujours connectée à son SmarthPhone.
Salaï avait embauché un nouveau garde du corps pour Eirik, un homme imposant et extrêmement intimidant, mais possédant un humour subtil et un rire facile qui avait facilement apprivoisé le jeune islandais. Les lycéens avaient été lâchés en avance aujourd'hui et le blond n'était pas surpris de constater que son chauffeur n'était pas encore arrivé.
Patientant devant les grilles, lui et le malgache commencèrent à discuter dans un mélange d'anglais et d'italien, John était plus à l'aise avec la langue locale et Eirik commençait petit à petit à en assimiler les bases.
Toutefois, une rutilante voiture grise se gara non loin et le malgache lui offrit un petit sourire avant de partir lui aussi. Eirik resta seul avec la jeune asiatique qui faisant nerveusement tourner son portable dans sa paume son regard bridé faisait des nerveux aller-retour entre l'islandais et l'écran de son téléphone. Ce dernier sursauta lorsqu'elle l'apostropha soudainement :
— 당신인가요 ?
— What ?
Elle le sonda fixement, clignant rapidement des yeux, puis, sans ajouter un mot, elle lui montra une capture d'écran qu'elle avait faite sur son téléphone, s'adressant ensuite dans un anglais éloquent quoique teinté d'un fort accent asiatique :
— Est-ce de toi dont il s'agit ici ?
La question était superflue, car il s'agissait d'un avis de recherche lancé par les autorités islandaises et Eirik y était parfaitement reconnaissable, si bien qu'il ne prit pas soin de répondre et elle ne s'en offusqua pas, se contentant de hausser les épaules.
— Une page Facebook est consacrée à tes recherches. J'ai appris par elle ce qu'il est arrivé à ta famille… Je suis désolée.
Eirik ne l'avait encore jamais entendu dire une phrase aussi longue, mais ce ne fut pas ce qui le surprit. Il resta un instant interloqué en apprenant la nouvelle et il déglutit, les sourcils froncés :
— Une page Facebook ? Tenue par qui ?
Elle haussa les épaules en pianotant sur son téléphone, étudiant la page en question :
— Il se nomme Gunnard Bjorkson. Il se présente comme ton petit-ami.
— Pardon ?!
Eirik sursauta et se tourna vers l'asiatique, interloqué. Il voulut regarder l'écran du téléphone, mais il vit de quelle manière les yeux bridés, troublés par les lentilles de contact, s'écarquillèrent soudainement d'effroi en avisant quelqu'un arriver derrière lui et il se figea alors qu'une ombre le couvrit :
— Vous permettez ?
Une main élégante s'empara du Smartphone de la jeune asiatique qui laissa le téléphone glisser entre ses doigts, observant sans un mot l'homme chiquement habillé dans son costume blanc qui étudia rapidement le profil de Gunnard Bjorkson en haussant un sourcil.
Figé à côté du padre de Salaï, Eirik déglutit, sans savoir où poser les yeux et il se tendit nerveusement lorsque le vieux mafieux se tourna vers lui :
— Piccolo, ce pivello t'importune.
— Non, ça va, il ne-
— Je vais envoyer Bruno en Islanda pour lui expliquer que mon figlio ne partage pas ses affaires… Et toi tu viens avec moi. Mademoiselle, je vous souhaite une bonne soirée.
Le Padre rendit galamment son téléphone à Lily et elle le regarda faire demi-tour en attrapant l'épaule d'Eirik qui se laissa docilement emmener. Les hommes de main qui accompagnaient le mafieux saluèrent à leur tour la jeune asiatique avant de partir eux aussi, puis elle se retrouva seule sur le trottoir. Elle resta interdite un instant, mais elle haussa les épaules et se reconcentra sur son téléphone.
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— Finn ! Qu'est-ce que tu fous là, tu as encore fugué de l'hôpital ?
— J'en ai pour deux secondes, les infirmières ne sauront jamais que je suis parti. Il faut qu'on parle, Rob.
— Ça ne peut pas attendre ? Je suis en plein-
— Non, ça ne peut pas attendre. Explique moi ce que c'est que ça !
D'un geste sec, Frérin, habillé avec les vêtements de la clinique, jeta un dossier sur la table de la salle à manger, devant laquelle son grand-frère était actuellement agenouillé, une petite cuillère à la main, face à Julie qui était fort occupée à patauger dans sa bouillie pour bébé en gazouillant.
Le plus vieux jeta un œil aux papiers, avant de détourner le regard d'un air coupable et il maugréa méchamment :
— Je vois… Donc vous deux, vous avez le droit de battre le monde à la recherche des pires criminels qui s'y cachent, sans jamais prendre la peine de rassurer votre famille qui meurt d'angoisse pour vous et c'est limite si vous n'oubliez pas les anniversaires de vos neveux… Mais moi, dès que je prends des initiatives, tout le monde me tombe dessus…
— N'essaie même pas de partir là-dedans, Rob, le chantage affectif, ça ne marche qu'avec Théo ! Tu te rends compte que ton initiative foireuse va foutre en l'air nos vacances au-
— Areuh !
Finn fut coupé par un monumental jeté de bouillie qui lui atterri sur le front et la scène sembla se figer un instant. Face à lui, Rob et sa fille étaient tous les deux parfaitement immobiles, l'air innocent, le dévisageant sans pudeur et admirant la manière dont la pâte dégoulina le long de son visage.
— Rob, demande à ta fille de le ménager un peu, il est en pleine convalescence…
Blasé, Finn ne broncha pas lorsque son frère jumeau pénétra à son tour dans la cuisine en lui pressant affectueusement l'épaule. Retenant un sourire, Thorin attrapa un essuie-tout d'une main, le menton de son jumeau de l'autre, puis il nettoya délicatement le visage du blond qui se laissa faire en soupirant :
— Ça c'est passé trop vite pour que j'en sois certain, mais il me semble que l'auteur de ce tire n'est pas celle que l'on croit…
— Agagah !
Profitant de l'inattention de son père, Julie prit le bol dans ses mains sales afin de jeter par dessus la table, éclaboussant le sol, attirant les regards curieux de ses oncles et celui, désabusé, de Rob, qui garda sa cuillère en main sans savoir où la poser.
Julie leva ensuite son regard innocent sur les trois hommes présents dans la pièce, barbouillée de purée orange, puis accrochant les yeux de Finn des siens, elle attrapa son verre à tâtons. Elle le leva en reportant ses yeux dans ceux de Théo, puis sur son père qui ramassait le bol en grommelant et, nonchalamment, elle retourna le verre, encore rempli d'eau.
— Julie… Non…
Sans s'occuper des jumeaux qui ricanaient, Rob se redressa pour évaluer les dégâts, tiquant d'agacement lorsque son bébé jeta le verre en plastique au sol, dégommant le chat qui léchait la purée à terre et qui feula avant de filer hors de la pièce, laissant ses traces de pas sur le carrelage présumé propre.
— Putain, arrêtez de rire bêtement, hosties d'innocents, aidez-moi à nettoyer tout ça avant que Sarah re-
— Rob ! C'est quoi ce bordel ?!
Le cri strident de la française, figée sur le pas de la porte, fit sursauter les trois frères et Julie poussa un rire bref en tapant joyeusement dans la mare qui stagnait sur la table, éclaboussant son père qui eut un soupire las et qui jeta mollement la petite cuillère dans le bourbier face à lui.
Son air dépité aurait suffit à relancer l'hilarité de ses frères, mais Sarah se tourna vers eux, une dangereuse aura mortelle émanait d'elle.
— Et vous, les deux glandus, ça va, la vie est belle ?
— On n'a rien fait, nous !
— C'est bien ce que je vous reproche !
Furieusement, la petite brune avança jusqu'à sa fille, nettoya rapidement le visage barbouillé, puis récupéra le bébé hilare avant de sortir de la cuisine, se tournant une dernière fois vers les frères Robben :
— Personne ne sort de cette pièce tant qu'elle n'est pas nickelle.
Elle claqua la porte derrière elle et plus personne ne bougea, ils se contentèrent de faire une grimace désolée lorsque la française, furieuse, croisa Raphaël, installé dans le salon, étudiant un rapport sur son ordinateur sans rien demander à personne et qui sursauta lorsqu'elle l'apostropha en fulminant :
— Et toi, là, rends-toi utile ! Occupe toi d'elle cinq minutes, je vais vérifier comment vont son frère et sa sœur.
— What ?! But I never-
L'exclamation désespérée de Thranduil fut coupé par les hurlements du bébé et, dans la cuisine, Finéas eut un discret rire amusé, récoltant un coup de coude de Théo qui ne le perturba pas.
— Rob… Rassure moi… Prunille et Tom, ils font quoi là, tout de suite ? Pas de bêtises j'espère…
Ce furent les cris de Sarah qui répondirent à Finn, et Rob attrapa un torchon qu'il lança à la figure de Théo avant de commencer à ranger en silence. La maison était devenue un véritable capharnaüm, entre les hurlements de Julie qui se débattait dans les bras de Raphaël, totalement dépassé par les évènements, et, à l'étage, Tom et Prunille qui couraient partout en criant pour fuir la colère de leur mère qui les poursuivait en rageant.
— Si vous ne voulez pas de problème, les gars, faites vous oublier… Ça va passer.
Finn leva les yeux au ciel, attrapant nonchalamment le torchon que lui tendit Théo, mais sans faire mine de donner un coup de main à ses frères qui commençaient à s'activer.
— Justement, Rob, en parlant de se faire oublier… Je te rappelle que l'on était tous censés prendre nos vacances à noël… Les premières depuis un bon moment, en ce qui me concerne, pour nous retrouver au chalet et fêter dignement la fin de l'année… Nous reposer… Nous amuser… Tout ça tout ça…
— Madame Tomsom a été intransigeante, elle ne veut pas que son fils loupe l'école, donc elle me l'envoie pendant les vacances scolaires.
— C'est surtout qu'elle espère avoir la paix pendant les fêtes…
Thorin, trop occupé à déterminé où il avait entendu le nom mentionné par Rob, n'écouta pas le dernier grommellement de Finn et il fronça les sourcils :
— Tomsom ? Ça me dit quelque chose… Mais pas en bien…
Frérin leva les yeux au ciel en désignant son ainé d'un geste exaspéré :
— Demande à ton frère ! Il veut transformer le chalet des lacs en hôpital psychiatrique…
— Il s'agit simplement d'une semaine d'observation…
— De qui, au juste ?
— Lucien Tomsom, l'enfant que vous aviez rencontré à Londres. J'ai contacté sa mère en lui expliquant mes démarches et elle est d'accord pour le faire venir quelques jours. Elle à l'air prête à tout pour le calmer de toute manière.
Finn tiqua, tandis que Théo resta bloqué un moment, commençant doucement à se rendre compte de ce que cette déclaration impliquait :
— Attend… Rob… ne me dit pas que tu as invité Smaug à passer les vacances chez nous ?
— Si. Pour la science. Et j'en ai profité pour contacter ton ex et lui proposer d'accompagner Lucien. Comme le chalet est grand, je me suis dit que c'était l'occasion pour passer un peu de temps avec lui, comme j'ai entendu dire que votre séparation avait été… Brutale…
— De quel ex parles-tu ?
Mais Théo eut simplement besoin de croiser le regard coupable de Finn pour comprendre qu'il avait été balancé et il soupira lourdement, attirant un regard surpris de Rob.
— Ça ne te fait pas plaisir ? Vous avez certainement beaucoup de trucs à vous raconter et il a peut-être des choses à m'apprendre… Je n'ai encore jamais rencontré de Semi-homme réincarné…
— Voir John me fait très plaisir, ce n'est pas lui le problème.
— Le problème ? Il y a un problème ?
Théo haussa un sourcil, se demandant si l'évidence avait besoin d'être justifiée et Finn en profita pour marmonner discrètement :
— Et pas un petit à mon avis… Je connais une certaine personne qui va avoir du mal à digérer la nouvelle. Si on invite Bilbo mais pas Thranduil, on retrouvera les restes de Théo hachés menus dans les poubelles du quartier…
— Ha, ça ! Ne vous inquiétez pas. John a demandé s'il pouvait venir accompagné et j'ai accepté.
— Ok… Donc là. Si c'est la personne à laquelle je pense, il ne s'agit plus d'un problème. C'est carrément une situation de crise…
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— Donc tu assures ne plus être en couple avec ce Gunnard Bjorkson ?
— Bien entendu, surtout depuis que Salaï est dans l'équation !
— Dans ce cas, pourquoi affirme t-il être ton petit-ami ?
— Je ne sais pas… Peut-être qu'il se sent responsable… Il m'a largué comme une merde pour… Bref, je ne lui ai as parlé depuis que je suis parti d'Islande…
— Il s'est permis de te larguer, toi, comme une merde ?
Le padre échangea un bref regard avec l'un de ses hommes de main, qui répondit d'une grimace offusquée, et Fili déglutit, se sentant totalement englobé dans la possessivité furieuse que le mafieux montrait envers Salaï.
Il détourna les yeux pour se concentrer sur son verre, mal à l'aide dans cette discrète alcôve de l'établissement réputé comme le plus cher et le meilleur de Rome, dans lequel le padre l'avait invité pour « Faire plus ample connaissance. »
— De toute manière, maintenant que tu as Salaï, il n'est plus question de voir d'autres hommes ou femmes, n'est-ce pas ?
Eirik acquiesça, sans vraiment se montrer intimidé, et le sourire entendu que lui envoya le padre le rassura légèrement mais, conscient que le plus vieux attendait une réponse, il répondit franchement :
— Comment en avoir envie ?
Le mafieux eut un sourire ravi, appréciant ce qu'il découvrait du petit protégé de celui qu'il considérait comme son fils et qui, malgré son jeune âge, parvenait à lui parler franchement en soutenant son regard, ce qui lui faisait bien meilleure impression que bien d'hommes, pourtant fiers et réputés, qui bégayaient pathétiquement en sa présence.
Lui qui possédait une redoutable efficacité pour cerner les gens n'avait pas manqué de déceler la noblesse et la force qui émanaient de la réincarnation de celui qui fut un prince-guerrier. Sans avoir besoin de passer plus de temps avec lui pour le tester réellement, le padre avait deviné le potentiel qui sommeillait en Eirik, capable, à terme et s'il était correctement exploité, de jouer à arme égal avec Salaï, peut-être même plus.
Il le sonda un instant, puis voulut reprendre la conversation afin d'en apprendre un peu plus sur lui et lui proposer de s'occuper des autorités islandaises, qui n'avaient pas abandonné les recherches pour le retrouver, mais la porte du prestigieux restaurant s'ouvrit avec fracas sur Salaï.
Le jeune mafieux bouscula le serveur venu à sa rencontre pour l'accueillir et il se dirigea directement vers l'alcôve où se trouvaient son padre et son frère, une dangereuse lueur furieuse luisant au fond de ses prunelles sombres.
— Papa, je t'avais demandé de ne pas t'approcher de celui-là !
— Je sais… Je t'en pris, assieds-toi.
L'échange s'était fait en italien et Eirik n'en capta que le sujet, ne sachant quelle attitude adopter. Salaï montra une brève seconde d'hésitation, puis, serrant la mâchoire, il prit place sur la banquette, à côté de l'islandais, jouant le jeu jusqu'à passer un bras tendre autour de la taille du plus jeune qui se tendit sensiblement.
— Tu aurais au moins pu me prévenir qu'il était avec toi, papa.
— Pour quoi faire ? Qu'il soit enlevé par des terroristes ou bien qu'il prenne simplement un verre avec moi, tu t'inquiètes de la même manière…
Salaï soupira discrètement pour relâcher doucement la tension qu'il avait ressentit lorsqu'il avait appris, encore une fois, la disparition de Fili. Inconsciemment, il laissa ses doigts caresser le flanc d'Eirik, qui ressentit le toucher avec une netteté exacerbante malgré les vêtements, même s'il ne montra pas son trouble.
— Et je pense avoir raison de m'inquiéter…
— Je me demande simplement pourquoi tu refuses de le former… Avec une recrue comme lui, nous pourrions-
— On en a déjà parlé. C'est non et je me suis déjà justifié.
— S'il veut intégrer notre famille, mieux vaut qu'il-
— Il n'a rien demandé. Ce n'est pas pour notre « Patrimoine financier » qu'il est là. Il ne s'y intéresse même pas.
— Salaï… Personne ne me coupe la parole. Tu sais que je ne le supporte pas et tu viens pourtant de le faire deux fois de suite...
La menace à peine voilée ne passa pas inaperçue et Kili serra discrètement la mâchoire, conscient que, même si son père adoptif lui laissait passer beaucoup de choses, il y avait tout de même une certaine limite qu'il n'avait encore jamais franchie. Il ne répondit pas, laissant au Padre le temps de boire une gorgée de son verre avant de
reprendre :
— Tout ce que je veux, c'est qu'il maitrise le minimum. Apprend lui ce que tu sais le mieux faire, qu'il sache se défendre ou bien bluffer au poker, histoire de passer pour l'un des nôtres.
— Papa, s'il te plait, je ne veux pas lui demander de devenir comme ça. Il ne le supportera pas.
— Ta mère aussi détestait ce milieu. Malgré l'amour que nous nous portions, elle refusait d'y être mêlée d'une quelconque manière… Je ne pense pas avoir à te rappeler comment ça s'est terminé, tu étais aux premières loges… S'il reste avec toi sans intégrer la fratrie, il sera vulnérable, tu seras vulnérable, et moi avec.
La tonalité était sans appel, mais Kili ne se laissa pas intimider et il voulut répliquer, mais Eirik posa sa main sur la sienne pour la presser gentiment en le regardant dans les yeux et s'adressant à lui dans un anglais distinct :
— Je ne veux pas être témoin de violence et encore moins porter préjudice à qui que ce soit. Mais je ne veux pas non plus être un boulet.
Le Padre eut un sourire satisfait et il s'adossa à son siège en lançant un clin d'œil à Salaï qui soupira. Il connaissant suffisamment bien son père pour savoir que, lorsqu'il voulait quelque chose, il finissait toujours par l'avoir, et si le blond commençait à marcher dans son sens, alors il n'avait plus les moyens de lutter contre la volonté de ces deux là.
Au fond de lui, il n'était pas inquiet, car le vieux mafieux lui avait promis qu'il ne lui retirera jamais Eirik et qu'il ne forcera jamais ce dernier à faire quelque chose que l'islandais ne voulait pas. Et s'il y avait bien une chose certaine avec cet homme là, c'était qu'il ne possédait qu'une seule parole.
C'est pourquoi, jusqu'à maintenant, Kili avait été soulagé de constater que le plus vieux n'avait pas l'intention de faire le moindre mal à Eirik, ni même de l'utiliser pour faire plier son fils adoptif au gré de ses caprices.
Mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que le mafieux se prenne d'intérêt pour son protégé, jusqu'à évoquer l'idée de l'intégrer dans le cadre très restreint de la familia, et le jeune brun ne savait pas s'il devait s'en réjouir ou s'en méfier.
Il resta un instant silencieux, puis il haussa les épaules avant d'accepter, pressant instinctivement les doigts d'Eirik qui tenaient les siens.
— Ok. Je veux bien l'initier à deux ou trois trucs. Mais tout ce qui le concerne se fera selon ses conditions.
— Qui seront toujours avisées, j'en suis certain.
Fili soutint le regard franc que le vieux mafieux lui envoya, suivant la conversation en en comprenant l'essentiel, et Salaï leva les yeux au ciel.
Lui qui avait de nombreuses fois été témoin de la force de caractère de son frère, au point d'envoyer paître de nombreux chefs de guerre, allant de Thorin à Gandalf, en passant par Daïn et même quelques humains, il se doutait que le jeune islandais ne se laissera pas intimider et parviendra facilement à surprendre le mafieux si ce dernier faisait l'erreur d'imaginer pouvoir lui passer une laisse au cou. Ce fait-là, Kili se doutait que le padre l'avait déjà deviné et, gardant la main d'Eirik dans la sienne, il se contenta de saluer respectueusement le plus vieux lorsque ce dernier se leva pour prendre congé.
Mais, passant à côté du brun, le padre s'arrêta et posa une main lourde sur l'épaule de son fils adoptif en lui lançant un regard soudainement grave :
— C'est quoi le problème à Palerme ?
— Rien. C'est résolu.
— Si le problème est résolu, alors où sont les vingt-mille euros qui manquent ?
Salaï déglutit rapidement, car même s'il n'était pas inquiet -la somme étant ridiculement basse-, le fait d'aborder le sujet devant Eirik le mettait mal à l'aise, mais le padre attendait une réponse sans s'occuper de l'islandais qui écoutait discrètement, alors il haussa les épaules nonchalamment :
— Marco s'en occupe.
— Pourquoi pas toi ?
Kili fit un petit signe de tête en direction d'Eirik, pressant les doigts qu'il tenait toujours entre les siens :
— J'ai d'autres occupations bien plus intéressantes que courir derrière un groupe de petits braqueurs qui se sont attaqués à trop gros pour eux.
— C'est la dernière fois qu'une chose pareille se produit dans l'un de mes casinos.
— Marco sait ce qu'il a à faire. Et il gère ça bien mieux que moi.
Le padre acquiesça distraitement, laissant son regard dériver sur les deux mains entrelacées et il poussa un soupire inaudible, avant de presser affectueusement l'épaule de Salaï :
— Il est déjà tard… Restez diner ici ce soir. Je vous invite.
— Merci, Papa, mais-
— Ne me remercie pas. Vous êtes tous les deux orphelins, il faut bien que quelqu'un s'occupe un peu de vous…
— J'ai vingt-cinq-
— Et il est hors de question que je laisse ce petit flic canadien prendre ma place.
Kili écarquilla les yeux et il se tourna vers son père adoptif, catastrophé :
— Papa ! Où es-tu allé chercher une idée pareille ?
Le plus vieux lui envoya un regard indéchiffrable, avant de répondre d'un ton qui se voulait meurtri :
— Quand ton petit viking s'est fait enlevé… C'est lui que tu as appelé en premier…
— Tu sais pourquoi j'ai fait ça.
Le regard du mafieux revint une nouvelle fois sur les doigts entrelacés des deux plus jeunes, puis il fit la moue en écoutant la suite de la tirade de son fils adoptif qui cherchait à se justifier au mieux :
— Et puis Théo a seulement deux ans de plus que moi et nous nus connaissons à peine. En rien tu ne dois craindre qu'il prenne ta place !
Un sourire sincère éclaira le visage du plus vieux et il pressa une nouvelle fois l'épaule de Kili :
— Qu'il essaie seulement…
En réponse, Kili leva les yeux au ciel, puis le padre tourna les talons, accompagné de ses sbires qui ne le quittaient jamais et laissant les deux jeunes hommes en tête à tête, tirant derrière eux le rideau de l'alcôve pour les laisser en intimité.
Kili n'attendit pas longtemps avant de laisser glisser sa main de celle d'Eirik et il se sépara du plus jeune, se levant pour s'asseoir en face de lui, à la place que le padre venait tout juste de libérer, sans s'occuper du soupir que poussa le blond.
— Tu es vraiment un bon menteur, Salaï…
— Pourquoi veux-tu absolument qu'il s'agisse de mensonges ?
Au fil des jours, les efforts de Salaï commençaient à payer et il était de plus en plus à l'aise en anglais, malgré le léger accent latin qui continuait d'accentuer certaines syllabes. Mais, même s'il souleva ce détail, Eirik lui lança un regard contrarié, pianotant sèchement des doigts sur la table et il haussa les épaules.
— Tu ne m'adresses pas la parole et tu m'évites depuis que je t'ai… Que j'ai été enlevé… Par contre, quand on est tous les deux face à lui, même moi j'arrive à croire en ton amour…
— Parce qu'il est sincère…
L'islandais leva les yeux au ciel et il contracta son poing en serrant les dents et gardant le silence. Salaï soupira à son tour, tout en scrutant le visage sombre du plus jeune, remarquant qu'il possédait le même air buté qu'avait Fili lorsqu'on lui refusait un caprice et il parla franchement avec agacement :
— Tu sais que tu commences à me faire chier, toi ?
— Ça tombe bien, c'est réciproque.
La réponse était spontanée, surprenant Salaï qui, depuis qu'il avait été pris sous l'aile de l'un des boss mafieux les plus puissants de la région, avait toujours été traité avec respect.
L'italien garda le silence, continuant de le sonder franchement. Ces derniers jours, il avait découvert que, malgré l'éducation du jeune islandais, qui contrastait fortement avec celle du prince héritier, Eirik avait tout de même gardé le caractère fier, orgueilleux, parfois légèrement capricieux de Fili, qui supportait mal de ne pas obtenir ce qu'il désirait, surtout lorsqu'il estimait que la raison du refus était infondée.
Dans sa première vie, Kili avait apprécié cet aspect là de son frère, solide, sûr de lui et possessif.
Mais aujourd'hui, les choses avaient changés, et Salaï n'était plus vraiment le gentil et loyal deuxième héritier empli de respect et d'admiration pour son ainé.
Au contraire, du prince guerrier, l'italien avait gardé essentiellement le plus dur : la détermination, la force de caractère et la combativité, entre autres. Sans parler de son éducation qui avait fait de lui un tueur froid et un manipulateur expérimenté et sans faille, malgré son grand cœur qui lui permettait de faire la part des choses.
Alors que Kili s'était toujours reposé sur Fili ou Thorin, Salaï, lui, avait appris à ne compter que sur lui-même, et personne d'autre, pas même son Padre qui, même s'il ne l'avait jamais vraiment laissé tomber, l'avait bien souvent trahit ou mis dans des situations dangereuses pour grappiller toujours un peu plus d'argent ou de pouvoir.
Donc, sans surprise, il avait rapidement constaté qu'Eirik était tout simplement insupportable, et pas seulement à cause de ce fichu caractère de merde, qui s'était autrefois si bien accordé avec celui de son cadet, mais qui, aujourd'hui, entrait en conflit avec celui, affirmé et dangereux, du tueur, au point d'en faire des étincelles.
Mais s'il n'y avait que ça, Salaï n'aurait eu aucun mal à faire des concessions, ça lui aurait même fait plaisir, malheureusement, plus les jours passaient et plus ce lien fraternel qui l'avait freiné pour aller plus loin avec Eirik s'estompait pour se muer en quelque chose qui était radicalement différent, dans le sens le moins chaste du terme. Et les tentatives d'approches aguichantes du plus jeune, qui n'avait pas abandonné malgré son rejet, ne l'aidaient pas à garder la tête froide.
Mais le temps où il cédait au moindre caprice de Fili était irrémédiablement révolu et, malgré le désir qu'il éprouvait maintenant pour son protégé, le mafieux qu'il était devenu n'était pas du genre à s'envoyer en l'air simplement parce qu'un jeune éphèbe le tentait tout en lui reprochant ses réticences.
Il inspira et chercha ses mots, sans vraiment savoir quoi dire, mais un serveur les accosta à ce moment pour leur servir un apéritif en leur apprenant que le padre avait déjà réservé pour deux un menu spécialement préparé par le chef.
Distraitement, Salaï nota avec amusement que, même si personne n'ignorait que les habitants des pays du Nord n'étaient pas très regardants sur la consommation d'alcool pour les mineurs, le padre avait pris soin de demander un verre sans alcool pour Eirik, chose qu'il avait toujours fait pour lui jusqu'à sa majorité, et même après. Son côté papa poule qui ressortait, certainement.
Il bu une gorgé de son cocktail pour désamorcer la frustration qu'il ressentait et, profitant de la diversion, il détourna les yeux en remarquant simplement :
— Tu as l'air fatigué…
Le plus jeune lui envoya un regard grave, jouant distraitement avec son verre du bout des doigts, et il hésita à répondre. Mais le regard curieux et indéchiffrable de Salaï revint sur lui et il le soutint un instant, plongeant dans ces yeux vertigineux qui lui faisaient un effet monstrueux. Il avait beau faire le fier face à lui, Eirik restait tout de même franchement intimidé par le danger camouflé qui irradiait du mafieux et il haussa les épaules en soufflant doucement :
— J'ai bien voulu croire à ton histoire de réincarnation, seulement sur ta parole et celle de Vladimar, car je n'avais aucune impression ou souvenir qui n'appartenaient pas à cette vie-là… Jusqu'à maintenant.
— Comment ça ?
Salaï se redressa, sans savoir s'il était ravi ou non de la nouvelle, mais curieux de voir si les souvenirs de Fili revenaient enfin à la surface, et le plus jeune détourna son regard maintenant sombre.
— De quoi s'agissait-il, Salaï ? Depuis que j'ai été torturé, pas une nuit ne se passe sans que je fasse des cauchemars qui ont l'air tellement vrais… Je ressens tout : la peur, l'horreur, la douleur… Je vois des gens que je considère comme des amis se faire massacrer par des monstres qui font le double de notre taille, j'ai la sensation réelle d'avoir une épée dans les mains, j'entends le bruit de la chair que je tranche, l'odeur et la texture du sang, les cris… Et… Je meurs, face à Théo et toi… Ça fait tellement mal, la douleur n'est pas seulement dans ma chaire, c'est… C'est intenable.
L'italien ne répondit pas, il l'observa longuement en gardant un silence préoccupé, puis il tourna la tête, incertain.
— Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ? Ça fait plus de dix jours…
— Pour quoi faire ? A moins que tu ne me proposes de dormir dans ton lit, je ne vois pas en quoi tu pourrais arranger la situation…
Kili fit la moue en se souvenant que partager le même lit si l'un des deux frères n'allait pas bien était une chose qu'ils n'avaient jamais manqué de faire, mais c'était trop ambigu aujourd'hui pour qu'il invite Eirik à dormir avec lui, c'est pourquoi il balaya l'idée avant même d'y songer réellement.
Les explications que Rob lui avait faites lors de son passage à Ottawa lui revinrent en tête et il se souvint que le frère de Théo était, justement, spécialisé dans ce genre de cas et que, s'il y avait bien une personne sur terre qui pouvait aider Eirik, c'était le docteur Robben.
— Tu étais mon petit-frère.
Perdu dans ses pensées, Salaï sursauta à l'affirmation inattendue d'Eirik et il plongea son regard dans les yeux bleus qui le sondaient.
— Tu te rappelles ?
Le plus jeune haussa les épaules en détournant le regard et Kili soupira avant de parler avec douceur :
— Nous étions très fusionnels... Quand nous nous sommes rencontré, à Tiraspol, puis à Londres, j'avais espéré… Retrouver ce lien.
Eirik leva les yeux au ciel avec agacement, sans chercher à croiser ceux de Salaï qui pianota distraitement sur la table du bout des doigts en étudiant le visage du blond.
— Tu n'as pas le droit de me reprocher ça.
— Et toi, tu ne peux pas me reprocher de ne pas vouloir tenir compte de ce lien.
Eirik leva les yeux pour soutenir ceux de Salaï et ils s'affrontèrent un instant du regard. Celui de l'islandais portait toujours autant de déférence et un profond respect pour celui qui avait sauvé sa vie à deux reprises, peut-être même de la crainte, mais le mafieux pouvait voir, au fond de ses prunelles, une sureté et une confiance qu'il n'avait pas l'habitude de voir dans le regard de ses interlocuteurs.
Il comprit sans mal que cela faisait un certain temps qu'Eirik, même si ses souvenirs ne revenaient qu'au compte-goutte, avait deviné leur lien et qu'il avait la certitude que jamais celui qui fut son petit-frère ne lui ferait le moindre mal, ce qui était parfaitement fondé, même si ce léger irrespect contrariait le mafieux.
De part sa condition d'orphelin recueilli par un boss de la mafia, Salaï avait toujours été prêt à tout pour prouver padre qu'il avait eut raison de croire et d'investir en lui. De ce fait, il avait beaucoup de mal à supporter tous ceux qui imaginaient lui être supérieur, ou pire, ses rivaux. Toutefois, pour Fili, il pensait pouvoir faire un effort et accepter de le considérer comme un égal, mais c'était bien plus difficile que ce qu'il pensait et il soupira
lourdement :
— Je ne veux pas oublier ce que l'on était, toi et moi, avant de mourir…
— Si c'est la seule chose qui nous interdit d'être ensemble, alors je ne veux pas m'en souvenir…
Salaï ne broncha pas, il garda son attention rivée sur Eirik, qui avait parlé d'un ton bas, et il le sonda d'un regard vague, perdu dans ses réflexions.
C'était bel et bien son frère qu'il avait en face de lui, mais Salaï parvenait à ne plus le considérer comme tel et, même si l'idée de le prendre comme son amant, voire plus, continuait de le troubler, ce n'était plus ce qui le bloquait réellement pour répondre à sa proposition et aller plus loin avec lui.
Au contraire, il trouvait ce jeune lycéen attirant, peut-être même plus que ça. Voir Fili, celui qu'il avait admiré, agir ainsi envers lui, sentir ce regard là parcourir son corps quand il avait le dos tourné et imaginer régner sur son cœur comme seul référent lui procurait un plaisir particulier qui, même si il avait beau le juger malsain, lui faisait tourner la tête.
Il porta à nouveau son regard sur Eirik et, cette fois-ci, il se permit d'étudier franchement son interlocuteur. Comme il le faisait de plus en plus, ces derniers jours, il caressa doucement son corps d'un œil gourmand, sans vraiment chercher à juguler l'appétit et le désir qui montaient en lui en se demandant combien de temps encore il parviendrait à tenir le rôle du frère vertueux. Surtout si Eirik jouait ainsi avec ses nerfs et ses sens.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles…
— Je sais simplement ce que je loupe à cause de ça.
— Peut-être que tu te trompes…
— Tu penses que j'ai décidé ça ? Ce que je ressens quand je suis avec toi, tu estimes que c'est faux ?
— Tu n'es pas le primo à qui je fais cet effet là… Sauf que, généralement, c'est l'argent que je possède qui fait tourner la tête des gens… J'ai appris à me méfier des déclarations enflammées… Notamment de la part d'un jeune homme inesperto à qui j'ai sauvé la vie, rien ne me dit que ton jugement n'est pas altéré… Surtout que tu n'as pas l'air de te rendre compte de ce que je suis réellement...
Eirik écarquilla les yeux, sans savoir quoi répondre à ça et pris de cours par le puissant sentiment d'injustice qui l'avait déjà démoli lorsque Salaï l'avait rejeté la première fois. Ce rejet lui avait fait mal, très, mais pas suffisamment pour qu'il parvienne à se sortir le mafieux de la peau et il avait l'impression qu'il était condamné à souffrir à cause de lui, qu'il l'ignore ou qu'il le repousse, l'intensité et l'origine de la douleur restait la même.
Que ce soit à cause de cette histoire de réincarnation ou bien à l'écart, qui s'apparentait plutôt à un gouffre, entre leur deux personnalités et mode de vie qui ne laissait présumer aucun point commun, Eirik était conscient que le brun était hors de sa portée, mais il ne pouvait se résoudre à l'accepter.
Kili sembla lire dans ses pensées et il soupira une nouvelle fois. Il connaissait suffisamment bien Fili pour comprendre que le plus jeune n'était pas simplement en train de lui faire un caprice et, malgré ses réserves, il se rendait compte qu'il était définitivement dans la merde. Non pas à cause de ce désir qui les rongeait tout les deux, ni même de ce lien qui n'était plus qu'une chimère.
Non, depuis le début, Salaï avait très bien compris pourquoi il refusait de céder et les excuses qu'il avait avancées n'était absolument pas fondées, car le problème ne venait pas de là.
Il était conscient que la vie qu'il avait menée jusqu'à maintenant ne lui avait pas vraiment laissé le loisir de s'accrocher à ses valeurs. L'arrivée d'Eirik, peut-être même de Théo, qui se battait, justement, contre les gens comme lui, semblait être l'occasion d'assainir son existence. Ça aurait pu marcher, si leur relation n'avait pas pris ce virage passionné.
Salaï tiqua avant de se concentrer à nouveau sur Eirik, qui semblait réfléchir, lui aussi, les yeux perdus dans le vide, et il étudia ses traits altiers sans pudeur, admirant ses lèvres fines, actuellement plissées par l'amertume, puis il jugula un sourire narquois en se disant qu'il était temps d'expliquer les choses clairement.
A l'instar de Fili, Eirik semblait estimer que son « Petit-frère » lui était entièrement dévoué et totalement inoffensif, mais, malheureusement pour lui, Salaï, par son assurance et son éducation, était d'une toute autre trempe et le plus jeune allait rapidement s'en rendre compte :
— Tu aimerais que j'oublie ce lien ?
— C'est possible ?
Eirik avait répondu d'un ton morne, sans conviction, le regard rivé sur son verre qu'il faisait distraitement tourner entre ses mains et il ne vit pas le sourire du mafieux qui devint gourmand :
— Si tu m'aides…
La voix chaude attira immédiatement l'attention de l'islandais et une drôle d'impression remua en lui lorsqu'il se trouva happé par le regard de Salaï, qui portait une intensité qu'il n'avait encore jamais connu. Il déglutit, et, ne comprenant pas la raison du revirement soudain du mafieux, il n'osa pas répondre, sondant l'italien qui se pencha vers lui.
— J'espère semplicemente que tu es conscient que ce lien est tout ce qui te protège de la convoitise d'un tueur possessif…
Le plus jeune fronça les sourcils et il se pétrifia totalement lorsque le mafieux, joueur, glissa sa main le long de sa nuque qu'il caressa d'un pouce envoutant en susurrant doucement, enrobant ses syllabes de son accent italien :
— Parce que… Jusqu'à maintenant, je voulais bien faire des efforts pour mettre de côté celui que je suis maintenant afin de ressembler au fratellino que j'ai été, pour toi…
— Je ne t'ai pas demandé ça.
— Peut-être, mais ça t'arrange bien d'avoir un gentil mafioso de compagnie qui veille sur toi sans rien demander en retour… Sauf que moi, je n'ai pas l'habitude de faire des concessioni, encore moins pour les gamins capricieux et impertinentes comme toi…
La poigne sur sa nuque se fit plus forte, mais Eirik ne broncha pas, noyé dans le regard de Salaï et il lui envoya même un sourire mutin malgré la nervosité qui s'était emparée de son corps :
— Tu m'as toujours assuré que tu ne voulais rien en échange. La seule chose que je possède, je te l'ai proposée et tu as refusé…
— J'ai refusé, oui, pour une raison que j'estime justifiée.
Encore une fois, Eirik leva les yeux au ciel, mais Salaï le rappela à l'ordre d'une pression ferme, se penchant par dessus la petite table pour s'approcher de lui et souffler un murmure dangereux, d'un ton bas et vibrant :
— Je n'ai jamais fait de compromis de ma vie, surtout pas en amour... Si tu ne veux pas m'avoir comme frère et que tu continues de m'attiser comme tu l'as si bien fait ces derniers jours-
— Arrête de jouer à ça avec moi, Kili. Même si je n'ai pas beaucoup de souvenirs, je commence à me rappeler de certaines choses… Notamment en ce qui concerne ta loyauté et ton intégrité. Tu ne m'impressionnes pas, Salaï.
La remarque du plus jeune interloqua le mafieux qui écarquilla les yeux et resta figé un instant, et Fili, victorieux, se permit de lui envoyer un petit sourire provoquant.
Le sang du brun bouillonna soudainement, puis les choses s'enchainèrent très vite : En un clignement d'œil, l'islandais fut plaqué sur la table, avant même qu'il ne se rende compte de quelque chose. Le bruit du verre qui se brisa en tombant au sol interpella les serveurs, mais Salaï avait sa réputation ici et personne n'osa pénétrer dans l'alcôve pour intervenir ou voir si tout allait bien, chacun préférant ignorer l'altercation comme si rien ne se passait.
L'islandais eut le réflexe de se débattre, mais le mafieux assura fermement sa prise pour l'immobiliser et il se pencha sur lui en lui lançant un sourire mesquin.
— Je suis ravi, vraiment, de savoir que je ne te impressionna pas. Après tout, te terroriser n'est pas dans mes obiettivo…
— Kili ! Arrête ça.
Le mafieux haussa un sourcil, intrigué par la facilité qu'eut le plus jeune à utiliser le ton sans appel de celui qui fut le premier héritier de Thorin.
Même si Eirik semblait ne pas avoir beaucoup de souvenirs, certaines choses étaient ancrées en lui et dictaient sa conduite, mais pas suffisamment pour intimider Salaï qui lui lança un regard condescendant.
— Non. Ne m'appelle pas Kili dans ces conditions et n'essaie même pas de me donner des ordres… Je viens de te dire que je n'ai pas l'intention de faire des compromesso… Donc ce sera soit l'un, soit l'autre, mais pas un peu des deux selon tes capricci. Je veux bien faire des concessiones pour retrouver ce lien que nous avions…
— Je t'ai déjà dit que-
— Que ça ne te suffit pas et que tu ne veux pas de ça… Ça tombe bien, parce que c'est pareil pour moi… Mais si tu préfères un amant plutôt qu'un frère, et que tu es prêt à t'offrir à un mafieux, alors tu vas devoir faire une croix sur tous les aspects dolce de Kili que j'avais refoulés en grandissant mais que j'étais prêt à ressortir pour toi… Parce que ce n'est pas ton frère qui a craqué sur toi, c'est le méchant mafieux et je ne jouerai pas de rôle...
Plaqué sur la table, Eirik lui lança un regard intimidé, et il déglutit, incapable de répondre, troublé par l'intensité du regard de celui qui le tenait. Il laissa son instinct s'exprimer et il eut le réflexe de se redresser légèrement pour happer les lèvres de l'italien qui étaient trop proches des siennes, ravi par la manière dont le plus vieux avait réagit à sa provocation, même s'il avait le sentiment de ne rien maitriser du tout.
Mais Salaï lui refusa le baiser et, d'une pression sèche, il appuya de nouveau le plus jeune sur la table, le clouant d'un regard implacable.
— Pas de ça, Eirik.
Immobilisé, le blond retint sa respiration, sans parvenir à cacher son trouble, ayant de plus en plus l'impression de perdre pied et d'être totalement submergé par Salaï, qui jouait avec lui comme un félin et sa proie.
Ils restèrent un instant silencieux, partageant le même souffle et, sous ses doigts, le brun pouvait sentir les pulsations violentes de la poitrine de l'islandais, soulevée par une respiration hachée.
Au fond de lui, quelque chose lui hurlait d'arrêter immédiatement d'agir ainsi envers Fili, car il s'agissait non seulement d'un tabou, de loin, mais, en plus, le rapport de force était tout simplement incomparable et il n'avait pas le droit d'user ainsi de sa supériorité pour obtenir ce qu'il désirait, même si le plus jeune était plus que consentant.
Mais c'était trop bon pour Salaï, qui, de sa vie, n'avait jamais pris en compte un paramètre aussi futile que la morale et il se laissa enivré par le sentiment de puissance qui enfla à en lui à l'idée de posséder ainsi Eirik, le petit islandais qui possédait une personnalité de roi.
Doucement, l'une de ses mains quitta l'épaule qu'elle tenait pour venir se lover contre la gorge du blond, pétrifié, et il en caressa la peau du dos des doigts, regardant distraitement la fine cicatrice que Vladimar avait laissée le long de sa jugulaire, avant de remonter ses yeux pour croiser ceux du lycéen.
L'échange durant un instant, puis le plus vieux se redressa pour s'éloigner de la table et il tourna le dos à Eirik qui s'assit sur le bord en jugulant un vertige.
— C'est parce que je te considérais comme mon frère que je faisais tous ces efforts… Mais si je commence à voir en toi un amant potenzial, alors je ne chercherai plus à devenir quelqu'un d'autre et je t'aimerai à ma manière... Il n'y aura pas de retour en arrière. Mais je ne veux pas te faire du mal…
— Tu me feras du mal si tu persistes à m'ignorer…
Malgré son aplomb, la voix était rauque et le lycéen garda son souffle, inquiet à l'idée de devoir essuyer un deuxième rejet alors que les choses semblaient enfin se débloquer. Salaï se tourna vers lui et le blond détourna les yeux lorsque le plus vieux revint vers lui, jusqu'à poser une main possessive sur sa nuque. Il s'approcha encore, ne s'arrêtant que lorsqu'ils partagèrent le même souffle, et Eirik garda les lèvres entrouvertes, étourdi par la proximité de celles de Salaï qui se courbèrent dans un sourire séduit.
— Tu es vraiment irritante… Comment dois-je m'y prendre pour te faire comprendre que je ne suis pas un type
bien ? Que je suis dangereux, même pour toi…
— Même si j'en avais conscience, ça ne changerait rien. Je sais ce que tu es. Je t'ai vu tuer des gens, je t'ai entendu plus d'une fois parler avec ton père de ton boulot, sans oublier toutes tes sorties nocturnes desquelles tu reviens parfois taché de sang… Et je suis conscient que tu n'as pas la possibilité de sortir de ce milieu ou d'arrêter tout ça, même si tu le voulais…
— Et, malgré ça, tu continues d'espérer quelque chose de moi ?
Kili avait parlé d'un ton bas et enjôleur, s'abaissant plus encore sur Eirik pour déposer un très léger baiser dans le creux de sa gorge, effleurant à peine la peau qu'il chatouilla de son souffle, et amenant le lycéen à retenir le sien.
— Je sais que, au fond de toi, tu n'es pas un monstre, Salaï.
— Et moi je sais que, au fond de toi, tu es un prince… Et je trouve ça alléchant… Vraiment…
Les lèvres glissèrent lentement sur la gorge, embrassant parfois la peau avec délice et le plus jeune ferma les yeux un instant pour juguler un long frisson.
Puis, presque timidement, il posa sa main sur l'avant-bras ferme du mafieux, qu'il caressa doucement avant de laisser sa paume glisser le long du bras, par dessus la chemise légère, découvrant la fermeté des muscles qui roulaient sous la peau. Mais le plus grand se redressa et s'empara de son poignet pour l'éloigner de lui en ancrant son regard dans le sien :
— Faisons les choses dans l'ordre, le diner va bientôt arriver… Profitons d'être ici, à cette table, pour discutere un peu… On n'a pas vraiment eu l'occasion de parler tous les deux jusqu'à maintenant et j'aimerais en savoir un peu plus sur toi, sur ta vie en Islanda… Et in particolare sur un certain Gunnard Bjorkson…
oOo
Merci d'avoir lu et merci pour votre patience !
Big kiss à tous les reviewers.Je ne suis pas particulièrement fan du passage Salaï/Eirik. J'ai clairement les choses en têtes vis à vis de leur relation, mais ce n'est pas si facile à rendre, finalement.
J'espère que ça continu de vous plaire tout de même.
