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Il lui fallut un petit moment, avant de parvenir à se calmer. Tout était allé si vite. Elle avait beaucoup de mal à faire le point, et à prendre une décision sur la conduite à tenir. Le pire de ce qu'elle avait pu imaginer s'était confirmé à une vitesse effroyable, pulvérisant ses pensées devenues anarchiques.
Lorsqu'Etrogarheim était apparu, le chamboulement avait été total. Jusqu'alors, les monstres cyniques et terrifiants de Shadowrift lui semblaient être des ennemis logiques, à l'origine d'une conspiration mesquine visant à déstabiliser le peuple urksa. Ça, elle était capable de l'assimiler. Le monde était ainsi fait, que chacun veuille la chute de l'autre, pour des raisons souvent stupides, et toujours violentes. La paix ne se gagnait pas, pas plus qu'elle ne se méritait… car visiblement, la plupart des peuples semblaient la subir, vu leur acharnement à la rejeter.
Mais que le peuple urksa se retourne contre lui-même, s'associe au Mal incarné, dans le seul but d'édifier une société hypothétiquement sous contrôle, ça, elle ne pouvait l'accepter. Elle n'avait pas besoin d'en savoir plus sur les motivations du loup blanc, pour comprendre qu'elles étaient politiques, égoïstes, et très certainement irréfléchies. Il suffisait de voir ce que cet individu avait infligé à Ziegelzeig par le passé, pour comprendre la malignité de son esprit tordu. Mais il ne pouvait avoir agi seul. Le Consortium était derrière lui, et une bonne partie du Cénacle… La Milice était son bras armé. Ceux-là étaient-ils au courant ? Jusqu'où se plongeaient les racines et ramifications du complot ? En avait-elle était partie intégrante, fut un temps ? Tout lui semblait possible, désormais.
Cependant, les raisons restaient obscures. Enlever des enfants, les réduire à l'état de sacs de chair tout juste animés par la vie, pour les renvoyer à Otonomah… Pourquoi ? Et quel était ce plan qui devait se solder dans la nuit-même, au Grand Chronographe ? En plein cœur de la capitale urksa. Son monde s'effondrait plus vite qu'elle ne pouvait le concevoir, et elle peinait à en saisir la cause.
Et puis, il y avait son amour. Ziegelzeig, à présent entre les griffes de leurs pires ennemis, et de celui qu'un jour il avait considéré comme un père. Ziegelzeig, affecté par un mal étrange, qui détruisait peu à peu sa raison, elle en avait à présent la certitude. Ziegelzeig, surtout, qui ne passerait pas la nuit, si elle ne lui venait pas en aide. Que pouvait-elle faire ? Comment le secourir ? Il lui était impossible de rejeter l'idée d'aller à sa recherche. Impossible de se préserver, envers et contre tout, même si c'était ce que le renard aurait voulu qu'elle fasse. Etait-il possible de s'attacher si vite à une personne, au point que la seule idée de devoir passer une journée sans elle, semble totalement inacceptable, voir même irrationnelle ? C'était pourtant ce qu'elle ressentait pour lui, au-delà de toute logique, et de tout instinct de préservation.
Au moins, la force de ses sentiments envers le renard l'aida à mettre de l'ordre dans ses idées, même s'il lui fallut plusieurs minutes pour se calmer, et poser rationnellement les choses. En premier lieu, sauver le renard… En second lieu… Eh bien, réussir le premier semblait déjà tenir d'un tel miracle qu'elle jugea bon de ne pas étendre plus loin ses projets. C'était sans doute mieux ainsi. Se focaliser sur l'objectif. Se montrer positive, et courageuse. Les valeurs de la Milice, qu'elle avait tout de même intégrée pendant dix ans, avaient au moins le mérite de forger un caractère solide.
A présent, elle n'avait plus besoin du statut de milicienne pour se prouver qu'elle était capable de surmonter n'importe quel obstacle. Toutes les personnes incroyables qu'elle avait rencontrées au cours des deux dernières semaines le lui avaient bien fait comprendre… Gormekh, Alix, Killian, Eyol… Zieg… Elle était forte. Elle devait seulement ne pas l'oublier, même dans les pires moments.
Elle était forte.
Il le lui avait dit. Et il avait été sincère.
Il semblait ne pas rester beaucoup d'hommes à disposition du groupe de comploteurs de Shadowrift. La plupart d'entre eux devaient être en route pour Otonomah, avec leur sinistre cargaison, vaquant à leurs sombres occupations. Même Cassie et Deneb avaient dû quitter la place, sous les ordres de ce Neferio, seigneur d'elle ne savait quoi, et qu'ils semblaient tous respecter, et craindre. La poignée d'hommes restants devait s'être lancée à sa recherche, comme l'avait conseillé Etrogarheim. Elle espéra seulement que ce monstre vaguement humanoïde, nommé Moorcox, n'était pas sur ses traces, car elle avait beau rationnaliser ses capacités, et croire en ses chances, elle savait très bien que contre une telle créature, la motivation seule ne suffirait pas.
Elle resta dissimulée dans la petite cellule où elle s'était réfugiée pendant un long moment, analysant les bruits de couloir, anticipant les recherches qu'on avait lancé après elle. Bien qu'elle fût tentée à plusieurs reprises de quitter sa cachette pour se lancer à la rescousse de Ziegelzeig, sa patience et sa prudence s'avérèrent payantes, lorsque deux hommes de main firent entendre leurs voix dans le corridor adjacent.
« — On doit rechercher quoi, il a dit ?
— Une lapine je crois… Enfin, une urksa lapine. J'en sais rien ! Ces bestioles se ressemblent toutes de toute manière !
— Bon, en somme on bute tout urksa qu'on croise. Ce sera plus simple. »
Ils avancèrent le long de la zone de détention, et passèrent devant sa cellule sans même y jeter un coup d'œil. Erreur fatale de leur part, songea Valkeyrie.
D'un pas rapide, et silencieux, elle se glissa hors du cachot, pour se faufiler derrière eux. Sans le moindre bruit, elle dégaina sa rapière, et pria Sélène de lui pardonner ce qu'elle allait faire.
D'un coup d'estoc vif, rapide et puissant, elle transperça le premier des deux hommes, qui poussa un cri étouffé, resserrant ses mains sur la pointe du fleuret, qui dépassait de son poitrail. Les petites considérations éthiques n'entraient plus en ligne de compte, maintenant. C'était tuer, ou être tuée.
Tandis que l'autre homme se retournait, les yeux écarquillés, redressant une machette tranchante en vue de la frapper, elle dégagea sa lame d'un mouvement rapide, fit un pas de côté pour esquiver l'attaque maladroite et frappa un coup précis, directement dans la gorge. Là encore, aucune chance pour sa victime de lancer le moindre cri d'alerte, et au bout de quelques secondes à éructer des bulles de sang, le regard révulsé, il finit par pousser son dernier soupir.
C'était la première fois qu'elle tuait, et n'en éprouva aucune satisfaction. Il lui restait seulement un vague dégoût, une impression de crasse persistante recouvrant ses pattes, qui ne voudrait sans doute jamais disparaître.
A grand mal, elle tira les deux cadavres dans une cellule adjacente, pour les dissimuler à la vue d'éventuels ennemis, qui pourraient passer par là et donner l'alerte. Les tâches de sang qui maculaient le sol étaient quasiment invisibles dans la pénombre du souterrain, elle ne perdit donc pas de temps à essayer de les dissimuler.
Elle s'employa alors à fouiller les corps, récupérant les trousseaux de clés qu'ils portaient, avant de passer les arceaux métalliques autour de son poignet. A présent, elle serait en mesure de se déplacer librement dans la structure, et avec un peu de chance, de pouvoir retrouver Ziegelzeig.
Pour ce qui était de le sauver, par contre, c'était une autre paire de manche.
Désireuse de ne pas être prise en tenaille par des ennemis qui auraient pu arriver dans son dos, Valkeyrie prit le temps de saboter la poulie du monte-charge, afin de le bloquer au sous-sol. Cela limiterait les chances de voir des adversaires débouler de tous les côtés.
Ensuite, elle se faufila jusqu'à la haute salle où Ziegelzeig avait été capturé. Elle était à présent déserte, et aucun bruit manifeste ne venait perturber l'atmosphère lugubre et silencieuse de l'environnement.
Tout en restant prudente, se faufilant de piliers en piliers à pas feutrés, elle se rapprocha de l'escalier menant à la balustrade, où Etrogarheim s'était tenu, une vingtaine de minutes plus tôt. S'ils avaient emmené le renard, ce ne pouvait être que par là. Elle y grimpa à toute vitesse, et tenta d'ouvrir la porte sur laquelle cet espace surélevé débouchait. Bien évidemment, celle-ci était verrouillée. Elle essaya donc les clés de ses trousseaux, une à une, calmement, et avec méthode, jusqu'à trouver la bonne.
Elle entrebâilla la lourde porte de fer, glissant son petit museau dans l'interstice ainsi crée et, faisant alors appel aux instincts animaux de ses ancêtres, huma l'air, dans l'espoir de détecter un éventuel danger. Visiblement, rien ne vint inquiéter son esprit, et elle se faufila de l'autre côté, débouchant sur un nouveau corridor, à l'aspect un peu plus travaillé, car lambrissé de bois à hauteur d'appui.
Tandis qu'elle le remontait, constatant qu'à son terme s'ouvrait une salle plus vaste, meublée et éclairée, elle perçut les voix de plusieurs hommes, qui échangeaient visiblement au sujet de Ziegelzeig. Attentive, elle se dissimula parmi les ombres et tendit l'oreille.
« — Je sais pas… Le seigneur Neferio l'a fait monter dans ses appartements… Tu crois que… ?
— Bien sûr que non, imbécile ! Il va sans doute le torturer un peu, avant de le donner en pâture à la ville.
— Tout de même, est-ce qu'on n'en fait pas un peu trop pour quelques peluches ridicules ? »
Des rires gras suivirent cette question, puis les voix s'éloignèrent vers la gauche, jusqu'à disparaître au loin.
Valkeyrie savait à présent où chercher. Les appartements de ce seigneur Neferio. Voilà où on avait emmené Ziegelzeig. Il ne restait à présent plus qu'à les trouver.
La première chose dont il prit conscience, en retrouvant ses esprits, était que sa tête lui faisait affreusement mal. Il avait la vague impression d'avoir abimé une partie de son cerveau, à force de hurler, lorsqu'il était apparu… Et à cette pensée, Ziegelzeig écarquilla brusquement les yeux, revenant pleinement à lui, pour se retrouver nez-à-nez avec l'expression suffisante d'Etrogarheim, qui le contemplait, à quelques mètres de distance, un sourire narquois aux lèvres.
Alors Ziegelzeig grogna sauvagement, et tenta de se jeter sur lui. Sans effet. Ses pattes étaient entravées, maintenues immobilisés par un filet de ténèbres, qui s'agitait mollement autour de lui, glissant le long de son pelage, s'insinuant dans les recoins les plus sombres de son cœur.
Il se trouvait dans un bureau richement meublé, tout en bois de merisier laqué, reluisant de splendeurs. La pièce était toute en longueur, et s'achevait par une large baie vitrée semi-circulaire, qui offrait une vue plongeante sur la cite de Shadowrift. Des bas-fonds les plus crasseux aux sommets les plus somptueux, il en avait parcouru, du chemin, pendant son état d'inconscience.
Ayant achevé d'analyser l'environnement qui l'entourait, il reporta son regard sur le loup blanc, confortablement installé dans un fauteuil luxueux en cuir noir rembourré. Au moment où leurs yeux se croisèrent, Ziegelzeig ne put s'empêcher de lancer :
« — Espèce d'ordure ! »
Qu'il soit entravé ou pas, il n'avait qu'une envie : lui sauter à la gorge, et la lui arracher à pleines dents… Une mise à mort sauvage et sanglante, digne de leurs ancêtres les plus brutaux.
Ne se formalisant pas de l'insulte, Etrogarheim croisa tranquillement les bras sur le magnifique costume bleu-marine qu'il portait, dont la maille serrée ne laissait pas paraître le moindre pli.
« — C'est étonnant, commença-t-il, cette tendance que tu as à toujours te mettre en travers de ma route, aux moments où je m'y attends le moins. »
Refusant catégoriquement de lui adresser la parole, Ziegelzeig détourna la tête. Le loup blanc fut amusé de ce comportement qu'il jugea infantile, et ricana d'un air cynique, avant de reprendre :
« — Ce doit être une sorte de magnétisme, entre nous. Des opposés qui s'attirent, ou quelque chose comme ça. Tu ne crois pas ? Une force positive, une force négative, en contradiction constante, et pourtant si proches… Je le sais bien, à présent, tu ne peux pas survivre, si je ne fais pas partie de ton existence, pas vrai ? »
A cette idée grotesque, le renard ne put retenir une réponse brutale et agressive.
« — C'est sûr ! Je ne trouverai pas le repos tant que tu vivras ! »
Etrogarheim poussa à nouveau un petit ricanement, avant de secouer de gauche à droite son index griffu.
« — Je crois malheureusement que nous avons dépassé ce stade, tous les deux. Tu es bien incapable de me tuer… Comment te définirais-tu, alors ? Dans ta jeunesse, je t'ai modelé tel que je voulais que tu sois. Et ce que tu es devenu après notre petit… différent… tu l'as modelé autour de la haine que tu ressentais pour moi. Je trouve ça assez amusant. Malgré le dégoût et le rejet que je t'inspire, tu n'es finalement rien. Rien du tout sans moi. »
A ces mots, Ziegelzeig fut horrifié du fait que, quelque part, il avait certainement raison. Le passé qu'il cherchait à fuir, c'était ce qu'Etrogarheim avait fait de lui, l'être stupide, égoïste et orgueilleux, qui avait été fauché par le destin. Ce qu'il était devenu avait peut-être un fond un brin meilleur, mais n'était au final qu'une coquille sans but, qui survivait sans réellement savoir pourquoi, sans doute à l'affut d'une vengeance… Et si c'était cela qui conditionnait sa personne, alors oui, Etrogarheim était le centre de son univers.
Voyant que le renard était perturbé par ce qu'il venait de dire, le loup blanc savoura l'expression désorientée qui l'animait, avant de reprendre :
« — En tout cas, on ne pourra pas dire que pour ma part, je n'ai pas fait tout ce que j'ai pu pour t'écarter de mon chemin. Je pensais, qu'éventuellement, l'avertissement que tu avais reçu, il y a huit ans, aurait servi à quelque chose… A te faire comprendre qu'il y a des plates-bandes sur lesquelles il ne faut pas marcher, au risque d'y perdre la face. Voir même les pattes… Mais malgré tout, tu t'acharnes à me mettre des bâtons dans les roues. Ce n'est pas bien, Zieg. Pas bien du tout. »
L'expression haineuse, le regard sombre, Ziegelzeig répondit dans un souffle :
« — Crois-bien que c'est involontaire, espèce de sale pourriture… Je n'éprouve absolument aucun plaisir à me retrouver face à toi. D'ailleurs, si tu pouvais dégager ta sale gueule de ma vue, ça m'arrangerait.
— Quel langage ! Je ne me souviens pas t'avoir dressé à faire ces tours.
— Ouai, c'est vrai. Il semblerait bien qu'on soit encore capable de se décevoir d'avantage, mutuellement. Cette association avec Shadowrift, au détriment de notre peuple tout entier… Bravo, je me dois de te féliciter. Tu es encore tombé plus bas que je ne le pensais. »
Le sourire d'Etrogarheim disparut soudainement de son visage, et il prit un air plus dur, avant de se pencher en avant, plongeant ses yeux vairons dans ceux du renard.
« — « Notre peuple » ? Ce sont bien les mots que tu as employé ? « Notre peuple » ? Qu'est-ce donc que notre peuple sinon une bande de gratteurs de terre à moitié abrutis, célébrant une communion décérébrée en tournant chaque soir des yeux suppliants vers la Lune, pensant qu'elle les guidera vers la félicité éternelle ! Voilà ce que c'est, le peuple urksa. Des moins que rien. Des fainéants. Des faibles… »
Ce discours, Ziegelzeig l'avait déjà entendu par le passé. Il l'avait même partagé, fut un temps, alors qu'il se croyait supérieur à tous ceux qui, indignes, n'étaient bons qu'à le voir de dos.
« — C'est vrai que tu vaux tellement mieux qu'eux, rétorqua-t-il d'un ton cynique.
— C'est une évidence… L'élitisme est chose rare dans notre contrée… Ceux qui peuvent se targuer d'avoir la force, la puissance et l'intelligence nécessaires pour gouverner devraient avoir les mains libres pour le faire. Mais les faibles s'attachent aux traditions ancestrales, ridicules et anti-constructives, parce que la lâcheté craint toute forme de changement.
— Ce sont les changements que tu proposes, qui sont à craindre ! Ce n'est pas la lâcheté qui pousse une partie du peuple à te résister… Mais peut être bien un brin de bon sens. »
Etrogarheim redressa la patte dans un geste méprisant, avant de souffler vivement entre ses naseaux, tout en rétorquant :
« — Ridicule ! Ils sont bien trop bêtes pour savoir ce qui est bon pour eux ! Le contrôle, c'est la puissance. Voilà la solution à la lâcheté. »
Ecartant les bras pour porter l'attention du renard sur la vue panoramique du bureau, donnant sur la cité obscure de Shadowrift, il continua :
« — Vois cette cité ! Effrayante, malsaine, injuste… Et pourtant, la population est sous contrôle. Shadowrift est un joyau, en termes de cadre. Moorcox, le bras droit de son seigneur et maître, m'a montré la voie, alors que je pataugeais dans le marasme bureaucratique que m'imposait le Cénacle… »
A l'audition de cette remarque, Ziegelzeig ne put s'empêcher de frémir.
« — Le contrôle, hein ? Le cadre ? C'est ça que tu essaies de mettre en place par tes machinations ? Le contrôle nécessite le sacrifice de jeunes enfants ? Il nécessite le meurtre ? La trahison ?
— Tu es bien trop émotif… Tu n'aurais pas fait un bon politicien. Les ténèbres de Shadowrift sont un moyen de contrôle plus qu'efficace, c'est exact… Et il se trouve que les enfants sont des réservoirs particulièrement sensibles à ces ténèbres. Alors oui, leur sacrifice est nécessaire. En tant que réceptacles, ils vont ramener les ténèbres de Shadowrift à Otonomah, et les propager au peuple tout entier… Alors, ils seront sous contrôle. Sous mon contrôle.
— Tu… Tu veux devenir le dirigeant d'un peuple de zombies, c'est ça ? Toute cette histoire, juste pour ça ? »
Comprenant soudain les tenants et aboutissants de l'affaire, Ziegelzeig éclata d'un rire moqueur, un peu nerveux. Le loup blanc grimaça face à cette réaction, avant de demander :
« — Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ?
— Oh, rien, malheureusement, répondit le renard entre deux hoquets euphoriques. C'est seulement que je te trouve si pitoyable… Incapable de ressentir ta propre importance, alors que tu penses tellement en avoir… C'est pathétique. Voilà l'urksa qui a offert son peuple en pâture aux ténèbres et au mal, dans le seul but de pouvoir satisfaire son égo surdimensionné. J'espère que tu apprécieras ton règne sur des êtres vidés de toute volonté… La solution à la lâcheté, tu disais ? Oui… Sans doute. La solution à ton immonde lâcheté. »
La réaction fut immédiate. Etrogarheim bondit en grognant, et lui administra un coup de poing rageur en plein museau. Satisfait de sa perte de calme, Ziegelzeig redressa la tête vers lui, avant de cracher à ses pattes un glaviot plein de sang, et de lui sourire de toutes ses dents.
« — Qu'est-ce qu'il y a, Etrogarheim ? On perd le contrôle ? »
Le loup blanc se reprit légèrement, vexé d'avoir succombé ainsi à la provocation gratuite de son interlocuteur. Il réajusta son costume d'un geste sec et maniéré, avant de déclarer d'un ton sombre :
« — Le contrôle, oui… Tu sais ce que c'est, pas vrai ? Ramasser un gamin dans la rue, l'élever de telle sorte qu'il puisse un jour servir mes intérêts, lui faire croire que j'avais une affection particulière pour lui, faire de lui un calque de ma personne, un être entièrement dévoué à ma cause, reproduisant mes faits et gestes, mes pensées, prêt à se sacrifier pour moi. Et tout ça parce qu'il me prenait pour son père… Voilà, ce que c'est, le contrôle.
— Tss… Tu n'es pas mon père, rien qu'un pauvre minable qui a essayé de se faire passer pour ce qu'il ne serait jamais.
— Ah, tu crois ? Donc… Même après toutes ces années, tu ne t'es jamais posé la question ? C'est intéressant… »
Le renard fronça les sourcils, intrigué malgré lui.
« — Quelle question ? demanda-t-il d'une voix sombre.
— Eh bien… Quel mystérieux hasard avait pu pousser un haut dignitaire d'Otonomah à se rendre dans les quartiers défavorisés, à se promener dans les ruelles les plus malfamées, et à prendre sous son aile un pauvre petit renard, aux frontières de la mort ? »
Il était vrai que la question lui avait effleuré plus d'une fois l'esprit, sans qu'il ne la prenne en considération. Tout ce qui touchait Etrogarheim n'était qu'une source de colère indicible, de mal-être et de frustration. Alors, au bout du compte, il essayait d'y penser le moins souvent possible.
Comme il restait muet face à cette question, le loup blanc s'accroupit devant lui, pour pouvoir le regarder, bien face à face.
« — Même pour moi, il était indigne que mon fils vive comme un moins que rien parmi les déchets de la cité… »
A ces mots, Ziegelzeig sentit quelque chose se fissurer au fond de son être. Son expression se mortifia, et il tressaillit légèrement. D'une voix incertaine, tremblante, il parvint à articuler :
« — Qu… Quoi ? »
Etrogarheim poussa un léger ricanement, avant de poursuivre :
« — C'était plutôt génial de ma part, maintenant que j'y pense… Te faire croire que j'étais un bon samaritain, et jouer le rôle du père de substitution. J'ai pu obtenir tout ce que je voulais de toi, alors, puisque tu pensais me devoir quelque chose. Pendant des années, tu as satisfait toute mes attentes, et tu es devenu ce que je voulais que tu sois. Aucun père ayant élevé son fils dès la naissance n'aurait pu se vanter d'avoir un tel contrôle sur lui, n'est-ce pas ? »
Dévasté, le cœur en miettes, le renard secoua doucement la tête, les yeux humides, incapable de croire concrètement à ce que le loup était en train de lui dire, mais percevant bien, au fond de lui-même, que la vérité était là. Qu'elle l'avait toujours été.
« — Non… Non… bredouilla-t-il. »
Et Etrogarheim d'hocher la tête, un rictus aux lèvres, avant de confirmer :
« — Je n'allais pas laisser ta mère saborder ma carrière sous prétexte que je l'avais mise enceinte. Les enjeux étaient beaucoup trop importants. »
Des larmes brûlantes se mirent à couler des yeux écarquillés du renard, qui ne pouvait plus détacher son regard de celui du loup. Chaque mot supplémentaire qu'il entendait était une aiguille de plus dans la plaie béante qui semblait s'ouvrir dans sa poitrine, mettant son âme en charpie.
« — Néanmoins, quand j'ai su qu'elle t'avait abandonné… Je n'ai pas réussi à me faire à cette idée. Un instinct paternel mal placé, peut-être ? Ou bien était-ce simplement de l'orgueil ? J'ai résisté pendant un moment à cette idée, mais comme elle ne voulait pas passer, je me suis mis en tête de te retrouver… A la base, je ne pensais pas m'occuper de toi. Je me suis dit que je te mettrais en pension, et que je subviendrais à tes besoins… Mais tu m'as semblé si malléable, si prometteur dans ta soumission… Que je n'ai pas pu m'empêcher de te garder auprès de moi… C'était clairement de la vanité, à bien y réfléchir. Le reflet que tu me renvoyais de ma propre personne me valorisait tant… Que j'en suis devenu dépendant. »
Eperdu, le souffle court, les pensées détruites. Un abîme s'ouvrant sous son corps, et une chute infinie, interminable, lui soulevant l'estomac, le cœur, l'esprit. Tout. Une corniche à laquelle se rattraper, n'importe quoi, pourvu que cette chute s'arrête. Qu'il cesse de s'effondrer en lui-même. Une seule phrase lui revenait en tête, celle que sa mère lui disait tout le temps, et qu'il bredouilla sans même s'en rendre compte.
« — Elle… Elle me disait… Que je lui ressemblais tellement…
— Oh, certes… Tu avais pris ça pour une ressemblance physique, j'imagine ? Malheureusement, pour cela tu tiens d'elle. Je pense qu'elle faisait plutôt référence à ta personnalité… A ton caractère… Oui, là, c'est tout moi. »
Le voyant baisser la tête de désespoir et pleurer son effroi, Etrogarheim lui agrippa les joues des deux pattes, redressant brutalement son visage vers lui.
« — Regarde-moi, Zieg ! Regarde-nous ! Voilà où mène la faiblesse. La faiblesse d'un père envers son fils, et d'un fils envers son père ! A cela, il n'y a que le contrôle qui puisse répondre ! »
Au comble de l'horreur, Ziegelzeig parvint à se dégager de son emprise, malgré les entraves ténébreuses qui le maintenaient toujours immobile. Secouant la tête, il se mit à hurler, exprimant son cauchemar d'une voix paniquée :
« — Tu m'as fait ça ! Tu m'as fait ça ! Alors que je suis ton fils ! Tu m'as fait subir ça, à moi ! A ton propre fils ! »
A cette réaction, le regard d'Etrogarheim s'assombrit légèrement, et il se recula un peu, avant de répondre d'une voix lourde :
« — Je te l'ai dit… Nous sommes semblables. Lorsque tu as eu l'occasion de te mettre en avant, d'évincer mon autorité, de saper la gloire de ma carrière pour te l'attribuer, je n'ai pas vu en toi un quelconque fils, seulement un rival que j'avais moi-même placé en travers de ma route. Il n'y a pas de lien filial dans le jeu du pouvoir. Je pensais que tu l'avais compris, déjà à ce moment-là. »
Le fond de l'abîme était là, juste sous ses pattes. Un trou profond et obscur, qu'aucune lumière ne pouvait atteindre. Dans cet espace hermétique, le tréfonds des ténèbres, engoncé dans la noirceur de sa haine, la douleur cessa, laissant place à un calme résonnant, dont il n'eut plus envie de s'extraire. C'était mieux ainsi, car après tout, la surface était pleine de souffrance, et comme il l'avait toujours pensé, il n'y avait pas sa place.
Etrogarheim écarquilla les yeux, horrifié. Ziegelzeig avait baissé la tête, son regard s'était éteint, et de son corps émana soudain un froid glacial. Suivant son instinct de préservation, le loup blanc s'éloigna de quelques pas, tandis que le corps du renard était parcouru de violents soubresauts. Alors, les traces sombres qui encerclaient les blessures que les ténèbres lui avaient fait subir, s'animèrent, agitées par la résonnance de sa haine. A l'instar de petits serpents noirs, aspics malsains animés par le chaos, elles se dressèrent au-dessus de son pelage, se croisant et se densifiant, pour s'étendre peu à peu, recouvrant toujours plus de peau et de fourrure.
Alors que l'épaule et la nuque du renard avaient disparues, englouties par la masse ténébreuse, Etrogarheim se redressa, une grimace d'effroi lui barrant le visage.
« — Mais… Mais qu'est-ce que c'est que ça ?
— Ça, c'est tout ce que vous avez souhaité, mon cher ami ! »
Le loup blanc sursauta, avant de se tourner vers l'origine de la voix. Face à lui se dressait un homme grand, fin et élégant. La peau pâle de son visage était encadrée, de chaque côté, par un écran de cheveux longs, légèrement ondulés, d'un noir d'encre. Son menton émacié était recouvert d'une belle barbe finement taillée, qui épousait les contours osseux de sa mâchoire, avant de faire le tour du mince sillon que formait sa bouche, figée dans un éternel sourire. Ses yeux perçants, d'un noir intense, puits de ténèbres qui semblaient capables d'aspirer toute volonté, ne reflétaient aucune lumière. Il portait un costume éclatant, aux contours reluisants, qui semblait avoir été taillé dans un voile d'obscurité opaque, et par-dessus lequel il avait jeté une cape de la même teinte, attachée à son épaule par une chaîne d'or, à laquelle pendait un rubis d'un rouge intense, seule note de couleur se dégageant de sa personne.
A sa vue, Etrogarheim frémit, avant d'incliner respectueusement la tête.
« — Seigneur Neferio… »
Le maître de Shadowrift contourna son interlocuteur, pour s'approcher du corps tremblant de Ziegelzeig, que les ténèbres recouvraient de plus en plus, épousant les formes et les contours de son anatomie. De son regard noir, Neferio jaugea le renard avec avidité, puis il déclara d'une voix extatique :
« — Quelle pureté dans cette haine… »
Le loup blanc s'approcha, un peu hésitant.
« — Que lui arrive-t-il ?
— Son corps cède aux ténèbres que nous avions instillées en son esprit… Les ressentiments les plus puissants sont comme le vent qui souffle les braises, faisant d'une étincelle un incendie de forêt… Bientôt, il sera, lui aussi, un sujet de Shadowrift. Un sujet loyal, et puissant. »
Dubitatif face à ces explications, Etrogarheim demanda :
« — Quoi ? Vous n'allez pas le tuer ? »
Neferio se retourna vers lui, le scrutant de ses yeux noirs dénués d'éclat, tout en lui souriant de cet air détaché qui caractérisait son expression autant que sa personnalité.
« — Vous voulez donc sa mort ? Pourquoi ne pas le tuer, alors ? »
Accompagnant le geste à la parole, il lui tendit une dague d'argent dentelée, magnifiquement ciselée, dont le métal semblait capable de luire même sans présence de lumière. Le loup blanc se demanda d'où il l'avait sortie, sachant qu'il ne l'avait pas vu la tenir, une seconde auparavant. Nerveusement, il secoua la tête, refusant de prendre la lame en main. Alors Neferio la fit glisser contre son bras, et elle fut avalée par l'ombre de son costume ténébreux. Purement et simplement. Face à cette manifestation surnaturelle, Etrogarheim fut parcouru d'un frisson. Neferio, alors, reprit la parole :
« — Ne jamais souhaiter une mort que l'on ne peut infliger.
— Mais… Il est dangereux, monseigneur. Même si vous l'attachez, il est capable de… De vous surprendre. »
Le seigneur de Shadowrift sembla amusé par cette réflexion, et inclina la tête pour demander :
« — Serait-ce de la fierté, que je perçois dans votre voix ? »
Devant l'absence de réponse du loup blanc face à cette interrogation pourtant simple, Neferio finit par conclure :
« — Votre galéasse pour Otonomah vous attend, seigneur Etrogarheim. Vous serez là-bas, en temps et en heure, pour assister à la reconversion de votre cité et de votre peuple, vers un âge nouveau, où l'ordre naîtra des ténèbres. »
Avalant à sec, Etrogarheim hocha la tête, avant de tourner les talons pour se diriger vers la sortie du bureau. Comprenant que Neferio ne voulait plus vouloir à faire à lui pour l'instant, il quitta la pièce sans demander son reste, laissant la porte se refermer sur son passage.
Alors, jaillissant depuis les ombres qui envahissaient les recoins les plus obscurs du bureau, Moorcox fit son apparition, avant de s'incliner devant le seigneur de Shadowrift.
« — Maître. »
Neferio lui fit signe de se relever, avant de porter à nouveau son attention sur Ziegelzeig, dont seul l'avant du visage était encore épargné par les ténèbres qui s'étalaient à un rythme toujours plus rapide.
« — Ne trouves-tu pas, Moorcox, que les ténèbres jaillissant du cœur sont les plus belles et les plus fortes ?
— C'est vrai, messire… Mais le renard est dangereux. Même avili par les ombres, il reste incontrôlable. Ce n'est pas la ville qui l'a choisi… Ces ténèbres sont celles de son âme.
— C'est bien cela que je trouve beau. »
Moorcox ne répondit rien, se contentant d'observer son maître à l'œuvre. Neferio glissa une main fine et délicate en direction du museau de Ziegelzeig, et l'effleura du bout des doigts.
Le renard, lové au creux de son abîme de ténèbres, dans lequel il pensait pouvoir reposer à jamais, enfin isolé de ce monde qui le terrifiait, fut subitement attiré vers le haut, pour émerger une nouvelle fois de l'abysse. Il ouvrit les yeux, et reprit conscience de son propre corps. Immédiatement, il se mit à suffoquer, tout son être écrasé par les ténèbres qui le recouvraient. Face à lui se dressait un homme à l'air inquiétant, qu'il n'avait encore jamais vu, et qui lui souriait d'un air placide et détaché.
« — Bonjour, Ziegelzeig. Je suis Neferio Drake. Je m'excuse de vous avoir tiré de votre obscure retraite, mais je souhaitais vivement m'entretenir avec vous. Ne vous inquiétez pas, lorsque nous en aurons fini, vous serez libre de pouvoir replonger avec délice dans les ténèbres de votre cœur. »
« — Pitié, pitié ! Me tuez pas ! »
Le fleuret collé contre la gorge, le petit homme était calfeutré dans l'angle d'un placard mural, et suait à grosses gouttes. Au bout de l'épée, Valkeyrie le tenait en respect, l'air dur et décidé. D'une voix ferme et intransigeante, elle renouvela sa question :
« — Comment se rend-on aux appartements de Neferio ? »
Le marin bredouilla, éperdu, en remuant les bajoues grasses qui pendaient autour de sa bouche :
« — Non… Si je parle… On va me tuer… »
Enfonçant la pointe de sa lame dans la chair molle de son cou jusqu'à faire poindre une gouttelette de sang, la lapine le corrigea :
« — Je vais te tuer, si tu ne parles pas. »
Les yeux larmoyants, l'homme remua la tête avec ferveur, manquant de peu de s'égorger lui-même sur la lame, que Valkeyrie dû reculer pour éviter un accident.
« — Très bien, très bien ! Il faut prendre l'ascenseur, au bout du corridor de droite, et monter jusqu'au dernier étage… Les appartements du Seigneur sont là… Mais pitié, me faites pas de ma… »
Le marin n'eut pas le temps de finir sa supplique qu'elle lui assénait un violent coup sur le crâne, frappant de la garde de son épée. Elle fut surprise que le choc soit suffisant pour l'assommer du premier coup, et le piqua deux trois fois de la pointe du fleuret, pour s'assurer qu'il ne faisait pas semblant d'être inconscient. Satisfaite, elle courut d'un pas léger vers la sortie de la pièce, guettant par l'encadrement de la porte qu'aucun autre homme de main ne parcourait les couloirs. Elle avait eu la chance de pouvoir prendre celui-ci par surprise, afin de l'interroger à sa guise, mais elle restait tout de même la proie, quoique jusqu'à présent, son travail d'infiltration fut une franche réussite.
Tout en restant méfiante, elle se glissa au-dehors, et courba l'échine pour progresser le plus discrètement possible. Elle aurait aimé éviter d'avoir à tuer ou assommer quelqu'un d'autre avant d'arriver à destination.
Alors qu'elle allait bifurquer vers le corridor que lui avait indiqué le marin, un bruit de pas se fit entendre, provenant de cette direction. Elle se figea sur place, étouffant sa respiration, tout en se collant au mur pour essayer de se fondre au maximum dans le décor. Un groupe de trois personnes passa à quelques centimètres d'elle, sans la remarquer. Elle reconnut celui qui marchait au centre, puisqu'il s'agissait d'Etrogarheim.
L'espace d'une seconde, elle fut tentée de se précipiter à sa suite pour lui passer son épée au travers du corps, mais parvint à refouler son ressentiment et à se contenir. Une fois qu'ils eurent disparu dans le prolongement du couloir qu'ils arpentaient, elle quitta sa posture dissimulée, et reprit son souffle. Alors, elle remonta le corridor de droite, jusqu'à atteindre l'ascenseur mécanique dont lui avait parlé le marin.
Anxieuse, elle pénétra à l'intérieur de l'étroite cabine, craignant ce qui pourrait l'attendre une fois qu'elle serait arrivée en haut. Elle focalisa ses pensées sur Ziegelzeig. Il avait besoin d'elle. Plus qu'une évidence par rapport à la situation, elle le ressentait au plus profond de son être. Poussant un soupir, elle pressa sur le bouton situé le plus en hauteur.
« — Qu… Qu'est-ce qui m'arrive ? »
Ziegelzeig avait du mal à articuler, et sa respiration était haletante, sa cage thoracique se trouvant comprimée par l'armure de ténèbres qui l'enserrait. Neferio l'observait avec attention, cet énigmatique sourire figé sur les lèvres. Le renard avait également notifié la présence de son bras-droit, Moorcox, qui se tenait en retrait, observant la scène avec attention.
« — Votre esprit a répondu aux ténèbres que j'avais instillé en vous, répondit calmement Neferio.
— M… Mais… On… On ne s'est jamais… Rencontrés…
— C'est vrai. Mais vous avez déjà été en contact avec ma ville. Et ce, bien avant d'y mettre les pieds… Le soir où Deneb vous a blessé, il a déposé un peu de Shadowrift en vous… »
Ne saisissant pas bien cette explication, le renard lui lança un regard circonspect. N'ayant pas la force de poser la moindre question, il attendit que Neferio fournisse les détails par lui-même. Au bout de quelques secondes, qui lui parurent être une éternité, tant il se sentait mal et comprimé, le seigneur de la ville finit par développer sa pensée.
« — Voyez-vous, mon ami, Shadowrift a une conscience. Plus une ville est vieille, et plus elle s'imprègne de l'âme de ses habitants. Ma cité est millénaire, et depuis bien longtemps, les êtres qui arpentent ses rues, qui foulent de leurs pieds ses pavés et ses pontons, ont au cœur une haine profonde. Leur existence est dure et misérable, leurs conditions de vie lamentables… Ils subissent la pression des forts, et ne s'autorisent même plus à rêver. Quand l'espoir et la joie disparaissent, seule subsiste la haine… Vous en savez quelque chose, n'est-ce pas ? Vous vous demandiez ce qui pouvait vous définir, mais la réponse était là… C'est la raison pour laquelle je tenais absolument à vous rencontrer, d'ailleurs. Depuis notre premier contact, cette nuit-là, où j'ai pu toucher la noirceur terrifiante de votre cœur en souffrance, je ressens le besoin d'établir un lien plus fort avec vous. »
Le souffle court, Ziegelzeig encaissait ces informations disparates en tentant de maintenir des pensées cohérentes. Mais plus les explications lui venaient, plus il se sentait terrifié et oppressé. Faisant fi de sa détresse, Neferio poursuivit son discours :
« — Tout comme votre haine peut transparaître au travers des marques que j'ai laissé sur vous, la rage et le désespoir des habitants de Shadowrift a fini par imprégner la cité. Le processus a été long, mais au contact de ces énergies négatives, une conscience a commencé à émerger depuis les recoins obscurs et humides des profondeurs de la ville. Avec le temps, elle s'est densifiée, et est devenue presque palpable… Et comme tout être conscient, elle a cherché à se préserver. Puisque la douleur, la peur, la colère et la haine étaient la source de sa puissance, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour que les habitants de la cité ressentent toujours plus de douleur, de peur, de colère et de haine. Ainsi débuta le cycle ténébreux qui la mena à son apogée, au comble de sa puissance, à son règne incontestable sur toute forme de vie évoluant au sein de ses murs. »
Quel maléfice pouvait bien être la cause d'une telle misère ? Les ombres éternelles du Lointain avaient-elles filtrées depuis des siècles sur ces terres, trop proches du royaume des morts, au point de les contaminer insidieusement, conduisant à cette folie ? Ziegelzeig revoyait les visages émaciés et accablés des habitants les plus défavorisés, qui vivaient tels des rats dans les souterrains de la ville. Leur regard n'exprimait plus qu'une lassitude profonde, et un rejet violent de toute forme de volonté. Le bonheur s'était éteint, remplacé par autre chose… Une forme de non-vie, un esclavage mental, dont les traces physiques résultaient en ces marques ténébreuses, qui les attachaient pour toujours à la cité portuaire. Jamais une ville n'avait autant mérité l'appellation de « maudite ». Shadowrift était un vampire émotionnel… Elle suçait la volonté humaine, et croissait sous la force des émotions les plus négatives, avilissant et asservissant toujours d'avantage, dans un cercle vicieux abominable.
Etait-ce ce qui était en train de lui arriver ? Etait-il vraiment tombé sous le joug de la cité ténébreuse ? Cette quête incertaine, qu'il refusait de s'avouer, mais qui toujours le ramenait à Etrogarheim, avait-elle achevé de conditionner son esprit en une tornade de haine et de frustration ? Les ombres de Shadowrift étaient-elles la conséquence logique de son état, ou bien la cause ?
Se réjouissant du trouble dans lequel se trouvait le renard, Neferio continua :
« — Moi, j'étais là, durant tout ce temps… Etre maudit, condamné à une vie éternelle, j'ai trouvé en Shadowrift la partenaire idéale pour égrainer le temps infini qui conditionne mon existence. Elle est mon tout, ma passion, mon amour. Rien ne compte plus à mes yeux que son bonheur, sa jouissance, son expansion. Mais aujourd'hui, elle a atteint ses limites… La cité est à son maximum de ressentiment, et à moins d'annihiler totalement la population, ce qui, je le reconnais, serait follement amusant, il n'y a plus rien ici qui permette à Shadowrift de croître. Alors, j'ai décidé de lui offrir une chance de s'étendre ailleurs… De lui permettre d'enfanter, en quelque sorte, une nouvelle forme d'existence, pour nourrir ses besoins avides et insatiables en énergie négative. »
Ziegelzeig commençait à comprendre, à présent, quelles étaient les motivations de Neferio dans ses négociations avec le Consortium. Les choses étaient pires encore qu'il ne l'avait imaginé. Le seigneur ténébreux vint confirmer ses craintes, presque comme s'il les avait lu au fond de son regard tourmenté.
« — Il ne nous fallait qu'un pied à terre, un moyen de nous ancrer dans un nouveau lieu, vaste, empli d'êtres désespérés, prêts à céder au malheur et à la haine. Alors, nous avons jeté notre dévolu sur votre peuple, les urksas. Oh, bien entendu, on pense tous que les vôtres sont d'innocentes peluches, qui vivent leur bonheur animalier dans leur petit paradis privé… Mais finalement, les instincts sauvages de votre espèce vous rendent extrêmement sensibles à l'influence des ténèbres… Et vous n'êtes de loin pas aussi innocents que vous le laissez paraître. Nous avons fait la rencontre de cet urksa ambitieux, Etrogarheim, qui cherchait un moyen d'obtenir le contrôle du système politique, afin de s'accaparer le pouvoir. Nous nous sommes instillés tel un poison dans les failles de son âme, et il est devenu notre ticket d'entrée pour Otonomah. »
Si le principal intéressé avait entendu ça, il aurait sans doute grincé des dents. Lui qui se croyait si supérieur aux autres, qui pensait manipuler tout un chacun pour imposer sa vision étroite et réactionnaire du monde, n'était finalement guère plus que le pantin aveugle d'une force bien plus grande encore. Et il n'en avait même pas conscience, certain qu'il était d'avoir le contrôle de la situation. Quel pauvre fou… Il allait mener son peuple à la ruine, en croyant disposer d'un quelconque contrôle sur lui. Il ne saisissait pas que le contrôle serait celui des ténèbres, et que ces dernières ne répondaient qu'à une personne : Neferio. Le seigneur de Shadowrift deviendrait le seigneur d'Otonomah, et ne souffrirait aucun rival.
« — Le reste fut très facile. Enlever des enfants, afin d'en faire les réceptacles des ténèbres de Shadowrift… Il faut savoir que les ténèbres s'instillent particulièrement bien dans les terreurs infantiles, et que les enfants urksas, de par leur nature sauvage, sont encore plus sensibles que d'autres à ces vieilles peurs séculaires. Etrogarheim s'occupait d'étouffer au maximum cette affaire. Je crois d'ailleurs qu'il en a profité pour mettre ces enlèvements sur le dos de la rébellion s'opposant à son gouvernement. Cette anecdote m'a beaucoup amusée, et a réjoui ma belle cité. Plus de chaos en préparation, plus de souffrances à l'arrivée… De quoi lui permettre de se nourrir pour des décennies. »
Ziegelzeig ressentait une boule amère lui gonfler dans la gorge. Neferio se pavanait devant lui, trouvant délectable de lui expliquer les tenants et aboutissants de la victoire qu'il s'apprêtait à remporter, pour le compte de sa cité. Le renard avait couru le monde à la recherche de réponses, et maintenant qu'il les obtenait, il aurait voulu ne rien savoir de toute cette histoire. Le maître de Shadowrift se redressa alors, son sourire impérissable collé aux lèvres, et décida de conclure ses explications :
« — Cette nuit, les derniers réceptacles rejoindront le cœur de votre cité. Les enfants qui étaient déjà revenus ont commencé depuis à répandre dans les recoins obscurs d'Otonomah les ténèbres de Shadowrift. Les effets s'en font déjà ressentir. Une force maléfique croit au cœur de votre capitale, déteignant sur le peuple, affectant son moral, déviant ses croyances. »
Incroyable mais vrai, Valkeyrie avait vu juste depuis le début, alors. Elle avait statué sur le sort d'Eyol, qu'elle prétendait contaminée par le contact étroit que sa foi lui faisait entretenir avec tous les habitants du Kantor… Elle avait de fait été touchée de plein fouet par le mal de Shadowrift, raison pour laquelle son corps, et son esprit, se trouvaient infectés par les ténèbres. La trop grande empathie de la prêtresse, et la puissance de son pouvoir, s'étaient retournés contre elle, sans même qu'elle puisse en prendre conscience. Les paroles mystérieuses d'Eyol lui revenaient en tête. Il les avait attribué à la fièvre consécutive au mal qui la rongeait… Mais elle avait vu juste. Depuis le début, elle savait. Et ses craintes, aussi indéfinissables fussent-elles, se voyaient à présent fondées. L'invasion des ténèbres avait déjà commencé, juste sous leur nez, et ils étaient totalement incapables de le voir.
Comme pour confirmer cette certitude terrifiante, qui blessait son esprit bien plus que son corps, Neferio lui porta un regard légèrement méprisant, avant d'achever son discours.
« — Tout est prêt pour refermer l'emprise des ténèbres sur Otonomah. Cela passera par un dernier rituel. Les ténèbres extirpées de force des réceptacles seront canalisées au plus haut point de la ville, et déferleront vers le ciel, le recouvrant d'un écran nuageux qui privera à jamais votre contrée de lumière. Votre peuple sera plongé dans l'ombre… Alors les ténèbres pourront croître, avides, et dévorer jusqu'à la dernière lueur d'espoir des habitants de vos cités. Et ainsi, une nouvelle Shadowrift naîtra. »
Le ciel magnifique d'Otonomah deviendrait donc celui de Shadowrift. Plus de soleil, ni de lune, plus aucune lumière, seul un voile grisâtre, triste et permanent, qui couvrirait les cœurs et peinerait les âmes. Les urksas trouvaient le réconfort et le courage dans la lumière des astres. Leur foi en Sélène serait à jamais voilée, jusqu'à disparaître totalement. Le Grand Chronographe, chef d'œuvre d'ingénierie leur ayant valu le respect de toutes les autres civilisations, ne pointerait plus jamais son objectif gigantesque vers les cieux nocturnes.
Les yeux magnifiques de Valkeyrie ne reflèteraient plus jamais la lumière des étoiles… Et il ne pourrait plus contempler leur beauté, au travers de ce filtre vert émeraude. La plus belle composition qui soit. Une image positive qu'il lui restait, et à laquelle il devait s'accrocher. Son amour pour elle. Lui aussi disparaîtrait s'il laissait les ténèbres l'emporter. Que ce soit sur Otonomah, ou sur lui-même. Il devait résister !
Serrant les dents et concentrant sa volonté, il commença à pousser un grognement sourd. Il sentait ce désir implacable de se laisser submerger par l'écran de noirceur qui dominait son âme, de retourner au fond de ce trou obscur, où la solitude était la garantie d'une paix de l'esprit, éloignée du monde et de la souffrance. Le repos éternel pour une âme tourmentée et inconsolable. Mais il ne devait pas y céder. Cette envie de tout abandonner, de laisser les ténèbres l'envahir, était une conséquence de sa faiblesse, pas une solution. Il devait se montrer fort. Il devait lutter.
Essayant de concentrer toutes ses pensées sur les éléments les plus positifs qui caractérisaient son existence, il s'imagina Valkeyrie, les yeux tournés vers les étoiles, tandis qu'il s'approchait d'elle, à la recherche de son contact si doux. Elle portait son regard magnifique sur lui, et lui offrait un sourire apaisant… Un sourire confiant. Et elle tendait une patte dans sa direction. Il suffisait qu'il la saisisse, et tout serait terminé. Plus rien ne pourrait l'inquiéter. Plus rien ne viendrait le tourmenter. Un avenir à ses côtés, en laissant définitivement derrière lui ce passé de souffrances et de haine.
Neferio observait la lutte acharnée de Ziegelzeig, qui tentait de préserver sa conscience. Les striures ténébreuses qui courraient sur son pelage semblaient s'être figées, incapables d'achever la conversion forcée de leur hôte. Le seigneur de Shadowrift eut un petit rire amusé, avant de prononcer les mots qui achèveraient de faire ployer le renard. C'était une certitude absolue.
« — Alors ainsi, Etrogarheim est votre père ? Quelle déception cela doit être pour vous… »
A ces mots, l'image de Valkeyrie s'assombrit, et il sentit son corps spirituel brutalement tiré vers l'arrière, arraché au contact sentimental qu'il cherchait à établir avec la lapine. Enserré et hurlant, on forçait son esprit à se retourner, à plonger son regard sur ce qui grandissait derrière lui, à l'écart de la perception qu'il refusait de lui accorder. Un abîme de ténèbres lui faisait face, et en son centre, une silhouette plus noire encore se découpait. Il s'agissait de celle d'Etrogarheim, mais également de la sienne, les deux fondus en une. La masse obscure enfla et vibra, se dressant telle une vague. Il essaya de lui échapper une dernière fois, mais ne trouva qu'une colère sourde à laquelle se rattraper.
Alors, les ténèbres le submergèrent, et l'engloutirent.
Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur un petit corridor, qui tranchait par son apparence avec tous les lieux qu'elle avait traversé pour parvenir jusqu'ici. Le sol était en marbre blanc, éclatant, les murs lambrissés jusqu'à mi-hauteur d'un bois laqué qui semblait des plus précieux, et au-dessus, une tapisserie rouge chatoyante, aussi duveteuse que luxueuse.
Valkeyrie s'avança dans ce réduit, qui donnait sur une double porte en bois sculpté, à la finesse d'exécution incroyable, surmontée de poignées de porte en or massif, figurant des têtes de loup hurlant à la lune. Elle repoussa le battant, et se faufila de l'autre côté, se retrouvant dans un grand hall circulaire, décoré avec le même goût raffiné. Au sol, une mosaïque magnifique représentait une scène étrange : un ange chutait d'une terre flottant dans les airs, et de son corps semblant dénué de vie, un être obscur déployait des ailes membraneuses. La salle était parcourue par deux séries de trois colonnes de marbre blanc, disposées en demi-cercle, et qui soutenait le plafond en forme de dôme, sur lequel figuraient d'étranges et inquiétantes sculptures, représentant des êtres torturés et mutilés, hurlant à la mort en se tordant de douleur. Au fond de la pièce, un double escalier épousait ses contours ovalaires, remontant jusqu'à un petit balcon qui donnait sur une nouvelle double porte en bois sculptée. Déposées contre le muret central, qui soutenait la balustrade, elle vit les affaires de Ziegelzeig, ses sacoches de voyage, ainsi que son énorme épée. Elle touchait au but.
Alors qu'elle s'approchait à pas feutrés du centre de ce hall d'entrée, la porte supérieure s'ouvrit à la volée. Elle tenta de se précipiter hors de vue, pour aller se cacher derrière l'une des colonnes de marbre, tout en sachant pertinemment qu'il était déjà trop tard. Apparurent derrière la balustrade du balcon, un homme vêtu de noir, à la silhouette émaciée et effrayante, suivi par le monstre humanoïde qu'elle avait déjà aperçu plus tôt, et qu'elle aurait souhaité ne jamais revoir. Neferio et Moorcox.
Le seigneur de Shadowrift écarta les bras, en souriant, dans une étrange et théâtrale parodie d'accueil respectueux.
« — Et voilà donc Valkeyrie Constantine ! Venue à la rescousse de son acolyte dévoyé… »
Comprenant qu'il était inutile de chercher à fuir ou à se cacher, Valkeyrie se figea sur place, tournant un regard ferme vers celui qui venait de l'alpaguer. Elle prit sur elle afin de ne rien montrer de la terreur indicible qui grandissait au creux de son estomac. Face à ces hommes, qui n'avaient plus grand-chose d'humain, pour ce qu'elle en savait, la peur de la mort n'était plus une notion abstraite.
« — Et vous êtes ? demanda-t-elle d'une voix glacée. »
Un sourire étrange figé aux lèvres, l'homme en noir se pencha en avant, pour s'appuyer des deux mains sur la balustrade. Elle avait l'impression d'avoir en face d'elle un rapace prêt à fondre sur sa proie. Néanmoins, il resta tranquille, et répondit sur un ton avenant :
« — Il est vrai que je manque à tous mes devoirs ! Je me nomme Neferio Drake, seigneur de la belle cité de Shadowrift. »
A cette information, la lapine ne put refreiner une grimace qui en disait long.
« — « Belle » n'est pas vraiment le terme que j'emploierai.
— Oh, je m'en doute bien, très chère. Nos visions de l'esthétisme divergent certainement sur de nombreux points. Mais vous concernant, il en est un sur lequel je m'accorde bien volontiers avec votre ami le renard. Vous avez vraiment des yeux… magnifiques. »
Ne répondant pas à la flatterie, qui faisait office ici de provocation ouverte, la lapine tenta de rester maîtresse d'elle-même, alors que le cas de Ziegelzeig était mis sur le tapis. Elle en profita pour ne pas louvoyer par des détours inutiles. Dans sa situation, critique au possible, cela ne servirait plus à rien.
« — Où est-il ? demanda-t-elle. »
Neferio fit un petit mouvement de tête en direction de la pièce qui s'ouvrait derrière lui, mais dont elle ne distinguait rien de là où elle était.
« — Juste là… A mes côtés.
— Je… J'aimerais le voir.
— Oh… Mais vous le verrez, très chère. Vous le verrez. »
Elle tentait de se montrer ferme et courageuse. La patte resserrée sur le pommeau de son fleuret, elle essayait de faire comprendre qu'elle n'hésiterait pas à défendre chèrement sa peau, si les choses dégénéraient. Mais son esprit paniquait, au couvert de ses pensées anarchiques. En réalité, elle n'avait aucune idée de ce qu'elle pouvait faire, maintenant.
Visiblement lassé par ces tournures faussement courtoises, Moorcox s'avança vers le balcon, les yeux pleins de haine, avant de déclarer à l'attention de Neferio :
« — Cela suffit, monseigneur. Je vous en prie, laissez-moi tuer cette arrogante, qu'on en finisse ! »
Le seigneur de Shadowrift redressa une main gantée de noir pour stopper le mouvement de son subalterne, et lui faire comprendre qu'il ne voyait pas les choses sous cet angle. A ce simple geste, Moorcox se figea. Son regard glacial, empli d'envies de meurtre, glissa sur Valkeyrie, avant que finalement, il ne recule d'un pas, reprenant sa position initiale.
Alors Neferio lui répondit, sans pour autant quitter la lapine des yeux.
« — Non, Moorcox… Ce n'est pas ainsi que je vois la fin de cette magnifique tragédie. »
Il tourna finalement la tête vers son subordonné, le fixant un petit instant, avant de déclarer :
« — Je vais m'occuper de ça… Tu devrais rejoindre les navires qui appareillent. J'aimerais avoir quelqu'un de confiance, sur place.
— Bien, maître. »
Après avoir respectueusement acquiescé à cette demande, Moorcox lança un dernier regard haineux à Valkeyrie, avant de laisser les ténèbres qui flottaient autour de lui l'enserrer totalement. Elles tourbillonnèrent un instant autour de sa silhouette, avant de retomber au sol en une cascade noire. L'homme de main avait disparu.
Neferio reporta son attention sur la lapine, qui avait observé cet évènement surnaturel d'un air stupéfait. Le maître de Shadowrift frappa ses mains l'une contre l'autres, avant de déclarer d'une voix réjouie :
« — J'aime les beaux spectacles ! A la fin d'une pièce tragique, les deux amants éperdus, vaincus par un amour impossible, le prétendent plus fort que la mort, et s'unissent dans un repos éternel. »
A ces paroles emplies de folie, et prononcées sur un ton sombre et théâtral absolument glaçant, Valkeyrie fut prise d'un léger tremblement, et recula instinctivement d'un pas. Il n'y avait nulle part où fuir, et pourtant elle aurait souhaité pouvoir déguerpir sur l'instant, afin de ne plus avoir à supporter les yeux secs et sans relief que Neferio posait sur elle. A ce seul contact visuel, elle se sentait souillée, et rongée par un mal indicible.
Le seigneur de la ville poursuivit son discours en ces termes :
« — Ces deux charmantes créatures, lancées dans une quête éperdue, ont lutté farouchement pour arriver jusqu'à moi… Pour atteindre quel objectif, exactement ? Cela m'échappe… Mais, de fait, ils méritent mieux qu'une mort rapide et sans relief. Je veux que dans leur dernier soupir, ils soient unis. C'est une belle fin, pour une belle histoire. »
Son regard se fit plus dur et plus perçant, et au travers du voile noir sans éclat qui caractérisait ses pupilles dilatées, la lapine eut une vague image de ce qu'il était vraiment… Elle crut que son esprit allait se briser, face à cette vérité. Il s'en fallut de peu qu'elle ne s'effondre au sol, au comble de l'horreur et de la panique. Mais elle parvint à se camper sur ses pattes. Elle devait faire tout ce qui était possible pour essayer de secourir Ziegelzeig, même si cette quête était insensée.
« — Jusqu'au bout, il s'est accroché à votre image, susurra Neferio d'une voix froide. Cette résistance particulière ne peut qu'être la conséquence d'un amour puissant et véritable. »
Alors le sourire impérissable de l'homme s'inclina légèrement, devenant ouvertement cruel.
« — Il ne sera jamais vraiment à moi tant que vous existerez, Valkeyrie. Et pour le posséder totalement, il faut que tout espoir disparaisse à jamais des miettes éparses qui constituent encore sa conscience brisée… Je vais donc le laisser vous tuer, et ainsi, le lien qui l'unira à moi sera le seul qu'il pourra reconnaître. Pour l'éternité, il sera mien. »
Tandis qu'elle se figeait, atterrée par cette ultime déclaration, qu'elle n'était pas certaine de comprendre, Neferio fit volte-face, se retournant vers la porte donnant sur ses appartements personnels, et clama d'une voix forte :
« — Ziegelzeig ! Votre femelle est là ! Allez donc la rejoindre ! »
Une ombre noire jaillit alors depuis l'ouverture donnant sur le bureau, bondissant brutalement au-dessus de la balustrade, pour retomber avec violence en contrebas, fissurant la mosaïque sous son poids.
Valkeyrie eut un mouvement de recul, ne parvenant pas à identifier la nature de la chose ténébreuse qui venait de faire son apparition. Mais après une seconde d'hésitation, elle comprit ce qu'elle avait sous les yeux, et dût plaquer ses pattes contre sa bouche, tordue en une expression horrifiée, afin de contenir le hurlement qui naissait dans sa gorge.
Se tenant à quatre pattes comme une bête sauvage, la silhouette féroce d'un renard massif, engoncé dans une armure de ténèbres, se cambrait légèrement vers l'avant, prête à attaquer. Les proportions difformes de ce corps laissaient transparaître ce qui se dissimulait au-dessous… Et elle reconnut sans mal les lignes et contours de Ziegelzeig. Les ombres opaques qui s'étalaient tout autour de son anatomie tentaient d'illustrer des formes vaguement organiques et musculeuses, mais cette surface instable était parcourue de soubresauts et de spasmes, qui agitaient périodiquement les tendons vitreux qui la composaient. Une respiration lourde et sonore écartait la cage thoracique déstructurée de la chose, et à chaque souffle, des vapeurs ténébreuses s'échappaient de son corps, la noyant dans une brume obscure, qui rendait la définition de ses traits encore plus difficile. Mais le pire demeurait la tête de la créature… Basée sur les traits de Ziegelzeig, la couche de ténèbres qui la recouvrait en faisait une parodie difforme et grimaçante, mettant en avant les attributs les plus sauvages de son anatomie. Ainsi, sa gueule béante se voyait bardée de crocs noirs surdimensionnés, et ses babines retroussées dégoulinaient d'une humeur maligne qui avait l'aspect du pétrole. Enfin, deux fentes cruelles, d'un rouge éclatant, avaient pris la place des yeux flamboyants du renard, et fixaient la lapine dans une expression pour le moins meurtrière.
A la vue de cette créature grotesque, Valkeyrie secoua la tête, les yeux écarquillés. Bien qu'elle tenta de se contenir, elle ne put retenir les larmes qui se mirent à poindre aux abords de ses paupières. D'une voix tremblante, elle bredouilla, sans avoir le moindre espoir d'être comprise :
« — Zieg… C'est… C'est toi ? »
Pour toute réponse, elle n'obtint qu'un grognement féroce. Elle ne savait pas ce qui lui faisait le plus mal le fait de voir ce que l'être qu'elle aimait avait pu devenir sous l'influence des ténèbres, ou bien l'idée qu'il y ait succombé.
Elle n'eut pas le temps d'y réfléchir plus longuement, car la bête ténébreuse fondit sur elle, dans un rugissement terrifiant, la gueule grande ouverte, prête à la déchiqueter sans la moindre hésitation. Pour la lapine, c'était clair : quoiqu'il lui soit arrivé, Ziegelzeig n'était plus en mesure de la reconnaître, et il la tuerait si elle lui en laissait l'occasion. Elle se jeta donc sur le côté, esquivant de justesse cette première charge, et fit une roulade agile avant de se redresser, sachant très bien que la chose allait repasser à l'attaque sans lui laisser le temps de souffler. Elle n'avait pas affaire à un adversaire qui chercherait à se préserver d'une contre-attaque, ou qui pourrait siller, douter, ou se remettre en question. Non, ce qui lui faisait face était une créature sauvage, rendue folle par la haine et l'envie de tuer. Rien ne pourrait l'arrêter.
Tandis que la créature repassait à l'attaque, balayant sa charge de multiples coups de griffes, et que Valkeyrie esquivait tant bien que mal, éperdue, Neferio contemplait le spectacle avec passion.
« — Vous constatez à présent la puissance des ténèbres, ma chère, déclara-t-il d'une voix haute et claire. Il n'y a pas d'esprit qu'elles ne soient en mesure d'avilir… Et ceux qui se définissent par la haine sont ses meilleurs vassaux ! »
La lapine n'avait plus le choix. Elle devait se servir de sa rapière. Elle devait défendre sa vie. Mais comment s'y résoudre ? Comment lui serait-il seulement possible de lever la main sur lui ? Toute chose ignoble, informe et sauvage qu'il était devenu, elle percevait toujours sa présence, sous la masse noire et gluante qui le recouvrait.
Brutale, la créature tenta de la mordre une nouvelle fois, attaque prévisible qu'elle esquiva d'un pas de côté, mais alors la bête se jeta avec force contre elle, la renversant au sol. Valkeyrie envoya une puissante impulsion de ses deux pattes arrières pour frapper la créature en plein museau, la repoussant violemment sous un cri aigu, gagnant les quelques secondes qui lui permirent de se relever. Mais elle commençait déjà à ressentir le contrecoup de cette lutte acharnée. A la fatigue s'ajoutait la peur. La peur de mourir. La peur de le voir mourir. Le souffle court, elle restait attentive aux mouvements furieux et imprévisibles de la chose, qui la jaugeait d'un air carnassier, tournant en cercle autour d'elle, attendant le bon moment pour passer à l'attaque.
Toujours appuyé à la rambarde du balcon, Neferio se délectait du spectacle.
« — C'est un spécimen vraiment magnifique, commenta-t-il. Une telle noirceur ne se trouve pas dans tous les cœurs. Shadowrift se délectera avec avidité de son ressentiment, et, une fois qu'il vous aura tué, je serai le maître de sa puissance.
— Il n'est rien de ce que vous pensez ! »
Tout en restant à l'affût des réactions du monstre, elle ne pouvait s'empêcher de contredire Neferio, qui ne savait rien de celui dont il parlait. Aussi, la bouche sèche, et la tension au maximum, elle poursuivit :
« — Vous pensez comprendre la nature de son cœur, parce que vous ne savez définir les choses que par le mal… Mais ce n'est pas ce qui fait de lui ce qu'il est. Jamais ! »
Eructant un grognement sinistre, la bête chargea à nouveau, incapable de se contenir plus longtemps. Valkeyrie anticipa l'attaque, et fit un pas de côté, laissant le monstre finir sa charge contre l'une des colonnes de marbres, qui fut pulvérisée sous la puissance de l'impact, avant de s'effondrer par-dessus lui.
Le maître de Shadowrift, à présent indifférent à la lutte qui se passait en contrebas, et visiblement plus accaparé par la conversation, répondit d'une voix lente et méthodique :
« — Certes, vous pensez que le poison que j'ai instillé en son esprit est la raison de sa chute. Mais je n'ai fait qu'ouvrir les vannes, je vous assure. Le renard a cédé de bon gré aux pires vicissitudes de son âme… Il est le seul responsable de son état. Ce qui ne fait que rendre son cas plus passionnant, à mes yeux.
— Ce que vous dites n'a pas le moindre sens ! »
La conviction avec laquelle elle venait de lui répondre lui fit perdre son léger sourire. Visiblement, elle commençait à l'agacer. Alors que la créature ténébreuse se relevait, repoussant les blocs de marbre en ruines qui la surplombaient, Valkeyrie poursuivit :
« — Vous pensez que l'on ne se définit que par un état d'esprit, ou un trait de caractère ? Ziegelzeig a mille autres facettes ! Certaines sont sombres et mauvaises… Mais la plupart sont radieuses et sincères. »
Le monstre était à nouveau prêt à charger. La lapine se campa sur ses pattes, alerte. Les sourcils froncés, le regard focalisé sur la créature, son esprit ne se détachait cependant pas un instant de Neferio, et elle continua son invective :
« — Vous avez passé tellement de temps à observer le malheur et la haine qu'impose votre cité à ses habitants que vous avez fini par croire que les gens ne se définissent d'aucune autre manière ! »
La créature chargea en vociférant, et une nouvelle fois, la lapine l'esquiva. Cette fois, le monstre se montra plus habile, et se campa sur ses membres puissants pour relancer sa charge dans la direction où Valkeyrie avait fui. Celle-ci fut obligée de dégainer son épée, la piquant entre les pattes de la bête, afin de la déstabiliser dans sa course. Sous la puissance de son assaut, le monstre glissa au sol et alla s'écraser contre le muret qui soutenait le balcon, sous le regard agacé de Neferio, qui aurait aimé le voir triompher depuis bien longtemps.
Valkeyrie pointa alors son fleuret en direction du maître de Shadowrift, déclarant :
« — Vous pensez avoir une connaissance profonde de la façon dont les gens pensent et raisonnent. Mais vous ne savez rien. Votre cœur est aveugle à tout sentiment qui ne lui apporterait pas de puissance. »
D'un pas déterminé, elle avança vers lui, faisant fi de la créature qui se redressait, secouant sa tête ténébreuse, qui avait visiblement pris un mauvais coup.
« — Vous asservissez l'esprit des gens en les condamnant à ne vivre qu'au travers du désespoir que vous leur imposez. »
Le visage habituellement si impassible de Neferio laissait à présent s'exprimer une légère fureur, qu'il ne parvenait à dissimuler qu'à grand mal, celle-ci se ressentant dans l'aura obscure qui se dégageait de lui, inconsciemment. Satisfaite de le voir réagir aux propos qu'elle tenait, elle se campa sous son regard noir, avant de conclure sa diatribe :
« — En réalité, vous n'êtes rien de plus qu'un misérable esclavagiste de l'âme !
— Assez ! »
La bouche tordue en un rictus haineux, le maître de Shadowrift venait de briser le calme qui caractérisait sa conduite depuis qu'elle l'avait vu pour la première fois. Il avait plaqué ses mains contre la balustrade, et se penchait à présent par-dessus, le visage déformé par la colère.
Pour Valkeyrie, c'était une forme de victoire, bien que cela ne résolve rien. Le monstre obscur se précipitait à nouveau sur elle, stupide et enragé. Agacée par ses assauts répétitifs, elle se mit en garde. Quitte à le blesser, elle pourrait au moins l'immobiliser. Toute autre considération serait à prendre sur le tas. Maintenant, il fallait agir.
Voyant qu'elle ne se préparait pas à l'éviter, le monstre, ignorant totalement le fait qu'elle pointât une arme sur lui, bondit férocement, en poussant un cri guttural. Alors Valkeyrie ferma les yeux, et laissa ses arcanes lumineux jaillirent de sa main, puis remonter le long de sa lame. Alors que la créature retombait de tout son poids sur elle, elle fit un pas de côté, et frappa un coup d'estoc, qui vint frôler la chitine ténébreuse qui recouvrait le flanc de la bête. Au contact de la lumière qui jaillissait de la lame, les ombres qui composaient la carapace s'écartèrent brutalement, laissant apparaître pendant une demi-seconde le pelage roux qu'elles recouvraient, avant de se refermer à nouveau sur lui.
Cette réaction n'échappa pas à Valkeyrie. Soudain tout lui sembla logique. Limpide. La raison pour laquelle les ténèbres de Shadowrift s'étaient étendues sur le corps de Ziegelzeig, alors qu'elles ne parvenaient pas à progresser sur le sien. Ça ne tenait pas à une noirceur particulière de l'âme du renard, comme Neferio semblait le laisser croire… Cela venait du fait qu'elle était une arcaniste de la lumière, tout simplement. Les ténèbres ne pouvaient s'étendre dans un corps qui bouillonnait d'énergie lumineuse. Ziegelzeig n'était pas plus sensible qu'elle à la corruption de Shadowrift, c'était la nature de son arcane qui l'immunisait à son emprise.
D'un coup, elle se sentit confiante, sereine. Elle vit un espoir pour celui qu'elle aimait, et fut tentée de croire à nouveau en leur chance de survie. Détendue, elle rengaina son épée, sous le regard atterré de Neferio, qui tenta d'interpréter sa conduite.
« — Enfin, vous vous montrez raisonnable… Faites-moi le plaisir de mourir de sa main, à présent. Permettez-lui d'exprimer enfin le fond réel de son âme asservie aux ténèbres ! »
A ces mots, Valkeyrie ne put refreiner un petit sourire de mépris. Elle tourna alors les yeux vers la créature, qui lui faisait face, éructant et bavant, sa masse agitée par des soubresauts de haine.
« — Tu as entendu ton patron, Zieg ? Viens me tuer ! Approche ! »
Sans demander son reste, la créature fonça sur elle, la gueule béante. Alors Valkeyrie fit le vide en elle, et trouva le point d'équilibre qu'elle recherchait. Tous le lui avaient dit, Ziegelzeig le premier : il fallait seulement avoir confiance. Il n'y avait pas de médium. Il n'y avait pas de secret. La maîtrise venait de l'acceptation de soi, dans son intégralité. Envisager l'échec, c'était le provoquer. Elle sentit une graine germer au fond de son être, croître en une sphère éclatante de chaleur, et comprit que c'était là, en ce point exact de son être, que se trouvait la source de son pouvoir, et qu'elle pouvait y puiser à loisir. Il lui suffisait de le vouloir. Il lui suffisait d'y croire.
Poussant un cri salvateur, elle laissa les arcanes lumineux envahir ses pattes, crispées par l'effort de sa volonté. Deux orbes de lumière les englobèrent alors totalement, sphères parfaites, crépitantes d'une énergie brillante. Alors que la bête sauvage fondait sur elle, elle projeta son poing droit vers l'avant. Sans même avoir besoin d'entrer en contact avec la créature, la lumière fut suffisante pour la projeter en arrière. Au point d'impact, les ténèbres se solidifièrent, avant de se fracturer, à la manière d'une terre rance, desséchée par le soleil.
Valkeyrie avait assez esquivé et louvoyé. C'était à elle de passer à l'attaque, désormais. Elle enchaîna avec un coup de son poing gauche, furieuse, frappant au même endroit. Poussant un cri de douleur, la bête s'écrasa au sol. Les ténèbres fragilisées par le premier impact éclatèrent alors comme un miroir se brisant en millier de fragments. Le pelage roux du renard apparut sur environ dix centimètres, intact, libéré de toute corruption.
La lapine, souriante, le souffle court, l'esprit un peu enfiévré par les évènements, hurla :
« — Alors, Zieg ? Il paraît que tu es asservi aux ténèbres ! »
La monstruosité bestiale se redressa brusquement, envoyant dans les airs une giclée de bave noire et opaque, tentant de refermer ses crocs sur le bras de Valkeyrie. Celle-ci fut plus rapide, et lui asséna un coup violent de sa patte cerclée de lumière, en plein museau. La bête mugit, retombant au sol au milieu d'une volée d'éclats ténébreux. Tout en plaçant un nouveau coup dans le dos de la créature, la pliant en deux sous la force de l'impact arcanique, Valkeyrie continua à crier :
« — Il paraît qu'il n'y a que de la haine en toi ! »
Elle se jeta alors furieusement sur lui, perdant tout maintien, retrouvant, dans ce moment de crise, les instincts primordiaux de ses ancêtres sauvages. Furieuse, elle se mit à le rouer de coups, projetant des éclats lumineux en tous sens, qui chaque fois soulevaient un peu plus de ténèbres. Autour d'elle, les fragments de la cosse noire se volatilisaient dans les airs après être tombés en fines particules poussiéreuses.
« — Il paraît que c'est ça, la seule chose qui te détermine ! »
Ses coups commencèrent à perdre en force, tandis que sa rage euphorique se muait en une profonde tristesse. Elle avait trouvé le courage et la détermination pour faire ce qu'il fallait, pour gagner une puissance à même de terrasser les ténèbres, ces ombres qui jusqu'alors la terrifiaient tellement. Et tout ça pour être contrainte de retourner ce pouvoir, acquis au prix de tant d'efforts, contre la personne qu'elle aimait le plus au monde.
« — On sait bien tous les deux que c'est faux… Pas vrai ? »
Alors, perdant toute forme d'animosité, elle plaqua un dernier coup, frêle et fragile, contre le corps meurtri qu'elle dominait. Elle porta un regard attristé sur lui. Il était presque entièrement redevenu lui-même, couché sur le flanc, la carcasse ténébreuse qui l'entourait ne se maintenait plus qu'avec difficulté en quelques points épars de son corps. Les yeux fermés, la bouche entrouverte, il respirait avec difficulté, et tremblait comme une feuille. Elle le trouva si vulnérable en cet instant, si proche du souvenir mutilé qu'il avait de lui-même… Une image horrible et sanglante, dont il ne parvenait pas à se détacher, et qui toujours le ramenait à son triste passé… qu'alors, elle sentit les ultimes remparts de ses propres forces s'effondrer. Elle se mit à pleurer toutes les larmes de son corps, ne sachant si elles étaient consécutives à son soulagement de le voir en vie, ou à la peine terrible qu'elle ressentait pour lui. Elle s'abandonna totalement, hurlant son désespoir, avant de retomber contre lui, éperdue, s'accrochant à son pelage comme si c'était la seule chose qu'il lui restait.
Au milieu de ses sanglots incontrôlables, elle entendit les bruits de pas qui s'approchaient, suivis d'un applaudissement lent et mesuré. Alors, elle releva piteusement la tête, distinguant au travers du rideau opaque de ses larmes, la silhouette de Neferio qui s'avançait vers elle, frappant ses mains l'une contre l'autre.
« — Magistral ! s'exclama-t-il. Formidable ! Quel final, vraiment ! Quel spectacle ! »
Démunie, Valkeyrie se recroquevilla contre Ziegelzeig, toujours inanimé, cherchant à faire barrage de son corps pour protéger le renard.
Neferio s'arrêta à un peu plus d'un mètre d'eux, cessant d'applaudir, pour déclarer d'un ton froid :
« — Merci pour ce beau divertissement. Mais maintenant, le rideau tombe. »
Tendant une main crispée devant lui, le seigneur de Shadowrift concentra son pouvoir en un point, avant de finalement relâcher la pression en direction de Valkeyrie.
La lapine sentit son flanc se déchirer brutalement, et poussa un hurlement de douleur, tandis que des morceaux de sa chemise, réduite en charpie, volaient autour d'elle, révélant la marque des ténèbres qui entourait sa plaie. Une puissance maléfique était à l'œuvre, car les stigmates sombres se mirent à onduler, de gauche à droite, avec une insistante férocité. Les yeux révulsés par la douleur, Valkeyrie se cambra en arrière, l'air se bloquant dans sa gorge. Incapable de respirer, incapable de hurler. Seule cette souffrance brûlante, atroce, qui lui vrillait le flanc, semblait exister à présent. L'impression ignoble qu'on glissait une multitude de lames chauffées à blanc sous sa chair, et qu'on s'amusait à les enfoncer très lentement, tout en effectuant des mouvements circulaires, de plus en plus rapides, de plus en plus féroces.
Ravi par ce spectacle ignoble, Neferio laissa reparaître son petit sourire.
« — Tu pensais vraiment être immunisée à mes maléfices, simplement parce que tu manies la lumière ? Pauvre idiote… Je suis le roi des ténèbres. Il n'y a aucune lumière que je ne puisse recouvrir de mon ombre. »
Au comble de la souffrance, Valkeyrie, incapable de respirer, roula sur le dos, retombant mollement aux côtés de Ziegelzeig. Le regard figé, le corps immobilisé, elle ne pouvait plus voir que les pieds de son ennemi, qui se dressait au-dessus d'elle, triomphant.
Alors il redressa sa main gantée de noir, et crispa légèrement ses doigts, faisant apparaître entre eux un flux ténébreux qui se densifia rapidement, s'étirant de chaque côté, jusqu'à prendre la forme d'un long épieu noir, qu'il redressa, prêt à l'abattre sur elle.
« — Meurs, maintenant ! »
Avec férocité, il arma son bras, redressant le pique obscur pour asséner le coup fatal. Au moment où il allait projeter son maléfice, une poigne ferme vint agripper son avant-bras, bloquant son élan. Neferio tourna un regard farouche sur le côté, pour voir Ziegelzeig redressé, lui maintenant le bras. Le souffle court, le regard épuisé, il avait toutefois encore assez de force pour empêcher son adversaire de mettre un terme à son œuvre macabre. Alors il serra les crocs, avant de déclarer férocement :
« — Touche pas… à ma lapinette ! »
Pendant un long moment, il n'y avait plus eu que l'obscurité intense. Loin de la paix sécurisante qu'il s'était figuré, cet isolement l'avait rapidement rendu claustrophobe. Alors son esprit s'était agité, cherchant à déterminer où se trouvait le haut du bas, l'avant de l'arrière. Puis il avait cédé à la panique, cherchant un contact, une prise, un soutien quelconque. Ne rencontrant que le vide, partout où il tâtonnait, il avait tenté de toucher son propre corps, mais là encore, il ne fit que fouetter l'air. Hors de son corps, hors du monde, plongé dans le noir total, il ne lui était resté qu'un lent désespoir, l'idée atroce qu'il allait passer l'éternité dans cet état de non-vie, prisonnier des ténèbres de son cœur.
Tandis qu'il suffoquait, exhalant un air qui n'existait même pas, les regrets avaient commencé à le gagner. Avait-il abandonné trop tôt ? Etait-il responsable de son sort ? Comment avait-il pu céder face à la tentation du néant ? Il était trop tard pour se poser ces questions, qui n'illustraient, encore une fois, que sa faiblesse.
Tout le monde le lui avait fait remarquer. Fort en gueule, prompt à se battre, n'ayant pas peur d'aller au-devant du danger, toujours à foncer, coûte que coûte, faisant front aux menaces, quelles qu'elles soient… Voilà ce qu'il était. Ce qu'il avait toujours été. Au final, il n'avait pas tellement changé. Il pensait que son égocentrisme appartenait au passé, qu'il avait enfin réussi à apprendre l'humilité, mais, là encore, ce n'était qu'une illusion. En bon hypocrite, il avait simplement trouvé un moyen efficace de se dissimuler à lui-même qu'en réalité, il était toujours le même, et que ses défauts d'hier demeuraient ceux d'aujourd'hui.
Il le payait à présent, et au prix cher. Son incapacité à se remettre en question le condamnait à une lente agonie, perdu dans un abîme de ténèbres qu'il avait appelé de ses vœux. Quelle honte. Les regrets firent peu à peu place à une tristesse profonde. Son esprit ne pouvait se détacher de l'image qu'il avait pu recréer de Valkeyrie, juste avant que tout ne s'effondre. Chaque détail lui revenait en mémoire. Le moindre élément. La disposition exacte du moindre poil composant son doux pelage, dans la torsion légère que leur imposait le vent. Son sourire, où se lisait la confiance qu'elle lui offrait. Et ses yeux. Ses yeux verts magnifiques, où luisaient les étoiles.
Elle était sa lumière, dans tous les sens du terme. Si pour l'occasion, il se trouvait concrètement perdu dans les ténèbres, c'était une métaphore qu'il ressentait au quotidien. Son existence n'était qu'une ombre, et lui-même ombre parmi les ombres, avait cherché à disparaître au milieu de cette noirceur. Mais Valkeyrie avait éclairé son univers, et lui avait redonné l'espoir. Elle lui avait fait croire qu'il était quelqu'un de meilleur, qu'il n'était pas cette ombre perdue dans un grand flou obscur, qui se débattait sans conviction, à la poursuite d'un objectif tout aussi obscur. Elle l'avait ramené à la surface, l'extirpant hors de lui-même, sans même prendre conscience de ce qu'elle faisait pour lui. Elle l'avait sauvé de sa propre folie.
Mais hélas, il était retombé dans ses pires travers. Le destin s'était acharné à appuyer sur la corde sensible, remettant sur sa route l'être qui définissait les ténèbres de son cœur. Ce n'était pas tant qu'Etrogarheim fut à l'origine de sa mutilation, bien que cette expérience horrible déterminât son existence, en un certain sens… C'était ce que le loup blanc représentait pour lui. Il était la source du mal qui grouillait en son âme. Son reflet déformé. Sa némésis. Le modèle qu'il avait cherché à égaler, à surpasser, alors qu'il aurait dû percevoir qu'il n'était que fiel et méchanceté. Et il était devenu encore pire. Aujourd'hui encore, il ne pouvait se le pardonner. D'autant plus qu'il en avait la certitude absolue, à présent… Ce n'était pas un hasard, puisqu'il était son fils. Les travers du père se voyaient amplifier par l'héritage transmis, et la graine de noirceur ainsi plantée avait crût de façon exponentielle, produisant des fruits pourris, à la rancœur acide. La vérité se trouvait là : le monstre odieux qu'il était devenu, ce n'était pas Etrogarheim qui l'avait façonné… Il en était le seul responsable.
Cette réalité au cœur, il décida d'abandonner. Et de rester là, dans le silence et dans l'oubli. Jusqu'à la fin des temps, s'il le fallait… Car après tout, maintenant, elle pouvait bien arriver. Ça ne changerait plus rien, le concernant.
Et soudain, un flash. Une lueur dans les ténèbres. Imperceptible, d'abord, au point qu'il crut avoir été victime d'une illusion. Puis un éclair de lumière, violent, mince, mais concret. Son cœur se figea, son attention entièrement tournée vers cet évènement. Presqu'aussitôt, il ressentit une bouffée d'espoir, qui entrait en contradiction avec la longue réflexion qu'il venait de porter sur lui-même.
Il n'avait plus qu'un nom en tête. « Valkeyrie ».
Il le savait. C'était elle. Forcément. Elle était sa lumière. Il n'y avait qu'elle qui puisse venir le chercher, au plus profond des ténèbres.
Nouveau choc lumineux, et il perçut sa voix, légère et lointaine, quasiment imperceptible. Qu'avait-elle dit ? Elle avait parlé d'asservissement aux ténèbres ? Etait-ce une question ? Une exclamation ? Toujours était-il que sa voix lui indiquait la direction.
Plongé dans l'abîme obscur, sans autre repère que son intuition, et une vague certitude que la lumière et la voix étaient arrivées d'un certain côté, il déplaça son esprit dans cette voie.
Une nouvelle lueur, puissante, fulgurante, violente, vint le conforter dans son choix. La voix était plus claire maintenant.
« — Il paraît qu'il n'y a que de la haine en toi ! »
C'était ce qu'il pensait, effectivement. Mais le ton ironique, un brin moqueur, sur lequel elle avait prononcé ces paroles, suffit à lui donner envie de remettre ses propres certitudes en question.
Les éclats lumineux se firent plus réguliers, intenses, l'éblouissant, repoussant les ténèbres loin derrière lui, toujours plus loin. Il pouvait s'en détacher à présent. Il pouvait sentir son propre corps. Il pouvait s'extraire à lui-même. Un seul effort suffirait. Il lui fallait ce dernier élan, un ultime coup de pouce.
« — Il paraît que c'est ça, la seule chose qui te détermine ! »
Il regrettait tellement de l'avoir pensé. La confiance affirmée par Valkeyrie le confortait dans son rejet total de ce qu'il avait pu croire et ériger en synthèse de lui-même, épitaphe d'une existence gâchée.
La lumière était quasiment continue à présent, perturbée par de vagues soubresauts. Les ténèbres qu'il percevait encore autour de lui se fissuraient, comme une vitre sur laquelle on aurait asséné de violents coups de marteau. Bientôt, elles voleraient en éclat, et il n'y aurait plus que cette douce lueur. Celle que Valkeyrie tournait vers lui. Celle qui le ramenait des profondeurs de lui-même. La main qu'elle lui tendait.
« — On sait bien tous les deux que c'est faux… Pas vrai ? »
Oui.
Maintenant, il le savait.
Il n'avait pas eu la force d'ouvrir les yeux tout de suite. Sa conscience ayant regagné le monde physique, il reprenait peu à peu la maîtrise de son corps. Il ne pouvait pas bouger. Pas pour l'instant. Tout son organisme était secoué de spasmes incontrôlables, et sa respiration était lourde et douloureuse. Chaque bouffée d'air semblait vouloir lui demander un effort intense. Il avait l'impression de devoir réapprendre à utiliser chaque parcelle de son être, à remettre en activité la moindre de ses fonctions vitales. Cet effort lui sembla un moment insurmontable, mais lorsque ses sensations lui revinrent, et qu'il perçut la chaleur du corps de Valkeyrie, qui reposait au-dessus de lui, tout fut plus facile.
Il la sentait, avachie, reposant contre son flanc, et l'entendait pleurer. Pleurer si fort. Hurler de désespoir. Et il s'en voulut. Atrocement. Il s'en voulut d'être une nouvelle fois la cause de sa tristesse. Mais tout à la fois, ces larmes lui apportèrent un réconfort supplémentaire, et une source de courage, pour faire les derniers pas.
Alors il sentit s'approcher la menace. Ses instincts en alerte, il entendit les bruits de pas, les applaudissements laconiques, la démarche pesante d'un monstre, prêt à s'en prendre à elle.
« — Merci pour ce beau divertissement. Mais maintenant, le rideau tombe. »
La voix de Neferio.
Il l'aurait reconnu entre toutes. Cette voix avait murmuré à son esprit les pires tentations, la nuit où Valkeyrie avait failli mourir. Et elle l'avait condamné, ce soir même, à s'enfoncer dans ses propres ténèbres, le prenant au piège de la haine qu'il avait pour lui-même. Jamais il ne pourrait oublier cette voix, son intonation néfaste, son inflexion biaisée et mielleuse. La voix du mal véritable.
Il sentit alors le corps de Valkeyrie se crisper contre lui, et perçut les hurlements de douleur qu'elle se mit à pousser. A l'audition de ce son insoutenable, il eut l'impression que son cœur se fendait en deux, que ses entrailles se nouaient, que son corps tout entier se ramassait sur lui-même. Alors il tenta de bouger. Il fallait absolument qu'il réagisse. Il devait la sauver. Faire taire la source de sa souffrance. Et toujours les cris endoloris parvenaient à ses oreilles, sans qu'il puisse ne serait-ce qu'ouvrir un œil, ni remuer un doigt.
Et la voix insupportable de Neferio tranchait au travers des hurlements, implacable et cruelle :
« — Tu pensais vraiment être immunisée à mes maléfices, simplement parce que tu manies la lumière ? Pauvre idiote… Je suis le roi des ténèbres. Il n'y a aucune lumière que je ne puisse recouvrir de mon ombre. »
Si. Il y en avait une.
La sienne.
La lumière qu'elle lui avait envoyé lui avait permis de triompher de ses ténèbres personnelles, toutes renforcées qu'elles furent par les maléfices de Shadowrift, ou de son seigneur. Valkeyrie avait gagné.
Pour eux deux, elle avait gagné.
Alors il fut capable de bouger. Très légèrement, d'abord. Mais dans la précipitation de l'urgence, il s'obligea très vite à accélérer le rythme. Tous ses muscles se débloquèrent, les uns après les autres, et il fut capable de se relever.
Pour la première fois de son existence, il remercia le ciel d'avoir perdu ses pattes, et de pouvoir se tenir sur des prothèses, éléments extérieurs à lui-même, qui purent le soutenir, là où il se serait sans doute effondré s'il avait dû se fier à ses seules ressources.
Neferio lui tournait le dos, brandissant une arme de ténèbres contre Valkeyrie qui, effondrée au sol, était tétanisée par la souffrance que ce monstre lui infligeait.
Alors, sa détermination se mua en une colère sourde, mais saine, car tournée cette fois contre la bonne personne. Mobilisant toute la force qu'il pouvait accumuler, il dressa son bras, agrippant le poignet de Neferio au moment exact où il s'apprêtait à frapper. Celui-ci tourna vers lui un regard incrédule, qui le fit frissonner de plaisir.
Il put alors prononcer ses premières paroles, depuis qu'il était revenu des abîmes de son propre cœur. Serrant les dents sous l'effort, il bredouilla :
« — Touche pas… à ma lapinette ! »
