-Chapitre XXIX-
Tête à tête avec Jasper
Seule… Dans la grande pièce, dans la grande maison. Seule… au monde. Enfin pas tout à fait. Jasper l'observait depuis l'entrée sans rien dire. N'osait-il pas ? Mesurait-il en cet instant les ravages et les torts qu'elle lui avait causé ainsi qu'à toute sa famille ? Souhaitait-il ne l'avoir jamais rencontrée ? Il devait se sentir d'autant plus mal qu'il se retrouvait seul, sans Alice. A ce que Bella en avait compris, c'était pour lui une situation tout à fait exceptionnelle et rarissime. Rosalie et Emmett avaient des occupations distinctes, mais ils travaillaient dans la même ville, Carlisle et Esmée étaient parfois séparés plusieurs jours lorsque celle-ci partait en déplacement, seuls, Jasper et Alice ne se quittaient jamais.
- Est-ce que tu me détestes Jasper ? Osa-t-elle demander.
Jasper s'était montré héroïque depuis l'arrivée de Jane. Dès le début, c'était pour ainsi dire lui qui l'avait prise en charge et avait réussi -avec plus ou moins de bonheur- à la canaliser.
Il eut un petit rire incrédule. Pourquoi cette fille s'accablait-elle sans cesse ? Elle lui était sympathique, ne le lui avait-il pas prouvé à plusieurs reprises ?
- Personne ne te déteste Bella, la détrompa-t-il gentiment.
Jasper au pays des Schtroumfs ! Elle faillit lui demander s'il fumait la moquette…
- Ouais, tout le monde aime Bella, railla-t-elle. Et chez Jane ce n'est même plus de l'amour, c'est de la rage !
Un petit rire discret commenta sa répartie.
- Mais qu'est-ce qui ne va pas chez cette fille ? S'insurgea Bella qui sentait monter sa colère de manière irrépressible. Comment fais-tu pour la supporter ?
Grande question ! Et réponse, oh combien personnelle. Ses confidences seraient-elles susceptibles d'apaiser quelque peu Bella ? Du moins la rendraient-elles un peu plus compréhensive à l'égard de Jane, alors pourquoi pas ?
- Jane est plus proche de moi, du moins de ce que j'étais, qu'aucun d'entre vous… y compris Alice, commença-t-il d'une voix hésitante.
Se dévoiler à une presque inconnue, était pour lui un exercice difficile. Jasper était du genre discret et réservé, bien plus qu'Edward et de profondes blessures étaient enfouies tout au fond de lui.
- Tu te compares à Jane ? S'exclama Bella, incrédule.
Puis elle se souvint des confidences que lui avaient faites Edward sur son frère et devina où il voulait en venir.
- Fut une époque, j'étais comme elle, affirma-t-il.
- Edward m'a parlé de ça, reconnut-elle. Mais quoi que tu aies fait Jasper, JAMAIS tu n'a été comme elle, j'en suis certaine.
Mais qu'est-ce qu'elle croyait ? Qu'en moins de deux mois de temps, elle avait tout vu et tout compris de la psychologie des vampires ?
- Excuse-moi de te contredire Bella, mais j'étais en tout point semblable à elle, affirma-t-il un peu sèchement. Cruel, déterminé et … impitoyable. Et c'est d'ailleurs grâce à ça que j'ai vécu suffisamment longtemps pour le regretter et désirer changer de vie. Et puis j'ai rencontré Alice et j'ai été sauvé. Sans elle et sans l'accueil que nous ont réservé Carlisle et sa famille, je ne crois pas que je m'en serai sorti.
Bella secoua la tête. Ils avaient certes vécu des choses semblables, mais leurs natures étaient fort différentes.
- Sauf que tu désirais changer. Alice l'a bien senti et c'est pour cette raison qu'elle s'est éprise de toi. Le cas de Jane est très différent, celle-ci ne désire nullement s'améliorer… elle veut Edward pour le ramener avec elle à Voltera et le rendre semblable à elle.
Décidément, Bella s'ingéniait à ne pas comprendre.
- Non, tu fais erreur, la contredit-il. Jane a choisi Edward en toute sincérité et elle songe sérieusement à changer de vie pour le garder.
Quel naïf ce Jasper !
- … Tu parles, l'interrompit-elle rageusement, c'est une dominatrice et elle ne veut Edward que parce qu'il lui a échappé, c'est tout. Il n'y a pas d'autres raisons que celle-là. Jane a tous les hommes qu'elle souhaite et quand elle en a assez de les voir se traîner à ses pieds, elle les jette.
Interloqué, Jasper la regarda un moment sans plus trop savoir quoi dire. La vision qu'elle avait de Jane était si éloignée de la réalité qu'il était inquiet d'avoir à la détromper. Il hésita un long moment avant de se décider.
- Jane, depuis qu'elle est vampire, n'a sans doute jamais connu d'autre homme qu'Edward et je n'ai aucun doute sur la sincérité de ses sentiments pour lui.
Comment avait-elle réussi à l'embobiner de la sorte ?
- Ne me dis pas que c'est elle qui t'a raconté ça et que tu l'as crue ? S'exclama Bella.
Mais jasper savait exactement de quoi il parlait.
- Aro a parlé d'elle avec Carlisle. Quand il la trouvée, elle n'était transformée que depuis quelques semaines. Elle a eu un passé misérable dont tu n'as pas la moindre idée et celui qui l'a mordu a profité qu'elle était en train d'accoucher, toute seule dans un bosquet et en pleine guerre mondiale. Elle n'a jamais revu son bébé et ne sais même pas ce qu'il est devenu. Ensuite, Aro l'a prise sous sa coupe et l'a regardée évoluer tout doucement. Bien sûr qu'elle avait la rage et qu'elle était sans pitié, mais elle était aussi intelligente et curieuse et… sensible. Il a toujours su qu'elle s'améliorerait, qu'il lui fallait simplement du temps et peut-être un coup de pouce du destin. Lorsque j'ai épousé Alice, les Volturi ont assisté au mariage et l'ont emmenée dans leurs bagages. Aro l'avait préparée à nous rencontrer car il se doutait que nos choix de vie l'interpelleraient quelque part, sauf qu'il n'avait pas prévu qu'elle s'éprendrait d'Edward. Jamais il ne lui avait connu la moindre aventure avant et je suis certain qu'elle n'en a plus eu aucune autre depuis.
Alors là Bella était douchée. La vision de la transformation de Jane était si terrible qu'elle l'emplissait de pitié. Oui l'Italienne était mauvaise, mais on le serait à moins ! Elle songea qu'elle-même était d'une époque où les conditions étaient beaucoup moins rudes et que même si la vie ne l'avait pas épargnée, elle n'avait jamais été à plaindre. Dans le même temps, cette vision de Jane en martyre la dérangeait. Elle ne pouvait pas tirer un trait sur tout ce qu'elle lui en avait fait baver depuis qu'elle était arrivée à Forks. Et elle était tout de même partie en emmenant Edward, la garce !
- Je vais te dire Jasper, confia-t-elle. Cette fille me déteste et pas seulement à cause d'Edward. Je ne sais pas pourquoi…
Jasper approuva dans un grand élan de sympathie. Le terrain tout à coup lui semblait moins glissant.
- Ça c'est dû à ta nature profonde, expliqua-t-il patiemment. Nous éprouvons tous, à des degrés divers, une pointe de jalousie à ton égard.
Bella éclata de rire. L'idée qu'elle puisse susciter la jalousie des Cullen, ces êtres parfaits, était totalement absurde et sans doute Jasper s'amusait-il à ses dépens.
- Je comprends ça, affirma-t-elle avec ironie. Une belle fille comme moi, merveilleusement chanceuse, parfaitement à l'aise en toute circonstance, à l'élocution irréprochable et à l'adresse incomparable… il y a vraiment de quoi faire des envieux. Oui maintenant que tu le dis, j'admets qu'il est normal qu'on me jalouse !
Jasper éclata de rire. Bella avait une vision d'elle-même encore plus noire que celle qu'elle avait de Jane.
- Tu te sous-estimes Bella et tes défauts sont partie intégrante de ton charme. Je trouve personnellement que tu es une jeune personne attendrissante.
Bella serait rentrée dans un trou de souris, alors, plus sérieusement, il tenta de lui expliquer gentiment, ce qu'il voulait dire.
- Tu es très au-dessus de la plupart d'entre nous Bella parce que tu n'as jamais eu besoin de te damner pour assouvir ta soif. Tu es restée… pure. Sans doute est-ce la raison qui te donne le droit d'avoir un regard aussi sévère sur Jane et peut-être sur nous autres, pauvres pêcheurs.
La dernière phrase était un trait d'humour, mais Bella se vexa.
- Mais qu'est-ce que tu racontes ? S'énerva-t-elle. Tu t'imagines que je juges tout le monde et que je vous méprise tous ? C'est parce qu'Edward m'a révélé ton passé que tu dis ça ? Tu ne voulais pas que je le sache et tu supposes maintenant que je te méprise ?
Désagréablement surpris du tour que venait de prendre la conversation, Jasper se braqua à son tour.
- Je ne suis pas particulièrement fier de mon passé Bella, se défendit-il, mais je l'assume et ne m'en cache pas. Je ne dis pas que tu nous méprises, ce n'est pas ce que je pense, mais tu es différente de nous et tu as du mal à nous comprendre.
Ce n'était pas une critique mais une simple constatation. Pourtant Bella en fut piquée au vif. Ainsi c'était ça qu'il pensait d'elle, qu'elle était une sainte et qu'elle se croyait supérieure à eux. S'il s'était trouvé dans sa tête, il saurait avec certitude à quel point elle n'était pas si différente d'eux. Elle allait de ce pas éclairer sa lanterne.
- C'est vrai que d'être devenue un vampire m'a longtemps fait horreur et j'ai souhaité mourir plutôt que de me renier moi-même. Mais ce qui me faisait tenir et avancer, c'était l'idée que j'allais tuer Liam. Je n'avais pas la moindre idée de la manière dont j'allais m'y prendre et je savais seulement que je ne croyais pas à l'immortalité de notre race. La rencontre avec Laurent a confirmé que j'avais raison et jusqu'à cet instant où Edward m'a fait jurer de ne jamais commettre ce geste irréparable, j'étais fermement décidée à tenir cet engagement. Tout ça pour te dire que la sainteté de Bella a du plomb dans l'aile.
Jasper rit miraculeusement à la boutade qui ne méritait pas tant d'emballement et, sans doute par contagion, elle finit par joindre son rire au sien.
- Tu as vraiment renoncé à tuer Liam ? S'étonna Jasper une fois que son amusement fut passé.
Bella le regarda avec un air de défi enjoué.
- Dans la mesure du possible, Sainte Bella tient toujours mes promesse, affirma-t-elle sans se démonter.
Contre toute attente la boutade ne le fit pas rire et il la pris même avec le plus grand sérieux.
- Est-ce que tu veux dire que tu ne participeras en rien à la capture de Liam ?
Bella sentit immédiatement que le ton avait changé et que l'heure n'était plus ni aux confidences, ni à la plaisanterie.
- Je ferai tout et n'importe quoi pour que Liam ne puisse plus jamais faire de tort à personne… sauf le tuer moi-même, affirma-t-elle avec le plus grand sérieux.
Un sourire rusé apparu sur le visage de Jasper, mais leur attention fut détournée par l'arrivée bruyante des Quileutes.
- Le moment venu, je te le rappellerai Bella.
Elle n'eut pas le temps de lui demander de préciser le sens de ses propos sibyllins, pourtant elle devinait clairement qu'il avait quelque chose derrière la tête et qu'il avait profité de cette conversation pour la tester.
