J'ai écrit vite, sans me réviser, alors si vous voyez des fautes, signalez-les. Je me suis dépêchée parce que je n'aurai pas l'occasion de réécrire avant plusieurs jours, voire des semaines et je tenais absolument à poster la partie 2 avant d'être trop accaparée par mon boulot et la réalité.
Chapitre 28
Tempête
(Partie 2)
Au moment où le missile à tête chercheuse allait atteindre son but, il fut dissout. Du moins fut-ce la conclusion que je pus en tirer puisque je ne sentis rien. Pas de brûlure, pas de fumée, pas la moindre petite flammèche. Rien.
En même temps que je faisais ce constat, je pris conscience que j'avais recouvré l'usage de mes membres et la possibilité de bouger mes yeux. Je me détachai des pupilles noires et je fus en mesure de voir à nouveau ce qu'il y avait autour; des iris d'un rouge rageur, des globes oculaires cachés à moitié par des sourcils larges et sévères, un front plissé par la fureur, un crâne lisse et blanc, des lèvres retroussées sur des dents serrées. J'entendis un grognement de protestation et ce fut ce qui me remit pour de bon les idées en place. Secouant la tête, je repris pied dans la réalité. Igor m'avait libéré de sa transe, déconcentré grâce à Liam qui l'avait attrapé par la taille. Ses grands bras cintraient sa poitrine, mais Igor était plus imposant que lui et il se débattit violemment.
« Encore vous! » vociféra-t-il à l'encontre du clan, enragé.
J'entendis la conscience de Siobhan sur le toit de l'usine en face. Elle avait le téléphone en main. Alice venait de lui transmettre des informations qu'elle me cria en silence pour éviter que Igor n'en soit averti lui aussi.
« Il va se renverser en arrière pour déstabiliser Liam! »
En effet, deux secondes plus tard, Igor se poussait de toutes ses forces en arrière pour basculer du rempart et faire tomber Liam dans le vide avec lui. Dans la rue au pied de l'édifice, le couple humain s'arrêtait, intrigué par le bruit qui retentissait du toit. Il ne fallait surtout pas qu'ils aperçoivent les deux individus au-dessus d'eux. Ils se débattaient si vite et si brutalement qu'ils paraîtraient flous à l'oeil des humains.
Sans plus tarder, les muscles tendus de mes jambes me propulsèrent du sol et je poussai les deux vampires accrochés l'un à l'autre sur le côté. Ils roulèrent sur le toit à une vitesse si fulgurante que même moi j'eus du mal à les suivre. Impossible de se mêler à l'incartade sans devoir foncer dans le tas. Je risquais de faire du mal à Liam en essayant tant ils étaient agglutinés l'un à l'autre.
Maggie et Siobhan arrivèrent en contournant l'usine pour éviter que les humains les voient sauter d'un toit à l'autre, car ils avaient toujours le nez en l'air et ils se demandaient quel pouvait bien être l'origine de ce tapage nocturne en hauteur.
Igor possédait une force sauvage difficile à maîtriser. Bientôt il se retrouva à genoux au-dessus de Liam, les mains entourant sa gorge, prêtes à lui disloquer la tête du cou. Durant le seul moment où il lui exposa son dos tendu par l'effort, Maggie l'attrapa par derrière. Igor eut un sursaut de surprise et j'en profitai pour m'emparer de son poignet gauche et le faire lâcher prise. Sio attrapa son poignet droit et tira de son côté. Nous parvînmes à le décrocher de Liam dont les vertèbres du cou commençaient à céder. Tiré par l'arrière, Igor se démena comme un beau diable, mais, écartelé de trois côtés différents, il dut renoncer à se déprendre de notre poigne. Liam s'était déjà relevé. Il se fit craquer le cou pour remettre ses vertèbres en place et s'approcha tout en évitant les yeux exorbités du psychopathe. Il comptait agripper la gorge de son adversaire que Maggie, Sio et moi lui présentions.
« Attention! » entendis-je depuis le gravier recouvrant le toit plat. Sio avait lâché le téléphone pour porter secours à son compagnon. « Coup de bluff! Il va tous vous renverser! »
Ce que Alice venait de voir, je le vis aussi dans la tête d'Igor. Mais trop tard. La ruse était instinctive chez lui. Il ne réfléchissait pas à sa tactique. Il agissait, point.
Nous réalisâmes trop tard qu'il feignait la défaite. Ses bras tendus en croix par Sio et moi se rétractèrent comme s'il avait voulu se mettre à applaudir. Il s'exécuta aussi vite que si rien n'avait retenu ses bras. Nous entraînant dans son élan, Sio et moi fûmes fracassés l'un contre l'autre cependant qu'il ruait pour arracher Maggie de son dos. Il pivota si férocement sur lui-même qu'elle fut envoyée contre un conduit d'aération. Le grillage se tordit sous le choc. Liam n'avait pu qu'être témoin de la riposte d'Igor qui avait agi en un quart de seconde, mais déjà il s'élançait dans sa direction pour l'empêcher de s'évader. J'étais moi aussi sur le point de le poursuivre alors qu'Igor se donnait un élan du toit. Sio s'était aussi remise sur pieds. Maggie également et nous nous élançâmes dans une course nocturne, d'un toit d'édifice à l'autre.
Si absorbé par ma froide détermination à vouloir en finir avec lui, j'en oubliai le portable sur le toit du pub. Frustré de m'être laissé distrait et, surtout, motivé par un désir farouche d'éliminer ce qui représentait pour moi une sorte de substitut de James, je me suspendis à son esprit et pris de l'avance sur le clan. Igor était farouche, rapide, impulsif, mais pas autant que je pouvais l'être. Je vis dans sa tête qu'il comptait atteindre le grand lac, s'y jeter dedans et nous semer en nageant dans les profondeurs. Je bondis donc d'un côté pour prendre un raccourci, au grand étonnement mental des Irlandais qui, me suivant de près, se demandaient pourquoi je déviais de ma trajectoire de cette manière. Ils continuèrent à poursuivre Igor tandis que je le devançais dans sa course. Je surgis de nulle part et lui bloquai le chemin juste avant d'atteindre le lac. Il freina son élan, sans se laisser impressionner par ma rapidité toutefois. Aussi vigilant que discipliné dans l'art de réagir au quart de tour, Igor chercha immédiatement mes yeux pour exercer à nouveau sur moi son talent. Je ne commis pas la même erreur deux fois et évitai soigneusement ses pupilles dilatées.
Il sentit le clan arriver par derrière et fit volte face. Il chercha les yeux des trois autres et ils eurent aussi le réflexe de détourner le regard, ce qui fut utile à Igor pour se remettre au pas de course et fuir à nouveau. Il revint sur ses pas, nous contraignant à le poursuivre encore sur les toits. Il retourna dans le quartier du pub avec cette fois l'intention de pénétrer carrément l'édifice encore bondés de fêtards. Il voulait se fondre à la foule, car il se doutait que nous ne l'attaquerions jamais devant des témoins. Et il était si machiavélique que je vis de sombres desseins se profiler dans sa conscience; s'il se sentait trop acculé au pied du mur, il comptait prendre un des humains en otage et menacer de le mordre devant tout le monde si nous ne le laissions pas tranquille. Il ne fallait surtout pas qu'il parvienne à atteindre ce pub.
Arrivés sur le toit de l'édifice, je constatai qu'il n'y avait plus que Siobhan et Liam avec moi. Maggie était là, mais son esprit me parvint tout à coup de très loin. Elle avait disparu du toit et avait rejoint discrètement le couple humain que Igor avait visé. Ils marchaient toujours sur le trottoir désert, inquiets par ce qu'ils avaient entendu plus tôt, la femme soutenant son compagnon trop saoul. Quand je vis ce que Maggie mijotait, je fus à la fois inquiet et impressionné. Mon téléphone gisait toujours sur le toit du pub. Alice n'avait pas raccroché. Elle avait également vu le nouveau plan et encouragea Maggie même si elle n'était plus en mesure de l'entendre depuis sa nouvelle position.
« Oui! C'est ça! C'est la seule solution! »
Parce que j'avais trop peur que ce plan se retourne contre le clan, je leur ordonnai: « Cessez de respirer! Tout de suite! » chuchotai-je, espérant de ne pas être entendu du trottoir où Igor s'était laissé tomber.
Quoique profondément intrigués par cette demande, Liam et Siobhan obéirent, tandis que Igor s'apprêtait à pousser la porte du pub.
L'instant d'après, on entendait l'éclat d'une fenêtre brisée du côté de l'usine de pisciculture en face et un cri strident retentit dans la rue. La musique du pub rendait heureusement ses occupants sourds à tout ce qui se passait à l'extérieur.
Maggie avait cassé une vitre de l'usine, pris un bris de verre et avait couru vers le couple. Elle avait agi si rapidement que ni l'un ni l'autre n'avait réalisé sa présence. Quand elle s'éloigna d'eux à nouveau, l'homme éméché avait une entaille profonde à la cuisse. Sa compagne, bouleversée par la vue du sang, avait crié.
« Mais tu saignes? Comment tu t'es fait ça? ! Et c'était quoi ce bruit de fenêtre cassée là-bas? Ça provenait de l'usine en face. Je n'aime pas ça. Il y a des voyous dans le coin, j'en suis sûre! » se plaignit-elle, se souvenant des bruits étranges entendus sur les toits quelques minutes plus tôt.
L'homme, trop saoul pour sentir la douleur, regarda sa cuisse d'un air niais.
« Sais pas. »
Le vent porta au loin les vapeurs de sang et Igor fut momentanément détourné de son élan. Attiré par les relents, il se tendit d'excitation, le venin à la bouche. La ruse de Maggie fonctionnait à merveille. Hypnotisé par la fragrance alléchante, Igor baissa sa garde un centième de seconde. Un centième de seconde de trop. Un centième de seconde que Liam mit à profit pour bondir et se jeter, toutes griffes dehors, sur le cou du psychopathe. Un craquement sinistre se fit entendre, puis un deuxième alors que Liam tournait d'un geste brusque le cou de sa victime dans l'autre sens pour lui détacher le crâne de la colonne vertébrale. Il n'y eut aucun cri, aucune plainte, aucun son que celui de ses os broyés. Liam avait détruit en premier ses cordes vocales pour éviter d'attirer encore plus l'attention des humains.
Devenu une marionnette parce que son cerveau ne pouvait plus commander des ordres à ses membres, Igor ne put rien contre Liam qui l'amena avec lui sur le toit du l'usine pour fuir les humains. Maggie s'était débarrassée de la vitre cassée et sauta rejoindre son compagnon pour l'aider à achever la besogne. Sio bondit à son tour et se joignit au massacre. Depuis le toit voisin, j'observai le clan se rassembler et se faire justice. C'était fini. Aussi vite que j'avais connu le camarade de James, il s'en était allé le rejoindre en enfer.
Je lâchai un profond soupir de soulagement en même temps qu'un vague sentiment de malaise m'envahissait. Ce devait être la part humaine en moi qui se répugnait qu'une exécution, dans le monde vampire, soit la seule solution pour régler tous les problèmes.
Je baissai les yeux sur le couple arrêté sur le trottoir au loin. La femme jetait des regards nerveux partout autour d'elle tout en pressant son gilet sur la blessure de son compagnon pour stopper le sang. Maggie n'y était pas allée de main morte. Il allait falloir à ce type plusieurs points de suture. L'odeur du sang était forte dans l'air. Même moi elle me mit mal à l'aise. Par chance, le trio sur le toit était trop occupé pour se laisser distraire par la soif.
J'attrapai mon téléphone et rassurai Alice bien qu'elle avait sans doute vu l'issue de la bataille.
«C'est terminé.
-Enfin! J'ai eu peur. Tu sais que tu m'en fais voir de toutes les couleurs, frérot?
-Navré de t'avoir mis sur les nerfs. C'aurait pu mieux se passer que ça si je n'avais pas été déconcentré ainsi.
-Ouais. Siobhan s'était suffisamment rapproché pour que je perçoive votre conversation dans le combiné. J'ai entendu les noms James et Victoria. C'est tout de même incroyable d'être tombé sur un de leurs amis.
-Des amis comme ça, j'espère qu'ils n'en ont pas trop qui traînent encore dans le monde.
-Ça m'étonnerait. C'est fini, maintenant. Grâce à Maggie.
-Maggie a eu une idée très risquée. » dis-je, pas trop sûr si je devais approuver ses méthodes.
« Risquée, mais efficace. » répliqua ma soeur.
J'entendais Jasper et Emmett se taper dans les mains, s'égayant de la victoire. Ils étaient biensûr demeurés suspendus aux lèvres d'Alice pour assister de loin au combat.
«Trop forte la petite Maggie! » s'exclama Emmett.
« Finalement, vous vous en êtes très bien sortis sans nous. » soupira Jasper, déçu de ne pas avoir pu se joindre à la fête.
Alice les rabroua et reparla dans le combiné.
« J'ai vu que tu voulais raccrocher maintenant.
-Oui. Je dois appeler un taxi pour ces humains. C'est le moins que je puisse faire...
-D'accord.
-Merci Alice.
-Je n'ai pas fait grand chose d'utile. Il agissait sans réfléchir. Je voyais trop tard ses intentions.
-Mais tu as tout de même bien guidé le clan avant qu'Igor ne parvienne à installer son feu imaginaire dans mon crâne.
-Oui. Tu n'as rien senti d'ailleurs? » Elle parut perplexe. « Je l'avais vu réussir son coup...
-Non. Liam est intervenu à temps.
-Bien. Je suis heureuse que ce chemin futur ne soit pas devenu concret alors.
-Moi aussi. Un bain forcé dans le lac ne me tentait pas trop. » ricanai-je. « À plus tard, Alice. »
Je contactai un taxi en fonction 24h sur 24 et dit au chauffeur de passer dans la rue du pub. Je donnai un faux nom et demandai que la note de la course jusqu'à l'hôpital soit envoyée dans un des comptes inventés par Jasper.
Les autres en avaient maintenant fini avec Igor. Il ne restait plus qu'à brûler sa carcasse. Je les rejoignis, contemplai le massacre en me disant que ce type n'avait eu que ce qu'il méritait tout compte fait. Je n'avais pas fait grand-chose, mais j'étais tout de même satisfait d'avoir donné ma contribution. J'avais pu, en quelque sorte, prendre ma revanche sur James qu'il m'avait été impossible de localiser rapidement à Phoenix. Je n'avais pas pu le tuer moi-même non plus tant j'avais été bouleversé en découvrant l'état de Bella. Ce soir, j'avais un peu rattrapé le coup avec Igor, un type de la même trempe que James. Je regrettais seulement de n'avoir pu lui dire que son bon camarade pourrissait en enfer et qu'il ne tarderait pas à aller lui tenir compagnie.
« Bravo Maggie! » félicitait Sio. « Tu as été très futée sur ce coup! »
La concernée affichait un sourire radieux. Elle n'avait aucun remord d'avoir blessé un homme. Pourquoi en aurait-elle eu d'ailleurs? Ce n'était qu'une potentielle proie comme tant d'autres à ses yeux.
« Moran taing duit! Merci! »
Elle se tourna vers moi, questionneuse soudainement.
« Tu y as échappé belle. Il s'en est fallu de peu pour que tu sois prisonnier de flammes imaginaires à ton tour... Qui sont ces James et Victoria? »
Me rappelant que tout avait failli rater à cause de moi, je baissai la tête, honteux.
« Je suis désolé. James était un traqueur. Il avait pris ma compagne pour cible. Victoria était son acolyte. En découvrant que Igor avait été des leurs dans le passé, j'ai perdu mon sang froid au mauvais moment. Je m'en excuse. »
Ils ne s'émurent pas tellement de la nouvelle. Pour eux, les traqueurs n'avaient pas d'importance puisque les humains n'avaient pas vraiment d'importance non plus à leurs yeux. Ce qui comptait c'était que, peu importe qui était tué, du moment que c'était fait dans la discrétion et la rapidité.
« Tu parles au passé. » remarqua Liam. « Sont-ils morts aussi?
-Pas Victoria. Nous avons supprimé James et sa compagne ne l'a pas digéré. Nous guettons des représailles, mais pour l'instant elle se tient à carreau.
-Vous avez supprimé ce James parce qu'il était aussi imprudent et indiscret que Igor?
-Non. Nous l'avons tué parce que nous n'avions pas le choix. Il n'aurait jamais renoncé à Bella. »
Liam fut un peu choqué. Tuer un vampire pour préserver le secret de notre identité, c'était acceptable. Mais tuer un vampire pour préserver la vie d'une simple humaine n'avait pas de sens pour lui. C'était du gaspillage. Un vampire ne méritait pas de mourir pour si peu.
J'essayai sans trop d'espoir de lui faire voir les événements sous un autre angle.
« Imagine que Siobhan soit la cible d'un tueur quelconque et tu comprendras mes motivations, Liam. »
Il eut du mal à se figurer la situation. À son avis, sa relation avec Sio n'était en rien comparable à la mienne avec une mortelle.
« Oublie qu'elle est humaine. Juste un instant. Si ta seule raison d'exister était menacée, tu ferais tout pour supprimer cette menace, n'est-ce pas? »
Il fronça les sourcils, vaguement d'accord.
« Je suppose que oui. »
Les deux autres méditaient, pas trop convaincus non plus. Encore faudrait-il qu'ils arrivent à percevoir Bella autrement que comme du bétail. Ce n'était pas ce soir qu'ils parviendraient à me comprendre et je ne tenais pas non plus à ce qu'ils le fassent. Chacun avait sa propre manière de voir les choses et je devais respecter cela.
« Enfin, c'est de l'histoire ancienne tout ça. »
Siobhan approuva.
« Ce qui compte c'est que nous en ayons enfin terminé avec lui. »
Elle baissa les yeux avec dédain sur le tas de membres empilés à nos pieds.
« Ta soeur et toi nous vous devons une fière chandelle. Votre aide nous fut précieuse et nous n'oublierons pas votre geste.
-C'était tout naturel. »
Maggie soupira.
« Il faut quand-même brûler tout ça maintenant. Nous allons devoir nous éloigner de la ville pour éviter d'attirer l'attention sur la fumée.»
Je sentais qu'il était l'heure pour moi de les quitter.
« Je vais vous laisser en terminer pour de bon. Je me dois de retourner à Blackrock, maintenant. »
En d'autre terme, ils comprirent que je devais retrouver Bella.
Ils s'échangèrent un regard, encore un peu incrédules et sceptiques, mais ne firent aucun commentaire. Encore heureux qu'ils ne sachent pas qu'elle était aveugle. Je leur aurais paru encore plus stupide d'aimer une handicapée.
Siobhan me donna une généreuse accolade et le vague sentiment de malaise se pointa à nouveau; seuls des vampires pouvaient échanger des effusions au-dessus d'un cadavre démembré sans broncher.
«Ni's fhaide 'n ath uair! Reviens nous voir quand tu veux! Passe le bonjour à Carlisle.
-C'est promis. »
Liam et moi échangeâmes une poignée de main.
« Merci encore, jeune Edward. Je continue de croire que tu reviendras à la raison et que tu te trouveras une vraie compagne. »
Je secouai la tête, à la fois exaspéré et indulgent.
« Et je continuerai de croire qu'un jour vous me comprendrez un peu. » rétorquai-je, un sourire en coin aux lèvres.
Maggie me salua en me faisant promettre de revenir avec d'autres membres du clan des Cullen. Évidemment, elle n'incluait pas du tout Bella dans le lot. Pour elle, Bella était un animal de compagnie dont je me lasserais assez vite. Je ne m'en offensai pas. Me sentir insulté ne m'avancerait à rien. Ils étaient déjà très aimables d'avoir accepté d'éviter l'Est de l'Irlande le temps de notre séjour à Blackrock. Je ne devais pas espérer plus de leur part.
« Slan leat! Ne mettez pas un autre trente ans avant de revenir nous voir! » me sermonna-t-elle gentiment.
« On verra bien. » lui dis-je avec un clin d'oeil.
Nous nous quittâmes sans plus de cérémonie. Eux prirent le chemin du lac pour faire disparaître ce qui restait d'Igor et moi je repris la direction de l'Est pour retrouver ma voiture abandonnée.
L'aube était déjà bien avancée quand je parvins à atteindre la Torr Road. En mettant la voiture en route, toutes mes pensées se tournèrent alors vers ma lune. Le chasseur en mode traque disparut. Il ne resta plus qu'Edward et un vide immense, présent depuis mon départ mais savamment occulté, que je brûlais de combler.
Rêveur, je l'imaginai encore endormie sous les couvertures, abandonnée au sommeil, inconsciente de ce qui s'était passé cette nuit. Et il valait mieux qu'elle continua de l'ignorer. Je ne comptais pas lui révéler l'existence d'Igor. À quoi bon puisqu'il était mort maintenant. Tout ce qui en résulterait serait une peur rétrospective pour s'être retrouvée sur la même grande île qu'un tueur psychopathe. Inutile de l'accabler avec cette histoire. S'ajoutait aussi au sentiment de malaise la honte de notre massacre maintenant que je n'étais plus en mode tueur. Je ne voulais pas que Bella en sache trop sur cette part de moi très destructrice.
J'avais hâte de la retrouver, mais cette hâte n'était plus provoquée par la peur qu'il lui arrive quelque chose durant mon absence. Igor était mort et les Irlandais ne viendraient pas à Blackrock pour éviter toute tentation. Je pouvais maintenant poursuivre notre voyage la conscience tranquille. Ce soir, à la veillée funèbre, nous dirions au revoir au petit Tommy et je n'aurais à me soucier de rien d'autre.
Le ciel se teintait d'oranger quand mon portable sonna de ma poche. Alice avait encore à me parler on dirait.
« Salut. » dit-elle, morne.
« Remise de tes émotions?
-Oui. »
Je la sentais crispée.
« Que se passe-t-il? Tu sembles tendue. Bella...
-Elle va bien. Elle est réveillée et je l'ai vu prendre un petit-déjeuner au rez-de-chaussé. Elle est entourée de voyageurs bienveillants, et des familles des passagers de l'avion. Ils font connaissance et échangent des sympathies. Tout va bien.
-Ah. Pourquoi es-tu tendue alors?
-Je voulais simplement te prévenir de prendre ton mal en patience. Tu n'atteindras pas Blackrock avant ce soir.
-Quoi? ! Comment ça? !
-Il y a un festival de pêche à Newry et la seule route qui peut te mener à Blackrock a été fermée ce matin pour les plaisanciers. Il te faudra faire le tour par le centre et prendre la grande route qui passe par Ardee.
-Génial... Manquait plus que ça. » bougonnai-je. Et je ne pouvais même pas abandonner la voiture et courir. Il faisait soleil et il y avait trop de risque qu'on me voit. « Merci de m'avoir prévenu.
-Tu as pris la décision d'appeler Bella. » annonça-t-elle.
« En effet.
-Ne tergiverse pas trop au téléphone. Ta pile tombera à plat dans sept minutes. »
Ce n'était guère surprenant puisque j'avais laissé le téléphone ouvert pratiquement toute la nuit.
« Okay.
-A plus, frérot.
-Oui. Merci encore. »
Aussitôt la communication rompue, je m'empressai de taper le numéro de portable de Bella. Deux sonneries plus tard, j'avais le paradis au bout du fil.
« Bonjour Edward... »
Elle avait prononcé mon nom des dizaines de fois, mais à chaque fois je ressentais un joyeux plaisir à l'entendre. Cela me paraissait toujours comme une caresse auditive. Que sa voix soit triste, colérique, contente ou rieuse, le résultat demeurait toujours le même; cela me procurait un intense contentement d'entendre mon nom de sa bouche. C'était comme si l'univers se remettait en place, que la terre continuait de tourner après s'être arrêtée. Tout redevint juste, paisible, calme. Avant de reprendre la parole, il se passa un long moment où je laissai le son de sa voix résonner de mes tympans et se répandre comme une onde à travers tout mon corps.
« Bonjour... » exhalai-je, béat, les yeux fermés sur la route, l'émotion altérant ma voix. « Comment as-tu su que c'était moi?
-J'ai programmé une sonnerie spécifique pour ton numéro de portable. Quand tu appelles, Clair de Lune se met jouer. »
Je souris.
«Je suis contente d'entendre ta voix. »
Elle souriait à son tour. Je le sentais à travers son timbre doux.
« Je suis heureux de t'entendre aussi. »
J'étais heureux de l'entendre bien que parler au téléphone ne me suffisait pas. Sa voix me donnait l'impression d'être tout près, mais ça me frustrait de ne pas pouvoir saisir la propriétaire de cette voix, de ne pouvoir l'atteindre, la toucher.
« Bien dormi?
-Pas si mal. Et toi? Tu as rencontré le clan?
-Oui. Je viens de les quitter.
-Tout s'est bien passé?
-On ne peut mieux. » Ce n'était pas un mensonge. Tout s'était bien passé avec le clan, après tout. « Ils se sont montrés compréhensifs et ne viendront pas dans le coin.
-Dommage. »
Je roulai des yeux.
« Bella... N'as-tu donc aucune notion de survie?
-Ce sont tes amis. Ils ne m'auraient rien fait.
-Tu surestimes la retenue des miens.
-Je ne crois pas... J'aurais aimé les rencontrer. »
Pas eux, m'attristai-je. Bella avait envie de connaître des gens pour lesquels elle ne représentait qu'une folie passagère de ma part. C'était affligeant et si je ne voulais pas l'attrister aussi, il valait mieux qu'elle ne connaisse pas leur opinion.
« Pourquoi veux-tu rencontrer des gens qui tuent des humains quotidiennement?
-Parce que j'ai un certain espoir qu'ils réfléchiront à la pertinence de leur mode de vie s'ils nous voient ensemble. Ils comprendront peut-être que les humains et les vampires peuvent être... »
Je connaissais ce refrain.
« Peuvent être autre chose que des chasseurs et des proies les uns pour les autres. » soupirai-je. « Tu as toujours en tête qu'on serve d'exemple sur la bonne entente vampire-humain, hein.
-Pourquoi pas? Ça a marché sur Chaca.
-Chaca est un cas à part. C'est un semi-végétarien imbu de sa personne, mais qui possédait déjà une forme d'humanité avant qu'on le rencontre. Les Irlandais sont carnivores, leur mode de vie leur suffit et ils ne percevront hélas jamais les humains autrement.
-Si tu le dis... »
Des parasites embrouillèrent la communication. Ma pile commençait à faiblir.
« J'ai du mal à te capter. Où es-tu?
-Sur la route. Il y a peu de réseau ici et mon téléphone va bientôt être à plat. Je vais devoir aller droit au but avant que tout me lâche; je t'appelais pour te prévenir que je ne serai pas de retour avant ce soir.
-Oh...
-Je suis navré. La route est bloquée et je dois faire un grand détour.
-D'accord. Je... Je comprends. »
Quelque chose n'allait pas. Je le sentais à son hésitation.
« Qu'y a-t-il?
-C'est que... L'aubergiste m'a appris que la veillée funèbre aurait lieu cet après-midi. On annonce de la pluie et des orages ce soir alors la cérémonie a été devancée puisqu'elle se déroule dehors sur la plage.
-Je ne serai pas arrivé à temps. » me désolai-je.
« Ça ne fait rien. J'irai toute seule.
-Je n'aime pas te savoir seule. »
Elle échappa un petit rire qui se voulait rassurant.
« J'ai ma canne et le super GPS de Jasper sur mon ordinateur. Et il y a plein de bons samaritains ici, des familles des défunts avec qui j'ai bavardé au cours du petit déjeuner. Plusieurs se sont offerts pour m'y emmener. »
Ça ne m'étonnait pas. Qui ne voudrait pas l'aider dans ces circonstances? Les familles des défunts devaient être touchés qu'une parfaite étrangère soit à ce point atteinte par la tragédie.
« J'aurais voulu être là. Vraiment. Je me doute que ce ne sera pas une partie de plaisir.
-Non, mais après, ça ira mieux. Et peut-être que... Peut-être qu'il vaut mieux que je sois seule pour dire au revoir à... pour lui dire au revoir.
-Pourquoi ça?
-Parce que je déteste t'infliger le spectacle de ma personne dans l'état où je suis.
-Ne dis pas ça. Je... »
D'autres parasites entrecoupèrent la communication.
« ...ard?
-Bella? Bella, tu m'entends? »
Il n'y eut plus un son. Je regardai mon écran. Complètement noir.
« Zut! »
Il ne me restait qu'à prendre mon mal en patience et ne pas trop pester contre les routes déplorablement cabossées. La journée fut extrêmement longue. Si longue que je songeai à m'arrêter dans une ville quelconque pour m'acheter un nouveau portable. Le temps passerait plus vite si je lui parlais au téléphone. Mais je me rappelai la cérémonie à laquelle elle devait assister dans l'après-midi. Je ne devais pas interrompre ce moment et la déranger. Ça me frustrait au plus haut point de ne pas être présent là-bas. Elle serait peut-être entourée des familles des défunts, pour autant je détestais la laisser livrée à elle-même ainsi.
Vers 16h, j'en eu assez et je m'arrêtai dans un village à l'ombre d'une station-service pour faire un appel d'une cabine téléphonique.
« Salut Edward. » répondit une voix agacée aux accents mielleux.
« Rosalie? ! Qu'est-ce que tu fais avec le portable d'Alice?
-Alice vient tout juste de sortir chasser. Elle a aussi une vie, tu sais. Elle a d'autres occupations que de vous suivre mentalement. » pesta-t-elle.
Je ne pouvais rien répliquer. Rose avait raison. J'accaparais beaucoup trop Alice. J'allais devoir me raisonner un de ces quatre et la laisser un peu tranquille.
« Elle m'a laissé son téléphone. Elle avait deviné que tu ne tiendrais pas longtemps sans prendre de nouvelles de ta dulcinée. » dit-elle avec une pointe de sarcasme.
« Elle a vu juste. » admis-je. « Je n'ose pas appeler directement Bella. Elle doit avoir fermé son téléphone pendant la cérémonie de toute façon.
-Avant d'y aller, elle a contacté Alice à défaut de ne plus être en mesure de te rejoindre et elle lui a demandé de te dire qu'elle t'attendrait au phare à ton retour.
-Le phare sur la falaise près du port?
-Oui.
-D'accord. Est-ce que Alice a vu quelque chose d'autre concernant Bella?
-Elle l'a vu pleurer et se recueillir avec les familles des défunts, c'est tout. »
Je serrai ma main libre sur la boîte de téléphone. La savoir en train de se morfondre alors que j'étais si loin me tuait littéralement.
« Très bien. Je me remets en route.
-C'est ça. Et tâche de tenir jusqu'à Blackrock sans rappeler. Je ne suis pas votre secrétaire. »
Toujours aussi teigneuse celle-là.
« J'essaierai. » marmonnai-je avant de raccrocher.
Je passai le reste du voyage à regarder le cadran de l'horloge du tableau de bord, trouvant que les chiffres mettaient un temps fou à se succéder.
De lourds nuages envahirent le ciel quand la soirée tomba. La nuit enveloppa les landes plus vite que d'habitudes en raison du mauvais temps. Le vent sur les côtes de Blackrock agitait les vagues de l'océan avec violence quand j'arrivai enfin à destination. La pluie ne tombait pas encore, heureusement. Je n'aurais pas voulu que Bella reste sous l'averse à m'attendre près du phare.
Je garai la voiture près de notre auberge et partis à pied. Les rues étaient plutôt calmes à cette heure alors je me permis de courir vers les falaises en passant par les hautes herbes. En croisant quelques plans de fleurs sauvages, j'en cueillis sur mon chemin et improvisai un bouquet. J'aperçus le phare blanc et bleu sur une corniche et m'apprêtai à piquer un sprint, des papillons dans l'estomac. Mais quand je vis une petite silhouette devancée par une canne blanche sur la route longeant les falaises, je bifurquai.
Les cheveux malmenés par le vent, Bella marchait prudemment sur le gravier.
« Bella! » criai-je.
Je me précipitai dans sa direction, allègre et soulagé de la voir enfin.
Elle s'immobilisa au son de ma voix. Arrivé près d'elle, ce fut plus fort que moi, je l'enlaçai tout entière. Je me souciai guère de débrancher dans mon mouvement l'écouteur qui la reliait au GPS.
« Tu m'as tant manqué... »
Elle se laissa prendre, sans toutefois lâcher sa canne et son ordinateur. Je plongeai le nez dans son cou. Elle avait une odeur imprégnée des grands espaces, mêlée de sable et de sel de mer. Je l'éloignai de moi que pour mieux voir son visage. Elle paraissait fatiguée, les traits tirés.
« Ça va?
-Oui...
-Je croyais que tu m'attendrais au phare.
-J'ai eu envie de marcher un peu. »
J'attribuai son visage défait à la cérémonie forte en émotions.
« Il y a longtemps que la cérémonie est terminée?
-Un peu plus de trois heures, je pense. Je n'ai pas ma montre-parlante sur moi.
-Je suis vraiment désolé de ne pas avoir été là.
-Ça ne fait rien.
-Tout s'est bien passé là-bas?
-J'étais bien entourée. Ce fut un moment très... révélateur. J'ai appris beaucoup de choses. »
Je ne sus pas trop comment interpréter ces paroles sibyllines. J'imagine qu'elle avait appris beaucoup de choses sur les Denison par le biais des familles éplorées.
« Tiens. » Je lui pris sa main libre et lui mis le bouquet entre ses doigts. « C'est pour Tommy. J'ai pensé que nous pourrions retourner sur la plage, sur les lieux de l'accident, rien que tous les deux. Nous pourrions lui dire au revoir. » proposai-je avec un sourire timide.
Elle caressa les fleurs un instant, l'air mélancolique. Elle tendit ensuite son bras vers l'océan et sa main s'ouvrit, laissant les fleurs tomber. Le vent les balaya dans les airs. Décontenancé, je les regardai tournoyer et se perdre dans les vagues impétueuses qui s'échouaient sur la plage au loin.
« Merci. Mais je préfère rentrer à l'auberge. Je suis épuisée. » dit-elle en baissant lentement le bras. « Tu peux aller sur la plage si tu y tiens. Moi... Je ne pense pas que je puisse y retourner encore. »
Bien sûr, quel imbécile j'étais. Retourner deux fois sur les lieux d'une tragédie, ce n'était pas très judicieux comme proposition de ma part. Cela avait dû être particulièrement dur pour elle d'y aller. Je regrettai d'autant plus de ne pas avoir été là au bon moment pour la soutenir.
« Pardon. Tu as raison, il vaut mieux rentrer. »
Je récupérai le fil d'écouteur débranché et le lui redonnai. Elle rétracta sa canne et s'ajusta à mon pas. Elle tenait toujours son ordinateur contre sa poitrine alors je ne pus lui prendre la main. Et quelque chose dans la distance qu'elle maintenait entre nous m'indiqua qu'il valait mieux ne pas la prendre par les épaules non plus durant le trajet. La cérémonie l'avait plongée dans un état second. Selon les dires de Rosalie, Alice l'avait vu pleurer. J'aurais donc cru que Bella chercherait une forme de réconfort chez-moi à mon arrivée. Quoique, ça faisait trois heures que tout était fini. Elle avait eu le temps de reprendre contenance je suppose. Mais les larmes et la tristesse semblaient avoir cédé la place à la réflexion si j'en jugeais son air songeur.
Nous marchâmes le long de la route et je respectai le silence auquel Bella semblait tenir. Je me contentai d'être présent et d'attendre. Ce devait se passer toujours ainsi après que des humains eurent assisté à des funérailles, conclus-je. Après avoir offert un ultime adieu au disparu, ils avaient besoin d'un moment pour se remettre, se recueillir, rassembler leurs esprits.
Nous longions la petite église du quartier de l'auberge quand elle ouvrit enfin la bouche.
« Edward. »
Mon nom sonna de façon étrange. Ce fut une interpellation calme, mesurée, neutre. Sans vie. Rien à voir avec ce que j'avais entendu au téléphone durant mon trajet de retour.
Je la considérai tandis que nous continuions d'arpenter la petite route dallée. Ses prunelles fixaient toujours le vide droit devant elle, mais elles demeuraient d'ordinaire les meilleurs témoins de son esprit caché. Elles dévoilaient toujours son humeur du moment. Mais pas cette fois. Cette fois, ses prunelles m'apparurent réellement vides, dépourvus d'animation, dépourvus d'un quelconque indice m'indiquant son état d'esprit actuel. Ses yeux étaient neutres autant que sa voix.
« Oui ? » m'enquis-je prudemment.
Elle sourit. Un sourire qui aurait dû me rassurer, mais c'était un sourire sans chaleur. Un sourire artificiel.
« J'ai repensé à tout ça. » amorça-t-elle, toujours avec cette intonation effroyablement calme. « Je crois que Kate a raison.
-Kate ? »
J'étais perdu. Ses réflexions l'avaient mené jusqu'en Alaska! ? Mais... quel rapport avec Tommy et ce qui se passait ici?
« Oui. J'ai repensé à ce qu'elle a dit quand nous avons séjourné là-bas.
-Kate a dit beaucoup de choses…
-Elle a raconté un truc sur les phéromones. »
Aïe.
J'avais cru que Bella dormait à poings fermés quand Kate avait débité ses âneries. Je m'étais trompé apparemment. Après tout ce temps, je me demandai pour quelle raison elle avait attendu si longtemps pour mentionner cette stupide histoire de phéromones, surtout à cet instant précis alors qu'elle venait d'assister à une cérémonie d'adieu qui n'avait aucun lien avec ça. Mais bon, elle avait besoin d'en parler, alors je me préparai à expliquer que Kate pouvait dire des trucs très idiots parfois.
« Bella…
-Je crois que sa théorie prend tout son sens en ce qui nous concerne. »
Abasourdi, je ne pus que refermer la bouche et la dévisager.
« Tout ça, ce qui nous lie, c'est physique, chimique. Je dégage une odeur qui t'a attiré et tu confonds amour avec soif. Quelqu'un d'autre que moi –un vieillard, un enfant- aurait possédé la même odeur que moi, tu te serais attaché à lui ou elle tout autant.»
L'idée n'était pas dénuée de sens. Les fils du destin auraient pu être manipulés autrement et, qui sait, ma tua cantante aurait pu être n'importe quel humain. Au demeurant, la personne qui était parvenue à réveiller mon cœur endormi ne pouvait être que Bella. Qu'elle croit que mes sentiments étaient basés sur un phénomène biologique était absurde. Si absurde que je sentis un grand rire surgir de ma gorge.
«Ça, c'est la meilleure ! » me moquai-je gentiment.
Mon hilarité fut brutalement interrompue quand je constatai que ma réaction ne désamorçait pas l'ambiance tendue. Elle ne parut pas prendre ce rire comme une façon de la rassurer tout en la taquinant. Au contraire. Elle s'assombrit davantage.
Je m'arrêtai net. Comme elle continuait sa route, je lui bloquai le passage et la saisis par les coudes. Convaincu qu'elle avait besoin de se faire rassurer, je lui dis avec gravité :
« Kate raconterait n'importe quoi pour faire son intéressante. Ton odeur m'a attiré, certes, mais ce que j'éprouve pour toi est complètement dissocié de cette histoire de phéromones. Tu es ma vie, Bella. Tu représentes tout pour moi. »
J'avais parlé avec toute la sincérité et la solennité dont j'étais capable.
Je pris ses mains, les élevai pour les embrasser, imprégnant à travers ce geste ce que des mots ne pouvaient expliquer.
Je dus commettre une erreur sans m'en rendre compte, car Bella chercha vivement à retirer ses mains de mon étreinte. Je la libérai, sidéré.
Je quêtai une explication sur son visage, mais il affichait encore cette neutralité presque effrayante.
Cette fois, l'inquiétude me gagna pour de bon. Que s'était-il produit durant cette cérémonie, bon sang? L'événement l'avait affecté, soit, mais est-ce que les humains sortaient toujours des ces événements dans cet état de... froideur?
« Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui ne va pas ? »
Ses épaules se relevèrent et retombèrent.
« Rien. Je médite. Je réfléchis.
-Serait-ce trop demandé de savoir à quoi tu réfléchis exactement ? »
Le masque de neutralité se fendit pour laisser apparaître une expression bizarre. Bizarre parce que je ne l'avais encore jamais vu sur ce visage-là: l'irritation.
« Rien de spécial. » répondit-elle avec lassitude. Elle enchaîna aussitôt : « Sommes-nous bientôt arrivés ? »
Trop intrigué et médusé, je mis du temps à répondre.
« Encore cinquante mètres.
-Bien. Que comptes-tu faire cette nuit ? »
Le changement brutal de sujet de conversation avait de quoi déstabiliser.
« Me nourrir sans doute. » répondis-je de façon mécanique après un certain délai.
Ma réponse la satisfaisait si j'en jugeais le bref sourire qui retroussa ses lèvres.
« Tu peux prendre ton temps pour chasser. Je préférerais dormir toute seule si tu n'y vois pas d'inconvénient. Il fait plutôt frisquet dans cette région la nuit et ta proximité risque de me donner encore plus froid. »
Je ne savais pas trop ce que cela avait comme effet physique de recevoir une gifle. Je savais ce que faisait un coup de poing vampirique, des savates, des griffes et mêmes des crocs, mais pas une gifle. Je n'en avais jamais fait les frais. Jusqu'à cette seconde. A ses paroles, j'eus la curieuse sensation d'expérimenter le phénomène. C'était quelque chose qui pinçait, piquant, rapide, désagréable sans tomber dans la douleur.
Ce fut indépendant de toute bonne volonté, de tout bon sens; sa demande me contraria. Plus que ça, elle me chagrina.
Loin était l'époque où je craignais sans cesse de la gêner, de l'encombrer. Aujourd'hui, j'en étais venu à prendre pour acquis que jamais je n'inspirerais à Bella, quoi que je fasse, quoi que je dise, un dérangement quelconque. Alors cette requête inattendue n'en fut que plus choquante. Choquante parce que cette demande de séparation n'était pas formulée avec les accents du regret ou de l'excuse. Cela parut même… lui convenir. Pourtant, hier, elle avait été chagriné que je la laisse toute seule. Pourquoi aujourd'hui ce n'était plus le cas? À cause du froid irlandais qu'elle avait connu pour la première fois la nuit dernière? Craignait-elle que ma proximité rafraîchisse trop son corps?
Somme toute, cette requête était légitime. Logique même. Je ne voulais pas que Bella attrape froid à cause de moi. Et pourtant, sa demande m'écorcha vif. Peut-être était-ce dû au fait qu'elle n'avait jamais réclamé mon éloignement auparavant. Depuis nos aveux respectifs, j'avais toujours senti que son besoin de moi équivalait mon besoin d'elle, que ma froideur était le dernier de ses soucis, que cette caractéristique de ma personne ne serait jamais un facteur contribuant à un éloignement physique. D'ailleurs, après sa baignade forcée au Pérou, elle ne m'avait même pas demandé de rester à distance, même si je l'avais fait tomber en hypothermie. Alors pourquoi la situation avait changé aujourd'hui?
Je me sermonnai.
Tu te poses trop de questions.
La demande était justifiée, me rappelai-je. Il faisait froid, elle sortait d'un vilain rhume. Il était normal qu'elle réclame de la chaleur. Elle ne voulait sans doute pas retomber malade et ralentir notre voyage encore une fois. Et ce n'était que pour une nuit. Ou deux… Le temps qu'on change de région et que le climat se réchauffe. Pourquoi ferais-je toute une histoire pour si peu ?
J'affectai un ton compréhensif malgré cette impression déplaisante d'être… rejeté.
« Je n'y vois aucun inconvénient. Ne t'inquiète pas. »
Les bruits typiques d'une auberge affairée lui parvinrent et elle comprit que nous étions arrivés à destination.
« On y est ?
-Oui. »
Elle déploya sa canne.
« Je vais rentrer. Je vais me coucher tôt alors tu peux partir en chasse tout de suite. Inutile de t'attarder.»
Je n'eus même pas droit à un au revoir. Sans plus attendre, elle se fondit à la foule de touristes et de clients du bar de l'auberge.
Par réflexe, je la suivis en pensées, bondis d'esprits en esprits tandis qu'elle montait à l'étage de son pas prudent. Elle referma alors la porte de notre chambre à une femme de ménage et je fus soustrait de sa vue définitivement.
Je restai planté devant la terrasse animée, désemparé alors que le grondement sourd du tonnerre résonnait dans le ciel.
Je repassai en boucle dans ma tête ce qui venait de se produire, mais je ne réussis pas davantage à comprendre la situation. Un truc m'échappait. Je n'étais sans doute pas assez humain pour comprendre qu'un comportement pareil était normal après des funérailles, un deuil.
Ce fut une nuit pleine de questionnements et de doutes. Je n'eus même pas assez d'appétit pour chasser. J'errai dans les prairies venteuses de la côte, sous la pluie diluvienne et les éclairs menaçants, me demandant sans cesse ce que j'avais pu commettre comme erreur. Car j'avais forcément fait quelque chose qui la rebutait si j'en jugeais sa fuite quand j'avais pris ses mains. Mais qu'avais-je fait exactement? Cette cérémonie funéraire ne pouvait pas tout expliquer.
Encore une fois, son esprit inaccessible me rendait fou. Si j'avais pu pénétrer le fond de ses pensées, j'aurais vu immédiatement la faute commise et j'aurais réparé mes torts.
À moins que ce fût cette ridicule histoire de phéromones qui la taraudait ?
"Je réfléchis à certaines choses."
À quoi, sacrebleu ?
M'avait-elle seulement cru quand je lui avais assuré que la théorie de Kate était ridicule ? Ou était-elle encore persuadée qu'il y avait du vrai dans cette histoire?
J'avais trop envie d'appeler Alice pour lui demander ce qu'elle voyait de son côté. Mais je me rappelai ce que m'avait dit Rose. Je devais la laisser en paix un peu. Je l'avais tellement dérangé la nuit dernière que je me retins. De toute façon, mon portable était à plat et le chargeur se trouvait dans la chambre de Bella. À moins de me rabattre encore sur une cabine téléphonique, je ne pouvais rejoindre personne.
Je continuai de nager dans le brouillard, au sens propre comme au figuré –l'air se faisait de plus en plus opaque tandis que le temps tempétueux se calmait-. Je renonçai définitivement à me nourrir, je n'étais pas du tout d'humeur chasseresse. Je revins à notre auberge peu avant l'aube et j'eus un choc violent lorsque de loin je vis la fenêtre à carreaux de notre chambre fermée.
Je me statufiai, mortifié. Quand je partais en chasse, Bella laissait toujours la fenêtre ouverte la nuit. Pour éviter qu'on se demande à la réception ce que je fabriquais tout seul pour rentrer si tard, j'évitais les témoins en passant toujours par la fenêtre, discrètement, à l'insu du personnel. Et là notre fenêtre était fermée, le loquet verrouillé.
Elle ne voulait pas que j'entre dans cette chambre. Pourquoi? Avait-elle eu besoin de pleurer Tommy dans la solitude ? Avait-elle prétexté ma froideur pour être seule dans ce but ? La cérémonie l'avait peut-être si affectée que sa peine en avait été ravivé de plus bel. Sans doute ne voulait-elle pas que je la voie encore se morfondre... Pourquoi lui avais-je dit que je n'aimais pas la voir dans cet état! ? Quel crétin! Elle allait tout faire pour éviter que je sois témoin de sa peine maintenant. Je n'aimais pas la voir triste, mais j'aimais encore moins qu'elle m'exclue de ses états d'âmes. Je voulais tout vivre avec elle, le bon et le mauvais...
À bien y penser, c'était peut-être ça la source de cette neutralité sur son visage. Elle faisait des efforts pour paraître stoïque alors qu'elle n'avait qu'envie de fondre en larmes à nouveau.
Je me rappelai avec un frisson son expression la veille. Non… Bella n'était pas une comédienne si douée que ça. Cette neutralité avait été trop effrayante, trop réaliste. Elle n'avait pas pu jouer ça.
J'attendis, anxieux, que la fenêtre s'ouvre pour avoir enfin l'occasion d'en savoir plus.
L'aube se leva et le loquet resta fermé.
Quelques habitants matinaux commencèrent à circuler dans le village. Le vent toujours présent asséchait le pavé, les remparts de pierre, et mes vêtements trempés au passage. Le ciel était encore d'un gris profond, signe que la pluie reprendrait dans la journée. Cela n'empêcha pas le village de s'animer. Les Irlandais avaient l'habitude du climat impétueux. Le boulanger sortait sa première fournée du matin, l'auberge attendait ses premiers clients, des échoppes ouvraient les volets de leurs commerces.
Je décidai de bouger. La foule se faisait de plus en plus nombreuse et on allait se poser des questions sur l'individu immobile telle une statue.
Mon ouïe me permit d'entendre les ressorts du lit de Bella grincer sous son poids tandis qu'elle se levait. Les lattes du vieux parquet craquèrent sous ses pas et je perçus le jet d'eau du robinet de la salle de bains.
Bella s'était réveillée, se débarbouillait et ne semblait pas du tout disposée à ouvrir sa fenêtre pour me donner le signal d'entrer. Je ne pouvais grimper à sa fenêtre à une heure pareille, évidemment; trop de témoins. Mais elle savait très bien que j'interpréterais cette fenêtre fermée comme un message me priant de la laisser seule.
Pris d'une soudaine inspiration, je pénétrai le pub et m'adressai à l'aubergiste qui rougit devant moi.
« Excusez-moi, aurait-on laissé un message téléphonique pour Edward Cullen ou Isabella Swan? »
La vieille femme retint un soupir d'extase. Mes cheveux mouillés devaient me donner un certain look aguicheur. Je n'étais pas du tout d'humeur avenante alors j'adoptai un regard inquisiteur, impatient, qui ramena la bonne femme sur terre.
« Euh... Non, personne n'a laissé de message. Désolée.
-D'accord. Merci. »
Si Alice avait vu quelque chose de son côté, elle aurait appelé ici. Elle aurait tenté de me rejoindre autrement que sur mon portable si c'était important. Ne pas avoir de nouvelles ma rassura. Un peu.
À bout de patience, je montai à l'étage, captant sur mon passage l'odeur de Bella dans le salon près du foyer. Apparemment, elle n'était pas allée se coucher tout de suite la veille. Elle était redescendue pour s'entretenir encore avec les familles des défunts sans doute. Elle avait dû veiller tard et oublié d'ouvrir le loquet de la fenêtre en montant se coucher pour de bon, qui sait.
Je longeai le palier, trouvai notre chambre, cognai et attendis.
Le cliquetis du verrou joua dans la poignée et la porte s'ouvrit pour me laisser voir une Bella au visage aussi neutre et inanimé que la veille.
« Bonjour. » murmurai-je, plein d'appréhensions.
Un sourire factice orna son visage.
« Salut. »
J'insufflai plus de douceur à mes paroles que j'en avais l'habitude pour l'amadouer, en proie à une peur étrange et irrationnelle de provoquer son agacement à chaque fois que j'ouvrais la bouche.
« Bien dormi ?
-Très bien, merci. »
La réponse était positive et je ne pus m'empêcher d'être blessé par ricochet. Ne m'avait-elle pas dit qu'elle dormait toujours mieux si j'étais présent ?
« Je peux entrer ? »
Pourquoi demandai-je la permission d'entrer dans notre chambre ? J'avais le droit d'être ici autant qu'elle, non ?
« Fais comme tu veux. »
L'indifférence affichée ne me dit rien qui vaille.
En entrant, je remarquai ses valises sur le lit. Elle rangeait tous ses effets.
« Tu veux déjà t'en aller ? »
Elle haussa une épaule nonchalante et continua à s'affairer.
Sans doute voulait-elle quitter au plus vite les lieux. Ça la faisait peut-être trop souffrir d'être si près de l'endroit où l'avion s'était écrasé.
« Quelle est la prochaine étape du voyage ? » questionnai-je avec un enthousiasme feint.
Elle inspira longuement et se tourna dans ma direction. Cette fois je pus lire des émotions sur ses traits: de la résignation et de la détermination.
Il se passa d'interminables secondes où je la soupçonnai de rassembler ses pensées pour expliquer quelque chose d'important. Elle semblait méditer, cherchant les bons mots pour s'exprimer.
Je fus au comble de l'anxiété. Que voulait-elle donc dire ? J'ignorais quoi, mais je me doutais de ne pas apprécier du tout ce qui allait s'en suivre. J'eus tout à coup l'impression de marcher sur un câble raide et que Bella avait tout le pouvoir de couper le câble pour me laisser tomber dans le vide.
« Cette histoire de phéromones… » débuta-t-elle.
Je réprimai un grognement agacé. Elle n'avait pas encore compris que cette histoire n'était que foutaises ?
Il m'apparut alors clair, subitement, que ma froideur n'avait été qu'un prétexte pour m'éloigner d'elle la nuit dernière afin de pouvoir méditer tranquille et réfléchir sans subir mes récriminations sur le sujet.
« Tu m'as dit qu'elle ne s'appliquait pas à toi.
-Exact.» acquiesçai-je avec ferveur.
« Mais tu n'as pas songé que cette théorie pouvait s'appliquer à MA situation ? »
Je battis des paupières, pas sûr de comprendre où elle voulait en venir.
«Explique.
-C'est peut-être moi qui suis attirée par ton odeur. Tu sens très bon. C'est agréable, ça fait parti de ton charme vampirique parce que ta nature veut que tu sois attrayant à tous les niveaux pour envoûter tes proies et faciliter ta tâche. Tu me l'as dit toi-même quand tu m'as révélé ton identité. »
Où est-ce que ça nous menait ? Je l'ignorais, cependant je n'aimai vraiment pas la direction de ses réflexions.
« Tu n'es pas ma proie, Bella.
-Je sais. Mais reste que ton odeur a exercé une forte attraction sur moi. »
J'eus un bref flash de la seule fois où j'avais pu explorer ses souvenirs. Notre toute première rencontre l'avait marqué et c'était effectivement mon odeur qui avait capté tout de suite son intérêt. Je ne pouvais réfuter ça et pourtant je demeurai convaincu que tout ce qui s'en était suivi entre nous ne pouvait pas reposer que sur un phénomène biologique olfactif. C'était presque insultant envers ce lien qui nous liait de croire en une théorie pareille.
« Ça m'a aveuglé –sans vouloir faire de mauvais jeux de mots- et j'ai occulté certains aspects de notre situation à cause de cette attirance biologique. Hier, après la cérémonie, ces aspects me sont apparus clairement. »
Le câble raide commença à ballotter sous mes pieds. Il oscillait dangereusement et j'eus du mal à conserver mon équilibre.
« Quels aspects ?
-Ce qui s'est passé avec Tommy.
-Quel rapport avec nous? »
Bella devint très diserte, tout à coup, comme si elle se décidait enfin à exposer quelque chose depuis longtemps refoulé et réprimé.
« J'ai entendu plusieurs témoignages de familles hier. J'ai écouté des conversations. On parlait de l'enquête menée par les autorités pour découvrir ce qui avait provoqué l'écrasement de l'avion. »
Elle se campa devant moi, les bras croisés, les yeux plissés.
« Est-ce que tu savais ce qui allait se passer? C'est pour ça que tu as changé d'avis à la dernière minute et que tu as insisté pour aller au Pérou, n'est-ce pas? »
Je commençais à voir un sens à ce visage neutre, fermé. C'était de la rancoeur. Envers moi.
"Ce fut un moment très... révélateur. J'ai beaucoup appris." me rappelai-je. Les familles des défunts lui avaient appris des détails qu'elle ignorait jusqu'ici. Et ces détails jouaient contre moi. Son comportement étrange depuis nos retrouvailles était directement lié avec ce qu'elle avait appris.
J'hésitai à répondre, car je savais que cette ombre de suspicion dans ses yeux allait devenir beaucoup plus dès que j'aurais dit la vérité. Elle deviendrait accusation, condamnation.
Je ne pouvais nier avoir eu un mauvais pressentiment, par contre. Il me fallait choisir mes mots avec soins, pas pour la ménager, elle, mais pour me ménager, moi. Supporter une accusation de Bella Swan, même fondée, était une torture.
« J'ai entendu un bris mécanique dans un réacteur... » avouai-je « mais j'ignorais que ça irait jusque là, que ça mènerait à une tragédie. »
Elle contre-attaqua derechef.
« Mais tu savais qu'il y avait un problème. Tu le savais. »
Elle n'avait pas besoin de confirmation. Mon silence était éloquent.
La mine que prit alors son visage me serra le coeur. L'accusation redoutée ne se pointa pas. Non, ce fut autre chose qui prit la place de cette ombre dans ses yeux. Quelque chose qui faisait encore plus mal qu'un jugement, une condamnation: la déception. Une grande déception.
Je détournai la tête pour fuir ce visage, mais il était trop tard, il s'était imprégné dans ma tête avec une précision éblouissante.
Elle fit les cent pas, sa main longeant le mur de la pièce.
« Le rapport de l'enquête disait qu'un réacteur s'était éteint tout seul avant le décollage, mais les techniciens n'ont pas trouvé la source du problème et en ont conclu que c'était une simple erreur du pilote dans son test de routine. On a laissé l'avion décoller quand-même. Mais il y en avait bel et bien un problème. Dans les décombres, on a trouvé un réacteur qui présentait plusieurs anomalies. Tu l'avais détecté, tu avais isolé la source du bris, je me trompe? »
Elle ne me laissa pas le temps de répondre et son ton se fit de plus en plus emporté.
« Je me suis rappelé certaines choses que je n'avais pas prises en compte à l'aéroport de Paris... Avant même qu'on l'annonce dans les hauts-parleurs, tu as su avant tout le monde que le vol serait retardé, non? C'était parce que tu avais entendu ce bris, c'est ça? »
Elle stoppa son élan et pivota dans ma direction.
« Pourquoi n'as-tu rien dit? Pourquoi as-tu laissé passer ça? »
Il m'en coûta de me forcer à affronter ses traits marqués par l'amertume et le désappointement.
« Qu'aurais-tu voulu que je fasse? »
Elle haussa les épaules avec impatience.
« Je ne sais pas. Réparer toi-même le réacteur, par exemple.
-Je suis peut-être rapide et discret, mais pas assez pour agir devant des tas de voyageurs et des techniciens sur le tarmac. Et même s'il y n'y avait eu aucun témoin gênant, je ne traîne pas de moteur de rechange dans mes poches, Bella. »
J'essayais le lui parler avec douceur et calme pour lui faire comprendre le bon sens, mais la peine la rendait sourde à tout argument.
« Tu aurais pu au moins signaler au pilote ou à l'hôtesse qu'il fallait une inspection plus approfondie du réacteur.
-C'était impossible de dire quoi que ce soit sans susciter des questions gênantes, Bella. Comment aurais-je pu justifier le fait que j'aie détecté le problème? Un bris mécanique pareil est impossible à entendre à l'oreille humaine et invisible de l'extérieur.
-Nous aurions pu empêcher cet avion de décoller alors. Il y avait sûrement un moyen! J'aurais pu... créer un esclandre à bord de l'avion, une diversion pendant que tu vas arracher un réacteur, une aile, un hublot, n'importe quoi de visible, évident, qui aurait forcé cet avion à rester au sol et obligé les passagers à prendre un autre vol! »
La peine avait atteint un tel stade que même le plan le plus abracadabrant aurait pu fonctionner à son avis.
« Il faisait grand soleil à l'extérieur. Les techniciens m'auraient vu, forcément. Je ne passe déjà pas inaperçu dans mon état normal alors imagine quand je brille de la tête aux pieds. »
Pourquoi je me défendais? Elle avait clairement besoin de rejeter la faute sur quelqu'un et j'étais le coupable idéal. Je comprenais qu'elle avait besoin d'un bouc émissaire. Et le pire c'était qu'elle avait raison. Je ne m'étais pas attardé sur cet avion. Tout ce qui m'importait c'était ce mauvais pressentiment sur Bella et je n'avais eu que faire du reste. Tout ce qui comptait c'était sa sécurité, au point que j'en oubliais le monde extérieur. Elle avait raison de m'en vouloir pour ma négligence. Pourtant, je me devais de lui faire comprendre que j'avais enfin saisi l'origine du mauvais pressentiment qui m'avait poussé à changer de cap pour le Pérou. C'était Igor, pas cet avion. Si je lui expliquais, elle comprendrait. Mais ça ne changerait rien dans les faits; pour elle, j'étais celui qui aurait pu agir, celui qui était tout désigné pour éviter qu'une tragédie pareille se produise. Et je n'avais rien fait. Résultat; un petit garçon auquel elle s'était attachée avait connu une fin atroce.
« Bella… Écoute-moi. »
Je m'approchai lentement tandis qu'elle croisait les bras sur sa poitrine à nouveau.
« Être comme moi implique de grandes responsabilités. L'une d'entre elles, c'est d'apprendre à ne pas intervenir dans le monde des humains, à ne pas changer le cours des choses, même si nous en avons le pouvoir. Tu n'imagines pas le nombre d'occasions où j'ai dû passer mon chemin devant une catastrophe imminente. »
Elle rétorqua aussitôt: « Tu es intervenu pour me sauver du fourgon de Tyler. Tu es intervenu pour me sauver de cette bande à Port Angeles. Ce sont aussi des catastrophes, non?
-Oui, et c'aurait pu mal finir. J'ai eu de la chance de ne pas attirer l'attention. Mais je me fichais des conséquences, je me fichais d'être compromis parce que je préférais ça plutôt qu'il t'arrive malheur. Et de toute façon, plus j'y pense, plus je crois que c'était notre destin que je te sauve.
-Mais pas de sauver 190 passagers ! ? »
Je ne sus que répondre à cela.
La désillusion totale peignait son visage maintenant. Elle était en train de réaliser que je n'étais pas aussi bon et généreux qu'elle l'avait cru. J'utilisais cette bonté à mes propres fins. J'étais exclusif. Je choisissais les situations où je devais intervenir et je laissais passer les autres que je jugeais dangereuses pour moi. Ce n'était pas tout à fait la définition qu'on pouvait avoir d'un homme bon, généreux, d'un héros quoi. Quelqu'un de bien, entièrement de bien, ne filtrerait pas sa bonté. Il agirait sans calcul, sans trie. Il interviendrait, peu importe la tragédie, peu importe les conséquences pour lui.
Était-ce pour cette raison qu'elle avait trouvé une excuse pour me fuir hier soir? Était-elle... répugnée de dormir aux côtés d'un faux héros?
« Je suis désolé. »
C'était tout ce que je pouvais dire. Je l'étais vraiment, mais je savais que c'était une piètre consolation pour elle.
Bella regagna le lit d'un pas énergique.
« Je ne suis pas certaine que je peux… supporter cette situation encore une fois. Car ça se reproduira. Il y aura encore de nombreuses autres occasions qui se présenteront où tu auras le pouvoir d'agir sans toutefois le faire, au nom de la sécurité de ta race. Des occasions moins tragiques, moins mortelles, sans doute, mais tout aussi importantes.»
Je croyais que venir sur les lieux de l'écrasement l'aiderait à dire au revoir une fois pour toute au petit Tommy et qu'elle tournerait la page. C'était tout le contraire qui était en train de se produire. Venir ici lui avait fait réaliser que j'étais égoïste et moi j'étais mis bien en face d'une erreur considérable de ma part, d'une faute dont je ne me serais même pas rendu compte de la gravité si Bella ne l'avait pas souligné.
La culpabilité me mordit. Si je n'avais pas songé qu'à elle, peut-être aurais-je pu faire quelque chose pour toutes ces vies perdues. Je l'avais profondément blessé. Comment aurait-il pu en être autrement ? Bella était tellement altruiste, elle pensait toujours aux autres, jamais à sa propre personne. J'aurais dû savoir qu'en ne sauvant qu'elle la disparition de tous ces passagers l'affecterait au plus haut point.
L'ennuie c'est que je ne savais même pas, au moment des faits, que je l'avais sauvé en partant pour le Pérou à la place de l'Irlande. Je n'avais même pas associé ce bris mécanique à une catastrophe imminente. Et dans le dédale de pensées pleines de remords, j'entendis une petite voix en moi qui me morigénait. Elle me sermonnait, me disant que j'avais tort de laisser la culpabilité m'envahir, que j'avais tort de laisser Bella m'adresser ses reproches subtils. Après tout, jusqu'à cet instant, j'étais certain que Bella avait saisi combien notre situation en tant que vampire était délicate et que parfois nous étions amenés à faire des choix difficiles dont celui d'éviter d'accomplir de grands exploits devant témoins.
Je fus embourbé dans des émotions contradictoires; l'apitoiement, le remord, le désir de me justifier, puis ma conscience masochiste finit par rembobiner la scène de ce matin jusqu'à hier et elle repassa dans ma tête, cette fois vue sous un angle différent. Je fus alors amené vers une hypothèse effarante et inquiétante: était-ce pour cette raison que Bella avait évoqué cette histoire de phéromones? Est-ce que ça pouvait être vrai, tout compte fait ? Lui avais-je brouillé les sens et son jugement suffisamment pour l'empêcher de constater à quel point me fréquenter pouvait être difficile à bien des égards ? Est-ce que l'incident avec Tommy avait été un choc suffisant pour lui faire reprendre ses esprits et saisir enfin les implications de notre relation ?
Tandis que les rouages de mon cerveau tournaient à toute vitesse, Bella poussa un long soupir et resta quelques instants à regarder le sol sans le voir. Lorsqu'elle releva la tête, à nouveau je fus capable de lire quelque chose dans ses yeux; la dureté.
« Je ne peux continuer à être un témoin passif d'événements malheureux qui peuvent être évités quand je sais que je suis la petite amie de quelqu'un qui a tout le loisir d'intervenir, mais qui reste les bras croisés. »
Les mots ne flottèrent d'abord que sur la surface de ma conscience houleuse. Je n'en saisis pas la teneur, bêtement parce que je n'avais jamais été conditionné à recevoir ce genre de paroles en provenance de la bouche de Bella Swan. Puis finalement ses mots coulèrent au fond de ma raison. Ils s'engloutirent dans mon esprit et je mesurai la signification de chaque mot dont les premiers me parurent les plus importants -et les plus angoissants.
"Je ne peux continuer."
Elle ne pouvait continuer. Cela voulait rien dire et tout dire à la fois. Ces paroles pouvaient revêtir plusieurs sens, mais tous, j'en fus certain, avaient la même résultante, la même conséquence et aucune d'elle ne serait positive.
Ce que je pus lire entre ces mots, entre les lignes, la réalité qui faisait jour, créa une faille en moi. Je luttai pour ne pas qu'elle s'agrandisse, qu'elle se fendille en une ligne lézardée de plus en plus longue, de plus en plus étendue. Autant vouloir défier les éléments et arrêter un tremblement de terre. Autant vouloir empêcher une plaque tectonique de se fissurer et de se séparer en deux.
Moi qui avais pensé que ce serait notre désir frustré ou mon univers sanglant et surnaturel qui la pousserait à réaliser que j'étais loin d'être le compagnon idéal... J'étais loin du compte.
Combien de fois m'avait-elle dit qu'elle ne pouvait pas me tourner le dos ainsi? Des tas de fois. Mais ça, c'était dans des circonstances où je craignais de lui faire peur, de l'épouvanter. Or, elle n'était pas épouvantée. Seulement affreusement déçue. Et pas par ma race, mais plutôt par moi, l'individu.
Je refusai de voir la réalité qui commençait à poindre. Je la niai et mis sur le compte de la paranoïa mes craintes insensées.
Je réussis, je ne sus de quelle façon, à ne pas laisser mon être se craqueler entièrement et je parvins à conserver une voix sereine, rassurante.
« Je sais que c'est dur. Ça l'est pour moi aussi de devoir ignorer des catastrophes, des accidents…
-Ça m'est trop difficile de te voir ignorer le sort d'autant de gens. »
Même si elle demeurait douce, sa voix claqua, ce qui ne fit qu'accentuer la faille davantage.
« Je ne les ignore pas de gaieté de coeur. » murmurai-je, protestant faiblement. « Je comprends ta réaction, mais… » J'étais prêt à promettre n'importe quoi si ça pouvait seulement l'empêcher de prendre la route qu'elle commençait à tracer, une route qui m'était bloquée. « La prochaine fois, j'interviendrai. Promis. Je trouverai une solution pour agir sans me compromettre.
-Ce n'est pas la même chose. Ce ne sera pas par choix que tu le feras. Tu le feras juste pour me faire plaisir. »
Je voulus démentir, m'objecter et aussi faire disparaître ce visage trop impassible. Je cherchai à m'approcher pour caresser la ligne sévère de sa mâchoire, assez vaniteux pour croire que mes doigts détenaient quelque pouvoir magique. Toutefois je me butai à un mur invisible qui me cloua sur place.
Bella maintint une frontière entre nous. Une distance mentale qu'il me fut impossible de franchir. Tout comme sa machine à ultrasons destinée à rendre les humains imperceptiblement inconfortables au point de s'éloigner, je sentis des ondes invisibles se dégager de Bella, me repoussant, m'empêchant de l'approcher physiquement.
Elle ne voulait pas de moi...
Une striure de plus s'ajouta à la faille. Une striure qui fendit mon coeur cette fois. Et elle continua son chemin jusqu'à fissurer complètement l'entité Edward.
Mes doigts, ne pouvant atteindre ce qu'ils désiraient tant, se recroquevillèrent sur eux-même. Je serrai mes poings, mes bras se raidirent, mon torse devint tout tendu. Manière physique pour moi de lutter contre la faille qui me craquelait de partout.
Je m'accrochai néanmoins au présent, ignorant tant bien que mal les craquements aussi assourdissants qu'un tremblement de terre créant des crevasses profondes, des fissures béantes. Si assourdissants que j'eus du mal à entendre la suite de ses paroles.
À nouveau, Bella soupira, inconsciente de mon déchirement intérieur, et elle se remit à ranger ses vêtements dans ses valises.
« J'ai bien réfléchi et je crois qu'il vaut mieux que je rentre à la maison. »
Il me fallut toute ma concentration pour trouver le chemin de mes cordes vocales.
« Tu es certaine ? Tu veux arrêter de voyager ?
-Oui. »
Un maigre espoir suspendit les craquements en cours. Peut-être que se retrouver dans son environnement habituel l'aiderait à réfléchir, à prendre du recul. Peut-être pouvais-je encore avoir un sursis.
« D'accord. Je nous réserve un billet de retour.
-Je crois que tu n'as pas compris. » Elle martela chaque mot avec soin: « Je veux rentrer à la maison. Seule. »
Le câble sous mes pieds lâcha et je tombai. Je cherchai des prises dans ma chute, n'importe quoi pour ralentir ma carcasse pleine de fentes et de crevasses de sombrer dans un vide sans fond.
D'une voix calme, mesurée, en contraste avec moi-même, je tentai de la raisonner.
« Ne crois-tu pas que tu précipites un peu les choses? Tu es visiblement toujours bouleversée par cet événement tragique. Peut-être devrais-tu réfléchir encor…
-J'ai eu amplement le temps de réfléchir après la cérémonie d'hier. En quelque sorte, je suis reconnaissante que cet événement malheureux se soit produit. Sur plusieurs plans, le vol 302 m'a ouvert les yeux, si je peux m'exprimer ainsi. »
J'étais en train de tomber si loin, si bas, si profondément que sa voix m'atteignait avec peine, de haut, de loin, comme du haut d'une falaise tandis que je dégringolais, comme du monticule surplombant un trou pour une tombe tandis que je périssais.
« Tu te rappelles que je t'ai dit qu'avoir des enfants ne m'intéressait pas?
-Oui... »
Ses traits se firent évasifs, rêveurs, soudain.
« La mort de Tommy m'a fait prendre conscience que l'idée me plaisait, que j'avais, quelque part enfoui, une fibre maternelle qui ne demandait qu'à surgir. Oh, pas maintenant bien sûr, mais plus tard, oui, je crois que j'aimerais. »
Sa tête obliqua vers moi. Elle se mordit les lèvres, comme désolée de devoir prononcer les prochains mots.
« Mais ce serait impossible avec toi. »
J'interprétai de la mauvaise façon ses paroles.
« Le... Les rapprochements physiques sont effectivement imposs...
-Je ne te parle pas de ça. » Elle secoua la tête avec un vague sourire indulgent, presque attendri. « Je suis toujours convaincue que tu ne peux pas me faire de mal, tu sais, que nous pourrions... tous les deux... » L'esquisse de sourire disparut derrière l'amertume. « mais la question est ailleurs. » dit-elle en hochant la tête. « Le concept de maternité est incompatible avec un individu comme toi. N'est-ce pas? »
Je ne m'étais jamais penché sur la question auparavant, pour la simple et bonne raison que jamais je n'oserais aller plus loin avec elle. Alors, je livrai la seule réponse qui me semblait logique vu mon état. Réponse qui ne plaiderait en rien ma cause, mais j'étais incapable de lui mentir, même dans ces circonstances.
« Tout est mort en moi alors je suppose que cette part essentielle nécessaire à la procréation est morte aussi. »
Elle agita le menton de haut en bas avec lenteur.
« C'est bien ce que je croyais. Autant en finir tout de suite puisque nous serons dans une impasse, plus tard, de toute façon. »
Se déploya dans les rigoles et les craquelures une substance semblable à celle qui m'avait envahie en apprenant la mort de Tommy. Mais cette substance ne s'évaporerait jamais. Elle fit beaucoup plus que me brûler la gorge et tourner dans mon estomac. Elle s'étendit partout en moi, jusqu'au bout de mes ongles. Les morceaux de ma personne furent cimentés par cette mixture. Mon corps était gourd, une carcasse cassée de partout mais figée dans ce ciment amer.
"En finir..."
Je subodorais ces mots et pourtant ils faisaient aussi mal que si je ne les avais pas senti venir. Je détestai ces mots. Je ne pouvais admettre qu'ils s'appliquassent à moi, qu'ils eurent sortis de sa bouche à elle.
Je cherchai des preuves qui m'indiqueraient qu'elle jouait la comédie pour d'obscures raisons. Je sondai son visage impénétrable, m'y cramponnai comme à une bouée de sauvetage. Je plongeai dans ses yeux et ne trouvai aucun indice qui contredirait ses dernières paroles. Je serais tombé au fond des puits que je n'aurais rien trouvé. Je ne pus qu'en venir à une seule conclusion désespérée: Bella était sincère. Et le plus désolant c'est que j'étais incapable de lui en vouloir d'avoir dit ces mots-là.
Je compris que les chaînes qui la liaient à moi avait disparu une à une hier après-midi et cette nuit. Il ne restait plus que mes propres chaînes qui me liaient à elle.
La pièce tournait autour de moi et je ne pouvais même pas me servir de Bella comme d'une ancre pour me stabiliser puisqu'elle était l'origine même de ce déséquilibre. Je m'accrochai donc à des arguments vains.
« Je crois tout de même que tu devrais méditer un jour ou deux encore avant de partir. Je te laisserai en paix si tu y tiens. »
J'avais tenté d'insuffler le sens du pragmatisme, de la logique à cette repartie. Elle résonna comme une prière.
Affligée et désolée, Bella s'objecta.
« C'est déjà tout réfléchi. Je ne dois plus me voiler la face. Tu es quelqu'un de généreux, tu as tant fait pour moi. Tu as été mes yeux, tu m'as fait découvrir des endroits merveilleux, nous avons partagé quelque chose d'exceptionnelle, j'en suis consciente et je t'en serai reconnaissante pour toujours. Mais... Toutes ces choses que tu as faites pour moi m'empêchaient de voir l'envers de la médaille de notre situation. Maintenant, tout est clair. J'ai fait une erreur, Edward. Je suis désolée. »
J'éprouvai un chagrin violent, d'une intensité étonnante. Je me demandai confusément comment je pouvais être encore en mesure de ressentir quoi que ce soit puisque j'étais maintenant cassé en mille éclats.
Je voulus la supplier, mais à quoi bon. Son choix était déjà fait. Je n'avais plus qu'à essayer de retarder l'inévitable.
« Permets moi de te raccompagner jusqu'à Forks, s'il te plaît. » J'avais voulu affecter la courtoisie, mais la demande sonna comme une supplique.
« Non. Je suis désolée. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Il vaut mieux tout arrêter tout de suite. » Elle avala sa salive avec difficulté. « C'est difficile. Ne crois pas que ça m'est égal de faire une chose pareille. Mais retarder les adieux ne fera que prolonger le supplice. » dit-elle, les mains tordues l'une contre l'autre.
J'ouvris ma bouche, la refermai, d'abord trop craintif, puis la rouvris dans un élan de courage pour prononcer une question dont la future réponse m'effrayait déjà.
« Tu ne veux plus me voir... du tout? »
Elle inspira une grande goulée d'air, mécanique sans doute destinée à se donner quelques secondes pour trouver des mots qui me ménageraient tout en étant sans équivoque.
« C'est pas que je ne veux pas. Mais... Nous nous ferions du mal inutilement. Il n'y a pas que mes envies à moi que je prends en considération. Je pense à toi aussi. Tu ne vois pas que c'est mieux comme ça? Tu ne cesse jamais de t'inquiéter pour moi. Tu crains toujours le pire. Ce n'est pas une bonne existence pour toi. Je t'apporte beaucoup trop de complications. J'ai beaucoup médité hier soir et je crois que la meilleure solution est que nous restions chacun de notre côté. Fais tes trucs vampires et moi je ferai mes trucs humains. Plus tôt tu commenceras à ne plus t'en faire pour moi, mieux ce sera. »
Un coup de poignard fendit ma personne à nouveau ainsi que le ciment amer qui me gardait en place. Puis j'éclatai en morceaux pour de bon.
Je me souvins de la phrase qu'elle n'avait pas terminé juste avant de quitter le Pérou: "J'aimerais tant que tu cesses de t'inquiéter pour moi. Tout serait tellement plus simple si..." Si nous n'étions plus ensemble, si nous cessions de nous fréquenter, réalisai-je. Elle avait déjà songé à cette solution bien avant d'apprendre la tragédie du vol 302.
Je savais que ça arriverait. Dès le début, je m'étais préparé à affronter un amour qui s'estomperait. Mais j'avais jamais envisagé la chose ainsi. Jamais je n'aurais cru que son amour ferait place à un désir de séparation totale. J'avais bêtement cru que j'aurais droit à une forme d'amitié une fois son amour dissout. Eh bien non.
Je ne voulais pas lui donner mauvaise conscience ou provoquer chez-elle tout sentiment de culpabilité. Pourtant, je me devais d'être honnête avec elle et de lui faire comprendre ce qu'il en était pour moi, de mon côté.
« En ce qui me concerne, rien de ce que j'éprouve pour toi n'a changé. Et rien ne changera jamais.
-Oui, je suis au courant. Quand les vampires s'éprennent de quelqu'un c'est pour l'éternité. Mais je ne suis pas éternelle, moi. Je t'aurais quitté tôt ou tard, de gré ou force. Autant le faire maintenant avant que tu ne t'impliques trop. »
J'étais déjà impliqué. La situation était irréversible, mais inutile de le lui rappeler alors que son choix était déjà arrêté.
« Maintenant, je vais rentrer chez-moi. Seule.
-Bella, dans ta situation, il… il te faut de l'aide. Laisse-moi te raccompagner, d'accord ? Je veux juste m'assurer que tu vas te rendre à bon port et après je te laisserai tranquille si c'est ce que tu veux.
-Non. Je veux être seule à partir de maintenant. Je peux me débrouiller comme je l'ai toujours fait avant de te connaître. Je m'en sortais très bien sans toi avant de débarquer à Forks. Je n'ai pas besoin de toi. Et toi non plus tu n'as pas besoin de moi. Tu as vécu 90 ans sans moi, tu peux très bien continuer. »
Les éclats de ma personne furent broyés pour ne devenir que poussières et débris.
« C'est vraiment ce que tu désires ? » demandai-je une ultime fois.
« Oui. »
Il n'y avait que de la détermination dans sa réponse. Il aurait été vain de croire que plus tard, quand l'eau aurait coulé sous les ponts, qu'elle revienne sur sa décision. On ne perdait qu'une seule fois Bella Swan. Elle ne revenait jamais en arrière. Elle allait toujours de l'avant, sans regrets.
Elle alla prendre l'ordinateur portable sur son lit, les chaussons de ballerines, le livre en braille et les posèrent près de ma valise.
« Dans les circonstances, je crois qu'il serait déplacé de conserver ça. »
La gorge sèche, je ne pus que chuchoter d'une voix étouffée: « Ce sont des cadeaux. Garde-les.
-Je vous dois déjà beaucoup trop à toi et ta famille. Je me sens déjà profondément ingrate d'avoir réalisé si tard que nous deux ce n'était pas... pas une bonne idée. Le moins que je puisse faire c'est rendre ce que vous m'avez donné. »
Je n'insistai pas.
« J'ai réservé mon billet de retour. Je le paie avec ma propre carte de crédit. » se crut-elle obligée de préciser. « Un taxi m'attend pour 9h30. Il devrait être déjà là d'ailleurs. »
9h30... L'heure à laquelle l'écrasement avait eu lieu.
J'acquiesçai en silence avant de me souvenir qu'elle n'y voyait rien.
« Très bien. »
Les cloches de l'église se mirent à sonner tout à coup. Et je me rappelai qu'elles sonnaient toujours à la même heure en hommage au passagers décédés.
« C'est l'heure. Je dois y aller. Le chauffeur va monter prendre mes affaires. »
Elle s'empara de sa canne et posa une main sur la poignée de la porte. Elle eut un sourire qui n'atteignit pas ses yeux tranquilles.
« Tu es quelqu'un d'exceptionnel, sache-le. C'est moi qui ne suis pas assez... Assez forte pour supporter ce que vous vous devez d'ignorer pour votre sécurité.
-Bella...
-Adieu, Edward. »
L'instant d'après, la porte se refermait sur elle.
Hypnotisé, pétrifié par la douleur, je gardai les yeux fixés sur le panneau.
Dehors, les cloches continuaient leur concert. Elles sonnaient pour la mort de tous ces gens mais à moi elles me donnèrent l'impression de sonner ma propre perte.
J'avais cru que mon mauvais pressentiment sur l'Irlande était en fin de compte un nouveau don. J'avais eu tout faux. Je n'avais pas vraiment de nouveau don si ce n'était celui d'avoir senti qu'ici prendrait fin, au confins de l'Irlande, le règne de la lune éclairant ma nuit éternelle. Elle continuerait de briller ailleurs, mais sa lumière me fuirait désormais, me laissant dans les ténèbres.
À suivre
Vous me détestez?
Je me déteste aussi, tenez-vous le pour dit.
Je dois dire que ce chapitre est dans le top 3 de ceux qui m'ont été le plus difficile à écrire, avec le chapitre 8 (Aveu) et le chapitre 14 (traque).
Merci à tous, je n'ai pas eu le temps de répondre à vos questions et de vous remercier convenablement et personnellement, je m'en excuse. Je le ferai au prochain chapitre, promis.
