A la vue des décombres, Castiel crut tout d'abord qu'ils étaient retournés au Paradis, tout de suite après l'incendie, dans les ruines de la maison que Gabriel avait si fugacement partagée avec lui et Cassiel.

Mais non, c'était différent : la maison était de construction plus grossière, avec des poutres gravées de runes pataudes, et le mobilier était à l'avenant – une longue table en bois mal dégrossi, de courts rondins pour s'asseoir. Sur le plancher reposaient au moins une quinzaine de corps à l'apparence curieuse, le teint grisâtre et les extrémités noircies d'engelures, dont les blessures encore fraîches laissaient un sang vif couler sur les lattes.

Un vieillard en armure viking maculé de taches brun rouille, un bandeau sur l'œil, contemplait le carnage sans ciller.

« Père ! Voilà le dernier ! »

Thor – un Thor plus jeune, incontestablement, en armure de cuir tout comme le vieillard, tenant au collet un gamin d'environ huit ans d'une saleté à faire peur, ouvrant de grands yeux jaunes sous une frange trop longue.

C'était Gabriel – Gabriel sous son apparence d'Embrouilleur, mais juvénile, et certainement pas un ange. Autrement, il ne se serait pas laissé traiter comme un ballot de linge malpropre.

« Il nous joue le même coup qu'Anna ? » marmonna Dean, sourcils froncés, tandis que l'armoire à glace rousse déposait le môme aux pieds du borgne – probablement Odin.

« Alors comme ça, vous avez tué tout le nid ? » lâcha le morpion, apparemment pas du tout gêné par la scène de carnage.

Le vieillard haussa un sourcil blanchâtre.

« Tu n'as pas l'air plus désolé que ça » commenta-il, s'attirant un reniflement.

« Ils me tapaient » fut la réponse toute simple du moutard.

« Y a-t-il d'autres enfants à part toi ici ? »

« Je suis le seul. Les mômes, ça gêne. Mais je piaille pas. Je vous dérangerai pas. Promis. »

Odin saisit le mioche par le menton pour lui faire relever la tête.

« Et je te laisserais vivre pourquoi, au juste ? »

« Je peux faire la cuisine. Laver par terre. Servir à table » énuméra le gamin. « Je prends pas de place. Je pleure pas. Et je veux pas mourir. »

Cette dernière phrase fit rire Thor qui se croisa les bras sur la poitrine.

« Il a de l'esprit, ce maigrelet. Pourquoi ne pas le garder ? On pourra toujours le tuer s'il nous lasse ou ne nous sert pas correctement. »

Odin garda le silence un long moment, assez longtemps pour que le morpion se mette à se trémousser légèrement. Enfin, il demanda :

« Tu t'appelles comment ? »

« Comme vous voudrez » répondit le gamin sans hésitation.

« Si c'est comme ça, tu m'appartiens à compter de maintenant. Si tu me mécontentes, je te tue. C'est clair ? »

« Très clair. »

Un sourire étira les lèvres minces du vieillard tandis qu'il lâchait le menton du gosse.

« Tu as l'esprit vif. Garde-le comme ça, Loki. »

Alors c'est comme ça songea l'angelot tandis que la scène se brouillait pour se recomposer devant lui et les frères Winchester, c'est comme ça qu'il a fini chez les païens. Il avait oublié qui était Gabriel.

Cependant, un Loki désormais jeune adulte – son regard ambré pétillant d'espièglerie, ses vêtements tombant légèrement de travers sur sa charpente comme si celle-ci était trop petite pour les habits qu'elle était supposée porter – se tordait de rire devant un Thor fulminant de colère.

Ceci étant, c'était difficile d'en vouloir à l'Embrouilleur vu l'accoutrement du dieu du tonnerre.

« Bon sang de bois » lâcha Dean qui avait l'air de s'être pris l'Impala sur la tête, « c'est une robe qu'il porte ? »

Sam s'étrangla.

C'était effectivement une robe. Pire encore, une robe de mariée à la mode normande, agrémentée d'un voile délicat et d'une ceinture brodée. Sur une armoire à glace barbue qui semblait à deux doigts de commettre un meurtre aussi violent que sanguinaire, l'effet était des plus déconcertants – à moins d'avoir l'habitude des drag queens, et encore.

« Tu as fini ? » éructa Thor, le visage si rouge que c'était quasi impossible de discerner où finissait sa barbe.

« Pardon » hoqueta l'Embrouilleur, « c'est que cette couleur te va si bien au teint... »

Les yeux bleus de son interlocuteur lancèrent des étincelles – littéralement.

« Et ta couleur à toi, elle te va comment ? Rappelle-toi que tu dois jouer ma demoiselle d'honneur. »

Si Thor espérait ruiner la bonne humeur de Loki, il se plantait sur toute la ligne – un claquement de doigts plus tard, une version féminine de l'Embrouilleur s'admirait sans honte dans le miroir proche, rajustant ses tresses et défroissant ses jupes de coton.

« A ton avis » interrogea-t-il (ou elle ?), « je me rembourre un peu plus la poitrine, ou j'en mets davantage sur les hanches ? »

« Ergi ! » s'écria Thor dégoûté. « N'as-tu donc aucune fierté mâle ? »

« Si » rétorqua Loki en souriant à son reflet, « et j'ai aussi ma fierté femelle. Bon, on y va à ce mariage ? »

« C'est quoi cette histoire ? » souffla Dean à deux doigts du traumatisme tandis que la scène se désintégrait.

Sam grimaça.

« Je… crois que c'est le lay de Thrym. Il faudra que tu le lises, je peux vraiment pas raconter ça comme ça. »

Castiel ne fit aucun commentaire, trop concerné sur la nouvelle scène devant eux.

Le ventre enflé de manière suspecte, recroquevillé sur un lit, Loki se cachait le visage dans les draps tandis qu'une femme blonde lui frottait gentiment le dos.

« Shh » soufflait-elle. « Ça va aller… ça va aller, promis... »

Loki secoua la tête, sa charpente agitée par un hoquet.

« Faux… c'est tout faux… je veux pas… pas comme ça… pas comme ça... »

« Quoi, pas comme ça ? » interrogea la femme sans perdre son calme.

La main de l'Embrouilleur se crispa sur son abdomen distendu.

« Le bébé… pas comme ça. Pas en moi. Je veux pas ça en moi. Je veux pas... »

L'angelot dut avaler sa salive, la gorge brusquement sèche.

Mais bien sûr qu'il fait une réaction négative à sa grossesse, pourquoi tu t'attendais à autre chose après ce qu'il a vécu ?

« Shh » reprit la blonde sans cesser le va-et-vient de sa main blême. « Tout ira bien, ça ne durera plus longtemps, promis. »

« Est-ce que c'est le coup du cheval ? » interrogea Dean, curieux.

« Faut croire » marmonna Sam alors que l'image se dissipait. « C'est pas comme s'il y avait d'autres mythes avec Loki en cloque... »

A présent, Loki se trouvait au bord d'un lac, et l'expression de son visage alerta immédiatement Castiel. Il avait déjà vu ce regard hypnotisé, cette fixité des traits indiquant que leur détenteur était trop concentré sur une musique qu'il était seul à entendre – chez Anna, quelques secondes avant qu'elle ne récupère sa grâce.

Le lac. Les eaux si limpides, presque étincelantes malgré le ciel plombé, comme un immense réservoir de lumière liquide…

Loki fit un pas, puis deux dans l'eau.

Le lac s'illumina aussitôt dans un tintement strident caractéristique de l'essence angélique en action – ici se ruant dans un corps qui l'avait oublié depuis bien longtemps.

La lumière était si aveuglante que Castiel fut contraint de se couvrir les yeux des deux mains alors que la scène disparaissait.