Dans ce chapitre, sonnez les trompettes, le Roi s'en donne à cœur joie !
Et voilà ! J'en ai terminé avec les concours ! Je suis donc de retour parmi vous pour écrire à un rythme plus régulier. Il est d'ailleurs probable que j'écrive des chapitres plus courts, mais à un rythme plus soutenu (environ un chapitre par semaine).
Ceci est le chapitre 29. Je posterai le chapitre 30 dès que j'aurai terminé son dessin illustratif ! (; (J'ai déjà terminé de l'écrire.)
En parlant de ça, je vous invite à vous rendre sur ma page deviantart, où j'ai posté de nombreuses illustrations de cette fanfiction (Ayrèn, Thorin et Bilbo) : mon pseudo est fingerinthenoise !
Ceci étant dit, je voudrais vous remercier pour votre soutien ! N'hésitez pas à laisser une review de temps en temps. Je sais que beaucoup de lecteurs de cette fanfiction lisent sans en laisser. Vous faites bien évidemment comme vous le souhaitez (qui suis-je pour exiger quoi que ce soit de vous ?), mais je suis toujours friande de critiques, spéculations sur les événements à venir, etc. Alors vraiment, n'hésitez pas, cela me ferait plaisir !
Bonne lecture !
Leia
P.S. : je remercie chaudement ma bêta sur ce chapitre, Galataney Stones Wallana.
Chapitre 29.
LE ROI SYLVAIN
Précédemment
Submergée par ses efforts infinis, continuels pour se contrôler, quoiqu'elle se sentait tranquillisée par la présence et les paroles du Nain, Ayrèn ne répondit pas. Elle songeait à Scathaban, qui oscillait ostensiblement sur la hanche de l'Elfe blond qui marchait en tête de colonne.
'Legolas.' pensa-t-elle, se rappelant du nom avec lequel l'Elfe Tauriel l'avait désigné. 'Je n'oublierai pas la façon avec laquelle tu nous a traités !'
Elle perçut ensuite un mouvement de recul devant elle : c'était Bofur. Il avait l'air inquiet.
Dans un murmure étouffé par le bruit des pas de la colonne de prisonniers, il souffla :
« Où est Bilbo ? »
Forêt Noire
Captifs – Bilbo introuvable
Voilà une bonne heure que les Nains et Ayrèn progressaient sous escorte elfique vers l'Est de la Forêt Noire, dans une longue file indienne serpentant entre les arbres et leurs racines pourrissantes. Les Elfes les faisaient marcher aussi vite qu'ils le pouvaient, tout épuisés et las qu'ils étaient. Ils trottinaient à grand peine pour suivre les grandes enjambées des Elfes, tout en essayant de se débarrasser des toiles d'araignée poisseuses qui collaient encore à leurs vêtements.
Le visage tuméfié, l'allure boiteuse, Ayrèn jeta, à plusieurs reprises, de brefs regards en arrière. Elle nourrissait encore l'espoir d'apercevoir, entre deux bosquets de ronces, le visage rond de son bon ami Bilbo. Mais elle ne le vit pas une fois. Pourtant, son vieil instinct lui disait qu'il les suivait et qu'il était là quelque part, tout, tout près d'eux...
En croisant le regard de Thorin, Ayrèn se demanda s'il ne ressentait pas lui aussi la présence de Bilbo autour d'eux, car elle le surprit, quelques fois, à balayer des yeux les bosquets environnants d'un air attentif. Ils échangèrent encore quelques regards après cela. Ces instants, fugaces, leur étaient d'un grand réconfort.
Ces jeux de regards qu'échangeaient Thorin et Ayrèn finirent par rendre leur escorte nerveuse. Soupçonnant l'imminence d'une rébellion, les Elfes séparèrent les deux amants en conduisant Thorin en queue de file, et on ordonna à toute la Compagnie de regarder droit devant elle et de ne se retourner sous aucun prétexte... sous peine de représailles.
« Je ne connais ces Elfes que depuis une heure, et ils me sont déjà parfaitement insupportables..., grommela Ayrèn, regrettant que Thorin ne soit plus derrière elle. Ils sont si différents des Sages-Elfes de Fondcombe !
Bofur, qui marchait désormais à quelques pieds devant elle, engagea la conversation sans se retourner :
— Ce sont des Elfes de la Forêt Noire, expliqua-t-il. Ils sont plus dangereux et moins sages que les Sages-Elfes de l'Ouest que nous avons rencontrés à Fondcombe, et ont pris goût au crépuscule et à l'obscurité de ces bois. Ils sont particulièrement méfiants envers les étrangers, et encore plus envers les Nains. (Il soupira bruyamment.) Ce n'est pas la première fois que nous avons des problèmes avec eux... Et quelque chose me dit que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
— C'est-à-dire ? demanda Ayrèn.
— C'est-à-dire qu'on est dans la khakfe (1) jusqu'au cou ! répondit-il en secouant la tête, l'air désolé. Et connaissant les antécédents entre Thorin et le Roi des Elfes sylvains (2), cela n'est pas prêt de s'arranger...
— Ainsi, ils se connaissent. Que s'est-il passé ?
— Cela, Tûnin Razak, ce n'est pas à moi de vous le raconter. »
Cette réponse parut ne pas satisfaire Ayrèn, mais elle n'insista pas davantage car, plus en avant, une autre conversation attira son attention :
« Qu'avons-nous fait, ô prince de ces bois ? demanda Balin à l'intention de Legolas, qui marchait non loin de lui. Est-ce un crime d'être perdus dans la forêt, d'avoir faim et soif, d'être pris au piège par des araignées ?
Une telle question courrouça naturellement l'Elfe blond, qui lui répondit :
— C'est un crime de vagabonder sur les terres du Roi Thranduil sans autorisation. Après toute la perturbation que vous avez apportée en ces lieux, il a le droit de savoir ce qui vous amène ici, et si vous n'acceptez de tout lui révéler, il vous gardera très certainement en prison jusqu'à ce que vous ayez appris la raison !
— Tout de même, voilà qui est fort fâcheux ! dit tristement Balin. Dire que nous étions attendus par nos familles, dans les Monts de Fer ! Elles vont s'inquiéter de ne pas nous voir arriver !
— Ce genre de ruse pourrait fonctionner avec des Gobelins, mais pas avec moi ! répliqua Legolas. Gardez votre salive pour plus tard, vous pourriez en avoir besoin. »
Après une longue progression parmi la terrible obscurité de la Forêt Noire, ils s'éloignèrent du cœur sombre des bois et arrivèrent en des lieux plus lumineux. La lumière du soleil se glissait désormais par quelques ouvertures dans les feuilles loin au-dessus de leurs têtes, par-delà le lacis de branches et de ramilles entremêlées. Quand les percées dans le sommet des arbres se firent plus grandes encore, la Compagnie ne put s'empêcher de lever la tête pour admirer l'azur du ciel au-delà des feuillages, leurs yeux brillants d'une vive émotion. L'obscurité de la Forêt Noire les avait presque rendus fous : voilà qu'un morceau de ciel bleu parvenait à les émouvoir !
Mais ce plaisir ne fut que de courte durée.
Il y avait deux raisons à cela.
Tout d'abord, Bilbo restait introuvable. Ce seul constat suffisait à causer énormément de souci aux Nains, et encore plus à Ayrèn, malgré son intime conviction qui n'était guère loin.
Ensuite, les portes du Royaume des Forêts, demeure du Roi des Elfes sylvestres, étaient maintenant en vue. Et cela n'annonçait rien de bien joyeux pour la Compagnie.
La Compagnie fut conduite par-delà le pont qui franchissait la rivière pour mener chez le Roi. En dessous, l'eau coulait en un flot rapide et clair ; et, à l'autre bout, des portes de pierre recouvertes de lierre rouge fermaient l'entrée d'une immense caverne qui s'enfonçait dans le flanc d'une colline escarpée, couverte d'arbres parés des couleurs de l'automne. Les grands hêtres et érables descendaient jusqu'à la rive, où leurs racines plongeaient dans les eaux froides de la rivière.
Ces portes et ce qu'elles renfermaient ne disaient rien qui vaille à Ayrèn, à tel point qu'elle considéra sérieusement sauter tête la première dans la rivière pour s'échapper. Si elle faisait preuve d'assez de prudence, elle pourrait survivre aux rapides et à leurs eaux glacées.
Mais cette perspective laissait planer trop d'incertitudes quant au sort du reste de la Compagnie. Elle y renonça donc très vite.
« Holo in ennyn (3) ! ordonna Legolas aux deux Elfes lourdement armés qui gardaient la porte. Les araignées sont très actives aujourd'hui : redoublez de vigilance.
— À vos ordres ! » répondirent les gardes d'une même voix.
Les Elfes poussèrent leurs prisonniers à l'intérieur. La porte se referma derrière eux avec un bruit retentissant.
Ce qu'ils découvrirent à l'intérieur les laissa complètement coi.
« Impressionnant..., murmura Ori quand il fut remis de sa stupeur. (Sa voix résonna dans tout le hall, répercutée par les murs lointains.) Les Elfes des bois vivent sous terre. Je l'ignorais !
— Prenez-en de la graine, Nain ! le rabroua un Elfe. (Ayrèn remarqua avec une infime pointe d'inquiétude que la voix des Elfes, elle, ne provoquait presque pas d'écho.) Les Nains ne sont pas les seuls à maîtriser la taille de la pierre !
— Humf ! fit Thorin, les narines dilatées par le dégoût. C'est encore bien peu de choses comparées aux demeures des Nains.
— Silence ! »
Ils avaient pénétré dans une immense caverne de plus de trois cents pieds de diamètre, d'où rayonnaient d'innombrables grottes plus petites. La caverne comportait maints passages et vastes salles, qui formaient un labyrinthe inextricable pour ceux qui ne connaissaient pas les lieux. La caverne principale était éclairée par d'imposants braséros en or qui pendaient d'un haut plafond fait de pierres et de racines entrelacées, et dans lesquels brûlaient des feux rouge-orangés, sans aucun combustible.
'Des feux magiques...' pensa immédiatement Ayrèn. 'Ces Elfes sylvains sont plus érudits que je le pensais...'
De part et d'autre des lieux, d'immenses colonnes supportaient le poids du plafond ; elles arboraient de fantastiques motifs en argent et en bronze. Les rayons de lumière qui perçaient parmi les ouvertures dans les murs et le plafond paraissaient si denses qu'Ayrèn se dit qu'elle pourrait passer ses mains au travers et avoir l'impression d'enfoncer ses doigts dans du sable.
La Compagnie fut forcée de suivre des chemins sinueux et croisés, remplis d'échos. Ces chemins ne ressemblaient pas à ceux des Gobelins, dans les Monts Brumeux : ils étaient plus petits, moins profondément enterrés, et l'air y était plus pur. L'absence de cadavres en décomposition y était certainement pour quelque chose.
À mesure qu'ils avançaient, les prisonniers purent encore s'étonner de la beauté des lieux. Incrustées dans les murs et les colonnes, les gravures d'argent et de bronze formaient des motifs d'une complexité et d'une beauté mystiques. Chaque fois qu'Ayrèn les regardait, elle se sentait parcourue d'un étrange frisson, comme si elle posait ses yeux sur une création divine oubliée. Quant au sol, il était lui aussi gravé de runes ; de grandes arabesques qui s'entremêlaient, dans un savant enchaînement de motifs aux traits soignés. Même quand elle y faisait attention, elle n'en comprenait que vaguement le sens. Certaines rappelaient des créatures, d'autres faisaient penser à des flammes ou à des étoiles, et d'autres enfin traçaient des formes parfaitement extravagantes, sans logique manifeste pour qui ne savait les déchiffrer. Tout cela ressemblait aux motifs que l'on pouvait trouver à Fondcombe, mais ceux-ci paraissaient plus bruts, plus sauvages. Il y avait quelque chose de différent dans ces tracés, même si elle était incapable de dire quoi.
Ayrèn interrompit sa contemplation silencieuse quand ils atteignirent un embranchement. La procession s'y arrêta brusquement. Là, les Elfes séparèrent la Compagnie en deux groupes : Thorin et Ayrèn d'un côté, le reste de l'autre.
« Pourquoi nous séparez-vous ? Qu'allez-vous leur faire ? demanda Dwalin d'une voix gutturale.
Personne ne prit la peine de lui répondre. Un Elfe le tanna d'une bourrade pour le forcer à avancer.
— Eh ! Qu'est-ce que vous faites ? grogna Dwalin. Ah non, vous, ne me touchez pas !
Les cris de Fíli se mêlèrent à ceux des autres Nains, dans un brouhaha assourdissant :
— Mon oncle ! Tûnin Razak ! Qu'est-ce que... (Un Elfe le poussa en avant.) Si vous leur faites du mal, nous vous le ferons regretter !
— J'aimerais bien voir cela, répondit celui qui l'avait bousculé.
— Quand les reverrons-nous ?
— Quand le Roi l'aura décidé. Maintenant silence, et avancez ! »
Fíli refusa de bouger et fut poussé une seconde fois. Titubant en avant, il adressa à Thorin et Ayrèn un dernier regard d'inquiétude avant d'être emporté au loin comme les autres.
Un sentiment d'accablement s'empara à la fois du prince Nain et de Tûnin Razak lorsqu'ils virent leurs compagnons s'éloigner sous bonne escorte, Tauriel en tête, le long d'un chemin qui s'enfonçait dans la basse-fosse. L'obstination des Elfes à ne pas répondre à leurs questions attisa naturellement les protestations et les cris scandalisés des Nains ; mais ils furent une fois de plus ignorés, et disparurent chacun leur tour dans l'escalier qui s'engouffrait vers les profondeurs de la colline.
« Ne faisons pas patienter le Roi plus longtemps, dit Legolas en quittant des yeux le groupe conduit par Tauriel. Et maintenez fermement l'Humaine. Qu'il ne lui vienne pas l'idée de s'en prendre à lui !
— Quoi ? Eh ! » s'écria Ayrèn.
Elle n'eut pas le temps de résister. Quatre Elfes lui maintenaient déjà fermement les poignets et les coudes derrière le dos. La position était extrêmement inconfortable ; ses hématomes et la morsure d'araignée sur son bras droit la cuisaient.
« Lâchez-la ! protesta Thorin. Cela ne vous a pas suffi de la rouer de coups ? Vous allez en plus la traiter comme un vulgaire animal ?
Legolas fronça les sourcils et commença à rétorquer :
— Ce n'est pas à toi de...
— Laisse-les faire, Iyaroak. » l'interrompit Ayrèn.
Thorin leva les yeux vers elle, et un pincement douloureux lui serra le torse. Les cheveux blonds d'Ayrèn étaient encore trempés de sueur et pleins de toiles d'araignée, et son visage émacié était grêlé de bleus et d'écorchures. Sa voix était très lasse quand elle lui dit :
« Crois bien que je le regrette mais... c'est inutile.
— Tu ne peux pas accepter d'être traitée ainsi.
— Cela ne sert à rien de résister, dit-elle d'un ton résigné. Tout ce que cela pourrait nous apporter, c'est que tu sois entravé toi aussi...
Thorin baissa les yeux avec une expression amère.
— Voilà enfin une sage façon de réagir, dit Legolas sans méchanceté. Allez, ne traînons pas davantage. Nous sommes attendus. »
Ils se remirent en route, Legolas en tête, suivant parmi les innombrables chemins celui qui gravissait avec la pente la plus inclinée. Entravée comme elle l'était, Ayrèn eut du mal à avancer ; elle se prenait souvent les pieds dans ceux des Elfes qui lui comprimaient rudement les bras.
Le passage abrupt les mena au plus profond et au plus haut espace du grand hall, vers une plateforme ciselée à même la roche. Sans doute était-ce la partie la plus ancienne des Salles de la Forêt Noire car, malgré la beauté des gravures qui parcouraient les colonnes et le sol, celles-ci s'effritaient par endroits, et une fine dentelle de mousse pourpre pendait depuis le plafond. Au milieu de ce palier se trouvait un majestueux piédestal en bois sculpté, au centre d'un grand cercle de runes, sur lequel se dressait un trône de vignes et d'ifs automnaux.
Et sur ce trône siégeait le Roi des Elfes sylvains.
Sur sa tête était posée une couronne de baies et de feuilles rouges. Son visage, d'une beauté sculpturale, était d'une pâleur de craie. Ses yeux lapis-lazuli étaient surmontés de sourcils noirs, épais et bien taillés ; ils encadraient son nez avec superbe qui, à l'instar de tous ses traits, était droit, d'une perfection de sylphide. Sa chevelure, d'un blanc argenté, descendait, raide, jusqu'au milieu de son dos. Il était vêtu d'une élégante étoffe gris perle, cousue de fils d'argent.
Ayrèn dut bien le reconnaître, il était d'une splendeur inhumaine et dévastatrice, de ces êtres qu'on ne croisait que très rarement dans une seule vie. Pour autant, son regard semblait éteint. Il ne souriait pas, ne les regardait pas arriver, n'observait rien de particulier autant qu'Ayrèn pût en juger.
Devant eux, Legolas fit signe aux Elfes qui tenaient Ayrèn captive de s'arrêter derrière une statue de cerf, juste avant d'atteindre la plateforme. Il enjoignit Thorin de le suivre d'un signe de tête et tous deux s'avancèrent, seuls, au devant du trône du Roi des Elfes.
Depuis la statue, l'Humaine n'avait à disposition qu'une mince ouverture entre les pattes du cerf de pierre pour observer la scène. Son ouïe fine, toutefois, lui permit de ne rien perdre de la conversation qui suivit.
« Père, voici le chef des individus qui circulaient sans autorisation sur vos terres, annonça Legolas en désignant le Nain d'un revers de la main.
— Fort bien, répondit le Roi en inclinant la tête.
Son accent comme sa diction avec quelque chose de différent, comme ceux du Seigneur Elrond.
— Tu as bien agi, mon fils. Tu peux nous laisser, à présent. »
Legolas inclina respectueusement la tête et recula sans se retourner. Au moment où il rejoignit le groupe d'Ayrèn, à quelques pieds de là, le Roi se leva soudainement et descendit de son trône en faisant de grandes enjambées, rapides et élégantes. Ayrèn le suivit des yeux, soucieuse, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât devant le prince Nain. De toute sa haute et glorieuse silhouette, il le dépassait de plus d'une tête.
Alors qu'il semblait prêt à prendre la parole, Thranduil sentit une présence étrangère et leva soudain les yeux. Il s'attarda moins d'une seconde sur la statue de cerf, avant d'aviser Ayrèn, dont il apercevait le visage entre les pattes de la sculpture.
Il eut une expression fanée et détourna les yeux, les ramenant sur le prince Nain. L'espace de ce bref instant, Ayrèn eut toutefois le temps de noter que ses traits n'exprimaient rien, sinon une sorte de lassitude, propre aux Elfes les plus vieux de leur peuple – ceux qui avaient vu passer des millénaires, et probablement plus de saisons que tous les membres de la Compagnie réunis.
« Pardonnez mon fils s'il ne vous a pas reconnu, Thorin Écu-de-chêne, dit le Roi d'un ton d'excuse.
À côté d'Ayrèn, Legolas eut un mouvement de surprise, mais il ne dit rien.
— Permettez toutefois que je vous exprime toute ma surprise et ma confusion quant à votre présence en ces lieux, continua Thranduil d'une voix lisse. Nous savons tous deux que les Nains n'ont pas droit de cité dans cette Forêt.
— J'ai traversé ces bois sans intentions belliqueuses, répondit Thorin sans faillir. Mes compagnons et moi-même ne souhaitions que les traverser, pas y séjourner.
— Et pourquoi les traverser ? S'il ne s'agissait d'intentions belliqueuses, quelles raisons vous ont amenés là, de toute façon ? » renchérit le Roi en le considérant d'un œil sévère.
À cette question, le Nain ne consentit pas à répondre. Il expira bruyamment par le nez, refusant d'ajouter un mot.
« Oh, ne croyez pas que votre silence puisse garder vos véritables intentions secrètes plus longtemps ! dit le souverain avec un rictus figé. Je ne connais qu'une seule raison qui aurait pu vous pousser à parcourir ainsi mes terres...
Ce disant, le Roi joignit ses mains dans son dos et se mit à marcher à petits pas autour du Nain.
— Vous vous dirigez vers Erebor, dit-il lentement.
Au même moment, Ayrèn et Thorin froncèrent les sourcils.
— D'aucuns imagineraient qu'il s'agit d'une noble quête, observa Thranduil. Une quête pour reconquérir un royaume, et tuer un dragon. Quant à moi, je soupçonne une raison plus prosaïque : une tentative de cambriolage, ou quelque chose de ce genre.
Il arrêta sa ronde devant Thorin et se pencha vers lui, ramenant leurs yeux au même niveau :
— Vous avez trouvé un moyen d'entrer ! N'est-ce pas ?
Thorin se mura derrière une expression meurtrière. Sourire en coin, l'Elfe se redressa et marqua quelques pas en arrière.
Il poursuivit :
— Vous cherchez ce qui vous donnerait le droit de gouverner. Le joyau du Roi, l'Arkenstone. Il vous est précieux, au-delà de tout. Je... comprends cela. »
Le sourire de Thranduil s'accentua encore, métamorphosant son visage jusqu'ici si froid et si dur, puis s'effaça tout à coup. Son visage reprit sa plastique de marbre.
Quand il parla à nouveau, sa voix était empreinte de gravité :
« Il y a des gemmes dans la montagne que je convoite moi aussi. Des gemmes blanches, brillantes comme les étoiles. C'est pourquoi... j'ai décidé de vous offrir mon aide. »
Il inclina alors subtilement la tête, en signe de sa bonne volonté.
Thorin était parfaitement immobile, et préféra rester silencieux un moment. Ayrèn devina qu'il rassemblait ses pensées.
Quand Thorin lui répondit enfin, sa voix trahissait un certain amusement :
« Je vous écoute.
— Je vous relâcherais si vous me rendez ce qui m'appartient, dit Thranduil avec assurance.
— Une faveur contre une faveur ? inféra Thorin en croisant ses bras sur son torse.
— Je vous donne ma parole, d'un Roi à un autre. »
Thorin eut un mouvement de recul à la mention du titre de Roi. Il n'avait jamais été sacré comme tel, et traînait comme un boulet maudit son titre de prince en exil depuis plus d'un siècle. Il interpréta les paroles de l'Elfe comme une insulte déguisée, et il prit une profonde inspiration :
« Je ne crois pas que... Thranduil, le grand Roi, honorera sa parole, même si la fin des temps était proche !
Il s'emporta, les poings serrés si fort que leurs tendons se dessinaient, durs et secs, sous sa peau d'albâtre :
— Vous ! Vous n'avez pas d'honneur ! »
L'émotion scandalisée du Roi n'échappa point à Ayrèn. Elle en fut surprise, mais elle s'efforça de rire de cette attaque. Cela lui valut un regard noir de Legolas et un coup dans les côtes par un Elfe de son escorte.
Furieux, Thorin poursuivit sa diatribe en pointant le Roi d'un doigt accusateur :
« J'ai vu comment vous traitez vos amis ! Un jour, nous sommes venus affamés, sans logis, demander votre aide, alors que nous fuyions le feu maudit du dragon. Mais vous... Vous n'avez eu aucune pitié !
L'arrogance et la fierté du Nain se mêlèrent à celles de la femme des Hommes. Elle donna un coup de coude à l'un de ses geôliers tandis que Thorin inclinait la tête pour toiser l'Elfe d'un regard assassin :
— Vous avez tourné le dos à la souffrance de mon peuple et au mal qui nous détruisait ! (Il hurlait presque :) Imrid amrâd ursul (4) !
— Ne me parlez pas des dragons ! gronda le Roi. Je connais leur colère et leurs ravages ! »
Le côté gauche du visage de l'Elfe sembla fondre sous l'effet d'une chaleur fantôme. Une vieille blessure apparut peu à peu, dévoilant des chairs à vif, hideusement offertes. Son œil gauche s'affaissa et se nimba d'un étrange voile grisâtre, semblable à l'aspect d'un œil de poisson mort.
'Son visage...' pensa Ayrèn, horrifiée.
Son vrai visage.
Celui qui n'était pas masqué, perfectionné, lissé par la magie, et qui dévoilait une terrible blessure, en tout point semblable à celles qu'Ayrèn avait vues tant de fois sur les cadavres de ses aïeux et de ses frères, décimés jadis par les dragons du Nord.
Quand le souverain reprit la parole, sa voix avait la profondeur d'un traumatisme millénaire :
« J'ai affronté les grands serpents des contrées du Nord ! Je les ai pourchassés jusqu'aux confins des Montagnes Grises, où ils se sont terrés par peur du pouvoir des Elfes de ces bois !
Ayrèn se raidit. Elle n'en croyait pas ses oreilles.
— J'ai prévenu votre grand-père de ce que sa soif d'or engendrerait, mais il ne m'a pas écouté ! ajouta Thranduil en ravivant le sortilège qui dissimulait les plaies anciennes de son visage. (Il recouvra toute sa beauté sculpturale.) Vous êtes comme lui ! Et vous finirez comme lui, Thorin Écu-de-chêne ! Restez pourrir ici, si cela vous chante.
Il remonta s'asseoir sur son trône d'un pas précipité.
— Une centaine d'années est un battement de cils dans la vie d'un Elfe, fit-il observer. Et je suis patient ! J'attendrai !
Il se tourna vers ses gardes et haussa la voix :
— Emmenez-le, et gardez-le étroitement jusqu'à ce qu'il se sente disposé à se soumettre ! »
Encore désarçonné par la vision d'horreur du vrai visage de Thranduil, Thorin ne trouva pas tout de suite les mots pour répondre. Deux gardes se saisirent du prince Nain avec rudesse et ils l'entraînèrent vers les cachots.
Recouvrant ses esprits, Thorin se débattit et poussa un dernier cri à l'intention du Roi :
« Ishkh khakfe andu null (5) ! Vous, et tout votre peuple ! »
Il commençait à se débattre férocement quand il passa derrière la statue de cerf et redressa la tête vers le visage d'Ayrèn, qui l'observait de ses grands yeux dorés.
À cet instant précis, leurs yeux se rencontrèrent.
Dans l'éclat vif-argent du regard de son amant, Ayrèn pouvait se représenter les Nains mourant de faim et les sujets de Durin poussés à l'exil, puis des colonnes et des colonnes de Nains parcourant la Terre du Milieu, sans logis, à ruminer de sombres pensées. Elle pouvait voir Erebor en cendres, et les centaines de corps carbonisés du peuple de Mahal gésir au milieu des grands halls de la Montagne.
Et elle y vit le feu du dragon.
Le feu qui lui avait tout pris.
Tout détruit.
Tout ce qu'elle pouvait espérer désormais, c'était que la Compagnie ne serait pas la prochaine à brûler.
Cet instant n'avait pas duré plus d'une seconde. Thorin avait déjà disparu du champ de vision d'Ayrèn. Elle pouvait l'entendre vociférer de terribles insultes aux deux Elfes qui le maintenaient sous bonne garde jusqu'aux cachots.
Cet échange avec le Nain l'avait assommée. D'un unique coup d'œil, il avait pénétré au fond de son âme ; ce seul regard lui avait dit que la suite des événements dépendrait peut-être d'elle...
Ayrèn n'en était pas aussi persuadée.
Notes :
(1) « Merde », en Khuzdûl ;
(2) « Au début de cet âge, les Hauts Elfes étaient encore nombreux, vivant, pour la plupart, au Lindon, à l'ouest de l'Ered Luin ; mais avant que ne fût érigée Barad-dûr, les Sindar passèrent à l'est en grand nombre, et certains fondèrent des royaumes dans les lointaines forêts, et là régnèrent sur un peuple composé en majeure partie d'Elfes Sylvains. Thranduil, roi au nord de Vert-Bois-le-Grand, était de ceux-là. »
Extrait de : Le Seigneur des Anneaux - Appendice B
(3) « Fermez les portes », en Sindarin ;
(4) « Que tu périsses dans les flammes du dragon ! », en Khuzdûl ;
(5) « Je défèque sur ta tête et celle de ton peuple ! », en Khuzdûl.
