Bonjour à tous ! Non, je ne laisse pas tomber ma fic " L'enfer du devoir ", rassurez-vous ! Comme je vous l'ai dit, j'ai connu des problèmes informatiques graves qui m'ont fait perdre une grande partie de ce que j'avais écrit et était bon à publier. Comme je suis une éternelle optimiste ( et mon cousin un as de l'informatique contrairement à moi ), je ne désespère pas de récupérer au moins quelques bribes. Plutôt que de tout refaire, je préfère attendre quelques semaines voir ce qu'il va en être, donc. En attendant, pour vous faire patienter, je vous livre une autre fic qui se rattache à "Secrets d'Alcove" , la première fic que j'aie écrite. Il est donc recommandé de la lire, voire la relire pour les courageux, avant de lire ce qui suit ...

Recroquevillé sur le flanc, il l'écoutait dormir.

Dans le silence de la nuit, sa respiration était profonde et régulière. Shion sourit malgré lui : Polybès était trop franc, trop honnête pour essayer de le tromper, il aurait dû le savoir à présent.

Son attention se reporta sur la fenêtre. A travers les plis des rideaux, il pouvait deviner, déjà, les premières lueurs du jour. Il était grand-temps.

Avec une souplesse de félin, il glissa du lit, et allait se diriger vers sa garde-robe quand un pincement au coeur le retint. Après un quart de seconde de réflexion, il revint sur ses pas et, se penchant sur l'homme, frôla de sa main fine les lourdes boucles brunes qui s'étalaient sur l'oreiller.

- Pardonne-moi, murmura-t-il d'une voix à peine audible. Pardonne-moi, mais je dois le faire.

Et toujours sans un bruit, il quitta la pièce, abandonnant son compagnon endormi.

Elle était déjà là, l'attendant au bas des marches. Elle non plus n'avait pas oublié. Un instant, Shion avait douté. Elle était si âgée à présent, surtout comparée à lui sur lequel le temps glissait sans trouver de prise. Chaque année, il l'avait vue changer : d'abord grandir, puis mûrir, et se faner à présent. Ses beaux cheveux s'étaient clairsemés, et elle les cachait à présent sous un bonnet de coton brodé, par coquetterie féminine ; sa bouche, lorsqu'elle souriait, dévoilait plus d'espaces vides que de dents, et sur son visage se lisaient les joies et les peines d'une vie bien remplie. Le coeur de Shion se serra à la pensée que c'était peut-être la dernière fois qu'ils allaient ensemble ainsi dans la montagne, tous les deux. Il aimait s'y rendre avec elle, à se remémorer en silence les derniers feux d'un passé presqu'éteint.

- Majesté ?

Shion ne put retenir un sourire amusé.

- Agasha, ce n'est pas encore cette fois que tu m'appeleras par mon nom, et non par cet encombrant titre ?

- Pourquoi le ferais-je ?, répliqua-t-elle, une lueur taquine dans les yeux.

- Parce que lors de notre première rencontre, si tu te souviens bien, je n'étais pas encore devenu Grand Pope ...Il n'est nul besoin de ce tralala entre nous, jeune fille.

- Jeune fille, répéta-t-elle, songeuse.

Oui, elle était encore une jeune fille quand ils s'étaient rencontrés pour la première fois, dans les rues de Rodorio. Une jeune fille ordinaire parmi tant d'autres. Pourtant de cette rencontre fortuite était née une complicité qui dépassait de loin le cadre des relations d'une fidèle servante d'Athéna envers son Grand Pope. Une longue amitié, ravivée chaque année par le souvenir de l'absent.

- Quel âge as-tu, à présent, Agasha ?

- Je prendrai quatre-vingt-dix ans au prochain printemps.

Quatre-vingt-dix ans ! Shion aimait du mal à la croire, même s'il savait qu'elle disait la vérité. Le temps passait si vite. Bien trop vite. Et ceux qui disaient qu'il guérit de tout se trompaient. La douleur était toujours aussi vive, en ce matin encore blême, qu'à la première fois.

- Nous y allons ?, dit-il.

Elle sourit et se leva non sans difficultés de son siège de marbre.

- Accepterez-vous de m'offrir votre bras, Majesté ? Je suis bien vieille à présent pour une telle escapade.

- Hors de question, un Grand Pope ne saurait se prêter à cela sans déchoir.

Shion avait prononcé cette phrase avec une sévérité forcée qui s'évapora en un sourire chaleureux.

- En revanche, un ami le peut ...

Il leur fallut du temps pour parvenir au but de leur voyage. La compagne de Shion avait beau afficher une forme impressionnante malgré son grand âge, il n'en restait pas moins qu'avec ces sentes raides et ces cailloux qui à chaque pas roulaient sous les pieds c'était une épreuve pour elle, mais pas une fois elle ne se plaignit. Elle le retardait, lui qui avait gardé cette impertinente forme physique de jeune homme qu'il était alors, lors de leur première rencontre, mais il ne s'en agaçait pas. Ils arriveraient là-bas bien assez tôt. Rien ne pressait.

Ils ne rencontrèrent pas âme qui vive. Le contraire eût été étonnant. Personne ne venait jamais ici. Trop éloigné de Rodorio, et surtout rien à y faire. C'était un lieu si aride, si désolé. Le lieu idéal, vraiment, songea Shion avec une amertume teintée de colère.

L'endroit n'avait pas changé depuis leur dernière visite. Toujours cette même terre stérile, ce même silence, seulement troublé par la plainte morne du vent ou le cri déchirant de quelque mouette égarée. Rien d'autre.

Rien d'autre hormis le souvenir.

- Nous y sommes, murmura la vieille femme appuyée à son bras.

Sa voix dévoilait plus d'émotion encore qu'à l'ordinaire, et Shion comprit qu'elle savait que c'était peut-être la toute dernière fois qu'ils se tenaient ici, tous les deux, unis par le souvenir de leur cher disparu. Il la vit plonger une main tremblante dans la mante qui l'enveloppait, et en sortir une rose blanche. Une rose magnifique, la plus belle peut-être qu'il avait jamais vue, fruit de mois de soins attentifs. Une rose aux pétales délicats et purs, et à la grâce et à la beauté infinies. Comme chaque année, Shion s'émerveilla. Elle semblait si insolite en ces lieux désolés ...

Agasha fit quelques pas, la déposa avec délicatesse sur un caillou plus imposant que les autres.

- Pour vous, seigneur Albafica, murmura-t-elle dans le vent.

Elle revint près de Sion et, dans un geste de recueillement, croisa les mains sur sa poitrine et ferma les yeux. Shion fit de même, et un long moment s'écoula dans un silence parfait. Lorsqu'il rouvrit les yeux, il vit que sa compagne pleurait.

- Qu'y-a-t'il, Agasha ?

- A chaque fois, je me dis qu'ici ... c'est injuste.

- C'était son souhait.

- Je le sais.

Une question brûlait les lèvres de Shion. Ce n'était pas nouveau, cela durait depuis maintenant soixante-dix-sept ans. Jamais il n'avait osé la lui poser, mais son instinct et son bon sens lui disaient que s'il ne le faisait pas aujourd'hui et ici, l'occasion ne se représenterait sans doute pas.

- Agasha, j'ai quelque chose à te demander. Tu es libre de répondre à ma question ou pas, mais si tu le fais, je t'en prie, dis-moi la vérité. Aimais-tu Albafica, je veux dire, étais-tu amoureuse de lui ?

- Amoureuse ?

Elle resta un instant silencieuse, abîmée en elle-même.

- Non, je n'étais pas amoureuse de lui, dit-elle, un sourire nostalgique fleurissant sur ses lèvres. Je ne l'aimais pas. Je l'admirais. Tout comme vous ...

Shion leva les yeux au ciel, soudain libéré d'un immense poids.

- Non, murmura-t-il. Pas comme moi, alors. Car moi, je l'aimais.

Et ce n'était plus à la vieille femme debout à ses côtés qu'il parlait, mais à l'âme de celui à qui il n'avait jamais osé l'avouer.

A suivre ...