Chapitre 29 :

Antonin : Papa, regarde !

Yann vit sa boule de nerf arriver en flèche, se refreinant au dernier moment, se glissant délicatement contre lui pour ne pas lui faire mal. Il lui caressa la tête tendrement avant de l'embrasser sur le front, puis porta son regard sur le dessin qu'Antonin avait fait glisser sur ses genoux.

Yann : C'est beau mon poussin.

Antonin : Là c'est toi, et là c'est moi. Et puis là c'est notre futur chez nous.

Yann : Pourquoi ? Tu ne te plais pas ici ?

Antonin : Si ! Mais peut-être qu'on déménagera dans une maison ?

Yann : C'est pas encore d'actualité Champion. Il ne manque pas quelqu'un sur le dessin ?

Antonin le regarda contrit.

Yann : Il est où Kévin ?

Antonin : Pas là.

L'intonation froide de sa voix surprit Yann. Les trois jours s'étaient écoulés vites, trop vites, et le bonheur retrouvé dans les bras de son mari, bien que chancelant, lui avait permis de s'évader de cette tension qui les rongeaient depuis quelques temps. Les attentions de Kévin à son égard lui avaient fait un bien fou, et même s'il ne voulait pas d'une nurse à ses côtés, le voir s'afférer pour son confort personnel l'avait touché au plus haut point. Se mouvant avec difficultés à cause de sa jambe plâtrée, et ne pouvant pas faire grand-chose, Kévin s'était chargé de tout. Cela faisait déjà 3 jours qu'il avait repris le travail, 6 jours que Yann était rentré, mais dans la tranquillité du moment, aucun des deux hommes n'avaient eu le courage d'aborder le sujet de discorde, de peur de rompre le semblant d'équilibre qui avait semblé prendre forme. Ni le pourquoi de la fugue d'Antonin. Antonin, qui semblait toujours en vouloir à Kévin pour l'épisode du bol cassé. Et à sa réaction, Yann savait qu'il devrait aborder tôt ou tard le sujet avec son époux. Mais pour le moment, il se concentrait sur sa santé, profitant de son fils à chaque instant. Son petit bonhomme, qui, depuis son retour de chez Brigitte et Louis, lui portait une attention et une affection qui ne cessaient d'émouvoir Yann au plus haut point ; toujours soucieux de son bien-être.

Au commissariat, l'affaire de l'incendiaire avait mobilisé une équipe à part entière. Le regroupement entre les victimes prenait du temps, et personne n'avançait. Les autres affaires ne tarissaient pas, et le manque de personnel se faisait cruellement sentir. Malheureusement, il en était de même pour tous les commissariats alentours, et aucun recrutement n'aurait lieu avant 6 mois. Alors, malgré la surcharge de travail plus qu'éreintante, et faisant contre mauvaise fortune bon cœur, chacun tentait de faire son boulot au mieux.

Lyes, supervisé par Louis, tentait de mener sa barque et de garder le cap, malgré quelques bourdes de débutant. La pression constante sur ses épaules le tenaillait, et il se demandait encore comment Yann arrivait à tout gérer.

Louis fulminait en entendant Lyes donner les ordres de la journée, s'étonnant encore que le commissariat n'ait pas déjà coulé. Son regard s'attarda sur Kévin, dont le visage radieux de cette dernière semaine ne lui avait pas échappé. Il s'inquiétait pour lui, car plus que les liens du sang, son cœur battait d'un amour paternel pour ce jeune. Et la présence de Brigitte à ses côtés renforçait son attachement au Lieutenant. Depuis quelques mois, il avait l'impression d'avoir pris cette place de père, tout à son honneur. Et de jouer la figure de grand-père auprès d'Antonin, un fait qui le comblait de bonheur. Une espèce de cocon familial auquel il s'était acclimaté avec aise bien qu'il ne s'y était pas préparé. Il cherchait encore parfois sa place, n'étant pas aussi proche de Brigitte qu'il le souhaitait, se demandant souvent qui du beau-père ou du conseiller conjugal avait la place la plus importante, mais il se contentait simplement de veiller. Et voir celui qu'il considérait comme un fils aussi heureux depuis quelques jours, le faisait se sentir fière. Belloumi annonça la fin de la réunion, retenant Kévin. Louis lui lança un regard avant de partir.

Kévin : Y'a un souci Lyes ?

Lyes : C'est commissaire, Lieutenant Laporte.

Kévin se mit à rire au ton employé. Il était sur un petit nuage, et rien ne pourrait entamer son moral retrouvé.

Lyes : Quelque chose de drôle, Lieutenant ?

Kévin : Toi et tes grands airs. T'es Commissaire stagiaire Lyes, alors arrête de monter sur tes grands chevaux. Je sais que t'as la pression mais c'est pas la peine de nous saquer. Je sais que t'es à cran, mais on est tous cassés. Alors détends-toi et respire un bon coup.

Le visage de Lyes se radoucit et il se laissa tomber sur sa chaise.

Lyes : j'suis désolé mon pote, mais c'est vrai que plus haut, ils ne lâchent rien.

Kévin : Tu voulais me voir pour ça ?

Lyes : Juste… pour savoir si t'étais bien avec nous.

Kévin : Quoi ? Oui, bien sûr, pourquoi cette question ?

Lyes : Ben, disons que les sautes d'humeur de ton mari ont fait pas mal jaser dans les couloirs ces derniers temps, alors je voulais être sûr que t'étais à 100%. Parce que même si personne ne sait le pourquoi du comment, on se doute que c'était dû…

Kévin : … Je t'arrête tout de suite. Là c'est purement privé, alors oui c'est pas tout rose, mais ça va, donc déstresse, ça viendra pas entacher mon taf.

Lyes : Ok. Désolé.

Kévin : Je peux aller bosser maintenant ?

Lyes : Oui. Et Kévin ?

Kévin : Ouais

Lyes : J'suis toujours ton pote tu sais ? Donc si t'as des soucis…

Kévin : Ça ira. Mais merci Lyes.

Kévin sortit du bureau pour se retrouver face à face avec Louis.

Louis : Il te voulait quoi ?

Kévin : Rien d'important. T'as l'air tendu, ça va ?

Louis : Il m'énerve.

Kévin se mit à rire une nouvelle fois devant le ton employé.

Kévin : Me dis pas que tu regrettes Yann et son caractère quand même ?

Louis : Ben tu vois… je commence

Kévin : Deux mois et t'auras le droit à une engueulade en règle avec les dossiers qui volent partout.

Louis : Une semaine et j'avais déjà oublié. C'est vrai que vu sous cet angle… au moins je pouvoir me défouler sur Belloumi pendant encore deux mois.

Kévin : Et comment va maman ? Je voulais l'appeler mais j'ai été…

Louis : Débordé ?

Le regard coquin de Louis le fit sourire

Kévin : On peut dire ça, oui

Louis : Ça me fait plaisir de te voir comme ça, ça commençait à me manquer.

Kévin : C'est vrai ?

Il roula des hanches en lui adressant un petit clin d'œil suggestif.

Louis : Kévin, tu sais que je t'adore, mais je suis toujours ton supérieur. Si tu m'embrasses, je te mets une tête, c'est clair ?

Kévin : OUI CHEF !

Kévin s'éloigna sous les rires de Louis, en se dandinant. Oui, Louis le préférait largement de cette humeur.

Yann était à la fenêtre, savourant le soleil de ce début d'Avril éclairant la pièce, fumant une cigarette, tandis qu'Antonin prenait tranquillement son goûter. Son regard convolait du ciel aux passants, se délectant des visages stressés tandis qu'il savourait pleinement son repos et les moments partagés avec son fils.

Une main vint se glisser dans la sienne et le sourire jovial de l'enfant l'emplit une nouvelle fois de bonheur.

Antonin : J'ai fini, j'ai tout débarrassé, c'était bon. Merci.

Yann jeta son mégot avant de prendre Antonin dans ses bras. Ses brûlures cicatrisaient doucement, et malgré un léger tiraillement de sa peau, il ne déplorait aucune douleur vive. Il le colla contre son torse, profitant une nouvelle fois de cet instant partagé. Ils restèrent là quelques minutes, regardant les gens déambuler au dehors, dans un silence tranquille et chaleureux, lorsque Yann sentit Antonin se crisper.

Yann : Qu'est-ce qui se passe bonhomme.

Antonin : C'est lui, il est là !

Il pointa son doigt vers un homme marchant sur le trottoir en face de l'appartement, regardant attentivement dans leur direction. Leurs regards se croisèrent et se fixèrent quelques secondes. Yann se sentit soudainement mal à l'aise devant cet homme. Une sensation qu'il n'avait encore jamais ressentie face à un meurtrier. Ce regard qui le scrutait, dans lequel aucune lueur de méchanceté ne transparaissait. Déstabilisé, il tourna la tête et déposa brusquement son fils à terre, qui s'empressa de lui amener son portable, sans demande aucune.

Yann composa le numéro des gars assurant la surveillance de la rue, les alertant de la présence du suspect. Son cœur battait la chamade, ses tempes se vrillaient sous l'effet de l'angoisse et de la colère mélangées. Cet enfoiré était finalement réapparu et avait retrouvé Antonin ; qui s'était glissé derrière lui. Légèrement affolé, Yann regarda une nouvelle fois dans la rue, mais l'homme avait disparu. Il regarda les officiers se déplacer rapidement, scrutant les moindres recoins, puis son portable résonna de plus belle.

Jeff : On l'a perdu. Il est parti.

Yann retint le cri de rage menaçant de s'échapper de sa gorge et serra son portable à se faire mal. Il était venu, et ils l'avaient laissé filer. Se maudissant intérieurement, tremblant de colère, il n'aperçut pas le regard noir et voilé d'Antonin, qui se crispait un peu plus contre sa cuisse.