Disclaimer : voir chapitre 1

Warnings : voir chapitre 9

A/N : Salut la compagnie ! Encore une fois, je suis désolée pour la longue attente, mais je me suis laissée dépasser par la vie réelle, le boulot, tout le tralala… En plus, je suis repartie aux USA pendant un mois, j'avais excessivement besoin de retrouver mon côté sauvageo-aventurière dans cette magnifique nature et j'en suis revenue inspirée et ressourcée. Assez pour attaquer le train-train quotidien et ce monstre de fic qui me dépasse un peu je dois l'avouer…

A ce propos, REMARQUE IMPORTANTE DONC VEUILLEZ QUAND MEME LIRE CECI SI VOUS EVITEZ LES BLABLAS PERSONNELS : j'ai bien compris que beaucoup d'entre vous étaient perplexes concernant les circonstances de la mort de Lucan… Rappelez-vous, dans le chapitre 15/épisode Le Morte d'Arthur, la vie d'Arthur est censée être sauvée au prix d'une autre. Dans l'épisode, il s'agit de celle d'Hunith puis de Nimueh, mais dans mon histoire, personne ne meurt… jusqu'à ce que la dette soit payée, de manière plus que douteuse et volontaire, par celle de Lucan pour servir les desseins de Nimueh et Kilgarrah, qui sont loin de se douter qu'un autre enfant a survécu… Merlin, elle, ne sait rien de tout cela.

Je suis désolée si ce n'était pas plus clair, c'est une erreur de ma part… et maintenant je vous laisse avec la seconde partie de l'histoire, en espérant que vous êtes toujours fidèles au poste malgré tout :) *cœurs par milliers*


.

Sous le même ciel

Chapitre 29: Châteaux de sable, chevaliers de paille

.


Il y a bien longtemps, avant même ses plus vieux souvenirs, son monde avait paru si différent. Bien sûr, différent il l'était lorsque vu à travers les yeux d'un enfant. Les recoins de chaque pièce frémissaient de murmures étranges, la joie était explosive, débridée, et les peurs n'avaient encore ni forme ni nom, n'étaient qu'une impression perçue à travers les adultes. Car eux, semblaient en permanence effrayés, tout au mieux anxieux, l'ombre au coin de leurs lèvres pesante et permanente. Dans ces mêmes recoins, ils voyaient monstres et dangers quand un enfant n'y percevait qu'aventure, de quoi satisfaire sa curiosité sans fin. Cette même curiosité qui le poussait à répondre aux tiraillements dans sa poitrine, aux démangeaisons de découvrir, de remonter à la source des curieux appels qui sonnaient dans le lointain. Et c'est ainsi qu'il rendait les adultes autour de lui fous, s'échappant à leur attention à la moindre occasion dès qu'il avait pu tenir sur ses deux jambes pour inspecter un buisson lors des voyages, monter regarder les étoiles du haut des tours lorsque le ciel était nu ou tenter, souvent avec succès, de sortir des remparts.

Toutes ses aventures lui apportaient des trésors fugaces : la vue hypnotisante d'une danse de feux follets, l'agréable cacophonie des crapauds-nuages, les courses poursuites amicales avec les faes des bois,… Elles valaient bien les remontrances inévitables qui tombaient une fois retrouvé. Elles occupaient son esprit en pleine croissance, le distrayaient des mots violents des adultes, des menaces qu'il ne comprenait pas encore, des cris sempiternels des condamnés… bien plus efficacement que les occasionnelles marques d'affection de ses nourrices, que les gâteries de la cuisinière ou même encore que les rares, trop rares sourires de son père.

.

Une nuit d'été, la nourrice avait laissé la fenêtre de sa chambre entrouverte. L'air doux s'y infiltrait, dans l'intention de rendre la pièce plus agréable, mais une odeur douceâtre, écœurante si l'on se concentrait sur elle, persistait très légèrement depuis quelques jours : celle de la chair offerte au bûcher. Peut-être était-ce elle qui l'empêchait de s'endormir, malgré la fatigue d'avoir couru toute la journée dans le château avec Morgane au grand dam de leurs précepteurs. Il se retournait et se retournait entre ses draps, rapidement impatient face au refus du sommeil de l'étreindre, quand le doux bruissement d'ailes parvint à ses oreilles, le faisant s'immobiliser puis se redresser sous la curiosité, scrutant les alentours familiers de sa chambre, plongée dans le noir d'une nuit sans astre. Une présence paisible et silencieuse se trouvait dans la pièce, le faisant sourire chaque visite de créature, quelle qu'elle soit, l'avait toujours émerveillé, ravi son imagination.

Maladroitement, il descendit de son lit sur ses petites jambes pour partir à la recherche de son invité. Etait-ce un autre papillon de pierre ? Un lutin ? Une souris translucide ? Puis il l'aperçu, posé au-dessus de la fenêtre, un étrange oiseau au plumage couleur de lune, ses yeux des fragments de brouillard posés sur lui avec un semblant de bienveillance. Vaguement un hibou démesuré, pas tout à fait un aigle aux allures légendaires, il était bien plus grand que tous les rapaces de leur fauconnerie et semblait pourtant peser à peine plus que l'air, posé avec aisance sur la fenêtre ouverte qui n'avait bougé de rien.

Une petite voix à la fascination à peine dissimulée s'échappa : « vous êtes magnifique ! »

L'oiseau inclina doucement la tête, son long bec de jais luisant un instant, restant clos alors qu'une réponse semblait provenir de son poitrail.

« Ce n'est pas mon nom. » Comme un bruissement de vent dans les feuillages lointains.

« Euh… c'est quoi alors ? Votre nom ? »

Ses plumes frémirent doucement. « Si tu me donnais d'abord le tien ? »

« Arthur, » il bomba le torse avec fierté, « Arthur Pendragon ! »

« Un dragon ? » Il inclina légèrement sa tête vers lui, comme pour chercher à le cerner de son bec tout en gardant ses distances. Le vent glissa doucement contre les vitres. « Non. Peut-être un jour ? D'abord un cerf ? Après, un ours ? »

« Faux. Je suis un prince. Et un Pendragon aussi. »

« Comme tu le souhaites. »

Puis il disparut en emportant avec lui l'odeur des charniers, sans lui avoir dit son nom. Dans ses rêves, Arthur l'appela Mangelune, et les bruissements de ses ailes dispersaient les cris qu'il s'efforçait d'ignorer sans les comprendre.

.

Les créatures l'aimaient, et lui en retour. Elles étaient ses compagnons dans ses moments de solitude; car seul, le petit prince l'était. Cela n'avait rien à voir avec le nombre d'adultes tournoyant presque en permanence autour de lui, des gardes impersonnels à la silhouette distinctive du roi, mais bien avec le sentiment qui le suivait de près, comme une ombre. Comme un manque qu'il ne pouvait comprendre, dont il avait à peine conscience car avait toujours été présent, mais parfois faisait se perdre son regard dans le vide, à la recherche de l'inconnu, de l'innomé.

.

Ils ne parlaient pas d'elle. Peut-être était-ce pour ça qu'il n'avait jamais vraiment compris, vraiment su. Il avait un père, et rien d'autre. Ils ne parlaient pas d'elle, cette illusion à laquelle ses pleurs à peine retenus s'adressaient lorsqu'il s'écorchait les genoux à sang, elle qu'il n'arrivait pas à retrouver dans les bras tièdes d'une nourrice échevelée l'emmenant chez Gaius pour se faire soigner.

« Après quoi courrais-tu donc, cette fois ? » demanda le médecin en appliquant sur ses blessures un liquide qui faillit renouveler ses pleurs mais qu'il ravala en grimaçant, récalcitrant à l'idée de se faire disputer à nouveau.

« Rien. »

Un sourcil plus blanc que gris se haussa et le fit céder, décrire les petits lézards dorés à plusieurs têtes qu'il avait surpris dans un coin des écuries après sa leçon d'équitation et qu'il avait poursuivis avec entrain, jusqu'à ce qu'ils se fondent dans un muret qu'Arthur avait tenté d'escalader avant de dégringoler lourdement.

Le sourcil de Gaius ne s'abaissa pas lors de son récit, que du contraire, et il balaya sa demeure du regard comme pour se rassurer que personne ne s'y trouvait.

« Arthur, ces lézards… est-ce que ce sont les seules créatures… étranges que tu as vues ? »

Le petit garçon secoua sa tête à la négative avant de lui conter avec entrain ses dernières trouvailles en date, ravi de pouvoir en parler à quelqu'un qui ne lui couperait pas la parole ou s'énerverait face à ses propos. Gaius lui dit que c'était leur secret, qu'il ne fallait en parler à personne d'autre que lui, et Arthur souriait à chaque fois à pleines dents, impatient de faire et raconter de nouvelles découvertes.

.

Mais avec le temps, à sa grande tristesse, elles se firent peu à peu moins nombreuses. Il ne savait pas si c'était parce que les créatures avaient peu à peu décidé de se cacher, de l'éviter ou bien tout simplement parce qu'elles n'existaient plus.

Brûlées, noyées, pendues, décapitées. Purgées.

Des mots qu'il avait appris sans les comprendre. Des mots d'adultes qu'il attrapait quand ils ne lui prêtaient pas suffisamment attention mais dont il ne savait que faire, les rangeait dans un placard à côté de guerre et tentative d'assassinat. Ces mots étaient pour son père, non, pour le roi et ses sujets à la moue morne; pour Mangelune qui emportait les hurlements subsistant dans la cour sous ses grandes ailes diaphanes, lorsque le ciel était du noir le plus pur.

Jusqu'au jour où ces mots furent adressés à Arthur.

.

Il ne devait pas trop s'attacher à ses nourrices. Tôt ou tard, toutes ne seraient plus là. Entre les départs forcés, les maladies fatales et l'approche de l'âge où il n'aurait plus besoin de leur présence, le petit prince était obligé de se faire une raison. La chaleur de leurs étreintes lui était de plus en plus étrangère, comme un rêve perdu dans les souvenirs oubliés de ses premières années de vie. Depuis quelques temps, elles n'étaient plus que ses compagnes forcées de colères et autres crises de tempérament, le poussant à filer encore et toujours dans les dédales de couloirs pour échapper à ses propres frustrations. Seuls ses plus sévères précepteurs parvenaient à mater ses caprices, souvent rien qu'à la mention de son père.

Pourtant, quand dame Anne fut emportée par une maladie fulgurante, Arthur ne put se retenir de pleurer. Il aimait dame Anne à sa manière, ses mains un peu trop rêches pour une aristocrate qui passaient avec douceur dans sa tignasse blonde, et l'odeur de pommes qu'elle traînait dans son sillage, souvent accompagnée de ces mêmes fruits qu'elle lui offrait en cachette, les découpant avec des doigts habiles. Il croyait qu'elle resterait près de lui jusqu'au jour où il serait trop grand pour être entouré de nourrices mais, bien sûr, il se trompait.

A sa place vint dame Sereine, à un âge charnière où son père aurait pu décider de le sevrer précocement de présence féminine. Mais peut-être s'était-il dit qu'elle arriverait à apaiser le prince, avec son jeune visage constellé de fines taches de rousseur, et ses boucles rougies sous la lumière. Elle susurrait à Arthur comme elle l'aurait fait avec les deux nourrissons que l'hiver lui avait arrachés, la laissant seule sans son mari parti gonfler les rangs de Camelot sur les champs de bataille. Sa voix l'aidait à trouver le sommeil, même avec l'estomac trop plein ou l'esprit trop agité.

Puis une nuit, il se réveilla en gémissant de douleur, son ventre pris de crampes, paniqué dans le noir. Sa tête lui tournait et sa bouche était pâteuse, terriblement sèche, ne laissant s'échapper ses pleurs que sous forme de petits couinements. Ce n'est qu'après de longues minutes que Sereine ouvrit la porte de l'antichambre, la chandelle dans sa main perçant l'obscurité et donnant à son visage impassible un aspect blême.

Arthur tenta vaille que vaille de se lever de son lit, mais ne réussit qu'à tomber à terre sous l'effet de la douleur, souffrant et incompréhensif face au manque de réaction de sa nourrice. Elle ne fit aucun bruit lorsqu'elle se rapprocha finalement de lui à pas lents, posa la chandelle sur la table de nuit et s'accroupit auprès de lui, ses cheveux lâchés glissant sur ses épaules vêtues de blanc. Ses doigts étaient glacés contre son front suant et tremblant.

« Shh… » susurra-t-elle tout bas, à peine moins fort que ses gémissements. « Shhh petit prince, c'est bientôt fini. » Elle ne broncha pas lorsqu'il se mit à vomir dans son giron, mais sursauta lorsqu'on tambourina à la porte et qu'une voix masculine surgit.

« Sire ? Sire est-ce que tout va bien ? Je rentre. »

Avant même qu'Arthur ne puisse trouver la force de gémir plus fort en réponse, un garde passa la porte. A travers son esprit de plus en plus brumeux, Arthur sentit les doigts de Sereine se resserrer sur son crâne, comme l'emprise d'un oiseau de proie refusant de lâcher sa proie.

.

Quant il reprit conscience, ce fut dans un état misérable, tout son corps douloureux et moite, une panique enfantine le faisant frémir. L'odeur des plantes médicinales autour de lui était familière, tout comme la voix non loin de lui.

« Tout va bien Arthur, tout va bien. »

Il se blottit d'instinct contre la grande main à la fois douce et rêche qui se posa sur son front, pour jauger sa température autant que pour le rassurer, dépourvu de son habituelle fierté qui le poussait tant bien que mal à dissimuler sa douleur. Et quand un peu plus tard ce fut son père qu'il sentit tout contre lui, Arthur ne put retenir ses pleurs. De douleur, de soulagement… mais aussi de peur.

.

Ce fut la première exécution auquel il assista, du haut de ses presque sept ans et du balcon surplombant la cour principale. Ses yeux étaient rivés avec effroi sur la silhouette de Sereine, ses longs cheveux et sa robe déchirée sales et sanglants, pitoyables. Il n'entendait même pas ce que le roi disait non loin de lui, malgré qu'il le fasse d'une voix forte, portant aux oreilles de tous, tant il luttait contre la peur qui bouillonnait en lui, et l'appréhension incertaine qui se précisait à mesure que les minutes s'écoulaient. Il tenta de se changer les idées en se concentrant sur les quatre chevaux de guerre qui piaffaient dans l'espace central de la cour, non loin d'une estrade en bois. La foule se pressait en silence autour du vaste cercle formé par de nombreux gardes et chevaliers armés jusqu'aux dents alors qu'Arthur se demandait à quoi ces chevaux pouvaient bien servir, dépourvus de selle ou cavalier mais harnachés comme pour du trait.

La réponse lui vint bien trop vite lorsque chaque membre de Sereine, puisant dans ce qu'il lui restait de force pour se débattre en vain, fut sanglé au-dessus des coudes et des genoux, puis enchaîné à chacun des chevaux agités dont les sabots raclaient les pavés dans un crissement peu supportable. Le souffle court face à l'horreur qui prenait place sous ses yeux et qu'il comprenait, anticipait un peu plus à chaque seconde, Arthur sursauta lorsqu'il sentit Morgane se presser contre lui. Il n'avait même pas remarqué sa présence, mais à présent ils semblaient se soutenir l'un l'autre dans un silence glacé, terrifié.

Les cris qui s'échappèrent de la bouche de la condamnée à mesure que l'on l'écartelait n'avaient rien d'humain et figèrent Arthur, qui fermait les yeux de toutes ses forces. Il apprit plus tard que ses cris étaient ainsi car on lui avait coupé la langue, comme on le faisait à tout sorcier susceptible de proférer des sorts et autres malédictions. Elle fut laissée suffisamment vivante, ses membres luxés ou presque mais pas encore arrachés pour pouvoir survivre le temps que l'on la ligote au bûcher et y mette feu, sa silhouette instable ficelée au poteau comme un véritable pantin désarticulé, le supplice des flammes la tirant de l'inconscience dans laquelle l'écartèlement l'avait plongée.

Le petit prince avait pu fermer les yeux, mais il ne put se protéger de l'odeur écœurante, unique et beaucoup, beaucoup trop proche de la chair humaine brûlée. Elle avait toujours été lointaine, des réminiscences de nombreux jugements qui lui avaient jusqu'alors été épargnés, mais maintenant elle s'infiltrait dans ses poumons et son esprit, lui collait à la peau comme une malédiction. Des spasmes semblables à ceux provoqués par le poison le firent bien vite vomir à même les pieds de son père, mais à sa grande surprise il ne fut pas grondé. A la place, une main gantée, toute-puissante, se posa fermement sur l'une de ses épaules, compatissante et intransigeante à la fois, et Arthur trembla de tout son corps, laissa ses petites mains s'agripper à la cape de son père. Maintenant, il commençait à comprendre.

.

La première décapitation auquel il assista sembla clémente en comparaison. Violente, brutale et excessivement sanglante, en particulier lors de l'usage de la hache et non de l'épée, mais en général bien plus rapide, moins bruyante. Les pendaisons étaient elles grotesques et variables : haut et court les condamnés s'étranglaient dans des vagues de bruits pathétiques, long et à travers une trappe ils pouvaient espérer que leurs cervicales se brisent nettement sous leur poids, laissant leur moelle épinière sans défense. Quant aux noyades… elles resteraient longtemps pour lui un mystère, rien qu'une rumeur perçue involontairement. Arthur apprendrait tout cela avec le temps, à mesure que l'on ferait de lui un véritable guerrier.

Mais à présent, il ne restait rien de plus qu'un enfant. A présent sans nourrices mais avec un valet dont il ne savait que faire, et des cauchemars supplémentaires pour le border la nuit. Considérant à présent qu'il était en état de comprendre, Uther avait commencé à lui expliquer plus en détails leur guerre avec la Magie. Elle était partout, prenait mille formes et n'aurait de cesse de les poursuivre.

« Je jure de tout faire pour te protéger, mon fils, mais ne cesse jamais d'être prudent » répétait son père, une rare inquiétude dans sa voix, alors qu'il se laissait aller à de modestes mais réguliers élans d'affection envers son enfant, livide sous ses couvertures écarlates et qui souvent ne pouvait plus s'assoupir qu'en sa présence. Parfois, lorsqu'il mettait sa fierté au placard, c'était la présence de Morgane qui l'apaisait, bien qu'il ne le lui avouerait jamais. Mais quant il se réveillait quelques heures ou instants plus tard, une autre présence prenait parfois place, une qui avait jadis été bienvenue mais maintenant le glaçait.

« Laissez-moi » couina-t-il pitoyablement, se blottissant sous les draps comme pour se dissimuler en vain à sa vue. Après chaque charnier, après chaque bataille, après chaque exécution sans même qu'il en soit témoin, Arthur pouvait le sentir rôder dans sa chambre, ses ailes pourtant silencieuses, une ombre de plus dans la nuit. Il n'était pas effrayant, pas même menaçant, mais il était constant. Comme si l'ombre qui le suivait le jour reprenait ses droits dans les ténèbres, attendant il ne savait quoi. Quelque chose d'universel, d'inéluctable. Comme la mort.

Un soir d'hiver, alors qu'Il le contemplait sereinement du coin de sa chambre, Arthur se glissa hors de ses couvertures et se dirigea vers les braises qui s'efforçaient de chasser le froid sans arriver à réchauffer les dalles sous ses pieds. Le petit prince raviva le feu jusqu'à obtenir des flammes obsédantes, se posa devant elles pour les observer, les considérer. Ces mêmes flammes qui réduisaient en cendres leurs ennemis –ses ennemis-. Ses yeux se mirent bientôt à piquer, à brûler, avant de se poser sur Lui.

« Que me voulez-vous ? » demanda Arthur d'un ton capricieux et princier à la fois, qu'il maitrisait un peu plus chaque jour. « Que voulez-vous de moi ? Est-ce moi que vous voulez ? » Une colère agressive, comme celle qui jaillissait en lui lors de ses entraînements physiques auxquels il prêtait de plus en plus attention et application s'aviva en lui non sans rappeler le brasier.

Mais Mangelune resta silencieux, son étrange tête s'inclinant légèrement dans un reflet lunaire, ses yeux du noir le plus pur ne reflétant, eux, absolument rien.

Dans un sursaut, Arthur alla ouvrir le coffre dans lequel on rangeait ses jouets et en saisit autant que ses petites mains rageuses le lui permettaient. Quelques chevaliers de paille qu'il considéra le cœur gros avant de les jeter dans le feu. Comme par défi, comme pour se rassurer, sans cris ni sang ni puanteur. Mangelune avait entrouvert son long bec aiguisé, découvrant des crocs luisants mais sans menace, comme pour le narguer. Cette vue sinistre et magnifique à la fois aurait pu l'effrayer, mais Arthur n'en ressentit aucune peur, plutôt le début d'une détermination qui ne le quitterait plus.

L'impuissance qui l'avait étreint sous l'emprise du poison de Sereine ne se saisirait plus de lui. Plus jamais il ne laisserait quelqu'un le faire se sentir ainsi.

.

« Père. »

Uther dut sentir dans sa voix quelque chose de nouveau, à la manière dont il le considéra : plus tout à fait comme un enfant.

« Apprenez-moi… Apprenez-moi à me battre. A vaincre nos ennemis. A protéger Camelot. »

La fierté qu'il lut dans son regard fit enfler son cœur de joie.


Au vu de son âge et à sa grande déception, on ne lui apprit pas immédiatement comment combattre, tel qu'il l'avait imaginé : à l'épée, revêtu d'une lourde armure. D'abord, il apprit au milieu des bêtes : des rapaces dont il pouvait sentir l'emprise sur ses doigts à travers les épais gants de cuir, des chiens avec lesquels il préférait secrètement jouer que chasser, et des chevaux. Quand les cris perçants des premiers le firent longtemps se crisper et que le bruit des crocs s'abattant sur la chair vive le révulsa à plusieurs reprises, la présence à la fois puissante et paisible sous son corps de la vieille jument qu'il avait montée pour la première fois quelques années plus tôt avait fait résonner quelque chose en lui qu'il n'avait jamais pu nommer, pas même plus tard. Ce fut la première fois qu'il put effleurer un état d'esprit qui lui resta très, trop longtemps étranger : un calme qui s'insinuait au plus profond de lui-même l'espace de précieuses secondes, avant de s'échapper hors de la portée de ses doigts encore trop courts et juvéniles, rapidement repris par la frénésie.

Il y avait cependant avantage à tirer d'être entouré d'animaux et apprendre à les dompter, quels qu'ils soient. Leur bestiale spontanéité lui enseigna à traduire les langages que les mots ne portaient pas, à remarquer la tension dans les muscles immobiles avant qu'ils ne s'élancent, à tâtonner son propre instinct.

…et moins agréablement, lui fit goûter l'humilité pour la première fois.

« Aïe ! »

Le choc de la chute fut suffisamment puissant que pour lui couper le souffle juste avant son exclamation, rendue pathétique, et faire monter les larmes à ses yeux. Ses lèvres se pincèrent pour les ravaler alors qu'il regardait sa monture se carapater loin de lui. Ce qui lui fit le plus mal, cependant, furent les quelques rires bon enfant des chevaliers autour de lui, peu pressés d'aller récupérer le cheval, qui était déjà repassé au pas en battant de la queue, insoucieux d'avoir mis le petit prince au sol. Léon, de deux ans son aîné, fut le premier à desseller pour se rapprocher de lui, son air soucieux lui donnant l'air plus âgé qu'il ne l'était. Mais avant qu'il ne l'atteigne, Arthur sentit une petite main le frapper amicalement sur l'épaule.

« Vous ne pouvez pas être bon en tout, hein. »

Arthur n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qu'il s'agissait de Kay, ni apercevoir son grand sourire canaille. Le petit prince secoua son épaule et se releva péniblement, faisant tout son possible pour ne pas trop dévoiler son inconfort.

« Pfff. Ça n'arrivera plus. »

« Oh allez, le prenez pas comme ça… »

« Rien de cassé, Arthur ? » les interrompit la silhouette impressionnante de sir Hector, adoucie par son air bienveillant que sa barbe brune n'arrivait jamais complètement à dissimuler. Sir Hector était le père de Kay et le cousin germain d'Uther, incarnant ainsi l'un des derniers vestiges de la lignée indirecte des Pendragon. Pourtant, le roi le considérait presque comme un frère, et Hector préférait étonnamment vivre à Camelot au lieu de sur les terres qui lui avaient été offertes bien des années auparavant après la conquête du royaume. Uther avait une telle confiance en lui qu'il fut l'un des premiers et principaux enseignants de son fils, et Arthur lui vouait un immense respect. Quelques chevaliers haut placés allaient en conséquence jusqu'à plaisanter en disant que le prince était l'écuyer d'Hector.

« Rien du tout, sir » grommela l'enfant, les joues rosies par la honte. Il n'était pas habitué à l'échec, qu'il prenait à chaque fois très personnellement, d'autant plus en présence de Kay, l'un des seuls enfants de son âge qu'il aurait pu qualifier d'ami… ou peut-être le terme juste était rival, à en croire la légère satisfaction qu'il tira à voir le petit brun chuter inélégamment à son tour un peu plus tard.

.

Les semaines, les mois, les saisons passaient. Chaque lendemain semblait s'écouler un peu plus rapidement que les veilles, mais chaque jour apportait son lot de peines et de joies. Les peines du regard toujours trop brièvement chaleureux de son père, noyé dans son règne frénétique dont Arthur ne comprenait que peu à peu les tenants et aboutissants; les peines de son petit corps à être modelé, conditionné, poussé toujours plus loin tout en gardant contenance; les peines d'être un prince avant d'être un enfant sans mère. Car tel était bien le fardeau qui pesait le plus sur ses épaules encore frêles, teintant chacune de ses pensées même quand il n'en prenait pas conscience, nostalgique d'une chose qu'il n'avait jamais vécue mais dont il comprenait intimement la préciosité. Bien plus encore lors de longues et chaotiques nuits rongées par les cauchemars, la maladie ou les chagrins. Mais lorsqu'il se laissait aller à imaginer la sensation des bras de sa mère autour de lui, l'étreinte se muait souvent en celle de dame Sereine, le suffoquant.

Personne ne parlait de la reine, tout le monde ne faisait que chuchoter. Elle était ce fantôme, cette présence passée dont il ne pouvait cerner aucun contour, dont il n'avait que le nom. Ygerne. Ygerne de Bois, reine de Camelot, épouse d'Uther Pendragon, mère d'Arthur Pendragon. Rien que des titres vides. Il ne savait même pas à quoi ressemblait son visage.

Même quand Kay reniflait un peu de trop juste avant l'entraînement ou qu'il se pliait, bougon, aux demandes de ses parents, Arthur l'enviait. Même quand il traînait les pieds derrière dame Eira, sa mère indéchiffrable, il le jalousait. Car tout ceci devait bien valoir les rares sourires en coin qu'il aperçut parfois sur ses lèvres fines lorsqu'elle était fière de son fils, la sensation de ses doigts pâles et doux sur ses épaules qui semblaient vouloir balayer tout fardeau. Kay et Arthur partageaient bien des choses, mais jamais le petit prince ne lui confia ce qui rongeait son cœur depuis toujours.

.

« Tu as un père. »

Les yeux verts de Morgane posés sur lui ne portaient pour une fois aucun jugement à son égard. Ses joues étaient rosies par la proximité du feu dans l'âtre, contrastant avec ses tresses de jais. Assis sur les peaux de bêtes les protégeant du sol de pierre, ils chuchotaient, tous deux peu enclins au sommeil. Gaius, lui, somnolait dans un coin de la pièce, un épais livre ouvert sur ses genoux recouverts d'une couverture. L'estomac alourdi de venaisons, le corps fatigué d'avoir joué et s'être disputés, les deux enfants vivaient un rare instant de calme, à l'écart du monde en cette heure où ils devraient déjà être couchés.

Que pouvait-il répondre à cela ? Pour une fois, Arthur n'avait aucune réplique à lui renvoyer, et se contentait de la regarder alors qu'elle encerclait ses genoux de ses bras et dirigeait son regard devenu vague vers les flammes, continuant comme pour à elle-même.

« Je n'ai que deux noms. »

Aussi loin qu'il se souvienne, Morgane avait toujours été non loin, prête à le taquiner, le secouer. Elle l'agaçait, le faisait rougir et pourtant il ne pouvait se passer d'elle. Il préfèrerait cependant tomber de son cheval devant toute la Cour que de le lui avouer.

« Elaine. Gorlois. Mes parents. »

Tous deux morts ils ne savaient trop quand, avant ou autour de la naissance d'Arthur. Deux noms que l'on chuchotait encore moins que celui de la reine, entre les murs de Camelot.

« Je ne sais même pas à qui je ressemble le plus. »

Puis elle se tut un instant, avant de tourner lentement la tête pour le regarder, un sourire sur ses lèvres peu suffisant pour cacher sa tristesse.

« Je parie que tu ressembles à ta mère. »

Il ne savait pas pourquoi elle avait dit ça, elle ne le savait probablement pas elle-même, mais Arthur ne put retenir la chaleur qu'il ressentit au fond de lui après ces quelques mots. Le lendemain, cela ne les retint cependant pas de se bombarder copieusement de boules de neige l'un l'autre aux pieds des remparts centraux comme s'ils menaient une véritable bataille.


Ses doigts se crispaient et décrispaient légèrement sur la garde, sentant le métal à travers le cuir, solide et implacable. Son poignet s'inclinait légèrement, testant les infimes réactions des muscles de son bras sous la variation de poids puis faisait des mouvements plus amples, bientôt repris par son coude, puis son épaule, jusqu'à ce que son corps tout entier suive son épée, l'apprentissage laissant peu à peu place à l'instinct. Sous la visière, ses yeux ne quittaient pas ceux de Léon, à peine percevable à travers la fente d'acier. Les quelques pièces d'armure dont il était revêtu tentaient à nouveau de le ralentir, l'attirer vers le sol, mais ses jeunes muscles tinrent bons, chauds et agiles. Sous ses pieds, l'herbe s'enfonçait légèrement, un rien boueuse mais incapable de le déstabiliser alors qu'il enchaînait coup sur coup, de plus en plus fébrile.

Il s'entendit à peine crier à demi-souffle lorsqu'il mit Léon à terre, le tenant en joue de la pointe de son arme. Son sang tambourinait dans ses tempes alors qu'il fixait les yeux écarquillés de surprise du jeune homme, qui bientôt se teintèrent de fierté.

Oui, de fierté, à son égard. Ce même sentiment dont il avait soif, cette preuve qu'il était bien là, ici et maintenant. Vivant. Il resta figé, ne relevant que son regard pour lire de même sur d'autres visages familiers. Le sourire qui avait atteint les yeux sombres d'Hector, l'approbation que ne dissimulait pas Kay. Ses yeux se relevèrent un peu plus, comme espérant que son père soit là. Sa déception fut moindre que d'habitude à remarquer son absence, le laissant revenir rapidement sur terre pour se réintéresser à l'écuyer à ses pieds auquel il tendit son autre main. Léon la saisit et la serra avant de le laisser l'aider à se relever, lui adressant ce qu'il ne voulait, ou ne pouvait pas par les mots.

.

A maintenant douze ans, le prince de Camelot n'était plus aussi étranger à la politique du royaume qu'il serait un jour appelé à gouverner. Ce royaume, son père l'avait conquéri de droit des mains de Vortigern, rendant justice à une usurpation vieille de trois générations. Vortigern, Uther et Hector avaient tous les mêmes racines, fruits d'une famille éclatée bien auparavant lorsqu'un puiné avait violemment volé la couronne à son aîné. Mais à présent, après de longues années de conflits, puis de guerre ouverte en un même sein, la lignée directe de Pendragon avait retrouvé ses droits, et les mauvaises herbes avaient été arrachées. Ce vent de révolte avait secoué les royaumes voisins, agités par la reconstitution d'une monarchie puissante et redoutée de par le passé qui était dotée d'une position géographique assez centrée, limitrophe au moins en partie à la plupart d'entre eux. Gawant, gouverné par Godwyn, était le seul à être resté entièrement fidèle, alors qu'Essetir et Mercia étaient les plus belliqueux. Leurs souverains respectifs, Lot et Bayard, avaient été des alliés de Vortigern, mais Mercia était actuellement le plus agressif, Essetir étant tiraillé entre ce conflit et des remous au sein même de la famille royale. Il y a peu, Marc avait signé le traité de paix entre Camelot et Cornwall, le royaume le plus à l'est, laissant son pays panser ses blessures après le plus gros de la guerre, de la Purge et de la scission d'un bon tiers de son –auparavant important- territoire au profit de l'autoproclamé roi Odin, dont les intentions envers eux étaient encore peu claires.

Nemeth et Caerleon au roi homonyme, plus au nord, avaient moins directement été touchés par les conflits du sud, tentant vaille que vaille de gérer leurs propres problèmes et ne pas sombrer dans la même frénésie qui semblait prendre possession inexorablement de tout le continent. Certes, quelques échauffourées avaient lieu de temps à autres concernant les terres de Gedref, l'étroite étendue mitoyenne qui appartenait auparavant à Nemeth et actuellement à Camelot, mais le roi Rodor était trop sage que pour déclarer une guerre à ce propos alors que son nouveau voisin Odin, exalté de sa réussite, risquait très certainement de détourner son ambition vers lui. Restait le royaume le plus à l'ouest, celui du roi Alined, dont la position vis-à-vis de la magie était la moins tranchée à l'image de son monarque changeant et malicieux. Quant aux terres sauvages, à l'extrême nord de Caerwent et Nemeth, elles restaient intouchées jusqu'à présent, mais Uther avait bien l'intention d'y étendre sa Purge, directe ou à travers ses alliés présents et à venir. Elles étaient le seul refuge encore existant, bien que pauvre et dangereux, pour tout être gangrené par la magie.

Cette guerre n'avait pas de frontières, pas d'armées, pas de diplomates. Elle pouvait frapper n'importe où et n'importe qui, intimement comme au plus lointain. Elle allait de la créature magique qu'ils pourchassaient lors d'une chasse à laquelle il avait droit de prendre part, muselant son émotion traître lorsque la bête en train d'être achevée le fixait étrangement, aux exécutions de familles entières dont il avait seulement vent ou qu'il voyait de ses propres yeux, en apparence rôdés, alors qu'intérieurement il ne pouvait jamais réellement effacer le souvenir du corps désarticulé et de l'odeur du bûcher de Sereine. Ces sentiments étaient le fruit de l'ignorance d'un enfant, et il se devait de les juguler lentement mais sûrement.

Car il n'était à présent plus un enfant. Il grandissait rapidement, accomplissant la promesse qu'il aurait un jour au moins la stature royale de son père. La petite couche de graisse de son enfance s'amenuisait alors que sa musculature se dessinait, puis s'emplissait avec souplesse et équilibre. Morgane adressait régulièrement un sourire canaille à sa timide servante métisse lorsqu'il ouvrait la bouche en public, quelque peu gêné par sa voix changeante, mais cet embarras ne dura heureusement pas bien longtemps. Ses adorables et doux traits enfantins se taillèrent, se marquèrent peu à peu, laissant clairement entrevoir à ses quatorze ans le visage fier et beau qu'il aurait sans nul doute à l'âge adulte. Ce qui ne changea pas fut la couleur dorée, presque solaire de ses cheveux, au contraire de bien d'autres qui s'assombrissaient avec l'âge. Arthur, lui, gardait ses mèches lumineuses, bien plus claires que le brun quelconque et de plus en plus grisâtre de son père, auquel il ne pouvait s'empêcher de se comparer lorsque qu'une incertitude adolescente le poussait à secrètement s'examiner dans un miroir, allant jusqu'à tenter de deviner une chère étrangère dans son corps changeant. Dans ses rêves, elle était au moins aussi dorée que lui, rayonnante et imprécise, inatteignable et pourtant si proche, survivant à travers lui.

Kay, à son grand regret, semblait lui de plus en plus précisément tenir de sa mère que de son impressionnant père. Tous deux étaient sombres, grands et beaux, mais là où Hector était puissant et charismatique, Eira était sinueuse et sévère. En rébellion, il laissa pousser ses cheveux pour imiter la tignasse paternelle, mais à sa surprise, son père le força à les couper.

« Tu feras moins le fier lorsqu'un adversaire les saisira pour te tenir par la peau du cou comme un chiot » avait-il dit avec une sècheresse peu habituelle. Personne ne jugea nécessaire de préciser que lui ne se laisserait jamais avoir ainsi, guerrier accompli qu'il était, connu pour ne jamais revêtir de casque.

Arthur connaissait bien Kay, mais il n'arriva jamais à comprendre l'étrange relation qui liait le garçon à sa mère. Pourtant, quand elle tomba gravement malade peu après et mourut quelques jours plus tard, il lui découvrit une fragilité émouvante.

Un jour, dame Eira se fit plus pâle, presque jaunâtre. Le suivant, elle ne pouvait supporter les mets copieux habituels. Trois plus tard, elle fut clouée au lit, le ventre pris de douleurs aigües. Arthur ne put entrer la voir mais il attendit Kay derrière la porte de sa chambre à quelques reprises, le rempart de bois incapables d'étouffer complètement ses gémissements de douleur.

Le roi suspecta immédiatement un empoisonnement, Arthur l'entendit, mais Gaius mit rapidement fin à cette idée, disant qu'il s'agissait de son rein et de son foie. Il ne put rien faire, à part alléger ses souffrances en attendant la fin. Et un jour, la porte s'ouvrit sur le petit prince.

« Arthur » dit calmement son père, les traits tirés, en posant une main bienveillant mais ferme sur l'une de ses épaules, le dirigeant doucement à l'intérieur, « viens offrir tes respects. »

L'odeur dans la pièce était âcre, malgré que quelqu'un ait ouvert la fenêtre pour laisser entre l'air printanier, ni frais ni froid. Inconsciemment, Arthur respirait par petits coups, la gorge serrée. Il n'avait jamais été proche de dame Eira, mais il comprenait qu'au vu de la relation entre son père et Hector, il ne pouvait que s'y plier. Ce dernier déambulait lentement dans la chambre, les bras derrière le dos, comme coupé du monde. Plus aucun sourire, plus rien ne pouvait être lu derrière sa barbe, et Arthur le trouva subitement plus ridé, plus grisâtre.

Il devina la silhouette allongée sur le lit aux lourds rideaux, mais ses yeux s'intéressaient plutôt à de minces épaules familières, voûtées à l'extrême pour laisser la tête reposer au bord, à genoux. Kay tremblait, et Arthur comprit en cet instant qu'il essayait de calmer ses pleurs, et la réalité de la situation sembla enfin le percuter : sa mère était morte. Il voulut tout à coup faire demi-tour, mais trop faiblement que pour s'opposer à la main de son père. Alors il se tint au pied du lit et regarda ce qui s'offrait à ses yeux.

Eira avait des cheveux semblables à ceux de Morgane : d'épaisses mèches sombres et ondulées, ici grasses et désordonnées sur les draps trop pâles. Sa peau était jaunie, déjà teintée de gris et de bleu, émaciée sur ses pommettes autrefois fières. Ses lèvres entrouvertes étaient desséchées, loin d'exprimer l'ultime sentiment serein que l'on prêtait souvent à ceux qui mourraient dans un lit. Tout dans son corps rigide, jusqu'à les mains croisées sous sa poitrine, exsudait la lutte et la souffrance. Arthur frissonna, mais la main de son père se fit chaude, apaisante. Presque compatissante. Il sut alors qu'il ne devait pas suivre son instinct de détourner le regard. Il avait réellement été jaloux de Kay, des quelques moments d'affection maternelle dont il avait été témoin, de l'allure altière et vivante de sa mère… Il ne pouvait le trahir en cet instant crucial.

.

Dame Eira fut ensevelie dans la crypte sous le château. Arthur aurait voulu se tenir près de Kay, mais il se devait de rester aux côtés de son père, du roi. Après la cérémonie, laissant en dernier Hector ruminer sombrement non loin de la sépulture, comme envahi par le passé, Uther se tourna vers Arthur et saisit deux fines torches allumées dans une même main.

« Fils, suis-moi. »

Une étrange douceur dans sa voix ferme le fit se plier d'autant plus vite, malgré son incompréhension lorsqu'il le menait un peu plus profondément dans les catacombes. Le roi répondit à sa question silencieuse.

« Les récents évènements… m'ont fait prendre conscience d'un… oubli de ma part. »

Ses pas résonnaient doucement.

« Tu es presque un homme, à présent… je te dois au moins cela. »

La fierté qui surgit en lui fut vite étouffée par l'appréhension imprécise qui l'étreignait un peu plus à chaque pas supplémentaire, ses yeux adressant de brefs regards aux gisants de pierre qu'ils dépassaient. Uther s'arrêta sous une voûte travaillée délicatement à même la roche, le regard perdu droit devant. Il sembla perdu dans ses pensées quelques secondes, puis tourna le regard vers son fils. Lui tendit l'une des torches qu'il saisit sans trembler, en sentant la chaleur. Uther faisait déjà mine de se retourner.

« Ygerne… ta mère… se trouve là. »

Silence. Puis le roi rebroussa chemin sans un mot, l'écho de ses pas s'effaçant peu à peu, réguliers et un peu plus lents que d'habitude. De temps à autres, ils faisaient frissonner Arthur malgré la proximité de la torche qu'il brandissait. Il avait la chair de poule, les yeux braqués dans l'obscurité qui s'offrait à lui, changeante avec les petits mouvements de la flamme. Son cœur battait la chamade, et il prit conscience de sa propre respiration, le seul bruit dans cet antre de repos éternel, muet et immobile.

Il avança d'un pas, incertain, puis un autre. Sa gorge se serra un peu plus lorsqu'il devina quelques nouveaux gisants sur les côtés, mais il continua droit devant. Quelque chose lui dit qu'il s'agissait de celui qu'il cherchait avant d'en lire le nom gravé. Peut-être était-ce la qualité de la pierre, la délicatesse de l'ouvrage. Peut-être était-ce le profil qui se révéla à la lumière à laquelle il se raccrochait.

Arthur se tint devant la tombe et regarda, obnubilé par le visage ciselé à la tête du gisant. Etait-il ressemblant ? Il se devait de l'être, son père n'aurait jamais accepté le contraire. Pourtant il avait du mal à trouver la beauté figée représentée devant lui réelle, comme si faire face pour la première fois au visage de sa mère lui était inacceptable.

Sa mère… Il s'agissait de sa mère sous ce lourd rempart, son corps préservé, dissimulé pour l'éternité à un pas de lui. Il n'osait toucher le marbre et en mourait d'envie à la fois, ne fut-ce que pour se rapprocher un peu plus… mais jamais assez. Il pourrait étreindre ses os que ce ne serait pas encore assez. Jamais.

« Mère… » Sa voix était redevenue celle d'un enfant. « C'est… c'est moi. »

Aucune réponse ne s'éleva jusqu'à lui. Pas même un bruissement dans l'air. Rien que l'indifférence glacée de la pierre qu'il osa enfin effleurer du bout de ses doigts tremblants. Il traça sa joue, le contour de son visage, les lèvres dont il se demanda si elles l'avaient embrassé un jour, les épaules, bras et mains qui l'avaient peut-être porté, ne fut-ce qu'un instant, et sa vue se brouilla sous les larmes; de plus en plus, jusqu'à ce qu'il ne puisse voir plus rien, seulement se laisser aller contre le gisant, se blottir alors qu'il ne pouvait plus repousser ses sanglots, sa main crispée sur la torche.

.

Gaius appliqua avec douceur la pommade sur son avant-bras brûlé, l'air légèrement désapprobateur mais aussi doux, presque incertain.

« Vous persistez à refuser de me dire comment c'est arrivé ? »

Arthur resta silencieux, puis céda. « Avec une torche. Dans la crypte. »

Il sembla comprendre, n'en demanda pas plus. Il venait d'achever son bandage quand le jeune homme osa poser la question qui le rongeait.

« Savez-vous… savez-vous comment ma mère est morte ? »

Il avait entendu les murmures, bien sûr, mais les mots ne lui avaient jamais été directement adressés. Il savait que sa perte était au moins en partie responsable de leur guerre incessante contre la magie.

Gaius sembla hésiter, une expression indéchiffrable sur le visage qui le rendit perplexe, puis se décida après une longue minute de ce silence étouffant.

« Elle est morte quelques instants après t'avoir mis au monde… Ta naissance fut… difficile, et elle était au plus faible. » Son regard se fit vide. « C'est à cet instant que la magie prit sa vie. C'était le moment propice. »

Arthur déglutit. « Qui… ? » Gaius détourna le regard. « Un sorcier en particulier ? Une créature ? Il y a bien quelqu'un ! Quelque chose ! »

La nuque fatiguée du médecin vieillissant se fléchit sans qu'il ne repose le regard sur lui. « Je ne sais. »

Il n'en dit pas plus.

.

La magie avait tué sa mère.

S'il avait par le passé éprouvé quelque pitié, quelque empathie pour les personnes et créatures que l'on exécutait encore régulièrement, sous ses yeux ou lors de raids auxquels il n'avait pas pris part, maintenant il n'en était rien. Il se le répétait, les dents serrées et l'échine froide, même quand il apprit quel sort était principalement réservé aux enfants : la noyade. Arthur ne s'était jamais posé la question auparavant, ne voyant que des jeunes et adultes sur les échafauds, pensant que tous périssaient probablement lors des attaques, ou peut-être même qu'ils étaient épargnés, livrés à eux-mêmes dans la nature. Il n'avait jamais demandé à Hector, pas même lorsqu'il revenait après de longues journées, voire semaines de traque. Il n'avait jamais même pensé poser la question à son père.

Ils étaient noyés, lavés de leurs péchés dans la mort. Une part profonde de lui fut reconnaissante de n'avoir fait que l'entendre et non y assister personnellement, mais il refusa de penser au pourquoi d'un tel sentiment. Tout comme il refusa de s'attarder sur la question qu'il manqua de poser à Gaius par moment de faiblesse : les droguait-on, avant ?

.

« Sire… avec tout le respect que je vous dois, je pense être apte à accompagner. »

Arthur pouvait voir à quel point Kay se retenait de s'emporter face au roi, un genou à terre et l'autre orné de sa main crispée.

Uther se retourna vers lui, un sourcil légèrement relevé mais loin d'être narquois. Il semblait considérer le jeune écuyer d'un autre œil.

« Je vous en prie, sire… » continua l'adolescent, les yeux à présent rivés au sol pour cacher son émotion.

Cela faisait plus d'une semaine que le groupe d'hommes menés par Hector détaché pour traquer quelques sorciers repérés par une patrouille à laquelle les deux garçons avaient pris part aurait dû être de retour à Camelot, et ils étaient sans nouvelles depuis. Il ne s'agissait que d'une poignée de druides et autres vagabonds faméliques, rien de bien inquiétant, et pourtant…

Arthur déglutit, se retenant d'intervenir en faveur de son ami. Il avait déjà fait quelque chose de semblable auparavant, et Uther lui avait alors clairement fait comprendre que lorsque le royaume était concerné, il était le roi avant d'être son père, et ne pouvait donc faire dans le sentimentalisme. Arthur, bien qu'un peu blessé, n'avait pu que respecter, même admirer cette position.

Le roi contempla quelques secondes de plus le fils de son bras droit, puis regarda son propre enfant.

« Arthur » puis ses yeux se posèrent sur un autre, « Kay », et un autre, discret mais toujours dans l'ombre « Léon. Soyez prêts à partir dans une heure. »

.

Les trois plus jeunes chevauchaient au milieu du détachement, leurs cheveux de plus en plus plaqués sur leurs fronts alors que la très fine pluie de mi- printemps ne cessait de tomber. Les deux cadets avaient les épaules tendues, tous deux aux aguets et tentant de dissimuler leur nervosité. Arthur sentait le cuir des rênes se ramollir sous ses gants tant il s'y cramponnait, sa main posée non loin du pommeau de son épée à son flanc. Tous s'attendaient à devoir bientôt prendre les armes, malgré la réputation des druides d'être pacifistes au point de ne recourir à la violence qu'une fois attaqués. Ils se sentaient observés, au-delà du brouillard parsemant les clairières, au-delà des tronçons de forêt calme et somnolente, par quelqu'un ou quelque chose. Le prince sentait un mauvais pressentiment se nicher sur sa nuque, lui rappeler qu'il était à peine plus qu'un enfant, et il repassa dans son esprit les coups et parades qu'il maîtrisait mais n'avait pas encore utilisés en-dehors du terrain d'entraînement.

Ce ne fut pas aujourd'hui qu'il dut faire ses preuves, cependant.

Ils les virent, d'abord quelques masses imprécises autour des troncs d'arbres sur un flanc terreux ascendant, de plus en plus précis à mesure que les chevaux gravissaient le terrain très légèrement boueux. Chaque pas les glaça tous un peu plus, incomparables à la pluie, la fatigue et la fraîcheur ambiantes alors que les corps se firent assez distincts que pour prendre forme humaine. Le vent était à peine suffisant pour les faire frémir, pas assez pour les faire se balancer clairement au bout de leurs cordes.

Arthur ne prit conscience qu'il avait arrêté sa monture que quand Kay le dépassa lentement, la tête légèrement relevée face à cette macabre découverte, cherchant un visage en particulier. Il le vit le trouver, s'arrêter à quelques mètres de sa dépouille pendue, tomber plus que descendre de son cheval. Voir le corps massif et puissant maintenu à un mètre du sol par une simple corde avait quelque chose de grotesque, d'improbable. Cela ne pouvait être sir Hector, cette machine de guerre qu'ils admiraient tous tant… Et pourtant.

Arthur dessella en tremblant, détaché des ordres et gestes autour de lui, et se rapprocha de la silhouette de Kay sur laquelle ses yeux étaient rivés. Plutôt lui que son père. Mais arrivé à quelques mètres derrière le jeune garçon, il ne put plus l'ignorer. Son regard remonta alors les pieds nus, longues jambes musclées, les mains pendantes à ses hanches, le tronc massif sous la cote de mailles… puis la gorge étranglée, le visage bouffi et violacé, légèrement penché de côté et encadré de longs cheveux sombres encore plus détrempés que les leurs.

Il avait vu bien des facettes de la mort à son tendre âge, mais celle-ci était différente. Semblable mais différente, et tout aussi horrible. Elle était ici redoutable car il n'avait aucun rempart face à elle, n'avait encore jamais vu un proche avant et après son étreinte inéluctable.

La nuque de Kay fléchit comme sous un poids insupportable alors que ses mains tremblantes, pas encore celles d'un homme, se levaient en tremblant vers celui qu'il avait toujours secrètement adulé pour se poser doucement sous la plante des pieds pâles, dénudés et légèrement boueux, avant qu'il n'en embrasse les dômes pour tenter d'étouffer son sanglot.

.

Personne n'empêcha le fils d'Hector de laisser pousser ses cheveux sombres par la suite. Personne, pas même le roi, ne le retint de prendre part aux raids à la recrudescence marquée. Et Arthur demanda à faire de même. Uther, dans son deuil silencieux, acceptait d'une lourde inclinaison de la tête, la même qui avant semblé peser sur son échine lors de l'enterrement d'Hector, auquel n'avait pas assisté Gaius. Le prince s'interrogea brièvement de la raison, conscient superficiellement de la froide animosité qui avait toujours existé entre les deux hommes, comme le fantôme d'un passé dont personne ne parlait mais que personne ne pouvait oublier.

Depuis ce jour aux pieds des arbres transformés en gibets, Arthur avait posé un regard changé sur Kay, car le jeune homme était depuis lui-même différent. Plus calme, plus sombre… jusqu'au premier sang sur ses mains.

Ce fut en une journée ensoleillée, sèche et douce à la fois. Une scène qui resta à jamais gravée dans ses rétines : Kay, courant éperdument à travers les blés pour rattraper sa première cible, puis l'éclat de sa hache alors qu'il se jetait sur l'homme comme un loup sur sa proie avant de la lever, l'abattre, la relever, l'abattre… en hurlant, le tranchant un peu plus sanglant à chaque fois qu'il la brandissait au-dessus de sa tête. Des hurlements bientôt noyés dans les sanglots, qui tous figèrent le jeune prince. Il regarda le carnage se dérouler sous ses yeux le cœur affolé par l'adrénaline, les rayons du soleil caressant doucement sa nuque dénudée, transpirante et fragile. Quelques heures plus tard, sa stupéfaction laissa place à la honte.

« Etes-vous déçu, père ? » demanda-t-il d'une petite voix alors qu'Uther restait silencieux après le repas du soir, Morgane excusée depuis de longues dizaines de minutes.

« Oui, je le suis. »

Arthur déglutit, les épaules tendues. « Que je n'ai tué personne. »

« Non Arthur. »

Cela le fit relever la tête. « Je suis déçu que tu te sois rendu inutile. »

Silence.

« Tu as conscience qu'un jour, nos hommes seront sous tes ordres ? »

Il acquiesça doucement, rouge de honte sous ses mèches dorées.

« Mais penses-tu qu'ils suivront un prince, un roi qui reste à l'écart comme une statue ? Qui ne se bat pas, qui ne dresse aucun stratège, qui ne donne ni ordre ou encouragement ? Une bataille ne requiert pas que tuer les ennemis… ou bien aurais-tu oublié toutes tes lessons ? »

Arthur avait la nuque fléchie, sentant une colère dirigée envers lui-même lui faire monter les larmes aux yeux.

« Je suis désolé père… je suis désolé de vous avoir déçu. »

« Je ne suis pas celui que tu as le plus déçu, Arthur » dit-il presque doucement.

Le prince dut fermer les yeux mais ne put se retenir d'inspirer plus fort.

Après une longue et douloureuse minute de silence, il entendit le roi contourner la table lentement, puis sentit ses larges mains se poser sur ses épaules avant qu'il ne continue, presque un murmure.

« J'aimerais dire que c'est parce que tu es encore jeune… que tu as le droit à l'erreur. Mais je ne peux dire cela à un prince… Nous avons bien des privilèges, mon fils, mais le droit à l'échec n'en est pas un… c'est une dangereuse erreur. Qui peut vite être fatale. »

Il ne vit pas le regard d'Uther se perdre dans le vide sous l'effet des souvenirs, récents et moins.

.

De nombreux guerriers disent se souvenir dans le moindre détail de leur premier tué. Ils peuvent décrire son apparence, le nombre de souffles écoulés entre le coup fatal et la mort, le ton de leur sang. Arthur avait déjà tué des animaux, des créatures magiques plus ou moins dangereuses lors de chasses alimentaires ou non, se souvenait clairement des cris bestiaux qu'ils avaient poussés lorsqu'il les avait frappés. Mais son premier homme, il n'en avait qu'un vague souvenir. Ou plutôt, il se souvenait de tout ce qui l'entourait : ce qu'il avait mangé ce matin-là, le nombre exact de lieues qu'ils avaient dû parcourir avant de les atteindre, la couleur des feuilles au-dessus de leurs têtes alors qu'ils prenaient part au carnage. La fraîcheur de la rivière où ils avaient ensuite lavé leurs mains et la mine maladive de Léon. S'il se concentrait à l'extrême, il pouvait se rappeler la fatigue dans ses muscles, son angoisse à survivre, les tambourinements frénétiques de son cœur alors qu'il délivrait le coup qui ferait tout basculer.

Plus tard vinrent les félicitations, les mines fières de son entourage – à l'exception de Morgane-, les mains habiles de Gaius qui inspectait ses modestes blessures. En cet instant, il sembla prendre conscience que le vieil homme avait dû voir la mort maintes fois, sous de nombreuses formes.

« Qu'y a-t-il ? »

Il continua devant le désarroi du garçon. « Quelque chose vous tourmente. »

Arthur se sentit pris en flagrant délai mais ne s'enfuit pas. « Avez-vous… Je veux dire, qu'est-ce que cela vous fait, de voir quelqu'un mourir ? »

Le médecin sembla considérer lourdement la question, et Arthur lui fut reconnaissant de le prendre au sérieux, de ne pas relever l'insécurité tout enfantine dans sa voix.

« Cela dépend. De qui il s'agit, et des circonstances de sa mort. En tant que médecin, il serait logique que la voie à chaque fois comme un échec avant même une tragédie… mais parfois, elle est une délivrance. »

Un poids dissimulé derrière ses derniers mots fit naître un doute dans l'esprit du garçon.

« Une délivrance… que vous… facilitez ? »

Les mains qui bandaient son avant-bras semblèrent un peu plus douces, compatissantes. Et aussi, pathétiques.

« Si j'en ai l'humble pouvoir, oui. »

.

« Kay ! »

Il le voyait, comme possédé, charcuter sa victime avec la frénésie d'un animal affamé alors que le troisième coup de sa hache –depuis peu son arme de prédilection- l'avait déjà achevée. Il semblait coupé du monde, comme indifférent du conflit autour d'eux.

« Kay ça suffit ! »

Aveuglé, il ne vit pas le sorcier se rapprocher de lui par le côté, et Arthur dût se précipiter vers eux en hurlant, à la fois pour avertir son ami et tenter d'effrayer l'opposant, et le plaqua au sol plus qu'il ne frappa, l'adrénaline faisant trembler son bras alors qu'il visait immédiatement les points vitaux de son épée, sans finesse mais secoué par le besoin de survivre. Cette fois, il ne put ignorer le bruit de douleur étranglée qui s'échappa du corps sous lui, puis de ses spasmes. Il vit des mains aux doigts longs, comme ceux d'un artisan, étreindre l'abdomen à demi éviscéré et cela fit bondir Arthur pour mettre de la distance entre eux alors que l'horreur –dans les yeux pâles de l'homme, dans le désespoir de ses gestes- le tétanisait. Ils se regardèrent quelques longues et pénibles secondes avant que le prince ne fusse pris de panique sous des petits cris de douleurs. Des gémissements qu'il voulut immédiatement faire cesser, comme si chaque son supplémentaire allait le rapprocher de la folie.

D'une main qui ne tremblait plus, il l'égorgea, mettant fin à leurs supplices respectifs. Le sang qui ruissela sur sa peau était vif, brillant. Une couleur superbe et écœurante à la fois. Arthur se retourna vers Kay, l'entendant ricaner pitoyablement, à genoux à côté du corps qu'il avait enfin laissé en paix. La même couleur barbouillait son menton, lui rappelant le museau d'un carnivore se repaissant des entrailles difficiles d'atteinte de sa proie.

Tu es fou.

Arthur voulait lui dire cela. Tu es perdu et tu m'effrayes. Mais la vue des larmes dégoulinant sur son visage si familier le réduisit au silence. Et en cet instant, il ne fut pas sûr de réellement comprendre la signification de délivrance.

.

Il était revenu une fois la nuit tombée sur le jour qui l'avait vu tuer un être humain pour la première fois. Sa silhouette belle et sinistre à la fois semblait naître des ombres de sa chambre pour devenir de plus en plus réelle, tangible. Arthur, redressé dans son lit, ne se rappelait pas l'avoir jamais vu aussi vrai, aussi présent, et le souvenir de sa curiosité enfantine fut balayé par une impression de terreur figée. Il n'y avait eu aucun sang, aucun dernier soupir, aucune cendre sur les pavés de la cour aujourd'hui.

« C'est toi qui m'as nourrie cette fois » susurra Mangelune, à présent une ombre plus humaine qu'aviaire, ses griffes mi-rapace mi-dagues posées sur le rebord de son lit sans en froisser les draps. « Et je me crée de ma pitance. »

Frissonnant, Arthur sentit l'impuissance, la faiblesse alourdir ses épaules. Sa respiration était saccadée sous l'effet de la peur et de ses tentatives pour la contrôler. Il ferma les yeux, vaine tentative pour ignorer l'envoyée de mort qui le narguait, comme une personnification vivante de l'ombre lugubre de Camelot.

Je suis le prince.

Il se raccrocha à cette pensée, à ce fait. Je suis le prince de Camelot.

Il sortit doucement ses mains de sous les draps et contempla un instant ses paumes suspendues sous ses yeux, pâles dans l'obscurité. Des mains plus d'un homme que d'un enfant, qui avaient connu la caresse du sang. Pour son royaume.

Sa dette est la mienne.

Arthur releva le regard sans bouger les mains, comme pour s'assurer qu'Elle puisse bien les voir. Le calme et la détermination arrêtèrent ses tremblements, l'acceptation donna force à ses épaules aux muscles souples.

« Je ferai ce que mon devoir demande » dit-il d'une voix sûre.

Elle ne revint plus le hanter, se contentant de planer dans un coin de son esprit, dans les replis de ses cauchemars.


Ses seize ans, le prince les fêta sur son premier champ de bataille, face aux troupes de Bayard. Les sentiments qu'il en ressentait étaient bien différents des raids, chasses, patrouilles et autres exécutions massives auxquels il avait participé. Bien que la mort rôde avec équité, ici, il affronterait des hommes qui avaient vécu dans ce but, qui avaient autant de chance de mourir que de le tuer. Et Arthur en éprouvait une certaine sérénité, un sentiment de justice qui stabilisa son bras dans l'horreur des combats. Il brilla dans la bataille, ses mouvements rapides et efficaces, sa résistance face à la douleur des blessures admirable. Beaucoup le virent, son père le premier. Ce fut pour cette raison qu'il ne retint pas son enfant à ses côtés après quelques minutes pour le protéger, car un guerrier n'en avait pas besoin.

Après une heure interminable, les troupes de Bayard battirent en retraite. Tous savaient qu'elles reviendraient tôt ou tard, mais cela n'entacha en rien l'euphorie des survivants, clamant leur joie aux cieux, de nombreuses lames brandies vers eux par des bras fatigués. Ce n'est qu'à cet instant qu'Arthur prit conscience de son corps fourbu et sanguinolent, de son souffle saccadé par l'effort et de ses muscles endoloris, par endroits déchirés. Mais le soulagement de la victoire prédominait, et perdura alors que leur attention se tournait vers les blessés et les morts. Le jeune homme vit quelques visages adolescents familiers autour de lui et se réjouit de les voir saufs.

« Sire ! »

Léon l'avait rejoint, hors d'haleine. « Vous êtes vivant ! »

Il avait perdu son casque, et ses courtes boucles rousses avaient pris une teinte écarlate à cause d'une plaie sur son crâne. Dans un élan de rare affection, Arthur l'étreignit maladroitement d'un bras, un peu bourru, et si l'écuyer sembla d'abord surpris, il lui rendit sa brève étreinte la seconde suivante.

Quand ils trouvèrent la dépouille de Kay un peu plus tard, ils se tinrent un peu plus près l'un de l'autre, comme pour se soutenir mutuellement, avec pudeur. Arthur n'eut pas honte des quelques larmes qu'il ne put retenir à voir son corps figé dans une posture de pantin désarticulé, ses yeux naguère si rieurs fixés vers les cieux, sa bouche déformée par un rictus douloureux. Le prince s'agenouilla dans la boue sanglante à ses côtés. Il se sentait lourd et beaucoup, beaucoup plus vieux. Juste derrière lui, Léon avait entamé une prière dans un murmure.

« -recevez son âme, lavée de tout regret- »

Arthur n'était pas certain de croire aux dieux. Il espérait cependant, comme beaucoup, que l'après-mort était la réunion des âmes perdues. En cet instant, alors qu'il contemplait le visage de son ami d'enfance, il espéra à nouveau, pour que Kay puisse enfin tout avouer à sa mère et elle offrir son amour. Ses doigts tremblèrent à nouveau, légèrement, lorsqu'il ferma ses paupières sur ses yeux vides.

« -…car un est tout, et tout est un. »

.

Depuis ce jour, la réputation du prince dépassa peu à peu les frontières de Camelot –d'abord la ville, puis le royaume-. Il n'était plus uniquement le fils d'Uther Pendragon, il était son propre nom, sa propre personne. Après le fils exemplaire, il fut le prince prometteur, l'adversaire que l'on commença à redouter. L'un des bras armés d'une lignée déjà renommée, frôlant la légende, macabre et glorieuse à la fois.

« Il était temps, cela commençait à trop te monter à la tête. »

« Je souffre, Morgane ! »

Arthur ronchonna avant qu'une grimace de douleur ne déforme son visage. Il était allongé sur son lit, son tronc emballé dans des bandages relevé par une armée d'oreillers. Il avait pris une flèche dans son flanc gauche lors d'une récente échauffourée avec les patrouilles de Nemeth pour les terres de Gedref. Le visage de l'archère qui l'avait mis à bas de sa monture était encore clair dans sa mémoire, ainsi que de son horreur lorsqu'elle avait pris conscience –trop tard- de l'identité de sa cible. Arthur savait que dès maintenant, des multitudes de discussions avaient lieu, et tout autant de messagers circulaient déjà entre les différents royaumes. Rodor voulait à tout prix éviter une guerre avec Camelot et devait se mordre les doigts à sang de cette bavure. Le prince espéra que son père ne se laisserait pas emporter par sa colère mais écouterait la raison à la place. Il rougissait encore d'avoir osé s'emporter devant lui, exprimant très clairement sa réticence presque enfantine à un conflit armé supplémentaire. Mais de nombreux membres du Conseil l'avaient en cet instant considéré avec sérieux avant que Gaius ne le traîne dans sa clinique, légèrement exsangue.

Maintenant, son ego souffrait de s'être fait abattre comme un oiseau, lui.

« C'est ce qui arrive quand on joue au guerrier ! »

La pupille du roi était assise sur le rebord de son lit et le dévisageait avec dédain, les bras croisés. Ce dédain dissimulait assez son inquiétude pour leur sauver la face à tous les deux.

« Je ne joue pas, je suis un guerrier ! » continua-t-il à bougonner.

Elle le considéra plus calmement, et alors seulement remarqua-t-il ses traits tirés, comme par une fatigue accumulée. L'orgueil l'empêcha de lui demander si elle avait mal dormi.

« En effet, tu as du sang sur les mains- »

« -Morgane, non, s'il te plait ! »

« Quoi ? N'est-ce pas la vérité ? » Son ton se haussa. « N'est-ce pas ce qui est censé définir un guerrier ? »

« Ce n'est pas seulement ça… »

« Quelle partie du mot guerrier ne comprends-tu pas ? »

« Et toi, pourquoi ne peux-tu comprendre ? » Arthur grimaça après s'être emporté, mais ne s'arrêta pas. « Ne peux-tu comprendre que c'est tout ce que l'on attend de moi, que c'est pour cela que je suis ? »

Pour une fois, Morgane en fut silencieuse, sans même aborder son célèbre demi-sourire narquois, plus tranchant que n'importe quelle arme de l'armurerie royale.

Arthur déglutit. Il se sentait plus lourd, soudainement, et se laissa retomber sur les oreillers. « Penses-tu vraiment que j'y prends plaisir ? »

« A être adulé ? » répondit-elle sans mordant, uniquement pour esquiver la réponse.

« A tuer. »

Elle le considéra. Arthur ne put s'empêcher de penser d'à quel point elle était belle. Cela aussi, il ne l'avouerait jamais, mais il ne pouvait se mentir à lui-même. Il put lire sa réponse dans ses yeux verts avant qu'ils ne se détournent de lui pour la laisser continuer.

« Je ne te prendrai pas en pitié pour cela pour autant. »

Belle et redoutable. Fusse-t-elle née sous un autre sexe, elle aurait fait trembler les royaumes, il en avait la conviction. Peut-être le ferait-elle malgré tout. Mais jusqu'à présent, c'était lui qu'elle faisait trembler.

« Je ne m'y attends pas, » répondit-il doucement, presque comme un aveu.

Dans le long silence qui suivit, Arthur ne put s'empêcher de penser qu'elle était presque comme la sœur qu'il n'avait jamais eue, malgré leurs différences et leurs sempiternelles bagarres… ou peut-être à cause de ça. Il pensa à Kay, à la folie sanguinaire qui s'était emparée de lui, s'était infiltré dans sa bienveillance par la brèche taillée par la douleur du deuil, de la solitude. Se demanda s'il deviendrait un jour comme lui, si par malheur il perdait toutes les personnes chères à son cœur…

Toujours sans qu'ils ne se regardent, Arthur sentit leurs doigts s'emmêler timidement sur les draps froissés l'espace de quelques secondes. Aucun des deux ne mentionna jamais plus cet instant dans le futur.

.

De lointains, très lointains souvenirs d'avoir été confiné dans une chambre qui n'était pas la sienne, sans fenêtre et entouré de personnes affolées ressurgissaient parfois dans son esprit. Des souvenirs confus de sièges et d'attaques où il avait dû être tenu à l'écart, protégé précieusement, sans qu'il ne sache clairement quel genre de monstres se trouvaient au-dehors : hommes ou bêtes ? Un fragment de sa mémoire lui revint à l'entente d'un cri profond, puissant et désespéré alors qu'ils prenaient part à une traque menée par son père dans les bois, qui avait duré de longs jours.

Mais ce cri-ci, qui s'émanait de la caverne où s'était réfugiée la bête, était une pâle copie de son souvenir cauchemardesque. Il sonnait plus fragile, plus triste, presque pathétique. La créature qui finit par en sortir n'était qu'une pâle copie de leur blason doré, un dragon grand comme trois chevaux, quand les histoires effrayantes qu'il écoutait parfois d'une oreille au coin du feu de la salle des banquets lors des longues soirées d'hiver parlaient de monstres si massifs qu'ils ne pouvaient se poser dans la cour centrale.

« Te voilà ! » tonna Uther, hypnotisé par la créature, la main crispée sur l'épée qu'il avait gardée dégainée jusqu'alors. Son visage trahissait sa satisfaction et sa soif du sang de l'animal, comme s'il l'avait personnellement offensé.

Le poitrail du dragon s'enfla douloureusement sous ses écailles noisette lézardées de sang, mais il ne sortit de sa gueule épuisée que de pathétiques étincelles et volutes de fumée. Il dévoila de plus en plus ses longs crocs à mesure qu'ils l'encerclaient, lances et épées brandies dans sa direction, et tous se rappelèrent qu'il ne fallait jamais sous estimer une bête acculée. Arthur sentait son propre cœur tambouriner dans sa poitrine face à une telle créature, à raison lorsqu'elle happa deux chevaliers à bas de leurs montures de ses griffes. Mais cela créa une ouverture dans sa défense dont d'autres profitèrent promptement, et bientôt, des cris d'agonie raisonnèrent sous les arbres.

« Viens, Arthur » haleta Uther, à présent à pieds à quelques mètres de la tête du dragon gémissant. « Contemple le sort réservé à nos ennemis. Pas même un dragon ne peut nous faire plier. »

Le prince en ressentait fierté et sécurité plus que de l'appréhension à se tenir près de la créature, et accepta de bon cœur l'épée que lui tendit son père, plus longue que la sienne.

« Vas-y, montre-lui » lui dit son père, comme s'il n'y avait qu'eux deux, et Arthur saisit la garde à deux mains, délaissant sa propre arme lourdement, et la brandit lame vers le bas, prêt à achever le dragon.

Des yeux semblables à des rubis le dévisageaient depuis le sol, presque calmement. On ne pouvait plus entendre que la faible respiration erratique qui soulevait le poitrail transpercé de multiples parts. Et cette vue donna naissance à une brève, curieuse sensation en lui. Une seconde qui le fit se figer, et regarder le dragon. Un sentiment sans mots, sans pareil, sans raison. Il put voir un reflet doré au plus profond des pupilles écarlates, et Arthur sentit son sang chanter. L'espace d'une seconde supplémentaire, avant qu'il ne pourfende le cœur de la créature d'un geste précis et puissant, trouvant l'organe par instinct, un cri dont il n'avait conscience s'échappant de ses lèvres sous l'acte et qui prit fin juste à temps pour qu'il entende le doux, ténu dernier soupir du dragon.

Le dernier.

Ramener la carcasse à Camelot leur sembla à tous une nécessité bien qu'elle fut une véritable plaie logistique, mais toutes les peines furent oubliées sous les cris extatiques de la foule qui se pressait pour les accueillir et les accompagna dans leur remontée de la ville parmi les rues les plus larges.

« Peuple de Camelot ! » clama Uther dans la cour à la partie de la foule pressée autour d'eux et de la dépouille. « Contemplez cette vile créature qui a osé tuer vos proches, hanter vos nuits, terroriser vos enfants ! »

Le fait que sa voix porte au-dessus des cris alentour était miraculeux en soi.

« Contemplez le dernier dragon, achevé par mon fils, votre prince ! » Les cris redoublèrent et Arthur ne put se retenir de rougir de fierté, bien qu'il soit conscient que ce succès ne l'était que grâce à un travail d'équipe. « Contemplez et réjouissez-vous, car ce soir nous nous repaîtrons tous de ce monstre qui croyait pouvoir faire de nous sa pitance ! »

Ils durent dépecer le dragon dans la cour-même, se relayant pour trancher dans les écailles robustes et la chair épaisse sous une foule qui ne désemplissait pas mais s'éloignait avec respect pour les laisser transporter les quartiers de viande jusqu'aux cuisines. Bien vite, tous les hommes ainsi occupés furent ensanglantés, gardant d'abord leurs tuniques, puis s'en débarrassant pour la plupart quand celles-ci furent poisseuses et écœurantes. Arthur lui-même était méconnaissable, sa chevelure prenant la couleur d'un sombre écarlate alors qu'il portait les membres découpés avec d'autres au-dessus de leurs têtes, ses semelles glissant légèrement sur les dalles souillées. Il ne s'attendait pas à une telle boucherie, une telle quantité de fluide pour un spécimen qui n'avait apparemment pas atteint la pleine maturité, et cela le fit frémir.

Il s'avéra que cette viande était particulièrement résistante à la chaleur, et tous les estomacs grommelaient quand les premiers quartiers furent entre bleus et saignants. A ce rythme, ils mangeraient toute la nuit durant. Arthur avait faim, lui aussi, mais venait à peine de démanteler ce qu'il restait de la carcasse, supervisant le transport des os dans les caves de salaisons pour les laisser sécher. Tout semblait pouvoir être utilisé de l'animal, et ce qui ne pouvait être consommé ferait un trophée de choix pour les plus méritants ou même, à en croire un Gaius à la mine légèrement sombre, aurait d'intéressantes propriétés médicinales.

Après cela, le prince s'éclipsa dans ses appartements pour reprendre figure humaine. Il soupira d'aise à la vue du bain fumant qui l'attendait, se débarrassa de ses bottes à l'aide de ses talons avant de s'extirper de sa tunique poisseuse au point de lui coller comme une seconde peau, lui donnant l'impression d'être un serpent en pleine mue, délaissant ses écailles pourpres au profit d'une peau excessivement rougie, barbouillée d'amas coagulés et d'infimes fragments de chair et d'os. Un grognement de plaisir lui échappa lorsqu'il se glissa dans l'eau au plus grand contentement de ses muscles endoloris, et il s'accorda quelques minutes de calme détente avant de commencer à se décrasser scrupuleusement. La tâche était pénible, car le fluide s'était incrusté dans les moindres plis de sa peau, dans les courts poils de sa barbe de quelques jours. Le plus long fut de permettre à sa tignasse de retrouver sa couleur dorée, et quand il eut fini, l'eau du bain n'était pas sans rappeler les yeux du dragon, et donna l'image d'une seconde, sanglante naissante lorsqu'il se hissa hors de la bassine, la peau nue et rosie, comme nouvelle.

Il ne se rendit compte que plus tard qu'il avait oublié de nettoyer ses ongles, mais cela aurait été rendu inutile lorsqu'il saisit la viande de ses mains pour y mordre à pleines dents, soudainement affamé. A ses côtés, Uther riait par-dessus la musique, déjà légèrement aviné et laissant libre court à sa joie. Arthur sourit comme un gamin à cette vue, puis fronça légèrement les sourcils sous la surprise : même saignante, la viande avait un goût de fumée prononcée mais fondait en bouche, malgré que sa découpe eut été ardue. Il mâcha lentement, déconcerté sans raison, et déglutit. Une étrange sensation se fit ressentir dans son ventre avare, s'éclipsa dans un frisson qui parcourut tout son corps. Cette impression ne réapparut plus par la suite, et après quelques bouchées Arthur se sentait comme s'il avait bu quelques verres d'hydromel, mais continuait à avoir faim donc il mangea, rit et mangea encore… Jusqu'à ce que les gens autour de lui ne forment plus qu'une masse dansante et festive qui se mouvait avec la musique rugissante. La seule silhouette qui se détacha sous les bannières au monstre d'or et d'écarlate fut celle de Morgane, excessivement pâle, comme si elle allait vomir, mais le prince l'oublia dans son étrange ivresse aux tendances oniriques.


Il se sentait invincible. Et dans une certaine mesure, il l'était. Bien sûr, il n'était pas à l'abri du danger, en attestaient les cicatrices de plus en plus nombreuses sur tout son corps, qui lui ne cessait de devenir plus fort et agile, mais rien ne pouvait l'atteindre au point de le clouer au sol définitivement. Les entraînements devenaient presque inutiles pour lui, et à l'aube de ses dix-huit ans ce fut lui qui se retrouva à enseigner aux autres l'art du combat, d'écuyers et pages à peine plus jeunes que lui comme Lionel, Lamorak, Gareth, Bors, Morien, Gaheris,… à même des aînés enrouillés par des années de victoires. Il connaissait tous leurs noms, mais appris plus progressivement à connaître leurs corps en mouvement, leurs tempéraments au repos comme au combat, les ouvertures dans leurs gardes et leurs atouts à aiguiser. Travailler, et pour certains, se battre ou patrouiller avec eux était source de satisfaction et d'orgueil, mi altruiste mi égoïste pour lui. Comment l'éviter lorsque l'on était le prince respecté d'un royaume qui n'avait cessé de prendre en puissance et notoriété aussi redoutablement ? Sa connaissance maintenant plus approfondie du passé, gagnée après de longues heures studieuses qui lui furent de moins en moins pénibles à mesure qu'il grandissait, ne faisait que renforcer son sentiment.

Il était fier de participer à la perpétuation de la gloire de Camelot. Il était fier de son peuple travailleur, de ses hommes fidèles, de ce sentiment d'union qui émanait de leurs voyages épars dans les différentes villes du royaume. Alors bien sûr, jeune et privilégié qu'il était, cette fierté lui montait parfois à la tête. Il en avait le droit.

Cela faisait partie de ce qu'il se répétait lorsqu'il revenait de raids supplémentaires. Comme aujourd'hui, où c'était cette fois la honte qu'il dissimulait dans ses traits fiers. Il serrait ses rênes un peu plus fort pour que la foule ne puisse voir ses mains trembler et gardait le dos droit, la tête haute.

Ils avaient trouvé des druides en grand nombre; l'équivalent d'un petit clan. Avec femmes et enfants.

Arthur secoua la tête comme pour chasser ces pensées. Il n'aimait pas tuer. Mais il en avait le devoir. Sur un champ de bataille, tuer l'adversaire s'accompagnait de la furieuse frénésie de la survie, car il s'agissait là de tuer ou être tué, réveillant un instinct primal que tout véritable guerrier connaissait, mais que très peu ne mentionnaient. Ce n'était pourtant toujours pas un plaisir –du moins, pas pour lui-, mais plutôt un macabre, excitant soulagement. Dans de tels raids, où la majorité de ses adversaires ne lui posaient que d'infimes menaces, cependant…

Les acclamations de la foule semblèrent plus fortes à ses oreilles, comme pour le secourir de son marasme intérieur. Il le faisait pour eux, et ils l'adoraient en retour. Son regard se posa sur les visages défilant à ses côtés, encore plus joyeux lorsqu'ils remarquèrent son attention. Quelques jeunes filles et même des femmes semblèrent en rosir, et Arthur ne put s'empêcher de rejeter un peu plus ses larges épaules en arrière sous l'élan supplémentaire de fierté qui jaillit dans sa poitrine.

Ce serait mentir que dire qu'il n'appréciait pas tout particulièrement les regards de la gent féminine. Cela allait des jeunes servantes, dont il ne s'ennuyait pas à retenir les noms, qui perdaient légèrement leurs moyens lorsqu'elles œuvraient dans sa chambre alors qu'il était partiellement vêtu, aux demoiselles s'évertuant d'attirer son attention et la garder lors des banquets et autres fêtes. Il était tenté, son corps réclamant depuis plusieurs années des choses qu'il ne connaissait qu'instinctivement, mais une longue et précoce discussion avec son père datant des premières variations de sa voix, appuyée par les connaissances de Gaius, l'avait depuis rappelé à l'ordre. En tant que prince, un mot ou un geste de travers à l'encontre d'une demoiselle ou dame de la Cour ou d'une autre pouvait tout de suite prendre des tournures politiques malvenues. Quant aux servantes et aux roturières… si ce n'était le risque de les engrosser dont on l'avait explicitement mis en garde, elles étaient bien trop en-dessous de lui pour qu'il puisse s'y intéresser. Il appréciait toute attention, cependant.

.

L'orgueil et l'ego, pourtant, pouvaient eux aussi être traitres. Arthur le vit en la personne de Fenris, le fils du roi Odin. A l'occasion du dix-neuvième anniversaire d'Arthur et pour couronner la paix précaire entre plusieurs royaumes voisins, des invitations avaient été adressées aux différentes familles, nobles et royales sous le prétexte d'un grand tournoi de joute entre alliés. Tous avaient cependant conscience que ce n'était que prétexte à un étalage de force de chacun en ces temps où les plaies n'étaient pas encore assez vieilles que pour ne plus causer de douleur. Les familles royales n'étaient bien évidemment pas présentes au complet, mais personne n'en avait douté. Parmi les rois, seuls Odin et le fidèle Godwyn étaient présents, ce qui était déjà beaucoup.

Bien sûr, Arthur participa au tournoi. Et bien sûr, il y brilla, confirmant à des regards étrangers sa réputation qui n'avait été jusqu'alors que rumeurs. Même lady Vivianne, la désagréable fille d'Odin, faisait moins la grimace lorsqu'il se trouvait dans l'arène.

Les festivités jusqu'alors plutôt bon enfant malgré les enjeux sous-jacents prirent une autre tournure lorsqu'Arthur fut opposé à Fenris. D'environ deux ans son cadet, il était brillant, comme lui, et le savait. En cela, ils se ressemblaient, et cela créa une rivalité presque immédiate entre eux, démarrée par des regards et mots un rien trop acérés et dédaigneux lors du banquet de la veille que pour être totalement acceptables. Il était comme un jeune cerf en période de rut, provoquant plus gros et plus vieux que lui avec une hargne et une fougue de mauvaise nature.

Peut-être Arthur vit-il en ce jeune prince un reflet de lui-même qu'il ne pouvait accepter. Peut-être était-ce plutôt le cas de Fenris. Celui-ci ressentait une certaine animosité envers le jeune Pendragon qu'il n'arrivait entièrement à comprendre. Il le cherchait dans ses coups un rien trop violents, son agilité agressive qui lui retirèrent rapidement sa bonne humeur, le faisait rentrer dans un état d'esprit de bataille plus que de tournoi. Les yeux gris ne quittaient pas les siens derrière la visière.

« Que veux-tu ? » grogna Arthur à son encontre, sentant sa patience à bout alors qu'il venait de contrer de justesse une attaque belliqueuse. Il devenait indifférent aux réactions de la foule, ne voyant plus que le jeune homme qui tournait autour de lui comme un prédateur.

Il n'eut pas de réponse verbale, rien qu'un coup supplémentaire dont la violence ne faiblit pas. Puis un autre, et un autre, et Arthur commença à voir rouge, conscient qu'il voulait le blesser.

« Fenris ! » entendit-il à peine depuis la tribune royale sous les cris de la foule. « Fenris cesse cela ! »

Une douleur aigüe à sa cuisse droite fit crier, puis vaciller Arthur, qui rétorqua d'un disgracieux mais puissant revers du coude qui envoya valser le heaume de son adversaire, manquant de le faire chuter lui-même. L'aîné le regarda avec des yeux ronds.

« As-tu complètement perdu l'esprit ? » aboya-t-il, essoufflé.

Un sourire enfantin et ensanglanté à la fois lui répondit. « Dit le fils du Roi Fou. »

« Je ne te permets pas- »

Il vit du coin de l'œil des chevaliers armés se rapprocher des bords de l'arène. Fenris y resta indifférent, les bras relevés un instant paumes vers le ciel, comme pour le défier, mais sans détourner ses yeux d'Arthur.

« O que si, je me le permets ! Je dis ce que personne d'autre n'ose ! » La seconde d'après, il reprit sa position, prêt à bondir. Arthur se raidit d'instinct en préparation de l'attaque létale, son cœur manquant un battement.

« Fils de tyran, fils d'usurpateur ! »

Il ne sut qui d'eux cria dans les brèves secondes qui suivirent. Il ne réfléchissait plus. Mais quand Arthur reprit ses esprits, agenouillé, il sentit le souffle brûlant de Fenris dans son cou, son poids contre lui, son sang poissant ses gants là où son épée l'avait pourfendu de part en part. Ses yeux gris, si froids et possédés l'instant d'avant, n'exprimaient maintenant que souffrance et terreur, rivés sur lui comme s'il était la plus terrible des abominations, avant de glisser sur l'épée enfoncée de biais sous les dernières côtes de son flanc gauche, remontant jusqu'à son cœur. Un coup parfait qui ne laissait aucune chance.

Arthur le repoussa comme s'il ne s'agissait pas d'un jeune homme mourant mais d'un démon, basculant inélégamment sur ses fesses ce faisant, livide et tremblant.

.

Ce malheureux incident ne démarra pas complètement une nouvelle guerre, mais attisa violemment un conflit entre les royaumes de Camelot et de Galles. Arthur avait tué le fils d'Odin, mais de nombreux témoins, dont les pères eux-mêmes, avaient vu que c'était Fenris qui avait voulu tuer le fils d'Uther dans un élan de folie que personne ne pouvait complètement expliquer, pas même Odin. Arthur sut, viscéralement, que le roi n'y était pour rien après s'être avoué à lui-même un peu plus tard qu'il le connaissait, cet éclat effroyable dans les yeux gris du jeune prince. Il avait vu les mêmes dans ceux de Kay. Le désir du sang, du chaos.

Dans un instant de faiblesse au milieu d'une nuit pauvre en sommeil, dont il eut honte peu après, il pria en silence que tous ceux qu'il avait dû tuer pour Camelot n'eussent pas vu une telle chose dans son regard à lui. Mais quelques heures plus tard, il décida que si son devoir le demandait un jour, que si pour son royaume il doive en venir à cela, alors qu'il en soit ainsi.

.

Arthur s'était promis de vaincre ses faiblesses. Et peu à peu, il y arriva. Il musela ses doutes, sa compassion mal placée envers leurs ennemis. Il fut particulièrement dur envers lui-même quand il se mit une énième fois à se questionner sur la nature maléfique de tout pratiquant ou être fait de magie. Sous leurs apparences de créatures fragiles ou de personnes avec peu ou dénuées de défenses, se cachait un mal qu'il se devait de combattre continuellement. Pour le bien de Camelot. Pour le repos de sa mère.

Etant prince, personne –à part peut-être Morgane, mais il ne la laisserait pas l'affaiblir- ne lui fit remarquer qu'il devenait de plus en plus intransigeant au fil des ans, caractériel, arrogant voire imbu de lui-même et de son excellence. Tout ceci était excusable, voire recommandé au vu de son statut. Tout ce qui importait réellement était qu'il accomplisse son devoir. Et à cela, nul ne trouva à redire, tous conscients qu'il était prêt à donner plus que son sang pour son royaume.


C'était une belle journée ensoleillée. La veille avait sorti quelque peu de l'ordinaire, avec l'exécution d'un sorcier, mouvementée par l'apparition vengeresse de sa mère qui s'était pourtant contentée de disparaître sous des menaces qui ne leur étaient pas nouvelles. Bientôt, un petit banquet pour célébrer des récoltes généreuses aurait lieu. Mais aujourd'hui ? Aujourd'hui n'avait rien de bien excitant, laissant à Arthur du temps libre pour se balader dans la ville et apprécier l'air frais, quelques écuyers admirateurs à ses basques. Il eut même l'occasion d'ennuyer son souffre-douleur du moment, un certain Morris que beaucoup trouvaient assez pathétique. Comme tout fils de noble à Camelot, il rêvait probablement de gloire et d'honneurs, mais Arthur ne voyait même pas en lui de quoi faire un écuyer, alors qu'il en avait déjà passé l'âge.

Personne ne le retint quand il lui trouva l'utilité de servir de cible péniblement mouvante à ses dagues derrière le lourd bouclier qu'il devait probablement ramener à l'armurerie après l'entraînement. C'était un spectacle habituel qui ne faisait sourciller personne.

La surprise d'Arthur ne fut pas des moindres quand une voix inconnue s'éleva.

« C'est bon, c'est fini maintenant ! »

Il se retourna. A quelques mètres de distance, un pied posé sur le bouclier qui avait roulé hors de portée de Morris sous la force de ses coups, se tenait un adolescent aux vêtements informes, bien trop larges pour ses membres minces. Le foulard rouge autour de son cou contrastait avec sa peau laiteuse et ses courts cheveux de jais, sommairement taillés. Arthur fut aussi désemparé par l'acte que le sourire mi-joyeux mi-provocateur de cet inconnu, puis se rapprocha de lui en fronçant les sourcils, son regard ne le quittant pas.

« Quoi ? »

« Tu t'es assez amusé comme ça, c'est bon. »

Sa familiarité le laissa désemparé et l'empêcha de s'énerver immédiatement.

« On se connait ? »

« Pas que je sache. »

« Et pourtant tu te permets d'être bien familier. » Arthur le nargua d'un sourire en coin, sentant avec satisfaction qu'il irritait l'autre. Quelque chose en lui le titillait de répondre à cette provocation.

Le ton du plus jeune se fit plus aigu, alors qu'il avait déjà une voix presque enfantine, sous son agacement. « Oh pardon, ce n'était pas assez lèche-botte –euh, je veux dire, respectueux à ton goût ? »

Tout amusement disparut d'Arthur, à présent désemparé et lui-même irrité.

« Tu ne peux pas me parler comme ça » répondit-il plus sèchement.

« Non effectivement, j'ai oublié de terminer par 'crétin'. » Il tourna les talons, et Arthur ne put s'empêcher de le suivre et rétorquer plus sèchement.

« Peut-être devrais-je t'apprendre la politesse requise dans ce cas… » Cela le fit se retourner, et le prince tira satisfaction à voir que tout trace de son sourire avait disparu. Bien, il allait se rappeler quelle était sa place. « Alors commençons tout de suite. Quel est ton nom ? »

La réponse fut à peine plus qu'un murmure prudent, comme s'il venait de prendre conscience qu'il marchait sur une glace traîtresse. Que ce simple mot pourrait faire basculer les choses.

« Merlin. »


.


A/N : Qui voilà !

Vous l'aurez compris, cette nouvelle partie de l'histoire se fera du point de vue d'Arthur. Je vous rassure, je ne vais pas réécrire tous les chapitres à travers ses yeux, le suivant devrait d'ailleurs tous les couvrir jusqu'à la révélation des pouvoirs de Merlin… histoire de voir un peu plus clair sur certains évènements, et aussi parce que j'adore Arthur… Je ne pense pas être la seule d'ailleurs, n'est-ce pas ? )

N'hésitez pas à me dire ce que vous pensez de tout cela, bon comme mauvais… On ne le répétera jamais assez, mais dans les fanfics, ce sont les lecteurs qui motivent et poussent à écrire ! :)

*cookies et arcs-en-ciel partout*