Naomi
Ingrid Michaelson - Girls Chase Boys
J'étais convoqué par le proviseur de mon bahut comme un élève ayant fait une bêtise, sans explication, à 32 ans c'est raide. A priori, je n'avais pas fumé, ni bu d'alcool, ni pris de substances chimiques, ni forniquer avec un être humain, animal ou les deux la fois, avec l'aide ou sans d'un sex- toys, dans l'enceinte de l'établissement.
Pourtant ce mois de juin commençait bien. Katie et mes fils, j'adore dire ça, se portaient à merveille. Katie poursuivait ses créations et vendait ses tableaux. Robert très sérieux voulait devenir un grand chimiste et du haut de ses 7 ans menaçait de faire sauter trois fois par jour l'ensemble du quartier. James pour sa part, ne faisait qu'une chose, jouer au foot. Il faut dire qu'il se débrouillait très bien balle aux pieds pour détruire toutes les plantes du jardins et déquiller les pauvres chats qui avaient le malheur de passer devant lui.
Bref tout roulait.
Je frappais à la porte du grand bureau. « Entre Jules. »
Je saluais comme il se doit le représentant de la grande administration éducative.
« Jules, j'ai une mauvaise nouvelle. » Allons donc ! J'allais lui assuré que je n'étais presque pour rien dans l'affiche du groupe théâtre qui représentait le ministre en Charlot, mais il ne m'en laissa pas le temps. « Je t'informe, bien sûr officieusement …, » il sourit tout en essayant de ne pas baver, « … que tu vas quitter notre établissement de premier ordre pour être muté … », pitié tout sauf les Vosges, il fait trop froid, «… dans un établissement de seconde zone sur une petite ville, appelé Paris et dont le lycée s'appelle Henry IV. » Putain, c'est pas vrai je suis muté sur l'un des plus prestigieux établissement français. « Monsieur, je veux dire, Joël, tu es certain de tes informations ? »
« Certain, mon cher Jules. Elles me viennent des syndicats et pas du ministère, sinon je n'aurais rien dit. » C'est sûr, si ça vient des syndicats, on peut être rassuré .
« Merci, c'est sympa de me l'apprendre.»
« Attends ce n'est pas tout ! » Il savourait son plaisir. « Tu pars en classe prépa. Ce n'est pas beau ça. Félicitations ! Allez viens que je t'embrasse, Monsieur le Professeur des Classes Préparatoires. »
Je suis rentré à la maison comme un fou. Katie était absente, merde ! Je voulais le lui annoncer de vive voix et pas par téléphone.
J'ouvris mon ordi pour trier mon courrier et je trouvais un message de ma maison d'édition. Je pensais qu'il s'agissait de mon bouquin sur les religions et l'intolérance. Celui-ci me valait bien des attaques en ces temps où la population avait repris le chemin des églises et des temples par peur de la violence qui gangrénait le pays et le monde occidental.
Mais pas du tout, c'était une proposition de rdv pour le lendemain. Je répondis favorablement.
J'entendis la porte d'entrée s'ouvrir. Katie devait rentrer avec les enfants. Mais bizarrement il n'y avait pas de bruit. Or même malades, ils faisaient un tintamarre pas possible.
Je la rejoignis à la cuisine où elle prenait un verre d'eau. Assise devant la table, elle était blanche.
« Katie, ça va ? Tu te sens mal ? C'est ton cœur ? »
Elle sourit difficilement. « Non, Ju, ça va.»
« Tu es sûre ? Et où sont les terreurs ? »
« Chez un copain, ils y passent l'après-midi. »
« Ecoute Kat, je vois bien que tu es fatiguée. Tu ne veux pas en parler mais depuis quelques semaines, tu es malade. Tu crois que je ne t'entends pas vomir le matin. Tu es certaine que ton traitement pour le cœur n'est pas trop fort ? »
« Ju, assis toi. » Elle était ailleurs.
Je pris une chaise, inquiet.
« Je t'assure que ça va très bien, trop bien même sauf que je ne m'attendais pas à ce que je vais te dire. » Elle prit une grande inspiration. « Jules, je suis enceinte, mon amour, j'attends un bébé. »
Je crois qu'un missile de mon père m'aurait explosé sur les pieds que je ne l'aurais pas remarqué.
Les mots me manquaient, je l'étreignis si fort que j'eus peur de l'étouffer.
« Katie, je n'arrive pas à y croire, je suis si heureux. Un bébé de toi, tu vas avoir un bébé et quand, quand il va arriver ? »
« En janvier, début janvier. » Elle pleurait.
Je l'embrassais, c'était trop fort.
« Tu as vu Pascal, t'as vu notre grand toubib ? »
« Oui, j'étais à son cabinet aujourd'hui. Il m'a rassuré. « Ce sera parfait comme pour les jumeaux » a-t-il dit.
« C'est formidable, je t'aime Kat. C'est chouette, nous allons être encore plus heureux. »
Elle se mit dans mes bras. « Je me souviens dans notre petite chambre de Bristol, tu m'avais dit que j'aurais des enfants, que rien n'était irrémédiable. J'avais fait semblant de te croire. Quand Ems m'a fait ce superbe cadeau, j'étais heureuse mais j'étais persuadé que ce serais ma seule grossesse. Ju, c'est toi qui avais raison. Je suis enceinte naturellement, je suis une femme comme une autre aujourd'hui. »
Elle me dévisagea. « Ju, pourquoi es-tu toujours si optimiste pour les autres et si pessimiste pour toi ? Regarde, tout ce que tu prédis de bien arrive. Souhaite-toi des choses heureuses aussi. »
Elle avait raison mais je me méfiais tellement.
« Et le sexe, on le saura quand ? Je me verrai bien avec une petite fille dans les bras. »
« Tu es trop pressé pas avant juillet pour être sûr. Moi ça m'est égal mais une fille, c'est vrai, ce serait sympa. »
« Au fait, j'ai moi aussi une nouvelle, je suis muté et devine où ? »
« Me fait pas languir, les émotions me sont interdites, monsieur Isaac. »
« Paris, lycée Henry IV, classes préparatoires, mademoiselle Fitch. »
« Ce n'est pas vrai, je suis si contente pour toi, on retourne à Paris et tu vas dans un grand lycée, ils ont enfin reconnu ta valeur. Et ne m'appelle plus mademoiselle, je suis madame Isaac-Fitch. »
« Pour toujours, ma chéri. »
« Allez viens on va l'annoncer à ma jumelle qui vit à l'autre bout du monde. »
Le cri de joie d'Emily retentit dans tout l'Etat de Californie.
Le lendemain, la maison d'édition me confiait la direction de leur collection Histoire, je devenais le patron de manuels lus et étudiés par des centaines de milliers d'enfants. Je n'avais pas fini de bosser le soir.
Nous allions régulièrement manger chez mon oncle. Lorsque je lui dis que je revenais sur Paris, il en fut très content.
« Ju, je suis âgé. Je voudrais que tu t'installes dans cette maison. Mais je te rassure, pas pour me soigner. Non. Je vais partir en Israël, je veux finir ma vie sur cette terre sacrée. »
« Tu es devenu un homme bon et courageux. Ton père serait fier de toi. »
Ce mois de juin de l'année 2025 est le plus chanceux de ma vie.
Walking Shapes - Feel Good
Juillet, l'échographie nous combla, c'était une fille.
On retourna à notre restaurant italien qui entre temps était devenu japonais mais le patron toujours libanais.
« Pour le prénom, je pensais que puisqu'on a donné celui de ton père à Robert on pourrait appeler notre princesse Jenna, qu'en penses-tu ? »
« Tu ne veux pas lui donner le prénom de ta mère ? »
« Non, cela n'aurait aucun sens autant faire plaisir aux vivants. »
On se regarda, on pensait exactement à la même chose.
« Ju, tu crois que ce serait une bonne idée ? »
« Je ne sais pas. Cela me ferait tellement plaisir. Mais chaque fois que nous appellerons notre fille, nous la verrons et puis Emily risque de ne pas le souhaiter. Pourtant, ce serait un bel hommage. Elle me manque chaque jour. »
« Peut-être pas pour le premier mais pour le second, elle s'appellerait Jenna Naomi Isaac-Fitch. »
« Voir le nom de ta mère accolé à celui de Naomi, c'est un joli clin d'œil. Mais elle s'appellera Jenna Naomi Fitch-Isaac. Naomi liée à Fitch, je trouve que c'est beau. » Je pris un instant de réflexion, mais je ne pus me retenir. « J'aurai aimé que cela se réalise. »
«Je sais, Ju. » Elle avait cette faculté de rebondir pour ne pas laisser un malaise s'installer. « Ok, mais il faut en parler à Ems, et pas par caméra interposée. »
« J'ai compris, tu me proposes des vacances à Hollywood, je ne suis pas contre. Depuis la Noël, nous n'avons pas vu le plus jolie couple du cinéma comme disent les tabloïds. Go West. »
Emily et Carter étaient ravies de nous voir débarquer même si Carter était en pleine promo d'un nouveau film. Emily rentrait d'un reportage, elle avait besoin de souffler. Je lui dis qu'avec les garçons, c'était loin d'être gagné.
Nous avons fait un stop par Bristol pour annoncer à Robert et Jenna l'arrivée d'une petite sœur et leurs montrer leurs petits-enfants. Jenna reçut la nouvelle du futur prénom de sa petite fille avec beaucoup d'émotion et cette fois-ci, elle ne la dissimula pas.
Ils adoraient James et Robert et leur laisser faire tout ce qu'ils voulaient.
« Vous voulez pas les garder pour les 20 prochaines années par hasard ? »
« Jules, arrête ! » « Aie ! Katie, pas sur la tête ! Je plaisante, aie ! »
En fait, ils avaient 7 ans et ils étaient super, curieux, à toujours poser des questions. Pendant le vol vers les States, ils voulaient tout savoir sur l'histoire des USA. Les indiens, les noirs, l'esclavage, et comment ils vivaient, et le cinéma, papa, comment ça marche pour voir les images. Ils étaient très fiers d'avoir une tante star du grand écran. Ils avaient même fait un exposé sur Carter à l'école. Je les soupçonnais d'utiliser cette relation pour frimer auprès des copines.
Et bien sûr, dans l'avion, ils ont passé un film de Carter. Dès le générique, ils montèrent sur les sièges et ils crièrent l'un en anglais, l'autre en français au cas où pas tout le monde puisse comprendre,
« Carter, c'est notre tata, et elle aime notre tata, Emily. » Ils étaient radieux.
Katie était mortifiée, elle les fit rasseoir avec autorité. « Les garçons, il ne faut pas parler de Carter et d'Emily comme ça. C'est leur vie, ça ne regarde personne. »
« Ju, tu pourrais m'aider, au lieu de lire ton magazine. » Ca va être ma faute, je le sais.
« Maman a raison, fils, ce qui se passe dans notre maison doit rester entre nous. Ok ! »
Ils opinèrent de leurs petites têtes brunes. Robert fixa sérieusement son frère. « Il ne faut plus parler aux autres de Carter. » 5 mn après, ils discutaient avec deux filles plus âgées qui les badaient. Je ne veux pas savoir ce qu'ils leurs disaient mais j'ai une petite idée.
« Tu sais, Kat, c'est un combat perdu d'avance. Je lui montrais une photo du magazine où l'on voyait Ems et Carter à la première d'un film. Elles ne se sont jamais cachées. Ils aiment Carter, c'est normal qu'ils aient envie d'en parler. »
« Je ne suis pas d'accord, Ju. C'est elles qui doivent choisir ce qu'elles veulent que le public sache. Ils commencent par des mots et ensuite, ils mettront des photos sur leurs réseaux sociaux. Ils doivent apprendre maintenant. »
« Tu as raison, je m'en occupe. »
Je les ai récupérés dans la travée. Au moment où je les faisais asseoir, une dame assez forte, m'accosta. « Vous êtes de la famille de Carter Stevens ? Mon dieu, je l'adore. Elle est merveilleuse. » Elle tenait la revue dans sa main. « Elle ferait un très beau couple avec Chase Cransfield, vous ne trouvez pas ? Ils sont superbes dans leur dernier film. Son amie est jolie, bien sûr. Mais enfin, ce genre de relation, ça ne va pas très loin. » La conne faisait la moue.
Katie réagit au quart de tour, elle voyait la pauvre femme passer par un hublot de l'avion.
« Madame, les enfants se sont vantés, nous ne connaissons pas Carter Stevens et mon mari va prendre son siège calmement, n'est-ce pas, chéri ? » Elle me tirait par la manche.
« Maman, pourquoi tu dis ça ? Carter est notre tata, on n'a pas menti. Papa dit qu'il ne faut jamais mentir. » James est toujours celui qui fout la pagaille, c'est comme ça.
Katie essayait désespérément de rétablir la situation. « James, tais-toi, n'en rajoute pas. Chéri, tu viens ? »
Mon regard devait être noir et menaçant car la vieille peau recula d'un pas. « Madame, son amie n'est pas jolie, elle est très jolie et elle a un avantage sur tous les hommes, elle aime Carter pour ce qu'elle est et c'est pour cela que Carter l'aime aussi. Et puis, entre nous, » je me rapprochais de son visage, elle devenait liquide, « elle la fait très bien jouir. » Et je m'assis.
La bique fut saisie, elle tourna les talons et partit à la vitesse d'un supersonique.
Un fou rire me prit. Les passagers autour de nous qui avaient entendu ma réplique furent contaminés à leur tour. Katie était rassurée. « J'ai cru que tu allais l'étrangler cette connasse. En fait, elle l'aurait méritée. Viens on y retourne et on la ….» Elle s'arrêta net, les jumeaux nous fixaient totalement ahuris.
Elle se mit à rire aussi. De ce jour-là, ils se sont dit que leurs parents étaient givrés.
L'hôtesse n'a jamais compris pourquoi une partie de son avion débordait de cette hilarité communicative.
