— Tu pourrais au moins rester pour la fête !

Pour un peu, le gamin aurait tapé du pied, et sa lippe boudeuse menaçait de virer à la pleurnicherie. Mais Emma n'eut pas envie d'en rire. D'abord parce que la réelle détresse d'Henry était palpable, ensuite parce que la sienne n'était pas moins grande. Il était mature mais si petit encore, un enfant à qui il arrivait de parler comme un adulte mais un enfant tout de même, qui deviendrait adulte sans elle comme il avait appris à marcher sans elle, et qui l'oublierait évidemment.

Regina aussi l'oublierait. Peut-être un jour Emma la verrait-elle sur un écran de télévision, le ton pincé et élitiste, débattre d'un sujet de société quelconque en face d'un opposant politique. Regina White. Allez savoir. Peut-être se contenterait-elle de passer des coups de fil au traiteur et de feuilleter le New-York Times au petit-déjeuner. Ou peut-être ne quitterait-elle pas Storybrooke et y régnerait-elle en maîtresse absolue du vide, jour après jour plus déconnectée d'elle-même. Un soir d'hiver, elle se regarderait dans le miroir et y découvrirait le visage sans âme de Cora Mills. Et elle se tirerait une balle dans la tête. Ou pas. Que regretterait-elle à l'instant de mourir ? Daniel, le galop d'un cheval, le vent dans ses cheveux ?

Regina.

Tambourinait dans ses tempes.

Regina.

Emma avait finalement décidé de partir. Il y avait presque deux semaines à présent que Cora avait quitté Storybrooke, mais elle avait accompli son oeuvre pendant son court séjour et Regina n'était pas revenue sur sa décision. Elle ne lui parlait plus, la regardait à peine, la saluait du bout des lèvres si le contexte l'y contraignait et ne se donnait plus la peine d'user de sarcasme en sa présence. Ni plus ni moins qu'une étrangère.

Elle avait présumé de ses forces en imaginant pouvoir tenir ainsi. L'indifférence de Regina faisait remonter à la surface ses pires souvenirs de solitude. Toutes les fois qu'elle avait espéré, petite fille, qu'on lui rende son affection, les baisers sans chaleur, pour la forme, sur le front, de ses premières familles d'accueil, les taloches - sans doute pour la forme aussi - de son éducateur, les vigoureux traits de rouge sur ses copies. La sécheresse des bancs du tribunal, l'absence de Neal sur ces mêmes bancs, l'absence de Neal tout court. Le blanc de l'hôpital, la brusquerie des paperasses, le ventre soudain vide et l'avenir en pointillé.

Rester pour la fête. Le gamin ne savait pas ce qu'il lui demandait. Et Ruby non plus, qui appuya :

— Allez quoi, Emma. C'est dans trois jours. T'es pas à trois jours près, si ?

Si. A une minute près, même. Partir avant de n'être plus jamais capable de le faire.

— Je sais pas trop, marmonna-t-elle. Puis, Fête de l'Automne, je ne saisis pas bien le concept.

Ruby lui adressa un sourire moqueur.

— Grand pardon, madame la citadine, si nos concepts de bouseux sont trop simples pour vous.

— Et donc, on doit se déguiser en feuilles mortes ?

— C'est ni plus ni moins qu'une fête foraine, mais Regina trouve ça plus classe de l'appeler Fête de l'Automne, et comme c'est Regina qui chapeaute évidemment l'organisation…

Regina.

— Je sais pas trop, répéta-t-elle, essayant sans grande efficacité d'éviter les yeux d'Henry.

— S'il te plait, s'il te plait, s'il te plait.

Elle tomba en plein dans les mirettes suppliantes du gamin.

— Okay. Mais je prends la route juste après la fête des vendanges, là.

Bon sang, elle aurait fait une mère tellement permissive.

— — — —

Regina était plantée à côté d'un stand, la barbe à papa de son fils à la main. Ses sourcils étaient légèrement froncés, l'air de se demander ce que ladite barbe à papa venait bien faire là, et en effet l'image était plutôt incongrue. Elle avait l'expression de celle qui craint de se salir, et Emma trouva le spectacle drôle et touchant. Croisant brièvement son regard, elle forma instinctivement le début d'un sourire goguenard, vite réprimé. Pas assez vite cependant pour que Regina ne le remarque pas, et ses lèvres frémirent une fraction de seconde comme si elle allait rire. Elles détournèrent la tête en même temps.

Il y avait un arc en ciel dans le ventre d'Emma. D'expérience, elle savait que la pluie reprendrait du service la première.

Elle s'éloigna un peu, par précaution, les mains dans les poches - puis les mains hors des poches le temps de toucher le coeur de la cible au stand de tir à l'arc. Elle ne put s'empêcher de jeter un regard en arrière pour vérifier si Regina avait assisté à son exploit, mais celle-ci était désormais en grande conversation avec Sidney Glass et ne paraissait pas lui prêter la moindre attention. Bêtement désappointée, elle s'empara du lot qu'elle avait gagné, un stupide ours en peluche violet.

Elle le regardait en grimaçant et s'apprêtait à poursuivre sa route, quand Henry, surgissant à ses côtés comme un diable hors de sa boîte, la tira par la manche et lui chuchota :

— Tu te débrouilles pas mal. Tu crois que tu peux m'avoir la petite trottinette électrique là-bas ? Maman ne veut pas m'en acheter une.

Il parut subitement impératif à Emma de procurer à Henry ce gadget qu'il voulait si fort et que Regina - qui riait avec Sidney, à présent - lui refusait.

— Qu'est-ce que je dois faire pour échanger cette horreur contre une trottinette pour le petit ? demanda-t-elle au forain.

— Puisque c'est pour le fils de madame le Maire, c'est cadeau. Cinq fois de suite en plein coeur et elle est à vous.

— Jouable, estima Emma en remontant ses manches.

Elle y parvint une fois, deux fois, trois fois. Entre-temps, Ruby, Mary-Margaret et un grand type blond qu'Emma ne connaissait que de vue - Damien ? David ? - s'étaient arrêtés pour l'encourager, à grand renfort de sifflements admiratifs. Henry, surexcité, sautillait sur place, et le défi commençait à devenir plutôt amusant.

Elle bandait son arc pour la quatrième fois lorsqu'elle s'aperçut que Regina et Sidney avaient rejoint le petit attroupement qui s'était formé devant le stand. Elle bomba le torse, relâcha la flèche prisonnière qui jaillit comme une fusée et fila se planter légèrement trop à gauche.

— Merde, jura-t-elle, dépitée.

— C'est tout ce dont vous êtes capable ? interrogea, narquoise, une voix qu'elle ne connaissait que trop bien.

Emma fusilla Regina du regard, banda à nouveau son arc. En plein coeur. Une fois. Deux fois.

— Et de cinq, annonça-t-elle, le menton levé. A nous la trottinette.

— Pas si vite, intervint le forain, un large sourire aux lèvres. On avait dit cinq fois de suite. L'année prochaine, peut-être.

Henry, qui avait lâché une exclamation de joie, se rembrunissait déjà lorsqu'à la surprise générale, Regina avança d'un pas.

— Cinq fois de suite, vous dites ? Mademoiselle Swan, votre arc, je vous prie.

Emma émit un petit rire moqueur en s'exécutant.

— Vous pensez pouvoir faire mieux que moi, madame le Maire ?

— Vérifions, voulez-vous ? proposa Regina, provocante, arquant joliment les sourcils.

Et elle se positionna sans se presser, le rouge de ses ongles vernis brillant contre la corde rêche.

— — — —

— Non mais je rêve, répéta Emma pour la troisième fois, et elle descendit encore trois bonnes gorgées de sa bière, tandis que le gamin, un peu plus loin, étrennait joyeusement sa trottinette flambant neuve.

Sur le banc à côté d'elle, Ruby se marrait franchement, un gobelet semblable au sien à la main.

— Tu aurais vu ta tête. Y'a pas à dire, Regina a le sens du spectacle.

— Ouais. La garce. Sa main n'a même pas tremblé une seconde.

Ruby laissa passer un ange, avant de reprendre plus sérieusement :

— Alors c'est arrivé, n'est-ce pas ? Elle t'a fait mal ?

Emma hocha la tête.

— C'est pour ça que tu pars ?

Nouveau hochement de tête, nouvelle lampée de bière.

Elle regardait droit devant elle, dans leur direction. Pourquoi s'en priver ? Henry tournait autour de Regina sur sa trottinette, fier comme un petit pape. Elle pouvait presque lire sur ses lèvres. Regarde, maman ! Et elle se dit qu'elle n'avait pas tout raté.