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Le mois qui suivit fut riche en activités, intense en travail, autant qu'en émotions.
Tous les détails de l'affaire des enfants disparus, qui s'était soldée par les évènements du Grand Chronographe, furent divulgués par le gouvernement provisoire à l'attention du peuple, au moyen de la presse. Comme la grande prêtresse Eyol l'avait promis, elle se montra totalement transparente. Cette posture vertueuse était gage de sa bonne foi, mais eu tout de même quelques conséquences plus ou moins malheureuses.
En premier lieu, les adhérents des partis politiques mis en cause dans l'affaire furent vilipendés, notamment les suivants du Consortium. Il fallut plusieurs interventions et appels au calme de la prêtresse pour que la situation se tasse, mais malgré cela, une sorte de méfiance grandissante continuait à alourdir l'ambiance déjà morose d'Otonomah. Autre conséquence malencontreuse, Ziegelzeig et Valkeyrie étaient vus comme des héros, à l'instar de plusieurs intervenants ayant participé à la résolution de l'affaire, et qu'Eyol avait pris soin de nommer et de congratuler, expliquant dans les moindres détails leurs implications diverses. Si dans les faits, cela pouvait se montrer très gratifiant, en pratique, ça l'était moins. On les reconnaissait souvent dans la rue, et on souhaitait les remercier, ou encore leur demander des détails sur les évènements… L'anonymat et la vie tranquille à laquelle le renard et la lapine aspiraient furent difficiles à obtenir. Cependant, cela aussi finit par se tasser, au bout de quelques temps.
Eyol ne dissimula pas non plus le rôle qu'avaient joué les rebelles dans la lutte contre les ténèbres, et spécifia le sacrifice vertueux auquel Killian avait consenti, en rédemption de ses crimes passés. Cela généra une vague de sympathie très importante à l'égard de l'ancien chef de la rébellion, dont le procès devait être avancé au courant du mois suivant. Comme la prêtresse l'avait pressenti, le blaireau serait très certainement jugé avec respect et considération, aux vues des évènements, et des actions qu'il avait menées au nom de son peuple.
A mesure que se précisaient la réforme démocratique, et que les élections du nouveau Cénacle approchaient, une campagne politique d'ampleur s'imposa. De nouveaux visages, tous affiliés à des valeurs faisant écho aux évènements dramatiques qu'Otonomah avait traversés, se firent les garants d'un gouvernement sain, à l'écoute des besoins populaires, et ouverts à une lutte farouche contre les ennemis des urksas. Ziegelzeig et Valkeyrie observèrent cette campagne d'un œil un peu dépité. Décidemment, la politique avait toujours le même aspect et la même saveur douce-amère… Ils espéraient néanmoins que les nouvelles lois que votait le gouvernement provisoire aideraient à l'élaboration d'un Sénat sans failles, dénué de corruption.
Par les rues, la vindicte s'élevait, toujours plus importante, à l'encontre de Shadowrift. La cité des ombres était devenue la cible de tout un peuple, et Neferio Drake l'ennemi public numéro un. Bien que cette mouvance aille dans le sens voulu, et témoigne du courage du Kantor, Ziegelzeig et Valkeyrie se montrèrent méfiants et réticents face à cette euphorie martiale. Ils avaient vu la puissance des ténèbres, de plus près que n'importe qui. Si la confrontation semblait inévitable, ils la redoutaient à juste titre. Néanmoins, aucun des politiciens engagés dans la campagne sénatoriale ne se montra porteur d'un message d'apaisement : tous appelaient aux représailles, et à la démonstration de la force et de la détermination du peuple urksa. La guerre sembla d'amblée inévitable.
Alors que les élections démocratiques anticipées étaient en cours de préparation, un mouvement populaire enfla, contestant la mise en place d'un nouveau Cénacle, et exigeant que le gouvernement provisoire dirigé par la grande prêtresse devienne le pouvoir officiel aux commandes du pays. Bien que touchée par ce soutien et ces marques d'affection du peuple, Eyol refusa catégoriquement de se maintenir, et força la mise en place des élections. En cela, elle demanda l'appui de nombreuses personnes de confiance, dont Valkeyrie, qu'elle désirait avoir à ses côtés pour l'épauler dans la mise en place des processus démocratiques.
La lapine passant le plus clair de ses journées au palais, Ziegelzeig finit également par s'y rendre. Peu intéressé par les affaires politiques, il se greffa aux groupes de réflexion et de stratégie, dirigés par le général Friv, qui préparaient déjà des plans de bataille à l'encontre de Shadowrift, dans l'éventualité d'un conflit ouvert. L'expertise du renard sur le plan militaire fut appréciée, d'autant plus qu'ayant été sur place, il se montra source d'un nombre important d'informations tactiques.
Comme les deux urksas se rendaient indispensables au bon fonctionnement des affaires du gouvernement provisoire, Eyol laissa sous-entendre qu'elle pourrait leur offrir des postes à responsabilité, une fois que le nouveau Cénacle serait mis en place. Si ni Valkeyrie, ni Ziegelzeig ne se montrèrent ouvertement intéressés, ils promirent d'y réfléchir. Selon la nature de ces fonctions éventuelles, cela pourrait devenir une possibilité intéressante pour eux. Mais ce n'était pas vraiment dans leurs priorités.
En effet, le couple passait le plus clair de son temps ensemble, profitant des moments simples et tendres que ces instants de paix retrouvés mettaient enfin à leur disposition. Au milieu de l'agitation qui secouait la capitale, ils avaient le sentiment d'aller à contre-courant. La recherche de leur logement les occupa pendant un petit moment, mais ils finirent par se décider pour un grand appartement du quartier de l'Horloge, dont la vaste terrasse, donnant sur les abords Sud du Square Vif-vent, avec une vue dégagée absolument magnifique sur le Grand Chronographe, les séduisit d'amblée. Ils s'y installèrent quelques jours avant les célébrations du Festival Lunaire, qui marquaient la nouvelle année dans le calendrier urksa.
A cette occasion, ils invitèrent la famille de Valkeyrie à les rejoindre à Otonomah, pendant la durée des festivités. La lapine fut plus que ravie de retrouver ses parents, qui ne purent exprimer par des mots leur fierté à son égard, ainsi que le soulagement qu'ils ressentaient à la voir saine et sauve, après tout ce qui s'était passé. Ray et Delise en firent autant pour Ziegelzeig, qui eut également l'occasion de rencontrer Ismène, la troisième sœur de Valkeyrie. Complétant le tableau, Simca était également du voyage, tout comme Elena et son mari, ainsi que leurs deux enfants. Ils parvinrent à trouver une place à tout ce petit monde dans leur nouvel appartement, et bien qu'ils y furent à l'étroit, ils n'y passèrent pas assez de temps pour en ressentir les désagréments.
Delise se montra particulièrement taquine à l'égard de sa fille, en constatant qu'elle était déjà installée avec celui qu'elle appelait « son fiancé ». Les choses allaient vite et se précisaient, et lorsqu'elle commença à parler de mariage, et de bébés, Valkeyrie ne sut plus où se mettre. Ziegelzeig lui-même, feignant un air détendu, ne parvint pas à garder son attitude décontractée bien longtemps. Ray parvint néanmoins à calmer les élans euphoriques de sa femme, au grand soulagement du jeune couple.
Deux jours avant le festival, ils reçurent la visite de Gormekh, venu depuis Surkam à cette occasion. Plus tôt dans le mois, Ziegelzeig lui avait télégraphié des nouvelles, lui apprenant que sa prothèse gauche était complètement bousillée. Jusqu'alors, pour contrebalancer, le renard avait rafistolé un ancien modèle qu'il avait conservé, et parvenait à se déplacer à peu près correctement grâce à ce bricolage, bien qu'il en ressente des douleurs chroniques, qui inquiétaient beaucoup Valkeyrie. Gormekh était venu avec de nouvelles prothèses, et prit plusieurs heures à les ajuster aux pattes de Ziegelzeig, car il fut également nécessaire de nettoyer les connecteurs en profondeur, ceux-ci ayant subits des dégâts importants. Le technomancien fut ravi de faire la connaissance de la famille de Valkeyrie, et sympathisa particulièrement avec Ray, qui se montrait passionné par tout ce qui touchait à la technologie et à l'électricité d'étherite. On proposa au technomancien de rester plus longtemps, pour assister aux festivités de la nouvelle année, ce qu'il accepta de bon cœur.
Comme c'était la première fois qu'il venait à Otonomah, et que les membres de la famille de la lapine ne s'y étaient pas rendus depuis longtemps, ils mirent ces quelques jours à contribution pour visiter la ville, Ziegelzeig les guidant dans les lieux les plus intéressants et atypiques. Aux couleurs du Festival Lunaire qui se préparait, la capitale prenait une ambiance particulière, toute en couleurs et en musique. Pendant ces instants de joie, de rires et de sérénité, Ziegelzeig et Valkeyrie se sentirent plus éloignés que jamais des évènements terribles qu'ils avaient traversés, et qui semblaient à présent n'avoir été que des cauchemars à demi oubliés. Le renard goûtait avec délectation à ce nouveau mode de vie, simple et heureux, qu'il découvrait aux côtés de sa bien-aimée, et de ses proches.
La soirée de la nouvelle année fut l'apothéose de ces moments de bonheur, en se montrant tout simplement parfaite, sous tous les aspects possibles. Ils dinèrent copieusement dans un cadre chaleureux, au palais royal, à l'invitation express de la grande prêtresse. Les proches de Valkeyrie, sous le choc d'un tel honneur, mirent un petit moment avant de se détendre, Eyol les y aidant en se montrant particulièrement accueillante, drôle et avenante. Même le général Friv se dérida, au rythme de la soirée, se montrant même un joyeux luron une fois quelques bières descendues. Ziegelzeig et Valkeyrie ne purent dissimuler leur stupeur lorsque Spalmax les rejoignit, Dandra à son bras. Comme la loutre n'avait plus aucun endroit où aller, ni de cause à défendre après l'incarcération de Killian, le Grand Ordonnateur lui avait offert le refuge de ses appartements… Et ils avaient fini par se rapprocher plus qu'ils ne l'auraient pensé. Comme le renard ne pouvait se retenir de faire un vilain jeu de mots à base de « coup de foudre », il reçut une violente mandale de la part de Dandra, qui ne goutait guère ses moqueries. Le fait d'avoir trouvé l'amour ne la rendait pas plus tendre. Elle leur donna néanmoins des nouvelles de Killian, qui se satisfaisait de sa condition, et se réjouissait de la prise en main d'Eyol par rapport à la gouvernance du Kantor. Il avait bon espoir de pouvoir plaider sa cause face à un jury populaire, dans le mois à venir, et Dandra leur confia souhaiter le voir relaxé, bien qu'elle douta que les jurés se montrent aussi indulgents.
Minuit approchant, ils se rendirent tous à la Grande Cathédrale, où Eyol devait officier la cérémonie de passage de la nouvelle Lune, en sa qualité de Grande Prêtresse. Pris d'une ferveur commune, ils prièrent tous la grâce de Sélène. Même Ziegelzeig, habituellement peu enclin à s'en remettre à la foi, se laissa happer par le mouvement commun. Saisissant la patte de Valkeyrie avec affection, il formula la prière Sélénite, qui avait pris un sens nouveau pour lui, depuis une certaine nuit. Touchée, la lapine le prit dans ses bras, et l'embrassa longuement, tandis que les cloches de l'horloge du Grand Chronographe retentissaient dans toute la ville, marquant la transition vers une nouvelle année, pleine de promesses.
Ils grimpèrent ensuite au sommet de la butée des Martyrs, haute colline des abords de la cité, qui surplombait les quartiers populaires, afin d'assister au magnifique feu d'artifice, tradition séculaire qui venait conclure le festival. Celui de cette année leur sembla particulièrement intense et impressionnant, presque comme si les urksas avaient ressenti le besoin, par cet évènement, de prouver leur joie et leur fierté à faire partie de ce monde. Les corolles lumineuses et miroitantes, splendides et résonnantes, se perdaient au milieu d'un ciel étoilé, qui semblait lui-même participer au spectacle, de par son éclat éblouissant. Ce maelstrom de beauté se reflétait dans les yeux émerveillés de Valkeyrie, où il gagnait encore en intensité, au goût de Ziegelzeig, qui ne pouvait en détacher le regard. Remarquant la façon dont il la contemplait, la lapine rougit un peu, avant de se calfeutrer dans ses bras. Tandis que le grand final explosait au-dessus d'eux, ils fermèrent les yeux, désireux de profiter simplement l'un de l'autre en cet instant précis, qui leur sembla si important. Au couvert des détonations multiples, et des cris de stupeurs de la foule, ils renouvelèrent leurs vœux d'amour.
Une semaine après les élections sénatoriales, qui virent la mise en place du nouveau Cénacle, des nouvelles arrivèrent au palais royal, en provenance de Shadowrift. Un conseil d'urgence fut réuni sur l'heure, auquel Ziegelzeig et Valkeyrie furent conviés. Le Grand Ordonnateur Spalmax fit un résumé rapide de la situation quant aux rapports qu'avaient entretenus Otonomah et Shadowrift depuis les évènements du Grand Chronographe :
« — Dès que nous avons été en mesure d'incriminer la responsabilité de Shadowrift dans les évènements terribles qui nous ont frappé, nous avons rompu tout contact commercial et diplomatique avec la cité-état. Depuis, nous n'avions plus eu aucun rapport avec ses dirigeants. L'interruption des échanges commerciaux fluviaux, transitant par le Brume, nous avait cependant fait comprendre que les choses étaient claires, de leur côté également. Sous la direction temporaire de la grande prêtresse Eyol, le gouvernement de transition avait alors fait parvenir plusieurs courriers officiels au seigneur de Shadowrift, Neferio Drake, lui intimant l'ordre de répondre de ses crimes, et d'avouer publiquement sa responsabilité. Bien entendu, ces missives sont restées sans réponse. Jusqu'à aujourd'hui. »
Alors qu'un léger brouhaha envahissait le Cénacle, le général Friv s'avança sur l'estrade, prenant la place de son frère, qui s'écarta d'un pas. Entre ses pattes, il tenait un bout de papier froissé, aux contours jaunis. Ziegelzeig se pencha vers l'avant, l'œil scrutateur. Le message en provenance de Neferio ne ressemblait pas à une missive officielle, ni même à un courrier normal.
Sans dire un mot, Friv déplia la feuille abimée, et la tourna en direction des dignitaires rassemblés. Un mouvement de stupeur agita l'assemblée. Sur la feuille, il n'y avait rien d'écrit. Seul un symbole apparaissait. Une courbe noire, tracée à l'encre, semblable à un croc de serpent aiguisé. Tout dans son aspect, de la manière brutale avec laquelle elle semblait avoir été tracée, à l'aspect délavé et souillé du papier qui lui servait de support, semblait témoigner d'une agressivité marquée. Inconsciemment, Ziegelzeig porta la main à son cœur. La seule marque sombre qu'il portait encore avait l'apparence exacte du symbole qui figurait sur cette missive. Valkeyrie le savait très bien, elle aussi. Cherchant à dissimuler le trouble qui l'affectait, elle prit la patte de Ziegelzeig, qui la serra avec force. Le renard sentait une boule épineuse lui gonfler dans la gorge. Il ne comprenait pas encore le sens de tout ceci, mais une inquiétude grandissait en son esprit.
Au bout de quelques instants, où il laissa le temps aux membres du Cénacle d'observer le symbole envoyé par Neferio Drake, Friv déclara d'une voix forte :
« — Ceci, mesdames et messieurs les sénateurs, est la marque des ténèbres. C'est un symbole païen ancestral, que les tribus barbares des terres du Lointain tailladaient sur les corps des suppliciés qu'ils sacrifiaient à leurs divinités impies. »
Un murmure de désapprobation et de contestation enfla parmi les rangs des sénateurs, qui saisissaient à présent la portée provocatrice d'un tel message. Les mots « déclaration de guerre » ne tardèrent pas à se faire entendre. Ziegelzeig, après avoir appris la signification de la marque qu'il portait, commença à se sentir nauséeux, et éprouva le besoin de quitter la salle. Il se précipita au-dehors, parcouru de sueurs froides, le corps tremblant. Valkeyrie s'élança à sa suite, et lui pris les pattes, essayant de le calmer.
« — C'est une menace à l'égard d'Otonomah, maugréa le renard d'un ton plaintif. Mais également envers moi… »
Saisissant le trouble intense qui l'affectait, Valkeyrie le serra contre lui. Elle aussi, s'était mise à trembler. Ziegelzeig reprit d'une voix angoissée :
« — Il l'avait dit, Val… Il avait dit qu'il voulait resserrer ce lien qui me rattachait à lui… Je n'avais pas compris, alors, mais j'y ai beaucoup repensé, depuis… Il a vu en moi la même chose que ce qu'il avait vu en Moorcox. Et tu as bien vu ce qu'il a fait de cet homme… »
C'était la première fois depuis très longtemps que Ziegelzeig reparlait de tout cela. Valkeyrie le savait troublé par le sort de Moorcox, car il faisait parfois référence à lui, souvent à demi-mot, soulignant la proximité étrange de leurs destins… Il avait vu en l'homme de l'ombre ce qu'il aurait pu devenir, si son asservissement aux ténèbres avait duré plus longtemps. Un peu anxieuse, elle essaya de le rassurer du mieux qu'elle put.
« — Ce n'est sans doute qu'un hasard, Zieg…
— Je ne pense pas… Je crois qu'il nous en veut à nous deux, personnellement. Parce qu'on a échappé à ses ténèbres… Parce qu'on a contrecarré son plan. Qu'est-ce qu'il faut comprendre, selon toi ? La marque dont Moorcox m'a affligé est exactement la même que celle-ci. Presque comme s'il m'avait transmis sa malédiction !
— Mais tu n'es pas Moorcox ! s'écria la lapine d'une voix ferme. C'est pour te troubler que Neferio nous a fait parvenir ce message. Il veut se venger, c'est une certitude. Mais nous ne devons pas avoir peur. J'ai foi en toi. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
Il hocha la tête, semblant retrouver un peu de calme. Il n'avait pas voulu montrer sa terreur et encore moins paniquer… Mais après ce mois de tranquillité qu'ils venaient de vivre, où toutes les horreurs vécues lui semblaient lointaines, appartenant presque au passé, ce brusque rappel d'une sinistre réalité à laquelle ils ne pourraient échapper, était tout à la fois brutal et cruel.
Des exclamations leur parvinrent depuis la salle de réunion qu'ils venaient de quitter, suivies d'applaudissements multiples. Ils saisirent plus ou moins que la guerre venait d'être décidée. L'ultime provocation de Neferio Drake avait précipité le destin dans la voie du conflit. C'était certainement ce que désirait le maître de Shadowrift.
« — On n'y coupera pas, murmura le renard.
— Rien ne nous oblige à nous en mêler, maintenant… On a mérité de vivre en paix. De vivre pour nous deux. Pas vrai ? »
Ziegelzeig saisit à son ton qu'elle ne le pensait pas réellement. Bien sûr, ils avaient fait leur part… Mais l'un comme l'autre savait que ce n'était pas terminé. Que cela n'avait été que la première étape de leur lutte contre les ténèbres. La marque qui trônait toujours sur la poitrine du renard en était la preuve évidente. Pour effacer toutes ces traces, et vivre sereinement, ils seraient obligés d'aller au bout des choses. Leur quête n'était pas achevée.
« — Je pense que tu l'as compris, Val… Nous ne pouvons laisser nos amis se confronter seuls à un mal qui cherchera à nous atteindre par tous les moyens. C'est autant une guerre entre deux pays, qu'une lutte personnelle. Aux yeux de Neferio, il n'y a pas la moindre différence… Cette enflure se moque bien des conséquences. Pour lui, ce n'est qu'un jeu. » Devant ces propos qu'elle redoutait, car ils exprimaient le fond de sa pensée, Valkeyrie ne put s'empêcher de frémir. Elle se serra contre lui, cherchant à le rassurer autant qu'à trouver elle-même un peu de réconfort.
« — J'ai peur, Zieg… »
Il hésita un petit instant, avant de murmurer :
« — Moi aussi… »
Friv vint les retrouver quelques instants après, et se montra désireux de leur parler en privé. Il les mena dans les appartements de la grande prêtresse, où Eyol les attendait, l'air grave. Ils furent rejoints un peu plus tard par Spalmax et Dandra. En comité restreint, ils avaient besoin de faire le point sur la situation, et de prendre des décisions d'importance, qui dicteraient la conduite à tenir face à l'état-major, qui devait se rassembler dans l'heure suivante. Friv exposa les faits d'un ton clair.
« — Je ne vais pas vous le cacher plus longtemps, d'autant plus que vous avez dû le comprendre clairement, mais la guerre va être décidée. Le Cénacle est en train de procéder au vote, mais l'unanimité ne serait pas une surprise. »
Eyol ferma les yeux, et poussa un soupir. Etait-ce du soulagement, ou de la crainte ? Personne n'aurait su le dire. Mais cette guerre, elle l'avait souhaitée. Depuis qu'elle avait fait face aux horreurs de la nuit, et aux corps malmenés des enfants, leur innocence souillée devenue réceptacle des pires maléfices, elle l'avait désirée. Pour le respect de son peuple, elle en avait fait l'aveu.
« — Des moments sombres nous attendent, déclara-t-elle avec gravité. Mais nous avons la force et le courage pour y faire face. »
Elle se tourna vers les urksas qui la contemplaient, attendant ses ordres. Alors, elle reprit d'une voix douce.
« — Valkeyrie, Zieg, Dandra… J'ai eu l'occasion de vous parler, au cours du mois précédent, de certaines responsabilités que je souhaitais vous confier, une fois que le nouveau Cénacle aurait été institué.
— C'était en vue de la guerre qui s'annonçait, alors ? demanda Dandra d'une voix incertaine. »
Eyol hocha la tête. Il était inutile de leur mentir. Elle avait prévu ce moment depuis bien longtemps, maintenant.
« — Je vais avoir besoin de personnes de confiance pour m'épauler… Nous ne pouvons-nous fier totalement au Sénat, malheureusement… Le passé nous a montré que les intérêts personnels de certains pouvaient toujours entrer en contradiction avec le bien commun. Même si c'est un nouveau Cénacle, soumis à des règles de transparence plus strictes, nous ne pouvons être sûrs que certaines velléités ne vont pas ressurgir, comme par le passé. Les ombres s'insinuent dans toutes les failles… Et ce sont bien ces ombres, nos ennemies.
— Qu'est-ce que tu attends de nous ? demanda Ziegelzeig. »
Tournant son attention vers Valkeyrie et Dandra, qui se tenaient côte à côte, elle s'expliqua.
« — Il serait peu judicieux de croire que nous pourrons nous en remettre à nos seules forces dans cette bataille. Même si notre peuple est courageux et prospère, nous ne sommes pas une race belliqueuse. Notre armée n'est pas assez grande pour engager une guerre, et je refuse d'impliquer le peuple dans la lutte qui nous opposera à Shadowrift. Mais nous avons des alliés. Ils sont assez peu nombreux, mais les déclarations d'amitié qui nous lient à eux sont réelles, et durables dans le temps. Je pense notamment à Glamdrem, et à Selenio. Je vais proposer au Cénacle de renforcer nos ambassades dans ces pays, afin de gagner leur soutien… Mais je ne peux me fier qu'à des personnes de confiance pour établir le contact avec ces gouvernements, et obtenir leur appui. »
Dandra écarquilla les yeux, médusée par ce qu'elle pensait comprendre de tout cela. Incrédule, elle demanda :
« — Quoi ? Tu veux qu'on soit…
— Tu veux faire de nous des ambassadrices d'Otonomah ? conclut Valkeyrie, stupéfaite. »
Eyol hocha simplement la tête pour apporter confirmation. Les deux autres femelles restèrent interdites face à la proposition, et échangèrent un regard incongru. Ne leur laissant pas le temps d'opposer des arguments de contestation, ni de formuler une quelconque réponse, la prêtresse tourna directement son attention sur Ziegelzeig.
« — J'aurais aimé te rendre ta place dans la Garde Sénatoriale. Mais c'est impossible.
— J'aurais refusé, de toute manière, répondit froidement le renard. »
Eyol ne s'offusqua pas du ton qu'il avait pris. Elle savait qu'il ne le tournait pas contre elle.
« — Néanmoins, tu es fort, courageux, intrépide, et redoutablement intelligent, dès qu'il s'agit de tactique militaire. De plus, Friv m'a dit que tu en savais long, sur Shadowrift… Et nous savons tous deux que tu en sais également beaucoup sur les ténèbres… »
Bien qu'elle ait dit cela sans velléité, Ziegelzeig ne put s'empêcher de détourner le regard. Inconsciemment, il porta sa patte contre sa poitrine, là où se trouvait la marque sombre qu'il portait, ce stigmate malsain qui ne voulait pas le quitter.
« — Je voudrais que tu acceptes le poste de conseiller tactique, pour épauler mes frères dans la préparation et l'application de notre lutte contre Shadowrift. »
Ziegelzeig, qui avait parfaitement anticipé cette demande, se mura dans le silence. Tous les regards étaient tournés vers lui, mais il n'y en avait qu'un seul qu'il souhaitait croiser. Il se tourna vers Valkeyrie, et elle put lire dans ses yeux une détresse profonde, un déchirement entre ce qu'il souhaitait faire, et ce qu'il devait faire. La lapine frémit légèrement, comprenant qu'elle devrait décider pour eux deux. Elle se tourna donc vers Eyol et s'inclina respectueusement devant elle, avant de déclarer d'une voix ferme :
« — J'accepte le poste d'ambassadrice d'Otonomah, votre Majesté. Et vous remercie de l'honneur que vous me faites en m'accordant votre confiance. »
Inspirée par cette conviction affirmée, Dandra l'imita, ployant le genou humblement.
« — J'accepte également cet honneur. »
Friv tourna son froid regard félin vers Ziegelzeig, qui contemplait Valkeyrie d'un air léger de regret, mêlé de fierté. Le renard releva les yeux vers le général, qui semblait attendre une action de sa part. Pour toute réponse, il se contenta simplement d'hocher la tête. Alors Friv dégaina son épée, et Ziegelzeig posa un genou au sol, devant lui. Le général vint déposer l'acier de sa lame contre son épaule, et déclara d'une voix solennelle :
« — Ziegelzeig Aberhein. Acceptez-vous de déclarer allégeance aux armées de la cour, et d'occuper les fonctions attendues de vous, jusqu'à ce que vous soyez libéré de son office, ou que la mort vous prenne ? »
Une boule dans la gorge, Ziegelzeig inclina la tête. Ce serment, il l'avait déjà prêté par le passé, et l'avait honteusement bafoué. Bien qu'il lui soit difficile de composer avec cette idée, il y vit également une occasion de racheter son honneur perdu. Alors, d'une voix sèche, il répondit :
« — Je l'accepte. »
Un sourire satisfait se dessina sur le visage de Friv, qui frappa doucement du plat de son épée sur chacune des épaules de Ziegelzeig, avant de l'inviter à se relever. Le serment d'allégeance aux armées de la cour ne faisait pas plus de chichi, mais sa portée était inconditionnelle. Alors, le général lui fit l'accolade, et déclara avec une joie difficilement contenue :
« — Bon retour parmi nous, mon frère. »
Les choses étant mises au clair, Eyol les remercia tous, avant de faire ses dernières recommandations.
« — Prenez le temps de vous ressourcer, tant que vous le pouvez. La guerre ne commencera pas demain, mais nous vous solliciterons bientôt pour planifier les évènements à venir. Puisse la grâce de Sélène être sur vous, mes amis. »
Alors qu'ils s'apprêtaient à prendre congé, Spalmax prit Ziegelzeig à part, désireux de lui confier quelque chose. Ils s'écartèrent quelques instants, et le Grand Ordonnateur s'expliqua d'une voix confuse et légèrement anxieuse :
« — Zieg… Je ne savais pas si je devais t'en parler… Mais bon, étant donné les circonstances, cela sera peut-être utile. Enfin, à toi de me le dire, hein… Je ne veux rien t'imposer !
— Exprime-toi clairement, Spalmax ! Ça ne te ressemble pas de tourner autour du pot. »
Le chat hocha la tête, remettant ses idées en place, avant de continuer :
« — C'est à propos d'Etrogarheim… »
A la seule mention du nom de son père, le sang du renard se glaça. Il n'avait qu'une envie sur l'instant, c'était de subitement quitter la pièce, car il ne voulait pas en entendre plus. Néanmoins, une insidieuse curiosité l'obligea à rester sur place pour écouter la suite.
« — Il a collaboré avec nous sur tous les aspects possibles, nous résumant les faits de l'affaire, ses motivations, jusqu'à nous donner les noms des membres de son parti à avoir participé au complot… Mais il refuse catégoriquement de nous donner des informations sur Neferio Drake, alors qu'elles pourraient s'avérer précieuses, dans la lutte à venir.
— Et alors, que veux-tu que j'y fasse ?
— Eh bien… Il a accepté de nous dire tout ce qu'il savait sur le seigneur de Shadowrift, à la seule condition que… Que tu ailles le voir. Il veut te parler. »
Estomaqué par cette information, Ziegelzeig resta figé un instant. Spalmax saisit son trouble et se sentit obligé de contrevenir à ce qu'il venait de proposer.
« — Bien entendu, je comprendrai parfaitement que cette idée te soit insoutenable, et que tu refuses. Moi-même, je refuserais, à ta place… Mais, je me devais de te faire part de cette information, malgré tout. Ne serait-ce que par souci de transparence. »
Bien poli, ce Grand Ordonnateur, mais le renard n'était pas dupe. S'il le lui avait dit, c'était dans l'espoir qu'il accepte, bien entendu. Comment l'en blâmer ? Il se devait d'agir pour le bien du peuple urksa, même s'il fallait en passer par l'acceptation d'un chantage malhonnête proposé par un traître. Néanmoins, Ziegelzeig, plongé en pleine confusion, ne sut quoi répondre… Il ne comprenait pas ce qui pouvait animer ce désir de la part d'Etrogarheim. A ses yeux, cet homme était mort. Certes, il ne l'avait pas tué, grâce à l'intervention de Valkeyrie, mais pour une part de lui-même, c'était tout comme si le coup d'épée fatal avait bel et bien été porté.
Voyant que Spalmax attendait une réaction de sa part, Ziegelzeig hocha la tête doucement :
« — Bien. J'irai. »
