Merci à tous pour vos messages/reviews/abonnements et merci également à tous les lecteurs anonymes que je ne remercie pas assez souvent ! Cette histoire est bientôt finie, mais en attendant la fin, voici un chapitre plein de révélations.
Enjoy !
Chapitre 36
Les cinq survivants marchèrent toute la nuit et une bonne partie de la matinée. Ils marchèrent presque sans interruption, sans se reposer plus de cinq minutes. Ils marchèrent dans la forêt sombre, ils marchèrent à travers les longs et minces troncs d'arbres qui créaient une atmosphère presque irréelle. Parfois, Kat avait même l'impression que rien de tout cela ne s'était passé, que rien n'était arrivé et qu'ils étaient juste dans les bois pour une raison quelconque. Son esprit était fatigué, endormi, et marcher était devenu mécanique depuis bien longtemps. Mais ensuite, Kat tournait la tête vers Rick, Lori et Judith derrière elle.
Elle voyait Lori, dont le visage était recouvert de larmes séchées depuis qu'ils avaient quitté la maison. Elle avait le dos courbé, le visage vers le sol, des sanglots la secouant à intervalle régulier. La plupart du temps elle était très silencieuse, comme si elle avait peur d'embêter les gens, et il arrivait que parfois, lorsque la douleur aiguë du deuil la saisissait par surprise, elle émette des petits bruits d'animal blessé.
Son mari était l'exact opposé. Rick n'avait pas versé une larme. Pas une. Il avait gardé un visage atrocement fermé, un air indéchiffrable, comme s'il s'était reclus dans son esprit pour ne pas souffrir. Il portait Judith dans ses bras. Il ne l'avait pas lâchée de la nuit et la petite fille, pourtant habituée au luxe relatif de la maison, avait fini par s'endormir dans les bras inconfortables.
Cela faisait plus de dix heures qu'ils marchaient, mais Rick n'avait pas laissé sa fille une seule seconde. Il avait parfois fait des grimaces de douleur et Kat imaginait sans mal pourquoi : Judith n'était pas un poids plume, et elle commençait à devenir un beau bébé bien dodu. Rick devait avoir les bras qui le faisaient souffrir, pourtant il ne dit jamais rien, il continua d'avancer coûte que coûte, insensible aux autres et à son environnement.
Le bébé avait hurlé de faim plus tôt dans la matinée. Lori avait voulu lui donner à manger, mais Rick avait refusé catégoriquement de laisser sa fille, et, après une dispute entre le couple, Daryl finit par sortir de son sac à dos un biberon, de l'eau et du lait en poudre.
Le couple se déchirait devant eux. Rick était aveugle à la douleur de sa femme, et Lori ne comprenait pas que la froideur qu'affichait Rick n'était qu'une façade. Le couple implosait.
Et Daryl, Adam et Kat étaient témoins de tout cela sans pouvoir intervenir, sans pouvoir aider. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était avancer, avancer jusqu'à ce qu'ils soient si fatigués qu'ils ne soient plus capable de penser à ce qu'ils venaient d'endurer, qu'ils ne pensent plus à ceux qu'ils venaient de perdre. C'était l'objectif.
Ils marchaient sans but, sans destination, ils avançaient tout droit dans les bois, ne croisant pas âme qui vive, tuant à l'occasion quelques rôdeurs qui titubaient en grognant.
Alors que la montre de Kat affichait dix heures et quart, les survivants arrivèrent près d'une petite ville. Ils la connaissaient très bien pour y avoir récupéré quelques affaires au début de leur séjour. La ville était dévastée. Lorsque l'épidémie avait débarqué, les survivants s'étaient enfuis en masse et avaient laissé la ville dans le même état de désolation que le reste du pays. Dans les rues principales, il y avait des voitures carbonisées, des valises à demi éventrées au milieu de l'allée, des trainées de sang un peu partout. Les mêmes paysages dévastés que partout ailleurs.
Kat avait pensé un instant qu'ils en profiteraient pour trouver une maison et s'y reposer, mais les autres n'avaient pas la même idée. Ils contournèrent la ville et Kat renonça à discuter. Elle avait essayé de parler à Rick par deux fois, voyant bien que s'ils continuaient comme ça ils risquaient de détruire définitivement la fragile cohésion du groupe, la seule raison qu'ils avaient encore d'avancer. Elle essaya par deux fois, et par deux fois Rick manqua de la frapper. Elle n'avait jamais vu l'homme dans cet état. Elle ne l'avait jamais vu aussi violent, aussi…inhumain.
Elle n'imaginait pas ce qu'il vivait, et ce fut pourquoi elle garda tout ce qu'elle avait sur le cœur pour elle et se contenta d'avancer.
Daryl s'éclipsa peu après la ville. Il lui dit qu'il allait récupérer quelque chose et Kat se proposa aussitôt pour l'accompagner. « Tu n'y vas pas tout seul, décida-t-elle avec force ». Daryl eut un sourire moqueur et rétorqua
-Je m'en sors très bien tout seul. Et de toute façon, tu dois rester pour veiller sur tout le monde.
Kat finit par accepter non sans regarder avec inquiétude son compagnon disparaitre de son champ de vision.
Ils reprirent la route. Daryl avait expressément spécifié de ne pas l'attendre, qu'il retrouverait leurs traces. Kat n'était pas étonnée.
Ils marchèrent encore de nombreuses heures, rejoints rapidement par Daryl, comme il l'avait promis, et ne s'arrêtèrent que lorsque Lori tomba sur une racine qui sortait du sol et faillit se rompre la nuque. Ils firent une pause en haut d'une colline qui surplombait une rivière furieuse. De cette façon, ils n'avaient qu'une partie à surveiller.
Daryl avait ramené du matériel de son expédition et il sortit, devant leurs yeux épuisés, deux tentes. L'une était neuve, elle gisait encore dans son plastique d'emballage. Mais l'autre était abimée. Daryl leur apprit qu'il l'avait récupéré dans une voiture abandonnée. Elle puait, du sang la recouvrait, mais c'était mieux que rien. Ils la trempèrent dans la rivière, faisant partir une partie de la saleté et Daryl aidé de Kat monta les tentes l'une en face de l'autre, bien au centre de la colline. Durant ce temps, Rick resta debout, sa fille dans ses bras, sans rien dire. Il ne voulut pas s'asseoir. Lori elle, était effondrée sur une pierre plate. Elle pleura longuement, tant et si que bien que, lorsqu'elle eut fini, elle garda tout de même un sanglot, des hoquets qui ne la quittèrent pas de la soirée. Quant à Adam, il semblait avoir perdu tout espoir.
Il n'avait pas dit un seul autre mot après avoir balancé l'énigmatique « Ca n'a pas marché ». Kat avait bien essayé de lui poser des questions, même Daryl l'avait menacé, mais aussitôt qu'Adam avait semblé réaliser qu'ils étaient là, il s'était terré dans un silence pesant, duquel il n'était visiblement pas décidé à sortir. Il ne restait donc que Daryl et Kat pour s'occuper de leur petit groupe, pour faire en sorte qu'ils passent la nuit. Daryl avait aussi récupéré deux couvertures, de quoi manger, ce qui se résumait à une boite de conserves de haricots blancs et quelques couteaux de chasse.
Une fois que leur emplacement provisoire fut monté, Kat ouvrit la boite de conserve. Ils n'avaient rien pour les faire chauffer, aussi elle dut se résoudre à manger froid…et avec les doigts. Elle prit sa portion, trois fois rien, et donna la boite à Daryl qui l'imita. Rick refusa de manger. Ce n'était pas étonnant.
La nuit commençait à tomber et l'air se rafraichissait. Lori avait froid, Kat pouvait le voir à ses épaules qui tremblaient et à la façon dont elle s'était recroquevillée sur elle-même comme pour se protéger du monde. Kat l'envoya se coucher et après de longues paroles rassurantes, la femme finit par obtempérer. Rick ne bougea toujours pas.
Adam fut le deuxième à aller se coucher. Il resta silencieux un long moment et puis tout à coup, sans s'expliquer, il se leva, se dirigea vers l'autre tente et y rentra. Ils ne le virent pas avant le lendemain matin.
Kat et Daryl restèrent l'un en face de l'autre, la boite à présent vide entre eux. Non loin Rick était toujours debout, sa fille dans les bras.
Quand Kat le regarda un instant plus tard, elle vit qu'il s'était finalement assis, mais il ne parla pas pour autant.
Avec Daryl, ils comptèrent ce qu'ils avaient. Pas de nourriture. Pas de quoi changer Judith. Pas de quoi se reposer. Peu d'armes.
Ils n'avaient que quelques couteaux et deux pistolets. Dans la poche du sac, Daryl finit par dégoter un chargeur plein et dans la porte avant, quelques balles en plus. Cela ne leur faisait qu'une trentaine de balles. C'était peu.
Tous les deux étaient épuisés. Mais pourtant ils ne dormirent pas de la nuit. Ils ne cherchèrent même pas à essayer de dormir. C'était inutile. Dès que Kat fermait les yeux, elle voyait Carl et T-Dog, et tous les autres se faire dévorer, se faire tuer, hurler d'agonie, disparaitre. Alors elle rouvrait les yeux et se concentrait sur autre chose. C'était trop dur. Juste trop dur.
C'était un énième coup dur, après Ted, après la prison, après tout. Kat ne savait pas comment ils pourraient encore s'en sortir. Elle savait que, d'une façon ou d'une autre, ils s'en sortiraient. Comme toujours. Même si tout leur paraissait sans espoir en ce moment, elle ne doutait pas qu'ils finiraient par reprendre du poil de la bête, et affronter à nouveau ce monde. De toute façon, ils n'avaient pas le choix. Soit ils se battaient soit ils mouraient. C'était désormais aussi simple que ça.
Le jour se leva bien trop tôt et à la fois bien trop tard.
Ils rangèrent les tentes, chargèrent leurs affaires dans le sac à dos de Daryl et de deux autres sacs que Daryl avait dénichés. Et ils reprirent la route.
Ils ne savaient toujours pas où ils allaient. Ils ne savaient pas parce que tout à coup ils n'avaient plus aucune raison de vivre. Ils étaient seuls. Ils ne savaient où étaient les autres, ou seulement s'ils avaient réussi à s'en sortir. Lori et Rick venaient de perdre leur fils. Kat et Daryl venait de perdre T-Dog. Et les autres…
Ils marchèrent toute la matinée dans les bois, ne s'arrêtant que peu, dans la même configuration que la veille. Daryl et Kat devant, toujours à l'affut, tenant une arme dans chaque main, sans se laisser un instant de répit. Adam juste derrière qui avançait comme si rien ne s'était passé.
Et le couple qui fermait la marche, Lori en pleurs, Rick impassible. Judith fut plus difficile aujourd'hui. Elle n'avait que peu dormi dans les bras de son père et n'avait pas assez mangé. Mais Rick refusait obstinément de la laisser.
-Il va falloir faire quelque chose…grommela Kat un moment après que Judith ait pleuré jusqu'à ce qu'elle s'endorme.
-Quoi ? De quoi tu parles ?
-Judith. Rick….Il va finir par l'épuiser cette gosse. Il faut qu'il nous laisse s'en occuper. Et il faut qu'il laisse Lori lui donner à manger. Ou n'a plus beaucoup de lait en poudre, et il faudra bien à un moment ou à un autre qu'il la laisse.
-Il vient de perdre son fils Kat. Il tenait la main de...de Carl quand...enfin quand…
Daryl fit une pause, soupira lourdement et reprit :
-C'est dur pour lui. Judith doit être son seul réconfort. Laisse-les.
-Lori aussi a perdu son fils Daryl. Et je pense qu'elle a tout autant besoin de sa fille que Rick.
Daryl ne répondit pas à ça, mais Kat sut qu'elle avait fait mouche. Ils étaient deux à vivre un deuil, chacun de leur côté. Il fallait qu'ils s'occupent des deux, pour qu'aucun ne sombre.
Dans la matinée, Kat partit faire un tour pour récupérer de quoi manger. Elle avait longuement discuté avec Daryl avant que celui-ci accepte de la laisser partir.
Elle se rendit près d'une maison qu'elle avait repérée. La masure était presque vide mais Kat finit par dénicher deux paquets de gâteaux au chocolat dans une réserve. Dans la cave, elle trouva un pack d'eau minérale et fourra les six bouteilles dans son sac à dos.
Le retour fut plus difficile. Elle dut faire face à quelques rôdeurs qui avaient sans doute été attirés par le bruit qu'elle faisait. Elle tua le premier assez facilement, mais fut en mauvaise posture pour les autres. Elle faillit se faire mordre en se battant et jeta dans la bataille les dernières forces qu'elle avait. Elle revint vers les autres en sueur et complètement vidée.
Ils se partagèrent les gâteaux qu'ils avaient. Kat insista pour en donner un peu plus à Lori et Rick qui finirent par accepter de manger. Elle ne se réserva qu'une part plus petite du diner, persuadée qu'elle était assez forte et qu'elle n'avait pas besoin de manger autant qu'eux, que d'autres avaient plus besoin qu'elle.
Elle avait tort. Dans l'après-midi, alors qu'ils devaient traverser une rivière qui courait à travers les arbres dans un lit profond et rocheux, Kat ressentit de violents vertiges. Sa tête tourna, ses oreilles bourdonnèrent et alors qu'elle essayait de se rattraper à une pierre, elle se sentit tomber en arrière pour atterrir dans l'eau froide.
-Kat !
L'ancienne étudiante essaya de se relever en entendant la voix de Daryl mais elle n'avait plus de force dans les bras. Elle ne fit que retomber dans un bruit sourd. Kat entendit des bruits de pas qui accéléraient pour venir dans sa direction et elle vit du coin de l'œil Daryl Adam et Lori qui accouraient pour l'aider. Ils avaient tous un air effrayé sur le visage.
Kat s'en voulu aussitôt de leur avoir fait peur et elle esquissa un sourire pour les rassurer. Daryl fut le premier près d'elle. Il l'aida à se relever et Kat lui demanda de l'asseoir, le dos contre un arbre. Daryl obéit, le front plissé par l'inquiétude.
-Qu'est-ce qui t'est arrivée ? demanda le chasseur en lui tendant une bouteille d'eau.
-J'ai tourné de l'œil, expliqua rapidement Kat. Je n'ai pas dû assez faire attention.
Ce disant, Kat essaya de se redresser mais elle se rassit presque aussitôt. Elle était à bout de forces.
-J'ai pas dormi depuis plus de trente-six heures, soupira Kat en posant sa tête sur le tronc dur. J'ai pratiquement rien mangé et je me suis battue ce matin. Mon corps a décidé de dire « stop » visiblement.
-De quoi t'as besoin ? interrogea Adam, non loin.
Kat tourna le regard vers lui. Adam sembla paniqué. Paniqué et terrifié. Encore plus que Daryl.
-De repos et de quoi manger. Je suis désolée.
Daryl prit aussitôt Adam en charge et s'en alla à la recherche de nourriture. Kat resta à demi sonnée en compagnie de Lori et Rick. L'ancien chef s'éloigna rapidement avec Judith et Lori soupira.
La tête de Kat tournait mais elle essaya de rester concentrée sur Lori. La femme semblait…vide. Vide de l'intérieur. C'était la première chose qui venait à l'esprit de Kat. Le regard de Lori était dénué d'expression, son visage cireux et effacé, ses traits tirés.
Elle semblait surtout à bout de forces.
Lori ne pleurait plus. Elle avait pleuré les deux derniers jours presque sans interruption. Même la nuit qu'elle avait passée dans la tente, elle l'avait passée à pleurer. Kat et Daryl l'avaient entendue une bonne partie de la nuit et Lori avait fini par se taire vers cinq heures du matin, probablement épuisée.
Au matin elle semblait avoir passé un cap. Elle ne pleura pas cette matinée, pas une seule fois. Elle se rapprochait même dangereusement de l'attitude de son mari, cette attitude détachée, comme s'ils se recroquevillaient au fond d'eux-mêmes sans soutien du monde extérieur.
Ça faisait bien plus peur à Kat que toutes les larmes du monde.
-J'ai besoin de ma fille, soupira Lori. J'ai vraiment besoin d'elle.
-Je sais…répondit Kat et elle ne put s'empêcher de jeter un regard dans la direction où Rick avait disparu avec le bébé. Mais je ne sais pas comment faire.
Il se passa ensuite une drôle de chose. Lori sembla essayer de sourire, un moment, un bref instant, puis quelque chose se brisa dans son regard. Son visage se figea dans une moue d'horreur et se transforma ensuite en une grimace difforme.
Et Lori poussa un cri plaintif tandis qu'elle hoquetait de douleur.
La femme fondit en larmes et Kat ne put qu'assister à sa douleur sans pouvoir lui apporter le moindre réconfort. Lori oscillait entre plusieurs étapes du deuil et venait de passer par la réalisation de la mort de Carl. Encore une fois. Kat savait d'expérience que, quelques heures plus tard, Lori en aurait fini. Qu'elle arrêterait pendant quelques minutes de penser à Carl et qu'elle occulterait un moment le fait qu'il était mort. Et puis Kat savait aussi qu'il arrivait un moment où elle réaliserait à nouveau et où le monde lui semblerait à nouveau sans espoir.
Kat était passée par là. Elle savait que cette douleur ne disparaissait jamais totalement, mais qu'un jour ces crises de pleurs finissaient par s'espacer assez pour qu'une nouvelle vie soit possible. Il fallait du temps. Beaucoup de temps.
Alors Kat resta silencieuse. Tout ce qu'elle fit fut de placer une main sur l'épaule de Lori, uniquement pour lui montrer qu'elle était là, qu'elle ne bougeait pas.
Kat fut tirée de sa retraite silencieuse par le bruit d'une branche. Elle releva brusquement la tête. Rick avançait vers elle et Kat vit sur son visage plus d'émotions en même temps que dans les dernières trente-six heures. Ce qui à y réfléchir n'était pas vraiment difficile. Rick s'approcha d'elle et Kat sentit à la façon dont il regardait sa femme qu'elle était de trop et qu'elle devait s'éclipser. Difficilement elle réussit à se mettre debout et se retint au tronc des arbres pour s'éloigner de quelques pas.
Lorsqu'elle fut assez loin, Kat se retourna et vit Rick qui tendait Judith à Lori, le visage brisé. La jeune femme prit en tremblant sa progéniture dans ses bras et ses pleurs reprirent de plus belle tandis qu'elle serrait presque convulsivement la petite dans ses bras, prenant seulement garde à ce que le bébé puisse respirer. Lori commença à se balancer d'avant en arrière avec Judith tout contre son père et Kat sentit une larme couler le long de sa joue.
De là où elle était Kat pouvait tout de même entendre Lori qui répétait en boucle :
-Judith...Judith…Merci…Judith…Merci…merci….
Rick resta un long moment debout, à côté, les bras ballants et l'air éteint. Mais, après un instant, lorsque Lori se fut un peu calmée, il tomba à genoux devant sa femme.
Le cœur de Kat s'emballa lorsqu'elle remarqua qu'il avait les épaules qui tremblaient, et puis tout son corps qui tremblait, et enfin il s'effondra.
Il s'effondra réellement.
Au sens propre comme au figuré.
Il s'effondra physiquement. Il tomba vers sa femme. Comme s'il n'avait tout à coup plus aucun contrôle sur son propre corps. Il tomba et ce fut contre Lori qu'il se rattrapa.
Ce fut contre Lori qu'il se réconforta.
Ce fut contre elle qu'il pleura.
Le couple pleura ensemble, pleura la perte de leur premier enfant en tenant leur second, le seul espoir entre eux, comme un trésor. Ce qu'ils avaient de plus précieux au monde.
Daryl et Adam ne revinrent que de nombreuses dizaines de minutes après. Le couple s'était séparé et ni eux ni Kat ne dirent quoi que ce soit de ce qu'il s'était passé. Ce fut leur secret.
Les deux hommes avaient réussi à trouver de la nourriture et tout le monde insista pour que Kat mange en premier. Ils ne bougèrent pas durant le reste de l'après-midi. Et lorsque la nuit menaça de tomber ils décidèrent de rester ici pour la nuit. Ils montèrent rapidement les tentes et mangèrent brièvement. Adam décida de monter la garde. Rick, Lori et Judith se refugièrent sous une des tentes. Kat était épuisée et ne mit pas longtemps avant de les imiter.
Elle s'endormit en posant la tête sur l'oreiller.
Ce fut un hurlement qui la réveilla. Kat se redressa d'un bond sur le sol et remarqua du coin de l'oeil Daryl qui faisait de même. Elle tourna aussitôt la tête vers l'origine du cri tandis qu'elle entendait à nouveau :
-Papa !
C'était la voix d'Adam. C'était la voix la plus paniquée, effrayée qu'elle avait jamais entendue de sa bouche.
Kat se releva et saisit un couteau près d'elle avant de se ruer dehors, Daryl sur ses talons. En un clin d'œil toute fatigue avait quitté son corps et elle était prête à se battre s'il le fallait. C'était comme si elle venait de recevoir une piqure d'adrénaline directement dans son cœur.
Elle arracha presque la fermeture éclair de la tente et courut sur l'herbe humide avant de se stopper brusquement.
La première chose qu'elle vit, ce fut l'autre tente à quelques pas de la leur et Rick ainsi que Lori qui en sortaient tout aussi paniqués qu'elle. La première chose qu'elle entendit fut le cri de Judith qui s'était manifestement réveillée.
Et puis son regard se fixa sur Adam et son cœur se serra.
L'homme était debout au milieu des deux tentes, les bras tendus vers le ciel et il hurlait à plein poumons :
-Papa ! Bordel, viens là ! Tu m'as promis, espèce de salopard ! Tu m'avais promis ! Où est-elle ? Où t'es toi ? Tu m'as encore abandonné, connard !
Papa ? Les sourcils de Kat se froncèrent. C'était quoi cette histoire ? Pourquoi Adam appelait-il son père ? La première chose à laquelle Kat pensa fut qu'Adam était somnambule et qu'il faisait un mauvais rêve. Mais elle doutait qu'un somnambule pouvait faire de tels gestes et être aussi agressif. D'autant plus que lorsque Rick appela le jeune homme, probablement inquiet par le boucan qui ne manquerait pas d'attirer les rôdeurs, Adam le regarda un quart de seconde avant de reprendre son laïus :
-Viens ici connard, je t'attends ! Je sais que tu es là ! Apporte-la-moi ! Tu m'avais promis !
Kat pensa à la scène à laquelle elle avait assistée, plus d'un mois auparavant. Lorsqu'elle avait inspecté une maison avec lui, lorsqu'elle l'avait surpris, dehors, à genoux, en train de hurler le nom de son père. Kat avait été déboussolée, surprise et avait fini par se poser des questions. Mais Adam avait semblé reprendre ses esprits, avait affirmé que ce n'était rien et Kat avait oublié l'incident. Mais à présent ce souvenir lui revenait en mémoire et elle se demandait s'il avait un jour repri ses esprits. S'il avait un jour quitté ce fantasme dans lequel son père était toujours en vie.
Une fois le choc passé, la jeune femme se précipita vers son ami :
-Adam ! Adam merde !
Elle répéta son nom deux, trois, quatre, dix fois, en boucle, de plus en plus fort, de plus en plus puissant, dans l'espoir qu'il se retourne, dans l'espoir qu'il reprenne pied avec la réalité. Mais celui-ci continua de hurler, il ne semblait pas l'entendre.
-Il faut qu'il se taise ! se mêla Rick, et il ne fallut pas plus longtemps pour que Daryl ne vienne ceinturer Adam, posant une main sur sa bouche pour étouffer ses sons. Adam se débattit férocement, continuant de crier pour attirer son père.
-Ta gueule ! lui beugla Daryl dans les oreilles, comme s'il essayait de lui lancer un électrochoc suffisamment puissant pour qu'il obéisse.
-Tu vas tous nous faire tuer espèce d'idiot ! ajouta Daryl, mais cela n'avait pas le moindre effet sur Adam. Bon, tu sais quoi… continua Daryl, et, joignant le geste à la parole, il plaqua Adam sur le sol et le maintint du mieux qu'il le put.
Adam changea enfin de comportement.
-Laisse-moi…soupira-t-il et tout le monde fut surpris de la faiblesse de sa voix. Ils s'étaient tous attendu à ce qu'il crie de plus belle mais au contraire ce dernier geste avait semblé le stopper presque complètement. Laisse-moi, s'il-te-plait.
Et dans les bras de Daryl, Adam se mit à pleurer. Presque aussitôt Daryl se dégagea. Il avait peut-être consolé Michonne, mais c'était Adam et il n'aimait pas Adam. Il ne l'avait jamais apprécié.
Le chasseur jeta un regard à Kat et la jeune femme, les larmes aux yeux, vint vers son ancien petit ami pour lui apporter son aide.
-Adam…murmura-t-elle avec peine et elle s'assit à côté de l'homme tout en posant une main sur son bras.
-Elle n'est pas là…gémit Adam, Elle n'est pas là…. Je l'aime tu sais ? Je l'aime…Je veux qu'elle soit là…Il m'avait promis…Il m'avait dit que je pourrais la revoir.
Kat releva la tête et regarda Rick. Le chef s'était avancé et interrogea doucement :
-De quoi tu parles Adam ?
-Je suis tellement désolé...Je suis…Je suis tellement désolé…Je ne voulais pas. Je vous jure. Je vous jure…Je…
-Adam…réponds-nous, ajouta Kat. De quoi tu parles ?
L'homme ne répondit pas, il fondit plutôt en larmes. Kat soupira et le prit dans ses bras, restant près de lui le temps qu'il se calme. Elle n'arrivait cependant pas à rester complètement concentrée sur la situation, sur l'homme contre elle.
Une drôle d'intuition la tiraillait et elle avait cette étrange impression que derrière ce discours décousu et fou il y avait quelque chose de plus grave.
-Adam, reprit Kat quand l'homme se fut un peu calmé, s'il te plait, explique-moi…
Il la regarda et sembla pour la première fois remarquer sa présence. Son visage s'éclaira et, paradoxalement, ses yeux se remplirent à nouveau de larmes.
-Il m'avait promis…
-Qui ?
-Mon père ! Mon père Kat ! Il était là ! J'te jure ! Il était là, et il m'a dit...il m'a dit qu'il vivait dans une communauté. Et que là-bas…il avait trouvé le moyen de sauver les rôdeurs…
-C'est quoi ce délire, grommela Daryl, et Kat lui jeta un regard afin de le faire taire. Ce n'était clairement pas le moment qu'il se mêle de ça.
-Il m'a dit qu'il avait trouvé Alicia. Il m'a dit qu'elle était en vie. Tu m'entends ! Elle est en vie. Elle était quelque part, par là, et elle va bien !
La tête de Kat commençait à tourner. Toutes ces informations lui montaient au cerveau et elle se sentait en train de perdre la boule. C'était complètement fou. Tout ce que disait Adam était complètement fou mais il le disait avec tant d'aplomb et tant de certitudes que Kat commençait réellement à se poser des questions. Après tout, Adam était quelqu'un d'équilibré, non ? Il avait toujours été quelqu'un en pleine forme et Kat ne voyait pas comment il avait pu devenir cette espèce de fou psychotique qu'elle avait devant les yeux. On lui avait forcément menti, n'est-ce-pas ? C'était forcément ça !
Daryl se mêla de la conversation.
-Espèce de con, Alicia est morte ! J'étais là j'te signale, et elle est morte devant moi !
-Ils m'ont dit…ils m'ont dit que vous m'aviez menti. Ils ont dit que vous ne l'aviez pas enterrée et qu'elle s'était transformée en rôdeur ! Eux, ils ont le moyen de la sauver !
-C'est moi qui lui ai planté mon putain de couteau dans le crâne ! Moi ! Elle est morte et on l'a enterrée ! J'ai creusé le trou ! J'ai mis son corps dedans et je l'ai recouvert de terre ! T'es complètement taré !
La situation dégénérait. Kat voyait combien cela affectait Daryl. C'était lui qui craquait.
-Il m'a donné des dessins d'elle…murmura Adam qui restait bloqué sur son idée. Ils m'en ont donné plein.
-Quoi ?
-Dans mon sac, regarde ! il y a des dessins d'elle. Tu verras Kat.
Kat releva la tête et chercha tout autour d'elle à la recherche du tissu vert. Il était près de la tente de Rick et de Lori et elle observa cette dernière trouver le sac des yeux et s'en saisir.
La jeune maman s'avança vers eux tout en ouvrant le sac.
-Tu vas voir, répéta Adam, au moment même où Lori ouvrait le sac en grand.
Il était vide à l'exception d'une bouteille d'eau. Aucun dessin en vue.
Kat reporta son attention sur le visage d'Adam qui se décomposa.
-C'est pas vrai….C'est pas vrai…Ils étaient là ! Je vous jure, ils étaient là ! Papa me les a donnés, je les ai eus dans mes mains. Ils étaient juste là ! Ils…
Et ensuite, tout à coup, ce fut comme s'il réalisait. Ce fut comme si tout le fantasme qui régissait ses pensées, toute l'histoire qu'il avait brodée dans son esprit s'effondrait.
-Ils n'ont jamais été là…Il n'y a jamais eu de dessins….C'était un mensonge…Il m'a menti…J'ai fait tout ça pour…pour rien.
Un silence de plomb suivit ses paroles. Kat et Daryl échangèrent un regard lourd de sous-entendus. Et Kat comprit à quel point elle avait été égoïste. Tout ce temps, elle avait cru qu'Adam s'en était sorti, qu'il avait juste besoin d'espace, besoin qu'elle le laisse un peu tranquille. Que c'était même elle qui l'étouffait et que le meilleur service qu'elle pouvait lui rendre était de le laisser gérer son deuil à sa façon. Elle avait cru qu'en avançant de son côté, en refaisant sa vie comme elle l'entendait, sans se soucier de lui, il irait mieux de lui-même, avec le temps. C'était idiot et égoïste.
Adam n'allait pas bien. Adam avait tant refoulé son chagrin et sa souffrance qu'il s'était construit tout un scénario basé sur des hallucinations, tout cela pour nier l'évidence. La mort d'Alicia. Il s'était inventé son père, une communauté, un remède, tout cela parce qu'il n'arrivait pas à admettre qu'Alicia était partie. Tout cela pour croire qu'elle était toujours là, qu'il y avait encore de l'espoir.
Ils avaient tous été négligents. Ils s'étaient tous préoccupés uniquement de leurs problèmes sans s'occuper de l'homme brisé qui se tenait juste à côté d'eux.
Kat s'en voulait d'autant plus qu'elle avait elle-même vécu ce deuil, qu'elle avait elle-même dû faire face à la douleur que l'on ressent lorsqu'une personne que l'on connait depuis toujours ou presque, qui veut dire tant de choses, disparaitre soudainement, et qu'il ne reste que du vide, un vide oppressant et plombant.
La voix de Rick brisa sa réflexion intérieure et elle entendit :
-Tout ça quoi ?
Kat fut aussitôt extrêmement surprise par la froideur dans la voix de Rick. Elle observa le chef. Rick était debout à quelques pas de sa femme, tendu comme un arc. Il avait une posture extrêmement agressive et Kat avait la désagréable impression qu'il était prêt à bondir sur Adam. Les traits de son visage étaient très durs, sa face était crispée et ses yeux projetaient des éclairs tout autour de lui.
Comme ça, il était effrayant.
Et Adam dut le ressentir lui aussi.
-Rick…tenta-t-il et Kat sentit, juste au ton de sa voix, qu'il se préparait quelque chose qui allait certainement remettre en question toute la sérénité de leur petit groupe.
-Tout ça quoi ? répéta Rick, imperturbable. Sa voix était toujours aussi froide, mais cette fois, le ton s'était durci, tout comme le corps. Kat s'attendait au pire :
-Je suis tellement désolé, tellement….si je pouvais…je reviendrais en arrière et je ne le ferais pas. Je te jure Rick ! Ce que j'ai fait…les conséquences….Je ne peux pas…je ne peux pas…Je suis désolé… Je suis tellement, tellement, tellement désolé….
-Merde, de quoi tu parles Adam ? s'exclama Kat, ne comprenant pas un traitre mot de ce qu'il disait.
C'était pourtant faux. Kat avait bien une idée. Elle en avait d'ailleurs eu une assez rapidement, elle ne pouvait croire en une telle coïncidence mais c'était Adam, mon dieu c'était l'homme qui avait partagé ses jours et ses nuits pendant des mois, c'était…ce n'était pas possible. Ça ne pouvait pas être vrai...
Le jeune médecin rejetait tellement en bloc cette idée qu'elle réussit même à être surprise lorsqu'Adam avoua :
-C'est…c'est moi qui ai mis le feu.
Ce fut comme si Rick n'attendait que cela pour agir.
Son geste fut si rapide que ni Daryl ni Kat, pourtant à côté d'Adam, ne purent l'arrêter. Le chef se rua sur Adam et le saisit par le col avant de le propulser en l'air à la seule force de son bras. C'était comme s'il avait perdu tout contrôle.
Kat entendit vaguement Lori hurler sans qu'elle sache si c'était pour arrêter Rick ou au contraire pour l'encourager.
Rick attira Adam jusqu'à l'arbre le plus proche et il plaqua l'homme si durement contre le tronc que Kat crut qu'il allait lui briser la nuque. Adam tendit une main pour s'échapper de l'étreinte de Rick mais il n'y parvint pas. Tous les muscles d'Adam ne pouvaient rien contre la douleur de Rick.
Celui-ci lui asséna plusieurs coups de poing et Kat hurla en entendant un craquement sourd. Mais Rick ne sembla rien entendre. A la place, il beugla :
-TU AS TUE MON FILS !
Il lui porta un nouveau coup et cette fois Adam n'eut pas la moindre réaction. Il fut sonné sous le choc et Kat vit sa tête qui dodelinait de gauche à droite avant de se laisser pendre lâchement le long de son cou.
Etrangement la première réaction de Kat ne fut pas de courir vers Rick pour l'empêcher de frapper davantage Adam. Non, ce qu'elle fit en premier fut de se tourner vers Daryl en quête de son soutien. Mais en le voyant, elle comprit qu'elle n'aurait rien.
Le chasseur regardait la scène, le visage dur, les traits figés. Il n'eut pas le moindre mouvement pour intervenir. Il regardait Adam se faire tabasser avec indifférence. Non, pas de l'indifférence, c'était pire que ça. Kat avait la très désagréable impression qu'il aurait aimé être à la place de Rick, distribuer les coups.
Mais le pire dans l'histoire c'était que Kat ne pouvait même pas lui en vouloir.
-Je vais te tuer ! continua Rick, et tous purent entendre la colère qui émanait de Rick. Une colère qui paraissait inépuisable et Kat était sûre que si personne ne faisait rien, il frapperait Adam jusque ce qu'elle s'estompe, longtemps, longtemps après.
Ce fut cette dernière pensée qui la poussa à s'élancer vers Rick qui cognait encore et toujours Adam. Elle courut et lorsqu'elle fut assez proche, elle agrippa l'épaule de la main qui allait s'abattre sur le corps d'Adam, et la tira avec une force insoupçonnée vers elle. Rick ne s'attendait certainement pas à ça et il tituba un instant sur ses pieds avant de se rattraper à l'arbre contre lequel gisait Adam et de se retourner vers elle.
Cette fois, Kat vit le coup venir elle ne fut pas étonnée de sentir une douleur cuisante se répandre sur sa joue droite.
Rick se tourna à nouveau et en propulsant son bras de tout son poids, il frappa Adam. C'était comme s'il ne lui restait plus que ça dans la vie. Frapper, frapper et encore frapper l'homme responsable de tout ça. Kat savait qu'il était responsable de tout ça. Même s'il n'avait pas tué Carl de ses mains, il était celui qui les avait condamnés à fuir la maison, c'était celui qui avait tué T-Dog et sûrement d'autres qu'ils n'avaient pas vus. C'était un meurtrier, Kat le savait.
Mais c'était aussi Adam. C'était le garçon avec lequel elle avait vécu des instants mémorables. C'était Adam, bordel de merde ! Et Kat ne pouvait pas le laisser mourir sous les coups de Rick.
Avec détermination, elle se rua à nouveau sur le chef et cette fois le ceintura pour l'éloigner du corps sanglant d'Adam.
Elle recula avec Rick mais ne s'attendait pas à ce que ce dernier se débatte à ce point. Elle fut désarçonnée et tomba en arrière, entrainant l'homme avec elle. Elle atterrit sur le dos et gémit lorsque tout l'air de ses poumons fut expulsé rapidement. Elle hoqueta mais n'eut pas plus de temps pour reprendre ses esprits.
Au-dessus d'elle, Rick avait fait volte-face et était à présent face à elle. Kat put voir toute la fureur qui l'animait lorsqu'il agrippa son cou entre ses doigts et serra.
Kat n'oublierai jamais la sensation qu'elle ressentit en cet instant. Ce fut comme si elle se retrouvait à nouveau face à Ted, à nouveau face à Daryl alors qu'elle croyait qu'il allait la violer. Faible, démunie, sans aucune chance de s'en sortir. Aucune. Elle avait l'impression de n'être qu'un jouet entre les doigts de Rick, qu'il pouvait la tuer juste en appliquant un peu plus de pression qu'elle ne pourrait rien faire pour l'en empêcher. Qu'elle n'était rien.
L'air commença à manquer. Elle eut l'impression que des milliers de petites étoiles explosaient derrière ses yeux tandis qu'un essaim d'abeilles prenait place dans ses oreilles. Elle bougeait les bras frénétiquement sur l'herbe autour d'elle, d'abord dans l'espoir de trouver une arme, n'importe quoi pour stopper Rick, plus cela bascula progressivement vers des gestes sans but ni logique, alors qu'elle se rendit compte qu'elle allait mourir. Qu'il allait la tuer.
Pourtant l'instant d'après, toute la pression qui s'exerçait au-dessus d'elle s'évanouit et en hoqueta bruyamment. Elle se remit à respirer si fort qu'elle crut parfois qu'elle allait s'exploser les côtes à force de prendre de telles inspirations.
Le sang revint progressivement vers son cerveau, mais trop vite, trop fort, et Kat ressentit une douleur à en perdre l'esprit. Elle arriva cependant à entendre :
-Stop Rick ! Arrête ! Arrête ! Me force pas à te frapper !
Kat entendit un bruit sourd et elle se tourna juste à temps pour voir Daryl qui se redressait avant d'agripper Rick par le col pour l'arrêter.
-Lâche-moi ! Il a tué Carl ! J'vais le tuer !
-Rick !
-Lâche-moi !
-Calme-toi ! Fais pas un truc que tu pourrais r'gretter bordel !
Rick se retourna vers Daryl et tenta de l'assommer. Kat put voir son poing foncer en direction du visage de Daryl, mais celui-ci le stoppa à quelques centimètres de sa peau. Il attrapa le poignet de Rick, et d'un geste brusque, le fit pivoter pour plaquer son bras dans son dos. Rick hurla de douleur, mais Daryl n'eut aucune pitié. Il manœuvra Rick pour le forcer à se mettre à genoux et il conserva son emprise sur Rick jusqu'à ce que celui-ci réussisse finalement à se calmer.
Mais Rick savait toujours ce qu'il voulait faire :
-Tu vas pas me dire que tu ne veux pas le tuer toi aussi ? rétorqua-t-il à Daryl.
Kat ne voulait pas vraiment entendre la réponse de Daryl. Ce fut pour ça qu'elle détourna le regard et se rendit aussitôt près d'Adam qui avait glissé de sa position initiale pour chuter au sol, le visage tuméfié et plein de sang.
Elle s'agenouilla près de lui et inspecta sa face, soufflant de soulagement lorsqu'elle l'entendit gémir. Au moins, il était en vie. Elle manipula précautionneusement son visage pour vérifier qu'il n'avait rien de grave et fronça les sourcils lorsqu'elle se rendit compte qu'il avait le nez, et probablement une des pommettes cassés.
Toute à son œuvre, elle fut presque surprise lorsqu'elle entendit Daryl répondre :
-Si, bien sûr ! Mais je n'arriverais pas à vivre avec. Et toi encore moins Rick.
-Il a tué mon fils ! siffla l'homme en retour. Crois-moi, je pourrais vivre avec.
-Quand la douleur sera passée, tu ne te le pardonneras jamais. Et tu le sais.
Rick ne répondit rien à ça. Kat récupéra son sac et fouilla dedans à la recherche de quelque chose, n'importe quoi, pour aider l'homme. Elle finit par trouver un désinfectant à moitié vide. Elle attrapa une bouteille, un tissu et essaya d'enlever le plus de sang possible sur le visage de l'homme. Adam grogna et gémit plusieurs fois mais ne prononça pas un mot, et Kat serra les dents pour éviter de se répandre en excuses. Elle n'était pas sûre qu'il le mérite.
Ensuite, elle versa un peu d'antiseptique sur les plaies ouvertes et détourna les yeux lorsque le corps d'Adam se tendit brusquement contre elle. Il valait mieux qu'il ait mal à présent plutôt qu'une de ses plaies ne s'infectent. Il n'en réchapperait pas.
-C'est le milieu d'la nuit, dit Daryl et Kat tourna machinalement la tête vers lui. On f'rait mieux d'aller se coucher, on verra ça demain.
-Hors de question ! répliqua Rick en tentant de se relever. Daryl le maintint à terre d'un simple mouvement du bras et répondit :
-On va attacher Adam contre un arbre, et tu vas aller te coucher. J'vais rester debout. Et t'as pas intérêt à te relever Rick.
Rick protesta quelques secondes supplémentaires jusqu'à ce que la voix, lasse, triste et désespérée de Lori ne le coupe :
-Rick…J'ai besoin de pleurer mon fils. Tu comprends. J'ai besoin de pleurer mon enfant, et je me fiche de pourquoi ou comment il est mort. Tout ce que je veux, c'est aller dans ma tente et essayer d'oublier. Avec Judith, et toi. Alors s'il te plait viens.
Kat sentait les larmes dans la voix de Lori et elle était sûre que Rick les avait senties lui aussi. Ce fut sûrement pour cette raison qu'il ne dit rien d'autre, que Daryl le lâcha et que, sans un regard pour Adam ou elle-même, il se dirigea vers sa tente, y pénétra avant de refermer le tissu sur eux.
Lori était passé avant lui. Et il ne restait plus que Daryl, debout entre les deux tentes, et Kat et Adam un peu plus loin. Daryl et Kat échangèrent un regard entendu, et celle-ci s'éloigna d'Adam pour laisser à Daryl l'espace afin de menotter Adam à l'arbre.
Ce dernier lui envoya un regard suppliant mais Kat préféra détourner les yeux. Elle savait que c'était la seule chose à faire. Ils ne pouvaient laisser Adam en liberté après ça. Même si Kat ne voyait vraiment pas ce qu'ils pourraient faire de lui.
Elle lança un « je suis désolée » étranglé à Adam et se réfugia dans sa tente.
Le sommeil ne vint jamais la chercher. Comment pourrait-elle dormir, de toute façon ? Adam, son ex petit ami, l'homme avait qui elle avait vécu tant de choses, allait mourir. Elle savait qu'elle allait mourir. Rick ne le laisserait jamais partie en vie et Kat savait que Daryl ne l'empêcherait pas. Adam était destiné à mourir et Kat ne pouvait rien faire pour l'empêcher.
A moins que…
Depuis quelques minutes, une étrange idée la tiraillait. Elle en était réduite à devoir choisir entre Adam et les autres, entre l'homme qu'elle connaissait et la haine d'un père en deuil. Et elle avait déjà fait son choix. Malgré tout ce qui venait de se passer, elle avait déjà fait son choix.
Alors elle se leva.
La nuit commençait à reculer. Passant sa tête en dehors de la tente, Kat pouvait apercevoir les débuts des stries multicolores qui annonçaient l'aube. Elle n'avait pas beaucoup de temps.
Daryl était assis par terre, adossé à un arbre. Il fixait Adam. Il semblait extrêmement calme ainsi, presque en paix avec lui-même. Une de ses mains était posée sur le manche de son couteau et il faisait tourner la lame sur elle-même, comme s'il attendait de s'en servir. Kat devait bien l'avouer, il faisait peur. Cela la conforta dans son idée.
-Daryl ? Murmura-t-elle en s'approchant de lui.
L'homme sursauta et lui lança un regard blessé.
-T'arrives pas à dormir ?
Kat eut de la peine pour lui. Il avait un visage cireux, de grandes cernes s'étirant sous ses paupières et un hématome virant au violet sur une des joues. Les derniers jours, les dernières semaines avaient été traumatisantes et cela se reflétait avec une extrême violence sur leur peau.
-Ouais, je… Tu devrais aller te reposer. T'as une tête à faire peur. J'vais le surveiller.
Daryl lui lança un étranger regard et Kat crut pendant un bref instant qu'il avait tout compris à son impensable plan. Pourtant l'instant d'après il hocha la tête, se releva tel un vieillard et se dirigea en clopinant vers la tente. Kat attendit sans rien dire alors qu'elle l'entendait se poser avec un soupir sur le matelas, attendit qu'il dorme, attendit. Et lorsqu'elle fut sûre, Kat passa à l'action. Elle se précipita vers l'arbre contre lequel était attaché Adam. Il était assis contre le tronc, les bras tendus derrière lui pour venir se rejoindre de l'autre côté de l'arbre. Il avait dû s'endormir, son visage tombait vers sa poitrine.
Kat s'agenouilla près de lui et agrippa son épaule pour le réveiller. Son ancien petit ami releva vivement la tête et, sans prendre la peine de regarder de qui il s'agissait, il recula vivement, l'air terrifié.
-C'est moi ! chuchota Kat. Adam, c'est moi !
-Kat ?
Le visage d'Adam était méconnaissable. Il était couvert de plaques rouges et bleues et violettes et vertes. Tout un tas d'hématomes qui avaient réussi, d'une façon ou d'une autre, à arriver dans le même temps à différents niveaux de guérison. Sa lèvre supérieure était fendue et du sang avait séché sur son menton et sur son t-shirt. Une de ses pommettes était méchamment gonflée et Kat était persuadée qu'elle était cassée. De même que son nez, qui partait un peu trop à droite pour être en bon état. Kat grimaça et répondit :
-Oui, c'est moi.
Et soupirant, elle demanda :
-Pourquoi tu as fait ça Adam ? Pourquoi ?
-Parce qu'il me l'avait demandé. Parce qu'il m'avait promis que je pourrais revoir Alicia. Parce que je voulais tellement y croire…
Il dut voir que Kat état loin d'être convaincue puisqu'il rajouta :
-J'avais vraiment besoin d'y croire. Tout mon monde s'écroulait, et je me retrouvais seul. Et tout à coup, mon père réapparait, avec la promesse que tout allait s'arranger, et avec Alicia. J'ai besoin d'elle Kat. Et…C'était des hallucinations. Je sais pas comment, ni pourquoi, mais c'est le cas. J'ai imaginé tout ça, mais ça semblait si réel….Kat, c'était si réel…
Kat baissa la tête. Son discours était délirant et une partie de Kat n'arrivait pas à croire qu'il avait pu passer d'une psychose aussi profonde à un calme aussi serein. Mais après tout, elle n'y connaissait rien. Tout ce qu'elle savait, c'était :
-Rick ne te laissera jamais t'en tirer, tu sais ? annonça-t-elle en tentant de ne pas laisser la tristesse l'envahir.
Elle comprit en voyant le visage d'Adam qu'il le savait. Il le savait très bien.
-Je le mérite, décida-t-il finalement. Par ma faute, Carl est mort. T-Dog aussi. Et je ne sais pas combien d'autres. Je suis…je suis un monstre, Kat. Si Rick veut me tuer, je l'accepterai. J'en ai marre de me battre…
-Adam…
-Non ! Laisse-moi finir. Je ne suis pas fait pour cette vie-là. Je ne l'ai jamais été. Quand on était tous les trois, c'était toi qui gérais tout. Moi, je me battais et je suivais les ordres. De nous trois, t'étais la seule qui aurait pu s'en sortir. T'as ce truc toi. Je ne sais pas si c'est un bon truc, mais t'as ce truc pour survivre. Pas moi. Et je ne veux plus me battre. Je ne veux plus souffrir jour après jour en sachant pertinemment que ce ne sera pas mieux le lendemain. Que ça sera pire. Que je risque de perdre d'autres personnes, que je risque d'en mettre d'autres en danger. Vous vous en sortirez très bien sans moi.
Kat serra les dents. Elle refusait qu'il tienne ce genre de discours. Il n'avait pas le droit d'abandonner. Pas maintenant ! Pas maintenant qu'ils avaient besoin de se serrer les coudes. Elle, elle restait là ! Ne le voyait-il pas ? Elle restait près de lui alors qu'elle s'en sortirait bien mieux sans, elle restait alors que Rick, Lori et Daryl voulaient le voir mort. Elle restait, parce qu'elle le connaissait, parce qu'elle savait qu'il était un homme bien, qu'il ne méritait pas ça. Elle croyait en lui, et elle refusait de comprendre, elle refusait de croire qu'Adam ne croyait plus en lui-même depuis bien longtemps. Qu'il était mort à l'intérieur depuis bien longtemps.
-Pas moi. Je ne veux pas que tu te laisses faire. Il est hors de question qu'il te tue. Je ne le laisserai pas faire Adam.
-Kat…
La jeune médecin ne l'écouta pas. Si elle avait le moindre doute avant d'arriver près de lui, elle était sûre à présent. Elle savait ce qu'elle voulait. Elle voulait qu'il vive. Elle ne supporterait pas de le voir mourir.
Avec détermination, elle attrapa le couteau qui pendait sur la hanche et coupa le lien qui le retenait à l'arbre. Adam massa ses poignets, la regardant avec une interrogation évidente dans le regard alors qu'elle annonçait :
-Va-t'en. Disparais. Avec un peu de chance, tu auras une heure d'avance sur nous.
Kat fouilla dans son sac et en sortit deux grandes bouteilles d'eau, une boite de conserve et un couteau.
-Prends ça avec toi. Tu pourras tenir deux jours, peut-être trois si tu te rationnes beaucoup. Va-t'en. Va où tu veux, vers le Mexique, vers le Nord, n'importe où. Cherche un groupe de gens biens et ne leur raconte rien sur toi. Trouve une communauté, un endroit où se poser et où vivre. Et surtout, ne reviens jamais. Ne cherche pas à nous retrouver. Ne cherche pas à me revoir. Fais comme si j'étais morte. Parce que si tu reviens, je ne pourrais pas empêcher Rick et Daryl de te tuer.
Adam ne rétorqua rien. Il resta silencieux et baissa la tête pour éviter de croiser son regard. Kat attendit de longues secondes et finit par se résigner.
Alors elle se leva, ôta la terre qui s'était accumulée sur son jeans et recula en entrainant son sac avec elle.
Elle se retourna et s'éloigna, sans un regard en arrière. Elle savait très bien que si elle se retournait, ne serait-ce que pour une seconde, elle perdrait toutes ses bonnes résolutions, elle courrait vers lui et l'empêcherait de la quitter. Mais il le devait. Il le devait. S'il restait, il allait mourir. Rick le tuerait et Kat ne pourrait pas le supporter.
Elle le devait, se répéta-t-elle, elle le devait. Et elle réussit. Elle arriva près de sa tente et garda les yeux rivé sur le bleu sombre du tissu.
Et puis après plusieurs longues secondes, elle regarda en arrière.
Adam avait disparu. L'arbre contre lequel il avait été attaché était vierge, à l'exception de quelques traces de sang qui maculaient le bois clair. Celui d'Adam.
Mais son propriétaire n'était plus en vue.
La boite de conserve, les bouteilles d'eau et le couteau non plus.
A suivre...
