Chapter 35 : The Last Rose
A l'unisson, les neuf d'entre eux prirent une profonde inspiration une fois qu'ils stoppèrent enfin leur course à l'abri de tout son suspect. Malgré les pavés gelés par le manque de soleil, jamais s'asseoir ne leur avait semblé si agréable. Ils s'étaient bien éloignés des murs, soucieux de ne pas se faire prendre par un garde resté en arrière. Dorénavant, seules les bâtisses aux airs de refuge abandonné les entouraient, et seules leurs respirations saccadées étaient audibles dans la nuit tombante. Même le bouquant du conflit qui devait encore avoir lieu de l'autre côté du mur ne leur parvenait plus.
Ce silence ne fit rien pour alléger leurs inquiétudes envers leurs alliés. N'était-ce pas trop lâche d'ainsi se faufiler en profitant de leur diversion possiblement mortelle ? Les gardes de la citées étaient toujours nombreux, et très bien équipés. Les guerriers semblaient n'avoir aucune chance… pourtant ils n'avaient pas hésités à se réfugier dans le mutisme des ruelles de la capitale.
« Le plus dur reste encore entre nos mains. » Souffla Neru, apparemment sujette aux mêmes pensées que ses compères.
Gakupo était trop déconcentré pour réellement faire attention à ses mots et répondre quoi que ce soit. Le silence le déconcentrait. Il absorbait toute son attention, prenait tout ce qui pouvait se passer dans sa tête et le réduisait en poussière. La ville était si différente de celle qu'il avait quittée quelques semaines plus tôt que s'en était irréel. Où étaient passés les cris, l'odeur du sang frais, les supplications d'un peuple plongé dans la confusion ? Où étaient passées les preuves de leur survie ? Tout le monde n'avait pas pu mourir, n'est-ce pas ? Ils ne pouvaient pas avoir décimé toute la ville en si peu de temps… Le pouvaient-ils ?
Le silence de mort se réverbérait sur les murs teintés de suie et de sang séché puis en lui, jouant à entortiller tout ce qu'il trouvait jusqu'à lui en donner la nausée. Il avait conscience d'avoir laissé son peuple derrière. Il n'en voulait plus à Luka et comprenait même ses raisons, mais cela ne changeait rien à sa culpabilité. Il méritait ce malaise, cette honte, il l'avait cherché et ce n'était qu'un faible prix comparé à celui payé par les résidents. Neru reprit sa tentative de les faire redescendre sur terre, cette fois-là avec plus de succès :
« Maintenant, le plan d'action… » Elle laissa sa phrase en suspens, ayant plus de mal qu'elle ne l'eut crut à venir avec une véritable stratégie. Elle y avait bien pensé dans le tunnel et dans leur courte attente plus tôt, mais ces bribes d'idées lui semblaient d'un coup bien trop idéalistes.
« Et rapidement. Nous n'avons pas tout notre temps, il faut que nous conservions notre effet de surprise, on ne peut pas le gâcher à pleurnicher sur ce qui nous attend. » Mikuo se chargea de tempérer les propos de Luka avant que les couteaux qui se formaient dans les yeux de Neru ne se concrétisent :
« Ils trouveront sans doute bientôt les cordes. Ou ils comprendront encore plus vite en trouvant le garde que Ron a mis hors jeu. » Certaines expressions se muèrent en grimace au souvenir du soldat que le brun avait en effet plongé dans l'inconscience à son arrivée au haut du mur, il avait tout juste eut le temps de le dissimuler dans un coin sombre avant que Luka et Gakupo ne le rejoignent.
« En somme, le temps est certainement déjà compté. » Conclu le violacé qui avait enfin réussit à mettre ses doutes de côté. Neru eut un soupire vaincu.
« Il faut de la discrétion, de l'efficacité et… beaucoup d'improvisation. » Ils purent tous sentir à quel point ce mot lui déchira la gorge et aucun ne fit de remarque à ce sujet, acceptant plutôt d'un hochement de tête. Quelques secondes de réflexion passèrent, arrivant à un énième cul de sac le turquoise tenta une autre approche :
« Sinon, on reste dans l'ombre à tout prix, on monte le peuple contre l'autorité et quand nous avons un bon effet de foule on lance l'attaque. Si les gardes ne nous trouvent jamais dans les murs, ils pourraient bien penser que nous faisions juste parti du groupe de Rook-san. » Matsuda prit un de ses éternels airs ennuyés.
« Ca prendrait des jours. On vient de parler de rapidité, je te rappelle. Et tu parles de rester incognito ? Ils doivent bien avoir des espions dans le peuple pour éviter toute rébellion. » Mikuo coinça sa main entre son menton et son genoux, montrant ainsi qu'il n'essayerai pas de défendre son cas.
« Alors quoi ? » Commença Gumi de son air farouche, en ayant par-dessus la tête de leurs chamailleries. « Vous voulez qu'on crie à toute la capitale de prendre les armes tout en menant une attaque surprise ? Il faudrait choisir ! » Ses joues se gonflèrent dans une moue exagérée, mais la réponse fut loin de ses attentes. Neru et Luka échangèrent un regard étonnement complice, avant de ne dévoiler deux sourires des plus confiants.
« Exactement. »
La jeune fille s'apprêtait à mettre un terme à leurs illusions mais elle se stoppa net en voyant les expressions confiantes qui commençaient à s'allumer sur tous les visages. Rapidement, ce vent frais la gagna à son tour, et elle se joint aux discussions traitant des détails. Après quelques échanges, ils décidèrent de se séparer en deux groupes, l'un d'entre eux destiné à faire diversion en ville, et tandis que les yeux du peuple comme ceux du gouvernement illégitime seraient braqués sur eux, le reste de la petite équipe se glisserait dans le palais.
On confia bien sûr la tâche de mettre le peuple en mouvement à Gakupo et Rin, c'était bien la raison pour laquelle Luka avait voulu les réunir, confronter leur passé et leur présent au peuple confus pour les guider vers leur future. Cette dernière fit bien comprendre qu'elle ne quitterait par leurs côtés et elle proposa à Gumi de la rejoindre, celle-ci allait pour accepter, avant de ne voir les visages décomposés de Rin et Mikuo. Repoussant alors la tentation de faire quelques remarques sur les regards échangés au fond de son esprit, elle en confia la tâche au turquoise qui, de toute façon, était bien plus à même de protéger les deux monarques qu'elle.
Après quelques derniers conseils ils se dépêchèrent de se séparer. Aucune promesse de se retrouver par la suite ne fut échangée, personne n'ayant eut envie d'alourdir davantage l'atmosphère. Les quatre désignés se rendirent alors à la plus grande place de la capitale, tandis que le reste du groupe disparaissait dans les ombres jusqu'à ce que ce soit leur tour d'intervenir, de préférence avant que le chaos ne commence. Iroha n'avait sans doute pas eut le temps de revenir à la capitale, ainsi ils jouaient une grande partie de leur succès sur l'effet de surprise.
Luka les guida avec agilité dans les ombres des bâtiments, donnant une étrange impression de déjà-vu au violacé qui la suivait de près. Cette fois-là il savait pourquoi la femme n'avait pas à regarder où elle allait, pourquoi elle en doutait pas du chemin qu'elle prenait. Un certain jeune garçon devait marcher devant eux, servant de sentinelle et lui donnant les instructions à suivre. La confiance de la rosée se mua alors en une bien triste dépendance à ses yeux.
Petit à petit ils arrivèrent sur la place centrale de la capitale, une place qui avait été utilisée pour des festivals réputés jusqu'à l'exécution de la Rose Jaune, trois ans auparavant. L'échafaud était encore là, se tenant tel l'ange de la mort. Il respirait la fierté, la fierté d'avoir mis un terme au règne de la cruelle princesse, la fierté d'être commémoré, année après année.
Rin ne pouvait en détourner les yeux, tout comme des années auparavant. L'attroupement revenait de ses souvenirs fantomatiques, comme à l'époque, elle voyait toutes ces personnes sans vraiment pouvoir les identifier, car tout ce qu'elle voyait c'était cette Faux démesurée qui menaçait de s'abattre d'un moment à l'autre. Il y avait des cris, tellement de cris, et des acclamations. Un mélange parfait de haine pour elle et d'adoration pour le prince qui avait libéré leurs pauvres âmes. Ces cris s'écrasaient comme des vagues contre son crâne, la rendant à moitié sourde.
Cependant, aucune douleur n'avait pu détourner son regard de l'arme destructrice, cette chose qui n'aurait pas dû être inventée. Pourquoi l'homme aurait-il le droit d'ôter la vie, cette si précieuse vie. Dieu n'était-il pas celui accordant la vie et la mort ? Ce pouvoir n'était-il pas trop pour des êtres aussi fragiles et ignorants ? Cette femme en rouge se tenant là-haut savait-elle seulement ce qu'elle était sur le point de faire, coupant ainsi toute chance de rédemption à une âme ? Elle ne pouvait pas voir son expression pour répondre à ses interrogation, tout était trop flou, même le prince de Bleu à ses côtés. Elle ne pouvait voir qu'une chose nettement, car ses yeux ne voulaient pas le quitter.
Que faisait-il là ? Il n'avait rien à y faire pourtant, c'était sa place à elle. Elle le revoyait pour la première fois depuis qu'il avait été emmené, il n'avait pas changé de tenue, portant toujours sa robe. C'était sans doute pour ça que le peuple ne voyait rien. Si elle criait qu'il n'y était pour rien, si elle criait qu'il n'avait rien du démon qu'elle était, l'écouteraient-ils ? Peut-être bien lui permettraient-ils d'au moins rejoindre Len dans ce dernier acte. Le regard identique au sien, comme s'il avait deviné ses pensées, trouva sa forme dans la foule. Un nuage de sévérité l'assombrit pour un court instant, puis un sourire confiant prit sa place.
La résolution gravée dans ses traits la rendit muette. Il savait. Il savait qu'il mourrait, il l'avait sût au moment même où il l'avait forcée se faire passer pour lui et pourtant il se tenait fièrement là, au sommet de l'échafaud, derrière la guillotine. Son regard azuré parcourait la foule avec une résolution qu'elle-même n'avait jamais ressentie, c'était comme s'il les encourageait à mettre fin à ses jours. Comment pouvait-il la laisser derrière ? Alors qu'elle avait tant de souvenirs dont elle voulait parler avec lui, des souvenirs fraichement retrouvés qu'elle chérissait déjà.
« Len… » le prénom de son frère passa ses lèvres avant que les larmes ne commencent à dévaler ses joues.
Elle ne pouvait pas le laisser faire ça, subir sa punition à sa place. Il n'avait rien fait pour le mériter, il devrait être révolté par son sort. Il pouvait se redresser, reculer son cou de cet instrument de mort et révéler qu'il n'était pas la terrible princesse pour qui on le prenait. Alors pourquoi ne faisait-il rien ? Pourquoi se sacrifiait-il ainsi en son nom ? Pourquoi n'arrêtait-elle pas ce spectacle de mauvais goût ? Elle en avait le pouvoir, elle avait tout un pays à ses pieds, pourquoi ses soldats n'intervenaient-ils pas ?
Une cloche sonna. Assourdissante. Elle donna un premier coup qui la força à remonter la tête vers le visage souriant de son jumeau tandis qu'un homme dégageait ses cheveux de sa nuque. Au second coup il verrouilla son regard avec le sien, aucune peur n'était visible dans ses yeux. Au troisième et dernier coup, il entrouvrit les lèvres et, son regard concentré sur elle seule, il prononça ces mots : « Tien, c'est l'heure du goûté. » Et la lame coupa la dernière syllabe.
Avant qu'elle ne put réellement s'en rendre compte, ses genoux se plièrent sous son poids et l'envoyèrent contre le sol. Ses yeux étaient toujours rivés sur le corps mutilé de la fausse princesse. Il y avait tout ce rouge, tellement de rouge, qui ne cessait de se répandre jusqu'à tomber au sol en de grandes impulsions. Les cris de joie l'entourant n'étaient plus que confusion. Tout ce qu'elle voyait c'était cette chaire écarlate, ces quelques mèches de cheveux dorés et un os d'une blancheur absurde, irréelle.
Tout se teinta de noir, absorbant tous les détails de la scène embuée par ses larmes sans fin. Il ne restait plus qu'elle et son frère sans visage, sans vie. Elle ne pouvait pas croire qu'il ne bougerait plus, qu'il ne sourirait plus jamais. Pourquoi, pourquoi ne bougeait-il plus, déjà ?
Une forte douleur dans sa joue gauche remplaça soudainement l'obscurité par la place déserte plongée dans la lumière du crépuscule. Elle apporta sa main à son visage endoloris tout en relevant les yeux vers Luka, son expression s'adoucit considérablement lorsque leurs regards se rencontrèrent.
« Vous n'aviez pas à faire ça ! » S'indigna Mikuo qui apparut à son tour dans son champ de vision.
« Nous n'avons pas de temps à perdre, je te rappelle. Et la méthode douce ne marchait pas. » Le turquoise pesta en examinant le rouge vif de la joue de la blonde, trop confuse pour prendre part à l'échange.
« Bon, si nous sommes prêts, allons-y. » Bien que Gakupo les rappelait à l'ordre, il ne semblait avoir aucune envie d'avancer pour autant. Pourtant ils se mirent en mouvement, Luka rejoint le violacé et même Mikuo quitta ses côtés.
« Non. » Ils se retournèrent d'un même mouvement vers la petite blonde qui marqua une brève hésitation. Elle essuya les traces de larmes encore présentes sur ses joues et continua : « C'est la princesse Kagamine qu'ils doivent voir, non ? »
Elle abaissa ensuite la capuche qui avait fidèlement caché son visage lors de leur passage en ville et sans prendre le temps d'expliquer, elle détacha les deux barrettes blanches qui retenaient quelques une de ses mèches. Elle rassembla alors ses longs cheveux dans un chignon qu'elle solidifia de ses deux barrettes. Elle n'avait pas besoin d'un miroir pour savoir qu'il n'était pas aussi beau que ceux que Len avait pu lui faire, mais cela suffirait à la rapprocher de celle qu'elle était à l'époque.
Les trois personnes lui faisant face la regardèrent faire avec attention, continuant à l'observer lorsqu'elle retira la cape de ses épaules afin de découvrir sa robe, elle aussi bien loin des bijoux et broderie de sa jeunesse. Gakupo sembla se rendre compte d'à quel point les apparences seraient décisives car il se mit à ajuster sa veste pourtant bien usée par leur voyage. Rin s'était alors rapprochée de Mikuo et lui avait tendu la dite cape, elle était à lui après tout. Le turquoise la reprit seulement pour un instant, avant de ne la reposer sur les épaules de la jeune fille.
« Il est trop tard pour te balader en robe dehors, tu vas attraper froid. » Dit-il doucement. Son inquiétude fit naître un léger sourire sur ses lèvres, bien qu'une étrange douleur naquît également dans son estomac. Elle le laissa replacer la cape correctement autour de sa silhouette et lorsqu'il eut finit, ils se dirigèrent enfin vers l'échafaud.
Alors qu'ils gravirent les escaliers de fonte menant à la guillotine, ils finirent par être repérés par deux gardes en pleine ronde. Ils leurs crièrent de s'arrêter plus d'une fois, mais les quatre fugitifs continuaient leur chemin sans leur prêter attention. Les gardes en rameutèrent d'autres, et la soudaine agitation poussa des personnes à sortir de l'abri de leurs maisons dévastées. Ils n'étaient pas plus d'une vingtaine sur la grande place mais ils n'attendirent pas une seconde de plus. Si trop de gardes se réunissaient, ils n'auraient plus aucune hésitation à venir les rejoindre et ni Luka ni Mikuo n'était certain de pouvoir assurer leur sûreté.
Gakupo s'avança vers l'extrémité de la plateforme. De cette hauteur, dans l'obscurité naissante de la ville, il ne pouvait pas distinguer grand-chose, si ce n'était les reflets produits par les armes des gardes de plus en plus impatients. Il ignora leurs cris qui les intimaient de descendre et réfléchit à ce qu'il dirait… ce qu'il se devait de dire. Il y avait pensé, des centaines de fois dans des circonstances toutes très variées. Seulement, alors qu'il se trouvait face à ce peuple qu'il avait abandonné, cette ville qu'il avait laissé être détruite, sa gorge se retrouvait asséchée.
Du coin de l'œil il pouvait voir les airs inquiets des trois autres, enfin, Luka était un cas à part. Elle ne montrait aucune émotion, il avait même l'impression de ne plus exister. Pourquoi ne montrait-elle aucun intérêt à sa détresse ? Est-ce que ça y est, elle en avait eu assez ? Tout son petit manège n'avait-il était qu'une question de l'amener jusqu'ici, sans aucune inquiétude quant à ce qu'il deviendrait après cela ? Une partie de lui brûlait d'envie de se tourner vers elle et lui jeter son arrogance à la figure, mais une autre partie, plus importante, ne voulait que lui prouver qu'il pouvait prendre son destin en main. Ainsi il parla avec toute la confiance qu'il pouvait trouver en lui, sans remarquer le sourire fier trônant sur les lèvres de la femme.
« Peuple du Pays Violet, non, peuple de la capitale ! Tu as souffert, aujourd'hui encore, on t'a réduit à l'esclavage et forcé à la lutte. Encore une fois, il t'a été demandé de garder la tête haute alors que la cupidité du monde te soumettait aux pires des traitements ! »
Il s'éclaircit la voix afin de pouvoir en tirer plus de puissance. Les gardes à leurs pieds se faisaient plus agités, échangeant des messes basses et probablement sur le point d'intervenir. Mikuo le vit tout comme lui et se positionna face au seul accès afin de leur tenir tête au moment venu.
« Et pourtant tu as tenu, » reprit-il, « comme trois ans auparavant, tu as tenu bon et bien que ce ne soit pas sans douleur et sans perte, tu as sût tenir jusqu'à l'arrivée des renforts. Car oui, aujourd'hui marque la fin de te ton supplice ! Comme tout ma;r, tu as finis par attirer la pitié des dieux, et ces esprits supérieurs t'apportent ainsi des amis, des alliés. Cette guerre, tu ne peux la gagner seul, c'est pourquoi je te demande d'accepter la main qui t'es tendue. Saisies-toi de tes armes ! Mets ta femme et tes enfants en sûreté, embrasse-les, et rejoins-nous sur le champ de bataille ! Je ne te dis pas de jeter ta vie au feu, je te dis de saisir ta liberté, celle que tu as déjà saisie trois ans auparavant et qu'on a essayé de te reprendre ! Ce n'est pas pour cette vie là que tu as souffert il y a trois ans, ce n'est pas pour ce futur là que ton père a saigné il y a trois ans ! »
Plus de personnes s'étaient déjà rassemblées, on pouvait parler d'une véritable petite foule qui était difficilement dispersée par les gardes trop occupés à essayer de se frayer un chemin entre Luka et Mikuo. Les deux constituant une paire de choix pour le terrain, Mikuo attendait les hommes près du haut des escaliers de fonte et les poussait dans le vide sans hésitation lorsqu'ils étaient à porté de sa lance tandis que Luka exécutait les plus endurants d'une de ses aiguilles dans la gorge.
Les habitants avaient également commencés à venir avec des torches et des bougies, la nuit commençant à tomber, ce qui les rendrait bien plus visibles dans la capitale. A voir ainsi les évènements tourner en leur faveur, Gakupo se trouva plus à l'aise et il décida de passer à la vitesse supérieure. D'un mouvement ample du bras il défit le foulard qui jusqu'à présent emprisonnait ses cheveux ainsi qu'une partie de son visage. La foule ne le reconnu pas immédiatement, mais les gardes marquèrent un temps d'arrêt.
« Je sais que j'aurais du combattre à tes côtés dès le premier jour, je sais que je méritais tout autant que toi de mourir entre ces murs ! Je sais, peuple de la capitale, que je n'ai plus le droit de me tenir en tant que ton dirigeant ; et c'est pourquoi, moi, Gakupo Kamui, je me présente à toi en tant qu'ami ce soir. » Des rumeurs de protestations commencèrent à se lever, certaines rappelant les soupçons qui avaient pesées sur le rôle de leur Intendant dans cette prise de pouvoir. « Je sais que tu t'es senti trahis, et tu en avais toutes les raisons. J'ai fui, une nuit j'ai passé ces murs et j'ai couru aussi vite que je le pouvais. Mais je ne l'ai pas fait sans regarder en arrière, je ne l'ai pas fait sans penser à ton triste sort. Et depuis, jour après jour, j'ai combattu pour faire éclater la vérité et te rendre la liberté ! »
Des messagers avaient dû être envoyés au palais, si bien qu'une vingtaine de soldats arrivèrent sur la place pour réinstaurer l'ordre. Cependant ils regrettèrent bien vite de ne pas avoir été plus nombreux. La foule ne montrait que de la suspicion à l'égard de Gakupo, et pourtant, ils repoussèrent les soldats avec violence, montrant qu'ils voulaient en entendre plus.
« Pendant ces longues semaines, on ne t'a servit que des mensonges, d'effroyables mensonges ! On t'a fait croire que celle qui se devait de te diriger était de retour et en utilisant cette identité maudite, on t'a fait souffrir. On t'a prit pour un idiot, un paysan sans cervelle, et on t'a monté contre tes camarades ! Je veux t'aider à venger cet affront qui t'a été fait, je veux libérer ce pays de sa malédiction, une bonne fois pour toute ! Celle qui se tient dans ce palais n'est pas la Rose Jaune, ce n'est pas Rin Kagamine qui tire les ficelles de cette mascarade ! »
Rin comprit qu'elle devait s'avancer, c'était son heure, son moment de gloire. Pourtant ses jambes refusèrent de bouger immédiatement, soudain en coton. Depuis quand ne s'était-elle pas tenu devant un public ? Devant un peuple… un peuple en colère, comme celui qui avait tenté de se rebeller à l'époque. Ce même peuple qui l'avait renversée. Puis elle se souvint, elle ne devait pas être Rin, elle ne devait pas demander le pardon. Bien au contraire, elle devait leur donner l'envie de se battre, peu importait s'ils se retournaient contre elle.
Ses genoux cessèrent soudain de s'entrechoquer et elle repoussa un peu plus sa cape en arrière avant de ne vérifier que sa coiffure restait en place. Elle rejoint alors les côtés de Gakupo, marquant une distance plus importante qu'elle ne l'aurait souhaité avec l'homme qui, à ce moment, aurait été son seul réconfort malgré leurs différents.
« La vraie survivante des Kagamine, vous l'avez devant vous ! Moi, Rin Kagamine, dernier membre de la famille Royale du Pays Jaune se tient sous vos yeux en cet instant ! » Le silence qui saisit la foule ne dura qu'une brève seconde mais fut tout de même saisissant, certains des gardes royaux soudain bien plus nombreux affichèrent cette même surprise. « Alors dites-moi, qui, pensez-vous, se tient dans mon palais ?! Ce n'est qu'un imposteur ! Une femme qui sans honnêteté a prit mon nom juste pour vous contrôler ! Car elle sait que le peuple comme l'armée ne sont que des pantins qu'elle peut contrôler sans montrer son visage ! »
La foule se ranima avec haine une fois que la princesse se tut et ils ne furent soulagés qu'un bref instant qu'ils croient en son identité. Bientôt une pluie de pierres s'abattit sur eux. Aucun des deux dirigeants ne réagirent tout de suite, trop surpris par la tournure des évènements, Gakupo ne se recula qu'après avoir reçut un gravier dans le bras. Rin, elle, fut forcée de se reculer par une main enroulée autour de son poignet. Mikuo para des projectiles avec colère puis voulu s'adresser aux personnes rassemblées, cependant, leur nombre le coupa net. Depuis quand autant de personnes étaient-elles arrivées jusqu'ici ? Et surtout, où étaient-ils avant cela ? Pourtant il se reprit :
« Vous avez tous les droits d'être furieux, mais au moins tournez cette rage contre la bonne personne ! Celle qui vous a égoïstement utilisés dans sa vengeance se trouve dans ce maudit palais, alors allez lui crier votre colère à elle ! » Sa propre rage le surpris, mais au moins les pierres cessèrent de ricocher sur l'échafaud. Gakupo se ré-avança bien vite, avec fluidité il dégaina son épée et la dirigea en direction du palais. La lame scintillait grâce aux éclats des torches de plus en plus nombreuses en contrebas.
« Peuple ! Tu peux maintenant réclamer ton dû ! Tu en as la force ! »
Dans l'obscurité du soir, la capitale se mit en mouvement comme trois ans auparavant. Les évènements passés semblaient à la fois bien lointains et proches, mais ce qui importait c'était le présent et l'avenir pour lequel les habitants se battaient dorénavant. Quelques militaires retournèrent leurs armes contre leurs camarades, défendant la population dans son avancée jusqu'au palais. L'appel venait à peine d'être lancé, et déjà, la ville se réveillait.
…
Ils se mouvaient tel des ombres sinueuses le long des ruelles, à chaque tournant ils trouvaient moins de cachettes et ainsi ils savaient qu'ils se rapprochaient des murs du palais. La soirée commençait tout juste et, de la où ils se trouvaient, ils ne pouvaient aucunement entendre ce qu'il se passait sur la place où se déroulait le discours du reste de leur équipe. Malgré eux, la crainte que tout ne se déroule pas comme prévu germait dans leur esprit, dans une partie de celui-ci rapidement noyé dans l'attention du moment. Ils ne pouvaient pas commencer à douter, ils se devaient de remplir leur part du marché.
Neru, qui était en tête, s'arrêta brusquement, si soudainement que Gumi n'eut pas le temps de ralentir avant de ne rentrer dans la petite blonde, manquant de les faire toutes deux tomber si Matsuda ne les avait pas vivement forcée à se rapprocher du mur qu'ils longeaient. Suite au silence, ils purent tous entendre les pas approchant en hâte et retinrent leur souffle dans des prières muettes. Un petit groupe de gardes passa alors en courant, sans leur prêter aucune attention. Ils devaient être cinq ou sept, ce qui leur fit comprendre, avant même qu'ils ne parlent, la raison de leur présence.
« Des semeurs de troubles ont été repérés sur la place de l'exécution. Dépêchons avant que de véritables problèmes ne nous tombent dessus ! » Rappela l'homme le plus richement décoré. Le soulagement écrit sur les visages du groupe jurait avec l'inquiétude sincère des gardes.
Lorsqu'ils ne furent plus que de vagues silhouettes dans l'obscurité, Matsuda abaissa son bras qui tenait encore en place les deux jeunes filles et ils sortirent de l'ombre d'un commun accord. Ils n'étaient plus qu'à un ou deux pâtés de maisons de la résidence royale, ainsi ils franchirent le reste de la distance en courant sans état d'âme. Comme ils le pensaient, personne ne les vit faire et ils se retrouvèrent vite plaqués contre les murs et grilles du palais.
L'endroit était bien plus lumineux que le reste de la ville, de ce qu'ils voyaient au travers des barreaux de fonte noire, la quasi-totalité des fenêtres du palais se trouvaient éclairées, quelques ombres s'y projetaient même de temps à autre, témoignant d'une activité bien réelle. Cette activité s'étendait jusqu'aux plantes des jardins où se reflétaient les lumières du palais dans un étrange jeu verdoyant. La scène leur donna l'impression de ne pas appartenir à la capitale tellement endommagée, presque morte.
Après avoir reçut le feu vert pour le faire, Ron passa avec souplesse de l'autre côté des grilles, sans pour autant se laisser retomber dans l'herbe de l'autre côté. Il restait suspendu au niveau des têtes taillées en piques et se tordit le cou en arrière pour s'assurer que la voie était libre. N'ayant remarqué aucun mouvement suspect, il retourna son attention vers les autres et attendit qu'ils ne grimpent jusqu'à sa hauteur pour les aider à passer à leur tour, sans plus de mal que nécessaire. Une fois que les quatre autres eurent les pieds fermement posés au sol, il se laissa tomber à leurs côtés et ils regardèrent ensembles l'imposant bâtiment.
Il n'y avait plus beaucoup de gardes, pour ne pas dire aucun, postés aux différentes entrées. Aussi cela parut naturel au bleuté d'entrer directement par les portes principales afin de rapidement en finir. Il fut bien vite arrêté par Neru qui lui indiqua le côté opposé du palais en expliquant vaguement qu'une porte de service s'y trouvait. Akaito eut un léger rire à son encontre tandis qu'il lui passait devant afin de les guider jusqu'à leur point de passage.
« Reste sur tes gardes, crétin. » Marmonna l'ancien soldat qui ne tarda pas à se lancer à la suite du rouquin et des deux jeunes filles. Il fut pourtant aussitôt retenu, une seconde fois, et il baissa à peine les yeux vers la main qui s'était emparée de la sienne avant de ne tenter de se défaire de la poigne, sans succès. Il se tourna vers Ron, son ennui visible au fond de ses yeux. Le regard tout à fait sérieux du brun le mit quelque peu mal à l'aise.
« Cette fois-ci, je ne te laisserais pas partir de ton côté. C'est hors de question. » Un petit soupire du bleuté dissipa toute la colère qu'il menaçait de laisser éclater.
« Je n'ai pas dis que je comptais le faire, je me trompe ? »
Un fin sourire trouva son chemin sur les lèvres du plus jeune, laissant à Matsuda l'agaçante impression d'avoir fait le bon choix. Ils ne faisaient déjà plus attention à leur environnement, encore moins à Gumi qui, elle, avait remarqué leur retard mais semblait réticente à l'idée de s'imposer. La blonde nota son hésitation mais laissa le sujet de côté pour le moment et rappela plutôt à l'ordre les deux garçons à la traîne.
Une légère teinte rouge s'empara des pommettes du bleuté qui se rendit compte que la scène s'était déroulée aux yeux de tous. Ron, quant à lui, s'excusa dans un ample geste du bras avant de ne se dépêcher de rejoindre le groupe avec naturel, sans pour autant lâcher la main de l'autre qui fut obligé de suivre son rythme.
Akaito eut du mal à détourner son regard de ses deux amis. Il ne pouvait s'empêcher de revoir le désastre qu'avait été leur rencontre avec Kiyoteru, si peu de temps auparavant. Au final, cela ne s'était pas si mal passé, la preuve en était qu'ils étaient aujourd'hui tous présents. Pourtant il ne pouvait pas oublier la peur, cette peur irraisonnable qu'ils avaient tous sentis devant la possibilité que Matsuda pourrait ne jamais revenir parmi eux, cette peur qui avait déchiré le brun en quelques minutes. Avec Luka et Gakupo à l'autre bout de la ville il se trouvait être l'aîné, il était donc de son devoir de veiller sur eux… certainement.
Bien malgré lui, il se rappela de la révolution conduite par Kaito. A l'époque il avait été au moins tout aussi motivé à garder son frère hors du cœur de la tempête, il n'avait certes pas une grande expérience au combat, mais il avait tout de même été capable de l'accompagner jusqu'au Pays Jaune, à son grand soulagement. Malheureusement, une fois que Kaito eut rencontré la femme qui était dorénavant son épouse, il fut emmené loin de sa portée et rendu incapable d'entendre ses inquiétudes.
Il avait détesté l'influence de cette femme sur son petit frère, il l'avait maudite pour l'avoir entraîné dans ce jeu de violence et avoir risqué sa vie. Il ne faisait aucun doute que malgré les sentiments qui les liaient, elle l'avait utilisé à l'époque. Son frère avait toujours été trop gentil et naïf, ainsi le discours de la pauvre fille de chevalier réduite à la misère suite aux injustices commises par la Rose Jaune avait eut vite fait d'attirer sa sympathie. Mais à quel prix ? Il aurait très bien perdre la vie lors d'un de leurs assauts ou dans sa colère, et il n'aurait rien pu faire pour lui…
Encore à ce jour, il ne pouvait rien pour son cadet. Après cette nuit, il saurait que Rin était encore en vie, il n'aurait aucun moyen de nier que celle à qui il avait infligé la peine capitale pour le meurtre de sa bien aimée était toujours parmi eux. Il était certain que rien ne saurait apaiser sa colère, rien d'autre que la tête de la petite blonde. Ils devaient se dépêcher de résoudre les tensions actuelles et faire disparaître Rin avant que son frère ne prenne ses mesures. Trop de sang avait déjà coulé, des deux côtés de cette guerre...
Une voix inconnue le sortit de ses songes, il ne se rendit compte que trop tard qu'un garde venait de les repérer et s'apprêtait à sonner l'alerte. Il n'eut pas le temps de dégainer son épée que la lame de Matsuda se glissait sous la peau de l'homme, tranchant sa gorge sans une seconde d'hésitation. Gumi cacha ses yeux de ses mains tandis que Neru détournait le regard avec malaise.
Le corps inanimé de l'homme tomba au sol dans un son mat étouffé par l'herbe. Aussitôt le rouquin dû mettre ses idéaux d'une intervention sans dommages collatéraux de côté et aida l'ancien soldat de son pays à dissimuler le corps. Ron les prévint peu après que personne n'avait été alerté et ils rejoignirent la porte de service. Elle n'était même pas verrouillée.
Ils se retrouvèrent alors dans les locaux des servants, l'endroit avait été rendu un peu plus chaleureux qu'à l'époque où Neru et Len les avaient occupés, mais elle eut toute de même le plaisir de retrouver quelques pièces inchangées. Elle ne s'attarda pas plus cependant et les guida avec discrétion jusqu'à une volée de marches qui les conduit au rez-de-chaussée du palais. Le tout était beaucoup plus richement décoré que ce qu'ils avaient observé à l'étage inférieur. Toutefois la décoration était bien différente de celle de l'époque. Il n'y avait plus autant d'or, ni de précieuses tapisseries dans les tons orangés. Le tout restait assez sobre et la grandeur résidait principalement dans les dimensions de l'endroit. Le moindre couloir était assez large pour laisser se croiser trois personnes, sans aucune gêne, et les plafonds des différentes salles étaient d'une hauteur effarante. Probablement suffisante pour accueillir un étage supplémentaire.
Ils arrivèrent sans mal aux seuls escaliers qui conduisaient à l'étage supérieur, un grand escalier à la structure d'acajou et aux marches de marbre noir qui descendait en direction de l'entrée principale du palais. Ils ne purent s'empêcher d'être surpris, ils n'avaient encore croisé aucun garde entre les murs et cela ne semblait pas être prêt de changer. Avaient-ils vraiment envoyé tout le monde intervenir sur la place ? Cela semblait bien naïf de la part d'une femme qui s'était hissée jusqu'aux commandes de la capitale.
Ce court moment d'hésitation suffit à Matsuda pour détecter un fin sifflement dans l'air. Il était très discret, presque aussi furtif qu'un serpent se frayant un chemin parmi les mauvaises herbes, mais il était bien là, de plus en plus identifiable à chaque seconde. Bientôt ce fut le seul son qu'il fut capable de discerner. Il se maudit de ne comprendre que si tard et releva vivement la tête vers le reste du groupe qui n'avait pas monté plus de cinq marches du grand escalier.
« Reculez ! » Leur ordonna-t-il avec empressement, pour ne réaliser que trop tard à quel point son conseil fut inutile.
« Trop tard. » Grinça Gumi entre ses dents. Elle retenait péniblement sa masse devant son visage et ce ne fut que par expérience qu'il pu distinguer au premier coup d'œil les fins câbles d'acier intriqués autour de l'arme qui menaçaient de se refermer sur Neru et Gumi, si cette dernière se relâchait un instant.
Akaito, tout comme le soldat, chercha frénétiquement un moyen de se frayer un chemin dans les escaliers afin de rejoindre les deux jeunes filles. Sans résultat. Ce fut Ron qui prit appuie sur la rambarde cirée et se jeta sur une des tentures suspendues au plafond afin d'occuper le grand espace. Matsuda voulu l'insulter et lui ordonner de plutôt venir les aider, il s'arrêta lorsque les attaches retenant les draperies cédèrent sous les poussées du plus jeune. Il put alors voir une bonne partie des câbles qui les encerclaient retomber au sol, inanimés, et ainsi libérer la masse de Gumi qui fut plus que surprise de sa soudaine légèreté. Il se maudit pour ne pas y avoir pensé auparavant.
Bien évidemment, ce n'était aucunement de la magie, ces câbles avaient beau former des pièges en apparence sans faille, ils se devaient de passer par des sortes de poulies, des éléments de leur environnement afin de se déplacer dans ces pièges mortels. La force de Kiyoteru demeurait principalement dans sa capacité à s'adapter à ses alentours et à en tirer le meilleur à son avantage. Il ne pouvait pas pour autant le sous-estimer, il avait sans doute prit le temps de bien étudier les environs, assez pour se garder cette section du palais comme terrain de jeu privé.
Décidé de prendre en main la suite des évènements, il jeta un œil aux câbles encore tirés dans les airs et abattit son épée sur le bois massif qui formait la rampe des escaliers, bien décidé à en faire tomber quelques autres. Il dut abattre le tranchant de son arme plus d'une fois avant de l'entailler, il réussit finalement à en briser le bois à cet endroit précis, non sans quelques coupures. Ron continuait de déchirer les draperies restantes. Le sifflement revint alors, apparemment mécontent de la tournure des évènements. Matsuda se tourna alors vivement vers le reste du groupe.
« Montez à l'étage, maintenant. »
« Qu- quoi ? Pas question ! On ne va pas vous laisser comme ça ! » S'opposa aussitôt Gumi qui l'avait jusqu'alors silencieusement regardé faire. Le bleuté ne lui accorda pas un regard et figea plutôt son regard rouge sang dans celui d'Akaito.
« Tâche de les garder hors de danger, le temps qu'on vous rattrape. » Akaito avait redouté d'entendre ces mots, pourtant il ne put s'empêcher d'être touché par la soudaine confiance de Matsuda.
« Ne joue pas les héros, sinon je te ferais personnellement la peau. » Le prévint-il en usant de son ton le plus joueur afin de cacher ses inquiétudes. Un sourire imperceptible joua un bref instant sur les lèvres du bleuté.
« Je n'ai jamais été un héro. » Il ne perdit pas une seconde de plus et empoigna le bras d'Akaito pour le forcer à monter les premières marches et rejoindre les filles toujours un peu plus haut. Avec un dernier regard vers eux, le rouquin les rejoint, incapable d'ignorer les tiraillements dont était victime son estomac.
A peine eurent-ils disparus de leur vue dans les couleurs de l'étage supérieur qu'une voix des plus agaçantes chantonna dans le grand hall.
« Tien, tien, les rats infiltrent le navire. Quelle chance, je commençais à m'ennuyer. »
« Et j'avais justement besoin d'affuter mon épée. » Renchérit l'ancien soldat tout en se retournant. Juste en bas des marches se trouvait Kiyoteru. Sa chemise de lin et son pantalon brun n'étaient plus dissimulés sous les vêtements sombres qu'il avait revêtu à leur rencontre, cependant ses yeux n'avaient rien perdu de leur malice, et son sourire était toujours aussi détestable. Matsuda vit ensuite Ron se laisser tomber du plafond pour retomber derrière l'homme qui ne prit pas la peine de jeter un coup d'œil en arrière.
« Même mon sujet d'expérience préféré est arrivé jusqu'ici. N'est-ce pas merveilleux ? » Le brun ne répondit rien, faisant plutôt craquer ses poings pour exprimer ses intentions.
Kiyoteru eut un léger rire moqueur et l'instant d'après Ron dut sauter sur le côté pour éviter le nouveau piège d'acier. Sans perdre une seconde à la réflexion, il se projeta aussitôt en avant, en direction du châtain et Matsuda en faisait de même, sa fidèle épée à ses côtés, afin de ne laisser aucune échappatoire à leur ennemi. Malheureusement il ne se laissa pas si facilement désorienter et alors qu'il refermait calmement ses poings son corps se retrouvait hisser jusqu'au plafond.
Les deux combattants n'eurent aucunement le temps d'arrêter leur attaque et ce ne fut que par l'habitude de recevoir les coups du bleuté que Ron sut suffisamment se déporter pour éviter l'épée qui s'abattait sur lui. Une fois qu'il retrouva un contrôle parfait sur son épée, Matsuda s'empara du bras du brun et stoppa nettement son élan avant qu'il ne rentre droit dans un des câbles étirés au travers de la pièce.
« Ne fais pas l'idiot, c'est une toile géante. Le moindre faux mouvement et tu es fait comme un rat. » Le prévint-il non sans agacement face à leur situation. Kiyoteru s'était montré redoutable dans l'espace ouvert de la ville, et ils se trouvaient dorénavant dans un endroit clôt. Ce ne serait pas évident, loin de là.
« Une toile ? Je préfère l'appeler le dôme de glace ! » Tonna ce dernier avec fierté. Il l'agaçait tellement. Il avait envie de fracasser son visage contre un des murs, le premier à sa portée, peut importe lequel… Il voulait juste voir son sang recouvrir les lieux.
Le véritable combat s'engagea bien vite, Kiyoteru lui-même se fit plus sérieux. Peut-être venait-il de comprendre que trois des leurs avaient réussis à avancer et il souhaitait donc les rattraper au plus vite. Le duo se fichait bien de ses raisons, au moins il arrêtait avec ses moqueries de mauvais goût et jouait plus sur l'offensive que la défense, ce qui leur laissait plus d'ouvertures.
Leurs coups pleuvaient, passant des charges solitaires aux tactiques plus élaborées en duo, Kiyoteru parait pourtant la grande majorité d'entre eux. Sa toile, ou son dôme comme il l'avait appelé, semblait toujours se trouver au bon endroit au bon moment et avait vite fait de les déstabiliser. Ils ne se laissèrent pas décourager pour autant, ils devaient garder leur sang froid afin que l'assaut reste à un bon rythme. La moindre hésitation leur vaudrait des coupures plus profondes.
Au fil des échanges, Ron décida de changer de tactique et s'occupa de réduire le contrôle de leur adversaire. Tandis que Matsuda prenait Kiyoteru en duel, il s'écarta du combat pour détruire les points d'attache des câbles d'acier en renversant des meubles ou brisant d'autres éléments de la structure. Son petit manège s'arrêta lorsqu'il vit la position dans laquelle s'était retrouvé Matsuda. Après plusieurs échanges délicats la lame de son épée s'était retrouvée prise dans une partie de la toile, ses mains tremblaient violemment, témoignant de la force qu'il devait mobiliser afin de ne pas céder son épée à l'homme qui l'enverrait certainement hors de sa portée.
Un sourire à donner froid dans le dos se glissa sur les lèvres du châtain qui agita brièvement son indexe droit. Le frottement de l'acier emplit la vaste pièce et ils purent tous discerner une partie du piège se mettre en mouvement pour se refermer sur Matsuda. Alors pourquoi ne bougeait-il pas ?!
Il ne pouvait pas regarder son amant prendre le risque de ne s'écarter qu'au moment décisif pour prendre Kiyoteru de court. Il ne pouvait pas rester là et le regarder se blesser comme lors de leur premier affrontement. Matsuda aurait dû savoir qu'il ferait ça. Alors sans aucun état d'âme il heurta le plus âgé de tout son poids et l'envoya sur le sol pavé.
Sous les yeux sanguins écarquillés, les câbles glissèrent jusqu'à buter contre un nœud formé au-dessus de leur tête, une boucle se forma puis disparu tout en tirant vers le haut une autre partie de la structure. Cela se passa si rapidement qu'il n'eut pas le temps de se relever, ni de penser à se saisir de son épée tombée à ses pieds. Il se retrouva à fixer stupidement le corps qui était emporté loin de lui, vers ce plafond ridiculement haut, tel un vulgaire pantin.
Il eut l'impression de fixer la silhouette suspendue pendant une éternité, coupée de tout temps et de toute physique, mais fut ramené brusquement à la réalité par une goutte carmin tombée sous son œil gauche. Un flot d'informations contradictoires le submergèrent alors. Ron ne pouvait pas être mort, pas de la sorte, pas pour l'épargner lui. Pourtant il se devait de le venger, avec toute sa haine pour l'être qui se tenait calmement face à lui, ce détestable sourire toujours aux lèvres. Kiyoteru l'observa se relever et se saisir du manche de son épée sans esquisser un geste, confiant dans sa victoire.
Matsuda se jeta sur l'homme, sa colère raisonnait dans le moindre de ses mouvements, dans chacun de ses cris et son adversaire l'évitait sans faute. Le bleuté se rendit alors compte que sans doute Kiyoteru avait-il raison d'être aussi serein. Perdre son sang froid face à lui était synonyme de perdre la vie.
« Matsu'… »
Le surnom se perdit dans son esprit, comme tout le reste. Il ne reconnaissait même pas sa voix, devenue étrangère à ses propres oreilles. Autour de lui tout s'assombrissait, l'empêchant de distinguer les directions les plus basiques. Où était-il ? Et d'où venait cette douleur ? Cela resta sans réponse alors que son monde devint ténèbres. Des ténèbres insondables qui lui glacèrent le sang.
Allait-il tout oublier ?
…
Aussi vite que leurs jambes leur permettaient, ils courraient dans les couloirs et traversaient les diverses salles. Ils n'osaient pas se retourner, s'ils le faisaient, ils savaient pertinemment qu'ils ne pourraient pas s'empêcher de faire demi tour afin de porter secours à leurs deux amis. Ce qui reviendrait à se faire anéantir par Matsuda avant même qu'ils n'aient le temps de porter un coup à Kiyoteru. Ainsi Gumi les forçait à avancer à coup de paroles encourageantes que seule une personne n'ayant pas été témoin de leur dernière rencontre avec l'homme pouvait tenir.
Ils rencontrèrent quelques gardes sur le chemin dont ils se débarrassèrent rapidement et, à ce rythme, ils se retrouvèrent rapidement face à la salle du trône. Gumi et Akaito mirent hors d'état de nuire les quelques gardes positionnés devant les portes closes, Neru, elle, fixait la porte sans esquisser un mouvement.
Finalement, ils étaient arrivés jusque là. Elle devrait maintenant s'opposer à sa sœur, sa très chère sœur... Mais cela lui était impossible, n'est-ce pas ? Elle n'avait jamais été capable de le faire, si cela avait été le cas ils n'en seraient pas là. Elle avait fuit sa sœur, toute ces années. Même à leurs retrouvailles, elle n'avait jamais osé reprendre cette relation privilégiée là où elles l'avaient laissée. Elle s'était tue et avait disparu de sa portée aussi longtemps qu'elle l'avait pu. Pourquoi cela changerait ? Ces lourdes portes l'effrayaient plus qu'autre chose.
Une main réconfortante posée sur son épaule la força à regarder derrière elle. Gumi l'avait rejoint et l'observait attentivement de ses émeraudes scintillantes. Gumi était forte, tellement plus forte qu'elle ne l'avait cru jusqu'à présent. Bien plus forte qu'elle.
« Allons-y, Neru-chan. » Dit-elle d'un ton encourageant tout en se plaçant de l'autre côté des portes. Neru se rappela alors de ses mots, elle lui avait dit qu'elle serait toujours là si elle venait à avoir besoin d'elle, allait-elle l'aider encore une fois ?
Elle jeta un regard timide à la verte et ensembles elles poussèrent les battants des portes vers l'intérieur. La salle du trône était plongée dans le noir, les quelques torches posées ci et là contre les piliers ne faisant pas grand-chose pour éclairer la grande pièce. Akaito se dépêcha de refermer les portes derrière eux et il s'empara d'une lance factice décorant une des armures alignées à l'entrée pour bloquer l'issue. Ils avaient bien assez à faire sans ajouter une nuée de gardes en renfort.
Ils s'avancèrent ensuite tous les trois en direction de l'autre extrémité de la pièce, ils ne relâchèrent par leur garde un instant, intimés de rester prudent par le silence les englobant. Le trio dépassa six rangées de colonnes, auxquelles n'étaient accrochées que quatre torches éclairées. Le silence ne se brisa pas un instant, il sembla tout dévorer, le son de leur pas, comme le craquement des feux. Devant eux se dressait un escalier dont ils ne pouvaient pas distinguer le sommet. L'obscurité les rendait immenses, pourtant Neru se rappelait qu'ils ne comptaient pas plus de dix-sept marches.
Akaito jeta un dernier regard en arrière, voulant s'assurer que personne ne les suivait pour les prendre par surprise, mais constatant qu'ils étaient toujours seuls, il se saisit d'une des torches et commença à grimper les marches, les filles sur ses talons. Une fois qu'ils furent arrivés à mi hauteur, ils commencèrent à distinguer l'imposant trône qui avait été installé au sommet, ainsi que la forme qui s'y trouvait, immobile.
« Lily ? » Appela Neru, d'une voix tellement faible qu'elle en eut honte et sentit ses joues la démanger. Un ricanement lui répondit et Akaito se tendit visiblement en ne reconnaissant là aucune intonation féminine.
Ils continuèrent pourtant leur avancée et s'immobilisèrent au moment où la lumière projetée par leur torche suffit à mieux dessiner les contours de l'intrus. Neru sentit son cœur sauter un battement en reconnaissant celui qui leur faisait face : un jeune homme qui faisait autrefois partie de la bourgeoisie de son pays, un proche ami d'elle et sa sœur, Yohio Eires. Il avait été un des rares enfants de leur âge présent à la cour de leur parent, et se fut tout naturellement qu'ils s'étaient liés d'amitié lors des discussions ennuyantes des adultes. Neru savait que contrairement à des hommes tels que Kiyoteru le blond était là pour soutenir sa sœur avant tout ; c'est pourquoi devoir s'opposer à lui était si difficile.
Le jeune homme dorénavant âgé d'une vingtaine d'année resta nonchalamment assit sur le trône, sa jambe droite passée par-dessus l'accoudoir, alors qu'il tira un arc de petite envergure de son dos. Ses cheveux blonds coupés irrégulièrement se balancèrent à peine, pourtant une flèche attendait déjà impatiemment sur la corde tendue. Le trio se rendit à peine compte de ses mouvements, comme hypnotisés par son regard carmin, mais avec une vitesse effrayante il décocha deux première flèches. Gumi parvint tout juste à éviter celle qui lui était destinée tandis que l'autre s'enfonçait avec succès dans le bras d'Akaito qui étouffa difficilement un cri de douleur.
Neru fut rapidement à ses côtés. Elle n'allait pas ignorer la souffrance d'un ami, bien qu'elle devait avouer que le comportement de son ami d'enfance la perdait. Celui-ci la regarda faire, ignorant royalement les menaces de Gumi. Il observa les expressions de la petite blonde, des regards qu'ils n'avaient pas revu depuis bien longtemps, puis il positionna une nouvelle flèche contre le corps de son arme.
« Merci de t'écarter, Iris, je ne voudrais pas avoir à te blesser. » Neru ne bougea pas d'un millimètre, restant aux côtés d'Akaito pour tenir fermement son bras et tenter de réduire la douleur.
« C'est hors de question, je ne te laisserais pas blesser un de mes amis. »
« Comme tu voudras. » Répondit-il avec une certaine mélancolie avant de n'ajuster un peu plus sa visée et décocher la flèche.
Neru était tout simplement éberluée. Il n'avait pas hésité, il n'avait pas dévié la trajectoire de la flèche, non, il avait tiré en plein sur elle. Après toutes ses années passées ensembles, ces années de complicité. Elle l'avait considéré comme un frère, il l'avait toujours consolée lorsqu'elle se battait avec Lily et pourtant… il l'abattait comme un vulgaire chien ? Vraiment ? Elle n'eut même pas la force de se décaler de la trajectoire, son regard ne parvenait pas à quitter celui rougeoyant de son ami d'enfance, tentant vainement d'y déceler du regret.
Pourtant la flèche n'atteint pas son but cette fois-ci. La masse de Gumi avait tracé un arc de cercle dans les airs et l'avait explosée en plein vol, la faisant retomber au sol en des fragments de bois dont la pointe de métal fut complètement séparée. La verte jeta un regard des plus sévères sur le blond qui se contenta d'un haussement d'épaule avant de ne s'armer une nouvelle fois.
« Neru-chan, soigne Akaito comme tu peux, je m'occupe de lui. » Elle n'attendit aucune confirmation et donna toute son attention à Yohio. Neru ne chercha pas à discuter, sachant pertinemment qu'elle ne pourrait pas beaucoup aider Gumi et aida plutôt Akaito à descendre les marches pour l'asseoir sur la dernière d'entre elle avant de n'entreprendre de retirer la flèche et bander la plaie.
Tandis que Gumi éclatait les flèches les unes après les autres tout en se rapprochant de Yohio, Neru coupa la partie de la flèche qui n'avait pas pénétré le bras d'Akaito et malgré les plaintes de celui-ci elle poussa la flèche de sorte à la faire sortir de l'autre côté. Elle ne lui en voulu aucunement lorsqu'un cri de douleur lui échappa et s'occupa de faire un bandage sommaire pour empêcher l'écoulement de trop de sang.
Ils n'eurent pas le temps de souffler que les portes de la salle du trône furent défoncées avec fracas. Des soldats s'y engouffrèrent en apportant une lumière supplémentaire qui ne fut pas de trop.
« On ne peut pas rester là ! Il faut partir ! » Neru se tourna vers Gumi avec l'espoir de la voir les suivre, Akaito se relevant difficilement. Cependant la verte ne lui envoya qu'un regard contrit avant de ne forcer Yohio à reculer pour éviter un coup de sa masse. Avec réticences, Neru conduisit tout de même Akaito derrière l'escalier conduisant au trône, elle tira sur ce qui ne ressemblait qu'une simple draperie et révéla un renfoncement du mur où un escalier en colimaçon était dissimulé en cas d'urgence. Le passage les conduirait à l'étage supérieur, aux chambres royales.
Ils montèrent les marches deux à deux jusqu'à se retrouver au sommet. Les couloirs privés étaient richement décorés, tout comme le reste et semblaient encore plus spacieux que les étages inférieurs. Dans la quiétude des lieux, Neru se rappela vaguement de ses services auprès de la famille Kagamine, puis un bruit sourd fit écho avec cette triste journée qui marqua la fin de sa servitude. Les portes avaient été enfoncées, elle se rappellerait à jamais de cette détonation et des cris la suivant. Les habitants avaient finit par se joindre à eux pour faire diversion, combien de temps leur faudrait-il pour arriver jusqu'à sa sœur ?
Akaito commença à jeter les meubles et armures qu'il pouvait trouver dans les escaliers afin de ralentir l'avancée de la troupe de soldat qui avait envahit la salle du trône. Neru le regarda pensivement faire, la réalité de la situation la frappant réellement pour la première fois. Elle était face à sa sœur, face à certains de ses plus proches amis, et pourtant elle pouvait perdre la vie. Elle ne l'avait jamais réalisé auparavant. Elle pensait posséder une certaine immunité, mais il n'en était rien. Elle n'était qu'une gêne dans leur plan, et toute gêne se devait d'être éliminée.
Elle voulu faire promettre à Akaito de ne pas la laisser seule, de rester avec elle jusqu'au bout afin qu'ils puissent se protéger l'un l'autre. Néanmoins cette pensée en attira une toute autre à son esprit. Elle s'approcha de l'homme et tira sur son écharpe pour attirer son attention, ce qui ne fut pas très difficile à obtenir.
« Ils sont beaucoup trop nombreux, Akaito ! On ne peut pas laisser Gumi seule là-bas, ce n'est pas un soldat ! Ce n'est qu'une marchande bon sang, ils vont la tuer ! Je ne veux pas qu'elle meurt, pas à cause de moi ! » Elle sentit ses larmes menacer de s'échapper. « Il faut qu'on y retourne, il faut qu'on l'aide ! Je ne veux pas continuer sans elle ! »
Il était rare que la blonde montre autant d'émotions, surtout de la peur et de l'incertitude. Ce fut pour cela qu'Akaito considéra sérieusement ses mots. Il passa une main dans ses cheveux, visiblement mal à l'aise puis il regarda furtivement l'épée attachée à sa taille.
« Très bien, écoute, reste ici et cache-toi. Je vais la sortir de là et on continu ensembles, compris ? » Finit-il par dire sans la quitter des yeux un instant. Neru hocha doucement de la tête et le regarda s'enfoncer dans les escaliers, dégageant les marches qu'il avait lui-même encombrées avec efficacité malgré sa blessure.
Lorsqu'il fut hors de sa vue, Neru échappa un court soupire de soulagement avant de ne passer sa main sous ses yeux. Elle s'était laissée emportée par ses émotions malgré tout. Sa détermination retrouvée, elle se tourna en direction du couloir Est où se trouvait autrefois la chambre de Rin et s'y avança.
Elle aurait sans doute à s'excuser plus tard… mais elle ne pouvait pas les laisser risquer davantage. Qui sait qui se trouverait aux côtés de Lily, ils n'hésiteraient certainement pas à tuer ses amis. Elle devait se charger de sa sœur elle-même. C'était son rôle, en tant que sœur, de remettre son ainée dans le droit chemin. Et puis, c'était elle qui avait commencé tout cela après tout… Si elle avait réagit plus tôt… Oui, elle devait arrêter de fuir. Ses amis avaient déjà tant risquer pour elle. C'était à son tour.
Elle dépassa plusieurs peintures qui avaient été restaurées suite à la révolution du peuple et replacées à leur endroit d'origine, grimaçant légèrement devant certains bustes qui représentaient le Roi Kaito ou Gakupo, de bien étranges reliques dans ce temps du passé. Puis elle reconnu un angle familier, elle était si proche de son but ! Elle se mit à courir le reste de la distance et bien vite elle aperçut des boucles d'une couleur vin familière.
La blonde s'arrêta brusquement devant Teto, la jeune femme du même âge que sa sœur la regarda faire. Etrangement, elle ne paraissait pas surprise de la voir ici. Neru ne pouvait pas en dire autant. Teto, Lily et elle-même avaient été inséparables pendant leur jeunesse, malgré le fait que la première venait d'un milieu bien moins privilégié, ainsi elle s'attendait à trouver la jeune femme aux côtés de sa sœur, non pas plantée devant une porte, immobile.
Teto lui adressa un petit sourire contrit et Neru remarqua enfin la large faux qu'elle tenait dans son dos. La lame de l'arme décrivait un arc de cercle d'une largeur impressionnante et était d'un rouge profond. Lily qui plongeait un pays dans le chaos, Teto qui se baladait avec des armes de tortures, et elle-même, qui avait commis bien des actes discutables sur son chemin jusque là. Elles se trouvaient bien loin des trois enfants innocentes qui jouaient à cache-cache dans leur ville natale.
Elle regarda une dernière fois Teto puis franchit la distance la séparant de la porte qu'elle gardait. La jeune fille aux cheveux couleur vin ne fit aucun mouvement pour l'arrêter, elle ne la regarda même pas lorsqu'elle abaissa la poignée et entra dans la chambre et Neru se surpris à espérer qu'elle n'était pas la seule à vouloir arrêter cette folie.
Elle referma silencieusement la porte derrière elle. Ses yeux tombèrent immédiatement sur la silhouette qui se tenait devant les portes fenêtres menant au balcon. Elle se découpait parmi les feux visibles à l'extérieur, sans doute le fruit de l'intervention du peuple. Elle pouvait revoir Rin alors qu'elle n'avait que quatorze ans, sa Princesse qui se tenait là en arborant un air tellement trop sévère pour son jeune âge. Cette place n'était pas faite pour eux, ils n'étaient tous que des enfants.
« Lily. »
L'interpellée se retourna enfin vers elle. Ses longs cheveux blonds retombaient jusqu'à ses cuisses, aussi indomptables que les siens, et ses grands yeux d'un bleu céruléen se posèrent immédiatement sur elle. Elle ne portait pas de robe à froufrou, loin de là, sa jupe blanche et jaune aurait sans doute été jugée vulgaire si elle ne portait pas un pantalon noir en dessous. Sa sœur n'avait jamais été du genre à suivre les conventions.
Sa sœur… sa chère sœur, elle l'arrêterait coûte que coûte. Avant qu'il ne soit trop tard.
