Localisation : Gallifrey, les Monts pourpres

La maison n'avait pas changé. Une demi-lune de couleur crème avec un toit d'ardoises rouges extraites de la montagne. Une série de marches creusées dans la pierre avec une légère dépression dans le milieu. Des milliers de pas les avaient usées au fil des générations. Ses chaussures glissaient un peu à cause des petites roches arrachées à la falaise toute proche et faisaient crisser le sable qui s'y était accumulé. Les volets anti-tempête devant chaque fenêtre. De simples panneaux de plastique dense et non les boucliers électroniques automatiques qu'une famille plus fortunée et plus à la mode aurait utilisés. Mais ici, rien n'était moderne. À l'origine, c'était une simple maison de campagne. Qui viendrait vivre définitivement ici? Sur l'autre versant s'alignait de vastes domaines dotés de tous les raffinements modernes. De ce côté des Monts, il n'y avait que les plaines, l'herbe rouge et le ciel. Quel ennui. Et quel paradis!

Le Docteur pivota en arrivant sur la dernière marche, comme il l'avait toujours fait. Il n'était pas à quatre mètres au-dessus du sol, mais il avait l'impression qu'avec un bon élan, il se mettrait à voler. Il n'avait jamais essayé : même un Gallifreyen de sept ans connaît les lois de la gravité et déduit presque instinctivement les règles élémentaires de la friction et de la portance. Ça ne l'avait pas empêché de se percher là et d'imaginer que le vent le soulevait et le transportait jusqu'à la Citadelle. Un rêveur, disait sa mère.

Il se renfrogna. Trop de rêve et pas assez de réalité. C'est ce dont l'accusaient ses professeurs à l'Académie.

Il passa par la porte de la véranda dont la fermeture était défectueuse depuis toujours. Elle coulissa avec difficulté sur son support. L'intérieur était froid et sombre. Il passa son doigt sur la table dans le coin cuisine. Une couche de poussière rougeâtre partout. Les précautions les plus rigoureuses n'empêchaient pas la poussière de roche des Monts de pénétrer et de se déposer partout.

La maison était déserte et silencieuse. Il traversa lentement les pièces du rez-de-chaussée, puis monta. La mezzanine servait de bureau. Un poste de communication usé, une interface informatique de base sans tous les projecteurs d'hologrammes que l'on s'attendait à retrouver sur une installation semblable. Une bibliothèque avec quelques vieux livres en papier, des vestiges qui repoussaient la modernité, encore une fois. Il faisait trop sombre pour lire les titres, mais ils étaient probablement les mêmes.

À chaque bout de la mezzanine se trouvait une chambre. Il entra dans celle de droite. Sa chambre. S'il comparait avec celles de ses enfants au même âge, débordantes de jouets, de dessins, de collages, de tout et de n'importe quoi, c'était une bien triste cellule. À ses yeux, c'était un refuge dépouillé de toute magie par un petit garçon forcé de le quitter pour toujours. Avant son entrée à l'Académie, il avait tout remisé, jeté ses collections de roches, son herbier, ses petits trésors. Il avait emporté une unique boîte de souvenirs de cette chambre et cette unique boîte l'avait suivie dans le Tardis. Une boîte dans la boîte. Il l'ouvrait rarement et Rose ne lui posait jamais de questions sur son contenu.

C'était petit. Des étagères vides. Un lit tristounet de n'avoir pas été utilisé depuis longtemps. Un coffre. Un enfant de sept ans pouvait-il vivre ici? Oooooh oui. Un enfant pouvait vivre ici. Parce que cette pièce possédait une immense fenêtre qui remplissait la largeur du mur donnant sur la façade et qui se courbait doucement jusqu'à la moitié du plafond. Elle donnait l'impression d'aspirer tout à l'extérieur ou peut-être de précipiter l'extérieur dans la pièce, comme une immense goulée d'air frais. À cause de l'absence de plafond, il avait l'impression de dormir sous les étoiles. S'il s'éveillait dans la bonne position – sur le dos - pendant un bref instant, il était convaincu d'avoir un matelas de nuage et de vivre dans le ciel. Quand il neigeait, les bourrasques se heurtaient à la chaîne de montagnes et tourbillonnaient sans fin autour de la maison. Il avait passé des heures à écouter siffler le vent.

Quand il était parti, forcé de tout abandonner, il avait découvert qu'une enfance comme la sienne était considérée comme minable et fort peu stimulante. Une maison perdue au milieu du bout du monde? Des journées entières à errer le nez au vent? Où trouvait-il le temps d'étudier et d'apprendre la richesse de la civilisation gallifreyenne? C'était pourtant ici que tout avait commencé. Il était un enfant du temps et le temps était venu à lui ici.

Plus de 1000 années avaient passé alors il n'y avait plus d'enfant. Il avait installé un verrou temporel alors il n'y avait plus de temps.

Et ce fut à ce moment que la solitude le rattrapa et le broya. Le lien qu'il avait formé avec Rose le faisait souffrir. Elle n'était pas là. C'était comme si on lui avait coupé un bras et pas question de s'en faire pousser un autre! Il avait pu ignorer le manque en imaginant que le loup était une part d'elle. Est-ce qu'il n'avait pas parlé à ce loup comme si ELLE était là? Comme si ELLE était lui? Il avait vécu dans ses souvenirs durant les derniers jours, distrait par la moindre image, la tête en l'air à la plus petite occasion. Il avait ignoré les Daleks, les dangers, le futur. Il avait fui au plus profond de son esprit pour ne plus avoir mal. Il avait fui vers la maison. Pourquoi? Il ne s'était même pas posé la question. Mais cet endroit était déserté et ne lui apportait aucun réconfort. L'absence de sa mère lui rappelait l'absence de Rose. Les pièces vides lui rappelaient celles du Tardis quand il se retrouvait sans compagnon. Le bruissement des hautes herbes rouges lui rappelaient le froissement de la chair de son compagnon à quatre pattes quand… quand il… quand il...

Un cauchemar. Il était seul et tout avait un goût de cendres. Encore.

Il avait le choix de se mettre en état de transe sous les couvertures, de plonger dans des rêves et des illusions pour retrouver les siens. Il pouvait dormir ici jusqu'à ce que la guerre détruise tout, y compris cette maison. Il pouvait se faire oublier et attendre la fin. Oh, que c'était tentant de se coucher et de fermer les yeux. Oublier. S'oublier…

Le faisceau d'une lumière balaya la façade de la maison et il frissonna. Les Daleks? Oui, ça ne pouvait qu'être eux. Ils le retrouvaient toujours. Eh bien, cette fois, il ne se battrait pas. Allons-y, pour la dernière fois. Puis il identifia des moteurs cycloniques en phase d'atterrissage. Au moins quatre. Il se déplaça jusqu'à la fenêtre, sans attente particulière. C'était seulement une possibilité de plus de cesser de souffrir. Et tout changea.

Il était là.

Le Maître était là, l'esprit paralysé, mais facilement identifiable par le Docteur par des dizaines de petits détails. On pouvait utiliser un shimmer pour déguiser un autre Seigneur du temps, mais c'était le Maître. La démarche, les expressions et ce quelque chose, cette vibration, cette reconnaissance instinctive. Le Maître aurait tout aussi bien pu être invisible et muet, le Docteur aurait su quand même.

Il dévala les escaliers, se planta au milieu de la véranda et attendit avec un air de défi. Du moins, c'est ce qu'il aurait fait dans les circonstances normales. Cette fois, il abandonna la fenêtre et s'assit lentement sur le lit, les mains sur les genoux, et ferma les yeux. C'est dans cette position que le Maître le trouva. Il resta planté dans l'encadrement, n'entra pas immédiatement dans la chambre.

Le Maître ne s'attendait pas à le retrouver si… neutre. Ni prêt pour la bataille, ni faible, ni abattu, ni fier. Il était seulement absent. Il ressemblait à cette pièce : vide, sans expression, sans rien de déplaisant ou d'agréable. Juste assis sur un lit. Impossible de deviner une intention. Et le Maître savait déceler le moindre sursaut du Docteur. Même s'il ne bougeait pas un cil, la façon de le dévisager, de placer ses pieds ou ses mains, son souffle agité ou lent, tout lui parlait. Quelqu'un avait une fois plaisanté que le Maître et le Docteur pouvaient se disputer sans un mot et sans un geste. La plaisanterie avait fait long feu assez rapidement étant donné que c'était bien trop proche de la réalité.

Le Maître s'assit sur le lit : « Hello Docteur. »

Le Docteur soupira, sans ouvrir les yeux.

« Pas de bons mots? De promesses de rédemption? »

Le Docteur n'ouvrit pas la bouche.

« Je suis ici pour vous ramener à la Citadelle. Vous remettre à Rassilon en fait. »

« D'accord. »

« D'accord? Et c'est tout? Vous ne voulez pas que je vous dise tout le plan? »

Le Docteur cligna des yeux et répondit d'un ton plat : « Pourquoi faire? »

« Sauver Valentin, défier Rassilon, faire équipe avec Verity et faire ce que vous faites généralement! » s'indigna le Maître.

« Et après? »

« S'évader! »

« On ne peut pas s'évader. »

« Rassilon est persuadé du contraire et vous avez l'habitude, Docteur, de faire l'impossible. »

« Je ne peux pas défaire le verrou temporel. »

« Vous pouvez si vous êtes suffisamment motivé. Et je crois que ce serait préférable de faire un effort sinon Rassilon s'en mêlera. Il a des moyens particuliers de motiver les gens. »

Le Docteur tourna lentement la tête : « On dirait presque que vous vous en faites pour moi. »

« Si je ne fais pas MON minimum d'effort, une fois que tout sera arrangé, Valentin pourrait m'en vouloir d'avoir fait du mal à son père. »

« Valentin est vraiment sur ici? Sur Gallifrey? »

« Oh oui. »

Nouveau soupir.

« C'est regrettable. »

« Regrettable? C'est tout ce que vous avez à dire? Mais qu'est-ce qui vous arrive à la fin? »

Le Docteur émit un son étouffé, à mi-chemin du rire et du gémissement : « Personne ne peut partir. C'est fini. Je n'avais pas réalisé, mais nous sommes prisonniers ici et tout est fini. »

« C'est VOUS qui avez mis le verrou temporel en place! »

« Oui, c'est moi. »

« Alors vous pouvez l'enlever, le percer, le contourner, le… »

« Non. »

« Vous êtes capable de tout! »

« Pas cette fois. »

« Pourquoi? Parce que Rose Tyler vous manque? Parce que vous n'avez pas eu votre dose de mamours? »

Le Docteur haussa les épaules. Le Maître se reprit : « Rassilon veut vous voir. Vous allez venir avec moi. »

« Ça ne sert à rien, je suppose, de lui dire que c'est inutile? Je préférerais rester ici. »

« Les Daleks vous retrouveront. »

« C'est un peu l'objectif. » murmura le Docteur.

« En échange, Valentin me sera rendu. Nous pourrons vous aider à vous faire évader. Je n'aurai pas le choix, j'imagine. »

« Pour aller où? »

« Ailleurs! Quitter le vortex! Retrouver votre précieuse compagne blonde! »

« On ne peut pas partir. »

Fini de fuir. Il avait atteint le bout du monde. C'était bien. C'était bon de se reposer et de fermer les yeux.

« Remuez-vous! » ordonna le Maître.

« Je me suis remué durant plus de 1000 ans. Je suis fatigué. J'arrête. »

« Quoi maintenant? Allez, un effort! J'ai besoin de votre aide! Vous vous reposerez après! »

Il força le Docteur à se mettre debout. Ou plutôt il essaya. Le Maître grommela quelques jurons sur les échalas qui faisaient leur poids et le Docteur soupira. C'était si facile de ne pas lutter. De se laisser bousculer, crier dessus, insulter. Qu'est-ce que ça changerait maintenant? Est-ce que le Maître n'avait pas compris, déjà, qu'il n'y avait pas d'échappatoire?

Ils avaient été ramenés sur Gallifrey pour mourir. L'univers corrigeait la dernière erreur concernant la Guerre du temps : les survivants étaient ramenés sur leur planète pour disparaître à tout jamais. C'était aussi bien. C'était si difficile d'être le dernier et de se sentir coupable de tout. Il était chez lui, parmi les siens. Il était revenu à la maison. Et tout était fini. C'était bien. L'ordre naturel était préservé.

Le Maître abandonna son idée de remonter le moral du Docteur. Il appela les cinq soldats qui avaient attendu ses ordres. Deux d'entre eux saisirent le Docteur par les pieds et les épaules pour l'amener jusqu'aux glisseurs. Alors qu'ils s'apprêtaient à descendre l'escalier en mauvais état, celui qui tenait les pieds du Docteur trébucha et lâcha son fardeau. L'autre essaya de tirer le Docteur vers lui, mais il perdit l'équilibre à son tour. Ils firent de leur mieux pour protéger le Docteur du choc, mais tous trois déboulèrent la pente rocheuse, rebondissant sur les rochers. La chute se termina à proximité des glisseurs. Le Docteur était couvert de poussière rouge et son visage portait des égratignures fraîches. Ses vêtements étaient un peu plus déchirés. Il fut remis sur ses pieds et cria de douleur quand son pied toucha le sol.

Le Maître soupira pendant qu'un des gardes sortait un scan portable de la trousse de secours. « Il n'est que foulé. » dit-il au bout d'une minute.

« Mettez-le dans la caisse. » ordonna le Maître.

Le Docteur se laissa faire, aussi mou et inerte qu'une poupée de chiffons. Moins de trois minutes plus tard, les six glisseurs décollèrent.

Un tir avait sans doute endommagé le caisson de métal ou la fermeture ou bien les deux. Quoi qu'il en soit, alors qu'ils se trouvaient environ 300 mètres de la maison et toujours en train de prendre de l'altitude, l'un des supports du caisson lâcha. La boîte bascula, uniquement rattachée par le boulon le plus proche des commandes. Le Docteur s'appuya au couvercle pour se retenir et la pression exercée fut suffisante pour ouvrir le couvercle. Durant trois secondes, avant de basculer dans le vide, il fit face aux Monts Pourpres et il vit.

Presque sous lui se trouvaient la rivière et la tranchée perpendiculaire à elle qu'avait ouverte le crash du glisseur. Au bout de la tranchée, l'endroit où l'explosion s'était produite, une zone parfaitement ronde. La maison en forme de U. La véranda attenante, avec le sillage où il avait glissé jusque dans la vallée. C'était des lettres.

Un L, un O, un U de travers et un P.

Alors même qu'il chutait, le Docteur riait aux éclats. Le vent le faisait pleurer. Il fallait que ce soit le vent. Les soldats imprimèrent une boucle serrée aux glisseurs et tentèrent de ralentir sa descente. Ils y parvinrent juste assez pour qu'il ne se casse pas le cou. L'atterrissage fut rude et lui coupa le souffle. Côtes écrasées, poumons percés, c'était le minimum. Le halo doré l'enveloppa tandis qu'il continuait à rire. Il riait encore quand le Maître se planta devant lui avec un air tout aussi stupéfait que le sien.

« Espèce d'idiot! Il y a déjà assez de faire un feu d'artifice chaque fois que vous guérissez, si en plus vous braillez comme un dément, vous allez VRAIMENT attirer les Da… »

Le Maître s'interrompit brusquement. Que venait-il de se passer? C'était le Docteur! Le regard étincelant, une énergie anormale, un cri de victoire inexplicable et…

« J'ai eu le message! » hurla le Docteur en inclinant la tête vers le ciel et en écartant largement les bras. « C'est la fin du monde! Merci! MERCI! »